‹ Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciationChapitre 14 sur 46 · L'ABBÉ.

L'ABBÉ.

Pourceque tel _langaige_ Aux femmes n'est pas bien seant.

Un peu plus loin, l'abbé, apologiste de l'ignorance, dit:

La frequentacion des livres Pour vray engendre _frenasie_.

ISABEAU.

Voicy estrange _fantasie_!

Lisez sans hésiter _rage_, _langage_, comme _frenasie_ et _fantasie_; le verbe était _fantasier_; l'adjectif, _fantasque_; la racine grecque, _phantasia_. Dans tout cela il n'y a point d'_i_, du moins à la seconde syllabe.

Pourquoi dit-on _je vais_ ou _je vas_? Ce verbe nous vient de _vado_. Je _vas_ est l'ancienne prononciation; je _vais_ est une prononciation récente, suggérée par l'orthographe.

On affecte aujourd'hui de prononcer _Montaigne_; on devrait dire aussi _Champaigne_. L'_i_ a été retranché du nom commun et conservé au nom propre, et l'inconséquence de l'orthographe a entraîné celle de la prononciation. Il faut prononcer, comme on a toujours fait, _Montagne_ et _Champagne_ sans _i_, aussi bien que _Fontanes_. Pascal _écrit Montagne_.

E.

L'_E_ avait naturellement le son muet qu'il garde dans l'article _le_; mais _e_ suivi d'une autre voyelle, recevait de droit l'accent aigu.

L'_e_, parmi toutes les voyelles, est la plus susceptible d'être modifiée. On la combinait avec l'_i_ de deux façons, _ie_ ou _ei_. _Ie_ représentait le son de notre _é_ fermé; _ei_, celui de l'_e_ ouvert, _è_. Il ne faut pas s'arrêter à ce qu'on les a quelquefois confondus et employés l'un pour l'autre: aujourd'hui même l'_e_ final de _vérité_ est une autre lettre à Rouen qu'à Paris.

_Ier_ à la fin des substantifs et des infinitifs: _Sanglier_, _destrier_, _mestier_, _couchier_, _rochier_, sonnaient _sanglé_, _détré_, _mété_, _couché_, _roché_.

On rencontre très-souvent ces finales écrites sans _i_:

S'il pert l'osbert et le _destrer_...

(Benoît de Sainte-More.)

Queu part alout le chevalier? E portout il un _esprever_?...

(_Ibid._, t. II, p. 456.)

De vasselage fut asez _chevaler_.

(_Roland_, st. 3.)

Sire Rolant, e vus, sire _Oliver_.

(_Roland_, st. 130.)

Pur Deu vos pri ne vos contraliez; Ja li corner ne nos aureit _mester_.

_Ne nous aurait mestier_, ne nous servirait de rien.

Nous avons gardé l'ancienne orthographe de _bachelier_, _chevalier_, _sanglier_, _destrier_, _etc._, en y appliquant la prononciation moderne; et nous avons réformé sur l'ancienne prononciation l'orthographe de _rocher_, _coucher_, _verger_, etc. _Sanglier_, _bouclier_, sont aujourd'hui de trois syllabes, aussi bien que _destrier_; et quand on les rencontre dissyllabes dans Corneille et les autres, on accuse ces vieux poëtes d'avoir eu l'oreille dure!

· · ·

Dans le corps des mots, _ie_ ne faisait qu'un _é_ plus ouvert. Saint _Pierre_ a été pour tout le moyen âge _saint Père_, l'abbaye de _Saint-Père_, de Chartres. Le chevalier à la robe vermeille s'informe à son réveil des présents que lui avait montrés sa femme:

Et disiez que tout estoit mien. C'est present de par vostre frere. --Sire, fait elle, par saint _Pere_, Il a bien deux mois et demi Ou plus que mon frere ne vi.

(Barbazan, II, p. 180.)

De là les diminutifs sans _i_ dans la première syllabe, _Perrot_, _Perrin_, _Perrinet_, _Perrette_. Un _chien_ était un _chen_:

Li pastoraus le _chen_ menace... De grans _perres_ lance al mastin.

(_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. 455.)

Vos li durrez urs e leuns e _chens_.

(_Chanson de Roland_, st. 3.)

«Vous lui donnerez (à Charlemagne) ours et lions et chiens.»

L'archevêque Turpin voyant la perte des Français assurée, dit à Roland et à Olivier: «Nous serons vengés si vous sonnez du cor: nos Français reviendront; ils nous trouveront morts et mis en morceaux; ils nous emporteront en des cercueils sur des sommiers: ils nous enfouiront dans les _atres_ (_in atriis_) des moutiers; ni loup, ni porc, ni chien, ne toucheront à nos cadavres:»

Nostre Franceis i descendrunt a pied; Truverunt nos e morz e destranchez; Leverunt nos en bieres sur _sumers_; Enfuerunt en aitres de _musters_; N'en mangeront ne lu, ne por, ne _chen_.

(St. 130.)

D'ailleurs, le diminutif _chenet_ atteste encore l'ancienne prononciation. _Chen_ pour _chien_ explique la prononciation populaire _men_ et _ben_, pour _mien_ et _bien_. _Matière_ sonnait _matère_; de là vient que le peuple et ceux qui parlent mal disent, avec une certaine raison, des _matéraux_.

D'où pourrait venir un _i_ à _brief_ (_brevis_);--_chier_, (_carus_);--_grief_ (_gravis_)?

On prononçait _bré_, d'où _abréviateur_, _abrégé_;--_ché_, d'où _chérir_;--_gré_, d'où _grever_, etc., etc.

L'imparfait de l'auxiliaire _être_ se rencontre écrit avec deux orthographes; j'_iers_, tu _ieres_, il _iert_; et j'_ere_, tu _eres_, il _ert_. Vous sentez bien qu'on prononçait d'une seule façon, de celle qui se rapproche le plus du latin _eram_, _eras_, _erat_, sans l'_i_, qui venait là uniquement pour aiguiser le son de l'_e_ muet.

