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CHAPITRE XVII.

Suite du précédent.

On a beaucoup répété, sous le règne de Louis XV, qu’on étoit enfin arrivé au siècle de lumières! et si l’on en croit les philosophistes obscurs qui soutiennent les pernicieuses erreurs des trop fameux encyclopédistes, nous sommes parvenus au degré le plus éblouissant de cette admirable clarté. Il est vrai que des voyageurs ont découvert, dans des îles inconnues, un grand nombre de plantes, de minéraux et d’animaux; ce qui prouve seulement que les richesses de la création sont innombrables comme les étoiles du firmament; il est vrai qu’il y a aujourd’hui infiniment plus de peintres, de musiciens, de musiciennes[64], de poètes, d’écrivains, qu’autrefois; mais il y a aussi infiniment moins de talens supérieurs et d’auteurs laborieux. Des inventions ne sont pas ingénieuses quand elles n’offrent que ce qu’on a déjà, et que c’est avec beaucoup moins de beauté et de solidité; on ne fait alors que tromper des yeux peu clairvoyans, et l’on gâte le goût général. C’est ainsi qu’on a inventé la lithographie: on y excelle, nous l’avouons; mais la gravure au burin est entièrement négligée; l’imprimerie stéréotype est tout-à-fait inférieure à l’ancienne; les fragiles reliures de basane tiennent lieu des belles et durables reliures de maroquin; le cartonnage ne peut remplacer que pour quelques semaines les nécessaires et les coffres de bois de cèdre et d’acajou qui duroient toujours. Les orfèvres sont multipliés, mais leurs étalages sont comme ceux des confiseurs, des boutiques d’attrapes: l’argent plaqué, l’or faux et les pierreries factices, y dominent[65]; il en est ainsi des joailliers. On imite fort bien les pierres fines, et l’on ne taille et l’on ne monte plus aussi bien les beaux diamans. Le mauvais goût s’est glissé chez les marchands et les bijoutiers comme ailleurs; le goût gothique, qui remplace le moderne, est lourd et massif, mais on aime mieux ce qui est riche ou ce qui paroît l’être que des ouvrages élégans, délicats et d’un beau fini. Les bordures des plus magnifiques schals de cachemire ne vaudront jamais l’imitation d’une jolie guirlande de fleurs. On a fait de grands progrès dans la mécanique, on à inventé une prodigieuse quantité de machines afin de rendre inutile l’adresse humaine; c’est un triste projet, et qui ne peut s’exécuter qu’aux dépens de la perfection des ouvrages; les toiles et les perkales, faites par des machines, sont excessivement inférieures à tout ce que les doigts d’une main habile fabriquoient autrefois en ce genre. D’ailleurs, toutes ces machines, en rendant beaucoup de bras inutiles, réduisent à la mendicité une infinité d’individus; on nous annonce une machine à teiller, ce qui mettra à l’aumône, dans les villages, toutes les vieilles femmes et les jeunes filles de dix ou douze ans. On nous menace encore d’une machine à broder, qui, sans doute, ne pourra imiter que les broderies à grands trous, et qui sont très-ridicules quand on les compare aux charmantes broderies que l’on portoit jadis. Le tulle ressemble à la dentelle, mais il n’en a ni la finesse, ni la solidité; de sorte que toutes ces inventions, loin de perfectionner les arts d’industrie, les ont fait tomber en décadence. Et que doivent aux sciences des inventions dont le danger ne compense que trop l’utilité? les paratonnerres qui, faute d’entretien et d’une extrême surveillance, peuvent causer et ont causé de si grands désastres quand la verge de fer est émoussée? Pendant que nous étions à Berlin, le tonnerre, malgré le paratonnerre, tomba sur le toit du cabinet du roi qui, dans ce moment, étoit à son bureau. Par un bonheur extraordinaire, ce prince ne fut point blessé; mais le tonnerre causa beaucoup de ravages dans son cabinet. Le même événement est arrivé, il y a quelques années, à Paris, à l’hôtel de la Monnoie. Le fameux chimiste, M. Sage, fit imprimer à ce sujet un mémoire très-effrayant contre les paratonnerres. Au reste, ce fut dans le siècle dernier, long-temps avant la révolution, que Francklin mit à la mode ce redoutable préservatif du plus terrible phénomène de la nature. La chambre, intérieurement revêtue d’étoffe de soie sans aucun mélange de métal, préservoit aussi sûrement et n’avoit point d’inconvénient. Sur la fin du dernier siècle, on inventa encore les aerostats, jusqu’ici sans utilité, et qui ont produit les plus tragiques catastrophes. Les bateaux à vapeur sont une invention toute nouvelle, et l’on en cite déjà plusieurs accidens funestes, ainsi que du gaz hydrogène pour l’éclairage des rues[66]. Il semble qu’un génie malfaisant ait présidé à la plus grande partie des inventions modernes: c’est lui qui, profitant de l’esprit novateur devenu presque universel, a créé les modes depuis trente ans; c’est lui qui a fait substituer aux lustres, aux candélabres, aux bras de cheminées qui donnoient tant d’éclat et d’élégance aux beaux appartemens, les quinquets et les lampes dont la clarté, infiniment moins douce que celle des bougies, brûle les yeux et force tant de jeunes gens à porter des lunettes. C’est ce même génie qui a fait succéder le stuc au marbre; et dans les ameublemens, le papier à de belles et durables étoffes, et aux superbes tapisseries des Gobelins. C’est lui qui a donné le goût indécent et baroque de remplacer nos anciennes et commodes tables de nuit par des autels, comme si la galanterie pouvoit s’appliquer à un tel meuble!... C’est toujours ce génie qui a conseillé aux femmes de porter de gros et longs busques qui sont beaucoup plus dangereux que les corps qu’on a quittés, et la nudité des bras, si nuisible à la conservation des dents et des yeux! Enfin, c’est encore lui qui est cause de la suppression des bourrelets des enfans, et qui fait donner aux adolescens les bretelles croisées sur la poitrine, qui gênent le mouvement des muscles de l’estomac et le jeu des poumons, et qui persuade aux mères et aux nourrices de faire boire du vin et de manger de la viande aux petits enfans à peine sevrés. Et quel vin leur donne-t-on dans un temps où tous les vins sont si indignement frelatés? Il est bien pénible de voir tous les jours, dans les promenades publiques, de petites bonnes de seize ans, apaiser les enfans qui leur sont confiés, en tirant de la poche de leur tablier un flacon de vin dont elles leur font boire à discrétion!... Nous pourrions encore nous plaindre avec quelque raison de la multiplicité des rivières factices des jardins qui, en les remplissant d’eaux croupissantes, les rendent si humides: et si malsains!... De l’eau épurée par le charbon, procédé qui gâte la meilleure eau de l’Europe, reconnue pour telle, uniquement parce qu’elle contient plus d’air qu’aucune autre, avantage dont la prive totalement l’ébullition, et par conséquent l’épuration par le charbon. C’est ce qu’a démontré M. Parmentier (dont le nom seul en ce genre est une autorité) dans un écrit fondé sur des raisonnemens sans réplique et des expériences incontestables (7).

