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Chapitre 1

DE L’EMPLOI DU TEMPS.

Par Mme la Comtesse de GENLIS.

On se plaint que le temps ait fui, Il faut qu’il pèse ou qu’il échappe. Le Mière.

L’oisiveté est en effet la mère de tous les vices: quand elle ne les a pas encore mis en évidence, elle les couve. Les Parvenus, par l’auteur de cet ouvrage.

A PARIS, CHEZ ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE, RUE HAUTEFEUILLE, Nº 23. 1824.

[Illustration: L’EMPLOI DU TEMPS.]

Inflexible toujours et pourtant généreux, Dédaignant nos frivoles vœux, Il enlève il est vrai, la beauté, la jeunesse, Mais c’est en nous offrant les talens, la sagesse.

EXPLICATION DE LA GRAVURE

J’ai lu dans la vie de Cardan qu’il avait pris pour devise ces mots:

Tempus mea possessio, tempus ager meus[1].

[1] «Le temps est ma possession, c’est le champ que je travaille.»

J’imaginai de donner une âme à cette belle devise; je fis graver un cachet qui représentoit le Temps qui, en s’envolant, jetoit sur la terre les attributs des arts et de l’étude. J’ajoutai depuis à cette idée, en faisant de plus enlever par le temps la jeunesse et la beauté sous la figure d’une belle femme. Je fis composer sur ce sujet une belle gouache, peinte par M. Méris[2], et qui n’a pu servir de modèle à la gravure de cet ouvrage; je la donnai, il y a plus de vingt ans, à une personne qui n’existe plus, et j’ignore ce que cette miniature est devenue. Les vers qui sont au bas, je les ai faits pour cette gravure.

[2] Si justement célèbre pour ce genre de peinture.

IMPRIMERIE DU MARCHAND DU BREUIL.

ÉPITRE DÉDICATOIRE

A MES ARRIÈRES-PETITS-ENFANS.

Mes chers enfans,

Ce ne sont point des leçons que je vous offre, vos vertueux parens vous donnent toutes celles qui peuvent le mieux former l’esprit, l’âme et le caractère. Cet ouvrage ne contient que le détail des moyens de conserver toujours les bienfaits de l’éducation, et c’étoit ce qu’on pouvoit faire de plus utile pour vous. Quoique vous soyez fort au-dessus de vos âges, vous ne pourrez lire avec fruit ce livre que dans quelques années, mais c’est un souvenir que j’aime à vous laisser; il m’est doux de penser qu’il aura quelque influence sur vos destinées, et qu’il vous rappellera ma tendresse.

DUCREST, comtesse DE GENLIS.

PRÉFACE.

J’ai voulu rassembler dans un seul volume tous les détails de moyens faciles fondés sur une longue expérience, qui, mis en usage, prouveront à la jeunesse qu’il est très-possible de conserver tout ce qu’on doit à l’éducation, et d’y joindre des connoissances nouvelles en remplissant en même temps tous les devoirs essentiels de la société. J’ai réuni à ces petites méthodes des définitions exactes de la véritable et de la fausse gloire, et j’ai tâché de prémunir la jeunesse contre les préjugés si souvent pernicieux, qui sont malheureusement reçus dans le grand monde, et même érigés en maximes auxquelles il faut, dit-on, conformer sa conduite. J’invite mes jeunes lecteurs à ne point passer les notes qui sont à la fin du volume, elles contiennent des explications nécessaires à l’intelligence de l’ouvrage, et d’autant plus intéressantes qu’elles ne sont presque toutes que des extraits d’excellens écrits dont plusieurs sont peu connus, et qui, à tous égards, méritoient de l’être.

Il est aussi quelques préjugés littéraires excessivement dangereux, dont je n’ai point parlé dans le cours de cet ouvrage, parce qu’en général, tout ce qui a rapport à la littérature n’entroit point dans mon plan; mais je puis placer ici quelques réflexions sur ce sujet, qui, je l’espère, ne seront pas inutiles à ceux auxquels ce livre est particulièrement destiné.

