Livre III · Chapitre I
Jusqu’ici, nous n’avons étudié la division du travail que comme un phénomène normal ; mais, comme tous les faits sociaux et, plus généralement, comme tous les faits biologiques, elle présente des formes pathologiques qu’il est nécessaire d’analyser. Si, normalement, la division du travail produit la solidarité sociale, il arrive cependant qu’elle a des résultats tout différents ou même opposés. Or il importe de rechercher ce qui la fait ainsi dévier de sa direction naturelle ; car, tant qu’il n’est pas établi que ces cas sont exceptionnels, la division du travail pourrait être soupçonnée de les impliquer logiquement. D’ailleurs, l’étude des formes déviées nous permettra de mieux déterminer les conditions d’existence de l’état normal. Quand nous connaîtrons les circonstances dans lesquelles la division du travail cesse d’engendrer la solidarité, nous saurons mieux ce qui est nécessaire pour qu’elle ait tout son effet. La pathologie, ici comme ailleurs, est un précieux auxiliaire de la physiologie.
On pourrait être tenté de ranger parmi les formes irrégulières de la division du travail la profession du criminel et les autres professions nuisibles. Elles sont la négation même de la solidarité, et pourtant elles sont constituées par autant d’activités spéciales. Mais, à parler exactement, il n’y a pas ici division du travail, mais différenciation pure et simple, et les deux termes demandent à n’être pas confondus. C’est ainsi que le cancer, les tubercules accroissent la diversité des tissus organiques sans qu’il soit possible d’y voir une spécialisation nouvelle des fonctions biologiques. Dans tous ces cas, il n’y a pas partage d’une fonction commune : mais, au sein de l’organisme, soit individuel, soit social, il s’en forme un autre qui cherche à vivre aux dépens du premier. Il n’y a même pas de fonction du tout ; car une manière d’agir ne mérite ce nom que si elle concourt avec d’autres à l’entretien de la vie générale. Cette question ne rentre donc pas dans le cadre de notre recherche.
Nous ramènerons à trois types les formes exceptionnelles du phénomène que nous étudions. Ce n’est pas qu’il ne puisse y en avoir d’autres ; mais celles dont nous allons parler sont les plus générales et les plus graves.
Un premier cas de ce genre nous est fourni par les crises industrielles ou commerciales, par les faillites qui sont autant de ruptures partielles de la solidarité organique ; elles témoignent en effet que, sur certains points de l’organisme, certaines fonctions sociales ne sont pas ajustées les unes aux autres. Or, à mesure que le travail se divise davantage, ces phénomènes semblent devenir plus fréquents, au moins dans certains cas. De 1845 à 1869, les faillites ont augmenté en France de 70%. Cependant on ne saurait attribuer ce fait à l’accroissement de la vie économique ; car les entreprises se sont beaucoup plutôt concentrées qu’elles ne se sont multipliées.
L’antagonisme du travail et du capital est un autre exemple, plus frappant, du même phénomène. À mesure que les fonctions industrielles se spécialisent davantage, la lutte devient plus vive, bien loin que la solidarité augmente. Au moyen âge, l’ouvrier vit partout à côté de son maître, partageant ses travaux « dans la même boutique, sur le même établi ». Tous deux faisaient partie de la même corporation et menaient la même existence. « L’un et l’autre étaient presque égaux : quiconque avait fait son apprentissage pouvait, du moins dans beaucoup de métiers, s’établir s’il avait de quoi. » Aussi les conflits étaient-ils tout à fait exceptionnels. À partir du xv siècle les choses commencèrent à changer. « Le corps de métier n’est plus un asile commun ; c’est la possession exclusive des maîtres qui y décident seuls de toutes choses… Dès lors, une démarcation profonde s’établit entre les maîtres et les compagnons. Ceux-ci formèrent pour ainsi dire un ordre à part ; ils eurent leurs habitudes, leurs règles, leurs associations indépendantes. » Une fois que cette séparation fut effectuée, les querelles devinrent nombreuses « Dès que les compagnons croyaient avoir à se plaindre, ils se mettaient en grève ou frappaient d’interdit une ville, un patron et tous étaient tenus d’obéir au mot d’ordre… La puissance de l’association donnait aux ouvriers le moyen de lutter à armes égales contre leurs patrons. » Cependant les choses étaient loin d’en être venues dès lors « au point où nous les voyons à présent. Les compagnons se rebellaient pour obtenir un salaire plus fort ou tel autre changement dans la condition du travail, mais ils ne tenaient pas le patron pour un ennemi perpétuel auquel on obéit par contrainte. On voulait le faire céder sur un point et on s’y employait avec énergie, mais la lutte n’était pas éternelle ; les ateliers ne contenaient pas deux races ennemies : nos doctrines socialistes étaient inconnues. » Enfin, au xvii siècle, commence la troisième phase de cette histoire des classes ouvrières : l’avènement de la grande industrie. L’ouvrier se sépare plus complètement du patron. « Il est en quelque sorte enrégimenté. Chacun a sa fonction, et le système de la division du travail fait quelques progrès. Dans la manufacture des Van-Robais, qui occupait 1692 ouvriers, il y avait des ateliers particuliers pour la charronnerie, pour la coutellerie, pour le lavage, pour la teinture, pour l’ourdissage, et les ateliers du tissage comprenaient eux-mêmes plusieurs espèces d’ouvriers dont le travail était entièrement distinct. » En même temps que la spécialisation devient plus grande, les révoltes deviennent plus fréquentes. « La moindre cause de mécontentement suffisait pour jeter l’interdit sur une maison, et malheur au compagnon qui n’aurait pas respecté l’arrêt de la communauté. » On sait assez que, depuis, la guerre est toujours devenue plus violente.
