XII
Neuf mois ont passé sur cette lugubre histoire, et Paris, qu’elle a passionné pendant huit jours, Paris l’a presque oubliée.
Un crime chasse l’autre de la mémoire des hommes, et cette année les crimes ont surabondé.
Ceux qui n’aboutissent pas à la cour d’assises ont moins de retentissement que ceux qui envoient les coupables mourir de mort violente sur la place de la Roquette.
Quand les assassins se font justice eux-mêmes, c’est comme un drame, émouvant au début, qui n’aurait pas de cinquième acte.
Le gros public n’est pas content, mais les connaisseurs y prennent souvent plus d’intérêt qu’à une pièce machinée suivant les règles. Ils apprécient l’imprévu des situations et l’originalité des personnages.
On ne rencontre pas souvent des types comme ce forban, revêtu de la peau d’un seigneur russe assassiné par lui, recrutant à Paris des sujets pour le harem d’un pacha turc, ni comme ce Caritidès, échappé de la bande de Marathon, décapitant sa femme d’un seul coup de yatagan, à deux kilomètres de la place de la Concorde.
Et depuis les temps légendaires où un mari féroce fit manger à Gabrielle de Vergy, son épouse infidèle, le cœur du page qu’elle aimait, on n’avait jamais vu pousser la vengeance conjugale jusqu’à jeter aux pieds d’un amant la tête coupée de sa maîtresse.
Mais, comme toutes choses, les tragédies de la vie parisienne ont leurs destinées, et ce ne sont pas toujours les plus étranges ni les plus corsées qui font le plus de bruit.
Celle de la rue Berton a été jouée trop vite, et les acteurs n’étaient pas assez répandus dans le monde pour qu’elle fît grand bruit.
La tête n’a fait que paraître et disparaître à la Morgue. Les amateurs de ce genre de spectacle ont à peine eu le temps de l’y voir. Et les journaux ne faisaient que commencer à s’occuper de la mystérieuse affaire de Passy quand on apprit que tout était fini.
La police est discrète par état, et les intéressés se sont bien gardés de dire ce qu’ils savaient.
De sorte que bien des gens en sont encore à croire que la scène du bal, chez Vitrac, n’était qu’une farce d’atelier.
Elle a laissé des traces plus profondes et des souvenirs plus durables à ceux qui y furent mêlés.
Vitrac y a perdu la femme qu’il a le plus aimée, et il a été longtemps à se remettre de ce coup ; mais il y a gagné d’être débarrassé d’une liaison indigne de lui et de pouvoir se consacrer entièrement à l’art.
Vanda a fait quelques tentatives pour rentrer en grâce, mais Vitrac a tenu bon, et pour y couper court, après le Salon, où son nouveau tableau a eu un grand succès, il est allé passer quelques mois en Italie.
Il y est encore, et il y restera tout l’hiver.
Il a pu, avant de partir, servir de témoin à son cher élève Jean Dangalas, qui a épousé à la mairie et à l’église Augustine Bernier.
Le père Cordouan, hélas ! n’a pas eu la joie de conduire sa petite-fille à l’autel ; mais la mère du marié était là, toute fière de sa bru qu’elle a hébergée pendant un mois avant la noce et dont elle a pu apprécier toutes les qualités.
Cette union a transfiguré Tire-Lire. Il a oublié le chemin des cafés et des brasseries. Il a un atelier à lui. Il travaille sérieusement, et comme il a toujours eu du talent, il ne lui manque plus rien pour devenir un maître.
Il adore sa petite femme, qui le lui rend bien, et il est complètement heureux.
Une amourette ébauchée dans la rue l’a conduit finalement au bonheur conjugal.
Tout chemin mène à Rome.
Pour Jonville et pour Hélène, les choses ont marché moins vite. Ils s’y attendaient bien tous les deux. On ne marie pas aisément un fils de famille avec une étrangère dépourvue non seulement de fortune, mais de toute espèce de parents.
Jonville avait pu caser l’orpheline dans une maison respectable où l’on reçoit des pensionnaires de choix ; mais rien que pour informer sa mère de la situation où il s’était mis, le pauvre Julien avait dû affronter de gros orages.
Mme de Jonville s’était empressée de déclarer que jamais, de son consentement, son fils n’épouserait une aventurière.