On croit généralement, surtout depuis trente ou quarante ans, que dans les ouvrages d’imagination l’énergie, l’audace, l’extrême violence dans les passions et dans les caractères, excusent les plus grandes fautes, même les crimes, et méritent d’inspirer l’intérêt et l’admiration, et surtout que quelques actions généreuses suffisent non-seulement pour expier des forfaits, mais que le repentir est mille fois plus touchant et plus beau que l’innocence!...

On trouve dans l’Esprit des lois, liv. 10, ch. 9, l’éloge le plus passionné d’Alexandre-le-Grand, et l’on ose dire le plus exagéré. M. de Montesquieu, après avoir élevé Alexandre au-dessus de tous les politiques et de tous les héros de l’antiquité, termine ainsi son éloge:

«Il fit deux mauvaises actions: il brûla Persépolis, et tua Clitus. Il les rendit célèbres par son repentir; de sorte qu’on oublia ses actions criminelles pour se souvenir de son respect pour la vertu; de sorte qu’elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité trouve la beauté de son âme presque à côté de ses emportemens et de ses foiblesses; de sorte qu’il falloit le plaindre, et qu’il n’étoit plus possible de le haïr.» C’est bien assez que le repentir soit une expiation, sans prétendre encore qu’il puisse devenir plus avantageux à notre gloire que l’innocence même. Si l’on admettoit cette idée, il n’y auroit point de forfait qui ne pût ajouter un nouvel éclat à notre réputation: quel renversement de tout principe et de toute morale[3]!...

[3] Il paroît certain qu’Alexandre-le-Grand a été fort calomnié par cette poignée de Grecs qu’il emmena avec lui, et qui étoit fort mécontente de la durée de ses expéditions. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il a laissé chez les orientaux une réputation de magnanimité qui dure encore, et que tous les livres orientaux lui prodiguent les plus grands éloges, et dans ce genre, le témoignage des vaincus n’est jamais suspect.

Alexandre adopta toujours les usages des nations conquises durant tout le temps qu’il séjourna dans leurs villes. A son retour, les Grecs dirent qu’il s’étoit fait adorer comme un Dieu en Perse, parce qu’on se mettoit à genoux devant lui, et qu’il donnoit à cette cérémonie le nom d’adoration; mais on sait par les livres saints que dans toutes les langues orientales le mot adoration signifie, appliqué au prince, faire sa cour. On voit dans la Bible les prophètes eux-mêmes allant parler à quelques rois, pour les reprendre avec énergie de leurs déréglemens; on voit ces prophètes dire, en se rendant au palais, qu’ils alloient adorer le roi. Quant aux genoux en terre, cette attitude n’étoit qu’une étiquette; on le suivoit de nos jours pour les rois d’Espagne et d’Angleterre, et l’on n’a jamais pris cette démonstration pour un culte semblable à celui qu’on doit à la Divinité.

Un travail bien digne d’un littérateur savant dans l’histoire, seroit d’y chercher tous les grands hommes calomniés et de les justifier par des faits et des preuves irrécusables.

On a beaucoup reproché au grand Corneille le caractère de Félix, dans l’admirable tragédie de Polyeucte, parce que ce caractère inspire le plus profond mépris, et qu’il ne faut jamais, dit-on, présenter un personnage vil et bas. Voilà encore un pernicieux préjugé, car il y a toujours de la bassesse dans la perfidie, dans la trahison et dans l’égoïsme, et rien n’est plus juste et plus moral que d’inspirer le mépris pour de tels vices, et d’exciter l’indignation et l’horreur pour l’orgueil, la violence, l’ambition et la férocité. On doit toujours, sans doute, dans les ouvrages d’un grand genre, faire exprimer les personnages avec noblesse, c’est ce qu’a fait Corneille dans le rôle de Félix, qui parle toujours avec une sorte de dignité, alors même qu’il ne cherche point à dissimuler sa lâcheté; mais le spectateur ne peut jamais s’abuser sur la foiblesse et sur la pusillanimité de son caractère.

