QUINZIÈME CHAPITRE
ON ne doit pas rester sur l’image désolée que la maladie nous lègue d’un grand artiste lorsqu’elle le précipite, avant le temps, sur les sables du royaume immense. Pour l’artiste, la maladie est le seul ennemi trop impitoyable et trop sûr de vaincre : il peut tenir tête à tous, mais il ne saurait prévaloir contre cette perpétuelle trahison. Comme elle fait honte à l’amant de soi-même, la maladie accable le poète et le dépouille de son privilège : quelle que soit l’œuvre, et si pessimiste qu’elle paraisse, l’œuvre d’art véritable est toujours une œuvre de la puissance : dans l’excès même du désespoir, elle est ainsi un fruit de la santé et de la joie, une offrande de la vie à la vie et presque un hymne. Il est juste, il est doux d’honorer le poète en effaçant les rides et les ténèbres de son front.
Je vois donc Debussy à la veille de Pelléas. Rien ne le distinguait, d’abord. Il n’était pas de haute taille. Ni plus robuste ni plus faible qu’un autre, il avait une certaine solidité d’aspect, quoique de complexion un peu molle. Bien en chair, quasi replet, toutes ses lignes étaient rondes ; la barbe soyeuse et sensuelle, les cheveux abondants et bouclés. Les traits ronds, la joue pleine : la raillerie apparente, la finesse cachée. C’était une figure ironique et charnelle, mélancolique et voluptueuse. Il était brun et ambré. Nerveux et maître de ses nerfs, mais non de ses émotions : elles devaient avoir en lui un long retentissement, et d’autant plus qu’il les avait moins laissé paraître. Il a connu, dans la retraite amoureuse et la douceur complice de la nuit, bien des heures ardentes.
L’ironie naturelle, comme l’inclination au plaisir ; une malice pleine d’esprit et l’aveu de toutes les gourmandises ; la flèche au coin des lèvres ; quelque nonchalance dans l’accent, quelque charme précieux dans les gestes ; une ardeur désabusée et savante ; une nature forte et sensible ; toujours du goût et beaucoup de simplicité sous une apparence parfois contraire. Debussy n’est pas plus homme du monde que bohème de Montmartre. Il a du chat et du solitaire. Tant de volupté visible sur cette figure n’y était pas brutale, si même elle pouvait avoir de la violence : jeune homme, il a dû passer de l’humeur timide aux aveux cyniques. Un fond de perpétuelle mélancolie a toujours un peu séparé Debussy des autres hommes, il me semble. La forme de son crâne marque beaucoup d’entêtement de pensée.
Le front était bien celui qu’on trouve aux grands ouvriers du nombre, maîtres du rythme, suprêmes artisans de l’harmonie ; il poussait en avant sa bosse ronde, cette saillie convexe qui s’oppose au miroir courbe des poètes. Et les géomètres, virtuoses du nombre, ont aussi de ces nœuds bombés au-dessus des sourcils. À qui l’observait mieux, le regard de Claude Achille disait surtout l’homme qui sort de l’ordinaire, encore plus que le musicien. Ces beaux yeux caressants et moqueurs, tristes et chargés de langueur, chauds et pensifs, n’était-ce pas ces yeux de femme accomplie et souveraine, qu’ont parfois les artistes comme s’ils avaient été femmes avant d’être ce qu’ils sont, dans une autre vie ? Le regard, d’ailleurs, pouvait prendre une pesanteur étrange, une extrême attention, regard de poète à la française, qui analyse jusque dans la rêverie et qui ne cesse pas de comprendre.
Debussy ne se livrait pas, d’abord. Plus d’un trait donnait le change sur l’art et sur la personne. On eût dit d’un peintre ou d’un poète autant que d’un musicien. Il a lui-même égaré l’opinion des critiques. À juger ses œuvres sur les titres, il est peintre et cherche à l’être : images, esquisses, estampes, arabesques, masques, en blanc et noir, son plaisir apparent est de peindre en musique et sa réputation s’est faite sur ce faux semblant. Sa physionomie y a prêté, et la mode, qui ne fut jamais tant aux peintres que depuis un quart de siècle. Rien de fatal ni de violent, on ne peut être plus loin de Beethoven ou de Berlioz, ni l’air d’un aigle en cage et qui s’indigne, ni l’allure d’un inspiré. Point d’éclairs en redingote, ni ce front démesuré que la calvitie dévaste si heureusement afin que les idolâtres y installent le siège du génie, ni ce nez d’oiseau de proie qui a tant fait pour ravir les moutons.
Quoiqu’il ne fût pas du Midi le moins du monde, et que rien n’en soit si peu que sa musique, Debussy n’était pas sans ressembler à quelques hommes de Provence ou même à certains Italiens. Il aimait d’ailleurs l’Italie. Il se faisait de Pelléas à Rome à peu près la même idée que Wagner de Tristan au Brésil. Il avait comme eux cet air averti, qui est la patine des siècles sur les visages d’homme et qui leur vient d’être policés depuis plus longtemps que les autres, sans y avoir perdu la neuve ardeur des sensations. Personne enfin ne fut moins barbare ; et il avait bien le droit de tourner le dos, avec dédain, aux vertus même de la barbarie.
Par sa finesse et sa perfection, un tel artiste devait tromper sur sa force, et sur la richesse de son esprit par les dons voluptueux de sa nature. Outre qu’on n’a rien compris d’abord à son chant, toute musique nouvelle étant le scandale de la sensibilité et presque une offense aux communes oreilles, les sots, qui sont toujours moralistes pour être sots sans risques, ont flairé beaucoup de vice dans cet homme comme dans son œuvre. Nous en sommes toujours là que la volupté passe pour un crime, et pour un péché le don d’être plus sensible que les autres, qui est le don même de goûter la vie.
Si menacé de la perdre, nul ne l’a sentie avec plus d’ivresse mélancolique ni plus d’intelligence que notre Debussy. Il y a mis toute la poésie d’une âme éprise et qui regrette tous ses plaisirs, tant elle les sait prendre, tant elle y trouve de délices. Sa musique est une longue dilection. Il a été le plus musicien des Français et le plus français des musiciens. Peu de musiques ont eu autant de beauté que la sienne, et toujours musicale. Il a vécu et pensé dans l’harmonie. La musique n’a pas eu de voix plus rare que Debussy, et il en reste un des plus chers ornements.
fin
Sonate pour Violoncelle : l’admirable premier temps ; le Lento paragraphe 9 du troisième. Sans doute les deux Sonates n’ont pas la plénitude sublime de Bach dans les siennes et dans ses Concertos. Mais elles seules y peuvent être comparées depuis Mozart et Beethoven.