‹ DécapitéeChapitre 3 sur 12 · III

III

Pendant que Julien de Jonville et le capitaine Cavaroc couraient ces aventures, Paul Vitrac n’était pas sur un lit de roses.

Vers midi, alors qu’il était encore sous le coup des violentes émotions par lesquelles il venait de passer, Vitrac avait reçu la visite d’un agent qui venait le chercher pour le mener chez un juge d’instruction déjà saisi de l’affaire, et il était resté deux heures dans le cabinet de ce magistrat.

Il y avait trouvé son élève Tire-Lire, appelé aussi à déposer, et si Vanda n’avait pas été citée, c’est que la police n’était pas encore renseignée sur la nature de ses relations avec le peintre de la place Pigalle.

Vanda aurait son tour. Le commissaire avait pris les noms des invités présents, et ils devaient être tous interrogés, sans exception.

Vitrac avait déclaré ne rien comprendre à la scène du bal et n’avoir pas reconnu la tête coupée.

Les deux amis qui l’avaient entendu murmurer un nom de femme, au moment où il l’avait vue, n’étaient pas là pour le démentir, et, pour le moment, la justice ne songeait point à eux.

Tire-Lire, alors même qu’il eût été en mesure de le faire, se serait bien gardé de contredire Vitrac, car il lui était dévoué comme un chien l’est à son maître ; mais il n’avait pas persisté à accuser les rapins d’un atelier rival d’avoir inventé et exécuté cette ignoble charge. Avant de comparaître, Tire-Lire avait pris des informations dans le monde des artistes, et il avait acquis la certitude que les élèves de Cantillon n’y étaient pour rien. Il attribuait ce mauvais tour à un ennemi de Vitrac. On en a toujours quand on a du talent, et surtout quand on gagne beaucoup d’argent.

Tire-Lire croyait encore à une farce, et le juge instructeur paraissait être du même avis que Tire-Lire.

Il le renvoya avec Vitrac, en leur annonçant que la suite dépendrait du résultat de l’exposition à la Morgue et de l’enquête ouverte dans les hôpitaux.

Si l’on constatait que la morte avait figuré sur une des tables de l’École d’anatomie, on découvrirait l’auteur de la sinistre plaisanterie, et il n’y aurait plus lieu de chercher un assassin qui n’existait pas. Si elle était reconnue aux vitrines de la Morgue, le visiteur qui la reconnaîtrait fournirait sans doute des indications qui mettraient sur la trace du coupable.

Vitrac sortit du Palais de justice en même temps que Tire-Lire, qui lui proposa immédiatement d’y aller voir.

La halle aux cadavres n’était pas bien loin, et le rapin trouvait tout naturel de pousser jusque-là pour s’assurer que l’exhibition avait commencé.

Vitrac refusa énergiquement, et comme Tire-Lire insistait, en appuyant sur cette idée très répandue et très fausse que les meurtriers ne manquent jamais de venir rôder autour du vilain monument où l’on met en montre les corps de leurs victimes, Vitrac le planta là.

Le maître n’avait pas accoutumé de traiter ainsi son élève préféré, et Tire-Lire, qui ne s’était pas trouvé seul avec lui depuis la scène du bal, fut tout étonné de le voir éviter d’engager une conversation sur les événements de la nuit et de la matinée.

C’était à croire que Vitrac craignait d’être obligé de dire ce qu’il en pensait.

Le rapin attribua ce brusque départ à la secousse nerveuse que le grand artiste avait reçue.

Une seconde après, il n’y pensait déjà plus et il s’acheminait d’un pas délibéré vers la pointe orientale de la Cité.

C’était un curieux type de bohème parisien que Jean Dangalas, surnommé Tire-Lire.

Cet artiste à tous crins, ce débraillé qui se plaisait à arborer des tenues extravagantes, ce fantaisiste qui, une fois, avait fait à pied le voyage de Venise, en peignant des portraits pour payer les aubergistes quand il ne couchait pas à la belle étoile, ce noceur qui passait à peu près toutes ses nuits dans les bastringues ou dans les caboulots du quartier Pigalle, était le fils unique de la plus vertueuse et de la plus ordonnée des veuves, — une sainte qu’il désespérait tout en l’adorant.

Son père lui avait laissé une petite fortune qu’il s’était empressé de jeter à tous les vents du plaisir, et il fallait lui rendre cette justice qu’il ne demandait jamais d’argent à sa brave femme de mère. Il lui en donnait même de temps en temps.

Jean vivait donc au jour le jour, sans aucun souci de l’avenir, et il ne vivait pas trop mal des travaux que Vitrac lui faisait obtenir en le recommandant aux marchands de tableaux, et aussi de ceux qu’il accrochait, par-ci par-là, dans le monde interlope qu’il fréquentait.

Lorsqu’une irrégulière du quartier Pigalle faisait, par hasard, la conquête d’un monsieur riche et généreux, elle ne manquait pas de commander à Jean son portrait et quelquefois même celui de son protecteur de passage.

Tire-Lire attrapait comme pas un la ressemblance, et il savait très bien son métier. Seulement, il tenait pour la nouvelle école, et sa peinture impressionniste lui nuisait un peu auprès de sa clientèle.

Sur l’amour, Tire-Lire avait aussi des opinions naturalistes. Il ne l’envisageait qu’au point de vue de l’agrément, et il fuyait comme la peste les longues liaisons. Il prétendait qu’un artiste se doit tout entier à l’art et n’a pas le droit de se coller, comme on dit dans les brasseries de Montmartre.

Tire-Lire n’avait jamais aimé sérieusement que sa mère et Vitrac. Pour Vitrac, il se serait fait hacher, et quiconque se fût avisé de critiquer devant lui le maître coloriste aurait passé un mauvais quart d’heure. De Vitrac, il aurait tout souffert, et sa tendresse pour lui allait jusqu’à la jalousie.

Aussi ne portait-il pas dans son cœur la triomphante Vanda. Il lui en voulait d’accaparer son Paul, il voyait très bien qu’elle visait à se faire épouser, et il travaillait sourdement à contrecarrer les projets ambitieux de cette poseuse qui ne posait plus que pour son amant. Mais il n’osait pas lui rompre en visière, et il vivait avec elle sur le pied de paix armée, comme la France avec l’Allemagne.

Il surveillait ses manœuvres sans en avoir l’air et sans se permettre de surveiller Vitrac, qui ne lui parlait jamais de ses bonnes fortunes, quoiqu’il en eût souvent.

Vitrac, d’ailleurs, n’aurait pas supporté que Tire-Lire se mêlât de ses aventures galantes, car Vitrac possédait au plus haut degré la qualité sans laquelle un homme ne réussit pas auprès des femmes. Vitrac était discret, et si Jonville avait reçu de lui la confidence de ses amours avec une belle étrangère, c’est que la confidence était forcée, Jonville les ayant surpris au moment où ils sortaient d’un cabinet particulier.

Tout s’était borné, du reste, à un aveu de relations impossibles à nier, et Vitrac n’avait donné à son ami l’attaché aucun renseignement sur la dame dont Tire-Lire ne soupçonnait pas l’existence.

Et, depuis la scène du bal, il n’était pas venu à l’esprit de l’insoucieux rapin que son maître connaissait la décapitée.

Lui, ne l’avait jamais vue vivante, par l’excellente raison qu’elle n’était jamais venue à l’atelier de la place Pigalle, dont il ne sortait guère que pour flâner dans le quartier de la Nouvelle-Athènes.

