Livre III · Chapitre II
Cependant, ce n’est pas assez qu’il y ait des règles ; car, parfois, ce sont ces règles mêmes qui sont la cause du mal. C’est ce qui arrive dans les guerres de classes. L’institution des classes ou des castes constitue une organisation de la division du travail, et c’est une organisation étroitement réglementée ; cependant elle est souvent une source de dissensions. Les classes inférieures n’étant pas ou n’étant plus satisfaites du rôle qui leur est dévolu par la coutume ou par la loi, aspirent aux fonctions qui leur sont interdites et cherchent à en déposséder ceux, qui les exercent. De là des guerres intestines qui sont dues à la manière dont le travail est distribué.
On n’observe rien de semblable dans l’organisme. Sans doute, dans les moments de crise, les différents tissus se font la guerre et se nourrissent les uns aux dépens des autres. Mais jamais une cellule ou un organe ne cherche à usurper un autre rôle que celui qui lui revient. La raison en est que chaque élément anatomique va mécaniquement à son but. Sa constitution, sa place dans l’organisme déterminent sa vocation ; sa tâche est une conséquence nécessaire de sa nature. Il peut s’en acquitter mal, mais il ne peut pas prendre celle d’un autre, à moins que celui-ci n’en fasse l’abandon, comme il arrive dans les rares cas de substitution dont nous avons parlé. Il n’en est pas de même dans les sociétés. Ici, la contingence est plus grande ; il y a une plus large distance entre les dispositions héréditaires de l’individu et la fonction sociale qu’il remplira ; les premières n’entraînent pas les secondes avec une nécessité aussi immédiate. Cet espace, ouvert aux tâtonnements et à la délibération, l’est aussi au jeu d’une multitude de causes qui peuvent faire dévier la nature individuelle de sa direction normale et créer un état pathologique. Parce que cette organisation est plus souple, elle est aussi plus délicate et plus accessible au changement. Sans doute, nous ne sommes pas, dès notre naissance, prédestinés à tel emploi spécial ; nous avons cependant des goûts et des aptitudes qui limitent notre choix. S’il n’en est pas tenu compte, s’ils sont sans cesse froissés par nos occupations quotidiennes, nous souffrons et nous cherchons un moyen de mettre un terme à nos souffrances. Or, il n’en est pas d’autre que de changer l’ordre établi et d’en refaire un nouveau. Pour que la division du travail produise la solidarité, il ne suffit donc pas que chacun ait sa tâche, il faut encore que cette tâche lui convienne.
Or, c’est cette condition qui n’est pas réalisée dans l’exemple que nous examinons. En effet, si l’institution des classes ou des castes donne parfois naissance à des tiraillements douloureux au lieu de produire la solidarité, c’est que la distribution des fonctions sociales sur laquelle elle repose ne répond pas, ou plutôt ne répond plus à la distribution des talents naturels. Car, quoi qu’on en ait dit, ce n’est pas uniquement par esprit d’imitation que les classes inférieures finissent par ambitionner la vie des classes plus élevées. Même, à vrai dire, l’imitation ne peut rien expliquer à elle seule, car elle suppose autre chose qu’elle-même. Elle n’est possible qu’entre des êtres qui se ressemblent déjà et dans la mesure où ils se ressemblent ; elle ne se produit pas entre espèces ou variétés différentes. Il en est de la contagion morale comme de la contagion physique : elle ne se manifeste bien que sur des terrains prédisposés. Pour que des besoins se répandent d’une classe dans une autre, il faut que les différences qui primitivement séparaient ces classes aient disparu ou diminué. Il faut que, par un effet des changements qui se sont produits dans la société, les uns soient devenus aptes à des fonctions qui les dépassaient au premier abord, tandis que les autres perdaient de leur supériorité originelle. Quand les plébéiens se mirent à disputer aux patriciens l’honneur des fonctions religieuses et administratives, ce n’était pas seulement pour imiter ces derniers, mais c’est qu’ils étaient devenus plus intelligents, plus riches, plus nombreux et que leurs goûts et leurs ambitions s’étaient modifiés en conséquence. Par suite de ces transformations, l’accord se trouve rompu dans toute une région de la société entre les aptitudes des individus et le genre d’activité qui leur est assigné ; la contrainte seule, plus ou moins violente et plus ou moins directe, les lie à leurs fonctions ; par conséquent, il n’y a de possible qu’une solidarité imparfaite et troublée.
