‹ DebussyChapitre 14 sur 15 · QUATORZIÈME CHAPITRE

QUATORZIÈME CHAPITRE

Àquelque douze ou quinze ans d’intervalle, je le rencontrai deux fois. La dernière, il était près de sa fin. Il payait de sa personne dans un concert de charité où l’on donnait de ses œuvres. La guerre l’a révélé passionnément de son pays, et, plus que Français, enraciné à son Île-de-France. Il venait d’être fort malade et on l’avait dit perdu : il l’était. Peu de temps après, il allait retomber dans le mal qui l’a tué. Je fus frappé, non point tant de sa maigreur ou de sa ruine que de son air absent et de sa lassitude grave. Il avait la couleur de la cire fondue et de la cendre. Ses yeux ne rendaient pas la flamme de la fièvre, mais le reflet lourd des étangs. Il n’y avait même pas d’amertume dans son sourire ténébreux : il y perçait plutôt un ennui de souffrir, et ces roseaux de l’angoisse qui coupent la rive rêveuse d’une mare, un soir d’automne, dans la paix qui ment. Sa main, qui était ronde, souple, potelée, un peu forte, épiscopale, pesait à son bras ; son bras, à son épaule ; sa tête, à tout son corps ; et, à cette tête, la vie, l’unique, l’adorable et si cruelle vie. Quelques personnes, s’entretenant de lui, affectaient la confiance et le trouvaient en meilleure santé qu’elles ne s’y fussent attendues. Cependant, comme il venait de s’asseoir, il regarda les auditeurs, d’un œil lent, sous la paupière rapide, à la façon de ceux qui veulent voir sans être vus et qui dérobent par-dessous ce que leur regard semble ne toucher directement qu’à demi. Il était dévoré de pudeur, comme peut l’être l’artiste, dans le dégoût et presque la honte de souffrir. On a prétendu même qu’il a laissé croître son mal en le dissimulant. Les plus voluptueux sont parfois les plus jaloux de voiler leur chair ; surtout si elle est meurtrie. L’esprit y participe : la pudeur ombrageuse, le goût de la volupté et le souci de la perfection dans l’art ne se séparent guère. Ainsi Debussy nous a privés de toutes ses esquisses et même de fragments admirables : il a détruit tout ce qu’il n’a pas achevé ; il n’a rien voulu laisser que d’accompli.

Dans ces yeux qui fuyaient la rencontre, j’ai reconnu l’ironie désespérée qui est si naturelle à ceux qui vont quitter la vie pour ceux qu’ils y laissent. Entre eux, il est déjà un tel abîme. Ce jour-là, Debussy, quoi qu’on pût supposer ou qu’il pût espérer pour lui-même, a fait ses adieux. Il savait qu’il ne mettrait plus, en public, sur le clavier ses mains magiciennes. Car, interprétant ses propres œuvres, il ne touchait pas l’étrange instrument aux doubles palettes d’ébène et d’ivoire : il l’enchantait. Le jeu de Debussy était une incantation, la musique la plus immatérielle et la plus nuancée qu’on ait jamais ouïe. Il ne réalisait pas la sonorité en pianiste, même pas en musicien, mais en poète. Il prit aussi congé de l’orchestre, et de son pouvoir sur le beau peuple des sons, et de la joie qui naît de la douleur même quand l’œuvre d’art contente un peu le désir de l’artiste. Et sans doute, en s’inclinant avec lenteur, il fit mystérieusement son adieu à la vie.

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