XI
Pendant que se décidaient le sort des assassins d’Irène et le sort de leurs deux plus touchantes victimes, Hélène et Augustine, Paul Vitrac broyait du noir dans son atelier.
Il s’y était réfugié en sortant du Palais de justice, d’où le juge d’instruction l’avait renvoyé sans l’entendre, et il n’en avait pas bougé.
Il y attendait les événements, et s’il se condamnait ainsi à l’inaction, ce n’était pas qu’il se désintéressât des suites de la lugubre affaire à laquelle la fatalité l’avait mêlé.
Il souhaitait ardemment que le mystère s’éclaircît et que la mort d’Irène fût vengée.
Mais il était vraiment dans une situation difficile et singulière. Le drame avait commencé dans son atelier, et depuis cette affreuse scène tout s’était fait, pour ainsi dire, en dehors de lui.
Sommairement interrogé le jour même, il n’avait plus rien su, ni rien vu, car la courte séance au pavillon du jardin de la rue Berton ne lui avait rien appris. Et comme il n’avait revu après ni Jonville, ni Cavaroc, ni Vanda, ni Tire-Lire, il en était toujours au même point.
Il croyait Borodino et sa nièce arrêtés, et il ignorait presque l’existence d’Augustine, dont la disparition avait amené tant d’incidents.
M. Grisaille avait bien parlé devant lui d’une jeune modiste que M. Borodino retenait de force, et aussi de Dangalas, dit Tire-Lire, qui était venu réclamer cette jeune fille, mais Vitrac ne devinait pas pourquoi son élève s’intéressait à elle, ni comment il l’avait connue.
Le lendemain de cette soirée décisive où la pauvre Hélène avait trouvé asile chez Jonville, et pendant que Tire-Lire courait après le bateau qui emportait Augustine Bernier, Vitrac, confiné chez lui depuis la veille, se demandait ce qu’il allait faire pour se procurer des nouvelles, et il avait passé la journée à délibérer sans prendre de résolution, lorsque son domestique vint lui dire que le capitaine Cavaroc demandait à le voir.
On croira sans peine que Vitrac ne fit pas de difficulté pour l’admettre. Le capitaine, évidemment, ne venait pas lui faire une visite de politesse ; le capitaine allait le renseigner tout au moins sur son ami Jonville, qu’il avait laissé l’avant-veille au coin de son feu et qui ne lui avait pas caché les sentiments que lui inspirait la nièce du comte Borodino.
Il s’empressa de recevoir Cavaroc, et il fit bien, car, de renseignements, Cavaroc en avait les mains pleines.
— Cher monsieur, commença le capitaine, j’aurais dû me présenter chez vous dès ce matin, mais mieux vaut tard que jamais, et du reste, ce matin, je n’aurais pu vous apprendre que le commencement d’une aventure arrivée à une personne qui… une personne que vous connaissez beaucoup.
Cavaroc avait cherché une périphrase avant de la nommer, mais il fallait bien en venir là, et il reprit :
— À Mme Vanda.
Vitrac eut un geste de désappointement, presque d’impatience.
— Cette femme ne m’intéresse plus, dit-il brusquement.
— Vrai ?… bien vrai ?… demanda le capitaine.
— Je vous donne ma parole d’honneur que je ne la reverrai pas.
— Alors, me voilà tout à fait à l’aise pour vous parler d’elle. On l’a arrêtée cette nuit.
— Ah ! je savais bien qu’elle avait été la complice de l’assassin d’Irène ! s’écria Vitrac. Notre ami Jonville aussi le savait, et il n’a pas voulu me le dire quand je suis allé le voir… vous y étiez.
— Je suis arrivé au moment où vous partiez. Et je vous jure que Jonville ne savait rien. Je sors de chez lui, et il a été très étonné de ce que je lui ai appris… aussi étonné que vous allez l’être.
— Parlez, je vous en supplie !
— C’est assez délicat, ce que j’ai à vous apprendre, et je vous prie de croire qu’en toute autre occasion je me tairais ; mais au point où en sont les choses et après ce que vous venez de me dire, je puis bien vous informer que vous n’étiez pas seul dans les bonnes grâces de Mme Vanda.
— Elle avait un amant ? Que m’importe ! Elle m’était devenue tout à fait indifférente, et j’allais quitter Paris pour rompre avec elle.
— Et vous aviez raison. Mais vous n’avez jamais su qui était cet amant.
Vitrac haussa les épaules pour exprimer qu’il tenait fort peu à le savoir.
— Cet amant, c’était le mari de la charmante femme dont on a jeté la tête dans votre atelier.
Je m’empresse d’ajouter que Vanda l’ignorait. Elle avait pris cet homme pour son argent… vous voyez que je ne déguise rien.
Elle en a été bien punie.
— Pas assez ! dit Vitrac, pâle d’émotion et d’indignation. On l’a arrêtée… j’espère bien qu’on la condamnera.
— Je ne crois pas. Laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé.
Et, carrément, le capitaine entama le récit de son expédition nocturne, à partir du moment où il avait trouvé Vanda établie dans le fumoir de son appartement de l’avenue de Lamotte-Picquet.
Il remonta même, incidemment, jusqu’à la première visite de la dame, un jour qu’il avait Jonville à déjeuner.
Et il ne s’arrêta qu’après avoir dit comment M. Grisaille avait emmené Vanda au dépôt de la préfecture ; M. Grisaille, que Vitrac connaissait pour l’avoir vu chez Borodino, le jour de la séance interrompue.
— Elle y est… qu’elle y reste ! s’écria Vitrac.
— Mais non, elle n’y est plus. Le juge d’instruction l’a longuement interrogée aujourd’hui, et il vient de la faire mettre en liberté. Sa conviction est faite, à ce magistrat. Vanda n’est pour rien dans le crime, et les renseignements qu’elle a donnés sur le mari de la victime aideront la police à retrouver ce coquin.
— Puis-je vous demander comment vous êtes si bien informé ?
— Je viens d’être appelé devant ce juge, qui est un très galant homme et qui m’a mis au courant des suites de l’affaire. La justice est fixée maintenant sur le rôle qu’a joué chacune des personnes qui y ont été mêlées, même indirectement, et je puis vous affirmer que vous ne serez pas inquiété, ni moi non plus, ni notre ami Jonville. Quant aux assassins, j’ai bien peur qu’ils n’échappent.
— Les assassins ? Ils sont donc plusieurs ?
— Deux, sans compter peut-être les domestiques de Borodino, qui ont dû les aider. Le crime a été commis par le mari d’Irène, un Grec nommé Caritidès, un ancien bandit, aidé par ce faux comte qui est un ancien forban.