Parisien endurci, Tire-Lire méprisait la verdure et ne mettait jamais les pieds au bois de Boulogne, ni même aux Champs-Élysées. C’est tout au plus s’il lui arrivait, une ou deux fois par an, de pousser jusqu’au parc Monceau pour y fumer sa pipe.

La Cité, en revanche, lui était familière. Il en connaissait tous les recoins, ayant habité la rue d’Arcole aux jours de son enfance, et il y revenait volontiers pêcher à la ligne dans le petit bras de la Seine, quand la fantaisie lui prenait de rêver au bord de l’eau.

Il traversa le parvis Notre-Dame, longea l’église et déboucha en face de la Morgue, qu’il s’attendait à trouver assiégée par les curieux.

Il fut très surpris de voir qu’on ne faisait pas queue à la porte. Il en conclut que la tête n’était pas encore exposée, et il allait rebrousser chemin, quand il réfléchit que les feuilles du matin n’avaient pas pu apprendre à leurs lecteurs ce qui s’était passé chez Vitrac à l’heure où les journaux sont déjà sous presse. La tête pouvait y être, sans que la population parisienne sût qu’elle y était.

Au moment où il se décidait à entrer, il avisa tout près de la grille du square une figure qui valait bien qu’on la regardât.

C’était une toute jeune fille, au teint rose, presque une enfant, qui tenait un carton à la main et qui regardait de tous ses yeux la laide façade de la Morgue.

Elle s’était arrêtée sur le trottoir qui borde le square, juste en face de la porte béante, et il n’était pas difficile de deviner qu’elle grillait d’envie d’entrer.

La rencontre n’avait rien d’insolite, car elles ne sont pas rares, à Paris, les modistes qui vont volontiers voir des noyés pour se donner des émotions. C’est moins cher qu’une place dans un théâtre de drame, et la secousse est plus forte.

Mais celle-là était si gentille que Dangalas, grand chasseur de grisettes, resta pour se régaler de la vue de cette fleur fraîchement éclose. Et, oubliant pourquoi il était venu à la pointe de l’île de la Cité, il ne pensa plus qu’à trouver un moyen d’aborder la petite, — comme il les appelait toutes.

La timidité n’était pas un des défauts de Tire-Lire, qui en avait beaucoup d’autres, et il était passé maître dans l’art essentiellement parisien de gagner les bonnes grâces des demoiselles de magasin.

Ce jour-là, par hasard, il était en tenue de conquête, ayant été obligé, pour comparaître devant le juge, de remplacer ses habits d’atelier par un costume convenable. Il était donc en possession de tous ses avantages et il ne doutait pas de réussir. Il hésitait pourtant à entamer l’attaque, tant cette fillette ressemblait peu à ses pareilles qui vont trottant par les rues pour faire les commissions de leurs patronnes.

D’abord elle appartenait évidemment à l’aristocratie des trottins, car elle était habillée avec une certaine élégance et surtout avec un soin remarquable.

Pas un cordonnet qui traînât au bas de sa robe de laine, pas un brin de fil ou de soie oublié sur son caraco, bien ajusté à la taille. Son col et ses manchettes étaient d’un blanc de neige ; son chapeau, très simple, lui allait à merveille ; elle portait des gants presque neufs, et ses bottines mignonnes n’avaient pas une tache de boue.

On voyait tout de suite qu’elle devait marcher sur la pointe du pied, en choisissant les pavés.

Dangalas appréciait d’autant mieux les femmes correctement habillées que, d’habitude, il était lui-même assez débraillé.

C’est un effet très connu de la loi naturelle des contrastes.

Mais ce qui lui plaisait encore davantage, c’était le charme tout particulier de ce minois éveillé, sans air d’effronterie, de cette physionomie gaie, intelligente et douce.

Et il se disait qu’avec cette modiste comme on n’en voit guère une attaque à la housarde ne réussirait pas.

Il y fallait mettre des égards, et ce n’était pas ce qui le gênait, car il savait varier ses procédés suivant les occasions.

Mais, en fait d’abordage, c’est souvent le premier mot qui décide du succès, et Tire-Lire en cherchait un qui ne fût ni grossier ni banal. Il crut l’avoir trouvé, et il s’approcha sournoisement de la jeune fille qui ne faisait aucune attention à lui, absorbée qu’elle était par la contemplation du lugubre édifice.

— Vous n’osez pas entrer, hein ? demanda-t-il à demi voix.

Elle tressaillit, comme tressaille une personne réveillée en sursaut ; elle recula de deux pas, elle rougit même un peu, mais elle ne se troubla point, et elle se mit à le dévisager tranquillement pour voir à quelle espèce d’homme elle avait affaire.

Tire-Lire en conclut qu’il n’était pas tombé sur une bégueule, et qu’il pouvait hardiment pousser sa pointe.

— Vous n’osez pas, parce que vous êtes toute seule, reprit-il. Avec moi, vous n’aurez pas peur.

Et il lui offrit son bras, en imitant les façons cérémonieuses d’un monsieur du grand monde qui va conduire une belle dame dans la salle à manger, au moment où l’on vient d’annoncer que le dîner est servi.

Dans cette attitude, le haut du corps incliné et le bras arrondi en anse de panier, il était si drôle que la modiste ne put s’empêcher de rire. C’était bon signe, et le rapin alla de l’avant.

— Vous ne voulez pas me donner le bras ? dit-il gaiement. Vous avez raison, mademoiselle. Nous aurions l’air d’une noce. Mais venez tout de même. Je vais vous montrer les curiosités de l’établissement.

— C’est bien la Morgue ? demanda la fillette en regardant fixement Tire-Lire avec ses grands yeux bleus.

— Oui, belle enfant. Est-ce que vous ne l’aviez jamais vue ?

— Non. C’est la première fois que je viens dans ce quartier-ci. Alors, c’est là qu’on expose les morts ?

— Ceux qu’on repêche dans la Seine, oui, mademoiselle.

— Brrr !… ils doivent être affreux.

— Peuh !… ils ne sont pas jolis… jolis… Ils manquent surtout de fraîcheur… mais je vous assure que c’est à voir.

— Merci ! je n’y tiens pas ! mais j’aurais voulu savoir comment c’est arrangé là dedans. Ma patronne y est allée, et elle prétend que ça ressemble à la vitrine de son magasin. Je m’y risquerais peut-être si j’étais sûre qu’il n’y a pas de corps exposés.

— Comme ça se trouve ! aujourd’hui il y a relâche… j’en sors, et je vous garantis qu’il n’y a pas le moindre noyé.

Tire-Lire mentait. Il n’était pas entré et il ne savait pas si les dalles où l’on étale les cadavres étaient ou non vacantes, mais il n’avait garde de négliger un moyen de faire plus ample connaissance avec une adorable grisette. Il comptait même tirer parti du saisissement qu’elle allait éprouver en se trouvant tout à coup face à face avec quelque hideux macchabée.

Une femme émue est toujours plus sensible aux attentions d’un galant, et l’astucieux rapin méditait déjà de lui offrir, en sortant, un grog américain pour la réconforter. Et le curieux de l’affaire, c’est qu’il ne pensait plus du tout à la tête coupée, quoiqu’il eût fait le voyage tout exprès pour vérifier si elle était là.

— Vrai ?… bien vrai ?… il n’y a pas de morts ? demanda la jeune fille.

— La preuve, c’est que… voyez !… les passants n’entrent guère, et ceux qui entrent sortent tout de suite. Croyez-moi, mademoiselle… profitez de l’occasion !… c’est l’instant !… c’est le moment !… cria Tire-Lire en contrefaisant les intonations et les gestes d’un forain qui invite le public à pénétrer dans sa baraque.

