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MORCELLEMENT DE LA PROPRIÉTÉ

La sollicitude de tous les vrais amis de l’Agriculture a été vivement touchée de l’étendue d’un mal, qui ne cesse pas que d’avoir les plus funestes conséquences.

Ce mal, consiste dans l’extrême division des propriétés, dans le morcellement du sol.

Constatée en Allemagne, depuis 1842, la division des héritages a été portée à un tel point, qu’elle a attiré l’attention, la sollicitude du gouvernement. On a dû créer une législation spéciale, dans le but de restreindre cette progression effrayante de la division et les grandes pertes dont elle est la cause pour une nation.

Cet état de choses avait lieu d’étonner les Anglais, dont l’île ne renferme pas plus de 600 familles nobles, possédant tout le sol du Royaume-Uni.

Mais en France, nous glissons sur la même pente que l’Allemagne et ces dernières années encore le nombre des parcelles s’est considérablement accru. Le remède radical à opposer à un état aussi fâcheux, serait de régler la succession des héritages. Il faudrait que les propriétés deviennent infracturables et passent ainsi entières, intactes et sans dettes, du père au fils.

Que l’on se hâte d’arrêter ce débordement et plusieurs millions de plus chaque année, seront le prix de ce grand travail dont le salut des populations agricoles dépend.

Tant qu’on différera l’application du remède, on verra les populations rurales marcher vers leur désorganisation. Elles seront bientôt paralysées dans toutes leurs opérations, les progrès deviendront impossibles pour toute la petite culture, parce que le morcellement ne permettra plus l’adoption des cultures fourragères et la nourriture du bétail à l’étable, qui est la base d’une agriculture prospère. Sous le régime actuel, alors que le morcellement prend des proportions fabuleuses, les propriétés se réduiront en poussière, la plupart d’entr’elles, ne pourront plus permettre l’emploi d’animaux, pour leur culture. On verra alors la culture à la bêche, aujourd’hui si coûteuse, prédominer ; il n’y aura plus d’élevage, ni d’engraissement d’animaux de boucherie ; on ne produira que peu de fumier. Il faudra renoncer entièrement à la culture, à la production des matières employées par le commerce et l’industrie, qui bientôt après, à leur tour, périront comme l’Agriculture.

Ce n’est pas là une simple prévision pour l’avenir, le mal existe déjà sur presque tous les points de la France ou tend à s’y établir de plus en plus. Il n’y a pas de raison pour que cela s’arrête, car au contraire la proportion augmente chaque jour. Je crois ne rien exagérer, en attribuant un peu à la grande division du sol, l’état d’infériorité, dans lequel est placée la France, dans l’art d’élever et d’engraisser les animaux, dans la production de la laine et la culture des plantes industrielles, toutes choses pour lesquelles nous réclamons le secours de l’étranger.

La culture à la bêche, serait cependant utile dans le voisinage des centres manufacturiers, elle fournirait à l’ouvrier des fabriques une occupation accessoire, tout en lui procurant des légumes, des pommes de terre, cette ressource si précieuse en temps de disette, Elle préviendrait, lors des crises industrielles, qui laissent l’ouvrier sans travail et sans pain, l’affreuse misère qui suit toujours ces grandes calamités.

Il serait à désirer que les industries fussent établies en rase campagne. Les vivres y sont à meilleur marché et de plus l’agriculteur trouverait dans les moments nécessiteux, les bras qui lui manquent.

Il n’y a point de mal à ce que la terre soit possédée par un grand nombre de propriétaires ; mais ce nombre doit être limité, sans cela il produirait cet état de division extrême au-delà duquel la terre perd sa valeur et tombe pour ainsi dire en poussière. Le mal principal, consiste surtout dans la manière bizarre dont cette division est faite, car les parcelles diverses, appartenant à un même propriétaire sont dispersées, divisées en plusieurs parties par de larges fossés et de fortes haies vives, qui en dévorent plusieurs sillons.

Il en résulte que presque la moitié du sol est perdu pour la culture.

On remarque que c’est dans les points où le fractionnement a été porté trop loin, que l’agriculture est le plus misérable. On y récolte à peine les grains nécessaires à la consommation du pays, on n’y élève point de bétail, l’engraissement y est inconnu.

Pour obvier à une pareille calamité, il faudrait réunir les parcelles de terres en propriétés bien arrondies, assez grandes au moins pour nourrir une famille, et tout en ne pouvant dépasser un maximum fixe, et veiller au maintien de cette nouvelle division. Mais cette division soulèverait un immense murmure de réprobation et les classes rurales s’y opposeraient sans aucun doute, chacun alléguant que la division a été faite avec partialité, que leurs voisins ont été mieux partagés qu’eux. Il faut donc se résoudre à subir cet état fâcheux, bien qu’il crée à l’agriculture de sérieux embarras. Il borne l’essor vers les idées nouvelles, et prépare pour l’avenir les plus funestes conséquences.

Mais si le morcellement extrême constitue un fort mauvais système ; la division en fermes d’une très grande étendue constituerait un système bien plus défectueux.

En effet tous les fermiers n’ont pas les ressources nécessaires pour acheter l’ameublement, le cheptel nombreux que demande une ferme d’une grande étendue. De plus si le Directeur d’un grand établissement agricole ne possède pas ce que j’ai appelé le génie agricole, il se ruinera infailliblement, tout tombera en souffrance, les travaux seront mal exécutés, la surveillance sera presque nulle ; tout dépérira, faute de l’œil du maître qui doit analyser les opérations de chaque jour.

La culture se soldera par des déficits et elle ne fournira qu’un léger excédant de récoltes pour la vente sur les marchés.

