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CHAPITRE XV.

De la gloire littéraire.

Avec de la souplesse et de l’intrigue, on obtient une renommée passagère; en ménageant les admirateurs des philosophistes (alors même qu’on prétend être moraliste), on se fait des partisans dans tous les partis, on est loué dans les journaux; mais tout cela n’est pas de la gloire qui ne s’acquiert que par la réunion de la parfaite droiture, de la morale, de l’instruction et des talens. Alors en dépit des cabales et des complots de la haine et de l’envie, on a pour soi les suffrages du public, et l’on fait des ouvrages utiles et qui restent.

Pradon et Scudéri eurent pendant leur vie un grand nombre de prôneurs, cependant leurs écrits n’ont pas vécu âge d’homme, et ils sont pour jamais ensevelis dans l’oubli. Corneille, Racine, Molière, Boileau, ainsi que tous les grands hommes du grand siècle ne furent point des intrigans, et leurs ouvrages sont immortels!...[59]

[59] Aussi, dans ce temps, Corneille écrivoit-il avec autant de vérité que de fierté:

«Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée.»

Si les jeunes auteurs savoient à quoi ils s’engagent lorsqu’ils se décident à se faire des partisans dans toutes les classes et parmi les personnes de différentes opinions, ils seroient effrayés d’un tel dessein.

Il est sans doute des ménagemens commandés par le bon goût et même par l’honnêteté; on ne doit jamais critiquer qu’avec le ton de l’estime les ouvrages dont la morale est pure, et dans tous les cas, on doit s’interdire toute personnalité; mais les écrits corrupteurs ne méritent point de ménagement; et ne pas condamner nettement de mauvais principes est une inexcusable lâcheté.

On perd indubitablement une partie de son talent lorsqu’on s’impose des déguisemens, des détours et de certains adoucissemens; quelque légers qu’ils soient, ils altèrent toujours le naturel du style et l’énergie des sentimens. Enfin la propriété d’expression qui caractérise particulièrement les bons écrivains ne peut se trouver dans de tels ouvrages; et si les ménagemens de ce genre sont fréquens, on tombera dans les plus absurdes inconséquences; car la morale est et doit être inflexible, elle n’admet ni la souplesse, ni les condescendances; on ne compose point avec elle, ses principes sont toujours absolus et positifs. Pour se faire des partisans, il faut encore se résoudre à perdre un temps énorme; on est obligé de se livrer à une extrême dissipation: il faut cultiver des gens de tous les partis, et ce qu’il y a de pis, une infinité d’importuns et d’ennuyeux; ainsi les dîners, les visites faites ou rendues, la cour assidue que l’on croit indispensable de faire aux journalistes, les extraits de ses propres ouvrages que l’on veut bien se charger de faire soi-même, et qu’on envoie ensuite aux rédacteurs bienveillans; les billets, les lettres, en un mot toutes les correspondances de vanité, les matinées perdues par les interruptions des oisifs, les après-midi écoulées aux spectacles, les soirées passées chez les partisans protecteurs, et les lectures dans lesquelles on rassemble ses partisans les plus zélés; toutes ces choses ne peuvent assurément pas s’allier avec un travail constant et régulier, et nous n’avons point parlé des auteurs dramatiques qui, en général, s’imposent bien d’autres obligations. On se récrie sans cesse sur la flatterie des cours, les auteurs intrigans se permettent des flatteries bien plus multipliées et beaucoup moins délicates sur le goût, le tact, l’esprit, la finesse, les connoissances littéraires de leurs protecteurs et protectrices, qui souvent ne sentent pas la mesure d’un vers et ne savent pas l’orthographe!...

Combien il est plus simple et plus facile de ne rechercher que la véritable gloire, et de tripler sa vie, ses talens et ses écrits par de solides études!...

C’est en passant une grande partie de chaque jour enfermé dans son cabinet avec une écritoire et des livres qu’on se prépare des succès honorables, et qu’on se rend digne d’obtenir une véritable gloire, tandis qu’en même temps on apprend à s’en passer.