HIER, de _heri_, se prononçait _her_. Tout le XVIe siècle a dit et écrit _hersoir_ pour _hier soir_.

PIECE, _pèce_, comme en italien _pezzo_.--_Dépecer_.

PIED de _pes_, _pé_, d'où _pédestre_:

Les _pez_ baisent a ambedous.

(Benoît de Sainte-More, v. 315.)

E la se trenchent _pez_ e bras.

(_Ibid._, v. 3639.)

On notait par _ie_ la terminaison des adjectifs et participes en _é_:

--«Lors se tint moult _a engignie_ cil qui fu _trebuchiez_ en la mer.» (_Roman des sept Sages_, p. 102.)

Il se tint _à enginé_, c'est-à-dire, se reconnut trompé.

Le premier novembre, saint Jean convoque tous les saints à la cour de paradis. Il voit arriver tous les martyrs

Qui pour Dieu furent _traveillie_ (travaillés). Saint Symons lor dist de cuer _lie_.

(_La court de Paradis_.)

«De coeur _lé_,» joyeux (_læto corde_).

Or sont trestout _apareillie_, Cil Angelot et baut et _lie_.

(_Ibid._)

_Appareillés_, _lés_, prêts et joyeux.

Hoi furent il trop _esveillie_ Qu'il m'ont trahi et _engignie_.

(_De Constant Duhamel_, v. 610.)

_Éveillés_, _enginé_.

Les mots _congé_, _péché_, dans S. Bernard et les _Rois_, ont jusqu'à trois orthographes: _congie_, _pechie_;--_congiet_, _pechiet_;--_conget_, _pechet_. C'est toujours _congé_, _péché_. La dernière notation prouve que l'_i_ était muet.

PITIE se prononçait _pité_, d'où _piteable_, aujourd'hui _pitoyable_;--_piteux_, et non _pitieux_;--_apiter_, et non _apitoyer_:

Hé Dieu! pourquoi n'a Charles par devers moi _pité_?

(_Les quatre fils Aymon_, v. 835.)

Car il chantoit de Nostre Dame Si doucement, n'est hom ne fame Cui tout li cuers n'en _apitast_.

(_Miracles de la Vierge_, liv. II.)

Renaud de Montauban, pour expier ses péchés, fait voeu d'aller outre mer:

Telle est ma voulenté, Et s'en la paine muers, Dieu ait de moi _pité_.

(_Ibid._, 863.)

AMISTIE sonnait pareillement _amité_, et non _amitié_:

Je n'ai el mont, sire, plus d'_amisté_. Li rois l'oï, s'a un sospir geté.

(_Aubri li Borguinon_, v. 135.)

Naymon, dist ele, je vos doing m'_amisté_; Pren cet anel de fin or esmeré.

(_Agolant_, v. 1316.)

Ce ne sont pas là des accidents dus au besoin de la rime; dans ces trois poëmes et dans plusieurs autres, il est rare de rencontrer jamais autrement qu'_amisté_, _pité_. Le scribe avait apparemment adopté cette forme, qui lui paraissait plus rapprochée de la prononciation; et cette circonstance indique une transcription relativement récente, puisqu'à cette époque on abandonnait déjà la notation _ie_ pour y substituer l'_e_ simple. Quelques pas de plus, et l'on jettera sur cet _e_ l'accent aigu, _é_; et la forme primitive aura pour jamais disparu, sera si complétement oubliée, que si quelqu'un tente d'en réveiller le souvenir, cette idée passera pour une chimère philologique.

Ainsi vous voyez qu'une seule classe de substantifs dans la langue ancienne, les substantifs en _ie_ (_é_) en a fourni deux à la langue moderne: les substantifs en _é_ et ceux en _ié_. En échange d'un accent aigu, _congie_, _pechie_ ont cédé leur _i_, et l'on a oublié de reprendre cet _i_ à _pitié_, _amitié_. Les premiers ont revêtu l'orthographe moderne pour garder la prononciation ancienne; les seconds, en cumulant les deux orthographes, y ont gagné une prononciation nouvelle.

Passons à la seconde manière de modifier l'_e_ par l'apposition de l'_i_, en cette sorte, _ei-è_. Nous l'avons conservée dans _treize_, _seize_.

On terminait aussi par cet _ei_ les adjectifs, les participes passés, comme _rachatei_, _suplantei_; et les substantifs féminins, comme _virginitei_, _nativitei_, _veritei_, _santei_, etc.

Fallot dit que c'est une forme normande. Il est vrai que Wace et Marie de France l'emploient constamment, et que les Normands prononcent encore ces finales très-ouvertes: _véritai_, _virginitai_, _achetai_. Cependant c'est aussi l'orthographe habituelle du _livre des Rois_ et des sermons de Saint Bernard, que Fallot classe, au moins le saint Bernard, parmi les textes bourguignons les plus purs:

--«Chier _freire_, il vient del cuer de Deu lo _Peire_ el ventre de la Virgine sa meire... (_S. Bernard_, p. 525.)--Ses orgoyl ne rezoit nul _remeide_ de penitence. (P. 524.)--Ancor devoit estre _rachateiz_... Por ceu ke li malices d'altrui l'avoit _supplanteit_... Mais veigne la _veriteiz_, et cele me deliverrat.» (_S. Bernard_, p. 524.)

Le cordelier frère Denise dit à la jeune pénitente qu'il veut rendre cordelier aussi, en la faisant passer pour homme:

Se de voir poole savoir Qu'en nostre ordre entrer vousissiez, Et que sans _fauceir_ peussiez _Gardeir_ vostre _virginitei_, Sachiez de fine _veritei_ Qu'en nostre bienfait vous mettroie.

(_De frère Denise_, Barb., I, 125.)

«Si je pouvais savoir de vrai que vous voulussiez entrer dans notre ordre et garder votre virginité sans la fausser, sachez que véritablement je vous mettrais de notre bienfait.»