Dans la moyenne culture bien arrondie, il faut moins de capacités pour réussir, les travaux sont faits à temps et bien exécutés, l’œil du maître est partout, l’exploitation est bien réglée, le cheptel est relativement plus nombreux que dans la grande culture ; on emploie plus de bras pour cultiver et des profits honnêtes sont assurés.

Nous éloigner de cette façon d’agir, tomber dans les extrêmes, c’est faire fausse route et s’exposer à une perte certaine.

Nous voyons donc clairement que le succès est attaché à la culture moyenne bien arrondie et bien appropriée.

Nous avons vu dans l’assolement triennal le rôle important que joue dans la culture des céréales, un nombreux cheptel fortement nourri par de vastes prairies.

Nous allons examiner maintenant le rôle, que les cultures fourragères sont appelées à jouer dans une agriculture bien raisonnée et pour y arriver d’une façon méthodique, nous observerons tout d’abord les phénomènes intimes que présente la plante pendant sa croissance, et l’alternance variée que doivent subir les cultures qui se succèdent sur un sol donné. Nous considèrerons ensuite leur utilité principale, celle de créer des engrais ou principes fertilisants qu’elles puisent dans l’air ambiant au moyen de leur système foliacé.

La plante, une fois créée, vit tout d’abord presqu’entièrement aux dépends du sol, son système foliacé étant rudimentaire. Elle absorbe par ses racines les principes solubles contenus dans le sol, eau et sels divers, puis comme elle a une composition spéciale, qu’elle est formée par des éléments et corps spéciaux, ne pouvant être remplacés par d’autres, il en résulte qu’elle s’assimile les éléments qui entrent dans la composition de ses tissus et exhale les autres dans l’atmosphère ou dans le sol. On donne le nom d’excréments aux parties solides, liquides et gazeuses que les plantes rejettent ainsi, par ce qu’elles sont impropres à former les tissus de la plante que l’on examine.

D’après une théorie ancienne, les plantes, comme les autres êtres, ont horreur de leurs propres excréments et ne peuvent conserver longtemps leur vigueur si elles restent enfermées au milieu d’eux.

Aujourd’hui, on est revenu à des notions plus saines et les progrès accomplis par analyse chimique ont prouvé que telle plante s’assimilait telle substance propre à la nourrir, tandis que telle autre plante, composée d’éléments différents de composition, demandait au sol ces éléments et rejetait tous les autres. La théorie qui disait qu’une plante ne pouvait vivre au milieu de ses excréments était donc juste en apparence, mais fausse en ce qu’elle n’indiquait pas que l’aspect chétif de la plante était dû au manque dans le sol des principes propres à sa nutrition, le sol en ayant été dépouillé par les récoltes précédentes. Dans ce cas, le sol peut être très riche, mais c’est en principes assimilables d’un autre ordre que ceux pouvant constituer la plante en question.

Cette vérité éclaire d’une vive lueur le vice que présente l’assolement triennal, faisant toujours revenir sur le même terrain une même plante ou une autre plante de la même famille. Aussi en est-il résulté que le froment que l’on y cultive toujours ne trouve plus dans le sol la quantité d’éléments nécessaire à la végétation du blé qui alors ne donne que de maigres produits en grains ; le peu de fumier qu’on y met et les sels apportés par les pluies étant insuffisants pour permettre une végétation vigoureuse de la plante.

Ceci explique le triomphe général, les avantages immenses que présentent les cultures alternes, la succession régulière de plantes d’une composition fort différente, dont les excrétions des unes servent à la nutrition des autres. Nous en avons un exemple frappant dans la vigueur des premières luzernes et sainfoins établis souvent sur un sol qui ne rapportait jadis que peu de blé et paraissait dans un état d’épuisement presque complet. On sait également que le laboureur compte toujours sur une bonne récolte lorsqu’il lève un vieux pré.

Les plantes fourragères sont de plus la mine à engrais de la ferme. Ce sont surtout les plantes légumineuses, la luzerne, le sainfoin, etc, les plantes dites sarclées : betteraves, pommes de terre. Des expériences ont démontré que ces plantes puisent dans l’atmosphère, par leur feuillage touffu, la plus grande partie des éléments de leur constitution. Elles fournissent ainsi un appoint considérable de substances minérales. C’est ainsi qu’un hectare en luzerne absorbe et condense dans les tissus des plantes qu’il a produit jusqu’à 150 kilog. d’azote puisé dans l’atmosphère. C’est cette acquisition d’engrais qui permet avec fruit la culture des plantes épuisantes : céréales, colza, tabac, etc, dont les produits sont vendus sur les marchés d’approvisionnement. Ces produits constituent une perte considérable des engrais que ces récoltes ont consommés pour arriver à leur parfaite maturité.

Nous voyons donc que les plantes fourragères sont améliorantes, qu’elles créent des fumiers, qui plus tard seront réalisés en argent par les récoltes de céréales ou de plantes industrielles.

Lorsqu’on possède des terres éloignées de la ferme et dont les routes sont mauvaises, les cultures fourragères sont d’un grand secours pour fumer ces terrains sous forme d’engrais végétaux. Pour obtenir ce résultat, on sème sur ce terrain des plantes vigoureuses, d’une croissance rapide, qui ont de larges feuilles et puisent dans l’air la plus grande partie de leur nourriture.

Le trèfle, la vesce, la gesse, le lupin, le blé noir, le colza, la navette, et le seigle sont employés pour cet usage.

Les prairies naturelles, sont dans l’opinion du public le meilleur remède qu’on puisse opposer à l’assolement triennal. On croit généralement qu’elles seules peuvent constituer la base d’une agriculture vigoureuse.

