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Chapitre 8

Brusquement, sans transition, comme il arrive dans les montagnes, après les bruines froides de fin d’octobre et des premiers jours de novembre qui dévêtirent la forêt de ses feuilles roussies, il vint. Quelques baies rouges luisaient encore aux églantiers des haies, quelques balles violettes de prunelles à la peau ridée par le premier gel pendaient encore aux épines la queue aux trois quarts coupée par les implacables ciseaux de la gelée ; puis un beau matin que le vent semblait s’être assoupi, traîtreusement la neige tomba, molle, douce, sans bruit, sans secousse avec la persistance tranquille du bon ouvrier que rien ne rebute, que rien ne hâte et qui sait bien qu’il a le temps.

Elle tomba deux jours et deux nuits sans discontinuer, nivelant les hauteurs, comblant les vallons, aplanissant tout sous son enveloppe friable que rien ne soulevait. Et pendant tout le temps qu’elle tomba toutes les bêtes des bois et tous les oiseaux sédentaires ne bougèrent point du refuge soigneusement choisi qu’ils avaient élu.

Goupil (il fuyait maintenant les cavernes), tapi sous les branches basses d’un massif de noisetiers, s’était, comme les autres, laissé ensevelir sous le suaire qui se tissait, et, moulant ses formes ramassées, lui bâtissait une cabane étroite, un prison délicate et fragile, dont il saurait, le moment venu, briser la cloison friable. Dans cette prison il avait chaud, car sa toison était épaisse et la voûte de neige épousant le cintre de son échine le protégeait totalement des froids du dehors.

Lorsqu’il présuma que la tourmente était apaisée, il s’ouvrit vers le midi une étroite sortie, et, ménageant avec soin le terrier de neige que Nature avait confectionné à sa taille, partit en quête de la nourriture quotidienne.

Les mauvais jours étaient revenus, Goupil le sentait bien et d’autant plus que la tare du grelot qu’il était condamné à faire tinter à chaque pas le mettait pour toutes les chasses, et surtout pour la chasse au lièvre, dans un réel état d’infériorité.

Il savait bien qu’un lièvre déboulant devant lui deviendrait irrémédiablement sien, car lorsque la neige est molle, les malheureux oreillards sont impuissants à lutter de vitesse avec les renards et les chiens. Mais ils n’ignorent rien de cette infériorité, aussi dès qu’un bruit inaccoutumé de grelot ou de pas se fait entendre, ils ont la sage précaution de gagner au pied une avance remarquable. Renard leur était donc plus que suspect.

Alors reprirent les pérégrinations sans fin, les longs déterrages sous les pommiers des bois, les patientes glanes aux buissons secoués de leur neige qui n’arrivaient qu’à sustenter à demi son estomac trop souvent vide.

Il connut de nouveau les jours sans pitance, les longues stations aux lieux de sortie des lièvres et les guets prudents aux abords du village ou des fermes dans l’espoir vague de s’emparer d’une volaille ou d’étrangler un chat.

Et cela dura ainsi jusqu’aux premiers jours de décembre.

Mais à ce moment le froid redoubla : des bises cinglantes se mirent à souffler ; la neige, divisée par la gelée en infimes paillettes de cristal, pénétrait tout, comblant les plus profondes vallées, s’infiltrant sous les abris les plus épais et formant de véritables dunes blanches, des « menées » qui se déplaçaient rapidement sous l’effort du vent.

Son terrier cependant restait indemne ; il s’était même consolidé et il y était plus à l’aise, car la chaleur de son corps avait fait fondre alentour de lui une légère couche de neige, qui, par la gelée, s’étant solidifiée, formait comme une croûte plus dure, une voûte de glace supportant facilement le poids d’ailleurs variable de la neige qui passait sur lui.

Tous les buissons avaient été soigneusement glanés ; les oiseaux rôdaient autour des villages, les lièvres étaient insaisissables. Rien, rien, plus rien, et Renard, pensif, se ressouvenant de la vieille aventure, hésitait à la tenter de nouveau et à vouloir surprendre, à la faveur de son grelot, la confiance des animaux domestiques.

Mais il y vint fatalement. Insensiblement, chaque nuit, il se rapprocha des habitations, éloignant même les autres renards qui, affamés eux aussi, y rôdaient déjà et n’avaient pas comme lui attendu que la faim les eût acculés à la dernière limite pour venir y traquer une aléatoire pâture.

Mais pas un animal ne songeait à quitter la chaude litière de l’étable ni le coin du feu où, sur la dalle ou la planche chaude, les chats frileux se pelotonnaient quand ils ne guettaient pas aux tas de bottes de la grange ou aux trous des boiseries des chambres les souris maigres au museau inquiet qui, affamées aussi, avaient toutes réintégré les maisons.

De temps à autre l’aboi furieux d’un chien de chasse l’avertissait qu’il était venu trop près, qu’il était éventé et que le temps était venu pour lui de détaler au plus vite. Jamais il ne rapporta rien de ces expéditions nocturnes. Le traditionnelle charogne qui tentait jadis les ventres affamés et à laquelle on pouvait, à la rigueur, après de longues stations, arracher furtivement un morceau et s’enfuir, n’était pas apparue ; les bêtes du village s’entêtaient à ne pas périr. Goupil rôdait quand même au large des maisons : cependant il évitait avec soin celle de Lisée, et, malgré le désarroi de son cerveau, malgré son ventre vide, il s’enfuit plus vite la nuit où il entendit la voix de Miraut répondre au jappement d’un de ses compagnons de chasse qui lui signalait à sa façon la présence de l’habitant des bois.

Mais Renard ne mangeait toujours rien, et les jours passaient et le froid ne passait pas, et une faim plus féroce minait et dévorait les hôtes de la forêt.

Et lui, maintenant efflanqué, spectre épuisé, plus minable encore qu’après les jours d’emprisonnement de jadis, n’était plus qu’une pauvre loque de bête, travaillée par la fièvre, ballottant entre la mort et la folie, qui, ayant pris l’habitude de venir rôder autour du village, y revenait invinciblement, à heure fixe, sans savoir pourquoi, n’évitant plus les chiens, n’évitant même pas la maison de Lisée, sans espoir de trouver à manger, sans même chercher, tué par le grelot qui sonnait à son cou et mûr pour la dernière et suprême épreuve.

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