O.

Le son naturel de l'_o_ est celui que nous figurons _au_. On l'éclaircissait par l'addition de l'_i_, et les traces de ce procédé subsistent encore; car pourquoi écrivons-nous avec un _i_, _oignon_, _empoigner_, lorsque nous prononçons sans _i_, _ognon_, _empogner_? L'Académie écrit _cogner_ et _cognée_ avec raison, puisqu'il n'y a pas plus d'_i_ dans _cuneus_ que dans _pugnus_; mais le temps n'est pas loin de nous où elle écrivait _coigner_ et _coignée_.

Saint Bernard ne dit jamais que _glore_ et _victore_: «_Glore_ soit a Dieu ens haltismes. (P. 543.)--Beneoit soit li nons de sa _glore_ ki sainz est. (P. 542.)»

GRINGORE est la prononciation de _Gringoire_. Sur le premier feuillet du manuscrit des _Moralités sur Job_, une main inconnue a mis, en écriture du XVe siècle:--«Job en françoys et le dialogue _saint Gregore_ en françois.» ANTOINE était prononcé _Antone_, _Bueves d'Antone_:

Vers Viane est Oliviers retourné, Quant ot _Antone_ ocis et afolé.

(_Gérard de Viane_, v. 552, Bekker.)

La racine de _remémorer_ est _mémore_, et non pas _mémoire_:

BOIS rime parfaitement avec _dos_:

Ainsi fuioie parmi les _bois_ Ausi com s'il me fust au _dos_.

(_Dolopathos_, p. 251.)

On le trouve écrit _bos_ aussi souvent au moins que _bois_:

Et l'endemain revois au _bos_; Si me recarche l'en le _dos_.

(_De l'Asne et du Cheval._)

Le nom de la ville de _Beaugency_ est mal orthographié par suite de la prononciation; c'est _Bois-Gency_. Jusqu'au XVIIIe siècle on ne l'a pas figuré autrement.

Les diminutifs _bosquet_ ou _boquet_, _bocage_, _boquillon_, ne laissent aucun doute.

D'_historia_ on fit ESTOIRE, qu'on prononçait _étore_:

--«Per Diu, souvieigne vous des preudomes anciens qui devant nous ont esté, et qui encore sont ramenteu es livres des _estores_.» (_Villehard._, p. 180.)

D'_estore_ se forma le verbe _estorer_, plus tard _historier_, qui se dit encore familièrement dans le sens de _garnir_, _arranger avec soin_. La _Bible historiaus_ est une Bible ornée de nombreuses enluminures.

La plupart des contrats de mariage passés sous l'empire de la coutume de Picardie, réservent à la femme, en cas de décès du mari, avant tout, _sa chambre étorée_,--sa chambre garnie[45].

[45] Le _Dictionnaire de Trévoux_ ne donne pas le verbe _estorer_; mais, interprétant mal quelques phrases de Villehardouin, il donne _estoire_ et _estorée_ (une _estorée_), qu'il traduit par _navis_, _classis_, _exercitus navalis_. C'est une grave erreur.--«Le roi d'Angleterre avait fait appareiller _une grant estorée de nef_.» (_Chr. de Flandres._) Une _grande histoire_ de vaisseaux.--«Comment ils puissent avoir navire et _estoire_.» (Villehardouin.) C'est navire et le reste de l'équipement, et _toute l'histoire_. Selon Trévoux, qui cite cette phrase, ce serait _navire et navire_.--«Mult fut belle cette _estoire_, et riche.» (Villehardouin.) Tout cet appareil fut très-beau, toute cette _histoire_ fut très-riche.

Trévoux conclut en dérivant _estoire_ de _stolus_, _stolium_, et du grec _stello_, _j'envoie_. C'est quelquefois un malheur d'être si savant.

Le _Dictionnaire de Napoléon Landais_ fait ce petit article:

«ESTORÉE, subst. fém. (_ècetorée_), flotte, armée navale.--Inusité.»

Le _Complément du Dictionnaire de l'Académie_ dit:

«ESTORER, _créer_, _fonder_, _restaurer_;»--en quoi il se trompe. Mais il ajoute: «_meubler_, _fournir_, _garnir_;--en quoi il a raison.

L'Académie garde un auguste silence.

Il était bien simple de mettre en quatre mots:

ESTOIRE, _histoire_; ESTORER, _historier_.

Au livre IV, chapitre XIII de _Pantagruel_, se trouve le récit de la belle diablerie que fit Villon pour se venger du pauvre frère Tappecoue, sacristain des cordeliers de Saint-Maixent:

--«Ses dyables... tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de fusées; aultres portoient longs tisons alumez, sur lesquels à chascun carrefour jectoient pleines poignées de _parasine_.»

_Parasine_, c'est ainsi que portent toutes les éditions, se copiant l'une l'autre. Il est clair que la première qui le donne a pris un _o_ pour un _a_, et qu'il faut lire _porasine_, c'est-à-dire, _poix-raisine_, l'_i_ de la diphthongue muet dans les deux mots.

Nous prononçons sans _i_ _grogner_, et avec un _i_ _éloigner_, _témoigner_. Le XVIIe siècle figurait l'_i_ dans tous les trois, et ne le prononçait dans aucun. C'est conformément à la prononciation que Sarrasin met sans _i_:

Puisque Voiture s'_élogne_, Je m'en vais dans la _Pologne_.

Le cardinal Duperron écrit _cigoigne_ et _éloigne_. Soyez sûr qu'on n'a jamais prononcé autrement que _cigogne_ (_ciconia_):

Là, l'orgueilleux sapin qui sert à la _cigoigne_ De sejour élevé pour voisiner les cieux, Roi des vastes forests, jusqu'aux astres _éloigne_ Sur tous les autres bois son chef ambitieux.