Cette idée est erronée. Il est vrai que les prairies naturelles fournissent chaque année une certaine masse d’engrais, mais une partie de cette masse devant être consacrée à l’entretien de la fertilité primitive de la prairie, il en résulte que l’on n’a pas autant d’engrais à sa disposition, qu’on l’avait cru d’abord et qu’un tel moyen en économie rurale est peu rationnel.

En effet si l’on en excepte quelques prairies, arrosées avec des eaux riches en principes fertilisants ou contenant des sels de chaux, de potasse et de soude, les prés naturels donnent rarement un produit, en fourrages, aussi considérable que celui qu’on retire des champs soumis à une culture intensive, à un assolement judicieux.

C’est ainsi qu’on retire des terres en culture, indépendamment des céréales et autres produits de commerce, des récoltes en fourrages divers au moins aussi considérables que celles fournies par les prairies permanentes.

C’est ainsi, qu’il faut une étendue assez considérable de prairies naturelles pour produire les 20 à 22 kilog. de foin, qui réduits en fumier doivent fournir la quantité d’engrais indispensable pour fumer complètement un hectare de terrain, tandis qu’un hectare en trèfle, 65 ares en luzerne, autant en pommes de terre et 40 ares en betteraves ou en choux y suffisent, s’ils ont été convenablement ensemencés et soignés. Mais si la luzerne, le trèfle, l’esparcette sont appelés à jouer un grand rôle dans un assolement judicieux, le rôle que devront jouer les plantes sarclées aura une importance plus grande encore. Il sera, pourrai-je dire, le complément de l’adoption des cultures fourragères.

Maintenant je vais dire un mot sur les plantes sarclées. Je ne parlerai point de la pomme de terre, cette précieuse solanée, car nous sommes privés de ses bienfaits par la maladie terrible dont elle est atteinte depuis plusieurs années. J’entrerai dans quelques considérations sur la betterave.

La betterave est la plante sarclée qui est appelée à jouer le rôle principal dans une culture améliorante, aussi doit-elle entrer pour une large part dans l’assolement. C’est la plante améliorante qui jouisse au plus haut point de cette faculté, mais elle demande pour résoudre ce fameux problème, une terre profonde et fortement fumée, ameublie par des cultures multipliées, qui en divisant la couche superficielle du sol, donnent un libre accès à l’air et permettent le développement régulier des racines.

Cette plante par ses larges feuilles puise dans l’atmosphère la plus grande palle de sa nourriture. Les cultures soignées dont elle doit être l’objet, détruisent les mauvaises herbes, incorporent le fumier à la terre, qui devient après cette culture, propre à produire sans fumure nouvelle, une récolte maximum en grains de 35 à 40 hectolitres et plus par hectare, si le sol est fertile.

Un hectare en betteraves bien fumées à raison de 10000 kilog. par hectare et bien cultivées, donnera année moyenne 50000 kilog. de racines, équivalent en principes nutritifs 20000 kilog. de foin d’excellente qualité, qui donneront 40000 kilog. d’excellent fumier. Comme il a falu 15000 kilog. de fumier pour produire cette récolte, il en résulte que outre les bénéfices qu’auront donné les animaux nourris avec sa pulpe, on aura réalisé un total de 25000 kilog. d’un excellent fumier pouvant être consacré à l’amélioration du sol ou à la production des céréales. Comme plante améliorante la betterave est d’une utilité incontestable, comme plante industrielle elle est améliorante au même degré et devient alors une source de richesses pour le pays qui la cultive en grand.

Une industrie nouvelle, sous la haute direction de M. Cail est appelée à une grande destinée dans le département des Deux-Sèvres. Elle consiste à retirer le sucre de la betterave. Cette industrie permettra aux agriculteurs de réaliser grands bénéfices. Ils utiliseront la pulpe pour engraisser des milliers de bœufs.

Le Poitou n’aura donc désormais plus rien à envier aux pays les plus riches de France, le Moletais, la Normandie et le Charolais qui jusqu’à présent ont eu le monopole de l’engraissement.

La magnifique fabrique de sucre établie à Melle, au milieu de terres fertiles est une merveille. Elle se recommande par ses vastes bâtiments et les systèmes perfectionnés qui y sont établis. Nous pouvons dire, de l’avis de plusieurs esprits éclairés, qu’elle est un chef-d’œuvre moderne, la perfection portée à son plus haut point.

Rien n’y a été épargné, mais tout a été sagement calculé, ce qui rehausse davantage encore le mérite de M. Cail, son auteur.

Elle a pour l’alimenter deux succursales : Celles et Tillou dans lesquelles on n’opère que l’extraction du jus.

Les betteraves, après avoir été soumises aux râpes sont réduites en pulpe. La pulpe est aspirée par le tuyau d’une pompe qui la déverse dans des presses en caoutchouc d’où elle sort complètement privée de son jus. Elle est ainsi, presqu’aussi nourrissante que la masse entière des betteraves qui l’a fournie. Elle est vendue aux propriétaires, qui après sa fermentation, la font consommer aux animaux. Cette pulpe sert à l’engraissement des bœufs ou bien on en nourrit des vaches laitières, cela suivant les convenances. La betterave, au point de vue industriel, constitue un double produit : 1 Un produit industriel de vente directe à la fabrique de sucre, 2 un produit fourrage qui coûte peu et propre à poursuivre l’engraissement à bon marché.

Faisons tous nos efforts pour contribuer à l’édification de cette grande œuvre industrielle, qui paraît devoir nous être d’autant plus favorable que dans les départements du Nord, qui nous ont précédés dans cette voie, l’industrie sucrière est soumise à une crise fâcheuse pour le pays, la maladie y fait des ravages depuis plusieurs années. Les colonies sont épuisées à force de produire la canne à sucre, le Nord a trop largement usé de cette production : une large voie nous est donc ouverte, nous devons y marcher à grand pas.