On reproche à Racine, avec aussi peu de raison, la bassesse du caractère de Narcisse, qui joint à toute la lâcheté du plus détestable égoïsme toute la perfidie d’un scélérat; dans un siècle où l’on n’avoit point bouleversé toutes les idées morales, on trouva généralement que ce personnage étoit représenté sous ses véritables couleurs; mais, de nos jours, on en est choqué, on veut bien frémir, être étonné par la hardiesse, et par l’injustice et la barbarie; mais on ne veut pas mépriser ce qui peut servir à l’ambition et conduire à la fortune, on veut qu’une fausse grandeur puisse ôter à ces crimes ce qu’ils ont de vil, c’est-à-dire, tout ce qu’ils ont de véritablement odieux à tous les yeux et dans toutes les opinions, et c’est ainsi que l’on corrompt insensiblement la morale publique. On a commencé par adoucir les épithètes qui désignent les vices et les conduites coupables; on a donné le nom de foiblesse à des crimes, celui d’égarement à l’adultère, de galanterie au libertinage; on a même appelé l’impudence de la bonne foi et de la sincérité, etc., etc., et enfin, on a conçu le projet de faire admirer dans presque tous les ouvrages d’imagination les caractères les plus révoltans et les actions les plus criminelles.

Labruyère a dit: Quand un livre vous élève l’âme et vous rend la vertu plus chère, soyez sûr qu’il est fait de main de maître.

Par conséquent, lorsqu’un livre rend à vos yeux le vice et le crime moins haïssables, soyez sûr qu’il n’est pas fait de main de maître, et, cependant, tel a été le projet d’une infinité d’auteurs depuis soixante ans et surtout depuis trente. Un livre n’est bon que lorsqu’il est utile, et rien n’est utile en littérature que ce qui est moral et parfaitement d’accord avec la religion. On s’est moqué d’un géomètre qui, après avoir entendu la lecture d’un poëme, demandoit: Qu’est-ce que tout cela prouve? Il avoit pourtant raison si l’ouvrage n’étoit pas moral, dans ses détails et par son but. Mais il ne suffit pas que seulement, à la fin d’un ouvrage, le crime soit puni, si ce crime a vivement intéressé durant une longue fiction. Un célèbre auteur de l’antiquité, Quintilien, en détaillant toutes les qualités nécessaires à un grand orateur, termine ainsi cette énumération: Enfin, je le veux tel qu’il n’y ait qu’un honnête homme qui puisse l’être. On en doit dire autant des auteurs en tout genre.

Nous invitons les jeunes gens qui annoncent du talent à ne s’attacher qu’à la vérité, à suivre avec ardeur et persévérance les études qui peuvent conduire à la bien connoître; alors ils n’admireront, ils ne désireront que la véritable gloire; celle-là seule est durable, celle-là seule immortalise les noms de ceux qui l’ont obtenue; en satisfaisant la conscience, elle donne toujours la force de supporter avec calme les injustices et la calomnie; les plus honorables suffrages la vengent de l’envie, de l’intrigue et des persécutions; elle fait les délices de la vieillesse, car un auteur, dont les intentions ont toujours été pures et religieuses, loin de se dire comme J.-J. Rousseau: qu’il ne peut regarder un de ses livres sans frémir, les revoit et les relit avec satisfaction, en se rappelant les motifs qui les ont fait écrire.

Nous avons déjà exhorté la jeunesse dans tous nos écrits et particulièrement dans celui-ci, à ne point se gâter l’esprit et le cœur par de mauvaises lectures; nous ajouterons que même les livres d’histoire des encyclopédistes du dernier siècle, outre les pernicieux principes qui en forment la base, sont remplis des plus étranges bévues historiques, de mensonges, de contradictions, de calomnies et de faussetés de tout genre. Je n’en puis retracer ici qu’un petit nombre, mais qui suffira pour donner une idée de leur ignorance et de leur mauvaise foi: ils ont tous tâché de déifier la mémoire de l’empereur Julien l’apostat dont ils ont loué avec emphase l’humanité, la raison, la force d’âme et d’esprit, parce que ce prince haïssoit la religion chrétienne qu’il persécuta avec fureur; d’ailleurs il eut la barbarie de faire mourir Ursule, son gouverneur; de condamner lui-même de sa propre bouche, siégeant à son tribunal, un soldat âgé de cent ans à avoir la tête tranchée, ce qui fut exécuté sur-le-champ, et uniquement parce que ce soldat étoit chrétien. Il envoya une infinité d’autres chrétiens à la mort, et auxquels on fit souffrir les supplices les plus affreux. Ce même prince, d’une si grande force d’âme et d’esprit, étoit livré aux plus viles et aux plus abominables superstitions: par exemple, il faisoit éventrer de vieilles femmes pour consulter l’avenir par l’inspection de leurs entrailles palpitantes. Tous ces faits et beaucoup d’autres du même genre sont consignés dans les auteurs païens; mais M. de Voltaire et ses adhérons les ont prudemment passés sous silence.

