CHAPITRE VI.
De la manière d’entretenir les connoissances acquises en se réservant le temps nécessaire pour en acquérir de nouvelles.
Il n’est que trop commun de rencontrer dans le monde des personnes de trente ans, qui ont laissé rouiller de beaux talens, et qui ont oublié la plus grande partie des choses apprises dans leur première jeunesse; c’est cependant retrancher de sa vie une portion aussi utile qu’agréable; on trouveroit digne des petites maisons celui qui avec beaucoup de temps et de peines auroit amassé une somme considérable, qu’il s’amuseroit ensuite tous les jours à jeter négligemment en détail par les fenêtres: néanmoins celui qui perd des talens et de l’instruction est infiniment plus extravagant. Mille événemens peuvent tout-à-coup donner sans travail de la fortune; mais les talens (quand on en fait un digne usage) sont d’autant plus précieux que l’aveugle hasard ne les donne jamais, et qu’ils sont à l’abri des révolutions, des confiscations et des vols.
L’évangile, qui seul a fait connoître toutes les vérités utiles et sublimes, a dit: Amassez-vous des trésors que les voleurs ne déterrent ni ne dérobent. Et les talens bien employés sont au nombre de ces trésors; ils sont d’institution divine. Dieu donna l’esprit d’intelligence aux artistes et même aux ouvriers qui travaillèrent au temple bâti par Salomon; la musique fut sanctifiée et divinement inspirée comme les autres arts; les chefs des chœurs de musique reçurent le titre de princes des musiciens.
La musique est partout en honneur dans les saintes Écritures: on y voit que Moïse inventa des instrumens de musique (des trompettes); que Marie, sa sœur, chanta un beau cantique; que les prophètes avoient avec eux des joueurs de harpe, et que, pour se disposer à l’inspiration, ils les faisoient jouer de la harpe. David calma les fureurs de Saül avec la harpe, sur laquelle, depuis, il chanta sa pénitence et les louanges du Seigneur! Et ces admirables psaumes suffisent pour immortaliser le seul nom de la harpe. Voici une ingénieuse remarque du chancelier de Suède Oxenstiern: La musique, dit-il, est le seul de nos beaux-arts que l’on ait osé placer dans le ciel; on peut ajouter à cette idée que la harpe est le seul instrument que l’on ait osé mettre entre les mains des anges[21].
[21] Au reste, la musique n’est point une invention humaine! le célèbre Rameau a découvert que tout corps sonore, fortement frappé d’un seul coup, rend par une seule émission de son les trois notes de l’accord parfait, ce qu’il appela la trinité musicale; voyez à ce sujet, dans les Dîners du baron d’Holbach, une note que tous ceux qui savent la musique ont trouvée très-curieuse.
Ainsi donc la musique n’est point un art frivole; mais il faut que ce don du ciel, que ce talent (ainsi que tous les autres) remonte à sa source divine; il se dégrade en se profanant. Il est fait pour exalter les âmes et non pour les efféminer; et les compositions musicales n’atteignent la perfection de l’art que lorsqu’elles sont nobles et pures; et par conséquent, la musique religieuse sera toujours la plus belle de toutes; on en peut juger par les anciens chants d’église, faits dans l’enfance de l’art, et dont la mélodie est toujours si belle! Gluck, outre le chant si universellement applaudi du pange lingua, du veni creator, etc., admiroit particulièrement le gloria in exelsis et le kirie-eleyson! Il ne se lassoit pas de louer l’effet prodigieux d’une mélodie si simple, et formée par si peu de notes.
Il y a un vague mystérieux dans la musique instrumentale, qui convient merveilleusement à l’expression des idées religieuses. Que sont les airs bouffons en musique auprès des compositions d’un grand genre? Il semble que le sérieux soit la morale de la musique, puisque toujours il élève l’âme. Il est si peu naturel de s’abandonner aux éclats de la joie, dans cette vallée de larmes, sur cette terre où nulle fortune n’est assurée, nul plaisir durable, nul bonheur sans mélange, qu’il y a toujours dans la grande gaîté quelque chose d’extravagant; aussi faire des folies ou se livrer à une excessive gaîté sont des phrases synonymes. La gentillesse et la gaîté produisent le joli; mais le beau même, dans les figures, exclut toujours ce genre d’agrément. Les têtes de Niobé seront à jamais les types de la beauté parfaite, et elles ont quelque chose de douloureux; ce qu’on appelle une physionomie céleste a toujours une expression mélancolique; ce visage est en effet bien nommé, car il peint une belle âme, qui, tristement fixée sur la terre, aspire vaguement à des biens qu’on ne trouve point ici bas.
