CHAPITRE IV.
Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.--De la tmèse[54].
[54] On m'excusera d'employer ces termes d'école; ils ont l'avantage, une fois expliqués, d'épargner de grandes circonlocutions.
§ 1er.
SYNCOPE DANS LES NOMS.
Une tendance constante à resserrer les mots, combinée avec un soin scrupuleux de l'euphonie, voilà les deux caractères essentiels du génie de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est développée.
Voltaire avait reconnu le premier: «C'est, dit-il, une propriété des barbares d'abréger tous les mots.» Je lui en demande pardon, mais je crois l'épithète injuste. En toute chose, la simplicité est le dernier terme de l'art. Considérez les langues des sauvages ou celles qui se sont arrêtées à l'état primitif, comme le basque: quels mots incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas trop de la vie entière d'un homme pour apprendre à parler. Voilà le vrai caractère de la barbarie. La civilisation, au contraire, économise le temps; elle simplifie l'instrument, pour avoir le loisir d'exercer l'art. Ennius et ses contemporains disaient _induperator_, _avispicium_, _dedecoramentum_, _indupetrare_, _extera_, _supera_, qui, sous Auguste, étaient resserrés en _imperator_, _auspicium_, _dedecus_, _impetrare_, _extra_, _supra_. Au compte de Voltaire, Horace, Virgile et Cicéron, seraient les barbares; Ennius, Pacuvius et Lucile, les hommes plus civilisés.
Autre chose est d'abréger les mots, autre chose de les estropier. S'il est démontré qu'une abréviation conserve les caractères natifs, essentiels du mot, et s'allie en même temps avec la douceur et la facilité du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement.
Nous aussi nous avons commencé par des formes développées, que nous avons resserrées à mesure que nous avancions.
C'est un fait singulier, et qui n'a pas encore été remarqué, que la plupart de nos substantifs tirés du latin ne sont pas calqués sur le nominatif, mais sur l'accusatif. Apparemment nos pères regardaient l'accusatif comme la forme du mot la plus complète. _Vierge_, _image_, _multitude_, _ordre_, etc., dérivent de _virginem_, _imaginem_, _mutitudinem_, _ordinem_; la forme primitive était _virgine_, _imagine_, _multitudine_, _ordene_.
--«Chier frère, ceste génération ki raconterat? li angeles l'anonzat... _li virgine_ croit; de foit conzoit _virgine_; _virgine_ enfantet, e _virgine_ parmaint!»
(_Saint Bernard_, p. 531.)
Le livre de _Job_ traduit ces parole: _imago coram oculis meis_, «une _ymagene_ devant mes oez.» (P. 486.)
--«Li fils si est la _imagene_ del pere.» (_Ibid._)
L'amiral Baligant fait un voeu à ses divinités Apollon et Mahomet, de leur élever des statues d'or fin:
Mi damne Deu, je vuz ai mult servit! Tes _ymagenes_ ferai tutes d'or fin.
(_Roland_, st. 255.)
Li amirals mult par est riches hom. De devant sei fait porter sun dragon, E l'estandart Tarvagan e Mahum, E un _ymagene_ Apolin le felun.
(_Ibid._, st. 237.)
«L'amiral est un homme très-riche: il fait porter devant soi son dragon, l'étendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le félon.»
APOLIN est abrégé d'_Apollinem_, comme _fontaine_, de _fontem_. _Origine_ ne représente pas _origo_, mais _originem_. On disait par syncope _orine_:
Cil pautonier ki sont de pute _orine_.
(_Rom. de Guillaume d'Orange._)
«Cette canaille de sale origine.»
MULTITUDE est par syncope de _multitudine_, qui est dans les _Rois_ et dans saint Bernard:
--«E avez grant _multitudine_ de gens e veels de or.»
(_Rois_, III, 398.)
GUASTINE ou _wastine_ était formé pareillement de _vastitudinem_.
--«Uns huem mest en la _guastine_ de maon.» (_Rois_, I, 96.)--«Ki est encontre la _wastine_ al chemin[55].»
(_Ibid._, 103.)
[55] Il est singulier de voir, deux lignes plus haut, le mot _désert_ employé pour désigner la même chose: «E Saul vint al _desert_ de Ciph.»
ORDENE (_ordinem_), _ordre_.
Saladin pressant Hugues de Tabarie afin d'être par lui fait chevalier, Hugues s'y refuse net:
Biau sire, fait il, non ferai. Porquoi? et je le vous dirai: Sainte _ordene_ de chevalrie Seroit en vous mal emploiiee, Car vous estes de male loi Se n'avez batesme ne foi.
(_L'Ordene de chevalerie_, v. 81.)
--«Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines apartignent proprement a trois _ordenes_ de sainte Eglise: une chacune fontaine a un chascun _ordene_.»
(_Saint Bernard_, p. 539.)
ORGENES (d'_organa_), aujourd'hui _orgues_:
--«E David sunout une manière de _orgenes_ ki esteient si aturné ke l'om les liout as espaldes celi ki 's sunout.» (_Rois_, p. 141.)--«Et David jouait d'une espèce d'orgues qu'on liait aux épaules de celui qui en jouait.»
· · ·
La syncope ne tarda pas à resserrer tous ces mots. Le _livre des Rois_ dit partout _aneme_ (_animam_); la _chanson de Roland_ écrit déjà _anme_. Roland à l'agonie se recommande à Dieu:
Guaris de mei l'_anme_ de tuz perils... Mors est Rollans, Deu en a l'_anme_ es cels.
(St. 173.).
ENGELE, dans _les Rois_ et dans saint Bernard:
--«Glore soit a Deu en haltismes, ce dient li _engele_.» (P. 543.)--«Jacob vit les _engeles_ montanz et «descendanz.»
(_Job_, p. 480.)
Dans le _Roland_, c'est déjà _angle_:
Ço sent Rollans que la mort li est pres, Par les oreilles fors se ist la cervel: De ses pers priet Deu que 's apelt E poi de lui al _angle_ Gabriel.
(_Roland_, st. 155.)
«Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par les oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se recommande lui-même à l'ange Gabriel.»
Charlemagne arrive sur le champ de bataille de Roncevaux après la défaite accomplie. La nuit arrive, et l'armée française dort parmi les débris:
Karles se dort cume hume traveilliet. Seint Gabriel li ad Deus enveiet, L'empereur li cumande a guarder: Li _Angles_ est tute noit a sun chef.
(_Ibid._, st. 280.)
«Charlemagne repose comme un homme agité d'inquiétude. Dieu lui a envoyé saint Gabriel, avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la nuit à son chevet.»
CHAIR ne dérive pas de _caro_, mais de _carnem_; d'où vient que dans les plus vieux textes il n'est jamais écrit autrement que _carn_, _karn_, _charn_. L'_n_ reparaît encore aujourd'hui dans _charnel_, _décharner_, _carnassier_.
RÈRE-GUARDE, ANS-GARDE ou _engarde_, pour _arrière-garde_, _avant-garde_, se trouvent à chaque page de la _chanson de Roland_:
Se en _rere guarde_ troevet le cors Rollant.
(St. 46.)
--«S'il trouve Roland à l'arrière-garde.»
Qu'en _rere guarde_ trover le poüsum.
(St. 47.)
--«Que nous le pussions trouver à l'arrière-garde.»
E ki sera devant mei en l'_ansgarde_?
(St. 57.)
«--Et qui sera devant moi à l'avant-garde?»
MAIN, par syncope de _matin_.
On se tromperait de croire que _main_ vient directement de _mane_, et a précédé _matin_. Premièrement, on abrége un mot racine, mais on ne l'allonge pas; cela est contraire au génie des langues en général, et à celui de la nôtre en particulier; ensuite le fait est une preuve irrécusable: le _livre des Rois_, celui de Job, saint Bernard, emploient toujours _matin_, et non pas _main_:--«_Le matin_ a vus vendrum, e en vostre merci nus metrum.»
(_Rois_, I, p. 37.)
La femme d'Aloul va se promener au point du jour dans son verger; ils avaient pour voisin un prêtre:
Et li prestres en icele eure Estoit levez par un _matin_. Il erent si tres pres voisin... Dame, fait il, bon jour aiez. Por qu'estes si _matin_ levee? --Sire, dist elle, la rousee Est bone et saine en icest tans... --Dame, dist il, ce cuit je bien, Car par _matin_ fait bon lever.