Ménage prescrit de dire _cigogne_ sans _i_; mais il déclare que _témogner_, _élogner_, _rognons_, c'est mal parlé: il veut qu'on dise _témoigner_, _éloigner_, _roignons_. Tout cela n'est que caprice et inconséquence. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le moyen âge prononçait _témon_, _beson_, pour _témoin_, _besoin_. Dieu, s'écrie Roland dans le _roman de Roncevaux_, Dieu

Qui en la virge preis anuncion, Saint Daniel delivras dou lyon, Et saint Jonas dou ventre dou poisson... Sainte Suzanne garis dou faux _tesmoing_ (sic), Et a Marie feis tu le pardon... Vengier me lais dou comte Ganelon.

(_Introd. à la chans. de Roland_, p. XX.)

L'auteur des _Quatre fils Aymon_ fait rimer _compagnon_ et _besoin_. C'est dans la conclusion de son poëme; on y voit un rapprochement d'idées assez mal édifiant:

Or, prions tous a Dieu par grant devotion Qu'il nous otroit sa gloire par son saintisme non, A celui qui l'_a_[46] escrit veuille doner en don Or et argent assez, car _il en aroit bon beson_ (sic) Pour donner aux fillettes et maint bon compagnon; Car c'est tout ce qu'il aime: que vous celeroit on?

(_Introd. du Fierabras_, Bekker, p. XII.)

[46] _a_ élidé.

Il est tout naturel que _beson_ ait produit _besogner_.

Du latin _ungere_, _ondre_, que nous écrivons et prononçons avec un _i_, _oindre_.

Le _Bestiaire_ raconte comment de la peau du crocodile on faisait un _onguent_ dont usaient les vieilles femmes pour effacer leurs rides:

De sa couane seulement Soloit on faire un _ongement_. Les vielles femmes s'an _ognoient_; Par tel _ongement_ s'estendoient Les fronces dou vis et dou front.

(_Du Cange_, au mot FRONSSATUS.)

La _chanson de Roland_ et les poëmes du XIIe siècle ne disent pas _le poing_, mais _le pong_: le _punt_ d'une épée, d'où venait l'orthographe _empongner_:

L'espée jurent et le _pont_ Cil qui dedenz la vile sunt, Que ja la vile n'iert rendue.

(Benoît de Sainte-More, v. 29487.)

«Ils jurent par la lame et la poignée de l'épée que la ville ne sera pas rendue.»

Al _pont_ de fin or entaillié.

(_Ibid._, v. 16413.)

«... A la poignée d'or fin ciselé.»

Il est certain que l'on prononçait encore au commencement du XVIe siècle _le pong_, si l'on écrivait _le poing_. Dans _la bataille de Marignan_, mise en musique, en 1515, par Clément Jennequin:

Aventuriers, bons compagnons, Ensemble croisez vos tromblons. Nobles, sautez dans les arçons, Frappez dedans la lance au _poing_, La lance au poing hardis et prompts.

On voit combien Voltaire se trompe lorsqu'il accuse notre vieille langue de barbarie précisément au sujet de ces affreux sons en _oin_:--«Le plus insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos terminaisons en _oin_... Il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands charmes pour se faire pardonner ces sons qui tiennent moins de l'homme que de la plus dégoûtante espèce des animaux.»

(_Dict. phil._, art. FRANCE.)

Cet _oin_, qui révolte à si juste titre l'oreille de Voltaire, est indubitablement d'invention moderne; les Welches et les Gaulois ne le connaissaient pas: c'est ce qu'on appelle un progrès.

· · ·

L'_o_ suivi immédiatement d'une seconde voyelle sonnait _ou_. C'est encore en anglais la valeur de deux _o_ consécutifs: _boots_. Moniot, contemporain de Louis IX:

Gardez vous de Fortune, seigneur, je le vous _loe_[47]. Quant Fortune a fait homme haut chanter comme _aloe_[48], Et il cuide miex estre assis dessus la _roe_, Lors retorne Fortune, si le gete en la _boe_.

(_Le Dit de Fortune._)

[47] Je vous le conseille.

[48] Nous n'avons plus que le diminutif _alouette_.

«Teles furent ces _roes_ cume les _roes_ de curres.»

(_Rois_, p. 255.)

--«Il se misent au fuir sans plus attendre, et s'esparsent, li uns cha et li autres la, ausi come les _aloes_ font por les espreviers.» (_Villehardouin_, p. 182.)

Par cette règle, _poëte_, _poésie_ ont dû sonner _pouëte_, _pouésie_. C'est effectivement comme on les prononçait au XVIe siècle, Marguerite de Navarre écrit toujours poète avec un _u_. Dans une lettre à M. de Montmorency pour lui recommander Marot:

--«Il me semble que Nostre Seigneur faict tant de grâces au roy et à ses serviteurs, que jamais ne feut plus besoin de favoriser aux _pouhetes_ que maintenant[49].» (_Lettres inédites_, I, p. 304.)

[49] Remarquez en passant ce latinisme, _favoriser aux poëtes_. On disait de même _prier à Dieu_... _supplier à Dieu_... _Je luy supplie_.

Le nom de M. de Rohan, dans ces lettres, est toujours figuré _Rouhan_. Les anciens traités avertissaient encore de cette prononciation, et recommandaient aussi de dire _pouëtes_ et _pouésie_.

Nous n'avons pas conservé l'_u_ dans _poëte_, mais nous le faisons toujours entendre dans _moelle_; nous l'écrivons et le prononçons dans _loue_, _boue_, _roue_, et nous le prononçons sans l'écrire dans _roi_, _bois_, _loin_, _foin_, _coin_. C'est la confusion des systèmes.

La famille _de Croï_ s'appelle de _Crouï_; les _de Moy_ sont _de Mouhy_. _Héloïse_ écrivait son nom _Heloys_; c'était _Hélouis_ devant une consonne; devant une voyelle, _Hélouise_ au corps gent. C'est le même nom que _Louise_.