Nous verrons, il est vrai, dans le chapitre suivant que cette tension des rapports sociaux est due en partie à ce que les classes ouvrières ne veulent pas vraiment la condition qui leur est faite, mais ne l’acceptent trop souvent que contraintes et forcées, n’ayant pas les moyens d’en conquérir d’autres. Cependant, cette contrainte ne saurait à elle seule rendre compte du phénomène. En effet, elle ne pèse pas moins lourdement sur tous les déshérités de la fortune d’une manière générale, et pourtant cet état d’hostilité permanente est tout à fait particulier au monde industriel. Ensuite, à l’intérieur de ce monde, elle est la même pour tous les travailleurs indistinctement. Or, la petite industrie, où le travail est moins divisé, donne le spectacle d’une harmonie relative entre le patron et l’ouvrier ; c’est seulement dans la grande industrie que ces déchirements sont à l’état aigu. C’est donc qu’ils dépendent en partie d’une autre cause.
On a souvent signalé dans l’histoire des sciences une autre illustration du même phénomène. Jusqu’à des temps assez récents, la science, n’étant pas très divisée, pouvait être cultivée presque tout entière par un seul et même esprit. Aussi avait-on un sentiment très vif de son unité. Les vérités particulières qui la composaient n’étaient ni si nombreuses, ni si hétérogènes qu’on ne vît facilement le lien qui les unissait en un seul et même système. Les méthodes, étant elles-mêmes très générales, différaient peu les unes des autres, et l’on pouvait apercevoir le tronc commun à partir duquel elles divergeaient insensiblement. Mais, à mesure que la spécialisation s’est introduite dans le travail scientifique, chaque savant s’est de plus en plus renfermé, non seulement dans une science particulière, mais dans un ordre spécial de problèmes. Déjà A. Comte se plaignait que, de son temps, il y eût dans le monde savant « bien peu d’intelligences embrassant dans leurs conceptions l’ensemble même d’une science unique, qui n’est cependant à son tour qu’une partie d’un grand tout. La plupart, disait-il, se bornent déjà entièrement à la considération isolée d’une section plus ou moins étendue d’une science déterminée, sans s’occuper beaucoup de la relation de ces travaux particuliers avec le système général des connaissances positives. » Mais alors la science, morcelée en une multitude d’études de détail qui ne se rejoignent pas, ne forme plus un tout solidaire. Ce qui manifeste le mieux peut-être cette absence de concert et d’unité, c’est cette théorie, si répandue, que chaque science particulière a une valeur absolue, et que le savant doit se livrer à ses recherches spéciales sans se préoccuper de savoir si elles servent à quelque chose et tendent quelque part. « Cette division du travail intellectuel, dit M. Schaeffle, donne de sérieuses raisons de craindre que ce retour d’un nouvel Alexandrinisme n’amène une nouvelle fois à sa suite la ruine de toute science. »
Ce qui fait la gravité de ces faits, c’est qu’on y a vu quelquefois un effet nécessaire de la division du travail, dès qu’elle a dépassé un certain degré de développement. Dans ce cas, dit-on, l’individu, courbé sur sa tâche, cesse de regarder au delà de la petite sphère où il s’agite ; il s’isole dans son activité spéciale ; il ne sent plus les collaborateurs qui travaillent à côté de lui à la même œuvre que lui, il n’a même plus du tout l’idée de cette œuvre commune. La division du travail ne saurait donc être poussée trop loin sans devenir une source de désintégration. « Toute décomposition quelconque, dit Auguste Comte, devant nécessairement tendre à déterminer une dispersion correspondante, la répartition fondamentale des travaux humains ne saurait éviter de susciter à un degré proportionnel les divergences individuelles, à la fois intellectuelles et morales, dont l’influence combinée doit exiger dans la même mesure une discipline permanente, propre à prévenir ou à contenir sans cesse leur essor discordant. Si d’une part, en effet, la séparation des fonctions sociales permet à l’esprit de détail un heureux développement, impossible de toute autre manière, elle tend spontanément d’une autre part à étouffer l’esprit d’ensemble ou, du moins, à l’entraver profondément. Pareillement, sous le point de vue moral, en même temps que chacun est ainsi placé sous une étroite dépendance envers la masse, il en est naturellement détourné par le propre essor de son activité spéciale qui le rappelle constamment à son intérêt privé dont il n’aperçoit que très vaguement la vraie relation avec l’intérêt public… C’est ainsi que le même principe qui a seul permis le développement et l’extension de la société générale menace, sous un autre aspect, de la décomposer en une multitude de corporations incohérentes qui semblent presque ne point appartenir à la même espèce. » M. Espinas s’exprime à peu près dans les mêmes termes : « Division, dit-il, c’est dispersion. »