(_Le Fabel d'Aloul_; Barb., II, 256.)
La dame a son seignor a dit: Sire, vous levastes _matin_, Foi que vous devez saint Martin, Venez vous delez moi gesir.
(_Du Chevalier à la robe vermeille_, Barb., II, 175.)
_Matin_ est par syncope de _matutinè_, qu'on trouve dans Pline, Diomède et Priscien, auteurs plus connus au moyen âge que Virgile et Cicéron. On rencontre, dès le XIIIe siècle, les deux formes employées concurremment:
En petit d'eure Diex labeure, Tel rit au _main_ qui le soir pleure; Et tels est au soir couroucies Qui au _main_ est joians et lies.
(_Estula_, Barb., III, p. 67.)
Oiez, seigneur, un bon fabel; Uns clers le fist por un anel Que trois dames un _main_ troverent.
(_Des trois Dames_, Barb., III, p. 66.)
_Main_ subsiste encore dans _demain_, qui signifie _de matin_, et dans _l'endemain_, dont nous avons fait avec deux articles, _le lendemain_. _Le lendemain_ est aussi ridicule que pourrait être _le lapropos_. Les anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que _l'endemain_:
--«De ce pristrent li message jour de respondre _à l'endemain_... _à l'endemain_ manda li dus son grant conseil...»
(_Villehardouin_, § 15.)
_A l'endemain_ quant il li plout.
(_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)
Tant que ce vint _a l'endemain_ Qui li borjois leva bien main.
(_La Bourse pleine de sens._)
_L'endemain_ si compaignon vindrent, Et lor parlement a li tindrent.
(_Une femme pour cent hommes._)
Cil qui fame viaut justiser Chascun jor la puet contrister, Et _l'endemain_ r'est tote saine Por resuffrir autre tel paine.
(Rutebeuf, _De la Dame qui fist trois tours_.)
Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la réduplication de l'article, a été commise plus d'une fois. Ainsi le mot _lierre_ présente le même cas que _l'endemain_. Du latin _hedera_, on avait fait _hiere_, _l'hierre_, ou, sans _h_, _l'ierre_:
Jehans li Galois d'Aubepierre Nous dist si com la fuelle _d'yerre_ Se tient fresche, novelle et vert...
(_La Bourse pleine de sens_, v. 418.)
Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en rendit un autre; et nous disons aujourd'hui _le lierre_.
De _medecina_, MEDECINE, et par syncope MECINE:
Apres apris tote _mecine_ Quanqu'est en erbe et en racine.
(_Partonopeus_, v. 4585.)
--Suer ce li respont la roïne: Mes duels ne puet avoir _mecine_.
(_Ibid._, v. 4933.)
«Mon deuil ne peut avoir de remède.»
--«Ensi fait maintes foiz la _mecine_ dele soveraine pieteit.»
(_Job_, p. 489.)
La femme du _vilain mire_ (_le Médecin malgré lui_) vante les connaissances de son mari à ceux qui cherchent un habile praticien:
Certes il sait plus de _mecine_ Et de vrais jugemens d'orine Que ne sot onques Ypocras.
(Barbaz., I, p. 9, v. 155.)
Saint Bernard dit toujours _saint_ ESTEVENE (_S. Stephanus_).--«Nos avons en saint _Estevene_ l'oyvre et la volunteit ensemble del martre.»
(P. 542.)
_Estevene_ a fait par syncope _Estene_, ainsi qu'il est toujours écrit dans _la Court de Paradis_; d'où la forme _Estève_.
On aura remarqué, dans la citation qui précède, _martre_ pour _martyre_. Cette syncope se maintient dans _Montmartre_ (_mons Martyrum_).
De _prosperitas_ on avait fait PROSPÉRITÉ, par syncope _prospreté_:
--«Lors assemblad li reis Achab de ses prophetes quatre cenz, e enquist se il a _prosperitez_ ireit Ramoth de Galaad assegier.»
(_Rois_, p. 335.)
--«Tuit li prophete a une voiz annuncient al rei tute _prospreté_.»
(_Ibid._, p. 336.)
Et même _prosprement_, adverbe, pour _prosperement_:
--«E tuit cil prophete diseient ensement: Va en Ramoth de Galaad; _prosprement_ i iras, e la cited prendras.»
(_Ibid._)
De même VERTÉ (_vreté_), pour _vérité_;--FERTÉ (_freté_) pour _fermeté_.--MESTIER, de _ministerium_; comme MOUSTIER, de _monasterium_.
De l'italien _medesino_ on fit MEISME, en trois syllabes, aujourd'hui _même_.
Le sire de Coucy, embarrassé de la déclaration qu'il veut faire à la dame de Fayel, se trouvant avec elle tête à tête, s'effraye, et pense qu'il aimerait mieux être au fond d'un abîme:
En son cuer pense en soi _meisme_ Miex me venist estre en abisme.
(_R. du chast. de Coucy_, v. 605.)
--«E il _meismes_ vers Ramatha alad.»
(_Rois_, p. 76.)
De _pessimus_, PESME, contraction de _pessime_:
--«Lonz soit, chier freire, ades de nos cis tres _pesmes_ chaigemenz et cis tres horribles enduremenz de cuer!»
(_Saint Bernard_, p. 562.)
«Loin de nous, mon cher frère, ce très-mauvais changement et très-horrible endurcissement de coeur!»
Bataille auerum e aduree e _pesme_.
(_Ch. de Roland_, st. 239.)
«Nous aurons bataille dure et très-mauvaise.»
Dist Blancandrins: Mult est _pesmes_ Rollans!
(_Ibid._, st. 29.)
--«Mais si maris fud dur e _pesmes_ e malicius.»
(Rois, p. 96.)
Les poëtes ont abusé quelquefois de la syncope, et sans doute tout ce qu'ils se permettent en ce genre n'était pas reconnu par l'usage.
Je n'ai rencontré qu'une fois _mauvaise_ contracté en _maise_. C'est dans _le Dit de la borjoise de Narbone_:
Or serai je pendus, nen eschaperai ja Pour _maise_ compaignie que j'ai menee pieça.
(Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I, 37.)
Il est bien probable qu'il y avait ici abus.
YDLES. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais d'autre mot pour traduire _idolum_.
--«Si que il aourad neis les _ydles_ as Amorriens.»
(Rois, p. 333.)
«De sorte qu'il (David) adora jusqu'aux idoles des Amorrhéens.»
Nous ayons refait le mot d'après le latin, en lui rendant la syllabe retranchée par nos pères. Cela est arrivé plus d'une fois, notamment pour les adjectifs numéraux que nous terminons en _ième_. Le _livre des Rois_ et _la chanson de Roland_ sont d'accord sur ce point: voici les termes qu'ils emploient: _prime_ ou _premer_, _l'altre_, _tierce_, _quarte_, _quinte_, _siste_, _sedme_, ou _setme_, _uitme_, _noesme_, _disme_.
L'amiral Baligant a formé dix bataillons:
Li amirals .X. eschieles ad justedes[56]; La _premere_ est des Jaians de Malperse, _L'altre_ est de Huns, e _la terce_ de Hungres, E _la quarte_ est de Baldise la lunge, E _la quinte_ est de cels de val Penuse, E _la siste_ est de la gent de Maruse, E _la sedme_ est de cieus d'Astri monies (_sic_), _L'oidme_ est d'Argoilles, et _la noef_[57] de Clarbone, E _la disme_ est des barbez de fronde.
(_Roland_, st. 236.)
[56] Remarquez l'élision de l'_a_ sur lui-même, _a ajustées_.
[57] _La neuf_, pour _la neuvième_.
Nous avons restitué une syllabe à ces adjectifs numéraux, ainsi qu'à ces adverbes _grandement_, _loyalement_, _fortement_, qui n'en avaient jadis que deux:
Uns chevaliers avoit, il n'y a mie _gramment_, Avecques li sa femme, qu'il amoit _loyalment_. Mais un autre jeune homme la requist si _forment_, Qu'ele acorda du tout a faire son talent.
(_Le Dit des Anelets_, Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I.)
_A faire son talent_, à faire son désir. Les Italiens ont conservé le sens primitif de _talento_.
§ II.
SYNCOPE DANS LES VERBES.