On comprend sous la dénomination d’engrais les produits végétaux, ou animaux qui mis dans le sol, deviennent solubles et sont absorbés par les racines des plantes dont ils forment bientôt les tissus.

Les engrais sont d’une composition fort variée, leur valeur est soumise aux règles de cette composition dont l’analyse ne rend pas toujours un compte bien exact. Aussi je n’entreprendrai point l’étude des engrais, je me bornerai au seul point de vue sous lequel je puisse les envisager, c’est-à-dire leur influence sur la prospérité de l’agriculture. Mais, quand on parle d’une substance dont les qualités sont variables, il est bon de prendre un point de comparaison fixe qui serve de type.

Parmi ces engrais je prendrai donc pour type, le moins variable de tous, le fumier de ferme bien préparé, celui qui a été pourri pendant trois mois dans de bonnes conditions d’humidité et d’égale pression.

Je vais démontrer l’importance du fumier et le rôle qu’il joue dans la bonne exploitation d’un domaine.

Tous les corps organisés firent de l’air une partie des éléments qui composent leurs tissus, mais c’est surtout le cas des végétaux. Ces derniers jusqu’au moment où ils forment la graine, qui doit perpétuer leur espèce, paraissent se nourrir essentiellement des sucs contenus dans l’air ambiant. Si on les sépare du sol avant qu’ils forment la semence, ils ne lui enlèvent pas une partie bien sensible des engrais qu’il renferme, l’air ayant presqu’entièrement fourni à leur nutrition.

Mais les terrains fertiles et féconds, c’est-à-dire présentant une composition physique des éléments bien établie, suivant les influences climatériques diverses, y joignent de plus ce qu’on appelle la richesse du sol, c’est-à-dire une grande quantité de sucs alimentaires en réserve ; donnent une vigueur extraordinaire aux plantes qu’ils produisent. Ces plantes, prennent un développement d’autant plus considérable que le sol est plus fécond, et leurs larges feuilles puisent largement dans l’air, dont elles s’assimilent une quantité de principes nutritifs en rapport avec le développement de leur système foliacé. Cette quantité peut varier de 1 à 4 suivant que l’on considère un sol pauvre ou bien un sol riche. Il en résulte donc que pour produire un même poids de végétaux, le sol riche aura fourni moins de sucs alimentaires qu’un sol pauvre. C’est un phénomène dont l’explication est restée longtemps inconnue, que sur un sol fécond, c’est-à-dire à la fois fertile et riche, une quantité quelconque de produits, un hectolitre de blé par exemple, absorbe pour sa production, une moins grande quantité de sucs nutritifs, ou si l’on préfère, un moins grand degré de fertilité, que sur un sol naturellement peu fertile Il est juste aussi de considérer que pour rapporter une quantité bien supérieure de produits, un hectare d’une terre fortement fumée ne dépensera pas en frais de culture une somme beaucoup plus considérable.

C’est là un important secret et c’est ce qui donne aux terrains réputés meilleurs, c’est-à-dire plus fertiles, une valeur proportionnelle si supérieure à celle des autres terrains. Mais comme dans mes calculs je dois parler de terres d’une fertilité moyenne, je me dispenserai de tenir compte de cette différence, en laissant à chacun le soin de chercher les circonstances particulières qui ont pu produire le déficit d’une récolte, qui en apparence devait être fort bonne.

C’est un fait excessivement rare que celui de voir des cultivateurs calculer quelle est la quantité d’engrais qu’absorbent annuellement leurs récoltes ; (cela d’une manière approximative bien entendu), et par là quelle doit être la proportion entre l’étendue de leurs terres emblavées, les fourrages, le bétail et les engrais de leur exploitation. Il est évident que ces trois facteurs, solidaires les uns des autres doivent être relatifs suivant que les fourrages seront consommés par des bêtes à l’engrais, des élèves, des animaux de travail ou des vaches laitières. Dans le cas d’animaux à l’engrais et de vaches laitières, la quantité de fumier fourni par un même poids de fourrages, sera moindre dans le second cas que dans le premier. Elle sera encore moindre dans le cas où ce même poids de fourrages nourrira des élèves ou des animaux de travail dont la croissance et les pertes de fumier dans les pâturages ou sur les voies de transport, seront assez considérables. En général cette quantité d’engrais sera d’autant plus forte, que les fourrages seront consommés par un moins grand nombre d’animaux, tout en tenant compte des conditions ci-dessus énumérées.

Presque tous les cultivateurs, et cela est un tort, cultivent en céréales une étendue trop grande pour qu’ils puissent l’amender d’une manière suffisante, il en résulte que leur explication est souvent fort loin de leur donner tous les bénéfices dont elle serait susceptible. Beaucoup, se basant sur ce qu’il faut beaucoup de bétail pour produire beaucoup de fumier, entretiennent beaucoup plus d’animaux qu’ils ne peuvent en nourrir convenablement et il n’est pas rare qu’ils soient réduits ou à vendre leurs bêtes à un prix inférieur à ce qu’elles valent, ou à les nourrir avec une parcimonie excessive, ces bêtes dépérissent sans donner de rente, il faut se procurer au dehors un supplément de fourrages et cela souvent à un prix ruineux. Un agriculteur consommé sait toujours combiner son économie, de façon à lui conserver les proportions les plus profitables.