La division du travail exercerait donc, en vertu de sa nature même, une influence dissolvante qui serait surtout sensible là où les fonctions sont très spécialisées. Comte, cependant, ne conclut pas de son principe qu’il faille ramener les sociétés à ce qu’il appelle lui-même l’âge de la généralité, c’est-à-dire à cet état d’indistinction et d’homogénéité qui fut leur point de départ. La diversité des fonctions est utile et nécessaire ; mais, comme l’unité qui n’est pas moins indispensable n’en sort pas spontanément, le soin de la réaliser et de la maintenir devra constituer dans l’organisme social une fonction spéciale, représentée par un organe indépendant. Cet organe, c’est l’État ou le gouvernement. « La destination sociale du gouvernement, dit Comte, me parait surtout consister à contenir suffisamment et à prévenir autant que possible cette fatale disposition à la dispersion fondamentale des idées, des sentiments et des intérêts, résultat inévitable du principe même du développement humain, et qui, si elle pouvait suivre sans obstacle son cours naturel, finirait inévitablement par arrêter la progression sociale sous tous les rapports importants. Cette conception constitue à mes yeux la première base positive et rationnelle de la théorie élémentaire et abstraite du gouvernement proprement dit, envisagé dans sa plus noble et plus entière extension scientifique, c’est-à-dire comme caractérisé en général par l’universelle réaction nécessaire, d’abord spontanée et ensuite régularisée, de l’ensemble sur les parties. Il est clair en effet que le seul moyen réel d’empêcher une telle dispersion consiste à ériger cette indispensable réaction en une nouvelle fonction spéciale, susceptible d’intervenir convenablement dans l’accomplissement habituel de toutes les diverses fonctions de l’économie sociale pour y rappeler sans cesse la pensée de l’ensemble et le sentiment de la solidarité commune. »
Ce que le gouvernement est à la société dans sa totalité, la philosophie doit l’être aux sciences. Puisque la diversité des sciences tend à briser l’unité de la science, il faut charger une science nouvelle de la reconstituer. Puisque les études de détail nous font perdre de vue l’ensemble des connaissances humaines, il faut instituer un système particulier de recherches pour le retrouver et le mettre en relief. En d’autres termes, « il faut faire de l’étude des généralités scientifiques une grande spécialité de plus. Qu’une classe nouvelle de savants, préparés par une éducation convenable, sans se livrer à la culture spéciale d’aucune branche particulière de la philosophie naturelle, s’occupe uniquement, en considérant les diverses sciences positives dans leur état actuel, à déterminer exactement l’esprit de chacune d’elles, à découvrir leurs relations et leur enchaînement, à résumer, s’il est possible, tous leurs principes propres en un moindre nombre de principes communs… et la division du travail dans les sciences sera poussée sans aucun danger aussi loin que le développement des divers ordres de connaissances l’exigera. »
Sans doute, nous avons montré nous-même que l’organe gouvernemental se développe avec la division du travail, non pour y faire contrepoids, mais par une nécessité mécanique. Comme les organes sont étroitement solidaires là où les fonctions sont très partagées, ce qui affecte l’un en atteint d’autres et les événements sociaux prennent plus facilement un intérêt général. En même temps, par suite de l’effacement du type segmentaire, ils se répandent avec plus de facilité dans toute l’étendue d’un même tissu ou d’un même appareil. Pour ces deux séries de raisons, il y en a davantage qui retentissent dans l’organe directeur dont l’activité fonctionnelle, plus souvent exercée, s’accroît ainsi que le volume. Mais sa sphère d’action ne s’étend pas plus loin.
Or, sous cette vie générale et superficielle, il en est une intestine, un monde d’organes qui, sans être tout à fait indépendants du premier, fonctionnent cependant sans qu’il intervienne, sans même qu’il en ait conscience, du moins à l’état normal. Ils sont soustraits à son action parce qu’il est trop loin d’eux. Ce n’est pas le gouvernement qui peut à chaque instant régler les conditions des différents marchés économiques, fixer les prix des choses et des services, proportionner la production aux besoins de la consommation, etc. Tous ces problèmes pratiques soulèvent des multitudes de détails, tiennent à des milliers de circonstances particulières que ceux-là seuls connaissent qui en sont tout près. À plus forte raison ne peut-il ajuster ces fonctions les unes aux autres et les faire concourir harmoniquement si elles ne concourent pas d’elles-mêmes. Si donc la division du travail a les effets dispersifs qu’on lui attribue, ils doivent se développer sans résistance dans cette région de la société, puisque aucun obstacle ne peut les y contenir. Cependant, ce qui fait l’unité des sociétés organisées, comme de tout organisme, c’est le consensus spontané des parties, c’est cette solidarité interne qui non seulement est tout aussi indispensable que l’action régulatrice des centres supérieurs, mais qui en est même la condition nécessaire ; car ils ne font que la traduire en un autre langage et, pour ainsi dire, la consacrer. C’est ainsi que le cerveau ne crée pas l’unité de l’organisme, mais l’exprime et la couronne. On parle de la nécessité d’une réaction de l’ensemble sur les parties, mais encore faut-il que cet ensemble existe ; c’est-à-dire que les parties doivent être déjà solidaires les unes des autres pour que le tout prenne conscience de soi et réagisse à ce titre. On devrait donc voir, à mesure que le travail se divise, une sorte de décomposition progressive se produire, non sur tels ou tels points, mais dans toute l’étendue de la société, au lieu de la concentration toujours plus forte qu’on y observe en réalité.