INFINITIFS.--L'étude du vieux français, celle de toutes les langues, je pense, mène à reconnaître ce phénomène étrange, qu'une langue, à son origine, est régulière, logique dans toutes ses parties, et, à son point de perfection, pleine d'inconséquences et d'irrégularités. Comment cela se peut-il? Comment des barbares si éloignés de la civilisation qu'ils n'en ont pas même le premier instrument, une langue à eux, ces barbares composant leur langage à la hâte, au hasard, des débris d'un autre langage vieilli et corrompu; comment ces gens-là auraient-ils pu observer l'ordre, la déduction, l'analogie, toutes ces lois philosophiques qu'une méthode rigoureuse, fortifiée d'un long exercice, a tant de peine encore à maintenir? Au contraire, lorsque la société s'est organisée, lorsque les arts sont cultivés en paix, lorsqu'une lente et savante analyse remplace de tous côtés une synthèse brutale et précipitée; en un mot, lorsque fleurissent les académies, c'est alors que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont être épluchées, rectifiées au compas de la géométrie, classées dans un bel ordre et un enchaînement régulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble et d'en comprendre la suite d'un coup d'oeil.
Nous sommes, grâce à Dieu, dans cette dernière période. Nous jouissons non pas d'une, mais de cinq académies, sans compter les sociétés savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus effroyable chaos dans la langue; l'impossibilité démontrée, ou peu s'en faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner à comprendre et à exécuter ainsi la chose, que l'Académie n'en est pas venue et n'en viendra jamais à bout.
Au contraire, nos aïeux, sans doctrine et sans académiciens, s'étaient arrangé une langue si régulière, qu'à une énorme distance, et à travers le brouillard des âges, un oeil attentif en saisit encore les principales dispositions. Un pareil concert est incompréhensible. L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je m'estimerai assez heureux si j'arrive à le faire reconnaître.
Il semble qu'on eût arrêté d'économiser sur chaque infinitif latin au moins une syllabe: c'était en entrant dans notre langue comme un péage, un droit d'admission. _Audire_ fit _ouïr_; _separare_, _sevrer_; _movere_, _mouvoir_; _amare_, _aimer_; _plangere_, _dolere_, _plaindre_ et _se douloir_; _parolare_, _parler_; _rotolare_, _rouler_[58]; _ingenerare_, _engendrer_, etc. _Mourir_ n'a que deux syllabes, comme en latin; mais d'abord _mori_, à titre de verbe déponent, peut être mis dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est réellement _moriri_, qui se trouve dans Plaute et même dans Ovide.
[58] Roland fut ainsi nommé, parce qu'en venant au monde il _roula_ jusqu'au bord de la caverne où sa mère Berthe, soeur de Charlemagne, lui donna le jour. Son père Milon rend compte à Berthe du motif de ce nom: «La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il _rotolava_, e in franzoso è a dire rotolare, _roorlare_... Io voglio per rimemoranza che l' habbia nome _Roorlando_.» (_I Reali di Franza_, liv. VI, c. 55.)
«La première fois que je le vis, je le vis qui _rotolait_, et le mot italien _rotolar_, c'est en français _rouler_... Je veux qu'en commémoration il s'appelle _Roulant_.»
C'est donc _Roulant_, et non _Roland_, qu'il faudrait dire. Tout le moyen, âge a prononcé _Rouland_, conformément à la valeur de l'orthographe exposée page 57. Le hasard fait que, dans un manuscrit anglo-normand cité par M. Fr. Michel, ce nom se trouve écrit à la moderne, _Roulant_:
De Roulant u de Oliver Orrium mult plus volenters Ke ne frium, si cum jo quit, La passiun de Jesus Christ.
(_Chans. de Roland_, p. 208.)
«Nous sommes, dit le bon trouvère, si _feinz_ (si _feignants_), que nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de _Rouland_, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de Jésus-Christ.»
C'est cette condition inflexible de la syncope qui paraît avoir déterminé les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a qu'une: _re_[59]. Apparemment le français n'en aurait pas eu davantage, et tous nos infinitifs auraient été faits comme _lire_, _mettre_, _courre_, sans les convenances de l'euphonie, qui venait après la syncope, mais non moins exigeante.
[59] L'allemand n'en a qu'une non plus, _en_.
Enlevez la syllabe du milieu d'_amare_, _inflare_, _probare_: ce qui reste ne peut s'articuler _amre_, _enflre_, _prouvre_. On a retourné la position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprimé l'_e_ final, et, par la métamorphose habituelle de l'_a_ en _e_, on a eu _aimer_, _enfler_, _prouver_.
Les infinitifs qui, après avoir subi l'opération de la syncope, se trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurés en _re_: _boire_, _clore_, _lire_, _faire_, _croire_, _feindre_, etc.
Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre situation, avaient les deux terminaisons à la fois. Par exemple, _ardere_ avait fait _ardre_ ou _arder_. Ce n'était pas, comme on pourrait le croire, une différence de dialecte; on employait indifféremment l'un et l'autre:
--«E li reis tut fist _ardre_ defors Jerusalem el val de Cedron, e en Betel la puldre porter.» (_Rois_, 426.)
--«... E le curre ki faid fud en la reverence al soleil fist _ardeir_.»
(P. 427.)
Il n'est peut-être pas inutile d'observer que _ardre_ se trouve ici dans le corps d'une phrase, et _ardeir_ à la fin. Le premier fait mieux couler le discours, le second l'arrête plus net.
· · ·
Quant aux terminaisons en _ir_ et en _oir_, quel principe en décidait l'emploi plutôt que celui de _er_? Il y en avait un certainement. On se réglait apparemment sur la voyelle du latin; car il ne faut pas s'imaginer que ces substitutions de voyelles se fissent au hasard; tout était prévu, et ce qui confond de la part de ces prétendus barbares, c'est de les trouver observateurs si ponctuels de lois si minutieuses.
_A_ se traduisait généralement par _e_:--_Amare_, _aimer_;--_laudare_, _louer_.
_E_, par _i_:--_Implere_, _emplir_;--_fallere_, _faillir_;--_jacere_, _gésir_;--_quærere_, _querir_;--_legere_, _lire_;--_dire_, _fleurir_, etc.
Ou bien par _oi_:--_sapere_, _savoir_;--_cadere_, _chaoir_;--_sedere_, _seoir_;--_vedere_, _veoir_;--_recevoir_, _mouvoir_.
L'_i_ long de l'infinitif latin demeurait _i_ en français. _Salire_, _mentiri_, _sentire_, _audire_, _ferire_, etc.; _saillir_, _mentir_, _sentir_, _ouir_, _férir_, _venir_.
Cette dernière disposition est remarquable en ce que, par une loi précisément contraire, hors des verbes, l'_i_ latin se change en _e_ français: _mihi_, _sibi_, _tibi_, _me_, _te_, _se_;--_si_ dubitatif, _se_;--_nisi_, _nes_;--_ubi_, _ove_ (première forme de _où_);--_illic_, _illec_;--_in_, _en_;--_inter_, _entre_, etc.; d'où l'on peut tirer une indication utile pour reconnaître l'âge des mots composés. Dans les mots formés à une bonne époque, _in_, _inter_, sont toujours traduits _en_, _entre_: _engager_, _enhardir_, _emmancher_, _engendrer_, _entretenir_, _entreprendre_, ont été faits par des gens qui savaient la règle, ou du moins en conservaient la tradition; mais _inventer_, _introduire_, _inspirer_, _instruire_, _imprimer_, _interdire_, _intervenir_, _intéresser_, etc., portent le cachet moderne.
Cette règle de discernement s'applique également aux substantifs.
· · ·
IMPARFAITS.--La forme de l'imparfait de l'indicatif, telle que nous l'employons aujourd'hui, est une forme syncopée. La forme primitive, calquée plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison _bam_, _bas_, _bat_: _j'ameveis_, _tu ameveis_, _il ameveit_. Saint Bernard, le _Commentaire sur Job_, n'en connaissent pas d'autre.
--«En ceste terre _habondaveit_ et si _sorhabondeveit_.» (_Saint Bernard_, p. 553.) _Abundabat_ et _superabundabat_.
--«Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le peires k'il a nule creature n'en _espargneveit_?» (_Ibid._, 523.)--«Et que faisait le fils voyant son père si ému à le venger qu'il n'épargnait nulle créature?»
--«Et s'il donkes ne _veskivet_ jai mie selonc la char.»--Et s'il ne vivait (_véquivait_, _vivebat_) déjà plus selon la chair.» (_Ibid._, p. 554.)