Cette parodie grimacière égaya la jeune fille, qui ne put pas tenir son sérieux. Tire-Lire avait touché sa corde sensible.

Il était tombé sur une rieuse naïve, toujours prête à s’amuser sans arrière-pensée.

Et il utilisa cette heureuse disposition en ajoutant d’un air confidentiel :

— Seulement, vous ferez bien de vous dépêcher. C’est l’heure où l’on apporte les nouveaux sujets, et la salle ne va pas rester longtemps vide.

Ce dernier argument décida la jeune fille à traverser la chaussée, sous l’œil et tout près de Dangalas, enchanté de ce premier succès qui lui en promettait d’autres.

Il avait dit vrai en disant que ce jour-là les curieux étaient rares. Peu de gens, en effet, franchissaient le seuil de la Morgue, mais ils ne le repassaient pas si vite qu’il le prétendait, et du retard qu’ils mettaient à sortir on pouvait conclure qu’il y avait quelque chose à voir.

Dangalas la tira, cette conclusion, et la décapitée lui revint en mémoire. Mais l’idée de la revoir n’était pas pour l’arrêter. Si la tête était exposée, ce spectacle impressionnerait encore plus vivement la modiste aux yeux bleus, et c’était précisément ce qu’il souhaitait.

Elle était restée sous le péristyle, cette modiste en rupture d’atelier, et elle hésitait à avancer, comme une chatte blanche au bord d’un bourbier où elle craint de se salir. Il s’agissait de tourner un mur qu’on a élevé là, en guise de paravent, pour cacher aux promeneurs de la rue le lugubre étalage relégué au fond de la salle.

— Convenez que l’endroit n’a rien d’effrayant, souffla le rapin en indiquant du doigt les parois en stuc poli et le plafond vitré qui laissait passer la claire lumière du soleil.

Il n’y avait pas vingt personnes dans cette antichambre des morts, en comptant deux individus qui, à les juger sur la mine, pouvaient bien être des agents et qui causaient dans un coin, tandis que les curieux s’étaient groupés devant la clôture en verre.

Ces curieux, évidemment, regardaient autre chose que des tables de marbre et des robinets de cuivre.

Tire-Lire, long comme un jour sans pain, dominait ces gens attroupés, et il n’eut pas besoin de se pousser au premier rang pour voir ce qu’ils regardaient.

C’était la tête, l’effrayante tête coupée que, dans l’atelier de Vitrac, il avait, un instant, tenue par les cheveux.

Il s’attendait bien à la trouver là, et pourtant il se sentit remué.

On avait arrangé une mise en scène qui devait attirer tout Paris, dès que les journaux auraient répandu la nouvelle de cette exhibition.

On l’avait placée sur une espèce de piédestal, près du vitrage ; on avait laissé flotter sa chevelure blonde, qui encadrait le visage sans le cacher ; ses yeux n’étaient pas fermés, et, afin de la conserver le plus longtemps possible, on avait sans doute eu recours au procédé Gannal, car la peau n’était pas marbrée de ces taches bleuâtres qui surviennent après la mort.

Le spectacle était si saisissant que pas un des spectateurs ne soufflait mot.

Il y avait cependant là, comme toujours, des femmes peu accoutumées à se taire ; par exemple, des vendeuses de poisson accourues du marché de la place Maubert, qui n’est pas bien loin de la Morgue.

Elles s’en allaient, l’une après l’autre, aussi pâles que la morte, et les vides qu’elles faisaient en se retirant permettaient aux derniers arrivés d’approcher.

Après chaque départ, il se produisait comme des éclaircies passagères dans le groupe, et par une de ces éclaircies la petite modiste qui avait suivi de près Dangalas aperçut tout à coup la décapitée.

Elle non plus ne jeta pas un cri, n’articula pas un mot, mais le rapin qui l’observait vit ses traits se décomposer, ses yeux s’ouvrir démesurément, et sentit qu’elle se cramponnait à son bras.

Il avait prémédité de l’émouvoir violemment. Il s’aperçut qu’il y avait trop bien réussi, car il comprit qu’elle allait s’évanouir. Il tenait beaucoup à éviter une scène qui n’aurait pas manqué d’attirer l’attention des agents apostés là pour surveiller les visiteurs, et afin de prévenir ce désagrément, il passa vivement son bras autour de la taille de la fillette qu’il entraîna en arrière et qu’il soutint jusqu’à la sortie de la maudite salle.

Là, il lui fallut encore se baisser pour ramasser le carton qu’elle venait de laisser tomber et disperser des gamins qui leur barraient le passage en ricanant.

— Tiens !… une gonzesse qui se trouve mal !… c’est bien fait !… v’là ce que c’est !… fallait pas « qu’è » y aille !…

Ce refrain populacier les accompagna jusqu’au bas du perron de la Morgue, et, par surcroît de désagrément, Dangalas, en se retournant pour chasser ces polissons, vit apparaître derrière lui la tête d’un des agents que la police avait placés là en surveillance.

Cet homme, évidemment, soupçonnait que la jeune fille avait reconnu la tête et la suivait pour entendre ce qu’elle allait dire.

Afin de le dépister, Dangalas, qui n’attribuait qu’à la frayeur le demi-évanouissement de la modiste, s’écria bien haut :

— Je vous avais avertie que ça vous ferait de l’effet. Je comprends que ça vous ait remuée, mais ce n’est pas une raison pour vous trouver mal. Elle ne vous était de rien, après tout, et vous ne l’aviez jamais tant vue, cette blonde qu’on a raccourcie. Marchons un peu, ça vous remettra.

L’agent qui écoutait n’en demanda pas davantage et rentra dans la salle pour y reprendre son poste.

La jeune fille n’avait pas répondu. Elle suffoquait, et, cette fois, elle ne refusa pas le bras du rapin, qui la conduisit tout au fond du square, où il la fit asseoir sur un banc.

Par le beau temps qu’il faisait ce jour-là, ce square était encombré d’enfants jouant aux barres ou au bouchon et de bonnes flirtant avec des militaires non gradés.

Tout ce monde les prit pour un couple amoureux, et personne ne s’avisa de les déranger.

— N’y pensez plus, mademoiselle, reprit Tire-Lire ; vous la reverriez en rêve et vous auriez le cauchemar. Ah ! si j’avais su que vous étiez si peureuse, je ne vous aurais pas proposé d’entrer, je vous prie de le croire !

— Ce n’est pas la peur, balbutia la petite.

— Ça y ressemble diablement… vos belles couleurs se sont effacées, et vous tremblez comme une feuille.

— C’est que… cette morte… je la connaissais…

— Pas possible ! s’écria Dangalas.

— Je vous dis que je l’ai reconnue… c’est une des clientes de ma patronne… Elle est venue, l’autre jour, au magasin, rue de la Paix, commander un chapeau… et ce chapeau… il est là dans ce carton.

— Comment ! tout à l’heure, quand je vous ai rencontrée, vous alliez chez elle ?

— Pas directement. Madame m’a envoyée faire une commission chez un fabricant de fleurs qui demeure dans l’île Saint-Louis… J’en venais et, après, je devais aller porter le chapeau à essayer.

— Elle habite donc par ici, cette cliente ?