Ce nom de Louise me rappelle une historiette de Racan. Elle nous apprend qui a porté le dernier coup à la règle du moyen âge, qu'une tradition incomprise faisait encore observer au commencement du XVIIe siècle.

Un jour, dit Racan, Henri IV, qui traitait Malherbe avec une grande bienveillance, lui montra une lettre écrite par le Dauphin, qui fut depuis Louis XIII. C'est bien, dit Malherbe; mais monseigneur le Dauphin ne s'appelle-t-il pas Louis?--Assurément, dit Henri IV.--Pourquoi donc le fait-on signer _Loys_? La censure de celui qu'on appelait le vieux tyran des syllabes parut juste; la signature du Dauphin fut réformée, et c'est depuis ce temps que les princes du nom de _Loys_ signent, avec un _u_, _Louis_.

Henri IV s'est trop hâté de déférer à l'observation de Malherbe; car cette observation, spécieuse pour un ignorant, est radicalement fausse. Malherbe aurait pu exiger aussi, pour être conséquent, qu'on écrivît _de louin_, du _fouin_, la rivière de _Louing_, _trouois_, _mouoi_, _le rouoi_, _la louoi_, _rouayal_, etc., etc.; car c'est ainsi qu'on prononce, et non pas _la loâ_, _le roâ_, _troâ_.

L'autorité de Malherbe n'a donc servi en cette occasion qu'à introduire une inconséquence.

U.

«L'_u_, dit M. Ampère, avait au moyen âge le son peu mélodieux qu'il a de nos jours; sans cela, on n'aurait pas eu besoin d'imaginer la diphthongue pour remplacer l'_u_ latin dans _ubi_, _où_, et dans _multum_, _moult_.» (_Hist. de la Litt. fr. au moyen âge_, p. 305.)

Je prendrai la liberté de contredire ici M. Ampère. La première valeur de cette lettre _u_ fut le son _ou_, comme en latin.

La diphthongue _ou_ fut si peu inventée pour réduire l'_u_ de _ubi_ ou de _multum_, que, dans les plus anciens textes, on trouve partout _u_ pour _où_ (_ubi_), et pour _ou_ marquant l'alternative. _Moult_ s'est écrit d'abord _mult_, _multeplier_, qui sonnaient _mou_, _mouteplier_. _Amur_, _securs_, n'ont jamais été à l'oreille qu'_amour_, _secours_. Le plus ancien monument de la langue française, la version du _livre des Rois_, en fournit la preuve à chaque ligne:

--«Respundirent ces de Jabes: _Dune nus_ respit set _jurs_; _manderum_ nostre estre a _tuz_ ces de Israel. Si _poum_ aveir _rescusse_, nus l'_atenderum_; si _nun_, _nus nus rendrum_.» (P. 36.)

Prononcez:--«Répondirent ceux de Jabès: Doune nous répit sept jours; (nous) manderouns notre être (notre position) à tous ceux d'Israël. Si (nous) pou(_v_)ouns aveïr récousse, nous l'atenderouns; si noun, nous nous rendrouns.»

--«Li message vindrent en Gabaath, _u_ li reis Saul maneit.» (_Ibid._, 36.)

«Les messagers vinrent en Gabaath, où demeurait le roi Saül.»

On pourrait affirmer que la notation actuelle _ou_ fut aussi introduite de très-bonne heure, si les manuscrits de Villehardouin étaient du XIIe siècle, car on y lit déjà _moult_; mais la copie en est plus récente.

Comme il arrive toujours en pareil cas, les deux notations subsistèrent quelque temps l'une à côté de l'autre. Dans Benoît de Sainte-More, compatriote et contemporain de Wace (1160), on lit:

A Beauvais _rout_ un _cutelier_, Prisiez, sages de son mester; Cil apareilla deus _couteaux_.

(_Chron. des ducs de Normandie_, II, 519.)

Si, comme le veut M. Ampère, l'_u_ avait eu dès l'origine le même son qu'aujourd'hui, cette notation _un_ n'eût jamais pu sonner _on_:

Alez, vous pri, au rei _Othon_; Si li dites _cum_ je l'_semun_...

(Benoît de Sainte-More, II, p. 97.)

«Comme je le semonds.»

Assez esteit la _cupe_ meindre.

(Benoît, II, p. 522.)

La _cupe_ se prononçait la _coupe_, du latin _culpa_.

On écrivait aussi _coulpe_, en rapprochant l'orthographe de l'étymologie et de la prononciation.

Je suis donc d'un avis directement opposé à celui de M. Ampère: il croit que _u_ fut le son primitif, et qu'il fallut se mettre en peine de chercher une notation pour marquer le son _ou_. Je suis persuadé que le son primitif de l'_u_ fut _ou_, et qu'il fallut au contraire trouver une combinaison orthographique pour affaiblir ce son, et le réduire à l'_u_ actuel.

· · ·

Le moyen qu'on y employa fut celui qu'on avait déjà appliqué aux voyelles _a_, _e_, _o_; on se servit de l'_i_, mis, comme pour l'_e_, tantôt à la première place, tantôt à la seconde.

Je vois qu'au XIIe siècle, la terminaison du participe passé en _u_, celle du prétérit de certains verbes, comme _il but_, _il fut_, s'écrivait par _ui_:

--«Saint-Johan _buit_ aussi lo boyvre de salveteit.» (_Saint Bernard_, p. 548.)

--«Mais por mi _at perduit_ une grant partie d'engeles et toz les homes.» (_Ibid._, 524.)

--«Abraham _engenruit_ (_engenrut_, _engendra_) Isaac; Isaac, Jacob.» (528.)

--«Ou est le tant poc de farine dont li prophetes fu _sostenuiz_?» (572.)

«Où est ce peu de farine dont le prophète fut soutenu?»

--«Nostres sires fu _semonuiz_ as noces.» (_Saint Bernard_, p. 553.)

_Semonus_, _invité_, de _semondre_.

--«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ par aventure.» (_Ibid._, 552.)