--«... Et la chambriere ki portiere _eret_ et le frument _purgievet_, dormit.» (_Job_, p. 444.) _Et purgabat frumentum._
Remarquez _eret_, _erat_; preuve que la forme _ert_ était dès lors une forme syncopée.
--«Dunkes li sainz hom _proievet_ ke li jors perisset.» Priait que le jour pérît. (_Ibid._, 445.)
--«Et por offrir les sacrefices soi _levevet_ main.» (_Ibid._ 492.)
Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme complète, qui ne se rencontre pas dans le _livre des Rois_. Celui-ci écrit partout _se giseit_, _se dormeit_, dans la forme moderne; est-ce à dire que le _livre des Rois_ soit d'une rédaction postérieure à celle des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncopée de l'imparfait fût déjà en usage? Je ne le pense pas; la différence vient sans doute des copistes, dont les uns auront marqué le _v_ euphonique, l'autre au contraire l'aura négligé partout, laissant à ses lecteurs à le suppléer. Nous voyons par là clairement comment on a été amené à la forme contracte. Effectivement, _levevait_, _avevait_, _poursuivevait_, choquaient trop l'euphonie pour être longtemps maintenus: on les contracta promptement en _avait_, _levait_, _poursuivait_. Mais il est précieux d'avoir la certitude qu'ils ont existé sous la forme complète.
· · ·
PRÉTÉRITS.--Nos pères écrivaient avec une _s_ la troisième personne du singulier du parfait de l'indicatif: _il dist_, _il fist_. Cette _s_ témoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit: _il disit_, _il fesit_.
Au XVIe siècle, cette _s_ fut réservée comme caractéristique à l'imparfait du subjonctif: je voudrais _qu'il aimast_, _fist_, _dist_. Nous l'avons totalement abolie au prétérit, et remplacée à l'imparfait du subjonctif présent par l'accent circonflexe.
· · ·
FUTURS.--Le futur de nos verbes a été formé d'après la terminaison du futur latin _ero_. On ajustait cette terminaison française _erai_, sans s'inquiéter si l'infinitif était en _er_, comme _aimer_, ou en _re_, comme _mettre_; tous deux faisaient _j'aimerai_, je _metterai_.
_ESTRE_, _j'esserai_; _AVOIR_, _j'averai_, puis, par syncope, _j'aurai_ ou _j'arai_; _RECEVOIR_, _je receverai_, par syncope _recevrai_; _APPERCEVOIR_, _j'apperceverai_, _j'appercevrai_; _VALOIR_, _je vauderai_, _vaudrai_; _AIMER_, _j'aimerai_; _LOUER_, _je louerai_, ou _je lourai_, pour la facilité de la versification.
Le portefaix jetant dans la rivière le second bossu, qu'il croit avoir déjà noyé tout à l'heure:
Va-t'en, dit il, au vif Maufé[60]. Tant _t'averai_ hui apporté!...
(_Des trois Bossus._)
[60] Au diable vivant.
Le médecin malgré lui ayant guéri la fille du roi, se voit contraint par le bâton de guérir aussi tous les malades de la ville: il les rassemble dans une salle, où il a fait allumer un grand feu: Je vais, dit-il, brûler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre, et seront guéris. A ce mot ils le sont tous, et en se retirant rendent témoignage au roi de la science du faux médecin:
Moult a grand chose a vous garir, Je n'en poroie a chief venir. Le plus malade en eslirai Et en cel feu le _meterai_; Si l'_arderai_ en icel feu, Et tuit li autre en aront preu[61], Car cil qui la poudre _bevront_ Tout maintenant gari seront.
(_Du Vilain Mire._)
[61] Profit.
Le poëte aurait pu dire _beveront_, comme il a dit _metterai_.--Ailleurs, _je la garrai_, pour je la _garirai_.
Les poëtes du XIIIe siècle employaient la forme primitive et complète du futur, ou la forme syncopée, selon l'exigence du mètre. Voici un passage où l'on trouve ces deux formes réunies. Il est tiré d'un fabliau que j'aime à citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille littérature, le fabliau d'_Aubérée_. On jugera si ma prédilection est mal fondée, et si l'auteur, qui doit avoir été enfant de Compiègne ou de Saint-Quentin, manquait de verve et de comique.
Il faut savoir que l'adroite Aubérée a excité la jalousie d'un mari, en cachant dans le lit nuptial un vêtement masculin, un surcot. L'époux, brutal de sa nature, sans autre forme de procès, a jeté sa femme à la porte; la charitable et dévote Aubérée l'a recueillie. Tout cela était calculé avec un amant caché chez dame Aubérée. Le lendemain, il s'agit de calmer les soupçons du _borgois_. Aubérée se place sur le chemin de cet homme, et commence une lamentation désespérée: on lui avait confié un surcot à raccommoder; elle l'a emporté en ville, l'a oublié, perdu quelque part; bref, on lui réclame ou le surcot ou sa valeur, trente sous:
Elle s'escrie a haute voix! «--Trente sols! la veraie croix! Trente sols! dolente chaitive; Trente sols! lasse! que ferai? Trente sols! et où les _prendrai_? Diex! je suis trop malhéureuse! Trente sols! lasse! dolereuse! Or m'est il trop mésavenu! Estes-vous[62] le borgois venu; Dame Aubérée veu l'a, Si crie encor et ça et la: Trente sols! lasse! trente sols! Or viendra Çaiens le prevoz, Si _prendera_ ce pou que j'ai. C'est le songe que je songeai!
[62] Voici.
Cela n'est-il pas digne de Regnier, voire de Molière?
_Il gerra_, _il parra_, _je lairai_, _nous emmenrons_, pour _il gésira_, _il paraîtra_, _je laisserai_, _nous emmenerons_, etc.
Ja ne _gerra_ mais delez moi Li vilains qui tel hernois porte.
(_Du Vilain à la C. N._, Barb., II, 129.)
«Jamais ne couchera près de moi le vilain, etc.»
Le Jongleur n'ose pas risquer au jeu les âmes à lui confiées par Satan:
Dist saint Pierre: Qui li dira? Ja pour vingt ames n'y _parra_.
(_De S. Pierre et du Jongleor._)
Que _donras_ tu a mon seignor, Se je te faz estre deslivres? --Sire, je li _donrai_ vingt livres.
(_De Constant Duhamel._)
Dans _le Chevalier qui fist sa femme confesse_ (_le Mari confesseur_, de la Fontaine), le chevalier emprunte le costume de son ami le prieur:
Se vos dras noirs me presterez, Ains mienuit toz les raurez, Et vos grans bottes chaucerai, Et je ma robe vous _lerrai_. Ceens avez mon palefroi, Et le vostre _menrai_ o moi[63]. Le moine tout li otria.
[63] _Avec moi._ Prononcez l'_i_ comme _j_: _meneraije o moi_.
§ III
CONTRACTIONS MALGRÉ UNE CONSONNE INTERMÉDIAIRE.
Le peuple a retenu l'usage d'une sorte de contraction particulière, par laquelle deux syllabes se fondent en une, bien que séparées par une consonne. Je trouve cette fusion pratiquée principalement sur des monosyllabes: _Jes_, _tes_, _nes_, _des_, pour _je les_, _te les_, _ne les_, _de les_.
Dans _Gombers et les deux clercs_, dont la Fontaine, après Boccace, a fait _le Berceau_, dame Guile dit à celui qu'elle croit son mari:
Levez tost sus, car il me semble Que nos clers sont meslé ensemble. Je ne sai qu'il ont a partir. --Dame, _jes_ irai despartir.
«Je les irai séparer.»
Satan dit au Jongleur, en lui confiant la garde de ses chaudières:
Garde ces ames, sor tes iex, Car je _tes_ creveroie andex.
(_De S. Pierre et du Jongleor._)
«Je te les crèverais tous deux.»
Les chefs de l'armée païenne crient à leurs soldats: Gardez que les Français ne se retirent vivants! _Félon soit qui ne les va envahir!_
Tut par seit fel ki _n'es_ vat envaïr.
(_Roland_, st. 151.)