Dans son Essai sur l’histoire générale, M. de Voltaire, en parlant des Indes, fait un grand éloge d’un prétendu législateur qui n’a jamais existé et qu’il confond avec un livre. Il n’a pas été plus heureux dans ses citations de l’histoire moderne; il dit dans un de ses ouvrages que Pétrarque n’a excellé que dans les vers que les Italiens appellent sciolti, (c’est-à-dire, vers blancs), et que ces vers rimés sont au-dessous du médiocre; et il se trouve que jamais Pétrarque n’a fait des vers sciolti; toutes ses poésies sont rimées! et dans un autre ouvrage, M. de Voltaire dit que l’invention des vers sciolti est due au Trissin, très-postérieur à Pétrarque. Dans ses anecdotes sur le siècle de Louis XIV, le même auteur affirme gravement qu’à la mort de l’usurpateur Cromwell, mademoiselle de Montpensier ne voulant point prendre le deuil que prit toute la cour, eut le courage d’aller au cercle de la reine en habit de couleur. Et mademoiselle de Montpensier dit dans ses Mémoires ce qui suit:

«Cromwell mourut: la cour n’eut point la honte de prendre le deuil de cet usurpateur, parce que tout naturellement elle étoit en deuil d’un souverain étranger; sans cette circonstance, je crois que j’aurois eu le courage de me dispenser ce soir-là, d’aller au cercle de la reine.»

C’est encore ce même auteur qui a constamment nié l’authenticité du Testament politique du cardinal de Richelieu, quoique le maréchal de Richelieu, par écrit et de vive voix, lui eût répété sans cesse que ce testament écrit de la propre main du cardinal étoit dans les archives de sa maison et qu’il ne tenoit qu’à lui de le voir. Enfin, M. de Voltaire a travesti la Bible d’un bout à l’autre; il n’a pas écrit une page contre la religion dans laquelle il n’y ait au moins trois mensonges; c’est un fait dont chacun peut se convaincre en confrontant ces impiétés avec le texte sacré. Tous les chefs encyclopédistes ont imité cet exemple, et suivi fidèlement le conseil de M. de Voltaire, qui leur répétoit dans presque toutes ses lettres: mentez, mentez mes amis, mentez toujours; il n’y a que cela de bon[4]. Aussi mandoit-il à Damilaville, l’un de ses confidens intimes, en lui envoyant le manuscrit d’un de ses livres d’histoire: dites-moi s’il n’y a pas encore quelques vérités qu’il soit bon d’immoler pour le bien de la bonne cause; vous n’avez qu’à parler, je suis tout prêt[5].

[4] Voyez Lettres de Voltaire à d’Alembert.

[5] Lettres de Voltaire.

Soutenir la bonne cause, c’étoit de poursuivre avec ardeur le projet de détruire la religion, les mœurs, et toute idée de dépendance et de subordination, et c’est ce qu’ils ont préparé par l’ouvrage le plus extravagant, le plus monstrueux, qui renferme le plus d’idées incohérentes, scandaleuses et cyniques, enfin l’Encyclopédie; et qu’on ne m’accuse pas d’en parler avec trop de mépris, puisque eux-mêmes en ont porté le même jugement, entre autres M. Diderot qui dit formellement: que l’Encyclopédie fut un gouffre où l’on jeta pêle-mêle le bon et le mauvais, etc.[6]

[6] Voyez les Dîners du baron d’Holbach, où cette citation se trouve beaucoup plus longue et beaucoup plus détaillée.