— Non… elle demeure au contraire très loin de la Cité. Madame m’avait dit de prendre le bateau-mouche au pont de la Tournelle et, quand j’aurais fait ma course, de revenir par l’omnibus de Passy-Bourse, qui passe au bout de la rue de la Paix. Mon Dieu ! pourquoi ai-je eu la malheureuse idée de venir ici ! C’est notre première demoiselle qui en est la cause. Elle nous a raconté qu’elle était entrée une fois à la Morgue et qu’elle y avait vu un pauvre petit enfant qui avait l’air d’un ange endormi…

— Bah ! vous n’en mourrez pas, d’y être entrée aussi.

— Non, mais ma patronne me grondera, et toutes ces demoiselles du magasin se moqueront de moi.

— S’il n’y avait que ça, ce ne serait rien, murmura Dangalas en hochant la tête.

— Que voulez-vous dire ?

— Le diable, c’est que vous aurez à vous débrouiller avec les commissaires de police, les juges… et tout ce qui s’ensuit…

— Moi !… et pourquoi ?

— Parce que cette femme dont la tête est exposée là a été assassinée, c’est évident. Personne ne l’a encore reconnue… vous serez la première… Nécessairement, on vous interrogera… Et vous devrez vous estimer très heureuse si l’on ne vous garde pas à la disposition de la justice.

— M’arrêter !… je me tuerais plutôt que d’aller en prison… et grand-père en mourrait de chagrin… Mais on ne peut pas m’y mettre… je n’ai rien fait de mal.

— Je ne dis pas qu’on vous enfermera, mais vous aurez de gros ennuis. Vous ne savez pas ce que c’est que d’être tournée et retournée par ces gens-là ! Ils cherchent des témoins pour arriver à trouver l’assassin… tout tombera sur vous… quand vous leur aurez appris le nom et l’adresse de la cliente que vous venez de reconnaître à la Morgue, ils vous forceront à les conduire chez elle. Tenez ! tout à l’heure, un mouchard qui était dans la salle nous a suivis jusqu’à la porte, parce qu’il soupçonnait, à votre émotion, que vous aviez reconnu la tête. Moi, si j’étais à votre place, je me tairais.

— Ma patronne me demandera pourquoi je n’ai pas porté le chapeau.

— Rien ne vous empêche de le porter. Où demeurait la dame qui l’a commandé ?

— Je ne suis jamais allée chez elle, mais l’adresse est sur la facture… rue Berton, 8.

— Rue Berton ? C’est à Passy, je crois ?

— Oui… tout près du quai, puisque madame m’a dit de prendre le bateau.

— Eh bien, pourquoi ne feriez-vous pas la commission ? Vous êtes censée ne rien savoir, et là-bas, rue Berton, vous verrez si l’on vous reçoit.

— Mais je dois essayer le chapeau et rapporter le prix de la facture.

— Essayer le chapeau, ce serait difficile… mais j’ai dans l’idée qu’on vous payera… Cette dame devait être mariée ; vous demanderez à parler au mari.

— Je n’oserai jamais. Pensez donc ! si c’était lui qui a tué sa femme ?

— Raison de plus pour qu’il paye. Vous remettrez l’argent à votre patronne, et si vous êtes discrète, personne ne saura que vous connaissiez de vue la malheureuse à laquelle on a coupé le cou… personne, excepté moi, qui ne dirai rien, car je ne veux pas vous faire arriver de la peine.

— Je le crois, mais je n’aurai jamais le courage d’entrer dans cette maison… c’est peut-être là qu’on l’a assassinée.

— Voulez-vous que nous y allions ensemble ?

Àcette question qu’elle n’avait pas prévue, la jeune fille resta tout interdite.

Dangalas s’y était si bien pris qu’elle ne se défiait pas de lui et que la proposition ne l’effarouchait pas trop. Mais il n’y avait pas une demi-heure qu’il l’avait abordée, et elle se demandait ce qu’il allait penser d’elle, si elle acceptait d’emblée l’escorte qu’il lui offrait si hardiment.

Ce n’était pas qu’elle fût timide, ni qu’elle craignît qu’il abusât de la situation.

Accoutumée à courir les rues pour porter les commandes à domicile, elle avait appris à se défendre contre les obsessions des galants trop empressés, et elle savait fort bien se débarrasser d’eux sans se fâcher.

Mais traverser la moitié de Paris en compagnie d’un grand garçon encore jeune et pas mal tourné, c’était s’exposer à de mauvais propos, si elle rencontrait en chemin une de ses camarades de magasin ou seulement une cliente qui ne se priverait pas de la dénoncer à la patronne.

Si Dangalas eût été vieux et laid, elle aurait peut-être moins hésité, quoique les hommes les plus disgraciés ne soient pas toujours les moins dangereux ; mais Dangalas lui plaisait par son air ouvert, par la rondeur de ses façons, et son instinct de fillette l’avertissait de se mettre en garde contre la sympathie que le rapin lui avait inspirée à première vue.

Il lui en coûtait pourtant de le désobliger par un refus tout sec, et elle trouva une raison pour s’excuser.

— Je vous remercie, monsieur, dit-elle lentement ; avec vous, je n’aurais pas peur, mais je crois que je ferais mal de suivre le conseil que vous me donnez. Si cette dame a été assassinée, je n’ai pas le droit de me taire… et si les gens de justice cherchent l’assassin, mon devoir est de dire ce que je sais, pour les aider à le découvrir.

— Votre devoir ? s’écria Tire-Lire ; non pas !… ou du moins c’est un cas de conscience que je ne me charge pas de décider. Moi, je me tairai. Ce n’est pas mon métier de chercher les assassins… et vous pouvez compter que je garderai pour moi la confidence que vous m’avez faite. Croyez-moi, mademoiselle, ne vous mêlez pas de cette affaire.

— Alors, pourquoi irais-je rue Berton ?

— Mais vous venez de me le dire, pourquoi. Pour remettre le chapeau à l’adresse indiquée sur la facture. N’est-ce pas là le seul moyen d’éviter les reproches et surtout les questions de votre patronne ?

La jeune fille ne sut que répondre, et Dangalas reprit avec conviction :

— Je vous assure, mademoiselle, que vous n’avez rien de mieux à faire, si vous voulez rester en dehors de cette vilaine histoire. Quoi qu’il vous arrive là-bas, vous ne serez pas compromise, puisque nul ne saura que vous y êtes allée en sortant de la Morgue. Quant aux dangers que vous pourriez courir, vous n’avez pas à vous en préoccuper, puisque je vous accompagnerai jusqu’à la porte de la maison et même au delà, si vous le désirez. Vous ne me connaissez pas, c’est vrai, mais je vais vous renseigner. Je m’appelle Jean Dangalas, je suis artiste, je fais de la peinture, et j’en vis assez bien. Enfin, je suis libre comme l’air, car je n’ai plus que ma vieille mère qui, Dieu merci ! n’a pas besoin de moi. Voilà mon dossier, comme ils disent au Palais. Remarquez, je vous prie, que je ne vous demande pas votre nom.

— Oh ! interrompit la jeune fille, je n’ai pas l’intention de vous le cacher… Augustine Bernier… c’est facile à retenir. Vous savez déjà que je suis dans les modes… je travaille chez M Lucie Courtois, rue de la Paix. Vous n’avez plus que votre mère ; moi, j’ai perdu la mienne en venant au monde, et mon père quand j’étais toute petite. Je demeure chez mon grand-père qui a servi dans la marine de l’État et qui a une pension de retraite… et tenez !… puisque je vous parle de lui, s’il savait ce qui m’arrive, je crois bien qu’il me commanderait de tout dire. Je voudrais le consulter.