Mais, dit-on, il n’est pas besoin d’entrer dans ces détails. Il suffit de rappeler partout où c’est nécessaire « l’esprit d’ensemble et le sentiment de la solidarité commune », et cette action, le gouvernement seul a qualité pour l’exercer. Il est vrai, mais elle est beaucoup trop générale pour assurer le concours des fonctions sociales, s’il ne se réalise pas de soi-même. En effet, de quoi s’agit-il ? De faire sentir à chaque individu qu’il ne se suffit pas, mais fait partie d’un tout dont il dépend ? Mais une telle représentation abstraite, vague et d’ailleurs intermittente comme toutes les représentations complexes, ne peut rien contre les impressions vives, concrètes, qu’éveille à chaque instant chez chacun de nous son activité professionnelle. Si donc celle-ci a les effets qu’on lui prête, si les occupations qui remplissent notre vie quotidienne tendent à nous détacher du groupe social auquel nous appartenons, une telle conception, qui ne s’éveille que de loin en loin et n’occupe jamais qu’une petite partie du champ de la conscience, ne pourra pas suffire à nous y retenir. Pour que le sentiment de l’état de dépendance où nous sommes fût efficace, il faudrait qu’il fût lui aussi continu, et il ne peut l’être que s’il est lié au jeu même de chaque fonction spéciale. Mais alors la spécialisation n’aurait plus les conséquences qu’on l’accuse de produire. Ou bien l’action gouvernementale aura-t-elle pour objet de maintenir entre les professions une certaine uniformité morale, d’empêcher que « les affections sociales, graduellement concentrées entre les individus de même profession, y deviennent de plus en plus étrangères aux autres classes, faute d’une suffisante analogie de mœurs et de pensées » ? Mais cette uniformité ne peut pas être maintenue de force et en dépit de la nature des choses. La diversité fonctionnelle entraîne une diversité morale que rien ne saurait prévenir, et il est inévitable que l’une s’accroisse en même temps que l’autre. Nous savons d’ailleurs pour quelles raisons ces deux phénomènes se développent parallèlement. Les sentiments collectifs deviennent donc de plus en plus impuissants à contenir les tendances centrifuges qu’est censée engendrer la division du travail ; car, d’une part, ces tendances augmentent à mesure que le travail se divise davantage et, en même temps, les sentiments collectifs eux-mêmes s’affaiblissent.
Pour la même raison, la philosophie devient de plus en plus incapable d’assurer l’unité de la science. Tant qu’un même esprit pouvait cultiver à la fois les différentes sciences, il était possible d’acquérir la compétence nécessaire pour en reconstituer l’unité. Mais, à mesure qu’elles se spécialisent, ces grandes synthèses ne peuvent plus guère être autre chose que des généralisations prématurées, car il devient de plus en plus impossible à une intelligence humaine d’avoir une connaissance suffisamment exacte de cette multitude innombrable de phénomènes, de lois, d’hypothèses qu’elles doivent résumer. « Il serait intéressant de se demander, dit justement M. Ribot, ce que la philosophie, comme conception générale du monde, pourra être un jour quand les sciences particulières, par suite de leur complexité croissante, deviendront inabordables dans le détail et que les philosophes en seront réduits à la connaissance des résultats les plus généraux, nécessairement superficielle. »
Sans doute, on a quelque raison de juger excessive cette fierté du savant qui, enfermé dans ses recherches spéciales, refuse de reconnaître tout contrôle étranger. Pourtant, il est certain que, pour avoir d’une science une idée un peu exacte, il faut l’avoir pratiquée et, pour ainsi dire, l’avoir vécue. C’est qu’en effet elle ne tient pas tout entière dans les quelques propositions qu’elle a définitivement démontrées. À côté de cette science actuelle et réalisée, il en est une autre, concrète et vivante, qui s’ignore en partie et se cherche encore ; à côté des résultats, acquis, il y a les espérances, les habitudes, les instincts, les besoins, les pressentiments si obscurs qu’on ne peut les exprimer avec des mots, si puissants cependant qu’ils dominent parfois toute la vie du savant. Tout cela, c’est encore de la science ; c’en est même la meilleure et la majeure partie, car les vérités découvertes sont en bien petit nombre à côté de celles qui restent à découvrir, et, d’autre part, pour posséder tout le sens des premières et comprendre tout ce qui s’y trouve condensé, il faut avoir vu de près la vie scientifique tandis qu’elle est encore à l’état libre, c’est-à-dire avant qu’elle se soit fixée sous forme de propositions définies. Autrement, on en aura la lettre, non l’esprit. Chaque science a, pour ainsi dire, une âme qui vit dans la conscience des savants. Une partie seulement de cette âme prend un corps et des formes sensibles. Les formules qui l’expriment, étant générales, sont aisément transmissibles. Mais il n’en est pas de même de cette autre partie de la science qu’aucun symbole ne traduit au dehors. Ici, tout est personnel et doit être acquis par une expérience personnelle. Pour y avoir part, il faut se mettre à l’œuvre et se placer devant les faits. Suivant Comte, pour que l’unité de la science fût assurée, il suffirait que les méthodes fussent ramenées à l’unité ; mais c’est justement les méthodes qu’il est le plus difficile d’unifier. Car, comme elles sont immanentes aux sciences elles-mêmes, comme il est impossible de les dégager complètement du corps des vérités établies pour les codifier à part, on ne peut les connaître que si on les a soi-même pratiquées. Or, il est dès maintenant impossible à un même homme de pratiquer un grand nombre de sciences. Ces grandes généralisations ne peuvent donc reposer que sur une vue assez sommaire des choses. Si, de plus, on songe avec quelle lenteur et quelles patientes précautions les savants procèdent d’ordinaire à la découverte de leurs vérités même les plus particulières, on s’explique que ces disciplines improvisées n’aient plus sur eux qu’une bien faible autorité.
