‹ Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciationChapitre 18 sur 46 · I.

I.

On ne rencontre jamais en vers, _il y a_, _il y avait_; mais _il a_, _il avait_. Si par aventure l'_y_ est figuré, peu importe: la mesure vous avertit assez de le supprimer. Quand vous voyez dans _les Quatre fils Aymon_,

Il _y_ a plus de douze ans que la guerre a duré,

(V. 832.)

vous comprenez tout de suite qu'il faut prononcer: _Il a_ plus de douze ans.

_Il a_ bien dous mois et demi Ou plus, que mon frere ne vi.

(_Du Chevalier à la robe vermeille._)

Bonne robe de bons pers d'Ypre; _Il n'a_ meillor deciq' a Chipre.

(_La Bourse pleine de sens_, v. 173.)

Le soir, qu'_il ot_ ja maint estoiles...

(_De la Dame qui fist trois tours_, v. 48.)

«Le soir, qu'il y eut déjà mainte étoile.»

Et ce n'est pas imposé par le besoin du mètre, car la prose parle de même:

--«Par Diu, sire Cuens, il ne m'est pas avis que _il ait_ en vostre requeste raison.»

(_Villehardouin_, p. 199.)

Li chien dist qu'il a plus de honte; _Li_ asnes dist qu'il a plus de paine.

(_De l'Asne et dou Chien._)

Seignurs baruns, dist _li_ empereres Karles...

(_Roland_, st. 13.)

D'altre part est _li_ arcevesques Turpin.

(_Ibid._, st. 87.)

La mesure commande évidemment d'élider l'_i_, et de dire l'_empereur_, l'_archevêque_, l'_âne_; et comme cette élision se pratiquait également en prose, c'est elle sans doute qui amena la confusion des formes _li_ et _le_, auparavant distinctes.

La même observation est applicable à _qui_ et _que_; _qui est_, _qui a_, étaient prononcés comme ils le sont aujourd'hui par le peuple, _qu'est_, _qu'a_:

Or est cheus en mal lien De sa fame, qui l'en despite Pour sa provande _qui est_ petite.

(_De Morel, etc._, Barbez., III, 248.)

O mon Dieu! s'écrie saint Bernard:--«Tu trepassas primiers por mei l'estroit pertuix de la passion, por ceu ke tu large entriee faces a les membres k'_apres_ ti vont.» (P. 562.)--«Tu passas pour moi par l'étroite ouverture de la passion, pour agrandir la voie à tes membres qui te suivent.»

Dans le fabliau _du Provoire qui mangea les meures_, le curé, debout sur sa jument pour atteindre aux branches du mûrier, après avoir satisfait sa gourmandise, réfléchit qu'en ce moment qui, près de lui, crierait _hé!_ lui jouerait un mauvais tour. L'action accompagne la pensée: la jument part, et le curé tombe dans la haie d'épines.

Diex, fait il, _qui ore_ diroit: Hez!...

«Dieu, fait-il, qu'_ore_ dirait: Hé!...»

· · ·

Il est essentiel d'observer que ces élisions étaient, pour le poëte, facultatives et non obligatoires, comme l'est aujourd'hui celle de l'_e_ muet: par exemple, le passage que je viens de citer est précédé de celui-ci:

S'en ot li prestres moult grant joie _Qui a_ deux piez est sus montez.

_Qui a_ n'était à coup sûr pas élidé, soit qu'on souffrît cet hiatus qui n'a rien de choquant, soit qu'on y remédiât par une _s_ euphonique: _quiS a_. Le second me paraît plus probable. (_Voy._ p. 96.)

L'exemple suivant rassemble l'élision de _qui_ et celle de _li_:

_Qui qu' onques_ soit li vostre eslis, Partonopeus est _li_ hais.

(_Partonopeus_, v. 6704.)

Il faut prononcer avec deux diérèses: _Partonopeüs_ est l'_haïs_.

