CHAPITRE V.
Suite du précédent.
Les domestiques pourroient nous épargner beaucoup de temps, et c’est à quoi l’on ne songe guère, ou même point du tout; on veut qu’une femme de chambre sache faire des robes et des chiffons, on gagne à cela fort peu d’argent, l’essentiel est qu’elles sachent parfaitement coudre et travailler en linge, et un peu savonner et repasser; mais lorsqu’on en prend une nouvelle, il faudrait exiger, qu’outre ces choses, elle fût en état de lire, tout haut, si non avec une parfaite correction, du moins d’une manière passable qui n’eût rien de ridicule, qui fût surtout bien intelligible. On doit lui demander encore de savoir bien tailler des plumes, des crayons, ployer des billets, des lettres, faire des enveloppes, des paquets, choses que tout le monde peut facilement apprendre en une quinzaine de jours[18].
[18] Feu M. le marquis de Puisieux imposoit ces petites conditions à tous les valets-de-chambre qu’il prenoit à son service.
Quand on a des talens, il faut demander de plus, non que l’on sache accorder des instrumens, mais qu’on sache choisir et remettre des cordes à un violon, un violoncelle, une harpe, une guitare, une mandoline, etc. J’ai connu par moi-même combien toutes ces petites choses font perdre de temps, faute d’avoir auprès de soi quelqu’un qui puisse les faire.
La lecture tout haut épargne beaucoup de temps, surtout aux femmes, parce qu’elles peuvent se faire lire tout haut pendant qu’elles font de la tapisserie, des broderies, etc. On doit choisir pour ce genre de lecture parmi les bons livres ceux qui n’exigent pas une profonde application, et faire marquer à mesure les passages que l’on veut particulièrement retenir, et par conséquent extraire et placer dans les livres blancs[19].
[19] J’ai oublié en parlant de ces petits livrets de donner un conseil très-utile: c’est d’en consacrer deux ou trois à des recherches particulières sur des sujets que l’on veut approfondir; par exemple, je désirois connaître tous les instituteurs qui ont fait l’éducation de personnages célèbres, et outre les recherches générales dans les livres où je devois naturellement les trouver, j’en découvrois de temps en temps de nouveaux dans des ouvrages tout-à-fait étrangers à ce sujet; je ne manquois pas de les inscrire dans mes livrets, ce qui a complété mes recherches à cet égard. Je n’en ai point fait d’usage; mais avec mon manuscrit on pourroit faire en trois mois un livre moral, utile et très-curieux. J’ai fait le même travail sur les fleurs et les végétaux, non comme botaniste, mais sur le rôle que les fleurs ont joué dans l’histoire, sur leur usage, etc. Ces recherches, qui ont duré plus de trente ans, m’ont fourni sans fatigues tant de matériaux (qui heureusement n’ont pas été volés comme tant d’autres manuscrits que j’ai perdus), que j’en ai fait ma Botanique historique et littéraire, ouvrage dont on a loué les étonnantes recherches, qui, au vrai, pour la plupart, n’étoient pas des recherches, puisque j’en ai trouvé le plus grand nombre par hasard dans mes diverses lectures, durant le cours de tant d’années. Et en outre, il m’est resté toutes mes notes sur les plantes dont il est question dans les Saintes Écritures et la Vie des Saints. J’en ai fait un ouvrage à part et manuscrit très-curieux, de mon écriture, avec toutes les plantes peintes par moi, un gros vol. in-4º, que le roi a daigné placer dans sa bibliothèque particulière, et dont je n’ai conservé, ni esquisse, ni brouillon, ni copie.
Lorsque les femmes dînent seules chez elles, ce qui arrive assez souvent à celles qui savent s’occuper, une lecture tout haut seroit très-bien placée pendant ce repas solitaire; et comme les hommes studieux aiment mieux dîner chez eux tout seuls que chez des restaurateurs, ils pourroient faire la même chose (1).
Je vais maintenant entrer dans le détail, non de la manière d’apprendre les langues, le dessin, la géographie, l’histoire, à jouer des instrumens, etc.; j’ai donné mes idées à cet égard dans Adèle et Théodore, dans mes Leçons d’une gouvernante[20] et dans ma Nouvelle méthode d’enseignement. Je ne parlerai dans cet ouvrage que de la manière d’entretenir (en ménageant le temps autant qu’il est possible) les talens acquis.
[20] Deux gros vol. in-8, dont les éditions sont entièrement épuisées; mais on a mis dans le commerce une odieuse contrefaction in-12 de cet ouvrage; cette petite édition est tronquée, mutilée, avec mille fautes d’impression et le retranchement de plus de trois cents pages.