On ne saurait trop le répéter aux agriculteurs, une culture qui rapporte 10 à 15 % ne sera pas sensiblement plus coûteuse qu’une autre culture négligée dont le produit sera 4 ou 5 au plus. Il suffit ordinairement pour atteindre au premier résultat de posséder un peu d’expérience et de bonne volonté. Cependant la culture qui rapporte 15 constitue de grands profits, tandis que celle qui ne produit que 5 produira presque toujours la ruine de l’agriculteur.

Il ne faut, le plus souvent, pour produire ces profondes différences qu’un certain degré de richesse du sol, variant du plus au moins, c’est-à-dire qu’il faut pour produire la récolte maximum une concentration de sucs nutritifs, suffisante pour donner à la plante tout le développement dont elle est susceptible.

Les sucs alimentaires qui composent la richesse du sol et que nous comprenons sous la dénomination générique d’humus sont eux-mêmes un composé d’un grand nombre de substances primitives dont les proportions varient à l’infini et dont nous ne pouvons guère apprécier la valeur, si ce n’est par l’effet que leurs analogues ont produit sur la végétation. Nous avons dit quel était l’engrais que nous prenions pour type.

Mais ceci établi, il n’est point facile d’évaluer la quantité de sucs contenue dans un sol quelconque et nous n’avons encore aucun autre moyen assuré d’y parvenir, que les seules inductions qu’on peut tirer de la quantité de produits que ce terrain a donnée pendant une série d’années, comparée à celle d’autres terrains dont la richesse nous est parfaitement connue. Mais encore ce moyen est-il imparfait, puisqu’il nous donne plutôt la mesure de la fécondité, c’est-à-dire la combinaison de la richesse et de la fertilité du sol, que la richesse proprement dite.

Pour donner des signes évidents de leur présence, les engrais doivent être bien incorporés au sol et ce dernier doit en posséder la quantité suffisante non-seulement pour le saturer convenablement, mais encore un supplément qui puisse être cédé immédiatement aux plantes.

Pour expérimenter ces faits, composons un sol de toutes pièces, par un mélange de terres élémentaires, d’alumine, de chaux, de silice et de magnésie. Ce sol dont la composition nous est parfaitement connue, fumé avec la quantité d’engrais qui suffit ordinairement pour nourrir des récoltes abondantes, ne donnera rependant pas la quantité de produits que nous obtenons habituellement sur des terres qui ont reçu une pareille fumure, il se pourrait même que la récolte fût chétive, ce qui serait le cas surtout si l’alumine ou l’argile dominaient fortement dans ce sol.

Le secret d’un pareil mécompte, c’est qu’un sol, ne se dessaisit des engrais pour les abandonner aux suçoirs des plantes, que lorsqu’il en est saturé et qu’un large supplément peut être fourni aux plantes, qui atteignent alors un développement excessif.

La quantité nécessaire d’engrais, pour saturer un sol est ce que nous pouvons appeler la richesse essentielle, car tout appoint nouveau d’engrais sera distribué aux plantes. Cette richesse n’est pas la même partout, elle varie suivant les sols, leur composition. C’est ainsi que les terres meubles, siliceuses ou calcaires ont beaucoup plus que d’autres la faculté de céder les éléments fertilisants qu’elles renferment. Souvent elles ne demandent pour richesse essentielle, c’est-à-dire cette somme d’engrais dont on ne peut disposer, que le quart de ce qu’exigent certains sols où l’argile est le principe dominant. Ce fait est prouvé par les effets merveilleux que produit la chaux sur les sols argileux. Elle active la décomposition des engrais et paraît fertiliser le sol. Cela n’est pas tout à fait vrai ou plutôt la chaux si elle nourrit les plantes n’est pas seule capable de leur fournir cette végétation luxuriante. Elle agit surtout en permettant une assimilation plus prompte des engrais. Aussi, elle ne dispense pas de fumer. Sans fumier, la chaux enrichit le père et ruine les enfants.

Le baron Crud a mis jusqu’à 50000 kilog. de fumier par hectare sur un sol argileux, sans que les récoltes en donnent un signe bien évident, et ce ne fut qu’en ajoutant d’autres engrais que les produits augmentèrent d’une manière frappante. Dans un ensemble de propriétés, situées en Romagne, il a trouvé qu’il fallait considérer comme richesse essentielle du sol une moyenne de 40000 kilog. de bon fumier de ferme par hectare de terre soumis à une culture intensive active. Chaque fois, qu’on a laissé tomber la richesse du sol au-dessous de cette quantité, on a commis une faute et perdu sur la culture. Tout terrain qui, année moyenne, ne donne pas plus de 8 hectolitres de froment par hectare, en sus de la semence, doit être considéré comme très-pauvre et laissé en friche, vu que la culture s’y constitue en perte.

Quant à la quantité d’engrais, que l’on ajoute à la richesse essentielle afin de produire les récoltes d’une rotation, la plante sarclée qui reçoit la fumure paraît en absorber environ 1/3 le reste est distribué au profit des deux céréales qui suivent, séparées par un beau trèfle.

La production des grains est celle qui nous permet la plus facile et la plus prompte conversion en argent.

Elle est de plus d’une nécessité publique pour nourrir les populations nombreuses qui couvrent notre sol.

Vu cette importance, examinons maintenant quelle influence exerce sur cette production, les engrais que l’on confie au sol.

D’après les expériences faites sur différents terrains, on a reconnu qu’il fallait consacrer pour la production d’un hectolitre de froment de 620 à 650 kilog. d’un excellent fumier de ferme. Une récolte maximum de froment de 40 hectolitres par hectare, demandera donc 24000 kilog. de fumier pour sa production. Ce terrain est supposé dans un bon état de culture et possédant la richesse essentielle nécessaire.