Une chose que nous avons souvent remarquée, et qui est tout à la gloire de l’étude, c’est que les gens de lettres laborieux, souffrent les interruptions avec beaucoup plus de douceur que les paresseux; quand ces derniers se décident à un petit travail, ils y attachent une si grande importance, ils ont fait sur eux-mêmes un si prodigieux effort, qu’il leur semble qu’il n’y a rien de si respectable que la clôture de leur cabinet. C’est bien pire, lorsqu’au lieu de s’y occuper de littérature, ils y méditent quelque intrigue, et qu’en conséquence ils sont assis à leur bureau pour écrire une douzaine de billets pressés sur la chose importante qu’ils sollicitent; et dans ce genre, ce n’est pas le mérite qui obtient, c’est communément le plus diligent et le mieux protégé. Malheur à l’indiscret qui suspend un semblable travail: il sera reçu avec l’impolitesse et toute la brusquerie que peuvent donner la colère et l’humeur. On n’a rien de pareil à craindre avec le littérateur véritablement studieux: il dit comme La Bruyère: «Je ne suis point farouche, encore moins inaccessible; si vous avez à me parler, venez en assurance, je quitterai volontiers la plume pour vous écouter.» En effet, comment l’homme qui nourrit et forme tous les jours son esprit et son cœur par d’excellentes lectures, et qui consacre ses talens à la censure des vices, des ridicules, et à la défense des bonnes doctrines, pourroit-il être impertinent, désobligeant et grossier? D’ailleurs, ayant une grande habitude du travail, il peut le quitter et le reprendre sans peine. Nous l’avons déjà dit, lorsqu’on ne soutient point de sophismes, qu’on n’a point d’inconséquences à pallier, ni de mauvais principes à dissimuler, on ne perd jamais le fil de ses idées; ainsi, alors on supporte sans chagrin les interruptions, on accueille avec urbanité jusqu’aux importuns même; et l’on reçoit avec intérêt, avec joie, ceux qui viennent demander quelque service. A quoi pourroient être utile l’étude, la lecture et la culture des lettres, si de si nobles occupations n’adoucissoient pas le caractère et les mœurs?

Un homme de lettres, dans le commerce de la vie, doit être plus aimable qu’un autre; on a le droit d’attendre davantage de celui qui a profondément réfléchi sur la rectitude de nos actions, sur la délicatesse des procédés, enfin, sur tous nos devoirs en général; les écrivains moralistes, ainsi que les prédicateurs, sont obligés de conformer leur conduite aux principes qu’ils établissent dans leurs ouvrages. S’ils veulent se distinguer dans la société par l’esprit et le savoir, on les accusera toujours d’orgueil et de pédanterie; d’ailleurs, ce seroit, de leur part, un mauvais calcul; ils ont fait, à cet égard, leurs preuves, et la modestie ne doit leur rien coûter. Mais on devroit les reconnoître, lorsqu’on les rencontre, par une politesse plus recherchée, des manières plus douces, et surtout par cette bonhomie simple et naturelle qui donne tant de charme au talent!

Nous n’avons point fait de chapitre particulier pour la gloire politique; une femme n’est pas en état de traiter un sujet si étendu et si compliqué[60]; je dirai seulement que la politique sans droiture et sans probité est fausse et méprisable. L’étude de l’histoire et l’expérience prouveront toujours cette importante vérité; la politique de saint Louis fut magnanime, et tous les rois de son temps le prirent pour arbitre; Henri IV eut la même droiture avec le même succès; Sully, son ministre et son ami, nous a laissé dans ses mémoires un monument admirable de l’utilité, de la bonne foi dans les négociations; et en politique, on lit dans l’histoire de Charlemagne un trait bien remarquable, qui prouve que non-seulement la justice, mais la grandeur d’âme seroit plus utile en affaires que la rigueur. Voici ce fait, tiré de la vie de Charlemagne, par M. Gaillard:

[60] J’ai parlé de la gloire militaire, parce qu’on peut aisément la séparer de la tactique; il n’en est pas ainsi de la gloire politique qu’on ne peut bien définir sans entrer dans quelques discussions sur les différentes formes de gouvernement.

«Pendant la captivité de François Ier à Madrid, Charles-Quint délibéra dans son conseil sur le traité qu’il devoit faire avec ce prince; l’évêque d’Osma, confesseur de Charles-Quint, fut d’avis de traiter le roi de France avec une générosité qui pût assurer à jamais de son amitié, en obtenant toute sa reconnoissance. Il proposa donc de n’exiger de lui aucune cession, et de lui rendre la liberté; le duc d’Albe rejeta cet avis comme dévot et chimérique, et entraîna tout le conseil. Dans le même temps, le fameux Érasme indiquoit dans ses écrits ce parti généreux comme le seul moyen d’assurer la paix. C’étoit, dirent dédaigneusement les ministres de Charles-Quint, l’idée d’un bel esprit, fort belle en morale et sur le papier; mais qui ne valoit rien en politique. On sait que François Ier protesta contre tout ce qu’il avoit signé en Espagne; deux siècles de guerre, suite de la rigueur du traité de Madrid et de l’inexécution nécessaire de ce traité si dur, ont prouvé que c’étoit l’avis du confesseur et du bel esprit qu’il auroit fallu suivre.»

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