_Quiconque_, qui semble dériver naturellement de _quicumque_, n'en vient pas. Il est formé de _qui qui onques_. Cela est attesté par l'orthographe fréquente _kikiunkes_, et par l'emploi non moins fréquent de cette formule _qui qui_..., remplacée de nos jours par cette kyrielle de cinq syllabes dures et vides, _qui que ce soit qui_...

Aubri le Bourguignon

Vint au palais, _qui qu'en poist_ ne qui non; Trois cops hurta au postis d'un baston.

(_Aubri li B._, p. 155; Bekker.)

«Qui que soit qui s'en fâche, s'y oppose, ou non.» _Poist_ est ici le subjonctif du verbe _poiser_, _peser_: _à qui qu'il en pèse, ou non_.

Le duc Sanson, à la bataille de Roncevaux, attaque l'almacur, espèce de connétable du roi païen Marsile: il lui transperce le foie et le poumon, de sorte

Que mort l'abat, _qui qu'en peist u qui nun_, Dist l'arcevesques: Cis cop est de baron!

(_Roland_, st. 96.)

Cette formule revient très-souvent, comme les formules consacrées d'Homère.

Guinemer renverse un roi sarrasin,

Que mort l'abat, _ki k'en plurt u ki 'n rie_.

(_Ibid._, st. 244.)

«Qui qu'en pleure ou qu'en rie.»

RUE QUINCAMPOIX; c'est, dans les vieux titres, la rue _Qui qui en poist_, _Qui qui s'en fâche_. On élidait le second _i_, _qui qu'en poist_, comme _qui qu'en grogne_. Une quiqu'engrogne était la maîtresse tour d'un castel picard, la plus altière, construite, pour ainsi dire, malgré l'opposition de ceux qu'elle menace: Je la bâtirai, _qui qui en grogne_.

La rue _Qui qu'entonne_? est devenue, par corruption, rue _Tiquetonne_, dont le nom moderne est aussi insignifiant que celui de la rue _Quincampoix_[51].

[51] On aimait alors cette forme d'appellation. Il y avait encore la _rue qui m'y trova si dure_, abrégée, du temps de Sauval, en _rue trop va qui dure_. C'est aujourd'hui la _Vallée de misère_, quai des Augustins.

O.

La langue française n'a plus de mots terminés par _o_[52]. Elle en a jadis possédé trois: _jeo_, ou _jo_, _iceo_ et _ceo_, ou _co_ (l'_e_ n'est que pour adoucir le _c_), formes normandes, qui furent bientôt remplacées par _je_, _ice_, dont il nous reste _icel_, _icelui_, et _ce_, abrégé d'_ice_.

[52] Bien entendu, je ne compte pas les mots importés de l'italien ou du latin, comme _alto_, _soprano_, _vertigo_, _prurigo_; ce ne sont pas des mots français.

Les formes en _o_ ne se rencontrent guère que dans les textes du XIe siècle, ou du commencement du XIIe, dans le _livre des Rois_, dans saint Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans les deux poëmes de Wace, _le Rou et le Brut_, dans quelques fabliaux, etc. Dans le provençal, d'où ces formes paraissent venues, la terminaison en _o_ est une terminaison féminine, qui remplace la terminaison italienne en _a_, et la française en _e_ muet; il est donc tout naturel que cet _o_ puisse s'élider.

Charlemagne demande qui veut aller en ambassade à Sarragosse, vers le roi Marsile:

Respunt dux Naimes: _Jo irai_ par vostre dun.

(_Roland_, st. 17.)

«J'irai par votre don, par votre grâce.»

Le fils du roi Marsile, voyant son père irrité du message de Charlemagne, veut tuer Ganelon, qui en a été le porteur. Livrez-le-moi, s'écrie-t-il:

Liverez le mei, _jo en_ ferai la justise,

(_Ibid._, st. 36.)

où il est clair qu'il faut prononcer, en contractant et en élidant: _livrez_-le-moi, _j'en_ ferai la justice.