— En revenant de Passy, vous ferez très bien, mademoiselle. Il me semble que maintenant ce serait trop tôt, car enfin, si, chez la dame au chapeau, vous vous aperceviez qu’elle n’est pas morte et que vous venez de voir la tête d’une femme qui lui ressemble, vous regretteriez certainement d’avoir raconté à votre grand-père que vous êtes entrée à la Morgue.

Cet argument, après plusieurs autres, parut toucher Augustine Bernier. Elle ne répondit pas. Elle se recueillait, et l’on voyait bien qu’elle était tentée de s’embarquer pour Passy avec l’artiste qui s’offrait à l’accompagner.

Tire-Lire avait plus d’une raison pour lui conseiller d’entreprendre immédiatement ce voyage et de se taire.

Tire-Lire tenait beaucoup à n’en pas rester là avec cette jolie fille que le hasard avait amenée sur son chemin et qui lui plaisait fort. Quant à l’affaire de la tête coupée, il ne se souciait pas de s’en mêler avant d’être mieux renseigné.

D’abord, la modiste avait pu se tromper, et il ne voulait pas s’exposer à faire ce qu’on appelle familièrement une gaffe.

Si, au contraire, elle avait vraiment reconnu la morte, il serait toujours temps d’avertir la justice, et Tire-Lire n’était pas disposé à en venir là sans consulter Vitrac.

Tire-Lire s’était aperçu que le maître préférait s’abstenir. Pourquoi ? Tire-Lire ne le devinait pas, mais il croyait prudent de ne pas brusquer les choses, afin de réserver à Vitrac sa liberté d’action. Il se promettait de le voir, en revenant de cette rue Berton où, s’il fallait en croire Augustine, demeurait la femme assassinée, de lui raconter son expédition et de s’en rapporter à lui pour le reste.

Ce rapin désordonné ne manquait ni de jugement ni de perspicacité, et il entrevoyait un mystère que Vitrac ne lui saurait pas gré de pénétrer.

— Eh bien, mademoiselle, reprit-il après un court silence, êtes-vous décidée ? On nous observe peut-être, et d’ailleurs, si vous vous attardiez, votre patronne vous gronderait. M’est avis qu’il serait temps de partir.

— Soit ! partons, dit Augustine en se levant brusquement. J’ai confiance en vous… promettez-moi seulement de ne plus me suivre, quand ma commission sera faite.

— Je le jure ! s’écria Dangalas aussi solennellement qu’un témoin qui prête serment devant le jury. Venez !… la station des bateaux-omnibus est à deux pas d’ici.

Il n’osa pas, cette fois, offrir son bras à la modiste, et ils s’en allèrent côte à côte par le pont de l’Archevêché, qui relie la Cité au quai de la Tournelle.

Ils croisèrent en chemin beaucoup de gens qui se dirigeaient vers la Morgue : des hommes en blouse et des femmes en bonnet.

La nouvelle de l’étrange exposition commençait à se répandre dans le quartier ; elle attirait la foule, et bientôt les curieux allaient être obligés de faire queue pour défiler devant la tête coupée.

Augustine ne soufflait plus mot, et Tire-Lire se gardait bien de la troubler par des questions indiscrètes. Il se contentait de l’observer du coin de l’œil ; et plus il l’examinait, plus il la trouvait avenante. Il en était à regretter de l’avoir rencontrée dans des circonstances qui ne lui permettaient pas de mener sa conquête tambour battant. Il s’était engagé à l’escorter jusqu’à Passy et à la quitter là. Il fallait bien s’exécuter, mais il espérait ne tenir que la moitié de ses promesses.

Ils arrivèrent au ponton juste au moment où s’y arrêtait le bateau descendant, et ils n’eurent pas de peine à se caser à bord, car, au mois de mars, les voyageurs par eau n’abondent pas.

Ils allèrent s’asseoir à l’avant, et Dangalas, en renouant la conversation, eut soin de ne pas remettre sur le tapis l’histoire de la blonde décapitée. Il ne parla que de lui-même et de sa gentille compagne : de lui, pour vanter les charmes de la vie d’artiste ; d’elle, pour se renseigner, sans en avoir l’air, sur l’existence qu’elle menait.

Elle répondit franchement, naturellement, comme une honnête fille qui n’a rien à cacher ni de son présent ni de son passé.

Avant que le bateau fît escale au pont de la Concorde, Dangalas savait déjà qu’elle venait d’avoir dix-huit ans, — elle paraissait moins âgée, — qu’elle avait été élevée en province, que son grand-père rêvait de la marier, quoiqu’il l’eût mise dans les modes — ces anciens marins ne doutent de rien — et que tous les soirs il venait la chercher à son magasin pour la ramener chez lui, rue du Port-Mahon, où il logeait sous les toits.

Dangalas recueillait précieusement ces confidences, qu’il comptait bien utiliser plus tard, lorsqu’il crut s’apercevoir qu’un monsieur les écoutait.

Ce monsieur se tenait accoudé sur le bordage du bateau-mouche, et, tout en regardant couler l’eau, il ne perdait pas de vue le couple assis près de lui. Il ne payait pas de mine, quoiqu’il fût convenablement vêtu. Avec sa figure rébarbative, sa moustache en brosse et ses favoris coupés au niveau de l’oreille, il ressemblait assez à un gendarme en bourgeois, et Tire-Lire, hanté par l’idée qu’on le surveillait peut-être depuis sa visite à la Morgue, se défiait de tous les gens qui avaient l’air de l’épier.

Celui-là ne s’était pas embarqué au quai de la Tournelle. Tire-Lire l’aurait remarqué. Il avait dû prendre le bateau à une autre escale. On ne pouvait guère supposer qu’il observait un homme qu’il n’avait pas vu sortir de la Morgue. Ses œillades en dessous devaient être à l’adresse de la jolie modiste.

Quoi qu’il en fût des intentions de ce personnage, Tire-Lire eut soin de baisser la voix et d’éviter, en causant, de faire allusion au but de leur voyage à Passy.

Le rusé rapin s’étendit encore sur les agréments de la vie indépendante qu’il menait en sa qualité d’artiste et sur la joie qu’il aurait à y associer une petite amie, dût-il en faire sa femme légitime, jurant audacieusement qu’il ne manquait à son bonheur qu’une compagne aimante qui saurait le comprendre.

Augustine le laissait dire et souriait à ses déclarations, sans les encourager et même sans y répondre ; mais Dangalas s’apercevait qu’elles ne déplaisaient pas, et il les accentuait de plus en plus.

Il s’échauffa si bien à ce jeu qu’il finit par oublier la morte, à force de s’occuper de la vivante.

Le temps ne lui parut pas long, et il arriva presque sans s’en apercevoir au ponton de la passerelle, en aval du pont d’Iéna.

C’est là qu’on descend sur le quai de Passy.

Augustine, moins distraite, l’en fit souvenir, et ils se levèrent pour débarquer.

Leur voisin, qu’elle n’avait pas remarqué pendant le trajet, avait déjà quitté sa place pour se rapprocher de la sortie.

Lui aussi, sans doute, il allait à Passy.

Dangalas se remit alors à s’enquérir des intentions de la jeune fille dont il s’était constitué le protecteur. Jusqu’où désirait-elle qu’il l’accompagnât ?

Elle ne se pressa pas de répondre.

Quand ils eurent pris terre avec plusieurs autres passagers, l’homme suspect qui les avait devancés était déjà loin sur le quai, et Dangalas ne s’inquiéta plus de lui.

— Je ne suis jamais venue ici, murmura la modiste, et je ne sais où commence cette rue Berton.

— Là-bas, mademoiselle, répondit Tire-Lire. Je vois la plaque bleue sur l’angle d’un mur. Nous y serons dans deux minutes. Elle était logée un peu loin de la rue de la Paix, la cliente de votre patronne.