Le prétérit _je fus_, _tu fus_, _il fut_, représente _fui_, _fuisti_, _fuit_. Quelquefois les copistes français écrivent encore l'_i_: ceux-là étaient les doctes en étymologie. _Je suis_, de _sum_, a probablement sonné _je sus_, comme prononcent encore les paysans picards. _Je suis_, en faisant sentir l'_i_, est moderne.

Le _livre des Rois_ écrit indistinctement _les Ju_ ou _les Jui_. Ce sont les _Juifs_.

CUIRE, dans le _Dolopathos_, est écrit tantôt _cuire_, tantôt _cure_: «J'exhortai la dame à mettre cuire ce cadavre et à me donner son fils, qu'il ne mourût:»

Ke maintenant le mesist _cure_, E por ceu ke ses fiz ne _mure_, Le me donast.

(_Dolopathos_, p. 255.)

CUITE y rime à _lutte_:

Quant la char del larron fut _cuite_, Lai poissiez veoir grant _lucte_.

(_Ibid._, p. 257.)

Nous disons _lutin_, et le diminutif, comme peu usité, est demeuré écrit _luiton_: _Notre ami, monsieur le luiton_, dans la Fontaine, c'est _monsieur le lutton_.

On trouve _je me dolui_ pour _je me dolus_, du verbe _se douloir_; _estuide_ pour _étude_, de _studium_, etc.

Par mechief _recui_ en la bouche Un poi de noif qui fu tant douce, Que ce bel enfant en _concui_, D'un seul petit que je _recui_.

(_L'Enfant qui fu remis au soleil._)

«Par malheur, je reçus dans la bouche un peu de neige, dont je conçus ce bel enfant, pour un seul petit flocon que j'en reçus.»

HUIS, PERTUIS, sonnaient _hus_, _pertus_. On ne voit point d'_i_ dans la première syllabe d'_uscio_, ni dans _pertusum_:

Si li prestres fu eschaufez, Li provos fu autant ou _plus_, Quant il la vit par le _pertuis_ Demener si vilainement.

(_De Constant Duhamel._)

Le nom propre _Perthus_ atteste cette prononciation.

· · ·

Mais il arriva par la suite que l'_i_ disputa la prédominance, et finit par l'emporter sur l'_u_; si bien qu'il l'effaça, et ressortit seul de cette notation _ui_.

_Ki_, _kider_, _kidan_, _kisine_, _keux_, furent très-bien figurés _qui_, _cuider_ ou _quider_, _quidam_, _quisine_ ou _cuisine_, _queux_..., etc.

_Et puis_, _puisque_, se prononcèrent _et pis_, _pisque_.

De ce conflit résulta la double forme _il vécut_, _il véquit_.

On s'avisa alors d'une autre combinaison pour briser le son de l'_u_: on abandonna l'_i_, et la fonction qu'il ne remplissait plus fut donnée à l'_e_; seulement il fallut mettre cet _e_ avant l'_u_, _eu_, parce que l'autre disposition _ue_ était déjà consacrée à un autre emploi. _U_ fut donc noté par _eu_; mais ce fut une invention tardive, et qui ne me paraît pas remonter plus haut que le XVIe siècle.

A cette époque, _eu_ sonnait _u_. «Tout ce qui parle bien en France, dit Théodore de Bèze, prononce _hûreux_.» (_De Fr. ling. rect. pr._, p. 60); _meur_, _blesseure_, _heurler_, sonnaient _mûr_, _blessure_, _hurler_. De là date le resserrement de toute une classe de participes passés. On les écrivait jadis par _eu_, avec diérèse; la nouvelle convention orthographique leur enleva une syllabe. On continuait à écrire _sceu_, _veu_, _receu_, _conneu_, et l'on prononçait _sçu_, _vu_, _reçu_, _connu_, du moins à Paris; car à Chartres, à Orléans et en Normandie, on continuait à dire _vé-u_, _recé-u_, _conné-u_.--_Vitiosè_, dit Théodore de Bèze, qui ne soupçonne pas que c'était _archaïcè_.

De _jejunium_, _jé-une_, avec diérèse, puis _june_, _juner_:

Sire, dit el, je suis venue Anguilles cuire a mon seignor. Nous avons _juné_ tote jor.

(_Des trois Dames qui troverent un anel_, v. 146.)

Il n'y a plus aujourd'hui que les Gascons qui prononcent _hûreux_, mais tout le monde continue à prononcer _gageure_ par un _u_. Le peuple prononce encore par _u_ simple les noms propres _Eugène_, _Eustache_. Les Picards prononcent toujours par _u_ les finales écrites _eu_. Après ce qui vient d'être exposé sur ces deux notations _ui_ et _eu_, on comprendra que des poëtes, plus soigneux d'être exacts à l'oreille qu'à la vue, aient fait rimer _lieu_ et _nului_.

Aloul parcourt sa maison, cherchant s'il n'y a pas quelque amant caché, à qui sa femme ait donné rendez-vous:

Ca et la vait par son manoir Savoir s'il y avoit _nului_ A cui sa femme eust mis _lieu_.

(Le _Fabel d'Aloul_.)

Prononcez _nulu_ et _liu_.

§ II.

NOTATIONS DIVERSES DU SON _EU_.

On ne répétera pas ici ce qui a été dit, page 54, sur _el_ exprimant le son _eu_.

Nos pères reconnurent dès l'origine que le son _eu_ n'est qu'un affaiblissement du son plein de l'_u_ (_ou_). Pour amoindrir ce son, ils attachèrent à l'_u_ un _e_, en cette manière, _ue_.

--«_Quel_ chose est li homes ke tu l'magnefies, ou por koi mes tu ton _cuer_ a luy?» (_Saint Bernard_, p. 526.)--«_Queu_ chose est l'homme que tu le magnifies, ou pourquoi mets-tu en lui ton coeur?»--«Il les _cuers_ daignet enlumineir par sa niant visible poixance.» (_Ibid._, 528.)--«Il daigne illuminer les coeurs par son invisible puissance.»

