‹ DécapitéeChapitre 2 sur 12 · II

II

La nuit porte conseil, affirme un proverbe qui ne se vérifie pas toujours.

Le lendemain de la fête accidentée à laquelle il avait assisté chez Vitrac, Jacques Cavaroc se réveilla très tard, après avoir dormi comme un loir, et quand il ouvrit l’œil, c’est tout au plus s’il se souvenait de ses aventures nocturnes.

Ce capitaine était ainsi fait que les événements les plus étranges ne troublaient pas longtemps sa philosophie ; non qu’il manquât de cœur, mais parce qu’il prenait la vie comme elle est, sans se forger de chimères : en quoi il différait sensiblement de son ami Jonville.

Cavaroc était ce qu’on appelle un homme pratique, très épris de son métier de soldat et comptant le reste pour peu de chose, quoiqu’il appréciât fort les distractions parisiennes. Il plaisait aux femmes et il avait eu des succès dans tous les mondes, mais il aurait quitté sans regret la plus aimée de ses maîtresses pour aller commander son escadron devant l’ennemi. Il était beaucoup trop jeune pour avoir fait la grande guerre de 1870, et s’il appelait de tous ses vœux la revanche, ce n’était pas seulement par patriotisme ; il la désirait pour le plaisir de se battre.

Il chassait de race, car il était le fils d’un colonel, tué à Gravelotte en chargeant les Prussiens à la tête d’un régiment de dragons. Il tenait à venger la glorieuse mort de son père, qui lui avait transmis, avec une fortune indépendante, un caractère bien trempé et une santé de fer. À son grand chagrin, ces précieux avantages ne lui avaient encore servi qu’à faire des conquêtes galantes, et il aspirait à des triomphes de meilleur aloi qu’il travaillait à mériter, car il suivait avec une assiduité exemplaire les exercices de l’École de guerre, et il y était fort bien noté.

Quand il vit, en se levant, qu’il était plus de midi, il se mit à pester contre Jonville. Il lui aurait volontiers pardonné de l’avoir entraîné à ce bal qui avait si mal fini, mais il ne se consolait pas d’avoir manqué le cours de tactique. Malheureusement, il n’était plus temps de réparer cette faute, et il se décida à s’habiller pour monter à cheval après déjeuner.

Il éprouvait le besoin de rafraîchir ses idées par une course aux allures vives, et il sonna son groom pour lui donner ses ordres. Car le capitaine avait un groom qu’il avait tiré d’une de ses métairies de l’Agenais, où il possédait une terre.

Ce serviteur gascon, aussi déluré qu’un gavroche parisien, était doué d’aptitudes variées. Il savait faire la cuisine et les commissions les plus délicates.

Assuré de passer encore au moins un an à Paris avant d’être appelé à rejoindre son corps dans une garnison de province, Cavaroc avait loué, au premier étage d’une jolie maison de l’avenue de Lamotte-Piquet, un grand appartement qu’il s’était plu à meubler très confortablement.

Il y recevait beaucoup ses camarades de l’armée et quelquefois d’élégantes amies qui ne craignaient pas de passer les ponts pour aller voir un bel officier.

Médard, le groom, s’entendait à merveille à empêcher les rencontres inopportunes, et, ce jour-là, il avait pris sur lui de consigner la porte de son maître, qui s’était couché à quatre heures du matin.

— Deux œufs et une côtelette… vivement ! commanda Cavaroc. Je sortirai tantôt. Je monterai Cerisette, la jument baie.

— Bien, mon capitaine. M. de Jonville est venu. Je lui ai dit que vous dormiez. Il doit revenir à midi.

— Alors, mets quatre œufs et deux côtelettes. Tu diras à mon ordonnance de seller aussi Santorin, l’alezan que j’ai acheté la semaine passée au Tattersall.

Médard était encore là quand Jonville entra. Jonville n’avait pas besoin de se faire annoncer chez Cavaroc, qui lui demanda sans autre préambule :

— Tu déjeunes, hein ?

— Merci ! j’ai déjeuné, répondit distraitement l’attaché.

Le groom comprit qu’il n’aurait qu’un couvert à mettre et s’en alla.

Dès qu’il fut parti, Jonville reprit vivement :

— Et les deux soupeurs ?… Tu n’étais plus là quand je suis descendu sur le boulevard…

— Ah ! oui… les soupeurs, répéta Cavaroc du ton d’un homme auquel on remet en mémoire une histoire ancienne.

— On dirait vraiment que tu as oublié les scènes de cette nuit !

— Ma foi ! tu fais bien de me les rappeler, car j’ai dormi huit heures par là-dessus ; je viens de me réveiller, et je ne suis pas encore très lucide. Mais je vais m’y remettre. Tu veux savoir ce que j’ai fait après l’avoir quitté au café Américain ? Assieds-toi là et allume un cigare. Je vais te conter ça en m’habillant.

Et le capitaine passa dans son cabinet de toilette, où il se mit à procéder aux ablutions préliminaires en laissant la porte ouverte.

Jonville, lui, n’avait pas fermé l’œil, et il était sur pied depuis l’aurore. Pâle, agité, nerveux, il ne comprenait rien à l’insouciance de Cavaroc, qui lui cria du fond de la pièce où il s’inondait d’eau froide :

— Mon récit ne sera pas long. Au moment où je débouchais sur le boulevard, les deux messieurs en question montaient dans un coupé qui ne payait pas de mine, quoique ce fût un coupé de maître. Je me suis dit : « Je les tiens ! » J’avais avisé un fiacre attelé d’un gris pommelé qui ne me paraissait pas trop rossard ; j’ai sauté dedans après avoir crié au cocher : « Un louis pour toi si tu suis ce coupé sans te laisser distancer ! » Il me répond : « Compris, bourgeois ! » et il fouaille son canasson. L’autre guimbarde roulait déjà, mais elle n’allait pas très vite, et j’espérais bien ne pas la perdre de vue ; elle filait vers la Madeleine, et je me disais : « Bon ! notre homme doit demeurer faubourg Saint-Honoré, avenue Marceau, ou place de l’Étoile… tous les étrangers riches habitant ces parages-là. » Et les deux drôles ne devaient pas se douter que j’étais à leurs trousses, car leur cocher ne se pressait pas ; je me croyais donc sûr d’arriver à peu près en même temps qu’eux à la porte de l’hôtel où je supposais qu’ils allaient descendre, et je n’en demandais pas davantage, puisqu’il ne s’agissait pour le moment que de connaître leur adresse.

— Eh bien ? demanda Jonville en s’avançant jusqu’à la porte entr’ouverte du cabinet de toilette.

— Eh bien, mon cher, de ma chasse à l’homme, je suis revenu bredouille.

— Comment ! ils t’ont échappé ?

— Le diable s’en est mêlé ! En arrivant à la hauteur de la place de l’Opéra, nous sommes tombés dans un embarras de voitures… On sortait du bal masqué, et les fiacres s’entrecroisaient si bien que, pour ne pas accrocher, mon cocher a été obligé de s’arrêter… L’autre s’était dégagé très adroitement et roulait déjà dans la rue de la Paix… Le mien a essayé de le rejoindre. Ah bien, oui !… le coupé de ces messieurs avait pris l’avance, et leur cheval détalait d’un train d’enfer. On ne m’ôtera pas de l’idée que c’est un Orloff… il n’y a que cette race pour trotter à raison de cinq lieues à l’heure, et son propriétaire pourrait bien être un Russe.

— Bref ! tu n’as pas pu les suivre ?