Robespierre même, quoique très-zélé partisan de la philosophie moderne, dans un discours qu’il prononça publiquement, et qu’il fit imprimer par ordre de la convention, l’an 2 de la république, et dans lequel il annonçoit solennellement que la Convention nationale reconnoissoit un Etre suprême; dans ce discours que nous avons sous les yeux, Robespierre s’exprime ainsi: «Les coryphées de la secte encyclopédique déclamoient quelquefois contre le despotisme, et ils étoient pensionnés par les despotes; ils faisoient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans et des madrigaux pour les courtisanes; ils étoient fiers dans leurs écrits, et rampans dans les anti-chambres: cette secte propagea avec beaucoup de zèle l’opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands[7] et parmi les beaux-esprits. On lui doit en grande partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la société humaine comme le centre d’une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.»

[7] Les grands, en général, n’adoptèrent nullement cette extravagante opinion; mais elle prévalut en effet dans beaucoup d’individus des classes roturières qui cultivoient la littérature, où l’on n’obtenoit alors des succès qu’à ce prix.

Voilà encore les encyclopédistes jugés par l’un de leurs anciens admirateurs, et même par un disciple, car Robespierre vouloit comme eux l’entière liberté de penser, c’est-à-dire, de faire imprimer et de publier partout sans aucun obstacle des libelles diffamatoires, et des pamphlets de toute espèce contre la religion, les mœurs et le gouvernement; voilà ce que la philosophie appeloit la liberté de penser.

Robespierre censurant ainsi l’Encyclopédie et les encyclopédistes d’une manière assez piquante, comme on vient de le voir, appelle néanmoins ce monstrueux ouvrage la Préface de notre révolution, épithète heureuse et très-juste, et qui assurément, dans son opinion, étoit le plus grand de tous les éloges.

Après avoir professé l’athéisme pendant deux ans, Robespierre se décidant enfin à reconnoître un Etre suprême et la nature, interroge l’athée et lui dit: «Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple que la divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnes jamais pour la patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu; que son âme n’est qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau? L’idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentimens plus purs et plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d’audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la volupté?...»

Après cet élan religieux (dont quelques phrases sont pillées de plusieurs sermons), Robespierre saisi tout à coup d’une autre espèce d’enthousiasme, s’écrie: «O toi, fille de la nature! mère du bonheur et de la gloire! toi seule légitime souveraine du monde, détrônée par le crime; toi à qui le peuple françois a rendu ton empire, et qui lui donnes en échange une patrie et des mœurs, auguste liberté! tu partageras nos sacrifices avec ta compagne immortelle, la douce et sainte égalité!...»

A la suite de ces transports patriotiques, Robespierre fit l’énumération des nouvelles fêtes nationales qu’il proposoit de célébrer à la place, disoit-il, de celles que les circonstances ont détruites[8]. La première solennité qu’il proposa fut: à l’Etre suprême et à la nature; il n’explique pas le genre de divinité de la nature, il se contente de l’associer à l’Etre suprême. Ensuite viennent les fêtes suivantes: à l’humanité (qui, comme on sait, ne suspendoit pas les travaux sanglans de la guillotine), aux bienfaiteurs de l’humanité (ce qui veut dire: à ceux qui renversoient les autels et les trônes), à l’amour de la patrie (à ceux qui la dépeuploient par les guerres et les massacres), à la vérité (à ceux qui soutenoient la cause de l’erreur et du mensonge), à la justice (dont on violoit toutes les lois), à la pudeur (lorsque toutes les femmes se montroient en public légèrement drapées à la grecque), au bonheur (au milieu des échafauds), etc., etc.

[8] Il est remarquable qu’il n’ose dire: à la place des fêtes du christianisme que nous avons détruit. M. de Laharpe, dans son Cours de Littérature, observe que les Jacobins ont toujours eu, à l’égard de la religion, ce genre de pudeur.

