CHAPITRE IV.
Emploi du temps dans la jeunesse.
Voici ce que doit être un jeune homme bien né et bien élevé qui débute dans le monde:
1º. Il y porte la conviction que son inexpérience peut lui faire commettre (sans mauvaises intentions) une infinité de fautes, et que par conséquent il aura besoin, pendant long-temps, des conseils de ses véritables amis: ses parens et ses anciens instituteurs.
2º. Il n’a jamais fait que de bonnes lectures, et il est armé par la raison pour combattre solidement l’erreur, le mensonge, et tous les sophismes de la fausse philosophie.
3º. Il sait que le monde n’est jamais une école lorsqu’on veut, en y entrant, s’y faire remarquer et y briller; il se décide donc à écouter et à observer long-temps avant de parler; il s’attache d’abord à discerner tout ce qui mérite d’être approuvé et admiré. Rencontrer un vieillard spirituel est pour lui une véritable bonne fortune; il n’ignore pas qu’à cet âge, on aime les questions quand elles sont faites avec modestie, et qu’on écoute les réponses avec attention. La jeunesse entend bien ses intérêts lorsqu’elle met ainsi un impôt sur l’expérience, car elle trouve souvent dans de tels entretiens, ce que l’on chercheroit vainement dans des livres.
Les jeunes gens qui entrent dans le monde avec un esprit frondeur, critique, et qui s’amusent surtout à y démêler les défauts de ceux qui y sont établis, ces jeunes gens ne seront jamais de bons observateurs; ils gâteront à la fois leur ton, leur esprit et leur caractère. Ils prendront bientôt la dangereuse et méprisable prétention de se faire citer pour des bons mots malins; chaque succès dans ce genre odieux et si facile leur donnera un ennemi de plus; ils auront la sottise de s’applaudir et de s’enorgueillir d’avoir obtenu la haine universelle. Un jeune homme (comme je l’ai déjà dit) ne doit au contraire s’appliquer, à son début dans la société, qu’à étudier les personnes qui par leurs talens, leur mérite et leur conduite, ont acquis l’estime publique, et tâcher autant que le respect et la politesse le permettent, de les faire parler des choses qu’elles savent le mieux. C’est de cette manière que la jeunesse retirera un grand profit de la conversation des vieillards, des savans ecclésiastiques, des gens de lettres, des guerriers, des voyageurs, des femmes aimables et spirituelles, des artistes et même des artisans, des jardiniers, des cultivateurs, etc.; tous ces hommes (bien choisis) offrent aux jeunes gens une encyclopédie vivante qui n’embarrasse point les tablettes du petit logement d’un garçon, et qui est d’autant plus utile qu’elle peut répondre aux questions qu’on lui fait, donner les explications qu’on lui demande, et qu’enfin, toujours fondée sur l’expérience, elle est en général exempte d’erreurs et de mensonges.
Nous avons dit qu’un jeune homme bien né et bien élevé n’a fait que de bonnes lectures, et en ceci, comme en tant d’autres choses, l’intérêt de la morale se trouve uni à celui de l’amour-propre, puisqu’il est impossible de se faire honneur dans la société d’avoir lu des ouvrages contraires aux bonnes mœurs; tandis qu’au contraire on peut souvent sans pédanterie citer des auteurs qu’il est honteux de ne pas connoître. On doit comprendre dans les mauvaises lectures, non-seulement les écrits qui sont irréligieux et licencieux, mais encore tous ceux qui, seulement frivoles par eux-mêmes, n’ont pas d’ailleurs un mérite véritable et célèbre; on peut lire le petit nombre de productions de pur agrément (qui n’ont rien de répréhensible), si elles sont supérieures dans leur genre, parce qu’elles peuvent contribuer à former le goût, le style et le talent d’écrire du lecteur, soit en vers, soit en prose, et il est fort à désirer que celui qui pense bien sache bien s’exprimer. Que la jeunesse ne regrette point les révoltantes lectures que lui interdisent la religion et la morale; la licence et l’impiété essentiellement abjectes, inconséquentes, n’ont jamais rien produit de beau, de noble, d’attachant; et la plume qui dans quelque ouvrage que ce puisse être se plonge dans la fange de la dépravation, ne peut présenter dans ce genre que des tableaux infâmes, dégoûtans et des extravagances.
Une chose importante à tout âge, c’est de ne jamais négliger l’emploi des petits momens, des minutes, des secondes; les années de la plus longue carrière ne sont absolument rien (comme mesure) dans l’éternité; mais dans la vie humaine, la plus petite portion du temps, quelques secondes sont quelque chose; il faut donc se préparer quelques occupations pour ces petits momens communément perdus.
Nous allons entrer dans des détails bien minutieux; mais comme par cette raison même on ne les trouve dans aucun livre, nous croyons qu’ils n’en seront que plus utiles:
1º. Il faut avoir en magasin un grand nombre de petits livres cartonnés, chaque livret contenant environ cent pages blanches, et que le format soit assez petit pour qu’on puisse, et sans embarras, en mettre deux ou trois dans une poche ou dans un sac. On écrira d’une écriture fine dans ces petits livres, non des extraits détaillés, mais les traits remarquables qui auront le plus frappé dans le cours des lectures habituelles. On ne classera point ces petits livres suivant les œuvres des auteurs; on les intitulera suivant les sujets et les choses. Par exemple on donnera à quelques-uns les titres suivans: sur la gloire; sur l’amour maternel; sur l’amitié fraternelle; sur la piété filiale; sur l’amitié; sur la vertu; sur la vérité; sur la prudence et la discrétion, etc. On prend dans les saintes écritures et dans les auteurs célèbres (qu’on a toujours soin de citer) tous les beaux passages sur ces divers sujets, et on les classe dans les petits livres d’après l’ordre que nous venons d’indiquer. On peut aussi faire des recueils de vers choisis et un petit volume de poésie, contenant des maximes, des sentences, etc. de quatre, cinq ou sept et huit vers, chose très-commode lorsqu’on veut faire une citation ou placer une épigraphe. Il faut toujours porter sur soi un ou deux de ces livrets, et en relire quelque chose, soit en voiture lorsqu’on y est seul, soit en se promenant solitairement, et dans tous les petits momens d’attente qui, dans la société, se renouvellent si souvent.
Il faut aussi, comme nous ne pouvons trop le répéter, ne pas perdre une occasion en se promenant, ou dans les champs ou dans des jardins, de questionner des paysans, des ouvriers, des jardiniers sur tout ce qu’on ignore relativement à leur profession; voir souvent des manufactures, des cabinets de tout genre, et écrire dans les petits livres blancs toutes les choses principales.