— J’y ai renoncé, parce que c’eût été inutile. Ils arrivaient à la place Vendôme quand la malheureuse bête qui me traînait n’avait pas encore dépassé la rue Daunou. Je me suis décidé à rentrer chez moi, et elle a eu de la peine à m’y amener.

Et voilà, cher ami, l’histoire de mon expédition manquée, conclut le capitaine en sortant du tub où il venait de se doucher.

— Ainsi, murmura tristement Jonville, nous ne connaîtrons jamais cet homme !… le hasard providentiel qui nous avait mis face à face avec lui n’aura servi à rien !

— Qui sait ?… nous le rencontrerons peut-être… Quand on a des chevaux comme les siens, on tient à les montrer. Il ne se privera pas de se promener encore au Bois… il a bien eu l’audace de venir souper cette nuit au café Américain ! Je me propose d’y aller faire un tour après déjeuner, au Bois… tu devrais m’accompagner… tu me rendrais service… Santorin n’est pas sorti de l’écurie depuis trois jours, et tu es assez bon cavalier pour le monter, quoiqu’il ne soit pas commode… Mais, dis-moi, tu t’es levé de bonne heure… qu’as-tu fait de ta matinée ?… Es-tu allé chez Vitrac ?

— Non, je ne l’ai pas revu. À quoi bon ? Je suis plus que jamais résolu à ne pas me mêler de cette affaire, à moins qu’il ne m’en prie.

— Pourquoi donc, cette nuit, au café Américain, tenais-tu tant à savoir où demeurait ce soupeur ? et pourquoi, tout à l’heure, cet air consterné, quand je t’ai appris que j’avais perdu sa piste ?

— Que veux-tu ? je pense toujours à cette malheureuse femme que j’ai si souvent admirée. J’ai cédé à mon premier mouvement, mais la suite ne regarde que Vitrac. C’est à lui de chercher l’assassin, s’il tient à venger la victime.

— C’est juste. Entre l’arbre et l’écorce, il ne faut pas mettre le doigt… et, d’ailleurs, tu as pu te tromper… on découvrira peut-être que dans cette sotte histoire il n’y a pas de quoi fouetter un chat et qu’il ne s’agit que d’une farce… L’ermite et le portefaix y ont pris part, mais ils n’ont de commun que la taille et l’encolure avec les deux géants qui achevaient de souper lorsque nous sommes arrivés au restaurant… et si l’un de ces colosses est le mari de la maîtresse de Vitrac, rien ne prouve que c’est lui qui l’a tuée. Donc, n’en parlons plus et passons dans ma salle à manger. Tu as déjeuné, mais ça ne t’empêchera pas de me tenir compagnie.

Expéditif en toutes choses, Cavaroc avait déjà fini de se sécher et de s’habiller en causant. Il avait enfilé un pantalon de cheval et chaussé des bottes à éperons. Il n’avait plus qu’à passer une redingote pour être prêt à enfourcher Cerisette, sa jument préférée.

Beaucoup plus troublé qu’il ne voulait en convenir, Jonville enviait l’insouciance de ce militaire. Il put bientôt admirer son appétit. Cavaroc ne fit qu’une bouchée de la côtelette et des œufs, qui constituent le traditionnel déjeuner de garçon, et il les arrosa d’une bouteille de chablis qu’il vida lestement, pendant que son ami mâchonnait un cigare éteint qu’il oubliait de rallumer.

Signe évident de préoccupation qui faisait sourire le capitaine, sans le décider à essayer de renouer la causerie interrompue.

Cavaroc n’ouvrit la bouche que pour avaler, et il était déjà au café quand le groom rentra pour annoncer d’un ton discret la visite d’une dame.

— Quelle dame ? demanda Cavaroc.

— Elle n’a pas voulu me dire son nom, répondit Médard en clignant de l’œil.

— Est-elle déjà venue ici ?

— Je ne crois pas, mon capitaine ; mais elle prétend que vous la connaissez et que vous ne refuserez pas de la recevoir.

— Ça dépend. Est-elle jolie ?

— Très jolie, mon capitaine.

— Alors, fais-la entrer.

— Je m’en vais, dit Jonville en se levant.

— Quelle mouche te pique ? Est-ce que maintenant les femmes te font peur ?

— Non, mais je ne me sens pas en train d’être aimable. Je te laisse à ton tête-à-tête.

— Mais non ! mais non !… j’ai encore à te dire un tas de choses qui t’intéresseront, et puisque tu ne veux pas voir cette beauté matinale, tu vas me faire le plaisir de m’attendre ici pendant que je m’expliquerai avec elle. Ce sera vite bâclé.

— Cette dame est dans le fumoir, dit à demi-voix le groom bien avisé.

— Bon ! j’y cours… Toi, mon vieux Julien, remets le feu à ton cigare et fais-moi crédit de cinq minutes. Tout à l’heure, j’aurai besoin de toi, parole d’honneur !

Et, sans attendre la réponse de Jonville, qui ne pouvait guère refuser de rester après cette adjuration amicale, Cavaroc passa dans la pièce à côté.

Il croyait y trouver une de ses amies de la rive droite, de celles qui venaient quelquefois lui demander à déjeuner sans façon, et il pensa tomber de son haut en se trouvant nez à nez avec Vanda.

Elle était là comme chez elle, car elle avait décroché du mur un sabre d’ordonnance qu’elle essayait de tirer du fourreau.

— Comment !… c’est vous ! s’écria Cavaroc stupéfait.

— Moi-même !… en personne !… dit-elle gaiement. Vous voyez que je ne me gêne pas. Excusez-moi, mon capitaine. J’ai une passion pour les armes blanches. Dieu ! faut-il que vous soyez fort pour vous pendre au côté une latte comme celle-là !

Cavaroc avait bonne envie de rire, mais il se demandait ce qu’elle voulait faire de ce sabre, et il jugea prudent de commencer par le lui ôter des mains, en disant :

— C’est un outil qui n’est pas fait pour être manié par vos jolies menottes.

— Oh ! j’en ai déjà assez de le porter ! s’écria-t-elle. Vous pouvez le remettre au clou. Ça vous étonne, hein ? de me voir chez vous ? Je vous ai pourtant dit, cette nuit, que je savais votre adresse.

— D’accord, mais…

— Vous ne devinez pas pourquoi je suis venue le matin ? C’est que je me figurais que je vous trouverais rentrant de la manœuvre, en uniforme.

— Si j’avais su, j’aurais mis ma cuirasse.

— Vous plaisantez, mais j’espère bien qu’une autre fois je vous verrai en grande tenue, depuis le casque jusqu’aux bottes… c’est ma toquade !

— Je pourrai la satisfaire, chère madame, dit Cavaroc avec une gravité ironique ; mais je m’imagine qu’aujourd’hui, vous venez me parler de ce qui s’est passé cette nuit chez M. Vitrac.

— Quoi !… vous y pensez encore !… parlons-en si vous voulez… je ne demande pas mieux ; seulement, je boirais volontiers un verre de chartreuse.

— J’en ai de la blanche, de la jaune et de la verte. Venez choisir, dit Cavaroc en ouvrant la porte qui séparait le fumoir du salon, qu’il fallait traverser pour entrer dans la salle à manger.

Cavaroc voyait très bien maintenant à qui il avait affaire.

Vanda appartenait à la catégorie assez nombreuse des femmes que fascine le pantalon rouge, et elle venait tout bonnement se jeter à sa tête, sans préambules inutiles.