Il en cite plusieurs exemples: celui-ci lui étoit échappé; il ajoute avec raison qu’un langage tout-à-fait franc, les expressions propres employées par les impies, eût révolté tous les esprits.

Ces fêtes nationales n’exigeoient ni temples ni culte; elles se passoient uniquement en réjouissances et en danses dans les rues et dans les carrefours. Robespierre et ses complices savoient apparemment, par une révélation particulière, que l’Etre suprême n’en demandoit pas davantage. La postérité ne pourra concevoir que tant de ridicule uni à tant d’atrocité ait jamais pu séduire un moment une nation éminemment humaine, loyale et spirituelle!...

On a long-temps agité cette question: existe-t-il des athées de bonne foi? Non, pour quiconque n’a pas le funeste pouvoir de s’interdire tout raisonnement et toute espèce de réflexion. Car il est impossible de regarder autour de soi dans les campagnes et même dans les villes sans reconnoître par les arts, les sciences et seulement l’industrie humaine, qu’il y a dans l’homme quelque chose d’absolument immatériel, qui n’a rien de commun avec l’instinct routinier de la brute, et dès qu’on admet cette faculté spirituelle, il faut admettre aussi qu’elle n’est pas due à la matière qui en est privée, car on ne sauroit donner ce qu’on n’a pas; il existe donc une puissance souveraine qui a créé l’homme; en se contentant de la reconnoître, on n’est encore que déiste; mais qui a révélé à ce déiste que l’Éternel qu’il ne peut nier, ne veut ni culte ni hommages de ces créatures intelligentes et capables d’élever jusqu’à lui leurs pensées et leurs âmes, et à supposer que ce simple raisonnement laissât à cet égard quelque incertitude, que risqueroit-on à faire plus que le souverain maître ne l’exigeroit, et que ne risque-t-on pas à ne pas faire pour lui ce qu’il a droit de nous demander et ce qui s’accorde avec toutes les notions de raison naturelle et d’équité? Enfin, s’il faut une religion, comme tout doit nous en convaincre, sera-t-on puni pour avoir adopté et pour suivre celle dont les préceptes seuls peuvent conduire à la perfection morale. Ce caractère sublime de vérité n’appartient qu’à la religion chrétienne, et indépendamment de tant d’autres, il suffiroit pour donner toutes les lumières de la foi à ceux qui ont conservé un sens droit, que la corruption du cœur fait toujours perdre[9]. L’incrédulité peut commencer par le déisme; une grande indolence de caractère, une extrême paresse d’esprit ne peuvent prolonger cet état que superficiellement; on ne pense jamais à Dieu, on agit en toute chose comme si on ne croyoit nullement à son existence, cependant si l’on n’a pas des passions impétueuses, on répète qu’on est déiste, parce que cet aveu est moins choquant que celui de l’athéisme, mais au fond, on n’a aucune idée ni fixe ni vague sur cette matière la plus importante de toutes, et l’on meurt sans savoir ce que l’on a cru. Si le déiste novice a de la férocité dans le caractère ou seulement des passions fougueuses, il se jette dans l’athéisme, il se bouche les yeux pour ne pas voir la profondeur de l’abîme dans lequel il se précipite avec un sentiment mêlé de fureur et de désespoir, car on arrive rarement à l’athéisme par degrés, parce que les gradations demandent en général un peu de raisonnement et de réflexion; c’est communément lorsqu’on est violemment agité, bouleversé par un grand intérêt de cupidité, ou par une inclination véhémente que l’on tombe de l’indolent déisme dans le gouffre de l’athéisme. Alors, en s’enveloppant de ténèbres, en fuyant avec horreur toutes les lumières bienfaisantes, on se livre à tous les crimes (lorsqu’on est conséquent) lorsqu’on les juge nécessaires. Plaignons cet aveuglement volontaire, parce qu’il porte à jamais avec lui un supplice que les exécrables succès du crime ne sauroient adoucir; l’athée consommé sait qu’il marche dans des routes ténébreuses parsemées d’abîmes, remplies d’écueils épouvantables et de spectres menaçans; c’est en frémissant qu’il avance dans cet horrible labyrinthe, l’épouvante l’y poursuit sans relâche, avec d’autant plus de puissance que toutes ses frayeurs sont aussi vagues que sinistres; il s’est débarrassé des remords sans pouvoir se soustraire à la terreur; il a rompu tous les liens sacrés de la religion, et sans cesse il est le jouet déplorable des superstitions les plus insensées; son courage n’est que de la fureur; et sur le bord de la tombe, la vérité formidable pour lui, vient tout à coup le confondre en lui laissant entrevoir un de ses rayons célestes; c’est pour lui l’éclair de la foudre vengeresse!... Il expire dans les convulsions de la rage et du désespoir!...[10]