Ce résultat n’est donc pas une conséquence nécessaire de la division du travail. Il ne se produit que dans des circonstances toutes particulières, à savoir quand elle est l’effet d’une contrainte extérieure. Il en va tout autrement quand elle s’établit en vertu de spontanéités purement internes, sans que rien ne vienne gêner les initiatives des individus. À cette condition, en effet, l’harmonie entre les natures individuelles et les fonctions sociales ne peut manquer de se produire, du moins dans la moyenne des cas. Car, si rien n’entrave ou ne favorise indûment les concurrents qui se disputent les tâches, il est inévitable que ceux-là seuls qui sont le plus aptes à chaque genre d’activité y parviennent. La seule cause qui détermine alors la manière dont le travail se divise est la diversité des capacités. Par la force des choses, le partage se fait donc dans le sens des aptitudes puisqu’il n’y a pas de raison pour qu’il se fasse autrement. Ainsi se réalise de soi-même l’harmonie entre la constitution de chaque individu et sa condition. On dira que ce n’est pas toujours assez pour contenter les hommes ; qu’il en est dont les désirs dépassent toujours les facultés. Il est vrai ; mais ce sont des cas exceptionnels et, peut-on dire, morbides. Normalement, l’homme trouve le bonheur à accomplir sa nature ; ses besoins sont en rapport avec ses moyens. C’est ainsi que dans l’organisme chaque organe ne réclame qu’une quantité d’aliments proportionnée à sa dignité.
La division du travail contrainte est donc le second type morbide que nous reconnaissons. Mais il ne faut pas se tromper sur le sens du mot. Ce qui fait la contrainte, ce n’est pas toute espèce de réglementation puisque, au contraire, la division du travail, nous venons de le voir, ne peut pas se passer de réglementation. Alors même que les fonctions se divisent d’après des règles préétablies, le partage n’est pas nécessairement l’effet d’une contrainte. C’est ce qui a lieu même sous le régime des castes, tant qu’il est fondé dans la nature de la société. Cette institution, en effet, n’est pas toujours et partout arbitraire. Mais quand elle fonctionne dans une société d’une façon régulière et sans résistance, c’est qu’elle exprime, au moins en gros, la manière immuable dont se distribuent les aptitudes professionnelles. C’est pourquoi, quoique les tâches soient dans une certaine mesure réparties par la loi, chaque organe s’acquitte de la sienne spontanément. La contrainte ne commence que quand la réglementation, ne correspondant plus à la nature vraie des choses et, par suite, n’ayant plus de base dans les mœurs, ne se soutient que par la force.
Inversement, on peut donc dire que la division du travail ne produit la solidarité que si elle est spontanée et dans la mesure où elle est spontanée. Mais, par spontanéité, il faut entendre l’absence, non pas simplement de toute violence expresse et formelle, mais de tout ce qui peut entraver même indirectement le libre déploiement de la force sociale que chacun porte en soi. Elle suppose, non seulement que les individus ne sont pas relégués par force dans des fonctions déterminées, mais encore qu’aucun obstacle, de nature quelconque, ne les empêche d’occuper dans les cadres sociaux la place qui est en rapport avec leurs facultés. En un mot, le travail ne se divise spontanément que si la société est constituée de manière à ce que les inégalités sociales expriment exactement les inégalités naturelles. Or, pour cela, il faut et il suffit que ces dernières ne soient ni rehaussées ni dépréciées par quelque cause extérieure. La spontanéité parfaite n’est donc qu’une conséquence et une autre forme de cet autre fait : l’absolue égalité dans les conditions extérieures de la lutte. Elle consiste, non dans un état d’anarchie qui permettrait aux hommes de satisfaire librement toutes leurs tendances bonnes ou mauvaises, mais dans une organisation savante où chaque valeur sociale, n’étant exagérée ni dans un sens ni dans l’autre par rien qui lui fût étranger, serait estimée à son juste prix. On objectera que, même dans ces conditions, il y a encore lutte, par suite, des vainqueurs et des vaincus, et que ces derniers n’accepteront jamais leur défaite que contraints. Mais cette contrainte ne ressemble pas à l’autre et n’a de commun avec elle que le nom : ce qui constitue la contrainte proprement dite, c’est que la lutte même est impossible, c’est que l’on n’est même pas admis à combattre.
