DEUXIÈME CHAPITRE
Àquoi donner la préférence dans Pelléas ? On ne sait qu’y vanter le plus : la force de l’expression, l’accent le plus intense ou la sobriété. Un art plus concis, il n’en est pas, surtout en musique. À dix reprises, Debussy insinue des idées qui pourraient donner lieu à d’admirables développements : il n’a même pas la peine de s’en défendre, il passe aussitôt. Et qu’on n’aille pas croire qu’il ignore la beauté d’une pensée musicale ou la richesse d’un thème : il les connaît mieux que personne. Mais Debussy a horreur de toute rhétorique : il la bannit du drame avec autant de rigueur que Verlaine de la rêverie. Tout ce qui déborde dans Beethoven est ici contenu jusqu’à l’étouffement. La discipline est intérieure encore plus que la forme. Un goût exquis l’impose. Pour Debussy, un seul accent doit tout dire ; une seule harmonie doit peindre la nuance. Le reste est superflu. Ce qui n’est plus nécessaire est redondant. La répétition est bien morte : enfin, l’âge de la reprise est révolu. Seul, l’essentiel suffit. Et, d’ailleurs, l’essentiel devrait seul nous suffire. Telle est la sincérité d’un art vraiment sensuel : il fait connaître le prix de la vraie sensation, profonde et délicate, forte et délicieuse. Ainsi Pelléas est une des quatre ou cinq œuvres durables que la musique ait produites au théâtre, avec Parsifal, Tristan et les Noces de Figaro ; Boris Godounov y touche, sans être d’une beauté assez égale. Entre toutes ces grandes perles, Pelléas est la plus une, avec Tristan. Pas une note de trop et pas une ne manque. Parsifal est de bien loin la plus haute et la plus belle. L’extrême séduction de Pelléas est de nous tant ressembler, d’être si près de nous : nous frémissons ainsi, nous rêvons de la sorte. Et tous ces petits jeunes gens, avec leurs danses, leurs bonds, leurs sauts et leurs bruits de nègres nous font lever les épaules, qui s’imaginent que les amants sont des terriers qui trottent dans un bar, et le dernier mot de l’homme un petit chien jappant qui fait le beau.
La grandeur de Pelléas se cache sous l’exacte mesure, et la sobriété voile la puissance. On n’a jamais moins cherché l’effet. Jamais on ne mit tant de réserve à être plus tragique. Une telle discrétion donne à la tragédie un charme de pudeur irrésistible. Toute musique paraît emphatique près de celle-là. Il y a je ne sais quoi d’attique et de racinien dans ce style. La scène du petit Yniold avec son père, celle du quatrième acte entre Golaud et Mélisande, sont l’expression la plus pénétrante à la fois et la plus farouche de la jalousie : la fureur, les accès de frénésie, la double cruauté du jaloux envers lui-même et à l’égard de sa victime, les spasmes charnels du soupçon et les convulsions de la certitude, il faut se rappeler Roxane et Othello pour trouver rien qui les égale. Tant de vigueur dans la passion ne nuit point à la délicatesse du sentiment. Les traits en abondent : les scènes d’amour, la grave compassion du roi Arkel, toute la fin d’une mélancolie si douce et si profonde, sont d’un accent inimitable : phrases adorables, pareilles à des confidences, aux sillons de sages sanglots, à la trace de longues larmes sur du cristal, musique étonnante qui semble l’émotion de l’idée dans la gaine transparente du mot : phrases adorables enfin d’être si justes et pourtant si générales que l’inflexion en paraît être la voix naturelle du sentiment.
La sensibilité de l’ardent Debussy est surtout artistique et amoureuse. Comme le chat se câline à la main qu’il flatte, Debussy se caresse l’âme à la volupté qu’il évoque : nul n’y est plus savant ni plus habile : il arrive alors que la volupté même le cède à l’impression d’une chasteté si voluptueuse que toute autre volupté s’efface devant celle du sentiment. Triomphe d’amour, si je ne m’abuse, douceur qui les rend toutes grossières. Et le même Debussy connaît le mystère de la vie : il en a une idée qui jamais ne le quitte ; il y porte une gravité sereine, qui n’est pas dupe, une tristesse infinie. Laissons dire les nigauds qui se vantent d’avoir inventé la joie. En art, la joie est tout bonnement un haut état d’amour, que la pensée domine, voire dans l’excessive douleur. La beauté pacifie tout. La contemplation d’amour est la plus pure allégresse, et la seule. Pour l’ordinaire, être gai, c’est probablement manquer d’âme, et d’imagination surtout. Nos joyeux gamins ne s’en doutent pas. Leur vide fait leur superbe : le grelot sonne où il n’y a rien. Ils parlent de leur santé : ils feraient mieux d’avouer qu’ils n’ont pas fini de se sucer le pouce et qu’ils y trouvent des délices qui ne nous contentent plus.
Perçant et fin, le goût de la France a tout transformé en Debussy. Ce que Moussorgski indique, Debussy l’achève. Ce qui est profondeur de passion personnelle dans Wagner est caractère dans Pelléas, et pur objet. Autant qu’il peut y en avoir une dans un art si intérieur, Pelléas est l’œuvre la plus objective de la musique.