[9] Tous ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens droit. (Ps. 110).

On prie, on invoque, on implore la puissance suprême, dont on doit redouter la justice; ce sentiment, uni à celui de la reconnoissance et de l’amour, exige donc nécessairement un culte?

[10] Telle sera toujours la fin de ceux qui meurent dans l’athéisme, quoique le philosophe Naigeon, mort en 1810, dans les infâmes et ridicules galimatias qu’il nous a laissés sous le titre de Mémoires, nous dise gravement et solennellement que: Il n’appartient qu’à l’honnête homme d’être athée.

Ce même M. Naigeon, dans un autre passage de ses Mémoires, déshonore sans le vouloir la philosophie moderne, en nous déclarant sans détour que l’athéisme en est le sommet.

L’esprit saint a dit: point de paix (par conséquent, point de joie) pour l’impie. Cet oracle éternel s’accomplit dans tous les temps, il n’est pas inutile de faire une remarque singulière: c’est que la prétention universelle à la mélancolie de tous les auteurs bien ou mal intentionnés date des commencemens de la révolution, au milieu des fêtes triomphales, des illuminations, des danses, des réjouissances, etc. Tous les écrivains, tous les poètes, de quelque parti qu’ils fussent, devinrent mélancoliques et misanthropes. Le public, tout en s’abandonnant aux bruyans éclats d’une gaîté factice et désordonnée, voulut de la mélancolie dans tous les ouvrages soit en vers soit en prose; il voulut même dans les compositions dramatiques, des scènes non-seulement tragiques, mais épouvantables; il lui falloit du sang, des crimes atroces, des monstres, des vampires, etc. Ensuite, pour se reposer de ces terribles images, il se replongeoit dans la mélancolie qu’il retrouvoit dans des romans, dans de petits poëmes et des épîtres en vers. Malgré tous les cris réitérés de triomphes et de victoires, la sombre et noire impiété étendit sur la France un lugubre voile de crêpe, qui fit tout-à-coup disparoître la gaîté nationale!...

Les philosophes jacobins n’en répétèrent pas moins les lieux communs qu’ils avoient appris des encyclopédistes, leurs maîtres; ils soutenoient toujours que la religion est essentiellement triste, et que son intolérable austérité ne peut s’accorder avec la gaîté.

Oui, sans doute, quand l’apparence de gaîté n’est que de la malice fondée sur la médisance, ou qu’elle s’abandonne à des transports immodérés qui ne sont alors que de la folie; il est une joie céleste, inaltérable dans toutes les situations que la religion seule peut donner. L’apôtre en nous invitant à pleurer avec ceux qui pleurent, nous exhorte en même temps à nous réjouir avec ceux qui se réjouissent. Je n’ai point dans ce livre fait de chapitre particulier sur ce sujet, parce qu’il existe un ouvrage admirable en un seul petit volume et qui a pour titre: Traité de la joie de l’âme chrétienne, par le père Ambroise de Lombez, capucin, imprimé avec approbation en 1779. J’invite mes lecteurs à lire cet excellent livre, qui est à la fois parfaitement orthodoxe, rempli de pensées neuves et touchantes, et dont le style toujours élégant et pur, est digne du sujet et des sentimens qu’il exprime. Pour en donner du moins une idée superficielle, je ne puis me refuser au plaisir d’en citer quelques passages[11]:

[11] Les points indiquent les lacunes.