Supposons une récolte de froment produite avec 10000 kilog. de fumier par hectare, cette récolte sera de 15 hectolitres environ. Avec 24000 kilog. elle serait de 40 hectolitres soit 25 hectolitres en plus.

Examinons maintenant les résultats économiques de ces deux cultures. Les 14000 kilog. qui ont produit les 25 hectolitres estimés à 40 fr. les 1000 kilog. charroi compris, valent 140 fr. Les 25 hectolitres estimés au prix de 20 fr. l’un, valent 500 fr. Si nous retranchons de cette dernière somme, le prix du fumier qui l’a produite, c’est-à-dire 140 fr. il nous reste 360 fr. par hectare de bénéfice net en plus et cela en faveur du champ fortement fumé. Dans le 1 cas la culture eût à peine permis au laboureur de manger du pain, au lieu que par de fortes fumures l’Agriculture devient une industrie très lucrative.

Sans aucun doute les frais de culture sont à peu près les mêmes, l’avantage reste donc aux fortes fumures.

D’ailleurs l’exemple de tous les temps, nous a toujours permis de constater que tous les agriculteurs qui achetaient bien cher des engrais pour fertiliser leurs champs, y ont toujours trouvé un grand avantage et se sont enrichis au mépris des préjugés qui ont malheureusement régné trop longtemps sur ce point capital de la culture. Aujourd’hui il est un fait avéré de tous que la prospérité d’une ferme possède dans les engrais un de ses facteurs les plus importants.

Je dirai donc comme tous les agronomes, comme Jacques Bujeault, (ce grand homme dont le monde agricole ne saurait trop vénérer la mémoire) : fumez toujours, fumez beaucoup, faites des prairies, des betteraves, ayez un nombreux cheptel, fortement nourri et vous verrez le succès couronner une entreprise agricole sagement dirigée.

Je ne vous dirai pas, achetez du guano, du phosphoguano, du noir d’os etc, ces engrais ont, il est vrai une valeur fertilisante très-énergique, mais il faut avoir soin de les faire analyser, car sans cela on ne pourra en connaître la valeur. Comme ils peuvent être sophistiqués par des commerçants peu consciencieux, il en résulte que parfois l’on éprouve par leur emploi des déceptions funestes au plus haut point à la fortune publique et à celle des particuliers.

La valeur foncière d’un domaine est complètement étrangère à l’Agriculture, car on peut être propriétaire d’une ferme sans être agriculteur et réciproquement.

Il n’en est pas ainsi du fonds roulant employé à l’exploitation d’un domaine, car il suffit d’affermer un fonds ou de le prendre à culture sous des conditions quelconques.

Ce fonds roulant comprend le prix du cheptel, des instruments aratoires, la semence, une avance d’engrais et les frais divers dépensés par les récoltes en terre ou dont il faut attendre la vente etc. Dans une exploitation rurale active, le cheptel suivant l’étendue des terres à cultiver doit être d’une tête de gros bétail par hectare cultivé ou du moins approchant de ce chiffre, nécessaire pour fournir aux terres la somme d’engrais qui est utile à l’entretien de leur fertilité.

Il faudra donc par hectare, en bonne culture :

C’est donc un fonds de 800 fr. au mois que le fermier avance. Il ne pourra diminuer ce chiffre sans éprouver une diminution progressive du rendement, diminution qui portée un peu loin constituera une agriculture fort mauvaise en ce qu’elle ne donnera plus aucun bénéfice, vu que les chétives récoltes que l’on produirait, compenseraient à peine le travail et les frais forcés que l’on est toujours obligé de faire.

En augmentant ce fonds roulant on pourra faire de grandes améliorations dans le cheptel. Si on le fixe à 1000 fr. à 1200 fr. on pourra se donner le luxe d’animaux de choix, des types de race, faire exécuter des travaux d’amélioration ou pratiquer de fortes fumures. La terre, qui n’est jamais ingrate à l’égard de ses fils laborieux, rendra bientôt au triple les frais ainsi faits.

On a dit que l’argent était le nerf de la guerre, la même application peut être faite pour l’agriculture. C’est ainsi que sans un capital considérable et approchant de la moitié au moins de la valeur foncière du fonds à cultiver est nécessaire et indispensable lorsqu’on veut faire de l’agriculture une industrie lucrative. Il est évident qu’une terre bien fumée, rapportera définitivement beaucoup plus que la même terre qui aurait été mal cultivée et emblavée sans fumure. De même un cultivateur ne peut vendre ses récoltes en terre et doit souvent attendre que la mercuriale des produits les lui paie à un taux rémunérateur.

C’est là surtout le secret de la réussite de l’agriculture anglaise, de ces riches fermiers, qui ayant en main des sommes considérables, les ont employés en achats d’animaux de choix, d’engrais commerciaux, d’instruments perfectionnés, travaux de drainage, etc. C’est ainsi que sans protection, soumise à de lourds impôts dont quelques-uns des plus vexatoires, l’Agriculture anglaise n’a cessé de progresser malgré les crises fâcheuses, qu’elle a dû subir. Elle a toujours survécu et est sortie victorieuse des luttes terribles que lui ont livré la routine et les préjugés. En effet les Anglais ont épuisé le guano, puis les os de tous les pays connus. Aujourd’hui, ils consomment les deux tiers du noir d’os que fournit Nantes, et ces travailleurs infatigables sont venus actuellement dans le Lot et se sont emparés de la plus belle partie des gisements de phosphate de chaux, que l’on vient de découvrir tout récemment.

Il n’est pas d’industrie où les mécomptes soient plus nombreux qu’en Agriculture. En effet, malgré les conditions en apparence les meilleures, malgré les soins assidus de tous les instants, abstraction faite des fléaux qu’on ne peut conjurer, tels que la grêle, les inondations, etc, il arrive souvent que les meilleures mesures sont déjouées et ne produisent pas le résultat espéré.