On vient d’en découvrir de belles sur ce prétendu boyard.
L’ambassade de Russie, qui avait d’abord fourni sur lui d’assez bons renseignements, a avisé ce matin le juge d’instruction que ces renseignements se rapportaient au véritable Borodino, lequel, voyageant dans les mers de Grèce, il y a une trentaine d’années, aurait été assassiné par un pirate qui aurait pris ses papiers et se serait fait passer pour lui. On n’en a pas encore la preuve positive, mais c’est infiniment probable.
Et c’est tout à fait l’histoire fameuse de Pierre Coignard, continua Cavaroc, de ce forçat qui entra dans la peau du comte de Sainte-Hélène et, en cette qualité, devint colonel sous la Restauration. Il fut découvert et il finit au bagne. Je souhaite que cette canaille de Borodino finisse sur la place de la Roquette avec son digne associé, mais je ne l’espère guère.
— Alors, on les a laissés fuir ?
— La police est arrivée, comme les carabiniers de l’opérette d’Offenbach… trop tard. La maison de la rue Berton était vide quand on est venu aujourd’hui chercher, pour le coffrer, Borodino, qu’on avait eu le tort de laisser rentrer chez lui hier après l’interrogatoire. Il a décampé cette nuit avec toute sa smala, et l’on suppose qu’il aura été rejoindre son complice Caritidès. Le diable, c’est qu’on ne sait pas quel chemin ils ont pris. On a télégraphié à toutes les gares-frontières, mais rien ne prouve qu’on les rattrapera.
— Et la nièce de ce misérable ? demanda tout à coup Vitrac.
— Elle n’est pas coupable, répondit vivement le capitaine. Et d’abord, ce n’est pas sa nièce… pas plus qu’elle n’est muette.
— Je m’en doutais…
— C’est une pauvre enfant qu’ils auraient tuée, comme ils ont tué sa sœur Irène.
— Sa sœur !… quoi ! c’était… Voilà donc l’explication de cette prodigieuse ressemblance !
— Oui… et cependant elles n’étaient pas jumelles. Hélène a quelques années de moins que…
— Est-ce qu’ils l’ont emmenée ?… Qu’est-elle devenue ?
— C’est encore un secret, répondit Cavaroc, après avoir un peu hésité.
C’était en effet encore un secret pour tout le monde, excepté pour le capitaine, que l’installation d’Hélène chez Julien de Jonville, et Cavaroc n’avait eu garde d’en dire un seul mot au juge d’instruction, encore moins au policier Grisaille et, bien entendu, à Vanda.
Un jour viendrait où l’on pourrait le dire sans inconvénient, lorsque l’innocence de la jeune fille serait complètement démontrée, et ce jour ne se ferait peut-être pas trop attendre, car M. Francastel inclinait à croire que cette enfant n’avait été qu’une victime, et que peut-être les coupables avaient trouvé moyen de la supprimer comme ils avaient supprimé sa malheureuse sœur.
Le capitaine, certes, ne se défiait pas de Vitrac, mais il ne pouvait pas prendre sur lui de le mettre dans la confidence, sans avoir préalablement consulté le principal intéressé, qui était Jonville, assez embarrassé déjà de la fausse situation où les événements l’avaient mis.
— Il me suffit de savoir qu’elle ne court aucun danger, dit Vitrac.
— Là-dessus, je puis vous rassurer, répondit Cavaroc. Elle n’est pas au pouvoir de ces coquins… et je crois être en mesure d’affirmer qu’on ne la soupçonne plus d’avoir été leur complice.
— Je suis très heureux d’apprendre qu’elle n’a rien à craindre… ni de la justice, ni des assassins de sa sœur. J’irai féliciter Jonville, qui, je crois, s’intéresse beaucoup à elle.
— Vous courez grand risque de ne pas le trouver chez lui, dit vivement le capitaine, qui pensait bien que cette visite pourrait mettre son ami dans l’embarras. Il vient d’être chargé d’un travail pressé qui le retiendra toute cette semaine au ministère.
— J’attendrai quelques jours ; je serais désolé de le déranger.
— Moi-même, cher monsieur, je suis en ce moment accablé de besogne, comme le sous-lieutenant d’une chanson qui avait pour refrain : « Drinn ! drinn ! » et qu’on chantait encore quand j’étais au collège. Depuis la mi-carême, je ne fais que manquer mes cours de l’École de guerre, et si je continuais, je finirais par sortir bon dernier. Je tenais à vous informer immédiatement de ce qui vient de se passer ; maintenant, permettez-moi de prendre congé de vous.
J’espère que vous ne m’en voulez pas de vous avoir renseigné sur…
— Sur une créature que j’ai eu le tort d’associer à ma vie. Je vous en remercie, monsieur, et je ne pense déjà plus à elle. Je n’oublierai jamais la pauvre morte, mais je ne veux plus penser qu’à sa sœur qui est vivante et qui sera sans doute plus heureuse qu’elle.
Vous n’avez pas entendu parler, au Palais, de cette autre jeune fille que mon élève, ce grand fou de Dangalas, avait, paraît-il, prise sous sa protection et qu’il a bien mal protégée, puisqu’elle a disparu, elle aussi ?
— J’avoue que je ne me suis pas beaucoup préoccupé d’elle. J’ai cru voir que le juge et le policier supposaient que Borodino avait dû lui faire un mauvais parti. Il n’a pas été question devant moi de votre élève, et j’imagine qu’on ne songe guère à lui. Entre nous, c’est ce qui pouvait lui arriver de plus heureux.
Au revoir, cher monsieur, conclut Cavaroc en serrant cordialement la main de Vitrac, qui le reconduisit jusqu’au haut de l’escalier, comme il avait fait pour Borodino, le jour où ce scélérat était venu place Pigalle avec sa prétendue nièce, qu’il avait laissée dans sa voiture.
Vitrac se retrouva seul, et il put réfléchir aux nouvelles très imprévues que venait de lui donner le capitaine. Elles l’avaient ému, mais non pas affligé. Vanda maintenant lui faisait horreur. Il regrettait qu’on l’eût relâchée, et il était bien déterminé à ne jamais la revoir. En même temps, il était très content d’avoir appris que la justice le laisserait en repos. Il ne pouvait pas rendre la vie à la décapitée, et il ne dépendait pas de lui de venger sa mort. Il ne lui restait qu’à partir pour Venise, où il retrouverait le calme qu’il avait perdu.