Elle appliquait, sans hésiter, cette qualification à la pauvre Hélène, qui ne la méritait pas.
Hélène avait eu beaucoup d’aventures, mais elle ne les avait pas cherchées, et ses aventures n’étaient que des malheurs.
C’est ce qu’il s’agissait de prouver jusqu’à l’évidence à une douairière qui n’entendait pas raillerie sur le chapitre des alliances, et encore moins sur le chapitre des mœurs.
Et ces preuves de vertu étaient encore plus difficiles à faire que des preuves de noblesse. Julien, si épris qu’il fût, n’était pas homme à en venir aux sommations respectueuses, qui ne le sont guère.
Il s’est résigné à attendre, sans cesser de chercher à Smyrne et à Vienne des renseignements positifs sur l’origine et sur les antécédents de la fiancée de son choix.
Il utilise, pour se les procurer, sa situation d’attaché aux affaires étrangères. Il est en correspondance suivie avec des camarades de l’ambassade de France en Autriche et avec notre consul général à Smyrne.
Il est parvenu à établir que le beau-frère Caritidès était un scélérat qui a indignement trompé la mère d’Irène et d’Hélène, filles toutes les deux, non pas d’un colonel russe, comme l’affirmait l’infâme Borodino, mais d’un honnête banquier levantin, ruiné par la guerre de 1877.
Sur la vie que la prétendue nièce du prétendu boyard a menée avant d’arriver à Paris, l’enquête n’a rien révélé qui lui fût défavorable, mais ce résultat ne satisfait pas encore Mme de Jonville, qui voudrait autre chose que des certificats négatifs, comme s’il était possible de faire attester par acte authentique l’irréprochabilité de la conduite d’une jeune fille.
Les choses en sont là, et Julien va être obligé de recourir à d’autres moyens. Il espère trouver une alliée en la personne d’une amie de sa mère. Cette amie est en relation avec les dames qui ont pris Hélène en pension ; elle a vu Hélène chez elles, et elle est assez disposée à plaider sa cause.
Mme de Jonville n’a presque pas quitté son fils, depuis qu’elle est tombée brusquement chez lui. Elle y a passé l’été, au lieu de le passer dans ses terres de Normandie. Elle tient bon, mais elle commence à s’apercevoir que Julien sèche sur pied et à se dire qu’on meurt quelquefois d’un amour contrarié.
Julien n’a même plus, pour se consoler des rigueurs maternelles, la réconfortante compagnie de Cavaroc.
Le capitaine est brillamment sorti de l’École de guerre, et il a dû quitter Paris pour aller tenir garnison à Toulouse.
Avant son départ, il n’a pas détourné son ami d’épouser Hélène. Il ne l’y a pas poussé non plus. Il est resté neutre, estimant qu’il y a dans la vie des situations où un homme ne peut et ne doit prendre conseil de personne.
Peut-être n’a-t-il pas tort. Jonville ne lui en veut pas de s’être abstenu et regrette chaque jour son absence.
Cavaroc est un sceptique, et Cavaroc n’est pas un saint. Il n’a plus jamais parlé de Vanda, et Jonville ne l’a jamais revue dans l’appartement de l’avenue de Lamotte-Picquet ; mais le capitaine n’a pas oublié le chemin de la rue Condorcet, et l’ancienne poseuse lui en a su gré.
Après tout, elle n’a nui à personne, elle n’a trompé que Vitrac, et le capitaine la prend pour ce qu’elle vaut.
Elle a du reste quitté le monde et le quartier des ateliers de peinture pour s’enrôler carrément dans le régiment des irrégulières de profession, mais elle a toujours un faible pour les militaires.
On l’a vue cet été à Toulouse, après les grandes manœuvres, et l’on peut supposer qu’elle n’y est pas venue pour concourir aux Jeux Floraux, où l’on distribue des églantines d’argent.
Elle préfère les galons d’or qui cerclent le képi d’un jeune capitaine.
Loin, bien loin de la ville de Clémence Isaure, la pauvre Hélène apprend le français, qu’elle parle maintenant très bien, et elle attend tristement que son sort se décide.
Si Mme de Jonville cède aux prières de son fils, ce drame noir finira, comme une comédie de Scribe, par un, et même par deux mariages.
Ainsi va le monde.
FIN.