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CHAPITRE XXIV.

De l’égoïsme.

L’égoïsme est un vice devenu si commun, qu’il n’est pas aussi méprisé qu’il devroit l’être; il a, comme l’avarice, dans les petits détails de société, un côté plaisant qui révolte moins qu’il n’amuse, et qui le garantit de la haine; l’indignation ne rit jamais, et les moqueries de la gaieté excluent naturellement la censure véhémente. Cependant, il n’est point de vice plus odieux, car, il est incompatible avec la religion, la sensibilité et toutes les vertus généreuses. Il est produit par une certaine dureté de cœur, et surtout par l’orgueil; l’égoïste est absolument incapable d’aimer: il s’est fait lui-même le centre et l’unique objet de toutes ses affections, sentiment honteux qu’on veut toujours dissimuler, qu’il est impossible de cacher, et qui n’est point inhérent au cœur humain dont tous les premiers mouvemens n’ont rien de personnel, ce qu’on voit sans cesse parmi le peuple qui, sans aucune réflexion, expose si volontiers sa vie pour sauver celle de son semblable; il ne le feroit peut-être pas en y pensant durant quelques minutes, mais telle est sa première impulsion. Ainsi, l’égoïste est un être dégradé. L’égoïsme donne une occupation de soi-même que ne sauroit inspirer le plus vif attachement dont tant de choses doivent nécessairement distraire dans le cours de la vie; souvent, pour ne pas nous affliger, l’objet que nous aimons le mieux nous cache ses peines; d’ailleurs, nous ignorons toujours un grand nombre des maux physiques et des chagrins passagers qui ne l’ont affecté que momentanément; mais l’égoïste est continuellement averti de tout ce qu’il éprouve; l’amusement, l’ennui, la douleur, la joie, ne lui permettent pas de s’oublier un seul instant, de sorte qu’il s’aime mille fois mieux que ne peut aimer la personne la plus sensible. Cette abjecte idolâtrie lui donne d’implacables ressentimens contre tous ceux qui blessent son orgueil excessivement susceptible et toujours prêt à se révolter; il est naturellement vindicatif, ambitieux, car il est dévoré du désir de s’élever au-dessus des autres; par la même raison, il est avare: il a indignement épuisé sur lui-même tous les sentimens de commisération; la fausseté forme aussi l’un des traits de son affreux caractère, puisqu’il est sans cesse obligé de dissimuler, surtout dans les occasions importantes, les motifs qui le font agir. Il est même souvent forcé de feindre une grande sensibilité, et alors, comme tous ceux qui ne l’éprouvent pas, il en passe la mesure et il en pousse les démonstrations jusqu’à l’extravagance.

Puisqu’en se livrant à l’égoïsme on s’aime davantage, qu’on ne peut aimer un autre, et qu’une grande passion qui n’a pas Dieu pour premier objet peut, pour se satisfaire, se porter aux plus coupables excès, il est évident que l’égoïsme peut conduire au crime, et c’est ce qu’on n’a vu que trop souvent.

Pour avoir une juste horreur de ce vice, il suffiroit de songer qu’il n’en est point de plus contraire à la religion qui nous ordonne de nous oublier nous-mêmes pour ne nous occuper que des autres, de nous juger avec sévérité, de réserver toute notre indulgence pour le prochain, et qui nous commande expressément l’humilité, en nous disant:

«Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion; mais où est l’humilité, là est pareillement la sagesse. Le Seigneur détruira la maison des superbes. (Prov., ch. 11 et 15.)»

«Le commencement de l’orgueil de l’homme est de commettre une apostasie à l’égard de Dieu, parce que son cœur se retire de celui qui l’a créé; car le principe de tout péché est l’orgueil.

«L’orgueil n’a point été créé avec l’homme, non plus que la colère avec le sexe des femmes. (Eccl., ch. 18).»

«Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou dans vos pensées, ou dans vos discours, car c’est par l’orgueil que tous les maux ont commencé[98]. (Tobie).»

[98] La rébellion de Satan, la chute du premier homme.

L’orgueil produit une infinité de vices, surtout l’ambition démesurée, car l’orgueilleux est insatiable de richesses, d’honneurs, de titres, de décorations; il a toutes les prétentions; par conséquent, il est envieux du mérite, des talens, de la grâce, enfin, de tout ce qui peut réussir ou plaire, et l’égoïsme met le comble à l’orgueil!... Il est également impossible que l’égoïste soit religieux, et qu’il puisse s’attacher un ami; un philosophe moderne (voyez les Dîners du baron d’Holbach) a dit: que l’on peut calculer comme on calcule les éclipses, le moment précis où deux amis cesseront de s’aimer, en prévoyant l’instant où ils cesseront de s’être utiles. Cette horrible maxime est une parfaite définition de l’espèce de liaison qui peut exister entre deux égoïstes. Il n’est certainement pas de passion plus exaltée que l’égoïsme, puisque sans illusion l’égoïste s’adore lui-même: on peut ne pas voir les défauts de l’objet dont on a fait son idole, on peut être la dupe de sa fausseté; mais on ne peut s’abuser ainsi sur son propre caractère.

On sait avec une complète certitude si l’on ment ou si l’on dit la vérité, si l’on est ou non un hypocrite, etc.; et cependant, avec les vices les plus inexcusables, l’égoïste se divinise, ne pense qu’à lui, rapporte tout à lui et n’aime que lui!... Enfin, souvent irrité, toujours mécontent, susceptible, défiant, soupçonneux, il ne peut goûter une ombre de bonheur sur la terre. L’avare même est beaucoup moins haïssable, car on peut raisonnablement confondre l’avarice avec l’économie[99]. L’égoïste, insouciant de l’avenir éternel, mais plein d’inquiétude pour cet avenir incertain, et d’un moment qui peut n’avoir à tout âge que quelques heures, ne donne rien, garde tout pour lui, et amasse en secret des trésors s’il le peut. En même temps, il veut briller, il est presque toujours fastueux, et son luxe est plus éblouissant que solide; quand on ne s’occupe ni de ses enfans, ni de ses héritiers, si l’on fait bâtir une maison, on demande à son architecte qu’elle puisse durer seulement vingt-cinq ou trente ans; on n’a qu’une argenterie plaquée; on coupe tous les bois de ses terres, et l’on place à fonds perdus tout l’argent qu’on en retire.

[99] C’est même ce qu’on doit charitablement penser de tous ceux qui ont les apparences de l’avarice; ils suivent peut-être à la lettre le précepte divin qui prescrit de ne faire l’aumône qu’en secret. Il existe un homme qui possède une grande fortune, et qui, dès sa première jeunesse, conçut le projet de fonder de beaux établissemens en faveur des infortunés; il ne confia point ce généreux dessein, et pour l’exécuter, il mit à part tous les ans la moitié de ses revenus; il plaçoit à mesure toutes ces sommes, et sans toucher aux intérêts, ce qui lui produisit quinze cent mille francs au bout de vingt ans, et durant cet espace de temps, il passa pour être l’homme du monde le plus avare. Il a fait de cette somme prodigieuse le pieux usage auquel il la destinoit. Nous avons eu l’occasion de connoître avec certitude cette action qu’on ne sauroit trop louer, non-seulement par ses résultats, mais aussi pour la constance avec laquelle cet homme bienfaisant a supporté pendant si long-temps en silence le mépris attaché à l’avarice; il a pris les précautions nécessaires pour que l’on ignorât qu’il est le fondateur des établissemens dont on vient de parler. Par respect pour son admirable modestie, nous devons nous abstenir de le nommer.

Il est glorieux pour la religion qu’un semblable caractère soit sur tous les points en opposition formelle avec les maximes et les commandemens de la religion.

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