Il se reprit alors à penser à ce brave Dangalas, qui lui était si dévoué et qu’il avait plusieurs fois refusé de recevoir. Il entrevoyait que ces refus avaient contribué à amener les complications fâcheuses où il se débattait depuis la nuit du bal. S’il avait revu Tire-Lire avant la visite du comte Borodino, Vitrac n’aurait probablement pas consenti à faire le portrait de la nièce, et les choses auraient pu tourner tout autrement. Mais ce n’était pas seulement dans son intérêt personnel qu’il regrettait de lui avoir fermé sa porte et qu’il désirait maintenant le rencontrer. Il était sincèrement attaché à son élève, et il commençait à craindre qu’il ne lui fût arrivé malheur.
En supposant le contraire, Dangalas, découragé à force de trouver porte close, pouvait fort bien ne plus revenir sonner à la porte de l’hôtel de la place Pigalle.
Vitrac résolut de se mettre à sa recherche et s’habilla pour sortir, avec la ferme intention de ne pas rentrer sans avoir eu des nouvelles de son cher Tire-Lire, dût-il courir après lui toute la soirée et toute la nuit.
Il n’espérait pas le rencontrer à son domicile de la rue Fromentin, où Tire-Lire ne séjournait guère que pour dormir, quand il ne découchait pas ; mais il comptait explorer tous les cafés, caboulots, cabarets et brasseries du quartier, où Dangalas ne manquait guère de se montrer tous les jours.
Cavaroc était venu tard ; il était déjà l’heure de dîner, et Vitrac était décidé à ne pas dîner chez lui. Mais il ne savait où aller s’attabler pour trouver son homme, qui mangeait volontiers dans les arrière-cabinets des marchands de vin, et pas toujours chez le même.
Il y avait bien la brasserie des Martyrs, où il prenait assez souvent son absinthe.
Vitrac s’y transporta et ne l’y aperçut point.
L’établissement était plein d’artistes auxquels il aurait pu demander des nouvelles de son élève, mais il n’était pas disposé à entrer en conversation et peut-être en explications avec des peintres en herbe qu’il connaissait fort peu.
Il s’en alla donc dîner au Faisan doré, un restaurant qui est tout à côté de la brasserie, et il y dîna longuement, sachant bien que plus tard il se mettrait en quête de Tire-Lire, plus il aurait de chances de le trouver quelque part, Tire-Lire étant un déterminé noctambule.
Il était près de dix heures lorsque Vitrac remonta la rue des Martyrs pour commencer son inspection des buvettes plus ou moins artistiques et littéraires qui foisonnent au pied de la butte Montmartre.
Il commença par le Chat noir, — à tout seigneur, tout honneur, — au risque d’y rencontrer Vanda qui s’y montrait souvent.
Elle n’y vint pas ce soir-là. Il n’y vit que des journalistes qui lui firent fête, car il était déjà célèbre, et les journaux avaient aidé à sa renommée ; mais il eut beau causer avec eux, Tire-Lire ne parut pas.
Il poussa ensuite jusqu’à la rue Fontaine, où est située la brasserie des Incohérents, ornée de fresques galantes et hantée par des poètes incompris et par des demoiselles sans importance.
Point de Tire-Lire, quoique Tire-Lire fût un habitué de l’établissement.
Vitrac finit par se replier vers la place Pigalle, où il inspecta successivement les deux cafés à la mode de l’endroit : la Nouvelle-Athènes et le légendaire Rat mort.
Il n’aperçut nulle part la tête ébouriffée de son cher élève Dangalas, et il renonça enfin à le rejoindre.
Il aurait pu courir ainsi de cabaret en cabaret jusqu’à l’aurore, et il se sentait las.
Après tout, il ne tenait pas absolument à le voir ce soir-là, et, pour s’éviter la peine de recommencer le lendemain, il n’avait qu’à lui écrire. Le rapin, même en admettant qu’il fût fâché, arriverait à l’appel du maître.
Vitrac se décida donc à rentrer chez lui. Il était à quinze pas de son hôtel, puisqu’il venait de passer devant le Rat mort, et il n’avait qu’à suivre le trottoir.
Il ne fut pas médiocrement surpris de voir un fiacre s’arrêter à sa porte.
Qui pouvait venir le voir à cette heure ? Il n’était pas loin de minuit. L’idée lui vint que c’était peut-être Vanda, et il s’arrêta court.
La perspective d’une entrevue avec son ancienne ne lui souriait nullement, et en n’avançant pas il espérait l’éviter.
Son valet de chambre viendrait au coup de sonnette et répondrait qu’il était sorti. Vitrac lui avait donné l’ordre de ne recevoir personne. Assurément il ne laisserait pas monter Vanda.
Il attendit donc et il regarda de loin.
La portière du fiacre s’ouvrit lentement et resta ouverte près d’une minute sans que personne se montrât.
Ce ne fut pas une femme qui descendit.
Un homme prit pied sur le trottoir et resta le haut du corps penché dans l’intérieur de la voiture, de sorte que Vitrac ne voyait que le bout de ses jambes.
Évidemment cet homme parlait à quelqu’un qui était venu avec lui et qui ne paraissait pas pressé de sortir du fiacre.
Le colloque se prolongea, mais enfin il cessa, et quand le causeur se redressa, Vitrac reconnut aussitôt Jean Dangalas. Ce n’était pas la peine de tant courir après lui pour le trouver enfin à sa porte !
De son côté, Dangalas reconnut Vitrac et vint à lui, sans même prendre le temps de refermer la portière.
— Te voilà donc enfin ! lui dit le maître. Je l’ai assez cherché, ce soir. Mais d’où sors-tu, bon Dieu ?… tu es dans un état !
La tenue de Tire-Lire laissait en effet à désirer. Il était sans chapeau et sans cravate ; son pantalon, crotté jusqu’au genou, semblait avoir été plongé et tordu dans un baquet à lessive.
— Je sors de la rivière, dit le rapin d’une voix enrouée. Mais il ne s’agit pas de ça. Je ne suis pas seul.
— Je le vois bien. Avec qui donc es-tu ?
— Avec ma future.
Vitrac crut qu’il était devenu fou ; mais Tire-Lire reprit :
— Vous n’êtes pas sans savoir que cette canaille de Borodino avait enfermé une jeune fille et que je suis allé la réclamer rue Berton ?
— Hier, on a parlé devant moi de cette histoire, mais…
— Eh bien, je viens de la délivrer, cette jeune fille.
— Où çà ?… à Passy ?