Les païens font retraite du côté de l'Espagne. Roland ayant perdu Veillantif son cheval, ne les saurait poursuivre, _n'es ad dunc encalcez_. Il demande à l'archevêque Turpin la permission d'aller, avant tout, reconnaître et chercher les cadavres des Français. Il faut savoir que Turpin est lui-même grièvement blessé, étendu à terre devant Roland, qui, pour le panser, lui a déchiré sa blaude ou son _bliaut_. Le passage est noble et touchant; on me saura gré de ne point l'abréger:
Si li tolist le blanc obert leger, Et sun bliaut li a tut detrenchet, En ses granz plaies les pans li ad butet, Cuntre sun piz puis si l'ad embraceit, Sus l'erbe verte puis l'at suef culchet. Mult dulcement li at Rollans preiet: «E, gentilz hom, car me dunez cunget. Nos cumpaignuns que evumes tant chers Or sunt il morz; _n'es_ i devums laiser. _Jo es_ voell aler e querre e entercer De devant vos juster e enrenger. --Dist l'arcevesque: Alez, e repairez.
(_Roland_, st. 159.)
«Si lui ôta le blanc haubert léger, et lui détrancha toute sa blaude, et lui en a mis les pans dans ses grands plaies. Puis l'a embrassé contre sa poitrine, et puis l'a couché tout doux sur l'herbe verte. Roland lui a fait bien doucement cette prière: Hé, gentilhomme, car me donnez congé. Nos compagnons que nous eûmes si chers, or sont-ils morts. Nous ne devons pas les laisser là. Je les veux aller chercher et reconnaître, avant de vous ajuster et arranger.--Allez, dit l'archevêque, et revenez.»
Cela est plein d'émotion, de grandeur et de simplicité. Le beau antique ne va pas plus loin, ce me semble.
On dist que c'est aumosne _des_ povres hosteler.
(_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_.)
«On dit que c'est faire l'aumône que de loger les pauvres.» _De les_ pauvres hosteler.
_S'es_ attendons, tuit somes morz ou pris.
(_Garin_, II, p. 124.)
«Si nous les attendons.»
Dans tous ces exemples, on voit la même voyelle, deux _e_, se resserrer en une seule. Mais il n'est pas plus rare de trouver cette contraction opérée sur deux voyelles différentes, l'_i_ et l'_e_. _Ki 's_, _si 's_, _qui les_, _si les_:
Cent mile humes i plurent _ki 's_ esgardent.
(_Roland_, st. 283.)
«Qui les regardent.»
Charlemagne ordonne à son voyer Basbrun de pendre toute la famille du traître Ganelon:
Va, _si 's_ pent tuz al arbre de mal fust.
(_Roland_, st. 290.)
«Va, et si les pends tous à l'arbre de bois maudit.»
_Se_, _le_, même suivis d'une consonne initiale, souffrent souvent une espèce d'élision ou plutôt de contraction, et ne sont plus représentés que par _s'_, _l'_.
Roland à l'agonie, couché sous un pin, se souvient de ses victoires, de douce France (_et dulces moriens reminiscitur Argos_), des hommes de sa famille, et de Charlemagne son seigneur, qui le nourrit:
De plusurs choses a remembrer li prist: De tantes terres cume li bers cunquist, De dulce France, des humes de son lign, De Carlemagne sun seignor, ki _l' nurrit_.
(_Roland_, st. 173.)
Ganelon condamné à mort, son parent Pinabel demande pour lui le jugement de Dieu. Charlemagne fait disposer, en manière de champ clos, sur la place d'Aix-la-Chapelle, quatre bancs, où vont s'asseoir ceux qui se doivent combattre, Pinabel et Thierry d'Ardenne:
Puis fait porter quatre bancs en la place. La vunt sedeir cil ki _s' deivent_ cumbatre.
(_Ibid._, st. 281.)
Il ne faut pas croire que ce fussent autant de licences réservées à la poésie. On les retrouve dans la prose, plus difficiles à reconnaître, parce que la mesure n'est plus là pour les constater quand l'orthographe omet de les peindre. Quand je lis dans le _livre des Rois_ (P. 411):--«Pur ço fais _ta ureisun_ a Deu;»--je ne doute pas qu'il ne faille prononcer _fais t' ureisun_. Au surplus, les copistes ont figuré ces contractions assez souvent pour nous permettre de suppléer aux incertitudes de l'écriture.
--«Li prusdum li volt force faire de receivre, mais ne _l' volt_ pas oir.»
(_Rois_, p. 363.)
«Naaman voulait forcer Élysée à recevoir ses présents, mais le saint homme ne le voulut ouïr.»
--«E nostre sires s'en curechad (courrouça) vers Ozam, si _l' ferid_ e il chait morz en la place.»
(_Rois_, p. 140.)
--«... Ço est encuntre lur ydles e lur fals deus, _ki 's_ metterunt a plur e a plainte.»
(_Rois_, p. 139.)
«C'est contre leurs idoles et leurs faux dieux, qui les mettront à pleur et à plainte.»
--«E _jo 's_ destruirai e tut depecerai... _jo 's_ osterai si cume la puldre de la tere...»
(_Rois_, p. 209.)
«Et je les destruirai et tout dépécerai... je les ôterai comme la poudre du sol...»
Saint Bernard compare les hommes attachés aux biens d'ici-bas à des hommes qui se noient, et s'accrochent à ceux qui les voudraient sauver:
--«Tu varoyes k'il ceos tiennent _k 'es_ tienent...»
(P. 523.)
«Tu verrais qu'ils tiennent ceux qui les tiennent.»
§ IV.
DE L'APOCOPE.
Outre la syncope, on a beaucoup usé de ce que les grammairiens appellent _apocope_: c'est le retranchement d'une ou plusieurs syllabes finales. On se contentait souvent de la première syllabe pour représenter le mot entier.
Exemples: _Mi_ pour _milieu_: _parmi_; _emmi_ (_en mi._)
VIS, pour _visage_; d'où il nous reste _vis-à-vis_, c'est _visage à visage_. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces locutions à la mode de son temps parmi les méchants écrivains: Mon respect _vis-à-vis de lui_; il a de grandes bontés _vis-à-vis de moi_. _Vis-à-vis_ ne peut être synonyme de _par rapport à_ ou _à l'égard de_.
FONT, pour _fontaine_, comme _mont_, pour _montagne_: _font Evrault_ (_fons Ebraldi_), les _Fonts_ baptismaux; _la Font_, _la Chaude font_, noms propres. _Fontaine_ a existé dans notre langue avant _font_. La forme complète se rencontre beaucoup plus souvent que l'abrégée dans le _livre des Rois_ et dans saint Bernard:
--«El chief est _li fontaine_ de la divine pitiet ke ne puet estre espuisie.»
(_Saint Bernard_, p. 562.)
--«Jonathas e Achimas esturent deled _la fontaine_ Roell.»
(_Rois_, II, p. 183.)
--«Li ost des Philistins s'assemblad en Afech, e Israel se fud alogied sur une _fontaine_ ki lores esteit en Jesrael.»
(_Rois_, I, p. 112.)
--«Eve de _funtaine_ i aparut... ei la levad de _funz_ e de baptisterie.»
(_Rois_, II, p. 207.)
Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont été usitées ensemble, et remontent à la plus haute origine de la langue.
PROU, PREU, abréviation de _profit_ ou _proufit_.
Oïl voir, sire, pour vostre _preu_ i viens.
(_Garin_, t. I, p. 153.)
Plus tard, _prou_ est devenu adverbe signifiant _beaucoup_; l'idée d'abondance se lie naturellement à celle de _profit_.
Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure. J'ai _prou_ de ma frayeur en cette conjoncture.
(Molière, _l'Etourdi_.)
Ni _peu_ ni _prou_.
Qu'ils ne se mangeroient leurs petits _peu ni prou_.
(_La Fontaine._)
NOS, VOS, au singulier, pour _nostre_, _vostre_.
Or repairons a _no_ maison.
(_Coucy_, v. 3113.)
«Retournons chez nous.»
Et chascuns soir en _vos_ bosquet, Assez pres du petit huisset, Le gaiterez songneusement.
(_Ibid._, v. 4228.)
«Et chaque soir en votre bosquet, tout près de la petite porte, vous le guetterez soigneusement.»--C'est le conseil donné à Fayel par son espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy.
On employait indifféremment la forme complète ou l'abrégé, _vostre_ ou _vos_.
Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:
Car _vo_ grant sens et _vo_ biautez, _Vostre_ maniere, _vo_ nobletez, Font que je suis _vos_ vrais amis.