Dient païen: De _co avum_ nus asez.

(_Ibid._, st. 5.)

«De ce avons nous assez.»

Dans le _livre des Rois_, que j'estime écrit moitié prose, moitié vers rimés par assonnance, comme la _chanson de Roland_:

Cum _iço oid_ Saul, forment se curucad, E li Sainz Esperiz cunseil li dunad.

(Liv. Ier, p. 37.)

_Cunseil_, en trois syllabes, de _consilium_. _Coume ice ouït Saül_.--«Comme Saül entendit cela, il entra en grande fureur, et le Saint-Esprit lui donna conseil.»

U.

L'élision de l'_u_ est plus rare, parce qu'il y a moins de mots terminés en _u_, et surtout à cause de la faculté de changer au besoin l'_u_ voyelle en _u_ consonne, de prononcer _Dev a dit_, quand il y a sur le papier _Deu a dit_.

Mais il est à remarquer que le peuple fait toujours l'élision de l'_u_ du pronom de la seconde personne _tu_, et dit _t'as_, _t'auras_, pour _tu as_, _tu auras_:

Dois tu crier: Appele! appele! Le cuir trousse derriere toi. N'est pas merveille se _t'as soi_.

(_La Chace dou cerf_, Jubinal, _Nouv. fabl._, I, p. 169.)

Dès l'instant que toutes les voyelles s'élident l'une sur l'autre, il est clair qu'elles s'élident sur elles-mêmes; que deux _a_, deux _i_, venant à se rencontrer, l'un à la fin d'un mot, l'autre au commencement du mot suivant, s'absorberont en un seul, et ne compteront que pour une syllabe. Un homme du peuple ne dira pas, Je vais _à Amiens_, mais Je vais _à 'miens_, ou Je vais _'Amiens_. Cette fusion est la plus naturelle de toutes. Personne, à moins d'être un pédant renforcé, ne prononce _j'y irai_, en faisant sentir la répétition de l'_i_: on dit simplement _j'irai_, par respect pour les oreilles d'autrui; mais en vers cette élision n'est plus permise, qui l'était autrefois.

Roland, à la bataille de Roncevaux, trouve le cadavre de son cher Olivier mêlé parmi ceux des soldats. On le relève, on le charge sur un bouclier, et l'archevêque Turpin vient bénir les morts et leur donner l'absolution, ce qui augmente, _rengrège_, comme parle encore la Fontaine, le deuil et la pitié:

Sur un escut l'ad as altres culchet, Et l'arcevesque les _a assols_ et seignet. Idunc[53] agreget le doel et la pitet.

(_Roland_, st. 161.)

[53] Alors, _tunc_.

L'_a_ ne se prononce qu'une fois, comme dans cet autre exemple:

La fame s'en prist _a apercoivre_.

(_De la Bourse pleine de sens_, v. 18.)

Cette sorte d'élision se pratiquait en provençal:

Per Bafomet mon Deu, qui totz nos _a a_ judgier.

(_Ferabras prov._, v. 308.)

La consonne finale n'empêche pas au besoin la fusion des voyelles; on en est quitte pour la tenir muette:

Le duc _Oger et_ l'arcevesque Turpin.

(_Roland_, st 12.)

«Le duc _Og'_ et l'archevêque.»

L'endemain au _matin, ains_ que levast li solaus.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 1005.)

«L'endemain au _mat', ains_...

Seignurs baruns, _ki i_ purruns enveier?

(_Roland_, st. 18.)

«Seigneurs barons, qui pourrons-nous y envoyer?»

Ces procédés, autrefois tout simples, ne sont plus possibles depuis que, par un résultat nécessaire de l'imprimerie, la langue écrite a pris le pas sur la langue parlée, dont elle n'était jadis qu'un accessoire. Les yeux ont asservi la langue et l'oreille.