avantages que présente un assolement complexe
Pour cela, examinons ce qu’est aujourd’hui la France. Depuis 93, le nombre de ses habitants a doublé, les populations se sont condensées dans les cités industrielles, la consommation de la viande a pris des proportions énormes : de larges et bonnes routes ont été construites, des voies ferrées sillonnent de toutes parts le pays, et les produits agricoles sont vendus à un prix très élevé. Aussi le prix des terres a-t-il augmenté et celui des fermages a haussé graduellement.
Je demanderai au partisan de la routine si l’état actuel est semblable à celui qui précéda la Révolution, si encore on osera soutenir une thèse en faveur de l’assolement triennal. Non, évidemment non, et bien fou serait celui qui poserait en principe une pareille doctrine, une pareille ineptie, comme la seule règle rationnelle à suivre. Ses défenseurs l’ont prôné comme grand producteur de céréales. Nous allons réduire cette théorie séduisante à sa juste valeur par un état comparatif de deux fermes d’égale étendue, l’une cultivée par l’assolement triennal, l’autre par l’assolement de Grignon. La récolte pour chaque année sera.
Dans cet état comparatif nous avons fait figurer les cultures diverses et l’étendue qu’elles présentent dans chaque ferme ; 2 la fumure par hectare ; 3 la quantité des fourrages produits ou plutôt leur équivalant en foin sec et de bonne qualité ; 4 le produit en grains que fournit chaque culture,
Dans le 1 tableau, nous voyons la moitié des terres emblayées en grains, le quart en jachère et l’autre quart comprend les prairies permanentes.
Les 10 hect. de froment fumés à raison de 12000 kilog. par hect. donnent 150 hectolitres. Les 10 hect. en avoine donnent 250 hectolit. La jachère est de production à peu près nulle et les 10 hect. de prairies produisent 70000 kilog. de foin de bonne qualité. C’est cet assolement qu’on a intitulé le grand producteur de grains. Voyons maintenant ce que produit l’assolement alterne de Grignon.
Une culture soignée, avec l’assolement de Grignon produit des résultats vraiment prodigieux. Ce secret provient de plusieurs causes dont la principale consiste dans la diversité des cultures. Les autres sont : la disparition de la jachère, la grande production des fourrages et par là les fumures abondantes, triples au moins de celles que peut faire la culture du 1 tableau.
Dans l’assolement de Grignon, l’alternance est bien entendue, une seule plante, le froment, y revient deux fois dans l’espace de 7 années, encore est-elle séparée par 2 récoltes : la 1 de fourrages annuels, la 2 de colza fumé. Nous y voyons chaque récolte de grains suivie par une récolte de fourrages.
1 La tête de l’assolement est occupé par les racines fumées à raison de 40000 kilog. par hect. Elles préparent le sol, détruisent les mauvaises herbes.
2 5 hect. en avoine qui produisent 225 hectolitres.
3 5 hect. en trèfle dans la suite est bonne pour le froment.
4 5 hect. en froment qui produisent 200 hectolitres.
5 5 hect. en fourrages annuels donnant 40000 kilog. de foin.
6 5 hect. colza fumé par 20000 kilog. fumier par hect. C’est là une culture industrielle, une source de numéraire qui entre dans la ferme, aux dépens il est vrai de la fertilité du sol. Aussi cette culture est-elle bornée et ne revient que tous les 7 ans.
7 5 hect. froment qui produisent 200 hectolitres.
8 5 hect. en prairies permanentes donnant 50000 kilog de foin.
Comme nous le voyons : c’est par l’alternance des plantes et les fortes fumures que nous obtenons ces résultats. En effet 180000 kilog. de foin permettent de nourrir beaucoup plus d’animaux que 70000 kilog. et par conséquent d’augmenter d’autant la masse des engrais. On ne récolte que 225 hect. d’avoine, 25 de moins que dans l’assolement triennal, mais par contre on obtient 400 hectol. de froment, tandis que l’assolement triennal n’en obtient que 450.
Il faut joindre à ce dernier résultat, si significatif une bonne récolte de colza produite par les 5 hect. consacrés à la culture de cette plante industrielle. Les partisans de l’assolement triennal, ont dit encore qu’il permet d’utiliser les attelages en tout temps. Cela est vrai dans une certaine limite. Mais un assolement alterne judicieux, quel qu’il soit, permettra toujours une plus grande régularité des travaux, il demandera plus de bras, il est vrai, pendant les saisons nécessiteuses, mais en employant le personnel agricole pendant toute l’année, il permettra de mieux rétribuer les ouvriers durant la saison rigoureuse. Lui seul peut niveler les prix si différents, qui existent entre le travail des villes et celui des champs et modifier cette émigration, qui grandit chaque jour et menace de dépeupler les champs au profit des cités industrielles. Le manouvrier n’aura plus de raison pour quitter le clocher de son village, les villes ne lui offrant plus l’appât d’un gain beaucoup plus élevé. Par ce seul fait, il constituerait un bienfait marqué pour nos classes rurales.
De plus, l’assolement triennal expose constamment les populations aux horreurs de la famine, car malheureusement une grêle enlève en un moment, tous ou presque tous les moyens d’existence, et que même vu par son point de vue le plus favorable il ne produit pas le résultat qu’on en attend (c’est-à-dire une plus grande production de farineux.)
Un système de culture, qui expose ainsi dans le cas d’avaries à une famine générale est un fléau, une combinaison économique monstrueuse, du reste il est proscrit par la raison et l’humanité.
Un assolement judicieux, outre qu’il enrichit l’agriculteur, réalise seul le grand problème de la vie à bon marché. Dans le cas de grêle, de verse des céréales, d’inondation, malgré un ou plusieurs de ces fléaux, ou trouve encore de grandes ressources pour l’alimentation. Les fourrages récoltés assurent la production du lait. Le bétail nombreux que l’on peut ainsi nourrir donne à l’abattoir une partie du déficit, le reste est fourni par le grain qu’on aurait fait consommer à ces animaux. Le cheptel est diminué, mais l’année suivante on fait plus d’élèves et tout rentre dans l’ordre normal. On a seulement subi une gêne, au lieu d’une famine qui eût détruit les populations.
Il est donc bien prouvé que l’assolement triennal ne saurait désormais exister, parce qu’il est contraire aux intérêts des particuliers et qu’il peut causer la perte d’un grand peuple, en le faisant succomber aux horreurs de la famine.