— Oh ! elle venait au magasin dans un bel équipage à deux chevaux.

— Seule ?

— Toujours seule avec son cocher et un domestique en livrée. Madame nous a dit que c’était une comtesse très riche.

— Qu’est-ce qu’elle dirait maintenant si elle savait qu’on a coupé la tête à sa noble cliente ?… si c’est vrai qu’on la lui a coupée. Moi, j’ai beaucoup de peine à le croire ; je me figure que vous vous êtes trompée.

— Je le voudrais… mais je ne le crois pas… et j’avoue que je ne me sens pas trop rassurée quand je pense que peut-être je vais être reçue par les gens qui l’ont tuée.

— Je comprends ça… et c’est pourquoi je ne veux pas vous quitter à la porte. Avec moi, vous n’aurez rien à redouter.

Et comme la jeune fille secouait la tête, Tire-Lire reprit :

— Si l’on s’étonne de me voir avec vous… eh bien, vous direz que je suis… votre frère… On ne le croira pas, mais ça m’est égal… et à vous aussi, n’est-ce pas ?

Augustine se tut, mais elle ne paraissait pas convaincue, et le rapin n’insista pas.

Ils arrivèrent ainsi au coin de la rue Berton.

Elle n’est pas large, cette rue, et elle a un peu l’air d’un chemin rural. L’herbe y pousse entre les pavés, et les maisons y sont rares. Bordée des deux côtés par des murs de jardin, elle monte d’abord en ligne droite, puis elle s’infléchit à gauche pour aller rejoindre la rue Raynouard, qui longe le flanc de la colline.

C’est le vieux Passy, bâti au sommet du coteau, longtemps avant que la suppression du mur d’enceinte eût annexé à Paris ce joli village qui est devenu une grande ville.

Dangalas, ennemi des excursions champêtres, ne connaissait pas ce coin de banlieue si fréquenté. Il avait fait à pied le voyage d’Italie, mais il ignorait volontairement les environs de Paris, et en ce moment il découvrait Passy, comme Dumas père découvrait jadis la Méditerranée.

Augustine restait silencieuse et semblait hésiter à prendre ce chemin désert.

— Aimez-vous mieux que j’entre sans vous ? lui demanda en riant Tire-Lire ; je n’ai pas l’air d’une demoiselle de magasin, mais je dirai que je suis commissionnaire, et que la patronne m’envoie toucher la facture et remettre le chapeau commandé par madame la comtesse.

— On vous répondrait peut-être qu’elle est sortie, et nous n’en saurions pas davantage, murmura la jeune fille. J’entrerai seule.

— Comme vous voudrez. Je vous attendrai dehors et je resterai en faction jusqu’à ce que je vous aie revue.

Ils s’engagèrent dans la rue Berton sans plus délibérer. Ils n’y avaient pas fait dix pas qu’une voiture, lancée au grand trot de deux grands chevaux, tourna l’angle du quai et se mit à monter la rue d’un tel train qu’ils eurent à peine le temps de se ranger contre les murs pour éviter d’être écrasés.

Dangalas se jeta à gauche, Augustine se jeta à droite. L’équipage passa comme un météore qui ne brille que pour s’éteindre aussitôt, car trente secondes après, il tourna court et s’engouffra sous une porte cochère ouverte qui se referma sur lui immédiatement.

Le rapin n’y avait, comme on dit, vu que du feu, et il se hâta de traverser la rue pour aller rejoindre Augustine dont cette trombe roulante l’avait brusquement séparé.

— Vous n’avez pas eu de mal, j’espère ? lui cria-t-il. Moi, j’ai manqué être aplati et je n’ai pensé qu’à vous.

Il fut tout surpris de voir que le visage de la fillette avait complètement changé d’expression. Elle souriait, et ses belles couleurs étaient revenues. Tire-Lire crut que c’était de joie d’avoir échappé à un accident, mais elle lui dit gaiement :

— Je suis bien contente… je m’étais trompée… ce n’est pas elle que j’ai vue là-bas… je viens de la voir passer.

— Qui ça ? demanda Dangalas, ahuri.

— La comtesse que je croyais morte… L’autre lui ressemble, mais je suis sûre que c’est la comtesse qui vient de rentrer chez elle. Je n’ai fait que l’entrevoir, mais j’ai reconnu l’équipage qui l’attendait à la porte du magasin, quand elle est venue commander son chapeau.

— À la bonne heure ! s’écria Tire-Lire. Tout est bien qui finit bien. Je me disais aussi : « On ne décapite pas comme ça une comtesse qui roule carrosse. » Vous voilà rassurée, Dieu merci !

Au fond, Tire-Lire était assez désappointé. Il avait cru tenir la piste des assassins, et il se faisait une fête d’annoncer à Paul Vitrac une si heureuse nouvelle. Maintenant, il lui fallait renoncer à cette satisfaction.

Il lui restait, pour se consoler, l’avantage d’avoir fait connaissance avec une modiste charmante. Encore n’était-il pas certain que la petite, n’ayant plus besoin de sa protection, n’allait pas couper court à des relations à peine ébauchées.

— Alors, vous n’avez plus peur ? lui demanda-t-il.

— Oh ! plus du tout. Je vais entrer seule, et je ne serai pas fâchée de revoir de près cette dame qui de loin ressemble à l’autre.

— Mais vous ne lui direz pas que vous avez cru voir sa tête à la Morgue ? demanda le rapin, toujours prêt à blaguer.

— Oh ! non, par exemple ! Je lui essayerai son chapeau, je toucherai la facture et je me dépêcherai de partir.

— Bon !… alors vous me permettrez de vous attendre ?

— M’attendre ? répéta la jeune fille, et pourquoi ?

— Mais… pour rester plus longtemps avec vous, dit galamment Dangalas. Et puis, vous aurez peut-être encore besoin d’un ami ; qui sait comment on va vous recevoir dans cette maison isolée ?

— Oh ! je ne suis plus inquiète, depuis que je suis sûre que la comtesse n’est pas morte. Elle est très aimable, cette belle dame… Elle me recevra très bien et elle ne me gardera pas de force.

— Elle, non… mais elle a un mari, je suppose… et il vient de rentrer avec elle, car j’ai vu un monsieur dans la voiture.

— Je ne le connais pas, et ce n’est pas à lui que j’ai à faire. Je n’ai donc rien à craindre et je ne veux pas abuser de votre obligeance. Vous vous êtes déjà bien assez dérangé pour m’accompagner jusqu’ici ; je me reprocherais de vous faire encore perdre votre temps.

— Dites la vérité, mademoiselle ; vous avez assez de ma compagnie et vous ne tenez pas à me retrouver sur votre chemin.

— Vous vous trompez, dit vivement Augustine. Je vous suis très reconnaissante de ce que vous avez fait pour moi, et je serai bien contente de vous revoir.

— Et moi, je serais très malheureux si je ne vous revoyais pas. Alors indiquez-moi un moyen de vous rencontrer.

— Ah ! voilà ! je ne voudrais pas que vous vinssiez rôder autour de mon magasin, comme les amoureux de ces demoiselles. Je n’en ai pas, moi, d’amoureux, et je n’en veux point avoir.

Mais je ne vous défends pas de venir chez grand-père. J’y suis, le dimanche, toute la journée. Je vous ai dit où il demeure. Si vous voulez, je lui annoncerai votre visite pour dimanche prochain.

— Comment donc ! s’écria Dangalas, mais je vous en prie, et vous pouvez compter que je n’y manquerai pas.