[64] Comme tout est matériel dans ce siècle, on a perfectionné d’une manière surprenante la mécanique des serinettes et des orgues de Barbarie, vulgairement appelés turlutaines; on en fait d’étonnans simulacres d’orchestres. Le meilleur que nous ayons entendu est à Berlin, adapté à une grande pendule qui se trouvoit, en 1798, dans le palais du roi. Cette mécanique exécute des symphonies en parties, en observant les piano, les forte et les crescendo, et avec beaucoup de justesse et une très-belle exécution, mais sans tact de mesure et sans expression. On peut parvenir, avec des ressors, à contrefaire le mouvement et des sons, mais la plus parfaite mécanique n’imitera jamais l’âme.

[65] A l’exception d’un très-petit nombre, dont les orfèvres, qui sont de véritables artistes, n’étalent que de beaux et solides ouvrages.

[66] C’est au temps à prouver si le venin d’un quadrupède, introduit dans le sang humain, vaut mieux que l’inoculation.

Nous pourrions gémir aussi sur la multiplication des cabriolets, qui produit tant d’accidens funestes! sur celle des spectacles, également nuisibles aux mœurs, à la littérature et à la santé (8); et sur celle des maisons nouvellement bâties dans Paris, ce qui nous prive de presque tous nos jardins. Si cela continue, cette belle capitale sera, dans dix ans, un véritable gouffre à tous égards, et la ville la plus malsaine de l’univers.

Il est vrai qu’on a tant abattu d’édifices, qu’il faut bien en reconstruire; mais ceux qu’on a détruits, existoient depuis des siècles et pouvoient durer presque aussi long-temps encore, et les nouveaux bâtimens qu’on élève de toutes parts sont faits pour durer seulement vingt ou vingt-cinq ans; car, dans le siècle de lumières, on ne s’occupe nullement de ses petits-enfans, et l’on rit du bon La Fontaine, lorsqu’il fait dire à son vieillard octogénaire:

«Mes arrières-neveux me devront cet ombrage!...»

Voilà un vers et des sentimens qui ont bien vieillis!... La mode a corrompu jusqu’à nos jeux: elle a gâté le noble jeu de billard, qui est devenu très-roturier depuis qu’on en a fait un jeu de hasard, ainsi que le wisk; il s’agit, en jouant aujourd’hui, non de s’amuser, mais de gagner de l’argent. Enfin, on a inventé l’écarté!... Le vénérable piquet et le savant jeu d’échecs, au milieu de tous ces bouleversemens, semblables au juge d’Horace, sont restés inébranlables; mais ils ne sont plus cultivés que par des vieillards. Quels sont les résultats de tant d’innovations et d’inventions frivoles, futiles, bizarres, dangereuses? Un mauvais goût presque universel, un égoïsme honteux, une passion extravagante dans les classes inférieures pour un faste menteur qui les ruine, qui corrompt leurs mœurs, et qui confond tous les états; il n’existe pas un garçon de boutique qui n’ait au moins une épingle de strasse, un anneau de chevalier[67], et pas une ouvrière en chambre qui n’ait à son cou un médaillon et une chaîne d’or faux!... Le régime brûlant des enfans et des adultes (joint à beaucoup d’autres choses dont nous avons parlé) a produit un grand nombre de maladies et d’infirmités nouvelles, entre autres, le croup, les fièvres cérébrales, les rhumatismes dans la jeunesse. On peut dire encore que l’idiotisme et l’aliénation mentale, et les dartres de tout genre, sont infiniment plus communs qu’autrefois.