En toute autre occasion, il n’aurait probablement pas dédaigné cette aubaine, car jamais cette créature ne lui avait paru plus désirable ; mais, outre qu’il lui répugnait de tromper Vitrac, il aimait mieux profiter de la circonstance pour renseigner son ami Jonville, qu’il avait laissé seul et qui devait s’impatienter de l’attendre.

Mise subitement en présence du futur conseiller d’ambassade, Vanda se fâcherait sans doute, mais il faudrait bien qu’elle leur apprît comment la fête s’était terminée, après leur départ de l’atelier.

Or, si peu qu’il s’intéressât aux suites qu’avait eues cette singulière aventure, Cavaroc était cependant curieux de les connaître, et il lui tardait que la dame le renseignât.

Elle ne paraissait pas pressée d’en venir là, car tout lui était prétexte à s’arrêter. Elle s’amusait à examiner les bibelots qui garnissaient les étagères, elle s’extasiait sur le luxe de l’ameublement et elle aurait volontiers pris racine devant un portrait de Cavaroc qui faisait le plus bel ornement du salon, Cavaroc à cheval et en uniforme, comme elle aspirait à le voir au naturel.

Le capitaine, sans se laisser prendre à ces avances dont il devinait le but, la poussa doucement vers la salle à manger et l’y fit entrer en disant :

— Mon cher, voici une aimable dame que tu n’attendais pas.

Jonville, qui était resté debout, recula de surprise, et l’aimable dame changea de visage. Un éclair de colère passa dans ses yeux, qui tout à l’heure regardaient si tendrement Cavaroc, et elle répliqua d’un ton sec :

— Vous auriez dû me prévenir que vous n’étiez pas seul. En venant chez vous, je croyais venir chez un galant homme. Je vois que je me suis trompée et je pars.

— Je m’y oppose ! s’écria gaiement le capitaine en étendant les bras pour barrer le passage à Vanda. Laissez-moi au moins le temps de faire connaître à Jonville le motif de votre visite. Je veux qu’il sache que vous venez de la part de M. Vitrac.

Vanda comprit que Cavaroc lui tendait la perche, et cette perche, elle s’empressa de la saisir.

— C’est vrai, dit-elle vivement, c’est Paul qui m’envoie. Il m’a chargée de vous apporter, avec ses excuses, l’explication de la scène désagréable à laquelle vous avez assisté cette nuit dans son atelier.

Cavaroc en était venu à ses fins du premier coup, puisque Vanda, mise au pied du mur, se trouvait forcée de renseigner les deux amis, sous peine de rester compromise aux yeux de Jonville.

Celui-ci crut ce qu’il voulut de l’explication inventée par le capitaine pour ménager l’amour-propre de la dame. Il eût été plus naturel qu’elle allât chez Jonville, qui était lié avec Vitrac et qui habitait moins loin de la place Pigalle. Mais peu lui importait, pourvu qu’elle lui apprît ce qu’il tenait fort à savoir, en dépit de l’indifférence qu’il affectait.

Elle ne le fit pas languir, car elle commença ainsi :

— Eh bien, messieurs, Tire-Lire avait deviné… c’était une charge… la tête a été volée à l’École de médecine.

— Je te le disais bien ! s’écria Cavaroc en regardant son ami.

Puis, s’adressant à Vanda :

— Alors le carabin qui l’a prise à l’amphithéâtre l’a prêtée à un rapin ?

— On n’en a pas encore la preuve, mais Tire-Lire a promis au commissaire de la lui fournir.

— Et le commissaire l’a cru sur parole ? interrogea Jonville.

— Non. Il était de mauvaise humeur, ce commissaire, parce qu’on venait de le réveiller à une heure indue, et il a fait ses embarras ; il a questionné tous ceux de nos invités qui étaient restés ; il a bien fallu lui répondre, et il a pris les noms et les adresses.

— Nous avons été bien inspirés de filer, interrompit le capitaine.

— Oh ! oui, car les interrogatoires ont duré jusqu’au jour. Vous y avez échappé, et ce n’est pas moi qui parlerai jamais de vous… ni Paul non plus. Enfin, à sept heures du matin, M. le commissaire a renvoyé tout le monde, en annonçant que la justice allait ouvrir une enquête et que toutes les personnes présentes seraient tenues de se rendre au premier appel du juge qui va instruire l’affaire.

— Donc, elle aura des suites ? murmura Jonville.

— Naturellement, mais je ne m’en inquiète guère, car je suis bien sûre que l’enquête n’aboutira à rien. À qui fera-t-on croire qu’un assassin s’est exposé à se faire pincer pour le plaisir de faire une farce à des gens qui s’amusent ?

— C’est invraisemblable, dit Cavaroc, et ce commissaire finira par s’apercevoir qu’il n’y a pas là-dessous le moindre crime. Mais qu’a-t-il fait de cette tête ?

— Il a commandé à ses hommes de la remettre dans le sac et d’emporter ce vilain paquet. Je suppose qu’on exposera le tout à la Morgue.

— On fera queue à la porte.

— Tant mieux ! Il se trouvera bien quelqu’un qui reconnaîtra la morte… quand ce ne serait que l’étudiant en médecine qui l’a disséquée.

— Oh ! celui-là ne se vantera pas de ce qu’il a fait. Il lui en coûterait trop cher. On le chasserait de l’École.

— Eh bien, elle sera reconnue par un autre. Elle était très jolie, cette pauvre diablesse, et une jolie femme a toujours des amis, même quand elle est dans la dèche. On saura dans quel hôpital elle est morte et qui elle était. Et quand on le saura, on ne nous embêtera plus. C’est tout ce que je demande pour moi et pour Paul.

— Madame, dit brusquement Jonville, puisque vous parlez de notre ami Vitrac, voulez-vous me permettre de vous demander comment il a pris cette triste aventure ?

— Lui ! il l’a prise au tragique. Il est nerveux comme une femme. Ça l’a bouleversé à ce point qu’en répondant au commissaire il ne savait plus ce qu’il disait. Je l’ai laissé dans un état à faire pitié.

Ah ! on voit bien qu’il n’a jamais été militaire ! soupira Vanda en coulant une œillade au capitaine de cuirassiers.

— Je me propose d’aller le voir.

— Vous le trouverez chez lui, mais je ne vous garantis pas qu’il vous recevra. Il s’est enfermé dans sa chambre et il ne veut voir personne… pas même moi. Ça se passera, et dans quelques jours la visite d’un ami lui fera plaisir.

— Il aura la mienne ! s’écria Cavaroc.

— Elle lui sera très agréable, et, en attendant qu’il soit en état de vous recevoir, je vous donnerai de ses nouvelles, si vous voulez bien venir m’en demander chez moi, rue Condorcet, 49… ou chez lui, place Pigalle, car je compte y passer une partie de mes journées. Il a grand besoin de consolation, ce pauvre Paul. Maintenant, messieurs, ma commission est faite, et je m’en vais rejoindre mon affligé.

Cavaroc fut tenté de rappeler malicieusement à la dame qu’elle était entrée dans la salle à manger pour vider un verre de chartreuse ; mais c’eût été la mettre en mauvaise posture vis-à-vis de Jonville, et il ne tenait pas à se brouiller avec elle.

Il affecta au contraire de la traiter avec une politesse amicale, comme on traite la maîtresse légitime d’un camarade.

Vitrac n’était pas encore le sien, mais Vitrac lui était sympathique, et le capitaine se sentait tout disposé à se lier plus intimement avec lui.

Il allait reconduire Vanda, lorsque l’attaché au ministère se mit à dire :

— Alors, c’est un élève de l’atelier Cantillon qui s’est déguisé en fort de la halle ?