Il est vrai que cette spontanéité parfaite ne se rencontre nulle part comme un fait réalisé. Il n’y a pas de société où elle soit sans mélange. Si l’institution des castes correspond à la répartition naturelle des capacités, ce n’est cependant que d’une manière approximative et, en somme, grossière. L’hérédité, en effet, n’agit jamais avec une telle précision que, même là où elle rencontre les conditions les plus favorables à son influence, les enfants répètent identiquement les parents. Il y a toujours des exceptions à la règle et, par conséquent, des cas où l’individu n’est pas en harmonie avec les fonctions qui lui sont attribuées. Ces discordances deviennent plus nombreuses à mesure que la société se développe, jusqu’au jour où les cadres, devenus trop étroits, se brisent. Quand le régime des castes a disparu juridiquement, il se survit à lui-même dans les mœurs grâce à la persistance des préjugés ; une certaine faveur s’attache aux uns, une certaine défaveur aux autres qui est indépendante de leurs mérites. Enfin, alors même qu’il ne reste, pour ainsi dire, plus de trace de tous ces vestiges du passé, la transmission héréditaire de la richesse suffit à rendre très inégales les conditions extérieures dans lesquelles la lutte s’engage ; car elle constitue au profit de quelques-uns des avantages qui ne correspondent pas nécessairement à leur valeur personnelle. Même aujourd’hui et chez les peuples les plus cultivés, il y a des carrières qui sont ou totalement fermées, ou plus difficiles aux déshérités de la fortune. Il pourrait donc sembler que l’on n’a pas le droit de considérer comme normal un caractère que la division du travail ne présente jamais à l’état de pureté, si l’on ne remarquait d’autre part que plus on s’élève dans l’échelle sociale, plus le type segmentaire disparaît sous le type organisé, plus aussi ces inégalités tendent à se niveler complètement.
En effet, le déclin progressif des castes, à partir du moment où la division du travail s’est établie, est une loi de l’histoire ; car, comme elles sont liées à l’organisation politico-familiale, elles régressent nécessairement avec cette organisation. Les préjugés auxquels elles ont donné naissance et qu’elles laissent derrière elles ne leur survivent pas indéfiniment, mais s’éteignent peu à peu. Les emplois publics sont de plus en plus librement ouverts à tout le monde, sans condition de fortune. Enfin, même cette dernière inégalité qui vient de ce qu’il y a des riches et des pauvres de naissance, sans disparaître complètement, est du moins quelque peu atténuée. La société s’efforce de la réduire autant que possible, en assistant par divers moyens ceux qui se trouvent placés dans une situation trop désavantageuse et en les aidant à en sortir. Elle témoigne ainsi qu’elle se sent obligée de faire la place libre à tous les mérites et qu’elle reconnaît comme injuste une infériorité qui n’est pas personnellement méritée. Mais ce qui manifeste mieux encore cette tendance, c’est la croyance, aujourd’hui si répandue, que l’égalité devient toujours plus grande entre les citoyens et qu’il est juste qu’elle devienne plus grande. Un sentiment aussi général ne saurait être une pure illusion, mais doit exprimer, d’une manière confuse, quelque aspect de la réalité. D’autre part, comme les progrès de la division du travail impliquent au contraire une inégalité toujours croissante, l’égalité dont la conscience publique affirme ainsi la nécessité ne peut être que celle dont nous parlons, à savoir l’égalité dans les conditions extérieures de la lutte.
Il est d’ailleurs aisé de comprendre ce qui rend nécessaire ce nivellement. Nous venons de voir en effet que toute inégalité extérieure compromet la solidarité organique. Ce résultat n’a rien de bien fâcheux pour les sociétés inférieures où la solidarité est surtout assurée par la communauté des croyances et des sentiments. En effet, quelque tendus qu’y puissent être les liens qui dérivent de la division du travail, comme ce n’est pas eux qui attachent le plus fortement l’individu à la société, la cohésion sociale n’est pas menacée pour cela. Le malaise qui résulte des aspirations contrariées ne suffit pas à tourner ceux-là mêmes qui en souffrent contre l’ordre social qui en est la cause, car ils y tiennent, non parce qu’ils y trouvent le champ nécessaire au développement de leur activité professionnelle, mais parce qu’il résume à leurs yeux une multitude de croyances et de pratiques dont ils vivent. Ils y tiennent, parce que toute leur vie intérieure y est liée, parce que toutes leurs convictions le supposent, parce que, servant de base à l’ordre moral et religieux, il leur apparaît comme sacré. Des froissements privés et de nature temporelle sont évidemment trop légers pour ébranler des états de conscience qui gardent d’une telle origine une force exceptionnelle. D’ailleurs, comme la vie professionnelle est peu développée, ces froissements ne sont qu’intermittents. Pour toutes ces raisons, ils sont faiblement ressentis. On s’y fait donc sans peine ; on trouve même ces inégalités, non seulement tolérables, mais naturelles.