— Non… sur la Seine, au-dessous de Poissy, sur un bateau où cette canaille de Borodino l’avait emprisonnée. J’ai dû me mettre à l’eau pour arriver jusqu’à elle…
— Et lui ?…
— Borodino ?… il était sur un autre bateau… à vapeur, celui-là… Quand il s’est vu pris, il a mis le feu à des barils de poudre qu’il avait à bord et il s’est fait sauter avec tous les gredins qui le servaient. Vous ne le pleurerez pas, hein ?
— Oh ! non…
— Malheureusement, le grand-père d’Augustine a sauté avec lui.
— Augustine, c’est cette modiste que tu avais conduite rue Berton ?
— Et que j’espère épouser bientôt… oui, maître. Elle n’a plus personne au monde qui s’intéresse à elle… mais je suis là, moi.
— Et sérieusement tu veux te marier avec elle ?
— Très sérieusement. Et elle ne dit pas non. Nous nous sommes mis d’accord en revenant de Poissy par le chemin de fer. Il n’y a qu’une chose qui nous embarrasse. On ne se marie pas comme ça, au pied levé, quand c’est pour de bon… il faut un tas de formalités, et, en attendant que nous les ayons remplies, elle ne sait où aller loger. Elle ne veut plus rentrer dans l’appartement où elle demeurait avec son grand-père, et je ne peux pas décemment la prendre chez moi…
— Et tu n’as rien trouvé de mieux que de me l’amener ? s’écria Vitrac.
— Non, maître… ce n’est pas cela…
— C’est bien elle qui est dans ce fiacre ?
— Oui… mais je n’ai jamais pensé à vous demander de lui donner l’hospitalité… ni elle non plus, la pauvre petite…
— Alors, pourquoi es-tu venu ici ?
— Parce qu’il y a un moyen de tout arranger, si vous voulez m’y aider. J’ai ma mère. Elle n’est pas grandement logée, mais elle a bien une chambre pour sa future belle-fille.
— C’est vrai. Je n’y avais pas songé. Tu n’as rien de mieux à faire que de la conduire chez ta mère… et il me semble que passer par la place Pigalle, ce n’est pas le chemin…
— Je le sais bien… mais voilà ! si je tombe chez elle, ce soir, avec Augustine, la bonne femme me fermera la porte au nez. Elle me demandera pour qui je la prends, et j’aurai beau lui raconter mon histoire, sans lui dire autre chose que la vraie vérité, elle ne voudra jamais me croire.
— Ça, c’est très possible, répondit Vitrac ; mais que veux-tu que j’y fasse ?
— Tout, maître. Pour la bonne femme, vous êtes un dieu, et vos paroles sont des paroles d’Évangile. Tout ce que vous direz, elle le croira aveuglément, et tout ce que vous lui demanderez de faire, elle le fera.
— Eh bien, je la verrai demain.
— Demain !… il faudra donc que la pauvre enfant passe la nuit dans ce fiacre ?… Je viens de le prendre à la gare Saint-Lazare, et je vous avouerai franchement que je comptais sur vous pour le payer, car je n’ai plus le sou… J’ai été obligé d’emprunter au brigadier de la gendarmerie, à Poissy, de quoi prendre ma place et celle d’Augustine au chemin de fer… et si je gardais jusqu’à demain matin ce cocher sans le payer, il finirait par nous conduire au poste, ma future et moi.
Quoiqu’il n’eût pas le cœur à la joie, Vitrac ne put s’empêcher de rire et d’admirer la philosophie insouciante de ce garçon qui s’embarquait dans de pareilles aventures sans argent dans sa poche.
En même temps, Vitrac se disait qu’il ne pouvait guère refuser le service que lui demandait son élève préféré.
— Tu as eu de la chance de me rencontrer, dit-il. Je vais t’accompagner, et je payerai ce que tu devras à cet homme. Mais j’ai bien peur que nous ne fassions une course inutile. Ta mère doit être couchée.
— Elle se lèvera pour m’ouvrir, quand je lui aurai crié que vous êtes là.
— Je le souhaite. Maintenant, présente-moi à ta future.
— Venez, maître !
Tire-Lire s’approcha du fiacre, et, par la portière restée ouverte, il appela Augustine, qui ne répondit pas.
Elle s’était évanouie de fatigue et de froid.
Vitrac, accouru aux cris de Dangalas, la prit en pitié et dit à ce grand fou qui perdait la tête :
— Elle mourrait en route si tu la conduisais chez ta mère. Je vais t’aider à la porter. Elle passera la nuit dans ma maison. Demain, nous aviserons.
Dangalas tenait déjà l’enfant dans ses bras. Elle ne pesait guère, et il l’enleva comme une plume, pendant que Vitrac sonnait.
Son valet de chambre, qui l’attendait, ne tarda pas à ouvrir, et deux minutes après Augustine était étendue sur un divan, dans l’atelier du peintre.
Elle ne tarda guère à revenir à elle, et son premier mot fut : « Où suis-je ? »
Ses yeux étonnés disaient qu’elle se croyait encore dans quelque chambre close, à la merci de Borodino.
— Vous êtes chez un ami, lui dit doucement Vitrac.
— Chez mon cher maître, appuya Dangalas, qui, pendant le voyage qu’il venait de faire avec elle, lui avait longuement parlé de Vitrac et de l’appui qu’il attendait de lui.
Àce moment, le domestique, que Vitrac, en passant, avait chargé de payer le fiacre, remonta précipitamment pour annoncer que le capitaine Cavaroc était dans l’atelier avec une dame.
Vitrac, stupéfait, courut à sa rencontre et le trouva sur le palier, tenant par la main une jeune fille qu’il reconnut aussitôt.
— Vous me demandiez tantôt ce qu’elle était devenue, dit Cavaroc sans le moindre préambule. Je vous l’amène. Elle s’était réfugiée chez notre ami Julien, qui avait pu la loger dans l’appartement que Mme de Jonville, sa mère, occupe quand elle vient à Paris. Or elle arrive à minuit, Mme de Jonville, et son fils n’a été informé de son arrivée que ce soir, à onze heures. Il ne savait où donner de la tête. C’est moi qui ai eu l’idée de recourir à vous pour vous prier d’héberger sous votre toit, jusqu’à demain, Mlle Hélène. Nous l’avons consultée, et elle a consenti. Vous ne refuserez pas de rendre ce service à ce cher Julien.