BUES, CUE;--_boeuf_, _queue_.

L'archevêque Turpin montait un cheval qui avait la queue blanche et la crinière jaune:

Blanche la _cue_ et la crignete jalne.

(_Chans. de Roland_, st. 113.)

Le IIIe livre des _Rois_, chapitre VII, dit que l'on voyait dans le temple de Salomon douze boeufs, dont les queues étaient tournées toutes ensemble:

--«... Duzes _bues_... e les _cues_ tutes ensemble une part turnerent.» (P. 524.)

Le héros _Bueves d'Antone_ est _Beuve d'Antone_.

SUER, DUEL, que Fallot discute gravement comme des formes de dialectes, sont tout simplement _soeur_ et _deuil_, et dans le langage ne se confondaient pas plus qu'aujourd'hui avec l'infinitif _suer_ (_sudare_) et _duel_ (_duellum_.)

IL PEUT s'écrivait _il puet_;--_il esteut_, il prend fantaisie, il convient, _il estuet_;--_Eudes_, nom propre, _Uede_ ou _Huedes_, etc.

· · ·

On rencontre très-fréquemment aussi une notation du son _eu_ qui paraît empruntée aux Allemands; c'est par _o e_ séparés, ou réunis comme dans le nom de _Goethe_.

EUDES, dans _Auberi le Bourguignon_, est écrit partout _Hoedes_:

_Hoedes_ ot non, de Laingres fu saisiz. _Hoedes_ de Laingres...

(_Intr. du Roland_, p. 36, 37.)

Le _livre des Métiers_, chapitre XI, prescrit aux armuriers d'employer de la toile _noeve_, et de garnir intérieurement les jambières d'_escroes_. En Picardie, on appelle encore des chaussons en lisières de drap _des écreux_.

JOENE, JOENESSE, c'est _jeune_, _jeunesse_. Le bourgeois dont il est parlé dans le fabliau d'_Auberée_ était riche:

Et si avoit un moult beau fil Qui maint denier mist à essil[50], Tant comme il fut en sa _joenesse_.

(D'_Auberée la vielle maquerelle_.)

[50] _Mit à exil_, c'est-à-dire, _dépensa_.

Le clerc du fabliau de _Gombers_ cherche à tâtons le lit de la fille de son hôte; et l'ayant trouvé,

Lez li se couche, les dras _oevre_. Qui est ce, Diex, qui me _descuevre_? Fait ele quant ele le sent.

Ce passage atteste que les deux formes de notation _u_, _oe_, ont été contemporaines.

En voici une autre preuve tirée de Rutebeuf, qui florissait sous saint Louis.

Le poëte s'élève contre la perversité du siècle, contre les envieux et les médisants hypocrites. Personne, dit-il, ne leur échappe!

Ja n'iert tant biaux ne gracieux: Se dix en sont chiez lui assis, Des mesdisans i aura six, Et d'envieus i aura _nuef_. Par derrier nel prisent un _oes_, Et par devant li font il feste! Chascun l'encline de la teste.

(_Le testament de l'Asne._)

Prononcez _neu_, un _eu_.

Nous écrivons encore sans _u_ _oeil_ et _oeillet_. _Coeur_, _soeur_, _oeuvre_, présentent la fusion des deux méthodes.

§ III.

ACCENTS VICIEUX CHEZ LES MODERNES.

Le système que nous venons d'exposer, par lequel on notait l'accent à l'intérieur du mot, tantôt au moyen des consonnes, tantôt au moyen des voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de précision et de délicatesse que n'ont pas nos accents modernes. Nous n'avons aujourd'hui qu'un seul _é_ fermé; nos pères en connaissaient trois ou quatre nuances: _veritet_; _pitie_; _maufez_; _rocher_; _espee_. Voyez que de manières d'indiquer l'accent aigu! Est-il probable que cet accent, sous ces formes diverses, fût partout absolument le même?

En outre, un accent est bien vite omis ou ajouté hors de propos. Il s'absente ou se fixe; l'habitude se prend, et voilà un mot défiguré. C'est ainsi que l'Académie écrit _dorénavant_, qui est pour _d'ore-en-avant_, comme si les racines étaient _doré-navant_.

Que le premier venu prononce _débonnaire_ avec un accent aigu, on n'y prend pas garde; il ne fait pas autorité. Mais on s'afflige de voir l'Académie consacrer cette faute, et écrire _débonnaire_, comme si elle ignorait le vrai sens et l'étymologie de ce mot. C'est une métaphore empruntée, comme tant d'autres, à cet art de la vénerie, dont nos pères faisaient leurs délices. Il est _de bonne aire_, il est issu d'un bon nid, de bonne extraction.

Roland voyant étendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse quelques mots d'oraison funèbre:

E! gentilz hom, chevaler _de bon aire_, Hui te commant al gloriuis céleste!

(_Roland_, st. 164.)

_De pute aire_, que nous avons laissé perdre, exprimait le sens opposé:

Moult fit la male serve que fausse et _de pute aire_.

(_Berte aus grans piés_, p. 95.)

Vos maris est _de si pute aire_, Qu'il m'aura ja tout esmié.

(_De Constant Duhamel._)

Fortune est bele et bonne aus bons, et _debonnaire_; Mauvese aus maufesanz, et laide, et _deputaire_.

(_Le Dit de Fortune._)

Le système d'orthographe de nos pères était plus favorable que le nôtre au maintien de l'étymologie et de la prononciation. Nos mots, amaigris de jour en jour, compromettent l'une et l'autre.

Cependant ce système n'était pas sans quelque inconvénient. J'y ai trouvé celui de faire servir quelquefois la même notation à deux usages, et de confondre dans un cas donné l'adjectif féminin avec un masculin. Par exemple, _lie_, de _lætus_, sonnait également _lé_ et _lie_, comme aujourd'hui. Le fait paraît incontestable. Dans cette même _Court de Paradis_, où j'ai puisé des exemples de _lie_ sonnant _lé_, _lie_ rime à _la vierge Marie_, et à _blesmie_ (_blâmée_):

Es flans de la virge _Marie_ Qui pour lui fu dolante et _lie_.

