CHAPITRE XXV.
Suite du précédent.
Pour donner une juste idée du bon emploi du temps, nous devions parler des vertus, des vices, de la fausse, de la véritable gloire, et surtout de la religion, base éternelle de toute instruction morale.
Un poète célèbre[100] a exprimé dans un bien mauvais vers une pensée aussi fausse que révoltante; en parlant du temps, il dit:
«Tout le consume et l’amour seul l’emploie.»
[100] M. de Voltaire.
Comment? les études utiles, l’amitié, la bonté, l’humanité, la bienfaisance, consument le temps, et l’amour seul l’emploie!... Ainsi, l’épicurien qui a vécu en Sybarite, uniquement occupé de ses amours et de ses maîtresses, a fait seul un bon usage du temps! et le grand écrivain, le savant laborieux, qui consacrent leurs talens et leurs veilles au bien public, le sage vertueux qui, pour épurer sa vie et perfectionner son caractère, s’est constamment appliqué à maîtriser ses passions, le guerrier dont la valeur a sauvé sa patrie, le magistrat intègre, etc., tous ces personnages n’ont fait que consumer le temps!... Voilà une sentence qui peut plaire aux jeunes étourdis irréfléchis et aux femmes galantes, mais qui n’inspirera qu’un profond mépris à tous les gens raisonnables.
Un autre poète du siècle dernier fait dire à Héloïse:
«Ai-je d’autres vertus que celles de l’amour!»
Comme si l’amour par lui-même avoit ou donnoit des vertus. Il ne donne même pas (comme on sait) la fidélité. Les poètes le représentent avec des ailes, et en cela, l’expérience et la raison s’accordent avec la mythologie. L’amour, lorsqu’il est violent, est toujours exclusif, il veut régner seul et avec un souverain empire; c’est sans doute pourquoi les anciens lui consacroient le myrte, parce que cet arbuste est exclusif sur le terrain dont il s’empare, il y domine en tyran et ne souffre pas qu’une autre plante puisse y croître[101].
[101] Dans tous les bois de myrtes des pays méridionaux, on ne voit sous ces arbres ni fleurs, ni verdure; les racines du myrte s’étendent tellement sous la terre, que nulle plante, pas même un brin d’herbe, ne peut naître dans leur voisinage.
Les anciens consacroient à Vénus non le myrte, mais la rose, comme symbole de la fraîcheur et de la beauté.
Toute passion est condamnable aux yeux de la raison naturelle, ainsi qu’à ceux de la religion; les païens mêmes ont reconnu dans leurs écrits que les passions sont incompatibles avec la sagesse, parce qu’elles maîtrisent entièrement celui qui s’y livre. L’amour conjugal, l’amour maternel, ne sont point des passions, ce sont des affections légitimes qui, fortifiées par le devoir, prescrivent quand il le faut les sacrifices et les dévouemens les plus héroïques, et qui sont immuables comme les principes éternels qui les commandent, qui les épurent, et qui les rendent inébranlables. Quand ces nobles et touchantes affections dégénèrent en passion, elles cessent d’être vertueuses, car elles entraînent alors dans la plus grande partie des égaremens causés par les autres passions; elles donnent un aveuglement, une partialité déplorables, et une odieuse personnalité! elles exigent un retour exclusif et passionné, et elles inspirent toute l’injustice de la jalousie la plus extravagante et la plus puérile.
Point de liens véritables, point d’affections durables sans le devoir; aussi, dit-on les devoirs de l’amour maternel, de l’amour conjugal[102], ceux de l’amitié, et l’on n’a jamais dit les devoirs de l’amour. Ce dernier sentiment, qui ne peut produire que des excès, des égaremens, et trop souvent des crimes, est le seul dont l’égoïste soit susceptible, car on ne se fait une idole sur la terre que pour obtenir soi-même un culte, puisqu’on exige impérieusement dans cette espèce d’idolâtrie une réciprocité parfaite.
[102] Mais lorsqu’ainsi que nous l’avons dit, ces affections ne se profanent point en se transformant en passion: par conséquent, en dédaignant toute idée de devoir, et en s’abandonnant à tous les écarts d’une imagination déréglée.