Vitrac ne demandait pas mieux, mais la place était occupée, et il était fort embarrassé pour expliquer son cas au capitaine. Il fit la seule chose qu’il pût faire : il ouvrit toute grande la porte de son atelier, et prenant Hélène par la main, il la conduisit à Augustine, qui faillit s’évanouir derechef en voyant cette jeune fille, image vivante de la morte.
Cavaroc ne connaissait pas la modiste, mais il connaissait de vue Tire-Lire, et il comprit tout de suite.
Tire-Lire comprit aussi, presque aussitôt.
Hélène et Augustine y mirent plus de temps, mais elles avaient assez entendu parler l’une de l’autre pour se deviner réciproquement, et la Grecque se jeta au coude la Parisienne, qui l’embrassa de bon cœur.
Le capitaine contemplait ce tableau touchant et souriait sous sa moustache.
— Mon cher, dit-il à Vitrac, voilà un dénouement auquel vous n’aviez pas songé, ni moi non plus. Vous devriez faire graver en lettres d’or sur la porte de votre hôtel : « Au rendez-vous des victimes de Borodino. »
Il était en pleine possession de son sang-froid, le beau capitaine, le seul des personnages présents que ce drame n’intéressât pas personnellement. Les autres n’étaient pas encore revenus de leur surprise et de leur émotion, et Tire-Lire lui-même, qui aimait pourtant à rire, Tire-Lire ne releva pas la plaisanterie de Cavaroc.
Ils n’étaient pas au bout de leurs étonnements.
Le valet de chambre apparut de nouveau pour annoncer deux messieurs qui le suivaient de près et que personne n’attendait : M. Francastel et l’inévitable Grisaille.
On croira sans peine que leur entrée fit sensation.
Augustine Bernier, qui ne les avait jamais vus, ne se troubla point à leur aspect ; mais Hélène, qui se souvenait de l’exhibition de la tête de sa sœur, Hélène recula jusqu’au fond de l’atelier quand elle aperçut le juge d’instruction.
Vitrac et Dangalas n’étaient pas rassurés. Cavaroc commençait à redouter une explication nouvelle qui l’aurait compromis à propos de son histoire avec Vanda.
M. Francastel ne tarda guère à les tirer d’inquiétude.
— Messieurs, dit-il doucement, je m’attendais à trouver chez M. Vitrac, M. Dangalas et la jeune fille qu’il a sauvée. Je viens de recevoir de Poissy un rapport qui m’apprend que M. Dangalas a annoncé l’intention de l’amener ici…
— Je l’ai dit au brigadier de la gendarmerie, murmura Tire-Lire.
— Le rapport est de lui, et si j’ai tenu à vous voir dès ce soir, c’est pour vous féliciter de votre courageuse conduite.
Quant à vous, monsieur, ajouta le magistrat en s’adressant à Cavaroc qu’il ne connaissait pas, vous êtes sans doute un ami de M. Vitrac.
— Monsieur est l’officier qui, la nuit dernière, était rue Condorcet, dit Grisaille.
— Je ne m’en cache pas, interrompit le capitaine, et je puis vous expliquer comment Mlle Hélène se trouve ici. C’est avec moi qu’elle y est venue, avec moi qui, l’ayant rencontrée l’autre soir sur le quai d’Orsay, l’ai conduite chez mon ami, M. Julien de Jonville, attaché au ministère des affaires étrangères. Vous veniez de l’interroger, elle, au Palais de justice, dans votre cabinet. J’ai eu le tort de ne pas vous informer de ce qu’elle était devenue, mais je ne voulais pas mettre en cause M. de Jonville. J’attendais, et lui aussi, que l’affaire de ce faux Russe fût éclaircie.
— Elle l’est, monsieur, dit le magistrat. Nous savons tous et nous ne doutons plus de la parfaite innocence de la pauvre enfant qu’il faisait passer pour sa nièce.
Elle parle, n’est-ce pas ?
— Allemand et grec, parfaitement. Et quand il vous plaira de connaître son histoire, elle vous la racontera, comme elle nous l’a racontée à Jonville, et à moi.
— Je serai très heureux de l’entendre quand elle saura le français.
C’était dire clairement que la justice ne s’occuperait plus d’elle, et Cavaroc se promit de ne pas perdre de temps pour apporter cette bonne nouvelle à Julien.
Hélène, un peu remise de sa frayeur, était revenue s’asseoir près d’Augustine, et les deux jeunes filles échangeaient des regards sympathiques, faute de pouvoir échanger des confidences, puisqu’elles ne parlaient pas la même langue.
— Maintenant, monsieur Dangalas, reprit le juge, c’est à vous que je demande de me dire clairement et sincèrement comment vous avez pu retrouver cet assassin qui avait su échapper aux agents.
— C’est le hasard qui a tout fait, répondit modestement Tire-Lire ; ou plutôt c’est une lettre que Mlle Bernier a pu lancer sur le quai, qu’un passant a eu la charité de mettre à la poste et que son malheureux grand-père a reçue. Je suis allé avec lui à Passy, et pendant que vous cherchiez, dans la maison de la rue Berton, Borodino qui n’y était plus, un pêcheur que nous avons rencontré sur la berge nous a renseignés. Il nous a même guidés jusqu’à Poissy… et vous savez le reste, puisque vous avez reçu le rapport du brigadier.
— Oui. Et ce brave pêcheur est resté à Poissy.
— Je voulais le ramener. Il a préféré s’établir pour deux ou trois jours dans une auberge où je l’ai recommandé.
— C’est bien cela. Vous savez sans doute que le petit nègre qui gardait mademoiselle et qui a sauté dans la Seine a été arrêté au moment où il abordait ?
— On me l’a dit. Je ne l’ai pas vu.
— Mais on ne vous a pas dit qu’il a parlé et qu’il parlera encore. Nous savons déjà par lui que son maître avait un complice qui a péri aussi, que ce scélérat avait été pirate et qu’il avait enlevé mademoiselle pour l’emmener en Turquie, où il devait la vendre à un pacha. Le misérable faisait depuis longtemps ce joli commerce qui prospère encore, quoi qu’on en dise, dans les États du Sultan, et qu’il espérait exercer à Paris. Heureusement, il a eu la fin qu’il méritait, et j’ai le plaisir d’annoncer à ceux et à celles qui m’écoutent en ce moment que l’instruction dont j’ai été chargé est définitivement close.
Tous les visages s’éclaircirent, même celui d’Hélène qui ne comprenait pas, mais qui devinait.
— Que de grâces je vous dois, monsieur ! s’écria Vitrac.
— Je n’ai fait que mon devoir en ne brusquant rien. J’ai évité ainsi des arrestations inutiles.