(V. 13.)

Que peu ne grant ne fu _blesmie_ De ce fu moult joians et _lie_.

(V. 21.)

Peut-être sont-ce là des licences pour la rime, car ailleurs on lit _liee_ et _lee_. Mais dans tous les cas, je ne doute point que ces groupes de voyelles destinées d'abord uniquement à modifier l'inflexion et au rôle de l'accent moderne, n'aient amené la multiplication des diphthongues. _Oi_ a sonné d'abord par diérèse _o-i_, puis _o_ ouvert, puis _oué_, puis enfin _oi_, comme dans _poix_, _François_. Ainsi des autres.

· · ·

De leur côté, les modernes, complétement étrangers aux conventions de l'ancienne orthographe, défigurent le langage de nos pères, en saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient. C'est une véritable manie, et je ne vois point d'éditeur qui ait eu la sagesse de s'en garantir, et de se borner à reproduire les manuscrits. Je plains ceux qui travailleront un jour sur des textes si étrangement falsifiés. Ils devront croire que des _oeufs_, des _boeufs_, se sont appelés autrefois des _oés_, des _boés_ ou des _boès_; ils sueront à deviner comment de _huèses_ (des bottes) on a pu faire le diminutif _houseaux_, de _enfant_, _enfès_; comment on a pu dire pour _neuve_ et _deux_, _noès_, _doès_; pour des _queues_ (_cues_), des _cuès_. Un ancien poëte, dont le nom est assez connu pour avoir été un des plus répétés dans ces derniers temps, s'appelait _Adam_ ou _Adanes_, qui s'écrit, suivant l'orthographe du moyen âge, _Adenes_ par un _e_, comme _Caen_, _Rouen_, _Agen_, etc... On a transformé cet Adanes en une espèce d'espagnol du beau nom d'_Adenès_. Si Adanes revenait au monde, il entendrait longtemps parler d'Adenès avant de soupçonner que c'est de lui qu'il s'agit.

J'ouvre le _livre des Mestiers_ d'Estienne Boileve, et je lis au chapitre _des Mesureus de blé_:

«Nus _mesurères_ ne puet...--Ailleurs: _Li vendères_...--_Nus garnisères_ ne puet...--Cil qui est _tannères_, se il est _tannnères decaupères_...--_Viès_, _vièses_, etc., etc.» Évidemment il faut lire: _Nus mesureux_,--li _vendeux_,--nus _garniseux_,--cil qui est _tanneux_, se il est tanneux décaupeures;--_vieux_, _vieuses_, etc.

Au chapitre _des Oubliers_, il est dit que nul ne pourra être admis dans ce corps, s'il ne fait au moins «un mil de _nièles_ le jour.» Il ne s'agit pas de _nièles_, mais de _nieules_.

On disait _nieules_ comme on disait _saint Gabrieus_ et saint _Andrieu_:

Et _Gabrieus_ et seraphins Qui les cuers ont loiaus et fins.

(_La Court de Paradis._)

Saint _Gabrieus_ a repondu.

(_Ibid._)

Saint _Andrieu_ le debonnaire.

(_Ibid._)

Et saint _Michieus_ aloit devant.

(_Ibid._)

L'éditeur de _Garin_ imprime partout _né_ pour _ne_, _sé_ pour _se_:

_Né_ n'i ot aive _sé_ du ciel ne chaï.

(_Garin_, II, p. 153.)

«Il n'y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombât du ciel.»

N'est mie miens li chastiaus de Belin, _Né_ la valdoine, _né_ mons esclavorins.

(_Ibid._, II, p. 182.)

Il aurait pu prendre une utile leçon de Thomas Diafoirus, qui en son compliment ne dit pas: _Né_ plus _né_ moins que la fleur que les anciens nommaient héliotrope... mais: _ne_ plus _ne_ moins.

Comment faire élider _ne_ et _se_, si on leur donne l'_é_ accentué?

La considération de cet _é_ accentué n'a pas arrêté non plus l'éditeur d'_Ogier_, qui écrit partout l'_enfès_:

Sire, dist l'_enfès_, vous n'en verrez ja el.

(_Ogier_, v. 1402.)

L'_e_ muet à l'hémistiche ne comptait pas; mais l'_é_ accentué y met deux syllabes de trop. _Enfes_ peut à la rigueur passer pour monosyllabe, mais _enfesse_, non. Cette faute revient à chaque instant.

§ IV.

_OU_, _EU_, SE REMPLAÇANT.

_Eu_ n'étant qu'une modification de _ou_ (U), il n'est pas surprenant que ces deux syllabes se substituassent volontiers l'une à l'autre. L'analogie explique et autorise cette substitution. Il semble même qu'elle ait été de règle en certains cas, et que, dans les verbes ayant à l'infinitif _ou_, cet _ou_ se changeât régulièrement en _eu_ à l'indicatif; en voici des exemples:

Mouvoir,--je meus.

Plorer ou plourer,--je pleure.

Pouvoir,--je peux.

Trouver,--je treuve.

Mourir,--je meurs.

Ouvrir,--j'oeuvre, et le substantif _oeuvre_.

Couvrir,--je coeuvre.

O dur tombeau, de ce que tu en _coeuvres_ Contente toi; avoir n'en peux les oeuvres.

(Marot, _Épist. de Guillaume Cretin._)

Se douloir,--je me deuls.

Prouver,--je preuve, et le substantif _preuve_.

ISABEAU.

Vous _appreuvez_ tous ceulx quicunques Vivent d'une mauvaise vie.

(Marot, _Colloque d'Erasme_, t. IV, p. 293.)

Estevoir,--il esteut (_il convient_).

Savourer,--je saveure.