— Justement, répondit Vanda sans hésiter. Tire-Lire croit l’avoir reconnu.

— Et l’ermite ? le moine ? l’homme enfroqué et encapuchonné qui s’est montré à la porte de l’atelier un peu avant l’arrivée du faux portefaix et qui a disparu en même temps que ce drôle ?

— Je ne l’ai pas remarqué. C’était sans doute un autre farceur de la même bande. Tire-Lire saura bien le retrouver. Au revoir, messieurs, conclut Vanda.

Cavaroc l’accompagna jusqu’à la porte de son appartement, et, avant d’y arriver, elle eut le temps de lui dire gaiement :

— Mon cher, vous auriez dû m’avertir que M. de Jonville était là ; mais vous avez su sauver la situation, et je ne vous en veux pas. J’espère d’ailleurs qu’il sera discret et que vous n’allez plus vous occuper de cette bête d’histoire… Quand vous reverrai-je ?

— Mais quand vous voudrez.

— Alors, ça ne traînera pas. À bientôt, mon officier !

Sur cette conclusion pleine de promesses, la poseuse parvenue descendit vivement l’escalier et disparut après avoir envoyé de loin un baiser à Cavaroc, qui s’empressa de rentrer. Il lui tardait de commenter avec son ami cette visite extraordinaire. Il trouva Jonville se promenant à grands pas, et il lui cria :

— Qu’en dis-tu ?

— Je dis que cette femme a menti impudemment. Ce n’est pas Vitrac qui l’a envoyée ici. Elle y est venue pour toi. Je t’avais prédit qu’elle y viendrait.

— Et ta prédiction s’est vérifiée plus tôt que je ne m’y attendais. Tu as vu que je me suis hâté de couper court au tête-à-tête. J’ai eu quelque mérite à faire le Joseph, car la coquine est superbe. Mais si elle a menti sur un point, elle n’a pas inventé ce qu’elle vient de nous raconter, et je suis convaincu que nous avons tout bonnement assisté à une farce lugubre.

— Tu oublies que j’ai reconnu la morte.

— Tu as cru la reconnaître. Tu as été trompé par une ressemblance. Il y a plus d’une blonde à Paris… Au surplus, je suis de l’avis de Vanda : cette affaire ne nous regarde pas. Si tu tiens à en avoir le cœur net, tu n’as qu’à passer à la Morgue pour t’assurer que cette décapitée n’est pas la belle blonde que tu rencontrais aux Champs-Élysées, en huit-ressorts.

— À la Morgue ! je m’en garderai bien. Je n’aime pas ce genre de spectacle. J’en ai bien assez de celui que j’ai eu cette nuit. Je me contenterai d’en parler à Vitrac. Le premier mot qu’il a prononcé en voyant la tête a été le nom de cette femme…

— Irène ?… Tu auras mal entendu.

— Tu as entendu comme moi.

— Je n’en suis pas sûr, et je parierais volontiers que Vitrac te dira le contraire. Laisse tout cela, mon cher, et viens avec moi au bois de Boulogne. Un temps de galop te fera du bien.

Comme Jonville ne paraissait pas d’humeur à suivre ce conseil hygiénique, le capitaine ouvrit la fenêtre, regarda dans la rue et reprit :

— Mes deux chevaux nous attendent en bas. Tu ne voudras pas donner à mon ordonnance la peine d’en desseller un. Qui sait d’ailleurs si cette promenade équestre ne nous aidera pas à éclaircir la question qui te préoccupe ?

— Tu plaisantes, dit Jonville.

— Pas du tout, répliqua le capitaine. Ce n’est pas en restant à ruminer au coin de ton feu ou à rédiger des dépêches au ministère que tu feras des découvertes.

— Je n’en ferai pas davantage en chevauchant par les allées du Bois.

— Pourquoi pas ? Nous y rencontrerons certainement des gens de notre connaissance, et il s’en trouvera peut-être un qui aura déjà entendu parler de l’événement de cette nuit. Vitrac est très répandu… ces jours-ci, on parlait beaucoup au Cercle de la fête qu’il devait donner dans son atelier, et il y avait des messieurs qui auraient bien voulu en être. Il se peut que l’un d’eux y soit allé.

— Voilà ce que j’appelle des suppositions hasardées.

— Hasardées tant que tu voudras, mais tout arrive, nous venons d’en avoir la preuve… et si nous n’apprenons rien de nouveau, tu en seras quitte pour avoir pris un exercice salutaire… et agréable, car je suis sûr que, par ce beau temps, toutes les jolies femmes de Paris sont dehors.

— Ce n’est pas l’espoir de les passer en revue qui me décide, mais puisque tu tiens tant à ne pas monter seul, je ne veux pas te priver de ce divertissement. Je t’engage seulement à ne pas compter sur moi pour t’égayer.

— Tu auras le droit de ne pas dire un mot. Je te laisserai à tes réflexions et je ne te demande que le temps de passer une redingote.

Jonville ne fit plus d’objections. Au fond, il pensait comme son ami que le grand air et le mouvement lui feraient du bien. Il ne pouvait pas, après tout, passer sa vie à se creuser la cervelle pour tâcher de résoudre un problème qui ne l’intéressait qu’indirectement.

Jonville, d’ailleurs, n’avait pas de parti pris. Après avoir plusieurs fois changé d’avis depuis la scène du bal masqué, il en était encore à se demander si Cavaroc n’avait pas raison d’admettre pour vraie l’explication de Vanda, qui prétendait que l’horrible exhibition de la tête sanglante n’était qu’une farce funèbre organisée par les élèves d’un atelier rival.

Jonville croyait l’avoir reconnue, cette tête blonde et charmante, mais il ne l’avait vue qu’un instant, et il n’était pas impossible qu’il se fût trompé.

Vitrac s’était presque évanoui en la voyant, mais Vitrac, lui aussi, pouvait s’être trompé. Jonville se proposait d’aller lui demander ce qu’il pensait de cette étrange aventure, et Jonville, avant de l’interroger, voulait attendre qu’il fût remis d’une violente émotion. Jonville n’avait donc rien de mieux à faire, pour le moment, que de chevaucher en compagnie de son ami Cavaroc.

Cinq minutes après, ces messieurs étaient en selle.

Ils prirent, au pas, l’avenue de La Bourdonnaye, qui longe le Champ de Mars. C’est le plus court chemin pour arriver au bois de Boulogne par le pont d’Iéna, le Trocadéro et la porte de la Muette.

L’attaché aux affaires étrangères eut tout d’abord quelques difficultés avec Santorin, le cheval récemment acheté au Tatlersall ; mais il montait fort bien, et il en eut promptement raison.

Cavaroc le complimenta de ce succès et lui fit à ce propos un cours d’équitation que Jonville n’écouta guère, car il n’avait pas encore complètement réussi à chasser les préoccupations qui l’obsédaient.

Peu à peu cependant, le grand air et le mouvement le calmèrent. Il se reprit à penser que la vie a du bon quand on est jeune, indépendant et bien posé dans le monde.

Julien de Jonville avait en perspective un fort bel avenir, et s’il ne plaisait pas à certaines femmes que séduisait la prestance martiale du capitaine, il plaisait à d’autres qui valaient mieux que Vanda.

Il avait le tort d’être trop réservé et même un peu dédaigneux, mais ces défauts ne pouvaient pas lui nuire dans la carrière qu’il avait choisie.