Cela tient aux phénomènes météorologiques, le plus souvent à un ensemble de causes dont on ne connaît pas parfaitement la nature, mais qui ont cependant produit une perturbation fort grave, soit dans le prix de revient, soit dans le rendement, parfois dans l’un et l’autre. À la fois.

Ces mécomptes sont de divers ordres : 1 ils dépendent de l’inexpérience du chef de l’exploitation, 2 Du trop grand personnel des ouvriers, 3 Du mauvais emploi des attelages. Voilà les principaux.

On voit chaque jour des gens du monde, fatigués des bruits de la ville, ou bien cherchant à augmenter, par un moyen honorable, leur revenu, s’occuper d’opérations agricoles. Ils ont lu avec emphase et légèreté des ouvrages d’agriculture. Ils y ont trouvé le compte rendu, relatif à certaines cultures, opérées après une mûre réflexion et une série d’expériences. L’exposé des magnifiques résultats que l’on était en droit d’espérer de ces opérations, n’y était pas non plus négligé. Ces personnes n’ont pas hésité à croire qu’elles obtiendraient tout d’abord le même succès, malgré leur inexpérience des choses de l’agriculture. Elles ont entrepris l’exploitation d’une grande ferme, mais bientôt sont survenues des difficultés nombreuses, et de divers ordres. Voulant hâter le moment de jouir de leurs conceptions, elles n’ont pas mis dans leur façon de procéder cette mûre réflexion qui accélère la réussite. De cette précipitation sont nés des mécomptes et de ceux-ci est né le dégoût.

Ces commerçants, attribuant à la nature ce qui n’était que l’effet de leur inexpérience, ont pris ainsi de l’aversion pour une profession si honorable, si difficile dans son application et dont ils n’ont pu connaître les avantages. Une perte en a entraîné une autre : en renonçant à leur entreprise, ces personnes ont dû faire le sacrifice de toutes leurs avances et souvent leurs successeurs leur ont fait payer jusqu’à la destruction des travaux qu’ils avaient le mieux combinés.

Ainsi, elles ont vu diminuer leurs ressources, au lieu de les voir augmenter, comme c’eût été le cas si l’expérience et la persévérance eussent présidé à leur entreprise.

On devra donc toujours bien mûrir son projet et ne pas commencer à la légère une entreprise agricole de quelque importance. Il faut tenir compte de toutes les circonstances heureuses ou fâcheuses que l’on doit rencontrer. On consultera les goûts que l’on a, la position où l’on est : l’état politique et moral du pays où l’on doit opérer, les productions que l’on peut tirer du sol, d’après sa nature, la proximité des débouchés, l’état des voies de communications, etc. Enfin par-dessus tout encore on consultera les ressources pécuniaires que l’on possède.

C’est ainsi qu’avec une expérience consommée des hommes et des choses et en suivant les règles d’une prudence bien conçue, on verra bientôt le succès couronner une entreprise ainsi commencée. Les produits augmenteront bien vite en quantité et en qualité, et une honnête fortune sera le prix du travailleur infatigable et du génie consommé.

Il existe une véritable difficulté dans la combinaison qui consiste à trouver le nombre d’ouvriers nécessaires à la bonne exploitation d’un domaine. Mais il arrive souvent encore que des chefs de culture entretiennent un trop grand personnel de travailleurs. Pour régler ce nombre d’une façon satisfaisante, il faudrait être sûr de pouvoir pendant l’été se procurer le nombre de journaliers suffisant pour exécuter, (tout en utilisant ses domestiques) tous les travaux en temps utile.

Il faut en effet nourrir, loger, payer un personnel considérable et les revenus de la propriété ne suffisent pas pour liquider toutes les dépenses. Au lieu d’un profit on se trouve en perte. Ainsi par exemple un agriculteur cultivant un domaine de 50 hectares, qui tiendrait toute l’année, seize à vingt domestiques, tant hommes que femmes et coûtant chacun de 5 à 600 fr. par an, ne pourrait jamais suffire à une pareille dépense. Il sera même étonnant qu’il ne se trouve pas en déficit, vu que l’économie ne doit pas mieux être entendue ailleurs.

Une exploitation agricole n’est autre chose qu’une fabrique de denrées. Il ne s’agit pas seulement de produire beaucoup, il faut surtout produire à bon marché ; l’économie doit être partout bien entendue sans cependant devenir de la parcimonie. On doit chercher les moyens les meilleurs, permettant d’exécuter les travaux au plus bas prix possible, mais toutefois ne rien négliger de ce qui pourrait compromettre le succès des récoltes, leur qualité et leur quantité.

C’est pour avoir négligé ce bût ou ne l’avoir pas su atteindre que tant de cultivateurs ont consommé leur ruine.

Ce que nous avons dit pour le personnel des travailleurs s’applique également aux attelages.

Les attelages coûtent cher à entretenir, ils s’usent vite et il faut alors les remplacer, ce qui devient fort dispendieux. On doit donc les borner au strict nécessaire, afin de n’avoir pas à nourrir pendant les 3/4 de l’année des animaux qui coûtent beaucoup et font peu de travail.

Il est un mode mis en usage dans le Lot-et-Garonne et qui consiste à avoir des attelages de vaches laitières. Elles exécutent pendant l’été tous les travaux supplémentaires des cultures, ainsi que les labeurs d’octobre. Pendant le reste de l’année alors qu’elles restent inactives, elles donnent du lait, en petite quantité il est vrai, mais qui devient ainsi un produit supplémentaire, de produit principal et unique qu’il est habituellement.