[67] La seule chose de l’ancienne chevalerie que nous avons renouvelée!...

On trouvera ces observations bien gothiques, et beaucoup de gens les regarderont comme des préjugés naturels dans un auteur de mon âge. Mais je n’ai jamais écrit avec l’intention de plaire à tout le monde; je dis sans humeur tout ce qui me paroît vrai, utile; c’est ce que j’ai toujours fait dans ma jeunesse. On n’est pas tenté de démentir un tel caractère à l’époque de la vie où je suis parvenue (9).

Maintenant, après avoir critiqué, je vais me livrer au doux plaisir d’admirer et de louer.

Au sein d’une véritable décadence, quelques hommes de génie dans leur art, ont mis au jour d’heureuses inventions! et dans un outrage sur l’Emploi du temps, on doit naturellement placer l’éloge du savant et célèbre artiste qui a perfectionné les moyens de marquer les heures, les minutes, les secondes, qui composent nos journées. Les excellentes montres et les belles pendules de M. Bréguet immortaliseront le nom de leur auteur; et lorsqu’on a l’avantage de connoître personnellement cet habile mécanicien, on applaudit doublement à cette juste renommée!

Je ne puis, de toute manière, refuser un hommage à l’inventeur ingénieux des nouvelles mécaniques de harpe; à celui qui a rendu parfait le plus beau des instrumens, et qui réunit, à la science d’un grand mécanicien, les connoissances et le goût de l’amateur le plus éclairé en musique et en peinture[68].

[68] M. Érard.

Le procédé inventé par M. Dyle pour peindre sur glace, surpasse infiniment tout ce qu’on a jamais imaginé et fait en ce genre (10).

La médecine et la chirurgie ont fait d’immenses et d’heureux progrès. Outre les écrits de M. Tissot, qui seront toujours utiles, nous en avons d’autres plus savans et beaucoup plus modernes, parmi lesquels on doit distinguer surtout les excellens et magnifiques ouvrages du docteur Alibert, ouvrages qui réunissent au plus haut degré, à la profondeur des recherches, à la clarté, à la sagesse, l’art de bien écrire, talent qui, dans tous les genres, assurera toujours la vogue et la durée des livres.

Nous possédons une faculté de médecine très-imposante par les noms et les talens de ceux qui la composent[69]; la chirurgie française n’est pas moins brillante, on a perfectionné et même inventé plusieurs opérations chirurgicales avec le plus étonnant succès. On a fait un heureux emploi de la mécanique en inventant pour les malades des lits également ingénieux et commodes. Nous avons aussi de grands pharmaciens[70]. Enfin, il est deux inventions modernes qu’on ne sauroit trop louer: les méthodes qui rendent à la religion, à la société et même aux arts, les sourds et muets et les aveugles nés. Ces grands et touchans bienfaits sont dus à des ecclésiastiques, l’abbé de l’Épée, à son digne disciple l’abbé Sicard, et à un illustre savant dont tout le monde connoît les sentimens si religieux, M. Haüi. Ainsi, c’est la piété qui a produit ces ingénieuses et charitables institutions. C’étoit en effet à elle qu’il appartenoit de rendre à des créatures humaines l’exercice et la jouissance de leur âme, c’est-à-dire, la possibilité de connoître Dieu et de l’adorer. Voilà sans doute de grands acheminemens à la perfectibilité de la civilisation, qui ne sera jamais complète que par les secours et les lumières de la religion.

[69] Et en général, par leurs mœurs, leurs sentimens et leur conduite. L’Écriture sainte nous ordonne d’honorer le médecin; mais, c’est lorsqu’il est vertueux, ce qu’on ne peut être sans religion. M. Lemaistre, dans son bel ouvrage intitulé: les Soirées de Saint-Pétersbourg, dit, avec raison, qu’on ne doit jamais avoir de véritable confiance en un médecin irréligieux; on en peut dire autant de toutes les professions: qui oseroit mettre sa confiance dans les hommes publics, les ministres d’état, les magistrats, les notaires, les banquiers, les marchands, etc., etc., dont l’impiété seroit bien avérée?...

[70] On peut citer avec éloge, après M. Cadet, MM. Lefebvre, rue Chaussée-d’Antin, nº 52; Planche, même quartier; Cluzel, rue du Lycée; Boullay, rue des Fossés-Montmartre, nº 17; Richard Desruèz, rue Taranne.

On a pensé que cette petite nomenclature sur une chose si importante, pourroit être utile aux étrangers. Il est encore d’autres pharmaciens d’un mérite reconnu; mais nous n’avons cité que ceux que nous connoissons particulièrement.

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