C’est tout le contraire qui se produit quand la solidarité organique devient prédominante ; car, alors, tout ce qui la relâche atteint le lien social dans sa partie vitale. D’abord, comme, dans ces conditions, les activités spéciales s’exercent d’une manière à peu près continue, elles ne peuvent être contrariées sans qu’il en résulte des souffrances de tous les instants. Ensuite, comme la conscience collective s’affaiblit, les tiraillements qui se produisent ainsi ne peuvent plus être aussi complètement neutralisés. Les sentiments communs n’ont plus la même force pour retenir quand même l’individu attaché au groupe ; les tendances subversives, n’ayant plus le même contrepoids, se font jour plus facilement. Perdant de plus en plus le caractère transcendant qui la plaçait comme dans une sphère supérieure aux intérêts humains, l’organisation sociale n’a plus la même force de résistance, en même temps qu’elle est davantage battue en brèche ; œuvre tout humaine, elle ne peut plus s’opposer aussi bien aux revendications humaines. Au moment même où le flot devient plus violent, la digue qui le contenait est ébranlée ; il se trouve donc être beaucoup plus dangereux. Voilà pourquoi, dans les sociétés organisées, il est indispensable que la division du travail se rapproche de plus en plus de cet idéal de spontanéité que nous venons de définir. Si elles s’efforcent et doivent s’efforcer d’effacer autant que possible les inégalités extérieures, ce n’est pas seulement parce que l’entreprise est belle, mais c’est que leur existence même est engagée dans le problème. Car elles ne peuvent se maintenir que si toutes les parties qui les forment sont solidaires, et la solidarité n’en est possible qu’à cette condition. Aussi peut-on prévoir que cette œuvre de justice deviendra toujours plus complète, à mesure que le type organisé se développera. Quelque importants que soient les progrès réalisés dans ce sens, ils ne donnent vraisemblablement qu’une faible idée de ceux qui s’accompliront.
L’égalité dans les conditions extérieures de la lutte n’est pas seulement nécessaire pour attacher chaque individu à sa fonction, mais encore pour relier les fonctions les unes aux autres.
En effet, les relations contractuelles se développent nécessairement avec la division du travail, puisque celle-ci n’est pas possible sans l’échange dont le contrat est la forme juridique. Autrement dit, une des variétés importantes de la solidarité organique est ce qu’on pourrait appeler la solidarité contractuelle. Sans doute, il est faux de croire que toutes les relations sociales puissent se ramener au contrat, d’autant plus que le contrat suppose autre chose que lui-même ; il y a cependant des liens spéciaux qui ont leur origine dans la volonté des individus. Il y a un consensus d’un certain genre qui s’exprime dans les contrats et qui, dans les espèces supérieures, représente un facteur important du consensus général. Il est donc nécessaire que, dans ces mêmes sociétés, la solidarité contractuelle soit autant que possible mise à l’abri de tout ce qui peut la troubler. Car si, dans les sociétés moins avancées, elle peut être instable sans grand inconvénient pour les raisons que nous avons dites. Là où elle est une des formes éminentes de la solidarité sociale, elle ne peut être menacée sans que l’unité du corps social soit menacée du même coup. Les conflits qui naissent des contrats prennent donc plus de gravité à mesure que le contrat lui-même prend plus d’importance dans la vie générale. Aussi, tandis qu’il est des sociétés primitives qui n’interviennent même pas pour les résoudre, le droit contractuel des peuples civilisés devient toujours plus volumineux ; or, il n’a pas d’autre objet que d’assurer le concours régulier des fonctions qui entrent en rapports de cette manière.