Bien chanter et jouer supérieurement des instrumens sont donc de beaux talens qui peuvent procurer de grandes ressources dans l’adversité, et qui, dans un sort prospère, pourroient être d’une utilité bienfaisante! Pourquoi les amateurs, qui ont des talens véritablement distingués, ne joueroient-ils pas deux ou trois fois par an dans des églises? Pourquoi ne donneroient-ils pas de temps en temps des concerts au profit des pauvres, ou pour soulager de malheureux incendiés, etc.? cela seroit plus satisfaisant que de briller et d’être applaudi dans une soirée; le désir de connoître des talens dont le public ne jouiroit pas habituellement, attireroit beaucoup de monde à ces concerts et dans les églises, ce qui d’abord seroit un bien; enfin, pourquoi ces amateurs ne prendroient-ils pas quelques écoliers au bénéfice des pauvres, en chargeant les écoliers de remettre eux-mêmes l’argent aux curés désignés à cet effet? et quel parti l’on pourroit tirer pour l’éducation de ce moyen nouveau de faire du bien, en changeant le but de l’émulation, en disant à l’élève: avec de l’application vous serez bientôt en état de donner des leçons au profit des pauvres, et de jouer (dans la tribune grillée d’une église) ou de l’orgue ou de la harpe; là se trouveroient tous les amis de vos parens, et leurs suffrages, au lieu de vains applaudissemens, se marqueroient par des aumônes!... Que peut-on objecter contre cette idée? que l’on ne veut pas se mettre en scène, produire de l’effet. Hélas! on ne craint pas de chanter et de jouer dans un salon devant cent personnes: c’est là véritablement se mettre en scène, et seulement au profit de la vanité la plus puérile[22].
[22] D’ailleurs rien ne seroit plus facile que de jouer incognito dans les églises ou dans les concerts; on n’est point vu dans la tribune, et l’on pourroit se voiler dans les concerts publics, ce qu’il est impossible de faire dans les salons.
Il est reconnu que pour ne rien perdre d’un grand talent sur un instrument, il faut en jouer tous les jours environ une heure et demie; et pour entretenir la médiocrité sur deux autres, il faut une demi-heure pour chaque: le chant prendroit encore à peu près vingt-cinq minutes; la musique seule, dans ce cas, emploieroit donc plus de trois heures. C’est trop pour n’y manquer jamais, lorsqu’on veut aussi cultiver son esprit, que l’on vit un peu dans le monde, et qu’on a des devoirs d’état et de famille à remplir. Voici les petits moyens qui peuvent parfaitement suppléer à cette longue suite d’étude musicale: J’avois à Berlin, il y a vingt-cinq ans, une amie charmante, âgée de vingt-huit ans, et aveugle depuis quatorze; elle étoit néanmoins très-bonne musicienne; elle chantoit d’une manière ravissante et elle jouoit très-agréablement du piano; elle me conjura de lui apprendre à s’accompagner de la harpe, et je m’occupai à chercher les moyens de lui abréger l’ennui des premières études, si pénibles surtout dans son état. J’inventai et je fis faire pour elle un petit instrument muet un peu plus long que le doigt, et seulement assez large pour contenir trois cordes à boyau de moyenne grosseur, bien tendues et placées à la distance observée sur la harpe. Une petite bande d’écarlate posée sur ces cordes en ôte absolument toute espèce de son. Une des grandes difficultés de la harpe est de bien faire les cadences; c’est-à-dire non du bras (comme font certains professeurs), mais uniquement des doigts, et en tenant le bras immobile; car ce n’est qu’ainsi qu’on peut les faire liées et brillantes[23].
[23] Pour commencer et terminer la cadence il faut trois notes.
J’invitai mon amie à commencer par faire des cadences de tous les doigts et des deux mains sur le petit instrument, ce qu’elle fit avec une ardeur incroyable; elle portoit toujours avec elle cet extrait de harpe, qui dans son sac tenoit moins de place qu’un éventail; elle en jouoit durant les visites et souvent sans qu’on s’en aperçût, en le cachant sous son schall; au bout de quinze jours ses doigts étoient parfaitement déliés et disposés comme je le désirois; alors je lui fis faire une autre harpe, toujours en miniature et muette, mais plus grande et portant seize cordes, sur laquelle je lui fis faire des gammes, des arpégemens et les mouvemens des cinq doigts (de chaque main) les plus difficiles dont j’ai fait le calcul. Cet exercice, presque toujours fait en voiture ou pendant des visites, fut infiniment plus profitable en deux mois que n’auroient pu l’être en six les études ordinaires de petites pièces de commençans jouées cinq heures par jour, et qui n’auroient familiarisé avec aucun mouvement difficile, en supposant même que l’on eût adopté la méthode que j’ai proposée jadis[24], assurément préférable à l’ancienne, et qui consiste à ne faire d’abord sur la harpe que des passages des deux mains; car s’entendre, dans ce cas, est d’un ennui presque insurmontable! peu de personnes ont assez de patience pour pouvoir répéter ainsi le même passage une heure de suite; au lieu que sur le petit instrument muet on ne s’en aperçoit pas, et quand on a eu les doigts posés dans les bons principes, l’habitude en très-peu de jours les fait aller machinalement et parfaitement bien; comme le son n’importune point, on répéteroit ces passages des heures entières sans fatigue, et l’on peut les répéter tout en causant ou en se faisant lire tout haut. Il est de fait que cette étude avance le talent ou l’entretient beaucoup mieux que celle des pièces, parce qu’on ne répète que des traits d’une extrême difficulté, et que, dans les pièces, il s’en trouve toujours un grand nombre de très-faciles. Après avoir joué pendant deux mois et demi avec la même ardeur sur le second petit instrument muet, mon amie, par mon conseil, prit mes leçons sur une véritable harpe[25]; alors elle confondit tout le monde par l’étonnante rapidité de ses progrès! en moins de six mois d’étude, et de leçons sur les petites et la grande harpe, elle accompagnoit à ravir et en jouant d’un beau mouvement les ritournelles les plus ornées, remplies de cadences, de roulades, etc.