Nul sentiment ne doit inspirer l’estime, exciter l’admiration, que lorsqu’il s’accorde à tous égards avec la raison, le devoir et la religion; quand il renonce à ces guides immuables, préservatifs heureux de toute erreur, on n’a plus de règle de conduite, plus de frein, on tombe dans une ivresse qui peut quelquefois n’être que dangereuse, mais qui, presque toujours, est aussi coupable qu’elle rend insensé!... Depuis trente-cinq ans, on a répété dans une infinité de romans qu’il faut aimer avec abandon... On s’est extasié sur les héros et les héroïnes de ces ouvrages qui aimoient avec abandon!... Mais quel est cet abandon? c’est celui de tout principe et de toutes les vertus, quand l’intérêt de la passion l’exige!...
Les philosophes modernes ont particulièrement célébré la paresse[103], et ils ont tâché de la peindre avec les couleurs les plus aimables et les plus séduisantes; mais plusieurs écrivains, entraînés dans le tourbillon philosophique, n’en ont jamais partagé toutes les erreurs, et nés avec de la droiture, ils ont fini par abjurer celles qu’ils avoient adoptées, et même avant la révolution. Entre autres M. Thomas, qui, dans aucun temps, ne prêcha la morale épicurienne, comme le prouvent les beaux vers qu’il fit contre la paresse, et qui doivent trouver place ici:
[103] Apparemment, parce qu’elle a toujours été regardée comme la mère de tous les vices; et sans doute aussi parce qu’elle dispensoit naturellement de vérifier les fausses citations, et de lire d’excellentes réfutations, et qu’en empêchant de faire des lectures solides et suivies, elle empêchoit en même temps de connoître des plagiats sans nombre!
Réveille-toi, mortel, deviens utile au monde: Sors de l’indifférence où languissent tes jours. Le temps fuit, hâte-toi; demain la nuit profonde T’engloutit pour toujours.
Quoi! tu prétends penser, et ta folle sagesse Dans un lâche repos s’avilit et s’endort: L’homme est né pour agir; ramper dans la paresse C’est être déjà mort.
Regarde autour de toi, contemple tout l’espace; Par quel divin accord le monde est gouverné; Nul être n’est oisif; tout occupe sa place; Et tout est enchaîné.
Les vents épurent l’air, l’air balance les ondes, Pour la fertilité l’eau circule en tout lieu; Les germes sont féconds, le feu nourrit le monde, Et tout nourrit le feu.
Et toi qui te connois, dont l’âme est immortelle, Sur ce globe au hasard tu te croirois jeté! Toi seul indépendant de la chaîne éternelle Es sans activité.
Les hommes t’ont servi même avant ta naissance; Ils t’ont créé des lois, et bâti des remparts. De vingt siècles unis la lente expérience T’a préparé les arts.
La maison qui te couvre et qui te sert d’asile, Le pain qui te nourrit, tes plaisirs, tes besoins, Tout impose à ton cœur le devoir d’être utile; Tout réclame tes soins.
Ode sur les devoirs de la société, par M. Thomas.
La divinisation des passions est la principale cause des succès de la secte philosophique. Cette sentence absurde: «Les passions sobres font les hommes communs[104]», a fait plus de mal que tous les volumineux écrits de Spinosa, de Hobbes, etc. Cette maxime flattoit le penchant et l’orgueil d’une infinité d’individus qui, encouragés par une autorité si respectable, croyoient être des hommes de génie, en se livrant en tous genres à la licence la plus effrénée.
[104] En effet, Bossuet, Bourdaloue, Fénélon, Pascal, Nicole, Massillon, Boileau, La Bruyère, Pierre Corneille, Turenne, Vauvenargues, Fléchier, Rollin, Tournefort, Newton, Leibnitz, Pope, Adisson, Richardson, Euler, etc., etc., qui avoient certainement des passions très-sobres, étoient des hommes bien communs!...
N’ayant pu détruire l’orgueil, les philosophes de l’antiquité prirent le parti d’en faire une vertu. Les chefs de la philosophie moderne ont fait le même honneur à tous les vices.
Nous avons un tel fonds d’orgueil, que ce vice ne nous déplaît réellement que lorsqu’il est visiblement ridicule, ou lorsqu’il blesse nos propres prétentions. Quand il est fondé sur de grands succès, nous sommes naturellement portés à l’admirer; on diroit qu’il nous soulage: de là, tant de traits présomptueux rapportés par les historiens comme des traits héroïques, tant de réponses insolentes citées comme des mots sublimes.
L’antiquité païenne offre une multitude innombrable d’exemples de ce genre, mais la philosophie moderne a quelquefois poussé l’insolence plus loin encore, et souvent avec une inconséquence véritablement risible. Nous avons vu que J.-J. Rousseau, dans un élan de sincérité, s’écrie: qu’il ne peut regarder un seul de ses livres sans frémir, parce qu’au lieu d’instruire, il empoisonne, et qu’il avoue en propres termes: qu’avec tous ses beaux discours il n’est qu’un scélérat!...