Il était destiné à faire un brillant mariage. Fils unique d’une veuve qui l’adorait… de loin, car elle habitait toute l’année ses terres de Normandie, à soixante lieues de Paris, il ne demandait pas mieux que de réaliser le souhait le plus cher de cette mère tendre et prévoyante. Seulement, l’occasion ne s’était pas encore présentée d’en finir avec le célibat, et il ne mettait pas beaucoup d’empressement à chercher une noble et riche héritière.

Ce n’était pas qu’il tînt beaucoup aux plaisirs que Paris offre largement à un garçon bien renté. Il en prenait sa part sans enthousiasme, ayant toujours eu une tendance à voir les choses par leur côté mélancolique. Il était né sentimental, et s’il n’avait pas encore aimé comme il aurait voulu aimer, c’est qu’il n’avait pas rencontré la femme qu’il rêvait.

Mais certainement Julien de Jonville était mûr pour une grande passion. Tout au rebours de Jacques Cavaroc, qui ne comprenait que l’amour au galop, avec de fréquents changements de garnison.

L’amitié naît quelquefois des contrastes.

Ce jour-là, tout contribuait à dissiper les idées noires. Le ciel était bleu, l’air était doux, les arbres commençaient à verdir et les femmes à porter des robes claires.

C’était une de ces tièdes journées de printemps, si rares à Paris que tous les Parisiens n’en profitent pour sortir.

On eût dit que la ville était encore en fête, quoique ce fût le lendemain de la mi-carême ; et en vérité, ce lendemain était plus gai que les joies bruyantes des blanchisseuses en goguettes ; plus élégant surtout, car les brillants équipages qui roulaient par les allées du Bois remplaçaient avantageusement les chars des lavoirs.

Les heureux de ce monde, les seigneurs de l’argent, reprenaient possession du terrain où ils ont coutume de se montrer dès trois heures quand la nuit vient à six, c’est-à-dire à la fin de l’hiver.

Le capitaine avait déjeuné très tard, et la visite de Vanda avait prolongé la séance à table, de sorte que ces messieurs, qui avaient maintenu leurs chevaux au pas, arrivèrent aux lacs au moment où le défilé battait son plein, comme on dit maintenant.

Et cette fois, par hasard, l’image était assez juste, car un véritable flot de carrosses et de cavaliers emplissait les routes à la mode, un flot monté des Champs-Élysées qui n’allait pas tarder à redescendre vers Paris.

Ce n’était pas le cas de faire de la haute école au milieu de cet enchevêtrement roulant, et Cavaroc, qui tenait à travailler sa jument favorite, proposa à son ami de gagner au plus vite un chemin moins fréquenté, où ils pourraient prendre les allures vives, sans s’exposer à un accident — l’allée de Longchamp, par exemple, ou l’allée de la Reine Marguerite.

Jonville ne demandait pas mieux que de sortir de cette cohue et de rendre la main à Santorin, qui commençait à donner des signes d’impatience. Les belles promeneuses dont ils croisaient les équipages n’intéressaient guère le futur diplomate, qui n’espérait pas rencontrer celle dont le souvenir hantait encore son esprit, et il lui tardait de galoper pour l’oublier tout à fait.

Ces messieurs manœuvraient de façon à couper la file, dès qu’ils trouveraient un joint, lorsqu’un majestueux landau découvert les frôla en passant au grand trot de deux superbes bais bruns.

Le capitaine faillit être accroché par les roues, et sa jument fit un écart qui aurait désarçonné un cavalier moins solide en selle. Il resta ferme sur ses étriers, mais il lâcha un juron si retentissant qu’un monsieur assis au fond de la voiture se retourna pour le regarder.

Cavaroc, qui ne s’intimidait pas pour si peu, lui cria :

— Oui, votre cocher est un maladroit… Je vous le dis… et si vous n’êtes pas content…

Le reste se perdit dans le bruit, et le monsieur interpellé se garda bien de répondre à cette apostrophe. Il était déjà loin, et l’on n’apercevait plus que son dos ; mais si vite qu’il eût passé, Jonville l’avait reconnu et dit vivement à son ami :

— C’est lui !

— Qui ça ? demanda le capitaine ; ce butor qui conduit si mal ?

— Je ne parle pas du cocher… Je parle du maître… C’est lui qui soupait cette nuit au café Américain.

— Bon ! alors la piste est retrouvée, et nous allons voir où il demeure… nous n’avons qu’à le suivre jusqu’à ce qu’il rentre chez lui… Restera encore à savoir si c’est le même que tu rencontrais avec la blonde.

— J’en suis sûr.

— Eh bien, mon cher, si c’est à elle qu’on a coupé la tête, ce vilain bonhomme s’est promptement consolé de l’avoir perdue, car il n’est pas seul dans son carrosse. Il y a une femme assise à sa droite.

— Une femme ! répéta Jonville ; il se promène avec une femme, le lendemain de la mort de l’autre !… C’est impossible !

— Je l’ai vue, te dis-je, répliqua le capitaine ; pas très bien vue, parce que l’homme qui est assis à côté d’elle me la cachait au moment où la voiture m’a frôlé, et depuis qu’elle nous a dépassés, je n’aperçois plus que le bout d’une plume plantée sur la toque de la dame… mais il ne tient qu’à toi de t’assurer que je ne me trompe pas… rends la main à ton cheval… tu auras vite fait de les rattraper.

Non seulement Jonville rendit la main, mais il serra les jambes, et Santorin, qui depuis un quart d’heure rongeait son frein, fit un bond de trois mètres.

— Tu l’as attaqué trop brusquement ! cria Cavaroc. Si tu continues, tu te feras décrocher.

Jonville ne l’écoutait pas. Il ne pensait qu’à rejoindre le landau, qui sortit tout à coup de la file et tourna court par la route de Madrid.

Jonville prit le même chemin, à fond de train. Cavaroc suivit en se disant :

— Qu’a-t-il besoin de tant courir ?… Le landau ne le gagnera pas de vitesse, et pour savoir où il va, nous n’avons qu’à ne pas le perdre de vue. Mais voilà ! Ce brave Julien est pressé d’examiner la belle qui a succédé à la décapitée d’hier… car il n’en veut pas démordre… il prend ce monsieur pour un nouveau Barbe-Bleue qui n’en serait encore qu’à sa seconde femme. Je parierais volontiers que la première se porte très bien et que celle-ci la remplace par intérim. Cet homme est venu à Paris pour s’amuser, et, comme il aime le changement, il s’est fait préparer des relais d’horizontales.

Pendant que Cavaroc raisonnait ainsi, Jonville rejoignit la voiture et s’efforça de ne pas la devancer, afin de se donner le temps de bien dévisager la femme signalée par le capitaine. Mais il lui fallut livrer bataille à Santorin qui, n’étant pas d’humeur à s’arrêter, entama une série de défenses périlleuses pour son cavalier : pointes, ruades, sauts de côté et autres écarts.

— Il va se rompre le cou, dit entre ses dents Cavaroc.

L’endiablé Santorin en fit tant qu’il finit par se jeter en travers des deux bais bruns qui se cabrèrent.

Il y eut un instant de confusion indescriptible : la voiture acculée au débord de la route, le cocher chancelant sur son siège, le maître debout et gesticulant.

Cavaroc joua de l’éperon et arriva tout juste pour voir son ami, désarçonné, rouler sur la poussière, sous les pieds des chevaux du landau, et Santorin, complètement affolé, s’enfuir ventre à terre.

Cavaroc ne perdit point la tête. Il descendit vivement, et, sans s’inquiéter de sa jument, qui était une bête très sage, il sauta à la bride des bais bruns et détourna l’attelage qui allait écraser Jonville.