Le rapin, en parlant ainsi, faisait contre fortune bon cœur, car il avait rêvé autre chose que cette invitation pour le bon motif. Mais Augustine était si jolie qu’il n’avait garde de refuser, sauf à battre en retraite si l’aïeul s’avisait de lui mettre le conjungo sous la gorge.

— Je vous avais bien jugé, dit la jeune fille en lui tendant sa main gantée, qu’il serra chaleureusement. À dimanche donc ; et maintenant, séparons-nous. Il se fait tard… le jour baisse déjà, et la rue de la Paix n’est pas tout près d’ici.

— Autant de raisons pour que je ne vous laisse pas revenir seule.

— Je ne reviendrai pas seule, puisque je reviendrai en omnibus, répliqua gaiement la jeune fille. Passy-Bourse… vous savez… Merci encore, et à bientôt ; mais ne me suivez pas, je vous en prie… Je ne veux pas que les domestiques de la comtesse me prennent pour ce que je ne suis pas.

Et sans laisser à Tire-Lire le temps d’insister, elle s’achemina au pas accéléré vers la maison.

On ne la voyait pas de la rue, cette maison, et de l’endroit où Dangalas était resté, on ne voyait même pas la porte cochère, placée au fond d’un rentrant du mur de clôture.

L’élève de Vitrac n’avait assurément rien de mieux à faire que de se conformer à la dernière recommandation d’Augustine, et il ne tenait pas du tout à se montrer aux gens qui viendraient ouvrir. Il se tint donc coi et il ne tarda pas à entendre le bruit de la porte qu’on refermait.

La modiste avait été reçue sans difficulté.

C’était de bon augure, car si les habitants de la villa avaient eu un crime sur la conscience, ils n’auraient probablement pas été si accessibles.

Et pourtant Tire-Lire ne se sentait pas disposé à quitter la place, comme la jeune fille l’en avait prié. Il se disait que l’essayage du chapeau ne la retiendrait pas plus d’un quart d’heure, et qu’il pouvait bien l’attendre.

Si elle lui faisait la mine en le retrouvant là, il en serait quitte pour s’excuser sur l’intérêt qu’il lui portait et pour la laisser monter seule à la place de Passy, point de départ des honnêtes omnibus où les fillettes peuvent, assurait-elle, voyager sans avoir à redouter de mauvaises rencontres.

Il ne s’agissait que de s’embusquer de façon à la voir sortir, sans attirer l’attention des passants, et l’on pouvait douter qu’il s’en présentât, car la rue Berton est peu fréquentée, et depuis qu’il y était entré, Dangalas n’en avait pas aperçu un seul.

Un monsieur et une dame qui rentrent chez eux en voiture ne sont pas des passants.

L’élève de Vitrac s’adossa donc à la muraille du jardin et prit racine à ce poste de surveillance.

Il était fumeur enragé, et il n’avait pas osé allumer sa pipe au nez d’Augustine. Il pensa qu’il aurait le temps d’en griller une, et, pour mieux goûter ce plaisir, il s’assit sur une borne.

Le tabac porte à la rêverie, et Tire-Lire se laissa bientôt aller à réfléchir vaguement aux incidents de cette après-midi, commencée au Palais de justice, qui s’achevait au bas du coteau de Passy.

Il comptait bien la compléter en allant place Pigalle, faire son rapport à Vitrac, et il ne regrettait pas trop de ne pas avoir, comme il l’avait espéré un instant, trouvé la trace de la décapitée.

La connaissance d’une jolie fille compensait à ses yeux cette déconvenue.

Vingt minutes se passèrent sans qu’Augustine reparût.

Tire-Lire se dit que les femmes — comtesses ou bourgeoises — n’en finissent pas quand elles sont en conférence avec leur modiste, et pour se donner patience, il bourra sa pipe qui venait de s’éteindre.

Il en fuma quatre sans désemparer.

La nuit venait ; la rue s’emplissait d’ombre, et la porte ne s’ouvrait toujours pas.

Dangalas, n’y comprenant plus rien, se demanda ce qui avait bien pu arriver à sa protégée. Il ne supposait pas qu’elle s’amusât à le faire poser ; et il commençait à s’inquiéter de son absence prolongée.

Il attendit encore un grand quart d’heure, et il ne put pas se décider à partir avant de savoir ce qu’elle était devenue.

Elle l’avait prié de ne pas se montrer aux gens de la comtesse, mais il prit sur lui de forcer la consigne.

Il fourra sa pipe dans sa poche et il se mit en marche pour aller aux informations.

Au moment où il se levait, il lui tomba sur le dos des gravats et des débris de plâtre. Naturellement, il regarda en l’air et il vit, dépassant le faîte du mur, la tête d’un homme.

Ce ne fut qu’une apparition, car cet homme, qui devait être monté sur une échelle, se retira presque aussitôt.

Tire-Lire resta convaincu qu’on l’épiait de l’intérieur du jardin. Cette découverte lui donna fort à penser, mais il ne renonça point à s’enquérir d’Augustine et, arrivé devant la porte cochère, il sonna vigoureusement.

Une cloche tinta, un chien aboya, et personne ne vint à ce premier appel.

Tire-Lire recommença au bout de quelques secondes.

Cette fois, on entr’ouvrit une petite porte percée au milieu de la grande, et, par l’entre-bâillement, un individu se montra.

Il faisait déjà trop sombre pour que Tire-Lire pût distinguer les traits de ce personnage, qui, d’une voix rude, lui demanda ce qu’il voulait.

— Ma sœur est entrée ici, il y a trois quarts d’heure, dit l’audacieux rapin ; elle travaille chez M Courtois, la modiste de votre dame, et elle est venue pour essayer un chapeau. Je dois la reconduire à son magasin et je viens la chercher.

La réponse se fit attendre.

Tire-Lire voyait briller dans l’ombre les yeux de l’homme qui tenait le battant, et il crut deviner que ce préposé aux introductions l’examinait avant de lui livrer passage. Il se trompait sans doute, car après un silence assez marqué, cet homme lui dit brusquement :

— Vous parlez de cette ouvrière qui tenait un carton à la main ? Il y a beau temps qu’elle est partie.

— Allons donc ! s’écria Tire-Lire ; je l’aurais vue passer. Je l’attendais dans la rue, et je n’en ai pas bougé.

— Je vous répète qu’elle n’a fait qu’entrer et sortir. Madame n’avait pas commandé de chapeau. Madame n’a pas voulu la recevoir.

Tire-Lire allait insister, mais le cerbère lui ferma la porte au visage si violemment qu’il faillit lui casser le nez.

Le premier mouvement, à ce qu’on dit, est toujours le bon. C’est pour cela qu’il faut s’en défier, ajoutait, dit-on aussi, un diplomate sceptique.

Le premier mouvement de Tire-Lire, malhonnêtement repoussé, ce fut d’administrer à cet insolent valet une mémorable correction ; mais pour le rosser, il aurait fallu d’abord enfoncer la porte.

Tire-Lire essaya de l’ébranler à grands coups de pied. Elle résista, car elle était solide, et il cessa bientôt ce tapage inutile.

Ce n’était pas la peine de sonner. Les gens qui gardaient cette étrange maison ne lui auraient pas ouvert. Il ne pouvait pas rester là jusqu’à ce que l’un de ceux qui l’habitaient se montrât, car ce blocus se serait peut-être prolongé jusqu’au lendemain, et comme il n’était pas en mesure de monter à l’assaut en escaladant le mur du jardin, il n’avait plus qu’à lever le siège.