(_Coucy_, v. 200.)
Cette forme est proprement du langage picard, où elle subsiste toujours. Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, écrivant rapidement, mettent quelquefois, par faute d'attention, _vos_, _nos_, pour _vostre_, _nostre_; et réciproquement, _nostre_, _vostre_, pour _nos_, _vos_. Il faut savoir cela pour rétablir en lisant la mesure d'un vers estropié sur le papier, par exemple:
Vos estes proz et _vostre_ saveir est grant.
(_Roland_, st. 256.)
Il faut lire _et vos saveir_.
RU pour _ruisseau_.
Et le sang a grant _ru_ couler.
(_De Flourence de Rome._)
D'où les noms _Grand-ru_, _Duru_, ou _Val-ru_, _Vauru_.
L'un est monsieur _du Ru_, l'autre, monsieur de l'Orme.
(Boursault, _les Mots à la mode_.)
LIN, pour _linage_ (lignage); CIT, pour _cité_. Rien de plus fréquent:
France dame seit enoree, Qui si bel maine son engin, Que son fils ne seit de put _lin_.
(_Partonopeus_, v. 310.)
«Franche dame soit honorée, qui se conduit si bien que son fils ne soit pas de vilain lignage.»
Femme li donnent de haut _lin_; Lor sires fu dusqu'en la fin.
(_Ibid._, st. 390.)
Li cuens Fromons les troi contes a pris: S'es fait porter a Bordelle la _cit_.
(_Garin_, II, p. 175.)
«Il les fait conduire à la cité de Bordeaux.»
Il s'en est fui d'Orliens, la noble _cit_.
(_Garin_, t. II, p. 129.)
Le poëte, quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime, emploie _cité_:
Ne tornerai s'aurai la _cité_ pris... En _la cité_ furent li ostel prins...
(_Garin_, II, p. 128 et 136.)
SUM, SOM, SON.--Le _sommet_, le haut:
En _sum_ la tur est montée Bramidone.
(_Roland._)
«Au sommet de la tour est montée Bramidone.»
Porquant si l'a il tant hasté Qu'en _som_ le tertre l'a mené.
(_Partonopeus_, v. 691.)
«Au sommet du tertre.»
Le nom propre _Granson_ signifie _grand sommet_.
Il ne faut pas croire que _sommet_ soit d'une formation postérieure, car il est dans le _livre des Rois_:
«La guaite ki esteit al _sumet_ de la porte vid venir Achimas.»
(_Rois_, p. 188.)
Et dans la _chanson de Roland_:
Desu lui met s'espee, e l'olifan en _sumet_[64].
(_Roland_, st. 171.)
[64] Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192, que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure: l'_olif' en sumet_.
«Il met sous lui son épée, et son cor sur lui.»
· · ·
Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les poëtes, que la suppression de la finale en _e_ muet dans les temps des verbes, mais seulement au singulier.
_Je cuis_, _j'aim_, _je demant_, _je commant_, _je lais_, _je cons_, _je main_; pour _je cuide_, _aime_, _demande_, _commande_, _laisse_, _conte_, _mène_:
D'un vilain vous _cons_ qui prist fame.
(Barbazan, III, p. 128.)
Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:
Mais pour Dieu, prenge vous pitie De moi qui vous _aim_ loiaument Et sui tout vos entierement.
(_Coucy_, v. 532.)
Il m'a mandé que je lui _main_ Lui et sa femme hui ou demain... . . . . . . . . . . . . . . . . . Si li dist debonairement: Dame, à dame Dieu vous _commant_.
(_De Constant Duhamel._)
Que je lui mène.--Je vous recommande au Seigneur Dieu, _Domino Deo_.
On dénonce un curé pour avoir enterré son âne dans le cimetière. L'évêque irrité mande le prêtre, et le tance vertement. Ce passage de Rutebeuf donne une heureuse idée de son talent poétique; c'est pourquoi je ne crains pas de le citer au long:
Faux, desleaus, deu[65] anemis, Ou avez vous vostre asne mis, Dist l'evesque? Mout avez fait A sainte Eglise grant meffait; Onques mais nuns[66] si grant n'oi, Qui avez vostre asne enfoi La ou on met gent crestienne! Par Marie l'Egyptienne! S'il puet estre chose provee Ne par la bone gent trovée, Je vos ferai mettre en prison, Qu'onques n'oi teil mesprison:
Dist li prestres: Biax tres dolz sire, Toute parole _se lait_ dire; Mais _je demant_ jor de conseil, Qu'il est droit que _je me conseil_[67].
[65] _Dev_, pour _desvé_, insensé.
[66] _Nullum._
[67] _Se conseiller_, _se conseiller à quelqu'un_, était encore d'usage vers la fin du XVIe siècle.--«Comment Panurge se conseille à Her Trippa.»--«Comment Panurge se conseille à Pantagruel, pour savoir s'il doit se marier.»
«Faux, déloyal, insensé, où avez-vous mis votre âne? Vous avez fait à l'église un affront tel que jamais je n'en ouïs conter, vous, qui avez enterré votre âne où l'on met les chrétiens! Par sainte Marie l'Égyptienne! si le fait peut être prouvé, constaté par bons témoins, je vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ouïs parler d'un tel outrage!»
Le prêtre dit: Beau doux seigneur, toute parole se laisse dire; mais je demande un jour de réflexion, car il est juste que je prenne conseil.»
Si l'on est curieux du dénoûment, le voici: le curé met vingt livres dans une bourse, retourne chez l'évêque, et lui dit:
Mes asnes at lonc tans vescu, Mout avoie en li boen escu; Il m'at servi et volentiers Moult loiaument XX ans entiers. Se je ne soie de Dieu assous, Chascun an gaaignait XX sols, Tant qu'il ot espargnie XX livres; Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres Les vos baille en son testament. --Et dist l'evesques: Diex l'ament[68], Et si li pardoint ses meffais Et tous les peschies qu'il a fais!...
[68] Que Dieu l'amende.
Rabelais, Swift ni Voltaire ne content pas d'une manière plus piquante. Quelle charmante naïveté que celle de ce bon évêque, qui, sans autre transition que celle de prendre la bourse, donne sa dévote bénédiction à l'âne inhumé en terre sainte, et invoque sur l'âme du défunt quadrupède la miséricorde du ciel! Voilà comment, grâce aux écus du malin curé, _li asnes remest crestiens_, l'âne demeure chrétien. On entrevoit que, moyennant un supplément, il eût été canonisé.
Croit-on qu'une littérature qui abonde en écrivains de ce mérite, ne vaille pas d'être étudiée avec quelque peine?
· · ·
Deux syllabes consécutives commençant par un _v_ produisent l'effet désagréable d'un bégaiement. Le désir de remédier à ce vice d'euphonie conduisit à retrancher la seconde syllabe d'_avez_, _savez_, dans ces formes _avez vous_, _savez vous_, qui devenaient ainsi plus rapides et plus coulantes: _a'vous_, _sa'vous_.
Cette apocope se faisait dès le XIIIe siècle, marquée ou non dans l'écriture, cela n'importe.
Dans _la Bourse plein de sens_, par Jean le Gallois d'Aubepierre, un marchand entretient une maîtresse; sa femme s'en aperçoit bien vite, et ne peut se tenir de lui en faire des reproches:
Biau sire, a moult grant deshonor! Usez vostre vie lez moi. _N'avez vous honte?_--Dame, de quoi?
(Barbaz., I, p. 62.)
Le dernier vers se doit lire: _n'a'vous honte_.
Le XVIe siècle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur. Les poésies de la reine de Navarre, extrêmement travaillées et châtiées, en offrent cent exemples:
Pourquoy _av' ous_ espousé l'estrangere?
(_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 35.)
Mais _qu'av' ous_ fait, voyant ma repentance?
(_Ibid._, p. 37.)
Les deux formes, contracte et non contracte, sont mélangées sans scrupule:
_Av' ous_ souffert que je fusse huée, Montrée au doigt, ou battue ou tuée? _M'avez vous_ mise en prison tres obscure, Ou bannie sans avoir de moy cure? _M'av' ous_ osté vos dons et vos joyaux, Pour me punir de mes tours desloyaux?
(_Ibid._, p. 42.)