Mais, pour que ce résultat soit atteint, il ne suffit pas que l’autorité publique veille à ce que les engagements contractés soient tenus ; il faut encore que, du moins dans la grande moyenne des cas, ils soient spontanément tenus. Si les contrats n’étaient observés que par force ou par peur de la force, la solidarité contractuelle serait singulièrement précaire. Un ordre tout extérieur dissimulerait mal des tiraillements trop généraux pour pouvoir être indéfiniment contenus. Mais, dit-on, pour que ce danger ne soit pas à craindre, il suffit que les contrats soient librement consentis. Il est vrai ; mais la difficulté n’est pas pour cela résolue, car, qu’est-ce qui constitue le libre consentement ? L’acquiescement verbal ou écrit n’en est pas une preuve suffisante ; on peut n’acquiescer que forcé. Il faut donc que toute contrainte soit absente ; mais où commence la contrainte ? Elle ne consiste pas seulement dans l’emploi direct de la violence ; car la violence indirecte supprime tout aussi bien la liberté. Si l’engagement que j’ai arraché en menaçant quelqu’un de la mort, est moralement et légalement nul, comment serait-il valable si, pour l’obtenir, j’ai profité d’une situation dont je n’étais pas la cause, il est vrai, mais qui mettait autrui dans la nécessité de me céder ou de mourir ?
Dans une société donnée, chaque objet d’échange a, à chaque moment, une valeur déterminée que l’on pourrait appeler sa valeur sociale. Elle représente la quantité de travail utile qu’il contient ; il faut entendre par là, non le travail intégral qu’il a pu coûter, mais la part de cette énergie susceptible de produire des effets sociaux utiles, c’est-à-dire qui répondent à des besoins normaux. Quoique une telle grandeur ne puisse être calculée mathématiquement, elle n’en est pas moins réelle. On aperçoit même facilement les principales conditions en fonction desquelles elle varie ; c’est avant tout la somme d’efforts nécessaires à la production de l’objet, l’intensité des besoins qu’il satisfait, et enfin l’étendue de la satisfaction qu’il y apporte. En fait, d’ailleurs, c’est autour de ce point qu’oscille la valeur moyenne ; elle ne s’en écarte que sous l’influence de facteurs anormaux et, dans ce cas, la conscience publique a généralement un sentiment plus ou moins vif de cet écart. Elle trouve injuste tout échange où le prix de l’objet est sans rapport avec la peine qu’il coûte et les services qu’il rend.
Cette définition posée, nous dirons que le contrat n’est pleinement consenti que si les services échangés ont une valeur sociale équivalente. Dans ces conditions, en effet, chacun reçoit la chose qu’il désire et livre celle qu’il donne en retour pour ce que l’une et l’autre valent. Cet équilibre des volontés que constate et consacre le contrat se produit donc et se maintient de soi-même, puisqu’il n’est qu’une conséquence et une autre forme de l’équilibre même des choses. Il est vraiment spontané. Il est vrai que nous désirons parfois recevoir, pour le produit que nous cédons, plus qu’il ne vaut ; nos ambitions sont sans limites et, par conséquent, ne se modèrent que parce qu’elles se contiennent les unes les autres. Mais cette contrainte, qui nous empêche de satisfaire sans mesure nos désirs même déréglés, ne saurait être confondue avec celle qui nous ôte les moyens d’obtenir la juste rémunération de notre travail. La première n’existe pas pour l’homme sain. La seconde seule mérite d’être appelée de ce nom ; seule, elle altère le consentement. Or, elle n’existe pas dans le cas que nous venons de dire. Si, au contraire, les valeurs échangées ne se font pas contrepoids, elles n’ont pu s’équilibrer que si quelque force extérieure a été jetée dans la balance. Il y a eu lésion d’un côté ou de l’autre ; les volontés n’ont donc pu se mettre d’accord que si l’une d’elles a subi une pression directe ou indirecte, et cette pression constitue une violence. En un mot, pour que la force obligatoire du contrat soit entière, il ne suffit pas qu’il ait été l’objet d’un assentiment exprimé ; il faut encore qu’il soit juste, et il n’est pas juste par cela seul qu’il a été verbalement consenti. Un simple état du sujet ne saurait engendrer à lui seul ce pouvoir de lier qui est inhérent aux conventions ; du moins, pour que le consentement ait cette vertu, il faut qu’il repose lui-même sur un fondement objectif.