«Dieu vous a créés à son image, et il veut que vous lui ressembliez en tout, autant que vous en êtes capables. Vous la défigureriez cette image divine par la tristesse: Dieu est la joie, comme il est la charité.»

«Dieu veut être servi avec joie. C’est la gloire et le plaisir des bons maîtres: la tristesse et le chagrin de leurs servitudes déshonoreroient et décrieroient leurs services... Dieu vous couvre de ses ailes, comme une poule couvre ses poussins, et vous ne savez pas même imiter ces petits animaux, qui, tout joyeux de se sentir couverts, réchauffés, protégés par cette bonne mère, font éclater leur joie par leurs petits cris, et par leurs mouvemens; vous restez froids et indifférens, là où le roi prophète tressailloit d’allégresse! ô insensibilité! ô stupidité de l’homme charnel et terrestre, ou scrupuleux et timide, qui est couvert de Dieu, et qui ne l’aperçoit pas; qui vit en Dieu, et qui ne le connoît pas; qui est comblé des bienfaits de Dieu et qui ne s’en réjouit pas et ne l’en remercie pas?»

· · ·

«Quoi! rire, dit ici une âme timide et scrupuleuse? Eh pourquoi non, pourvu que ce soit sans ces éclats que la bienséance même ne permet pas, et sans ces excès que la vertu condamne en tout genre; pourvu que la modestie conserve tous ses droits et que la charité ne soit point blessée; que les propos soient décens et honnêtes, et qu’une satyre maligne ne réjouisse pas les autres en relevant les petits ridicules des absens.»

«Rire est une propriété naturelle de l’homme, et par conséquent l’ouvrage du Créateur. Le péché n’a gâté cet ouvrage que par l’excès; ôtez l’excès et conservez l’ouvrage[12]».

[12] De tous les êtres vivans, l’homme est le seul qui connoisse le rire; parmi les brutes, le cerf pleure, mais aucun animal ne rit.

· · ·

«D’où vient que le seigneur a si fort embelli ce monde? Pourquoi tant de créatures qui ne nous sont d’aucun usage, sinon, pour nous donner l’agrément de la variété, dans le plaisir des recherches et le délassement des récréations. Jouissons-en donc puis qu’il le veut bien; mais jouissons-en dans les vues de sa sagesse, dans les sentimens d’une tendre reconnoissance et dans les réserves de la sobriété.»

· · ·

«Le monde entier est à nous, et la plus grande partie est plus pour notre spectacle et pour nos récréations que pour nos usages.»

· · ·

«Usez donc de la liberté que Dieu vous donne, et soyez toujours dans la joie; vous vous porterez à son service avec plus de zèle, à vos devoirs avec plus de goût, et à vos affaires avec plus de succès.»

«Vieillards respectables, vous ne serez pas de trop dans la compagnie des jeunes gens, pourvu que vous ne soyez pas austères. Votre présence contiendra leur légèreté excessive, et le feu de leur imagination ranimera votre froideur. Parlez; il est juste que la jeunesse vous écoute: mais ne l’empêchez pas de parler à son tour; donnez-lui une entière confiance. Jouez et chantez avec elle, si vous le pouvez, ou du moins voyez leurs jeux d’un œil complaisant, et écoutez leurs chants d’un air satisfait, pourvu que rien n’y blesse la modestie, etc., etc.[13]»

[13] Tous les passages qu’on vient de lire sont appuyés sur l’autorité de citations latines des saintes écritures.

Que la jeunesse ne soit donc ni effrayée ni intimidée par la sévérité de la religion; sa loi divine interdit les foiblesses et les vices qui abaissent, qui dégradent le plus bel ouvrage du Créateur, mais elle donne le seul bien réel que l’on puisse goûter sur la terre, la paix du cœur et la joie remplie de sérénité qui en est toujours le fruit. Enfin, comme on le verra dans le cours de cet ouvrage, la religion qui étend l’esprit, qui élève tous les sentimens, est amie des talens, des sciences, des beaux-arts, qu’elle seule, en leur donnant un but utile autant que noble, peut porter au plus haut degré de perfection.

DE L’EMPLOI DU TEMPS.

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