Ainsi fit-il en maugréant de tout son cœur, et il ne se fut pas plutôt éloigné de la maudite porte close que l’aventure qui venait de finir si sottement lui apparut sous des aspects nouveaux.

Pour la première fois depuis qu’il avait rencontré Augustine, il se demanda si elle ne s’était pas moquée de lui.

Qu’elle eût cru reconnaître la tête exposée à la Morgue et qu’elle se fût trompée, c’était possible ; mais il n’était pas impossible non plus qu’elle eût joué une comédie dont il cherchait à deviner le but.

Les demoiselles de magasin ne passent généralement pas pour être des rosières, et s’il y en a de vertueuses, il n’y en a guère qui ne soient coquettes.

Celle-là pouvait bien s’être amusée à encourager les avances d’un grand garçon bien bâti, sauf à le planter là au moment psychologique.

Peut-être aussi avait-elle voulu le soumettre à une épreuve en se laissant conter des douceurs et en lui donnant, pour y couper court, son adresse chez son grand-père.

Si le galant y venait le dimanche, comme il l’avait promis, ce serait la preuve qu’il ne regimbait pas contre l’idée du mariage et qu’on pourrait l’amener tout doucement à épouser.

Si la petite avait fait ce calcul, il n’y avait pas de quoi lui en vouloir, mais une autre question se posait :

Était-elle sortie de la maison, comme l’affirmait ce portier brutal ?

Àla grande rigueur, on pouvait admettre qu’elle avait, en sortant, monté la rue Berton pour gagner les hauteurs de Passy, pendant que Dangalas fumait sa pipe, à trente pas de là.

Mais, si le portier avait menti, pourquoi s’attardait-elle dans cette maison où, à l’en croire, elle n’était venue que pour essayer un chapeau à une des pratiques de sa patronne et toucher une facture ?

L’y retenait-on malgré elle ? Et pour quel motif l’y retenait-on ? Était-elle tombée dans une espèce de geôle où un ogre, amateur de chair fraîche, séquestrait les jeunes filles qu’il y attirait ?

En plein Paris, c’était invraisemblable.

Ou bien cette modiste était-elle tout bonnement une farceuse qui venait visiter, rue Berton, un monsieur riche et généreux, et qui avait trouvé drôle de se faire accompagner jusqu’à la porte par un chercheur de bonnes fortunes en plein vent, pour le punir de l’avoir accostée dans la rue ?

Tire-Lire, toujours porté à mal penser des femmes, inclinait vers cette dernière supposition, peu flatteuse pour son amour-propre, et l’on croira sans peine qu’il n’était pas content.

Il s’en allait vers le quai, jurant un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus et décidé à garder pour lui le récit de son voyage : pour lui et pour Paul Vitrac, que l’incident de la fausse reconnaissance devait intéresser.

Dangalas ne se doutait pas que Cavaroc et Jonville avaient, eux aussi, depuis la rencontre qu’ils avaient faite au bois de Boulogne, une histoire à raconter au maître de la place Pigalle — et une histoire du même genre, puisqu’il s’agissait encore d’une méprise.

Dangalas ne songeait guère à ces messieurs, qu’il avait à peine remarqués au bal de Vitrac et qui n’étaient pas de son monde.

Dangalas ne pensait qu’à prendre sa revanche, dès qu’il aurait éclairci la situation.

Si la petite l’avait berné, il tenait à lui rendre, comme on dit, la monnaie de sa pièce, en lui faisant quelque niche — pas bien méchante, car il se sentait plein d’indulgence pour cette jolie fille.

Quant aux habitants de l’immeuble de la rue Berton, il se promettait de découvrir ce qu’étaient ces gens-là et de leur jouer un mauvais tour pour leur apprendre à vivre.

Par malheur, il ne savait pas leur nom.

Augustine lui avait dit que la dame était une comtesse, mais elle ne lui avait pas dit comment s’appelait cette comtesse.

Et il ne pouvait pas se flatter de les reconnaître, s’il les rencontrait, car il ne les avait, pour ainsi dire, pas vus quand la voiture qui les ramenait chez eux l’avait frôlé.

Cette prodigieuse ressemblance avec la femme décapitée, il n’avait pas été à même de la constater, puisque la comtesse, en passant devant lui, ne lui avait pas montré son visage, et il doutait un peu qu’on pût s’y tromper.

Bouleversée par le spectacle inattendu d’une tête coupée, Augustine, à la Morgue, avait peut-être eu la berlue.

Quoi qu’il en fût, Tire-Lire hâtait le pas, car il lui tardait de sortir de cette rue malencontreuse, et il déboucha bientôt sur le quai.

La nuit tombait tout à fait. On commençait à allumer les réverbères, mais on n’y voyait pas encore très clair dans ce coin dépourvu de boutiques.

Par prudence, Tire-Lire prit le milieu de la chaussée, et, en avançant, il crut voir un homme raser le mur qui bordait, du côté de la rivière, la propriété dont un laquais malappris venait de lui refuser l’entrée.

Cette ombre mobile lui remit en mémoire la tête qui s’était montrée un instant au haut de la muraille, pendant qu’il montait la garde rue Berton, et, par ricochet, il se souvint aussi de l’individu dont il avait remarqué sur le bateau-mouche les allures suspectes.

Ce quidam avait débarqué à la passerelle en même temps que Dangalas et Augustine. Ils l’avaient perdu de vue, mais il pouvait bien être entré dans le jardin par quelque porte bâtarde qu’il venait de rouvrir pour se mettre aux trousses de l’élève de Vitrac.

Dangalas n’était pas poltron, et il eut bonne envie d’aller droit à l’homme et de lui demander pourquoi il l’espionnait ; mais il réfléchit qu’il allait peut-être interpeller mal à propos un passant inoffensif, et il attendit d’être mieux fixé sur les intentions de ce personnage.

Dangalas allait ainsi, l’œil au guet, lorsque le bruit retentissant d’un cornet éclata tout à coup à ses oreilles. Le tramway de Saint-Cloud au Louvre était sur lui, et il n’eut que le temps de se jeter de côté.

La lourde voiture fila sans le toucher. Au moment où elle le dépassait, un voyageur en descendit sans faire arrêter, et Dangalas, profitant de l’occasion, sauta sur le marche-pied.

Bien lui en prit de s’être dépêché. La place qu’il venait d’occuper au vol était la seule qui fût libre, et de la plateforme où il s’était casé, il eut le plaisir de voir l’homme sortir de l’ombre de la muraille et courir après l’omnibus « complet », qui, naturellement, ne s’arrêta pas.

Un fiacre arrivait. L’homme héla le cocher, qui ne lui répondit pas parce qu’il était chargé, et l’homme resta en route.

Dangalas ne douta plus que ce drôle fût un espion, et ses idées prirent un autre cours. Il se demanda de plus belle ce qui se passait dans cette villa dont les abords étaient surveillés comme les glacis d’une place forte, ce qu’il était advenu de la jeune fille qui en avait franchi le seuil, et il lui vint à l’esprit d’aller voir rue de la Paix si elle était à son magasin.

Quand il y arriva, la boutique était fermée. Ce n’est pas le soir que les grandes modistes font leurs affaires.

Augustine était sans doute rentrée chez son grand-père, et Dangalas ne pouvait guère se permettre de l’y aller demander à l’heure qu’il était.

Il regagna le quartier du Chat noir, mécontent de sa journée, mécontent de lui-même ; et il y avait de quoi, car son insouciance allait peut-être coûter cher à la pauvre Augustine.

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