La condition nécessaire et suffisante pour que cette équivalence soit la règle des contrats, c’est que les contractants soient placés dans des conditions extérieures égales. En effet, comme l’appréciation des choses ne peut pas être déterminée a priori mais se dégage des échanges eux-mêmes, il faut que les individus qui échangent n’aient pour faire apprécier ce que vaut leur travail d’autre force que celle qu’ils tirent de leur mérite social. De cette manière, en effet, les valeurs des choses correspondent exactement aux services qu’elles rendent et à la peine qu’elles coûtent ; car tout autre facteur, capable de les faire varier, est, par hypothèse, éliminé. Sans doute, leur mérite inégal fera toujours aux hommes des situations inégales dans la société ; mais ces inégalités ne sont extérieures qu’en apparence, car elles ne font que traduire au dehors des inégalités internes ; elles n’ont donc d’autre influence sur la détermination des valeurs que d’établir entre ces dernières une graduation parallèle à la hiérarchie des fonctions sociales. Il n’en est plus de même si quelques-uns reçoivent de quelque autre source un supplément d’énergie ; car celle-ci a nécessairement pour effet de déplacer le point d’équilibre, et il est clair que ce déplacement est indépendant de la valeur sociale des choses. Toute supériorité a son contre-coup sur la manière dont les contrats se forment ; si donc elle ne tient pas à la personne des individus, à leurs services sociaux, elle fausse les conditions morales de l’échange. Si une classe de la société est obligée, pour vivre, de faire accepter à tout prix ses services, tandis que l’autre peut s’en passer, grâce aux ressources dont elle dispose et qui pourtant ne sont pas nécessairement dues à quelque supériorité sociale, la seconde fait injustement la loi à la première. Autrement dit, il ne peut pas y avoir des riches et des pauvres de naissance sans qu’il y ait des contrats injustes. À plus forte raison en était-il ainsi quand la condition sociale elle-même était héréditaire et que le droit consacrait toute sorte d’inégalités.
Seulement, ces injustices ne sont pas fortement senties tant que les relations contractuelles sont peu développées et que la conscience collective est forte. Par suite de la rareté des contrats, elles ont moins d’occasions de se produire, et surtout les croyances communes en neutralisent les effets. La société n’en souffre pas parce qu’elle n’est pas en danger pour cela. Mais, à mesure que le travail se divise davantage et que la foi sociale s’affaiblit, elles deviennent plus insupportables parce que les circonstances qui leur donnent naissance reviennent plus souvent, et aussi parce que les sentiments qu’elles éveillent ne peuvent plus être aussi complètement tempérés par des sentiments contraires. C’est ce dont témoigne l’histoire du droit contractuel qui tend de plus en plus à retirer toute valeur aux conventions où les contractants se sont trouvés dans des situations trop inégales.
Àl’origine, tout contrat, conclu dans les formes, a force obligatoire, de quelque manière qu’il ait été obtenu. Le consentement n’en est même pas le facteur primordial. L’accord des volontés ne suffit pas à les lier, et les liens formés ne résultent pas directement de cet accord. Pour que le contrat existe, il faut et il suffit que certaines cérémonies soient accomplies, que certaines paroles soient prononcées, et la nature des engagements est déterminée, non par l’intention des parties, mais par les formules employées. Le contrat consensuel n’apparaît qu’à une époque relativement récente. C’est un premier progrès dans la voie de la justice. Mais, pendant longtemps, le consentement, qui suffisait à valider les pactes, put être très imparfait, c’est-à-dire extorqué par la force ou par la fraude. Ce fut assez tard que le préteur romain accorda aux victimes de la ruse et de la violence l’action de dolo et l’action quod metus causa ; encore la violence n’existait-elle légalement que s’il y avait eu menace de mort ou de supplices corporels. Notre droit est devenu plus exigeant sur ce point. En même temps, la lésion, dûment établie, fut admise parmi les causes qui peuvent dans certains cas vicier les contrats. N’est-ce pas, d’ailleurs, pour cette raison que les peuples civilisés refusent tous de reconnaître le contrat d’usure ? C’est qu’en effet il suppose qu’un des contractants est trop complètement à la merci de l’autre. Enfin, la morale commune condamne plus sévèrement encore toute espèce de contrat léonin, où l’une des parties est exploitée par l’autre parce qu’elle est la plus faible, et ne reçoit pas le juste prix de sa peine. La conscience publique réclame d’une manière toujours plus instante une exacte réciprocité dans les services échangés, et, ne reconnaissant qu’une force obligatoire très réduite aux conventions qui ne remplissent pas cette condition fondamentale de toute justice, elle se montre beaucoup plus indulgente que la loi pour ceux qui les violent.