Le même auteur, dans sa lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris, s’exprime ainsi:
«Oui, je ne crains pas de le dire: s’il existoit en Europe un seul gouvernement éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, il eût rendu des honneurs publics à l’auteur d’Émile, il lui eût élevé des statues, etc.»
C’est encore (dit l’estimable auteur de la Morale de la Bible) J.-J. Rousseau, dont la vie entière ne fut qu’une longue série de turpitudes, qui, dans ses confessions, dit:
«Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je viendrai, livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement: voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise; je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon... Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime quand je l’ai été: j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de son trône, avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose: Je fus meilleur que cet homme-là.»
Il est assurément impossible de pousser plus loin l’extravagance et les illusions de l’orgueil et de l’impiété. Quoi! l’homme qui convient qu’il a été ingrat, l’homme qui, à toutes les époques de sa vie, a manqué de mœurs, qui a volé, qui a mis tous ses enfans à l’hôpital, qui a changé deux fois de religion par des vues d’intérêts, et qui, malgré le titre de citoyen de Genève, écrivoit sans cesse contre Genève[105], quoi! cet homme se croyoit meilleur que tous les saints et tous les grands hommes dont nous avons déjà parlé! Il pouvoit penser que ses infâmes confessions effaceroient dans l’éternité les écrits immortels des Saint-Grégoire, des Saint-Bazile, des Saint-Jérôme, des Saint-Jean-Chrisostôme, des Saint-Augustin, enfin, de tous les pères de l’église, ainsi que ceux des éloquens et célèbres adversaires de l’hérésie et de l’incrédulité. Sans doute il le pensoit, puisque dans son ignorance et sa démence philosophique il osoit défier tous les héros de la religion, tous les bienfaiteurs du monde entier, dont la vie fut toujours si constamment admirable et pure, d’avoir surpassé le mérite de ses actions et la perfection de sa conduite et de son caractère.
[105] Toutes ces choses sont consignées dans ses confessions.
Dans tous les partis, ce délire d’orgueil est inconcevable, mais, dans le cours ordinaire des choses, nous n’admirons pas la modestie (dans le grand monde), parce qu’au fond nous n’y croyons point. Elle n’est pour nous, en général, qu’une écorce de bon goût, qu’une modération apparente; il semble même que nous estimerions moins un grand homme, si nous étions sûrs qu’il ne sait pas s’apprécier lui-même; il auroit de moins un suffrage précieux, le sien propre; il ne paroîtroit, pour ainsi dire, qu’une espèce de machine qui n’agit que par une impulsion irrésistible, car nous ne sommes pas assez purs pour admirer une telle vertu.
La modestie est d’un agréable commerce; mais, loin de causer l’enthousiasme qu’inspire une fierté superbe, quand nous sommes forcés d’y croire; elle ne nous paroît qu’une aimable simplicité d’enfant, qui nous fait rire, et c’est ainsi qu’on se moquoit de la modestie de La Fontaine.
Nous croyons avoir prouvé que les passions, lorsqu’elles sont violentes, loin d’avoir des vertus particulières, ne peuvent produire que des égaremens et des vices, et que tout ce qui est solidement utile et bon ne peut venir que de la religion.
L’un des grands caractères de vérité de cette religion divine est d’élever l’âme et l’esprit; jamais l’impiété n’a produit une pensée sublime. Tout est majestueux dans la religion, tout est sec et froid dans l’impiété; il est impossible de combattre la religion avec l’éloquence des orateurs chrétiens qui l’ont défendue: aussi, les impies du plus grand talent n’ont-ils espéré de pouvoir la détruire qu’avec des sarcasmes et des plaisanteries.
