CHAPITRE PREMIER.
Combien le temps est précieux.
Connoître tout le prix du temps, c’est savoir vivre. Un sommeil agité par des songes pénibles ne laisse que de la fatigue et un souvenir désagréable; il en est ainsi d’une longue vie qui a été mal employée.
Je réparerai le temps perdu; phrase bien irréfléchie: on peut en expier le mauvais usage, on n’en répare point la perte.
Je suppose qu’ayant passé deux ou trois ans dans la paresse, vous vous soyez ensuite livré avec ardeur au travail pendant le même espace de temps, il n’en sera pas moins vrai que si vous eussiez mis à profit les années précédentes écoulées dans l’oisiveté, vous auriez obtenu du temps le double de ce qu’il vous a donné.
Non-seulement le temps n’accorde qu’à ceux qui savent l’apprécier, mais il reprend ses dons à ceux qui, après l’avoir cultivé, le négligent. On perd tous ses bienfaits quand on ne s’en occupe pas habituellement.
Il n’y a rien de si calomnié que le temps, tantôt on lui reproche sa vitesse et tantôt sa lenteur; sa marche est terrible, car elle est irrévocable et sans repos; mais elle est lente, égale et mesurée, votre œil n’en peut apercevoir le mouvement imperceptible sur le cadran qui la trace; mais songez que cette aiguille, qui vous paroît immobile, marche toujours, qu’elle ne s’arrête point et qu’elle ne rétrograde jamais!...
On attribue sans cesse au temps, et très-injustement, des infortunes dont il n’est point l’auteur, des infirmités qui ne sont causées que par la folie, les passions et l’intempérance. Il guérit plus de maux qu’il n’en donne, et lui seul adoucit les peines de l’âme. Quels sont ceux qui se plaignent toujours du temps? ceux qui ne savent qu’en faire: les fainéans, les fats, les joueurs et les coquettes. Je ne dirai pas les sots, car s’ils ont de la religion, ils peuvent faire un si digne emploi du temps! La religion est la seule chose au monde qui puisse établir l’égalité entre les hommes, puisque la véritable beauté de la nature humaine n’est pas dans les talens qui s’anéantiront dans l’éternité; mais qu’elle vient de la vertu qui vivra toujours; et la religion peut la rendre aussi sublime dans l’homme dépourvu d’esprit que dans l’homme du plus grand génie.
Prier Dieu, c’est travailler pour l’Éternité; ne cultiver les arts et les talens qu’avec des vues religieuses, C’est prier encore[14]; de certains érudits croient faire un grand argument contre la religion, en répétant que les pratiques religieuses font perdre un temps énorme. Il seroit inutile de leur répondre en dévot, c’est un langage qu’ils n’entendent pas; mais qu’on leur rappelle les travaux immenses des bénédictins, des oratoriens, etc.; que l’on songe que ces religieux passoient au moins tous les jours trois ou quatre heures à l’église, et même beaucoup plus long-temps les jours de fêtes; ainsi donc, la religion ne nuit point au travail; ce sont les passions qui consument le temps, et qui abrègent la vie, parce qu’elles excluent l’ordre, et par conséquent la suite et les progrès. L’homme livré aux passions ne sauroit d’aucune manière régler sa vie; l’ordre, dit saint Augustin, conduit à Dieu, et le vice conduit en toutes choses au désordre; aussi est-ce avec une parfaite propriété d’expression qu’on l’appelle dérèglement; tout est capricieux dans les passions, parce que toute affection passionnée qui n’a pas la vertu pour mobile et pour but, a des élans impétueux et des dégoûts inévitables. Tout le sublime des pensées, des images, des métaphores, des allégories, des sentimens, se trouve dispersé dans les saintes écritures: c’est la profonde méditation de cette lecture divine qui a produit les admirables écrits des pères de l’église, de saint Jean-Chrisostôme, de saint Grégoire, de saint Bazile, de saint Augustin, etc., ainsi que les chefs-d’œuvres de nos grands orateurs chrétiens, et ceux même de nos plus célèbres auteurs profanes: Athalie et Polyeucte. Cette source est inépuisable; elle doit en effet participer de l’infini puisqu’elle en émane, tandis que le faux, manquant toujours de profondeur et d’étendue, est nécessairement borné comme l’homme égaré qui l’enfante et le met au jour. L’ingénieux et pieux Vauvenargues a dit que toutes les grandes pensées viennent du cœur. Il auroit pu ajouter: et de la religion. Les gens de lettres les plus instruits ne connoissent en général l’écriture sainte que par des traductions!... Il en est bien peu même, parmi les plus savans, qui sachent l’hébreu.
[14] Quand on a fait les prières prescrites par l’église.
Les ouvrages tout à fait profanes des auteurs immortels du siècle de Louis XIV sont remplis de passages admirables entièrement pris des saintes écritures; par exemple, le beau monologue de la Phèdre de Racine:
«Où fuir, où me cacher, dans la nuit infernale? etc.»
et qui n’est point dans la tragédie grecque d’Euripide, est entièrement tiré d’un psaume de David: où fuirai-je, Seigneur, pour me dérober à votre colère? etc.[15]
[15] Je suis le premier écrivain qui ait fait cette remarque, il y a près de quarante ans, dans la pièce d’Iphigénie. Racine a pris encore un mot sublime de l’Ancien testament: c’est lorsque Iphigénie, en parlant du sacrifice où elle doit être immolée, dit à son père:
Verra-t-on à l’autel votre heureuse famille?