Et à la fin de ce siècle, qui vit changer et modifier tant de choses de toute nature, Théodore de Bèze dit expressément:
--«Il est d'usage d'employer l'apocope dans certaines locutions, _a'vous_, pour _avez vous_; _sa'vous_, pour _savez vous_. Mais _aga_ pour _regarde_, _agardez_ pour _regardez_, sont des formes abandonnées à la populace de Paris.»
(_De Ling. fr. recta pron._, p. 84.)
_A'vous_ et _sa'vous_ sont aujourd'hui descendus au niveau d'_aga_ et _agardez_. Ces locutions sont reléguées avec dédain parmi le peuple, après avoir brillé au Louvre de François Ier et de Henri III.
§ V.
ADJECTIFS INVARIABLES EN GENRE.
C'est ici le lieu de parler de certains adjectifs dont le féminin ressemble au masculin. _Grand_ est aujourd'hui le plus connu ou même le seul connu, à cause des locutions conservées _grand messe_, _grand route_, _j'ai grand faim_, etc. Ce mot a l'air d'être l'objet d'une exception bizarre, parce qu'il survit seul de toute une classe. Il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup fréquenté les auteurs du moyen âge, pour avoir observé quantité d'autres adjectifs uniformes au masculin et au féminin. On pourrait supposer que c'est par le retranchement de l'_e_ muet de la dernière syllabe; il n'en est rien: cet _e_ ne leur a jamais appartenu.
M. Raynouard avait signalé cette apparente bizarrerie, dont l'origine a été indiquée par M. J.-J. Ampère avec beaucoup de sagacité.
Les adjectifs latins en _is_, comme _grandis_, _fortis_, _viridis_, n'ont qu'une terminaison pour le masculin et le féminin; tous leurs dérivés français observent la même condition.
TALIS, QUALIS; _tel_, _quel_:
Ne sai _quel_ chose traïnoient.
(_Dolopathos_, p. 257.)
VIRIDIS, _vert_:
Son escuier lui apareille Une robe _vert_ qu'il avoit.
(_Du Chevalier à la robe vermeille._)
VIRGINALIS, _virginal_:
Sainte Marie, roïne _virginal_, Garissez moi mon cors et mon cheval.
(_Agolant_, v. 337, Bekker.)
REGALIS, _royal_:
Une vierge _royaulx_ digne et purifiie.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 749, Bekker.)
De là, cette expression _lettres royaux_, conservée au palais:
J'obtiens _lettres royaux_ et je m'inscris en faux.
(_Les Plaideurs._)
FORTIS, _fort_:
A tant li a on aportees Armes molt beles et molt chieres, Qui _fors_ estoient et legieres.
(_La Violette_, p. 88.)
Les cauces maintenant li lacent; A _fors corroies_ li attachent.
(_Ibidem._)
--«Naples et Corinte, deux citez qui sieent sur la mer, les plus _fors_ qui soient el pais.»
(_Villehardouin_, p. 99.)
GRANDIS, _grand_:
Moult y ot _grant noise_ et _grant presse_.
(_De Constant Duhamel._)
Observez cependant qu'à cette rigide invariabilité il y avait deux conditions: 1º que l'adjectif fût immédiatement uni au substantif; s'il en était séparé, ne fût-ce que par l'article, il perdait aussitôt son droit et rentrait dans la classe commune:
Or fu au lit _grande_ la _noise_ De la dame et de son mari.
(_Le Fabel d'Aloul._)
2º Que l'adjectif précédât le substantif:
--«Et vint Saul ad unes faldes de brebis (_ad caulas ovium_) ki sur son chemin esteint: truvad i _une cave grande_, u il entrad pur sei aiser.»
(_Rois_, p. 93.)
La même règle d'invariabilité, mais sans condition, gouverne les adjectifs verbaux qui, dérivés d'un participe latin en _ens_, _veniens_, _moriens_, _vivens_, n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour les trois genres:
Ma peine veuil mettre et ma cure En raconter une aventure De sire Constant Duhamel. Or en escoutez le fabel Et de dame Ysabiaus sa fame, Qui moult estoit courtoise dame, Et _preus_ et sage et _avenant_; El pais n'avoit si _vaillant_ Por esgarder et por veoir.
(_De Constant Duhamel._)
_Preus_, _avenant_, _vaillant_, invariables à cause de _prudens_, _adveniens_, _valens_.
L'empereur de Constantinople, sur le point de se séparer de sa fille qu'il vient de marier, lui donne les conseils suivants:--«Biele fille, or soiiez sage et _courtoise_. Vous avez un home pris, avoec lequel vous vous en alez, qui est auques (_aliquantum_) sauvages... Por Diu, gardez que vous ja por chou ne soiiez ombrage vers lui, ne _changeans_ de vostre talent... Si soiiez simple, douche, débonnaire et _souffrans_, tant come vostre mari voudra.»
(_Villehard._, p. 189.)
_Courtois_ varie, mais _changeant_ et _souffrant_ sont invariables.
Ces formes de féminin identiques à celles du masculin ne sont donc ni par apocope ni par élision, quoique nous écrivions _grand'messe_ avec une apostrophe, et que tous les grammairiens admettent sérieusement cette élision impossible d'une voyelle sur une consonne.--«L'_e_ muet de _grande_ s'élide quelquefois: on dit et on écrit _grand'mère_, _grand'tante_, etc.»--Qui parle ainsi? L'oracle de la science, l'imposante GRAMMAIRE DES GRAMMAIRES, _ouvrage mis par l'Université au nombre des livres à donner en prix, et reconnu par l'Académie française comme indispensable à ses travaux_.» Cela ressemble à une épigramme contre l'Académie.
L'erreur de Girault-Duvivier existe déjà, il est vrai, dans Théodore de Bèze; et c'est là probablement qu'on l'a été prendre. Le progrès eût été de l'y laisser.
Voici le texte de Bèze:--«Observandum est autem particulariter foeminium adjectivum _grande_, in quo _e_ consuevit _etiam ante confortantes elidi_, ut _une grand' besogne_, _une grand' chose_, _une grand' femme_.
(_De ling. fr. rect. pron._, p. 83.)
A cette occasion, je remarquerai que Théodore de Bèze n'est pas un guide toujours sûr, et que les érudits du XVIe siècle étaient incomparablement meilleurs philologues en latin où en grec qu'en français. Dans le XVIe siècle, à la fin surtout, le français subissait déjà de graves altérations. La renaissance des lettres grecques et latines détournait l'attention de la vieille littérature nationale, en avait fait même l'objet d'un docte mépris, qui a été rendu avec usure par le siècle suivant. Le XVIe siècle ne voyait rien de plus glorieux que d'effacer tout ce que nous avions, pour recommencer une langue et une littérature d'après l'antiquité. L'influence italienne exercée par la cour achevait de tout brouiller. Il ne faut donc se fier qu'avec circonspection aux témoignages soit de Henri Estienne, soit de Théodore de Bèze, soit des autres écrivains. Ils ont déjà perdu la pure tradition des règles et du langage; toutefois ils en sont encore bien plus rapprochés que nous, et c'est dans ce sens qu'on peut les étudier avec fruit.
§ VI.
DE LA TMÈSE.
La tmèse est l'opposé de la contraction: celle-ci resserre les mots, celle-là en écarte les parties pour insérer un autre mot dans l'intervalle.
On ne pratique plus la tmèse dans notre langue, mais autrefois elle y était fréquente. Cinq expressions y étaient particulièrement sujettes: _senon_ (sinon),--_vez ci_, _ez vous_ (voici),--_jamais_ et _par_ dans un certain sens qu'il ne pouvait avoir isolément:
A sire Constant Duhamel N'a sa fame, dame Isabel, Ne diront mes riens, _se_ bien _non_.
(_De Constant Duhamel._)
«Ils ne diront jamais rien, sinon du bien.»
Quoi que je die et quoi que non, Nus n'est vilains, _se_ de cuer _non_.
(_Des Chevaliers, des Clercs et des Vilains_, v. 43.)
«Sinon de coeur.»
Mais une autre merveille i ot, Que li vergiers durer ne pot, _Se_ tant _non_ que li oisillons Y venoient chanter les doux sons.
(_Le Lai de l'Oiselet_, v. 113.)
«Mais il y eut une autre merveille, c'est que le verger ne pouvait subsister, sinon tant que l'oiselet y viendrait chanter.»
L'exemple suivant réunit la tmèse de _jamais_ et celle de _senon_.