C’est aux économistes que revient le mérite d’avoir les premiers signalé le caractère spontané de la vie sociale, d’avoir montré que la contrainte ne peut que la faire dévier de sa direction naturelle, et que, normalement, elle résulte, non d’arrangements extérieurs et imposés, mais d’une libre élaboration interne. À ce titre, ils ont rendu un important service à la science de la morale ; seulement, ils se sont mépris sur la nature de cette liberté. Comme ils y voient un attribut constitutif de l’homme, comme ils la déduisent logiquement du concept de l’individu en soi, elle leur semble être entière dès l’état de nature, abstraction faite de toute société. L’action sociale, d’après eux, n’a donc rien à y ajouter ; tout ce qu’elle peut et doit faire, c’est d’en régler le fonctionnement extérieur de manière à ce que les libertés concurrentes ne se nuisent pas les unes aux autres. Mais si elle ne se renferme pas strictement dans ces limites, elle empiète sur leur domaine légitime et le diminue.
Mais, outre qu’il est faux que toute réglementation soit le produit de la contrainte, il se trouve que la liberté elle-même est le produit d’une réglementation. Loin d’être une sorte d’antagoniste de l’action sociale, elle en résulte. Elle est si peu une propriété inhérente de l’état de nature qu’elle est au contraire une conquête de la société sur la nature. Naturellement, les hommes sont inégaux en force physique ; ils sont placés dans des conditions extérieures inégalement avantageuses ; la vie domestique elle-même, avec l’hérédité des biens qu’elle implique et les inégalités qui en dérivent, est, de toutes les formes de la vie sociale, celle qui dépend le plus étroitement de causes naturelles, et nous venons de voir que toutes ces inégalités sont la négation même de la liberté. En définitive, ce qui constitue la liberté, c’est la subordination des forces extérieures aux forces sociales ; car c’est seulement à cette condition que ces dernières peuvent se développer librement. Or, cette subordination est bien plutôt le renversement de l’ordre naturel » ). Elle ne peut donc se réaliser que progressivement, à mesure que l’homme s’élève au-dessus des choses pour leur faire la loi, pour les dépouiller de leur caractère fortuit, absurde, amoral, c’est-à-dire dans la mesure où il devient un être social. Car il ne peut échapper à la nature qu’en se créant un autre monde d’où il la domine, à savoir la société.
La tâche des sociétés les plus avancées est donc, peut-on dire, une œuvre de justice. Qu’en fait elles sentent la nécessité de s’orienter dans ce sens, c’est ce que nous avons montré déjà et ce que nous prouve l’expérience de chaque jour. De même que l’idéal des sociétés inférieures était de créer ou de maintenir une vie commune aussi intense que possible, où l’individu vînt s’absorber, le nôtre est de mettre toujours plus d’équité dans nos rapports sociaux, afin d’assurer le libre déploiement de toutes les forces socialement utiles. Cependant, quand on songe que, pendant des siècles, les hommes se sont contentés d’une justice beaucoup moins parfaite, on se prend à se demander si ces aspirations ne seraient pas dues peut-être à des impatiences sans raison, si elles ne représentent pas une déviation de l’état normal plutôt qu’une anticipation de l’état normal à venir, si, en un mot, le moyen de guérir le mal dont elles révèlent l’existence est de les satisfaire ou de les combattre. Les propositions établies dans les livres précédents nous ont permis de répondre avec précision à cette question qui nous préoccupe. Il n’est pas de besoins mieux fondés que ces tendances, car elles sont une conséquence nécessaire des changements qui se sont faits dans la structure des sociétés. Parce que le type segmentaire s’efface et que le type organisé se développe, parce que la solidarité organique se substitue peu à peu à celle qui résulte des ressemblances, il est indispensable que les conditions extérieures se nivellent. L’harmonie des fonctions et, par suite, l’existence sont à ce prix. De même que les peuples anciens avaient, avant tout, besoin de foi commune pour vivre, nous, nous avons besoin de justice, et on peut être certain que ce besoin deviendra toujours plus exigeant si, comme tout le fait prévoir, les conditions qui dominent l’évolution sociale restent les mêmes.