Ils pouvaient bien filer maintenant avec ceux qu’ils traînaient. Le capitaine ne songeait plus qu’à son ami, et il courut à lui.

— Es-tu blessé ? lui demanda-t-il.

— Non… ce n’est rien, répondit Jonville en essayant de se relever.

Il y parvint, aidé par Cavaroc ; mais quand il voulut prendre un point d’appui sur son pied gauche, il trébucha et il ne put retenir un cri de douleur.

— Je crois que je me suis donné une entorse, murmura-t-il en s’appuyant sur le bras du capitaine qui grommelait :

— Décidément, cet homme nous porte malheur… Nous voilà bien plantés ! Santorin court encore, et je ne me charge pas de le rattraper. Comment vas-tu rentrer à Paris ?

Ils ne s’occupaient pas du landau, qu’ils croyaient bien loin, et ils n’en virent pas descendre le monsieur, qui vint à eux sans se presser. Cavaroc enfin l’entendit s’approcher, se retourna et le reconnut. C’était bien le soupeur du café Américain, le géant moustachu que Jonville affirmait avoir rencontré souvent aux Champs-Élysées avec la morte.

Vu de près, il avait l’air moins rébarbatif, et ce fut du ton le plus courtois qu’il dit, en excellent français :

— Désolé, messieurs, de cet accident.

— C’est bon, interrompit le capitaine ; nous ne vous demandons pas d’excuses.

— En vérité, je ne vous en dois pas, continua en souriant ce seigneur bien appris, mais je viens vous offrir mes services. Monsieur n’est pas en état de marcher, puisqu’il s’est foulé le pied. Son cheval s’est sauvé, et vous auriez beaucoup de peine à trouver un fiacre dans ces parages. Je le prie de vouloir bien accepter une place dans ma voiture et de me permettre de le reconduire à son domicile.

Et, s’adressant au capitaine, il ajouta :

— Vous, monsieur, qui êtes encore monté, rien ne vous empêchera de nous escorter, si vous le désirez.

Aussi étonnés l’un que l’autre, les deux amis échangèrent un regard.

De cette obligeante proposition Cavaroc inférait que celui qui la leur adressait n’avait pas le moindre crime sur la conscience. Jonville, moins rassuré, se disait qu’il ferait bien de profiter de cette occasion inespérée pour savoir à quoi s’en tenir sur ce personnage et surtout pour dévisager la femme qu’il avait à peine entrevue au moment où il tombait de cheval.

Ils hésitaient pourtant, et le monsieur reprit poliment :

— J’aurais dû commencer par me présenter. Je suis le comte Nicolas Borodino et j’habite à Paris, quai de Passy, un hôtel que je viens d’acheter parce que j’ai l’intention de me fixer en France. Maintenant vous savez qui je suis et vous pouvez sans scrupules accepter d’un gentilhomme russe un service que vous refuseriez peut-être d’un inconnu.

C’était le cas pour ces messieurs de répondre à cette avance en se présentant à leur tour ; mais sans s’être concertés, ils s’abstinrent de décliner leurs noms.

— Mon ami vous remercie, dit Cavaroc, mais il ne veut ni vous déranger, ni vous gêner… vous vous promenez et vous n’êtes pas seul.

— C’est vrai, répliqua le noble étranger, je suis avec ma nièce ; mais dans ma voiture il y a place pour quatre, et Hélène sera, comme moi, charmée d’allonger notre promenade par ce beau temps.

— Sa nièce ! pensa le capitaine ; Jonville s’est trompé, j’en étais sûr, et il sera forcé d’en convenir.

Jonville, lui, pensait :

— Sa nièce !… Il faut à tout prix que je la voie.

Et il cherchait à l’apercevoir.

Malheureusement le landau s’était arrêté à dix pas de l’endroit où se tenait le colloque, et la nièce, qui tournait le dos à ces messieurs, restait invisible.

En persistant à refuser, Jonville aurait renoncé à la seule chance qu’il eût de la connaître.

— Venez, monsieur, je vous en prie, dit le comte Borodino ; ou plutôt, non, ne prenez pas la peine de marcher… Je vais appeler mon cocher, vous n’aurez qu’à monter, et nous vous y aiderons.

Le comte n’appela pas. Il se servit d’un sifflet d’argent qu’il tira de sa poche, et le cocher, accoutumé sans doute à obéir à ce signal, fit décrire une courbe savante à ses chevaux, qui amenèrent le landau près de ces messieurs, groupés au bord de la route.

C’était le moment que Jonville attendait pour se décider. Mais la femme qui l’intéressait s’était penchée en dehors et du côté opposé, comme si elle eût cherché à suivre des yeux Santorin, galopant sans cavalier.

Jonville crut qu’elle faisait exprès de cacher son visage.

— J’accepte, monsieur le comte, dit-il vivement ; mais je ne souffrirai pas que vous preniez la peine de me ramener jusque chez moi… je demeure très loin d’ici… place du Palais-Bourbon… il y a une station de voitures à l’Étoile… je descendrai là, si vous voulez bien m’y conduire.

— Comme il vous plaira, monsieur, répondit l’obligeant étranger ; mais donnez-moi le bras, je vous en prie, et montez.

Jonville se laissa faire, et, clopin-clopant, soutenu d’un côté par son ami, de l’autre par M. Borodino, il atteignit le landau, dont un valet de pied tenait la portière ouverte, et il s’y hissa péniblement.

La femme qui y était assise se retourna enfin, et Jonville se rejeta en arrière comme s’il avait vu un spectre.

Cette femme, c’était la vivante image de la décapitée.

Jonville crut à une ressemblance invraisemblable. Cavaroc crut voir la décapitée elle-même, et d’autres l’auraient cru comme lui, tant cette ressemblance était frappante. Tout y était : les traits, la couleur des cheveux et même la pâleur du visage. On eût dit que la tête jetée dans l’atelier de Vitrac avait été recollée sur un corps vivant.

Le capitaine n’admettait pas que ce miracle fût possible, mais il admettait très bien que Jonville se fût trompé, au bal, en se figurant reconnaître la blonde qu’il rencontrait souvent aux Champs-Élysées. Cette blonde se portait à merveille, puisqu’ils la retrouvaient au bois de Boulogne en compagnie de l’homme qui la promenait habituellement, et la morte n’avait de commun avec elle qu’une apparence illusoire.

Et le capitaine riait sous sa moustache de l’erreur où était tombé son ami, abusé par une imagination trop vive.

Du reste, le mystère allait s’éclaircir, grâce à l’obligeance du boyard qui s’était si gracieusement offert à voiturer le blessé. Celui-ci n’était pas en état de marcher, mais il pouvait parler, et il ne manquerait pas de se renseigner adroitement pendant le trajet.

Cavaroc, en cette occurrence, ne pouvait pas abandonner son camarade, et d’ailleurs il n’était pas très inquiet de Santorin. À Paris, un cheval sans maître se retrouve plus aisément qu’un billet de banque perdu. On le mène à la fourrière, et son propriétaire en est quitte pour aller l’y réclamer. Cavaroc se décida donc à accompagner, monté sur sa jument, le landau qui portait Jonville, la belle blonde et l’homme qui déclarait être son oncle, quoiqu’il n’y eût entre elle et lui aucun air de famille.

Après avoir presque forcé Jonville à s’asseoir au fond, près de sa nièce, et donné un ordre à son valet de pied dans une langue que ces messieurs ne comprenaient pas, cet oncle prit place sur le devant et en face du futur attaché d’ambassade.

