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CHAPITRE XVI.

De ce que seroit une parfaite civilisation.

C’est ce qu’il ne faut pas chercher dans les utopies profanes, on n’y trouveroit qu’une philanthropie remplie d’inconséquences, des idées incohérentes et des systèmes d’une exécution impraticable; c’est en adoptant les lois qui nous sont imposées par l’Écriture sainte, et en se réglant sur ses divins préceptes, que l’on pourroit, sans aucun effort d’imagination, tracer le tableau touchant d’une véritable civilisation; c’est-à-dire la parfaite harmonie qui doit se trouver entre la religion, les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages et les arts. Il ne faut pour cela que retrancher de nos institutions et de nos coutumes les choses qui sont en opposition avec l’évangile. Ainsi donc, dans cette supposition, voici ce que seroit la société:

On n’y verroit point de luxe frivole, insolent ou imposteur, la magnificence y seroit toujours réelle et bienfaisante. Les arts seroient employés en grand et toujours d’une manière noble et utile. Les talens seroient ennoblis, sanctifiés, bénis par la religion et par la charité; on ne connoîtroit que la louable émulation de la vertu, qui ne produit que de bonnes actions, et non celle de l’amour-propre, qui n’engendre que l’envie et la haine. La mendicité n’existeroit plus, nos cœurs ne seroient plus assez endurcis par l’habitude pour entendre, sans s’émouvoir, répéter (avec vérité) mille fois chaque jour ces paroles déchirantes: Je meurs d’inanition, mes pauvres petits enfans manquent de pain!... Il n’y auroit plus de guerre injuste, la paix seroit universellement regardée comme le premier des biens; le doux nom de frère ne seroit point entre les rois un vain titre, les souverains seroient toujours prêts au besoin à se secourir mutuellement; enfin la guerre chez les peuples véritablement policés seroit d’autant plus redoutable et plus glorieuse que toujours défensive ou généreuse, et par conséquent, toujours équitable, légitime, bienfaisante, elle ne présenteroit jamais l’affreux tableau d’horribles représailles, de pillages barbares, de dévastations inutiles; elle n’offriroit que l’admirable exemple d’un magnanime emploi de la force et de la valeur.

Le duel seroit regardé comme une action aussi stupide que barbare; les loteries, les maisons de jeu et d’autres maisons plus infâmes encore seroient supprimées; le goût du gros jeu dans la société paroîtroit une cupidité monstrueuse et déshonorante; tout auteur seroit forcé par des lois sévères de respecter la religion, les mœurs et le gouvernement; deux spectacles d’un genre noble et moral suffiroient dans les plus grandes villes à une nation sage et laborieuse.

Les boutiques de marchandes de modes, et les maisons de restaurateurs, n’occuperoient plus la moitié de toutes les grandes villes, car on penseroit qu’un extérieur simple et modeste embellit mieux une femme que les draperies à la grecque ou les chapeaux à l’anglaise; aussi singulièrement mobiles dans ce moment que les caprices mêmes de la mode qui les a créés[61]. Les gens du monde ne s’échapperoient plus de leur famille pour aller sans cesse dîner ou souper dans des cabarets; la tempérance et la sociabilité seroient comptées au nombre des vertus. La gourmandise paroîtroit un vice aussi inexcusable et plus bas que l’ivrognerie: les animaux sont voraces et ne sont point gourmands, ils ne mangent jamais au-delà de leur appétit. J.-J. Rousseau a écrit, il y a soixante ans, que la gourmandise est le vice des âmes sans étoffe. Cette maxime n’attaquoit alors qu’un bien petit nombre d’individus; mais aujourd’hui, elle révolteroit presque tous les clubs!... On n’auroit pas le chagrin de voir un talent charmant employé à chanter la gastronomie. Les poètes bachiques ne sont pas estimables, mais Bacchus, dieu du vin et vainqueur de l’Inde, peut être invoqué avec plus d’élégance que l’ignoble Adéphagie[62]; et les pâtés d’Amiens, et les dindes aux truffes, procureront toujours de moins heureuses inspirations que les vins généreux et pétillans de Bourgogne, de Bordeaux et de Sillery.

[61] En effet, ces chapeaux ont une agitation continuelle qui a quelque chose de très-étrange. Il semble que les fortes têtes anglaises, en les inventant, ont cherché et trouvé le mouvement perpétuel.

[62] Déesse de la gourmandise.

On n’entendroit plus parler de devins, de tireuses de cartes, ni crier dans les rues l’explication des songes; on ne rencontreroit plus dans tous les carrefours, des baladins amusant et corrompant le peuple par les dialogues burlesques les plus licencieux; on ne verroit plus étalés dans les boutiques des estampes et des livres obscènes; les Cagliostro, les Bleton, les Mesmer et tous les charlatans qui, dans nos siècles de lumières et de force d’esprit, ont eu tant de vogue, ne séduiroient plus personne. Enfin, heureux et sage, on ne s’occuperoit plus de politique dans la société; on ne diroit plus, avec l’ingénieux Pope, que les choses qui, dans la conversation, enlaidissent le plus les femmes, sont la médisance et la politique[63]. Les journaux ne parleroient que des arts, des sciences et de la littérature, et ils en parleroient mieux; on ne retrouveroit plus dans ces ouvrages périodiques, consacrés à une saine critique, des futilités qu’on auroit rougi d’y insérer autrefois, les articles sur les modes, les parures de femmes, etc.

[63] The scandal and politicks.

Tel seroit l’âge d’or de la civilisation; on en viendra là, car c’est la seule chose dont on ne puisse trouver de traces dans la mémoire des hommes et d’exemple dans les annales du monde; cette unique nouveauté sous le soleil mériteroit bien que l’on réunît quelques efforts pour la produire et pour en faire jouir nos petits-enfans.

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