Mais quelle que soit la valeur de ces généralités philosophiques, la science n’y saurait trouver l’unité dont elle a besoin. Elles expriment bien ce qu’il y a de commun entre les sciences, les lois, les méthodes particulières, mais, à côté des ressemblances, il y a les différences qui restent à intégrer. On dit souvent que le général contient en puissance les faits particuliers qu’il résume ; mais l’expression est inexacte. Il contient seulement ce qu’ils ont de commun. Or, il n’est pas dans le monde deux phénomènes qui se ressemblent, si simples soient-ils. C’est pourquoi toute proposition générale laisse échapper une partie de la matière qu’elle essaie de maîtriser. Il est impossible de fondre les caractères concrets et les propriétés distinctives des choses au sein d’une même formule impersonnelle et homogène. Seulement, tant que les ressemblances dépassent les différences, elles suffisent à intégrer les représentations ainsi rapprochées ; les dissonances de détail disparaissent au sein de l’harmonie totale. Au contraire, à mesure que les différences deviennent plus nombreuses, la cohésion devient plus instable et a besoin d’être consolidée par d’autres moyens. Qu’on se représente la multiplicité croissante des sciences spéciales, avec leurs théorèmes, leurs lois, leurs axiomes, leurs conjectures, leurs procédés et leurs méthodes, et on comprendra qu’une formule courte et simple, comme la loi d’évolution par exemple, ne peut suffire à intégrer une aussi prodigieuse complexité de phénomènes. Quand même ces vues d’ensemble s’appliqueraient exactement à la réalité, la partie qu’elles en expliquent est trop peu de chose à côté de ce qu’elles laissent inexpliqué. Ce n’est donc pas par ce moyen qu’on pourra jamais arracher les sciences positives à leur isolement. Il y a un trop grand écart entre les recherches de détail qui les alimentent et de telles synthèses. Le lien qui rattache l’un à l’autre ces deux ordres de connaissances est trop mince et trop lâche, et, par conséquent, si les sciences particulières ne peuvent prendre conscience de leur mutuelle dépendance qu’au sein d’une philosophie qui les embrasse, le sentiment qu’elles en auront sera toujours trop vague pour être efficace.
La philosophie est comme la conscience collective de la science, et, ici comme ailleurs, le rôle de la conscience collective diminue à mesure que le travail se divise.
Quoique A. Comte ait reconnu que la division du travail est une source de solidarité, il semble n’avoir pas aperçu que cette solidarité est sui generis et se substitue peu à peu à celle qu’engendrent les similitudes sociales. C’est pourquoi, remarquant que celles-ci sont très effacées là où les fonctions sont très spécialisées, il a vu dans cet effacement un phénomène morbide, une menace pour la cohésion sociale, due à l’excès de la spécialisation, et il a expliqué par là les faits d’incoordination qui accompagnent parfois le développement de la division du travail. Mais puisque nous avons établi que l’affaiblissement de la conscience collective est un phénomène normal, nous ne saurions en faire la cause des phénomènes anormaux que nous sommes en train d’étudier. Si, dans certains cas, la solidarité organique n’est pas tout ce qu’elle doit être, ce n’est certainement pas parce que la solidarité mécanique a perdu du terrain, mais c’est que toutes les conditions d’existence de la première ne sont pas réalisées.
Nous savons en effet que, partout où on l’observe, on rencontre en même temps une réglementation suffisamment développée qui détermine les rapports mutuels des fonctions. Pour que la solidarité organique existe, il ne suffit pas qu’il y ait un système d’organes nécessaires les uns aux autres et qui sentent d’une façon générale leur solidarité, mais il faut encore que la manière dont ils doivent concourir, sinon dans toute espèce de rencontres, du moins dans les circonstances les plus fréquentes, soit prédéterminée. Autrement, il faudrait à chaque instant de nouvelles luttes pour qu’ils pussent s’équilibrer, car les conditions de cet équilibre ne peuvent être trouvées qu’à l’aide de tâtonnements au cours desquels chaque partie traite l’autre en adversaire au moins autant qu’en auxiliaire. Ces conflits se renouvelleraient donc sans cesse, et, par conséquent, la solidarité ne serait guère que virtuelle, si les obligations mutuelles devaient être tout entières débattues à nouveau dans chaque cas particulier. On dira qu’il y a les contrats. Mais, d’abord, toutes les relations sociales ne sont pas susceptibles de prendre cette forme juridique. Nous savons d’ailleurs que le contrat ne se suffit pas à lui-même, mais suppose une réglementation qui s’étend et se complique comme la vie contractuelle elle-même. De plus, les liens qui ont cette origine sont toujours de courte durée. Le contrat n’est qu’une trêve et assez précaire ; il ne suspend que pour un temps les hostilités. Sans doute, si précise que soit une réglementation, elle laissera toujours une place libre pour bien des tiraillements. Mais il n’est ni nécessaire ni même possible que la vie sociale soit sans luttes. Le rôle de la solidarité n’est pas de supprimer la concurrence, mais de la modérer.