On pourrait ainsi économiser beaucoup sur les attelages. On aurait des bœufs pour exécuter les travaux les plus pénibles.

On devra toujours proportionner les attelages aux travaux à exécuter. La force de l’attelage sera toujours en rapport avec la résistance à vaincre. Il serait irrationnel de mettre un attelage de 6 bêtes, lorsque 4 peuvent aisément faire le travail et il serait plus irrationnel encore pour cette même dépense de forces de n’en employer que 2. Dans le premier cas, on perdrait du temps sans économiser les forces, dans le second on ruinerait la santé des animaux, on perdrait du temps et le travail serait mauvais.

Il ne faut donc jamais tomber dans les extrêmes des choses, l’un et l’autre étant également préjudiciables. Je bornerai là l’énumération des mécomptes qui surviennent en Agriculture et de leurs causes, il serait oiseux d’entrer dans de plus longs détails.

Avant 1793, l’Agriculture de la France, soumise à la dîme, à l’assolement triennal, était dans un état des plus précaires. La terre, lasse de toujours produire du blé, ne recevant pas d’engrais pour compenser les pertes que chaque récolte lui faisait subir, ne se couvrait plus de riches moissons. C’est à peine si dans les champs de blé qui existaient alors, on obtenait une récolte moyenne. En maint endroit au contraire, on ne voyait s’offrir à la faux du moissonneur que quelques épis rares et grêles donnant 2 ou 3 fois au plus la semence. L’agriculteur était un être misérable, un patient voué à toutes les horreurs de la misère, couvert de haillons, et mangeant du pain noir. Les centres populeux d’alors étaient en petit nombre. La Beauce et la Normandie s’étaient emparées du monopole de l’alimentation de Paris et de quelques autres villes. Le département du Nord, plus heureux que les autres pays avait une industrie commençante. Son sol fut chargé de pourvoir aux produits demandés par ses fabriques et à l’alimentation de leurs nombreux ouvriers. L’essor était donné, il y fit son chemin et constitua bientôt à son profit ce monopole de l’industrie, à l’égard de la France, comme l’Angleterre l’avait fait aux dépens du monde entier.

Après 93, des idées plus libérales, ayant remplacé la servitude qui précéda la grande révolution, l’industrie française prit son essor, Des cités manufacturières furent créées et les populations s’agglomérèrent dans les grands centres.

De là naquirent des besoins nouveaux, l’Agriculture dut pourvoir à l’alimentation de ces populations, et la consommation augmentant sensiblement tout d’abord le prix des produits, devenus ainsi plus rares,

Le producteur, ainsi encouragé, produisit davantage. Il perfectionna ses cultures, fuma plus abondamment ses terres, afin de récolter davantage, sûr qu’il était maintenant de vendre avantageusement son blé et ses animaux de boucherie.

C’est depuis quelques années surtout, que la consommation augmentant d’une manière sensible, a porté le prix des produits à un taux élevé.

Pour fournir aux demandes nombreuses, les producteurs ont dû chercher à tirer du sol tout ce qu’il devait produire, mais malgré le haut prix payé par la consommation nous n’avons pas cependant pu fournir aux exigences. Nous sommes tributaires de l’Étranger, de l’Allemagne surtout, qui nous fournit le surplus qui nous manque en animaux de boucherie.

Mais si nous interrogeons les agriculteurs dans leur pratique et que nous leur demandions s’ils ont fait tout ce qu’humainement il était possible de faire, ils nous répondront qu’ils cultivent le sol comme faisaient leurs aïeux, que leurs pères ont bien vécu ainsi, qu’ils vivront aussi bien qu’eux.

Il y a eu cependant un progrès : c’est la création des cultures fourragères et la pratique du chaulage, qui n’est cependant pas partout bien entendue, mais dont on a tiré, malgré tout, de grands avantages. En un mot, il y a en général peu de progrès. Il faut en excepter quelques fermes modèles, jetées comme des oasis dans un désert. Ces fermes font l’admiration de tous les amis de l’Agriculture, elles honorent à un haut degré leur chef, qui en les créant a mérité les sympathies et la reconnaissance de tous. Les procédés de culture nouveaux ne s’étendent, autour de ces belles fermes, que dans un court rayon, et plus loin recommence l’immensité des terres qui ne rapportent presque rien ou tout au plus des demi-récoltes.

Nous avions dit plus haut que nous étions tributaires de l’Étranger et que sur nos marchés les produits agricoles de nos voisins nous faisaient une ample concurrence. Pourquoi alors ne jetterions-nous pas le gant à la routine, cette perfide qui nous trompe et enlève le pain à nos enfants, pourquoi n’adopterions-nous pas des assolements judicieux et dissipant les erreurs du passé n’entrerions-nous pas dans une voie nouvelle ? Pourquoi ces craintes, ces incertitudes, ces retours vers un passé qui n’a plus sa raison d’être.

Entrons dans cette voie nouvelle tracée par les Anglais et dont nous voyons en France, dans la plaine, les jalons tout placés.

Prenons peu à peu cette voie difficile du progrès, dont nous connaîtrons bientôt tous les détours. Avançons-nous avec prudence, mais avec courage, les difficultés disparaîtront, les obstacles s’aplaniront comme par enchantement et par ces conquêtes toutes pacifiques, bientôt la France se couvrira de lauriers. Une ère nouvelle, ère heureuse et de lumière, viendra briller sur notre malheureux pays et répandant sur tous l’abondance et le bien-être, nous fera jouir des douceurs d’un nouvel âge d’or.

Toulouse, Imp. des Orphelins, jules PAILHÈS, Rempart St-Étienne, 30

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