L'époux si finement joué par Aubérée n'aurait jamais, sans le surcot, pensé de sa femme que du bien:
Se ne fust-ce por le sercot, _Ja_ n'y pensast _mais se_ bien _non_.
(_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
On disait aussi _se ce non_,--_si cela non_, _sinon cela_:
Ou _se ce non_, je vous rends le païs.
(_Garin_, t. I, p. 5.)
«Ou si vous ne consentez à cela, sinon cela, etc.»--«La ot si grant asemblée de gens, que ce ne fu _se_ merveille _non_.»
(_Villehard._, p. 110.)
_Vez ci_, _vez la_, c'est-à-dire _vois ici_, _vois là_.
_Vez_ me _ci_, biax amis, que veux-tu? comment t'est?
(_De Merlin Mellot._)
La dame respondi au prestre: Sire, _vez_ me _ci_ toute preste.
(_De la Dame qui fist trois tours._)
_Revez la_, revoyez là, _revoilà_.
Dans _les trois Bossus_, la dame dit au portefaix qui vient de jeter à la rivière le cadavre du second bossu:
Voiez, dist elle, grant merveille! Qui oï unques la pareille? _Revez la_ le boçu ou gist.
(Barbaz., II, p. 135.)
«Revoilà le bossu au gîte.»
Cette expression _vez ci_, _vez la_; _voici_, _voilà_, _v'là_; succédait déjà à une expression plus ancienne, et traduite immédiatement du latin _ecce_: c'est _ez_ ou _ekevos_, _ecce vobis_:
A tant _ez_ Robin qui y monte.
(_Le Fabel d'Aloul._)
A tant _ez_ un vilain raoul, Un bouvier qui vient de charrue.
(_Le Dit du Buffet._)
Saint Bernard emploie toujours _ekevos_:
--«_Ekevos_ ke cis vient saillanz ens montaignes et trespessanz les tertres.»
(_S. Bernard_, p. 528.)
«Voici qu'il vient bondissant par les montagnes et franchissant les hauteurs.»
--«_Eykevos_ uns bers vient, et Orianz est ses noms.»
(_Ibid._, p. 530.)
«Voici un seigneur qui vous vient, et Oriant est son nom.»
On disait également bien _ez vous_:
_Esvous_ les maufez revenus!
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
«Voici les diables de retour.»
_Esvous_ la presse qui engroisse.
(_De Constant Duhamel._)
«Voici la foule qui grossit.»
Atant _es vos_ Guenes e Blanchandrins.
(_Roland_, st. 30.)
«En ce moment voici Ganelon et Blancandrin.»
_Es vus_[69] Rolant sur sun cheval pasmet.
(_Ibid._, st. 147.)
[69] _As vous_, comme on lit dans l'imprimé, est une faute ou de lecture ou de copiste.
Mais ce qui est bien bizarre, c'est la forme _estes vous_. Il faut croire qu'ayant perdu de vue l'origine de _ez_ ou _es_, on l'a pris pour la seconde personne du verbe _être_, et l'on aura jugé mal séant de joindre cette seconde personne du singulier à un pronom au pluriel. La prétendue faute a été corrigée, comme nous en voyons corriger tous les jours[70], et d'_es vous_ s'est formé, par cette judicieuse rectification, _estes vous_:
[70] Par exemple, _fleur d'oranger_, qui s'accrédite, au lieu de _fleur d'orange_. Voyez ce mot dans la troisième partie.
_Estes vous_ le prevost errant; La dame li fist biau semblant.
(_De Constant Duhamel._)
«Voici en hâte le prévôt,» etc...
_Estes vous_ dant Constant, bruiant, Une grant hache paumoiant.
(_Ibid._)
«Voici monsieur Constant, faisant tapage, et maniant une grande hache.»
_Estes vous_ est la forme constamment employée dans le _livre des Rois_:
--«_Estes vus_ Saul ki de ses cultures respairad.»
(_Rois_, p. 37.)
«Voici Saül qui revient de ses champs.»
Il faut observer que si la version des _Rois_ est du XIe siècle, le manuscrit n'est que du XIIe; qu'ainsi le copiste, suivant l'usage, aura pu substituer la forme usitée de son temps à celle qu'il ne comprenait plus ou qu'il voyait tombée en désuétude. Voilà comment _estes vous_ a pu remplacer _ekevous_ dans le plus ancien monument de notre littérature.
Je n'ai jamais rencontré la tmèse employée sur _ekevous_ ni _estes vous_.
Quant à la tmèse de _voici_, nous la pratiquons encore tous les jours: _Vois cet homme-ci_, _vois ces femmes-là_, c'est _vois ci_ ou _ici_ cet homme;--_vois là_ ces femmes. Il faut observer pourtant une différence importante: c'est que nous avons immobilisé comme un adverbe la forme de l'impératif singulier. Même en nous adressant à plusieurs personnes, nous disons _voici_ (_vois ici_); nos pères auraient dit logiquement _veez-ci_. _Vois ci_ était réservé pour ne parler qu'à un seul.
· · ·
PAR est aujourd'hui destitué d'un privilége important, emprunté aux coutumes de la grammaire latine. _Per_ se joignait aux verbes, aux adjectifs, aux adverbes, pour leur communiquer la force d'un superlatif, une idée de perfection. Ainsi, _permagnus_, _pergravis_, _peramarus_, pour _maximus_, _gravissimus_, _amarissimus_.--_Pernoctare_, veiller la nuit entière.--_Peragere_, faire complétement, parachever.
_Parachever_ a vieilli; _parfournir_ ne se dit plus; mais nous disons encore _parcourir_ et _parfumer_.
Son bon destrier que il _paramoit_ si!
(_Garin_, t. II, p. 147.)
Villehardouin emploie _paraller_ pour _aller jusqu'au bout_. L'empereur eût poussé sa course jusqu'à Salonique, s'il eût pu.--«Il fust _paralés_ jusques a Salenyque, s'il peust.»
(_Villehard._, p. 194.)
Le vieux français accordait à _par_, dans cette fonction, une liberté dont _per_ ne jouissait pas en latin; c'est que _par_ n'était pas nécessairement uni au mot auquel il communiquait sa vertu: il y avait _tmèse_ le plus souvent.
Dans l'_Adoubement Vivien_, Guillaume au court nez dit à son cheval, qui va succomber de fatigue:
Cheval, moult _par_ estes _lassez_!
_Parlassé_, _perlassus_.
Moult _par_ li est au cuer _amere_ L'essample des biens qu'il ot dire.
(_Le Dit du Buffet._)
_Peramarum exemplum._
Trop _par_ eus le cueur _hardi_ Quant tu devant moi feru l'as.
(_Ibid._)
_Cor nimis peraudax_, _audacissimum_.
De cet emploi de _par_ ajoutant une force de superlatif, il nous reste cette locution _par trop_. _Cela est par trop fort._ _Par_ se réunit à l'adjectif et non à l'adverbe: _Nimis fortissimum_, comme _trop parhardi_; en style actuel: _par trop hardi_.
«Son extérieur était _trop parlaid_ ou _par trop laid_.»
Sa façon _trop par_ estoit lait.
(_Les trois Bossus._)
Quand on ne faisait pas la tmèse, on conservait volontiers à _par_ la forme latine:
Or prions doucement à la vierge Marie... Nous gart et nous otroit la _perdurable_ vie.
(_Du Chevalier et de l'Escuier._)
On retrouve _par_ en composition de quelques substantifs, où il représente cette idée d'excellence de principauté: _pardon_, _parvis_. Le _pardon_ est le don suprême, le plus précieux de tous les dons; le _parvis_ est le visage principal, la grande façade de l'église.
Les Anglais nous l'ont emprunté.--AMOUNT, _à mont_, _en haut_.--PARAMOUNT, _lord paramount_, le chef souverain; en allemand, _der oberste_, _hoechste_, au superlatif. PARAMOUR, le bien-aimé ou la bien-aimée.--_Eine liebste._
Autrefois _en_, composé avec un verbe, s'employait par tmèse; aujourd'hui il adhère inséparablement au verbe, excepté pour le verbe _aller_. On prescrit de dire, _s'en aller_ et _il s'en est allé_; _il s'est en allé_ passe pour une faute. Pourquoi, puisqu'on ne dit pas _il s'en est volé_, _il s'en est fui_; mais, _envolé_, _enfui_, d'un seul mot?