Maintenant, messieurs, ce n’est plus le magistrat qui va vous demander de lui répondre, c’est l’homme.
— Le galant homme, rectifia courtoisement Vitrac.
— Puis-je savoir ce que vous comptez faire pour les deux jeunes filles que vous avez tirées des griffes de ce Borodino ? Je m’intéresse beaucoup à elles, et si elles avaient besoin d’appui, je me mettrais volontiers à votre disposition pour obtenir qu’on assurât leur existence. J’ai de nombreuses relations et je suis membre très actif de deux sociétés de bienfaisance.
— Je me charge de mademoiselle Augustine, interrompit Tire-Lire ; elle veut bien m’accepter pour mari, et je l’épouserai dès que nous aurons rempli les formalités qu’on exige.
— Et mon ami Jonville se charge de Mlle Hélène, dit Cavaroc. Je n’ose pas affirmer que le mariage sera célébré dans les délais de rigueur. Jonville a sa mère, et je crois bien qu’elle se fera prier pour accorder son consentement. Elle demandera à réfléchir et à prendre des renseignements. Jonville attendra. Et, en attendant, Mlle Hélène ne refusera pas d’entrer au couvent et d’y rester jusqu’au jour où elle se mariera. Elle y était, à Vienne, en Autriche, quand Borodino l’en a tirée pour la faire venir à Paris.
— Tout le monde se mariera, excepté moi, conclut gaiement le capitaine.
— Excepté vous et moi, dit à demi-voix Vitrac.
Le juge, qui avait entendu, n’eut pas la cruauté de lui parler de Vanda. L’allusion eût été du plus mauvais goût, car il savait par Grisaille ce qui s’était passé la veille au numéro 49 de la rue Condorcet, et il tenait pour une franche coquine cette poseuse pervertie.
Il regrettait d’avoir été obligé de la remettre en liberté, mais il n’avait pas pu faire autrement ; car, après les explications données par Cavaroc à M. Grisaille, il n’existait plus contre elle aucune charge sérieuse. La lettre de l’affreux Caritidès suffisait à prouver qu’elle n’était pour rien dans l’assassinat d’Irène, et cette lettre, le chef de la sûreté l’avait montrée au juge, qui avait pu constater que la main qui l’avait écrite avait écrit aussi la dénonciation adressée au préfet de police.
Elle n’écrirait plus, cette main souillée du sang d’une femme, puisque l’assassin et ses complices étaient morts.
Hélène n’avait plus rien à redouter d’eux.
Justice était faite, et la mission de M. Francastel était terminée. Il lui restait à suivre de loin l’enquête ouverte à Poissy sur la catastrophe finale, et à interroger lui-même quelques témoins de la dernière heure, comme le père l’Asticot et surtout le négrillon sauvé des eaux, qui devait, sur son défunt maître, en savoir plus long qu’il n’en avait encore dit ; mais tous ceux et toutes celles qui se trouvaient réunis chez Vitrac étaient définitivement hors de cause.
M. Francastel se retira comblé de bénédictions, et Cavaroc marqua un bon point à Grisaille, qui s’était fort bien conduit avec lui chez Vanda.
Vitrac, Dangalas et le capitaine avaient trop de choses à se dire pour songer à se séparer. Il leur fallait aviser à installer pour la nuit les deux jeunes filles. Vitrac y parvint en leur cédant son appartement, et ces messieurs, après avoir pris congé d’elles, attendirent le jour en causant.
Deux d’entre eux connaissaient le troisième depuis huit jours à peine, puisque Cavaroc n’avait jamais vu Vitrac et son élève avant la nuit de la mi-carême ; mais ce sont les événements qui lient les hommes, et il leur semblait à tous qu’ils étaient déjà de vieux amis.
Chacun des trois fit son examen de conscience, et il se trouva que chacun avait quelque chose à se reprocher : Vitrac, son isolement volontaire ; Dangalas, certaines imprudences, et le capitaine, son abstention prolongée.
Ils ne pouvaient que se pardonner réciproquement leurs erreurs et se jurer amitié pour l’avenir.
Vitrac avait toujours été sympathique à Cavaroc, et le rapin plaisait beaucoup maintenant à l’officier, qui le trouvait naguère un peu trop débraillé pour en faire sa société.
Tire-Lire raconta ses aventures en détail, depuis la rencontre d’Augustine devant la Morgue jusqu’au sauvetage final de la chère enfant qu’il voulait épouser en justes noces, lui le coureur de caboulots et de bastringues.
Quoiqu’il eût toutes sortes de raisons pour être sérieux ce soir-là, Tire-Lire avait une façon de dire les choses qui finissait toujours par dérider ceux qui l’écoutaient.
Et, en dépit de tant de catastrophes, la nuit ne se passa pas tristement dans cet atelier, où la tête ensanglantée de la malheureuse Irène avait roulé sur le parquet.
Quand le jour vint, il fallut songer à caser définitivement les deux survivantes.
Tout s’était arrangé pour une nuit, mais le provisoire ne pouvait pas se perpétuer.
La maison d’un peintre n’est pas faite pour loger des jeunes filles, et il s’agissait de procurer à chacune des deux orphelines un asile convenable, en attendant que leur sort définitif se décidât.
Pour Augustine, l’asile était trouvé, ou du moins Dangalas comptait que la brave femme dont il était le fils ne refuserait pas de la recevoir et de l’héberger, sur la recommandation de Vitrac.
Il était plus difficile de caser Hélène, qui n’avait pour la patronner que l’amoureux Jonville et un capitaine de cuirassiers. On n’y réussirait qu’avec le temps, et c’était précisément le temps qui manquait.
Les trois alliés tinrent conseil et décidèrent, d’un commun accord, qu’ils commenceraient par conduire la modiste chez la mère Dangalas. On délibérerait ensuite avec Jonville, qui indiquerait peut-être un couvent ou un pensionnat où l’on consentirait à admettre la malheureuse Hélène.
Ils feraient tous les trois cette expédition à la recherche des refuges, et le capitaine proposa au dernier moment de faire d’une pierre deux coups, c’est-à-dire de passer par la place du Palais-Bourbon en allant rue d’Arcole, où demeurait la mère de Tire-Lire.
Ils n’entreraient pas chez Jonville, qui avait la sienne chez lui depuis la veille, mais on lui enverrait le concierge ; il s’empresserait de venir à l’appel de son ami Cavaroc, et l’on causerait sur le trottoir, devant la porte cochère du numéro 9.
Ces messieurs étaient plus embarrassés pour réveiller les deux jeunes filles, qui avaient passé la nuit dans la chambre de Vitrac.