D’ailleurs, à l’état normal, ces règles se dégagent d’elles-mêmes de la division du travail ; elles en sont comme le prolongement. Assurément, si elle ne rapprochait que des individus qui s’unissent pour quelques instants en vue d’échanger des services personnels, elle ne pourrait donner naissance à aucune action régulatrice. Mais ce qu’elle met en présence, ce sont des fonctions, c’est-à-dire des manières d’agir définies, qui se répètent identiques à elles-mêmes dans des circonstances données, puisqu’elles tiennent aux conditions générales et constantes de la vie sociale. Les rapports qui se nouent entre ces fonctions ne peuvent donc manquer de parvenir au même degré de fixité et de régularité. Il y a certaines manières de réagir les unes sur les autres qui, se trouvant plus conformes à la nature des choses, se répètent plus souvent et deviennent des habitudes ; puis les habitudes, à mesure qu’elles prennent de la force, se transforment en règles de conduite. Le passé prédétermine l’avenir. Autrement dit, il y a un certain départ des droits et des devoirs que l’usage établit et qui finit par devenir obligatoire. La règle ne crée donc pas l’état de dépendance mutuelle où sont les organes solidaires, mais ne fait que l’exprimer d’une manière sensible et définie, en fonction d’une situation donnée. De même le système nerveux, bien loin de dominer l’évolution de l’organisme, comme on l’a cru autrefois, en résulte. Les filets nerveux ne sont vraisemblablement que les lignes de passage qu’ont suivies les ondes de mouvements et d’excitations échangées entre les divers organes ; ce sont des canaux que la vie s’est creusés à elle-même en coulant toujours dans le même sens, et les ganglions ne seraient que le lieu d’intersection de plusieurs de ces lignes. C’est pour avoir méconnu cet aspect du phénomène que certains moralistes ont accusé la division du travail de ne pas produire de solidarité véritable. Ils n’y ont vu que des échanges particuliers, combinaisons éphémères, sans passé comme sans lendemain, où l’individu est abandonné à lui-même ; ils n’ont pas aperçu ce lent travail de consolidation, ce réseau de liens qui peu à peu se tisse de soi-même et qui fait de la solidarité organique quelque chose de permanent.
Or, dans tous les cas que nous avons décrits plus haut, cette réglementation ou n’existe pas, ou n’est pas en rapport avec le degré de développement de la division du travail. Il n’y a plus aujourd’hui de règles qui fixent le nombre des entreprises économiques et, dans chaque branche d’industrie, la production n’est pas réglementée de manière à ce qu’elle reste exactement au niveau de la consommation. Nous ne voulons d’ailleurs tirer de ce fait aucune conclusion pratique ; nous ne soutenons pas qu’une législation restrictive soit nécessaire ; nous n’avons pas à en peser ici les avantages et les inconvénients. Ce qui est certain, c’est que ce défaut de réglementation ne permet pas l’harmonie régulière des fonctions. Les économistes démontrent, il est vrai, que cette harmonie se rétablit d’elle-même, quand il le faut, grâce à l’élévation ou à l’avilissement des prix, qui, suivant les besoins, stimule ou ralentit la production. Mais, en tout cas, elle ne se rétablit ainsi qu’après des ruptures d’équilibre et des troubles plus ou moins prolongés. D’autre part, ces troubles sont naturellement d’autant plus fréquents que les fonctions sont plus spécialisées ; car plus une organisation est complexe, et plus la nécessité d’une réglementation étendue se fait sentir.
Les rapports du capital et du travail sont, jusqu’à présent, restés dans le même état d’indétermination juridique. Le contrat de louage de services occupe dans nos Codes une bien petite place, surtout quand on songe à la diversité et à la complexité des relations qu’il est appelé à régler. Au reste, il n’est pas nécessaire d’insister sur une lacune que tous les peuples sentent actuellement et s’efforcent de combler.
Les règles de la méthode sont à la science ce que les règles du droit et des mœurs sont à la conduite ; elles dirigent la pensée du savant comme les secondes gouvernent les actions des hommes. Or, si chaque science a sa méthode, l’ordre qu’elle réalise est tout interne. Elle coordonne les démarches des savants qui cultivent une même science, non leurs relations avec le dehors. Il n’y a guère de disciplines qui concertent les efforts de sciences différentes en vue d’une fin commune. C’est surtout vrai des sciences morales et sociales ; car les sciences mathématiques, physico-chimiques et même biologiques ne semblent pas être à ce point étrangères les unes aux autres. Mais le juriste, le psychologue, l’anthropologiste, l’économiste, le statisticien, le linguiste, l’historien procèdent à leurs investigations comme si les divers ordres de faits qu’ils étudient formaient autant de mondes indépendants. Cependant, en réalité, ils se pénètrent de toutes parts ; par conséquent, il en devrait être de même des sciences correspondantes. Voilà d’où vient l’anarchie que l’on a signalée, non sans exagération d’ailleurs, dans la science en général, mais qui est surtout vraie de ces sciences déterminées. Elles offrent en effet le spectacle d’un agrégat de parties disjointes qui ne concourent pas entre elles. Si donc elles forment un ensemble sans unité, ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas un sentiment suffisant de leurs ressemblances ; c’est qu’elles ne sont pas organisées.