L’impiété sérieuse n’entraîneroit personne; on ne la prêchera jamais avec le sentiment et le génie qui peuvent seuls exciter l’enthousiasme. Ah! sans doute, la piété doit augmenter le talent, et peut en tenir lieu puisqu’elle exalte toutes les vertus! Inspire-t-elle le courage? on s’offre sans crainte à la mort, on la fixe avec sérénité; souvent même avec joie, on supporte les tourmens avec une patience inébranlable. L’humanité, la compassion, sont-elles fortifiées par la piété? on traverse les mers, on s’expose à tous les dangers pour être utile à ses semblables, on se charge de leurs chaînes, on se dévoue dans un hôpital aux devoirs les plus pénibles et les plus rebutans. La grandeur d’âme est-elle perfectionnée par la religion? on justifie en secret son ennemi, on le défend, on le sert sans qu’il le sache et sans jamais s’en vanter; on le secourt dans le malheur, on le prévient, on le console, on l’aime. Enfin, le désintéressement est-il le fruit d’une éminente piété? on donne tout ce qu’on possède aux pauvres, on se dépouille entièrement. Ce dévouement extraordinaire, cet enthousiasme de vertu et d’humanité, n’est pas seulement commun parmi les parfaits dévots, il est universel. Tous regardent le faste, la mollesse et l’ambition comme des crimes; tous, en se sacrifiant pour les autres, ne croient que remplir un devoir indispensable, car tels sont les préceptes de l’évangile. Il est bien juste qu’une vertu si utile aux autres nous le soit encore à nous-mêmes, dès cette vie, où le bonheur n’est jamais pur et sans mélange, tandis que le malheur y peut être complet et sans espoir comme sans ressource. Sans la piété, que devient l’être opprimé, flétri, découragé par une longue suite de revers et d’injustice? Que devient-il alors s’il est à la fois isolé, abandonné, méconnu? Mais, si la religion l’éclaire, il supporte ses maux; si elle l’enflamme, il les bénit. Qu’elles sont touchantes et sublimes pour l’infortuné, ces belles paroles de l’évangile: Bienheureux sont ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés! et celles-ci: Mes frères, regardez comme le sujet d’une grande joie les diverses afflictions qui vous arrivent, sachant que l’épreuve de votre foi produit la patience. (Épit. Saint-Jacques.)
La philosophie ne pouvant offrir le moindre secours dans les maux extrêmes, tolère ou conseille le suicide. Alors, en effet, dans son système, elle ne sauroit en faire un crime sans inconséquence et sans barbarie. Mais, si le philosophe, parvenu au dernier excès du malheur, n’a pas la force de se tuer, quelle sera son existence? Voici un aveu qui est échappé à l’impiété même:
«Quand la croyance d’un Dieu n’auroit retenu que quelques hommes sur le bord du crime, quand cette opinion n’auroit prévenu que dix assassinats, dix calomnies, dix jugemens iniques sar la terre, je tiens que la terre entière doit l’embrasser[106].»
[106] Dictionnaire philosophique.
Le Dieu des philosophes, qui ne punit ni ne récompense, qui ne veut ni culte ni prières, ne peut avoir la moindre influence sur la conduite de ses prétendus sectateurs, qui n’ont aucun intérêt à penser à lui, et ce Dieu, comme on sait, n’empêche ni de calomnier, ni de rendre des jugemens iniques. Mais le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens, menace, épouvante le coupable; promet un prix au repentir ainsi qu’à la vertu, et console l’infortuné. Voilà une croyance utile, voilà celle que le seul intérêt de l’humanité auroit pu rendre respectable. Enfin, l’auteur du paragraphe qu’on vient de citer n’auroit pu nier que les maximes de l’évangile ont prévenu plus de dix crimes, ont fait faire plus de dix actions charitables, depuis près de deux mille ans. Pourquoi donc ne désire-t-il pas que la terre entière embrasse une croyance si salutaire?...
Les philosophes modernes qui ont calomnié avec tant d’acharnement et d’impudence les papes, les prêtres, les religieuses, n’ont pas épargné les confréries sur lesquelles ils ont épuisé tous les sarcasmes de l’impiété; cependant, toutes ces pieuses associations, dont on ne voit d’exemples que dans les pays catholiques, ont été formées par la charité chrétienne, et produisent, depuis des siècles, une suite non interrompue d’actions bienfaisantes. Les confréries les plus célèbres de nos jours sont, en Italie, dans la ville de Sienne, la confrérie de Sainte-Catherine de Sienne, qui paie tous les ans un certain nombre de dots pour établir les filles des pauvres artisans. Cette confrérie fait tous les ans, le jour de la fête de Sainte-Catherine, une procession solennelle à laquelle assistent les jeunes filles voilées et vêtues de blanc qui doivent être dotées, et en outre, après la procession, la confrérie va délivrer des prisonniers pour dettes.
A Rome, une confrérie semblable distribue de même des dots tous les ans, le jour de l’annonciation de la vierge, aux jeunes filles pauvres qui veulent ou se marier ou se faire religieuses.