Agamemnon répond:
Vous y serez, ma fille!
Ce mot se trouve, et avec des circonstances plus touchantes dans le sacrifice d’Abraham.
Tous les grands hommes qui se sont immortalisés dans les arts, les lettres et les sciences, étoient religieux, tous les littérateurs de génie (outre les François), le Tasse, Milton, Adisson, etc., dans les sciences, Newton, Leibnitz, Pascal, et de nos jours, Euler, Hershell, etc. D’Alembert fut un grand géomètre, et néanmoins sans aucun génie, son impiété borna son talent. Lalande fut un savant astronome; mais il blasphéma en étudiant les cieux! il n’y découvrit rien!... Et son nom flétri restera confondu dans la liste obscure des savans vulgaires. M. de Buffon eut des erreurs systématiques, et non de l’impiété; il a rendu d’éclatans hommages à la religion, il fut anti-philosophiste, et il mourut en chrétien. Parmi les peintres et les sculpteurs, les plus illustres furent éminemment religieux; Raphaël, le Titien, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Pierre de Cortone, Rubens, le Poussin, le Puget, le Sueur, Jouvenet, Vélasquèz, Mengs, Murillos, etc, etc., voilà ce qu’ont produit dans tous les temps et dans tous les genres, l’amour de l’étude et la connoissance de la religion. Quels travaux, quels titres honorables, quels chefs-d’œuvres, l’impiété pourroit-elle opposer à de tels succès, à une telle gloire?...
Oui, ce sent les passions qui font perdre du temps, elles donnent une activité turbulente qui ne se rapporte jamais qu’à leur intérêt, elles rendent insipide tout ce qui ne leur est pas relatif, et lorsqu’elles s’éteignent, elles ont usé tous les ressorts de l’intelligence et de la sensibilité, elles laissent un vide que la religion seule peut remplir, mais le temps de l’étude est passé.
Pour bien sentir combien le temps est précieux, il faut comprendre à quel point il est important de bien remplir sa destination sur la terre, et chacun a la sienne.
Nous rendrons compte à Dieu (dit saint François de Sales) des talens qu’il nous a donnés. Il faut donc les cultiver et en faire un digne usage, consultons cet égard la religion, ce sera prendre pour guides la raison, l’humanité et la vertu sans contradiction et sans inconséquences; celle-là seule est la vraie, parce que seule elle vient du ciel.
Le vice et l’impiété ont beau se faire illusion, leur affreuse logique peut bien avec le temps, c’est-à-dire l’habitude, affranchir de la salutaire horreur des remords déchirans, elle peut en émousser les piquans aiguillons, elle ne les déracine jamais! point de paix pour l’impie, a dit l’Esprit-Saint, oracle sacré qui sera toujours également vrai dans tous les temps.
La mauvaise conscience est toujours inquiète, elle craint la solitude, et surtout la méditation, c’est pourquoi l’homme vicieux ne pense jamais avec profondeur, ou pour parler plus exactement, c’est une des raisons qui le rendent si inconséquent et si superficiel, comme je l’ai dit ailleurs: on ne sauroit creuser dans le vuide, ainsi l’impie ne peut être qu’un frivole et mauvais sophiste.
La bonne conscience donne cette tranquillité, ce calme parfait, indépendant des choses et des événemens, et qui rend l’étude si profitable; toutes les idées nobles, élevées, toutes les pensées délicates se présentent en foule et naturellement à l’imagination qui a conservé de la pureté. Mais malheur à l’homme de lettres dont l’imagination est souillée, flétrie, par de mauvaises lectures et par une vie licencieuse; il sera toujours honteusement distrait par de vils souvenirs; s’il veut parler de la vertu, il n’aura ni le charme qui la fait aimer, ni la persuasion qui donne l’autorité. On ne devine point la vertu pour la peindre avec vérité, il faut en trouver les plus nobles traits dans son âme.
Les mauvaises doctrines ne produisent dans tous les genres que des monstres: en littérature, pour les soutenir d’une manière éblouissante ou du moins spécieuse, il faut se livrer à un travail plus fatigant et beaucoup plus assidu que lorsqu’il ne s’agit que de se régler sur les bonnes, parce que tout ce qui est extravagant et faux n’a ni suite, ni liaison. On chercheroit en vain le fil des sophismes; ils n’en ont point, et il faut un art prodigieux et des peines infinies pour pallier les inconséquences et les contradictions sans nombre qui naissent nécessairement d’un système erroné. J.-J. Rousseau, qui étoit paresseux, n’a pas pris cette peine, et quant aux chefs de la philosophie moderne, ils se sont moqués sans pudeur, sans aucune retenue et constamment de la décence, du bon goût, de la raison, et même du sens commun.