Ces divers exemples sont donc des variétés d’une même espèce ; dans tous ces cas, si la division du travail ne produit pas la solidarité, c’est que les relations des organes ne sont pas réglementées ; c’est qu’elles sont dans un état d’anomie.
Mais d’où vient cet état ?
Puisque un corps de règles est la forme définie que prennent avec le temps les rapports qui s’établissent spontanément entre les fonctions sociales, on peut dire a priori que l’état d’anomie est impossible partout où les organes solidaires sont en contact suffisant et suffisamment prolongé. En effet, étant contigus, ils sont aisément avertis en chaque circonstance du besoin qu’ils ont les uns des autres et ont par conséquent un sentiment vif et continu de leur mutuelle dépendance. Comme, pour la même raison, les échanges se font entre eux facilement, ils se font aussi fréquemment ; étant réguliers, ils se régularisent d’eux-mêmes et le temps achève peu à peu l’œuvre de consolidation. Enfin, parce que les moindres réactions peuvent être ressenties de part et d’autre, les règles qui se forment ainsi en portent l’empreinte, c’est-à-dire qu’elles prévoient et fixent jusque dans le détail les conditions de l’équilibre. Mais si, au contraire, quelque milieu opaque est interposé, il n’y a plus que les excitations d’une certaine intensité qui peuvent se communiquer d’un organe à l’autre. Les relations étant rares ne se répètent pas assez pour se déterminer ; c’est à chaque fois nouvelle de nouveaux tâtonnements. Les lignes de passage suivies par les ondes de mouvement ne peuvent pas se creuser parce que ces ondes elles-mêmes sont trop intermittentes. Du moins, si quelques règles parviennent cependant à se constituer, elles seront générales et vagues ; car, dans ces conditions, il n’y a que les contours les plus généraux des phénomènes qui puissent se fixer. Il en sera de même si la contiguïté, tout en étant suffisante, est trop récente ou a trop peu duré.
Très généralement, cette condition se trouve réalisée par la force des choses. Car une fonction ne peut se partager entre deux ou plusieurs parties d’un organisme que si celles-ci sont plus ou moins contiguës. De plus, une fois que le travail est divisé, comme elles ont besoin les unes des autres, elles tendent naturellement à diminuer la distance qui les sépare. C’est pourquoi, à mesure qu’on s’élève dans l’échelle animale, on voit les organes se rapprocher et, comme dit M. Spencer, s’introduire dans les interstices les uns des autres. Mais un concours de circonstances exceptionnelles peut faire qu’il en soit autrement.
C’est ce qui se produit dans les cas qui nous occupent. Tant que le type segmentaire est fortement marqué, il y a à peu près autant de marchés économiques que de segments différents ; par conséquent, chacun d’eux est très limité. Les producteurs, étant très près des consommateurs, peuvent se rendre facilement compte de l’étendue des besoins à satisfaire. L’équilibre s’établit donc sans peine et la production se règle d’elle-même. Au contraire, à mesure que le type organisé se développe, la fusion des divers segments les uns dans les autres entraîne celle des marchés en un marché unique, qui embrasse à peu près toute la société. Il s’étend même au delà et tend à devenir universel ; car les frontières qui séparent les peuples s’abaissent en même temps que celles qui séparaient les segments de chacun d’eux. Il en résulte que chaque industrie produit pour des consommateurs qui sont dispersés sur toute la surface du pays ou même du monde entier. Le contact n’est donc plus suffisant. Le producteur ne peut plus embrasser le marché du regard, ni même par la pensée ; il ne peut plus s’en représenter les limites, puisqu’il est pour ainsi dire illimité. Par suite, la production manque de frein et de règle ; elle ne peut que tâtonner au hasard et, au cours de ces tâtonnements, il est inévitable que la mesure soit dépassée, tantôt dans un sens et tantôt dans l’autre. De là ces crises qui troublent périodiquement les fonctions économiques. L’accroissement de ces crises locales et restreintes que sont les faillites est vraisemblablement un effet de cette même cause.
Àmesure que le marché s’étend, la grande industrie apparaît. Or, elle a pour effet de transformer les relations des patrons et des ouvriers. Une plus grande fatigue du système nerveux jointe à l’influence contagieuse des grandes agglomérations accroît les besoins de ces derniers. Le travail à la machine remplace celui de l’homme ; le travail à la manufacture celui du petit atelier. L’ouvrier est enrégimenté, enlevé pour toute la journée à sa famille ; il vit toujours plus séparé de celui qui l’emploie, etc. Ces conditions nouvelles de la vie industrielle réclament naturellement une organisation nouvelle ; mais comme ces transformations se sont accomplies avec une extrême rapidité, les intérêts en conflits n’ont pas encore eu le temps de s’équilibrer.