[24] Dans Adèle et Théodore, et que trente ans après un célèbre pianiste (M. Adam) a adaptée au piano.
[25] J’inventai d’autres moyens pour lui enseigner à bien connoître les notes et à mettre ensemble; mais, comme ces moyens se rapportoient à sa cécité, je n’en ferai point mention, puisqu’ils sont étrangers au sujet que je traite.
C’est par le moyen des petites harpes que j’ai conservé jusqu’à ce moment (dans ma soixante et dix-huitième année) une flexibilité et une agilité de doigts véritablement surprenantes, que sans cela j’aurois perdues depuis long-temps, d’abord faute de temps pour jouer, et ensuite parce que la position fatigante de la harpe ne me permet pas d’en jouer plus de trente ou trente-cinq minutes de suite; je suis en tout ceci forcée de parler de moi, puisque les exemples seuls peuvent persuader de la bonté d’une méthode inusitée; j’ajouterai donc que j’ai même inventé nouvellement, en jouant sur ma petite harpe pendant que je dicte mes ouvrages, des mouvemens des cinq doigts d’une excessive difficulté, et que j’exécute d’une grande vitesse et avec une parfaite aisance. On a mis dans le commerce les petites harpes de mon invention[26]; on pourroit faire aussi de faux claviers, des pianos de quinze touches, avec les dièses, le tout muet et portatif. J’ai éprouvé que pour entretenir parfaitement la souplesse des doigts sur cet instrument, il suffisoit de faire sur une table, en posant bien la main et les doigts, une douzaine de mouvemens difficiles, ce qu’on peut faire dans une infinité de momens sans que personne le remarque.
[26] On en vend chez madame Duhan, luthier; mais elles ne sont pas muettes, et madame Duhan n’en fait à trois cordes que de commande.
J’ai été vingt mois sans piano, et pendant tout ce temps, je m’amusois tous les jours à exercer mes doigts de temps en temps, quand j’avois du monde, sur le bord d’une table ou sur le bras d’un fauteuil, en appuyant assez les doigts pour ne pas perdre la force nécessaire à la pression. Et quoique je me sois moins occupée de cet exercice que de celui des harpes muettes quand j’ai pu me procurer un piano, il y a six semaines, j’ai trouvé que mes doigts n’avoient absolument rien perdu. J’avois seulement presque entièrement oublié tout ce que je savois par cœur, ce que j’ai rappris sans peine en huit ou dix jours.
J’ai entendu conter à une excellente musicienne (nièce de M. Érard), le trait suivant[27]. Un très-bon pianiste fut mis en prison pour dettes, il demanda et obtint la permission d’avoir avec lui son fils, âgé de sept ans; il eut l’idée, pour se distraire, d’enseigner à cet enfant à jouer du piano; il ne lui en avoit jamais donné une seule leçon; mais il lui fut impossible de se procurer un piano; alors il imagina, ainsi que moi, d’y suppléer par l’exercice des doigts sur une table; mais, de plus, il traça sur la table les figures des notes: il marqua les dièses avec des morceaux de papiers, auxquels il donna le relief nécessaire; l’enfant jouoit ainsi presque toute la journée, et dans les intervalles, il apprenoit la musique. Son père resta une année entière en prison; aussitôt qu’il fut en liberté, il fit étudier son enfant sur un vrai piano, et au bout d’un mois l’enfant fut en état de jouer dans un concert une sonate difficile et brillante composée de trois morceaux, et qu’il exécuta avec une perfection très-rare à cet âge.
[27] A propos de la manière dont j’exerçois à vide mes doigts pour entretenir leur légèreté sur le piano.
Tartini, excellent compositeur italien et le premier violon de son temps (il y a soixante ans), s’avisa de commencer le violon à trente-trois ans; il y devint supérieur en un an; on sait que durant cette année, il portoit toujours dans sa poche un manche de violon, afin de rompre ses doigts aux positions les plus difficiles et les plus extraordinaires du manche de cet instrument.
Je joue aussi de la guitare, sur laquelle j’ai été d’une très-grande force, dont j’ai beaucoup perdu, parce que je n’ai point imaginé sur cet instrument des moyens de suppléer à des études ordinaires et journalières; de sorte que, n’en jouant que de loin en loin, ma main gauche est beaucoup moins habile; la droite est toujours bonne, car les arpégemens et les batteries, exécutés sur la harpe, la donnent toujours telle sur la guitare.