‹ DebussyChapitre 1 sur 15 · CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

POUR juger Debussy et pour l’entendre, il faut toujours prendre sa musique en fonction de l’harmonie. Que de vaines disputes on se fût épargnées si les musiciens laissaient les sourds discuter entre eux et refusaient de leur répondre : par malheur, la plupart des musiciens sont sourds plus qu’à demi : le mal le plus répandu est assurément la surdité ; et personne ne se croit infirme parce que tout le monde chante dans les cours.

En Debussy, un sens admirable de la nature nourrit le sens harmonique. Il est poète en musique autant qu’on le puisse être. Les œuvres qu’il voulait écrire n’en donnent pas une moindre idée que celles qu’il a écrites. Il lui fallait un texte, où il pût verser toute cette vie passionnée qui est le propre de la réalité musicale. À lui seul, Debussy a été pour la musique ce que les grands poètes du dernier siècle à son couchant furent pour notre poésie ; mais il le fut à un degré supérieur, du fait que la musique est une langue universelle. La réussite parfaite est, d’ailleurs, le trait le plus visible de son art. Que ce soit un drame ou une petite pièce pour le clavier, toute œuvre de notre Debussy est un monde achevé, d’une perfection presque unique. Je ne vois ce caractère qu’aux deux chefs-d’œuvre de Wagner et aux innombrables effusions de Bach, source intarissable de la beauté sonore. À la vérité, les maîtres du clavecin ont eu de cette perfection, dans une sphère de divertissement et de pensée légère : leur mesure, leur charme et leur grâce ne se sont pourtant exercés que dans les sentiments moyens. Par un prodige singulier, Debussy les a mis dans les passions les plus profondes, et quelquefois même, sans qu’on pût s’en douter, dans ces mouvements du cœur qui touchent aux sommets de la pensée. Par là, rien n’est plus original que Debussy et rien n’est si imprévu. C’est l’originalité intime d’un art qui fait l’unité des œuvres. On ne saurait en discerner les éléments un à un : l’analyse les dissout en même temps qu’elle les sépare. Pour Debussy, l’harmonie enveloppe tout : elle est son âme naturelle ; et voilà vraiment une forme, au plein du mot : elle fait la vie et la constitue. Le calcul de l’art se laisse oublier. Cette musique paraît soudain une révélation de la nature, aussi enchantée qu’une fontaine fleurie dans les bois ou une roseraie. Il n’est pas absurde, au contraire, de concevoir une symphonie de Beethoven douée d’une harmonie moins monotone, d’une palette plus colorée et d’un orchestre plus sensible.

Debussy écoute la nature d’une oreille confidente. De tout ce qu’elle offre à ses yeux, à son tact, à son imagination, il fait de l’harmonie ; il prête une conscience musicale à ce qui n’a point de conscience. Il est le faune et la naïade, le rêve de la lune sur les marbres et la mélancolie des terrasses ; le poète du vent et de l’écume, de la mer et des eaux, de tout ce qui est vapeur, fluide et nuages. Il saisit le soleil et le rythme des rayons. Toutes les eaux lui parlent, et la pluie même, qui rafraîchit les pleurs du matin, au sortir de l’insomnie et de la noire chambre, où le malade a compté dans l’angoisse les heures lentes de la nuit. Tout objet lui est sentiment et sa musique est une peinture de l’émotion par l’émotion : la subtile magie des accords en est l’instrument ; et la nuance, le moyen dont il possède tous les secrets en tout-puissant alchimiste. La nuance est la fée de Debussy. La nuance est la variation dans la profondeur et dans le sentiment. La variation n’est souvent que la matière musicale : la nuance est de l’esprit.

Page 1