Il n’y avait là que des hommes, car le peintre n’avait pas de camériste à son service, et les hommes n’entrent pas chez les demoiselles quand elles sont encore au lit.
Ils durent donc attendre qu’elles parussent, et vers huit heures, les deux victimes de Borodino arrivèrent dans l’atelier, en se tenant par la main, comme deux sœurs.
Unies par le malheur, elles s’aimaient déjà, et quoiqu’elles ne parlassent pas la même langue, elles en étaient arrivées à se comprendre.
Dangalas mit sa fiancée au courant du projet que ses trois protecteurs venaient d’arrêter sans la consulter, et elle déclara qu’elle était trop heureuse qu’ils voulussent bien l’accompagner.
Cavaroc se chargea d’expliquer à Hélène, en mauvais allemand, que ses amis la priaient de rester chez Vitrac jusqu’à leur retour, et il crut pouvoir lui promettre de ramener Jonville.
Il n’en fallait pas tant pour la décider, car la pauvre enfant bénissait ceux qui l’avaient sauvée et ne pouvait pas avoir d’autre volonté que la leur.
Il était neuf heures lorsqu’ils montèrent avec Augustine Bernier dans un fiacre à quatre places qui descendit la rue Pigalle et prit la rue de la Paix pour gagner le pont de la Concorde.
C’était le plus court chemin pour aller place du Palais-Bourbon.
La petite-fille du père Cordouan avait travaillé rue de la Paix, et en voyant le magasin de sa patronne, Augustine ne résista pas à l’envie de se mettre à la portière pour le regarder en passant.
Lucie Courtois, en négligé matinal, était justement sortie de sa boutique pour juger de l’effet d’un chapeau nouvellement exposé à sa vitrine.
Elle reconnut son ancienne ouvrière, et elle mit tant d’empressement à traverser le trottoir pour lui parler, que Dangalas tourna le bouton pour avertir le cocher d’arrêter.
Il avait une dent contre la marchande de modes, cet excellent Tire-Lire, et il n’était pas fâché de procurer à Augustine l’occasion de s’expliquer avec elle.
L’explication eut lieu à la portière ; mais depuis qu’elle avait comparu devant le juge d’instruction, Mme Courtois ne pensait plus que du bien d’Augustine, qu’elle avait si mal à propos soupçonnée et même accusée de s’être laissé enlever de bonne volonté.
Elle savait maintenant que le seigneur de la rue Berton n’était ni Russe ni comte, pas plus qu’il n’était le mari de la comtesse Irène, qui avait commandé le chapeau.
Menée rue Berton par M. Grisaille, elle avait reconnu le fameux landau et les deux chevaux qui avaient stationné devant son magasin la veille du crime.
En revoyant Augustine si bien accompagnée, la sceptique marchande n’osa pas trop l’interroger ; mais Vitrac, sachant qu’elle avait été mêlée à l’instruction, crut devoir la renseigner sommairement sur les aventures de la jeune fille, et surtout lui apprendre que ces aventures allaient se terminer par un mariage.
Sur quoi, Lucie Courtois se répandit en compliments et voulut absolument embrasser sur les deux joues son ancienne apprentie, qui dut se laisser faire.
La tournée commençait bien, et le capitaine fit remarquer à ses amis que c’était de bon augure pour la suite.
Place du Palais-Bourbon, les choses n’allèrent pas tout à fait de même.
En apprenant que son ami l’attendait à la porte, Jonville s’empressa d’arriver et ne fut pas peu surpris de le trouver en si nombreuse société.
Jonville connaissait peu Tire-Lire et pas du tout Augustine ; mais il connaissait beaucoup Vitrac, et ce fut Vitrac qui aida Cavaroc à le renseigner sur la situation présente d’Hélène, sans perdre de temps à lui raconter l’histoire de la modiste, qui ne l’aurait pas beaucoup intéressé.
Jonville remercia chaleureusement ses deux amis. Il ne leur cacha pas que sa mère était arrivée d’assez mauvaise humeur, et qu’il ne fallait pas songer pour le moment à l’intéresser au triste sort d’Hélène. La bonne dame semblait se douter de ce qui s’était passé chez son fils, car elle ne cessait d’interroger la vieille Monique, son ancienne femme de charge, qui avait fort à faire pour lui cacher la vérité.
Le temps seul pourrait vaincre la résistance que la douairière de Jonville ne manquerait pas d’opposer aux intentions matrimoniales de son fils, qui ne se flattait pas de réussir à la convaincre.
Il fallait donc que, sans perdre un seul jour, il s’occupât d’assurer à la malheureuse sœur de la décapitée une existence convenable, en attendant qu’il pût en faire sa femme, et avant tout qu’il la vît pour la rassurer mieux que le capitaine n’avait pu le faire.
Vitrac l’engagea à venir le plus tôt possible et lui offrit même de céder sa maison à la réfugiée, jusqu’à ce qu’il eût trouvé à la placer ailleurs.
Le fiacre se remit en route, et Vitrac s’abstint de confier à son élève qu’il n’était pas rassuré sur l’avenir de la pauvre Hélène. Il craignait de le décourager au moment où lui aussi allait demander à sa mère l’hospitalité pour une jeune abandonnée.
Dangalas, du reste, n’était pas inquiet du succès de la démarche qu’il allait tenter. Sa bonne femme de mère n’avait pas de quartiers de noblesse, mais elle avait du cœur à revendre, et le rapin ne doutait pas de l’attendrir.
Elle demeurait rue d’Arcole, au coin du quai aux Fleurs et en face du nouvel Hôtel-Dieu, au troisième étage d’une maison d’assez bonne apparence.
Cette fois, tout le monde descendit de voiture. Seulement, le capitaine déclara qu’il attendrait ses amis en fumant son cigare sur le quai.
Et, en vérité, le capitaine n’avait que faire chez la mère Dangalas, qu’il ne connaissait pas et qui allait être bien assez effarouchée en voyant son fils débarquer chez elle avec une jeune fille.
Il fut convenu qu’on se retrouverait sur le quai, après la visite.
Augustine n’était pas très rassurée, mais elle monta de bonne grâce les trois étages en s’appuyant sur le bras de Vitrac.
Son amoureux la précédait en éclaireur, et comme il enjambait les marches quatre à quatre, il arriva bien avant elle à la porte du logement occupé par la veuve, qui vint ouvrir elle-même, car elle n’avait personne pour la servir, et qui recula de surprise en le voyant.