Le capitaine se remit en selle. Le valet de pied remonta sur le siège à côté du cocher, et le cocher lança ses bais bruns au grand trot en les dirigeant vers la pointe du lac où commence la route qui conduit à la porte Dauphine.

Cavaroc n’avait garde de manquer l’occasion de montrer à une jolie femme qu’il était excellent cavalier. Au lieu de suivre l’équipage, il vint se placer du côté où se trouvait la blonde, et il eut soin de s’y tenir exactement, comme s’il eût escorté le président de la République.

Il comptait bien, grâce à cette manœuvre, ne rien perdre de la conversation qui allait infailliblement s’engager dans la voiture et même y prendre part, quand il trouverait un joint, car si l’oncle ne lui plaisait guère, la nièce lui plaisait fort.

Les choses n’allèrent pas tout à fait comme il l’espérait.

Jonville, naturellement, s’adressa d’abord à elle pour s’excuser d’être monté sans lui avoir été présenté, et, quoiqu’il souffrît cruellement, il sut appuyer ses excuses d’un compliment très bien tourné.

Il en fut pour ses frais d’amabilité.

La blonde l’écouta, lui sourit et ne lui répondit pas un seul mot.

Comme il paraissait un peu étonné de ce silence, l’oncle s’empressa de le lui expliquer.

— Hélène a le malheur d’être muette, dit-il d’un air contrit.

Àcette déclaration fort inattendue, Jonville resta coi et le capitaine exprima son ébahissement par un haut-le-corps qui dérangea un instant son assiette en selle.

— Ce qu’il y a de plus triste, reprit le comte Borodino, c’est qu’elle ne l’a pas toujours été et qu’elle sent tout le prix de la faculté qu’elle a perdue.

— Perdue ! comment cela ? s’écria Jonville, qui se demandait déjà si l’on avait coupé la langue à cette infortunée.

— Il y a trois ans, elle a failli périr dans un incendie où sa pauvre mère, qui était ma belle-sœur, a trouvé la mort ; on a pu sauver ma nièce, et elle n’a même pas été blessée ; mais la frayeur a déterminé chez elle une paralysie… partielle… qui lui a enlevé l’usage de la parole. Le recouvrera-t-elle ? Je l’ai amenée à Paris pour consulter les princes de la science, et ils ne désespèrent pas de la guérir ; mais il faudra beaucoup de temps, des soins continus et un régime qui consiste surtout à éviter pour elle toutes les émotions. Elle vient d’en avoir une en vous voyant tomber de cheval, mais elle s’est remise quand elle vous a vu vous relever. Avant de descendre de voiture, je lui ai dit que j’allais vous proposer de vous reconduire chez vous, et vous pouvez lire sur son visage qu’elle est contente que vous ayez accepté.

— Quoi ! elle a pu vous entendre ?

— Parfaitement. La pauvre enfant est muette, mais elle n’est pas sourde.

— Alors je puis la remercier de l’intérêt qu’elle a pris à mon accident ?

— Ce serait inutile. Elle ne comprend que le russe… et aussi sa langue maternelle qui est le grec. Mon frère, colonel au service de Russie, a été tué à Plewna. Il avait épousé une Grecque de Smyrne. Depuis la dernière catastrophe qui l’a faite orpheline, Hélène n’a plus au monde d’autre parent que moi. C’est vous dire combien elle m’est chère. Je fais de mon mieux pour la distraire ; mais, à cause de son infirmité, la promenade est à peu près le seul plaisir qu’elle puisse prendre. Aussi sortons-nous tous les jours, et quoique je ne la mène jamais dans le monde, où elle souffrirait trop, nous devons être très connus des Parisiens.

— Il me semble en effet, monsieur le comte, vous avoir aperçu quelquefois aux Champs-Élysées avec… madame.

— Dites : mademoiselle. Hélène n’est pas mariée, vous devinez pourquoi… et elle ne se mariera pas, tant qu’elle sera dans le même état de santé. Mais pardonnez-moi, monsieur, de vous entretenir de mes chagrins de famille, alors que je devrais vous parler de l’accident que vous venez d’éprouver.

— Je vous remercie, monsieur. Je crois que ce ne sera rien, et que le repos suffira pour me rétablir, balbutia Jonville, tout désorienté par les façons aimables d’un homme qu’il avait soupçonné d’être un assassin.

— Mais, interrompit le comte Borodino, qu’a donc votre ami ?… Il s’évertue à interpeller mes gens, qui n’entendent pas un mot de français.

— Je les avertis qu’ils se trompent de chemin, répondit Cavaroc qui avait entendu, nous tournons le dos à l’Arc de triomphe.

— C’est vrai. Me pardonnerez-vous de n’avoir pas tenu compte du désir exprimé par monsieur et d’avoir donné à mon cocher l’ordre de nous conduire directement place du Palais-Bourbon ? Nous y arriverons plus vite que si monsieur prenait un fiacre à une station, et j’aurai le plaisir de rester plus longtemps avec vous. Hélène m’en voudrait, j’en suis sûr, de le laisser descendre en route. Tenez !… je vais la consulter.

L’oncle adressa la parole en russe… ou en grec… à sa nièce, qui répondit par un signe de consentement, appuyé d’un coup d’œil qu’elle adressa à Jonville.

L’attaché ne put que s’incliner pour exprimer qu’il se soumettait à la volonté d’une femme, et Cavaroc, qui ne perdait pas un mot de la conversation, s’écria :

— Vous avez raison, parbleu !… ce sera mieux ainsi, car si vos chevaux continuent à marcher de ce train-là, nous serons à la porte de mon ami dans un quart d’heure, et il doit lui tarder de se débotter.

Le cocher, tout Moscovite qu’il était, devait connaître très bien Paris, car il avait pris le chemin le plus court pour gagner les quais par la porte de Passy et la rue de Boulainvilliers, et il y était arrivé au débouché du pont de Grenelle. De là, il n’avait plus qu’à remonter le cours de la Seine en suivant une voie qui n’est jamais encombrée, et les deux bais bruns filaient si vite qu’ils auraient distancé un cavalier moins bien monté et moins expérimenté que le capitaine.

— Voici la maison que j’habite, dit bientôt le comte Borodino en indiquant du doigt une villa bâtie à mi-côte sur le flanc de la colline qui porte Passy et précédée d’un vaste jardin clos de murs, en bordure sur le quai. On y entre par la rue Berton… et j’espère avoir un jour l’honneur de vous y recevoir.

Le moins que Jonville pût faire pour répondre à cette aimable invitation, c’était de dire son nom, et il n’y manqua pas.

Il crut même devoir compléter la présentation en nommant aussi le capitaine Cavaroc, qui n’y tenait pas du tout.

Le comte Borodino savait maintenant à qui il avait affaire. Il s’inclina en signe de remerciement, mais il se tut, et la conversation cessa.

Cavaroc, qui n’était pas causeur, ne fit rien pour l’entretenir, et son ami s’absorba dans la contemplation du charmant visage d’Hélène qu’il voyait de profil.

La ressemblance avec la morte était étonnante, mais il semblait à Jonville que la vivante était plus jeune que l’autre.

Quoi qu’il en fût, elle était adorablement belle et pas d’une beauté slave. Elle avait les traits fins et réguliers de la race grecque, dont elle était par sa mère ; mais elle était blonde comme les blés, et son oncle était brun. Peut-être son père, le colonel tué par les Turcs, avait-il les cheveux de la même nuance qu’elle. Il y a des Russes de toutes les couleurs.