Enfin, ce qui explique que les sciences morales et sociales sont dans l’état que nous avons dit, c’est qu’elles ont été les dernières à entrer dans le cercle des sciences positives. Ce n’est guère en effet que depuis un siècle que ce nouveau champ de phénomènes s’est ouvert à l’investigation scientifique. Les savants s’y sont installés, les uns ici, les autres là, suivant leurs goûts naturels. Dispersés sur cette vaste surface, ils sont restés jusqu’à présent trop éloignés les uns des autres pour sentir tous les liens qui les unissent. Mais, par cela seul qu’ils pousseront leurs recherches toujours plus loin de leurs points de départ, ils finiront nécessairement par s’atteindre et, par conséquent, par prendre conscience de leur solidarité. L’unité de la science se formera ainsi d’elle-même ; non pas l’unité abstraite d’une formule, d’ailleurs trop exiguë pour la multitude des choses qu’elle devrait embrasser, mais l’unité vivante d’un tout organique. Pour que la science soit une, il n’est pas nécessaire qu’elle tienne tout entière dans le champ de regard d’une seule et même conscience, — ce qui d’ailleurs est impossible, — mais il suffit que tous ceux qui la cultivent sentent qu’ils collaborent à une même œuvre.
Ce qui précède ôte tout fondement à un des plus graves reproches qu’on ait faits à la division du travail.
On l’a souvent accusée de diminuer l’individu en le réduisant au rôle de machine. Et en effet, s’il ne sait pas où tendent ces opérations qu’on réclame de lui, s’il ne les rattache à aucun but, il ne peut plus s’en acquitter que par routine. Tous les jours, il répète les mêmes mouvements avec une régularité monotone, mais sans s’y intéresser ni les comprendre. Ce n’est plus la cellule vivante d’un organisme vivant, qui vibre sans cesse au contact des cellules voisines, qui agit sur elles et répond à son tour à leur action, s’étend, se contracte, se plie et se transforme suivant les besoins et les circonstances ; ce n’est plus qu’un rouage inerte, qu’une force extérieure met en branle et qui se meut toujours dans le même sens et de la même façon. Évidemment, de quelque manière qu’on se représente l’idéal moral, on ne peut rester indifférent à un pareil avilissement de la nature humaine. Si la morale a pour but le perfectionnement individuel, elle ne peut permettre qu’on ruine à ce point l’individu, et, si elle a pour fin la société, elle ne peut laisser se tarir la source même de la vie sociale ; car le mal ne menace pas seulement les fonctions économiques, mais toutes les fonctions sociales, si élevées soient-elles. « Si, dit A. Comte, l’on a souvent justement déploré dans l’ordre matériel l’ouvrier exclusivement occupé pendant sa vie entière à la fabrication de manches de couteaux ou de têtes d’épingles, la saine philosophie ne doit pas, au fond, faire moins regretter dans l’ordre intellectuel l’emploi exclusif et continu du cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au classement de quelques insectes : l’effet moral, en l’un et l’autre cas, est malheureusement fort analogue. »
On a parfois proposé comme remède de donner aux travailleurs, à côté de leurs connaissances techniques et spéciales, une instruction générale. Mais, à supposer qu’on puisse ainsi racheter quelques-uns des mauvais effets attribués à la division du travail, ce n’est pas un moyen de les prévenir. La division du travail ne change pas de nature parce qu’on la fait précéder d’une culture générale. Sans doute, il est bon que le travailleur soit en état de s’intéresser aux choses de l’art, de la littérature, etc. ; mais il n’en reste pas moins mauvais qu’il ait été tout le jour traité comme une machine. Qui ne voit d’ailleurs que ces deux existences sont trop opposées pour être conciliables et pouvoir être menées de front par le même homme ! Si l’on prend l’habitude des vastes horizons, des vues d’ensemble, des belles généralités, on ne se laisse plus confiner sans impatience dans les limites étroites d’une tâche spéciale. Un tel remède ne rendrait donc la spécialisation inoffensive qu’en la rendant intolérable et, par conséquent, plus ou moins impossible.
Ce qui lève la contradiction, c’est que, contrairement à ce qu’on a dit, la division du travail ne produit pas ces conséquences en vertu d’une nécessité de sa nature, mais seulement dans des circonstances exceptionnelles et anormales. Pour qu’elle puisse se développer sans avoir sur la conscience humaine une aussi désastreuse influence, il n’est pas nécessaire de la tempérer par son contraire ; il faut et il suffit qu’elle soit elle-même, que rien ne vienne du dehors la dénaturer. Car, normalement, le jeu de chaque fonction spéciale exige que l’individu ne s’y enferme pas étroitement, mais se tienne en rapports constants avec les fonctions voisines, prenne conscience de leurs besoins, des changements qui y surviennent, etc. La division du travail suppose que le travailleur, bien loin de rester courbé sur sa tâche, ne perd pas de vue ses collaborateurs immédiats, agit sur eux et reçoit leur action. Ce n’est donc pas une machine qui répète des mouvements dont il n’aperçoit pas la direction ; mais il sait qu’ils tendent quelque part, vers un but qu’il conçoit plus ou moins distinctement. Il sent qu’il sert à quelque chose. Pour cela, il n’est pas nécessaire qu’il embrasse de bien vastes portions de l’horizon social ; il suffit qu’il en aperçoive assez pour comprendre que ses actions ont une fin en dehors d’elles-mêmes. Dés lors, si spéciale, si uniforme que puisse être son activité, c’est celle d’un être intelligent, car elle a un sens et il le sait. Les économistes n’auraient pas laissé dans l’ombre ce caractère essentiel de la division du travail et, par suite, ne l’auraient pas exposée à ce reproche immérité, s’ils ne l’avaient réduite à n’être qu’un moyen d’accroître le rendement des forces sociales, s’ils avaient vu qu’elle est avant tout une source de solidarité.