— Bonjour, maman, lui dit Tire-Lire aussi tranquillement que s’il était venu la veille. Je t’amène de la compagnie.
— Quelle compagnie ? balbutia la bonne femme. Pour une fois que tu te souviens de moi, tu pourrais bien venir seul.
Elle changea de note quand elle aperçut Vitrac qui débouchait sur le palier avec la petite-fille du père Cordouan.
Vitrac, c’était son dieu. Elle savait que Jean lui devait d’être en passe de devenir un artiste sérieux, et l’honneur que le maître lui faisait pour la première fois la comblait.
— Vous ici, monsieur ! s’écria-t-elle aussi émue que si le président de la République lui eût rendu visite.
Elle n’osa pas lui demander ce que faisait là cette jolie enfant qui ne levait pas les yeux, et elle s’effaça pour les laisser entrer.
— Je te présente ma future, lui dit Jean, qui dédaignait les préambules. Tu rêvais de me marier. J’ai trouvé la femme qu’il me faut, et je viens avec elle te demander ton consentement.
Augustine ne savait où se fourrer, et il était temps que Vitrac prît la parole.
Il la prit et il parla fort bien. Il raconta toute l’histoire, et la mère de Tire-Lire l’écouta sans l’interrompre.
Quand il eut achevé en déclarant qu’il approuvait son élève, elle tendit sans dire un mot la main à l’orpheline, et l’attirant à elle doucement, elle l’embrassa sur le front.
Sur quoi, Jean saisit la bonne vieille par la tête et se mit à la manger de baisers, en criant :
— Je le savais bien, moi, que tu ne te ferais pas prier !
— Remercie M. Vitrac, murmura la maman tout en rajustant son bonnet, fort dérangé par les furieuses accolades du rapin qui lui devait le jour.
— Tout à l’heure, quand il t’aura expliqué ce que j’attends de toi.
Vitrac, mis en demeure d’exposer le cas, s’en tira fort bien. Il démontra clairement et brièvement que la future femme de Jean ne pouvait demeurer que chez sa future belle-mère jusqu’au jour de la noce, puisque le seul parent qu’elle eût venait de quitter ce monde. Et pour dépeindre la cruelle situation de l’orpheline, il sut trouver des accents qui arrachèrent des larmes à la veuve Dangalas.
La cause d’Augustine était gagnée. Insister eût été une maladresse, et Vitrac n’avait plus qu’à se retirer. Dangalas ferait le reste. Dangalas n’avait plus besoin de lui, et Dangalas ne chercha point à le retenir.
Vitrac s’en alla donc, et en descendant l’escalier il ne put s’empêcher de comparer son sort à celui de ce garçon. Il n’espérait plus rien. Sa vie était à recommencer, et l’insouciant Tire-Lire avait du premier coup tiré un billet gagnant à la loterie du bonheur. Tire-Lire avait visé moins haut que son maître, et Tire-Lire avait atteint le but. Tout lui souriait, et Vitrac n’apercevait que des points noirs à l’horizon.
Il aurait pu envier aussi Cavaroc, qui venait de traverser sans accroc ce drame où d’autres avaient perdu le repos et compromis leur avenir.
Ce capitaine était cuirassé de toutes les façons, et les orages de l’existence n’avaient pas de prise sur lui.
En sortant de la maison où il laissait son élève et sa protégée, Vitrac trouva son nouvel ami fort occupé à examiner du haut du quai aux Fleurs les travaux de reconstruction du pont d’Arcole, et l’attention qu’il y apportait dénotait une parfaite liberté d’esprit.
Cavaroc s’enquit pourtant du résultat de la visite à maman Dangalas, et quand il le sut :
— Eh bien, dit-il philosophiquement, voilà qui prouve une fois de plus que la richesse et la noblesse ne font pas le bonheur. Si les aïeux de ce garçon avaient été aux croisades et si sa mère possédait une grande terre en Normandie, il se trouverait dans la même impasse que notre ami Jonville et il risquerait fort de ne jamais épouser son Augustine.
— C’est vrai, murmura Vitrac, et vous pourriez ajouter que mon élève est plus heureux que moi. Que n’ai-je vécu comme lui en bohème, au lieu de me passionner pour l’art et de m’éprendre follement d’une femme que je connaissais à peine ! Je n’aurais pas brisé ma vie.
— Vous n’en êtes pas là, mon cher. D’abord, l’art vous reste. Vous êtes déjà un maître. Vous serez un grand peintre. Et puis… à quelque chose malheur est bon. Vous étiez mal embarqué avec la dame de la rue Condorcet, et vous auriez peut-être eu de la peine à rompre une liaison qui pouvait vous mener loin. Vous voilà libre.
— Oui, Dieu merci ! et je vais en profiter pour quitter la France.
— Pas pour toujours, j’espère ?
— Non, mais pour six mois… pour un an… J’y reviendrai quand j’aurai oublié, et ce sera long.
Voulez-vous que je vous ramène chez vous ?
— Non, dit le capitaine ; j’éprouve le besoin de marcher.
— Et de dormir, je pense… après une nuit blanche.
— Pas du tout. D’ailleurs, j’ai mes cours de l’École de guerre, et je les ai assez souvent manqués depuis huit jours ; il faut que je rattrape le temps perdu. Donc, au revoir, mon cher Vitrac, et comptez sur moi comme sur un ami.
Ah ! un mot encore avant de nous séparer… Si vous étiez Jonville, épouseriez-vous Hélène ?
— Diable ! vous m’embarrassez beaucoup. Je ne suis pas Jonville, et dans ce cas-là l’intéressé est le seul juge compétent.
— Vous avez raison… mais s’il vous consultait ?
— Je me récuserais.
— C’est ce que je ferai, dit Cavaroc en prenant congé, par une cordiale poignée de main, du maître de la place Pigalle.
Vitrac le suivit longtemps des yeux. Il lui semblait qu’avec ce joyeux capitaine s’en allait cette philosophie qu’il prêchait si gaiement. Le vide s’était fait autour de lui. Il y avait comme un trou dans sa vie.
Après avoir envié le bonheur de ses amis, il enviait le sort des pauvres diables qui passaient, cherchant leur pain quotidien. À ceux-là il restait l’espérance qui console et qui soutient.
À Vitrac, il ne restait que de douloureux souvenirs et d’amers regrets, presque des remords, car sa liaison avec Irène avait été la cause première d’épouvantables catastrophes.
Et il souhaitait de mourir.
Mais il était écrit qu’il vivrait et que le travail, cette suprême ressource des affligés, le sauverait du désespoir.