Cavaroc, beaucoup moins occupé de cette énigmatique personne, ne se trouvait pas suffisamment édifié sur le gentilhomme moscovite, et il tenait à l’être avant de faire plus ample connaissance avec lui.

Aussi ne tarda-t-il guère à lui poser une question à laquelle ce seigneur serait sans doute embarrassé de répondre.

— Monsieur, lui cria-t-il, vous venez de nous dire que mademoiselle ne comprend pas le français ?

— Pas du tout, répliqua l’oncle.

— Alors je puis, sans craindre de la scandaliser, vous demander si vous n’avez pas soupé cette nuit dans un restaurant très fréquenté par les femmes galantes ?

— Au café Américain ? Parfaitement. Est-ce que vous y étiez ?

— Avec mon ami ici présent. Nous étions placés juste en face de vous… à l’autre bout du salon.

— Je ne vous ai pas remarqués. Il est vrai que je n’avais pas encore l’honneur de vous connaître.

— Oh ! vous n’avez pas eu le temps de faire attention à nous ! À peine étions-nous assis que vous êtes parti précipitamment.

— Je suis parti parce que j’avais fini de souper. Imaginez-vous qu’un de mes compatriotes, de passage à Paris, m’a entraîné, hier soir, au bal de l’Opéra qu’il n’avait jamais vu, et de là à ce restaurant. Or il devait prendre ce matin l’express pour Nice, et il ne pouvait pas prolonger la séance. Elle m’amusait d’ailleurs médiocrement, et je ne me suis pas fait prier pour la lever. Je l’ai reconduit chez lui.

— Ah ! il est à Nice ?

— Il sera demain à Monte-Carlo, où il compte essayer au trente et quarante une marche de son invention. Il y laissera ses roubles, mais il s’en consolera facilement, car il a des millions. C’est le plus riche négociant d’Odessa.

— Vraiment ?… Et moi qui l’ai pris pour un tambour-major en bourgeois !

— Il en a la taille et il en a un peu l’air, dit le comte en souriant, mais c’est un très galant homme. En Russie, nous ne fréquentons pas le même monde. Quand nous nous rencontrons à l’étranger, je le vois avec plaisir.

Tout cela fut dit si naturellement que le capitaine ne douta plus que Jonville se fût trompé en croyant reconnaître à table l’ermite et le portefaix du bal de Vitrac.

Ceux-là n’avaient de commun avec les deux Russes du restaurant que la stature et la carrure. Et puis, quelle apparence que des coquins fussent allés se montrer dans un lieu public en sortant de faire un mauvais coup ?

Cavaroc pourtant voulut soumettre son homme à une dernière épreuve.

— Croiriez-vous, reprit-il brusquement, qu’en vous voyant au café Américain avec votre ami d’Odessa, nous nous sommes figuré que… une demi-heure auparavant… nous vous avions déjà vus… dans un bal particulier… déguisés tous les deux ?

— À mon âge, on ne se déguise plus, interrompit gaiement Borodino.

— Nous étions, Jonville et moi, à ce bal, que donnait un de nos amis, et il y est arrivé des choses… étranges.

— Je devine… on a fait des folies… Hélas ! il y a bien longtemps que je n’en fais plus !

— Si ce n’étaient que des folies !…

— Quoi donc, alors ?

— Vous lirez cela demain dans les journaux. L’affaire fera un bruit du diable !… d’autant plus de bruit qu’elle s’est passée chez un homme célèbre… chez Paul Vitrac.

— Le peintre à la mode ?

— Lui-même. Vous le connaissez ?

— Non, à mon grand regret, car j’ai une profonde admiration pour son talent. Je serais très heureux de lui être présenté. Je puis même vous confier que j’ai le projet de l’aller voir pour lui demander s’il consentirait à faire le portrait d’Hélène. Je le laisserais maître de fixer le prix.

Pour le coup, le capitaine jugea que la cause était entendue. Ce Russe qui se proposait de conduire sa nièce à l’atelier de la place Pigalle ne pouvait pas être l’assassin de la malheureuse dont un scélérat ou un farceur sinistre y avait jeté la tête coupée.

Jonville lui-même, qui n’avait pas cessé de l’observer pendant que Cavaroc lui faisait subir cet interrogatoire indirect, Jonville était maintenant convaincu de l’innocence de cet homme, qui ne s’était pas troublé, qui n’avait pas pâli ni seulement sourcillé en entendant le capitaine lui poser à brûle-pourpoint des questions inattendues. Et si, comme il l’annonçait, le comte s’abouchait avec Vitrac, ce serait bien la preuve qu’il avait la conscience nette.

Que dirait Vitrac et surtout que ferait-il, quand il se trouverait face à face avec cette Hélène qui semblait être son Irène ressuscitée ? Il était difficile de le prévoir ; mais, quoi qu’il advînt, le mystère ne tarderait pas à s’éclaircir. Et Jonville, presque rassuré sur les suites de cette aventure, se laissait aller au sentiment que lui inspirait la jeune fille assise à son côté.

Ce n’était encore que de la sympathie, mais déjà il lui en aurait coûté de ne plus la revoir.

Et il aurait pu l’aimer sans trahir la confiance d’un ami, car plus il la regardait, plus il se persuadait que ce n’était pas elle qu’il avait surprise, un soir, sortant avec Vitrac d’un restaurant des Champs-Élysées bien connu des amants que le mariage de l’un des deux — et quelquefois de tous les deux — oblige à se cacher pour dîner en tête à tête.

La maîtresse de Vitrac, c’était l’autre ; c’était la morte. Vitrac ne s’y tromperait pas, et il faudrait bien que tôt ou tard il s’en expliquât avec Jonville.

Le landau allait toujours du même train, et il eut tôt fait d’arriver au pont de la Concorde, qu’il passa pour enfiler la rue de Bourgogne et déboucher sur la place du Palais-Bourbon.

Cavaroc, qui avait pris les devants, mit pied à terre devant la porte du n 9, où demeurait son ami, et s’avança pour l’aider à descendre de voiture.

Le comte Borodino poussa la courtoisie jusqu’à descendre aussi pour offrir l’appui de son bras au blessé, qui ne se hâtait pas de quitter la place, car il aurait voulu prendre congé de la jeune fille, et, faute de savoir le grec ou le russe, il en fut réduit à lui adresser un salut expressif.

Elle le lui rendit gracieusement, et si sa bouche resta muette, ses yeux parlèrent.

— Messieurs, dit l’oncle, je bénis le hasard qui m’a mis à même de vous être utile après un accident fâcheux, et j’espère que nos relations ne s’arrêteront pas là. M. de Jonville me permettra de venir prendre de ses nouvelles et…

— J’irai vous en donner, interrompit Cavaroc, qui avait bonne envie de revoir et d’étudier à domicile ce seigneur si singulièrement rencontré.

— Vous serez le très bienvenu chez moi, monsieur, répondit avec empressement le comte Borodino.

Et, après avoir échangé avec les deux amis de cordiales poignées de main, il remonta dans son équipage, qui fila aussitôt vers l’esplanade des Invalides.

Jonville, par amour-propre, avait fait bonne contenance devant la belle Hélène, mais il souffrait horriblement de sa foulure, et la force commençait à lui manquer ; la force, mais pas le courage, car il ne laissa pas échapper une plainte. Il fallut que le capitaine le soutînt pour l’amener jusqu’à son appartement.

Ces messieurs, du reste, n’avaient pas perdu leur journée, puisqu’ils commençaient à y voir un peu plus clair dans cette ténébreuse affaire.

Ils n’étaient pas au bout de leurs peines.

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