Un auteur, qui malheureusement ne sauroit être suspect lorsqu’il loue des établissemens religieux, s’exprime ainsi en parlant de la ville de Bergame:
«Il y a à Bergame un établissement admirable dont je ne connois point ailleurs d’exemples. C’est une confrérie pour les besoins des prisonniers. Cette pieuse association fournit aux pauvres prisonniers du pain, de la viande, des habits; il y en a quelquefois près de cent à la charge de cette confrérie.»
Cette charité chrétienne, si digne en effet d’admiration, loin d’être un exemple unique, étoit exercée jadis sous la même forme dans toute la France, et se retrouve encore en Espagne et en Portugal. Écoutons sur ce sujet l’estimable traducteur du voyageur le plus exact et le plus véridique.
«On trouve à Lisbonne un nombre infini d’établissemens charitables; les plus remarquables sont ceux des associations connues sous le nom de Confrérie de la miséricorde, qui s’empressent de prodiguer à l’humanité souffrante les soins et les secours, quelle que soit la croyance ou le pays. Il suffit d’être malheureux ou infirme pour en être assisté. Leur charité ne se borne pas à accueillir les affligés, elle va encore les chercher et leur porter des consolations et des secours dans leurs asiles particuliers. Ces confréries si respectables se chargent aussi des orphelins et des enfans des familles pauvres; elles les gardent, les élèvent jusqu’à l’âge où ils peuvent être envoyés en apprentissage. Elles les placent alors chez des marchands, dont l’humanité et la probité leur sont connues; et à moins d’inconduite de la part de ces enfans, elles leur continuent leurs tendres soins jusqu’à ce qu’ils soient établis. Le sort des filles dépend de leur honnêteté: quand leurs mœurs sont irréprochables, ces associations les dotent, et de jeunes marchands industrieux les épousent pour profiter de cette dot et se ménager en même temps la protection des confréries. Les membres de ces sociétés visitent les prisons et les hôpitaux, et font parvenir des secours aux prisonniers qui n’ont ni argent ni amis pour les assister. Aussitôt qu’un criminel est condamné à la mort, ils ne l’abandonnent plus. Ils l’encouragent, et l’accompagnent au lieu de l’exécution, où ils l’exhortent au repentir. Leur humanité s’étend jusqu’au delà-même du tombeau, car ils recueillent le corps de la victime qu’ils ensevelissent avec décence, et ils font dire un certain nombre de messes pour le repos de son âme.»
«Il seroit presque impossible de faire l’énumération de tous les actes de charité de ces frères de la miséricorde, dont la bienfaisance est fondée sur les principes les plus purs de la religion, sans aucun alliage d’ostentation ou d’hypocrisie. Ames ardentes et généreuses! respectables bienfaiteurs de l’espèce humaine, quelle récompense vous attend au tribunal suprême de la justice divine! Mais Lisbonne n’est pas la seule ville où il y ait de pareilles associations. On en trouve dans toutes celles non-seulement du Portugal, mais encore de ses colonies; nous désirons bien sincèrement qu’elles s’étendent partout, ou plutôt qu’elles n’aient de bornes que celles du globe.» (Voyage en Portugal, fait dans les années 1789 et 1790, par Jacques Murphy.)
La sainte Hermandad, en Espagne, que l’on confond quelquefois très-mal à propos avec l’Inquisition, est une confrérie répartie dans différens cantons du royaume de Castille seulement, et qui n’a d’autre objet que de veiller à la sûreté des campagnes, en poursuivant ceux qui en troublent la tranquillité; elle est subordonnée au conseil de Castille, dont elle reçoit ses lois: une des plus positives est de ne pas étendre sa juridiction à l’enceinte des villes; il y avoit en France, avant la révolution, un nombre infini de confréries de ce genre, pour le soulagement des infortunés, particulièrement dans les provinces méridionales, et à Paris, entre autres les associations formées par des curés, celle des Dames de la Charité, celle de la Charité maternelle, qui se sont renouvelées depuis le règne de la terreur, avec une infinité d’autres (dont nous avons parlé avec détail dans les Veillées de la chaumière), admirables associations, et qui sont composées de personnes également recommandables par leur piété et par leur active charité.
Les bienfaits publics de la religion sont immenses; mais cette religion auguste qui prescrit l’humilité, qui commande de faire toutes les bonnes œuvres avec mystère! quel bien n’a-t-elle pas dû produire en secret? Que d’actions, et les plus sublimes, inspirées par elles, sont pour jamais ignorées! Combien, en se cachant, elle a secouru d’infortunés! combien elle a réparé d’erreurs et prévenu de crimes! combien elle a vaincu de passions! Quelles vertus n’a-t-elle pas exaltées! quelles consolations n’a-t-elle pas données!