CHAPITRE VI.
Suite des observations détachées.--Degrés de comparaison formés à l'imitation du latin.--_De_ après le comparatif.--Diable à quatre (faire le).--Draps, linge.--Dur, dru, rude.--ÊTRE, ses formes primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant.--Festival, _how do you do_.
§ Ier.
DEGRÉS DE COMPARAISON FORMÉS COMME EN LATIN.
COMPARATIFS EN _or_.
Avant de recourir, pour marquer les degrés de comparaison, à la périphrase et aux mots _plus_, _très_, on se servait, comme en latin, d'une terminaison de rechange.
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_Grand_ faisait GREIGNOUR (grandior);--_petit_, MENOUR (minor), qui vit encore aujourd'hui sous la forme de _moindre_. Nous avons gardé _pire_, de _pejor_.
Grant fu li duel, onques _greignor_ ne vi.
(_Garin_, I, p. 109.)
«Grand fut le deuil; je n'en vis jamais de plus grand.»
. . . . . . . . . . . . . . Et mon desconfort _greignour_, Dont je mourrai sans detour, Si par vous ne sont menour.
(_Ch. de Coucy_, dans le roman, v. 403.)
«Et mon déconfort plus grand, dont sans faute je mourrai si vous ne les rendez moindres.»
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PIOR. Du latin _melior_, _pejor_, on avait fait, sans y rien changer, _mellor_, _peor_ ou _pior_, d'où nous avons _meilleur_, _pire_:
Car cis aime miex les _mellors_, Et tient bas soz piez les _piors_.
(_Partonop._, v. 4330.)
Empirier ne porroient il; Coment amenderoient il, Qu'il n'ont vergoigne ne peor (_ni peur_), Qu'il ne pueent estre _pior_.
(_Bible Guiot_, v. 107.)
De _greignor_ s'est formé le verbe _rengréger_, comme _empirer_ de _pire_:
Ma douleur se _rengrége_, et mon cruel martyre S'augmente et devient pire.
(Regnier.)
Chacun fit son devoir de dire à l'affligée Que tout a sa mesure, et que de tels regrets Pourraient pécher par leur excès. Chacun rendit par là sa douleur _rengrégée_.
(La Fontaine, _la Matrone d'Éphèse_.)
_Rengréger_ manque tout à fait à la langue moderne, où rien ne le supplée. Il faut en poursuivre le rétablissement.
SUPERLATIFS EN _issime_.
Le père Bouhours, dans ses _Entretiens d'Ariste et d'Eugène_, disserte très-longuement de la langue française, dont il prétend marquer les traits essentiels, l'esprit et le caractère. Mais le bon père ne connaît que la langue de son temps, et ne paraît pas soupçonner que la langue française ait jamais été faite autrement qu'en 1708; il conclut toujours intrépidement du fait particulier au droit général.
Par exemple, il écrit:
«Notre langue n'aime point les exagérations, parce qu'elles altèrent la vérité. Et c'est pour cela, sans doute, qu'elle n'a point de ces termes qu'on appelle _superlatifs_, non plus que la langue hébraïque. Car _grandissime_, _bellissime_, _habilissime_, dont les provinciaux et même quelques gens de cour se servent, ne sont pas français. Et pour _illustrissime_, _sérénissime_, _révérendissime_, _généralissime_, ce sont des termes établis pour marquer les qualités des personnes, et non pour exagérer les choses.»
(_Ariste et Eugène_, IIe entretien.)
Là distinction de Bouhours sur _illustrissime_ et _révérendissime_ est trop visiblement jésuitique. Ces mots sont pour marquer des qualités, et non pour exagérer. Belle finesse! Cela sent sa casuistique de Loyola, qui, à tout prix, tourne les choses au point de vue dont elle a besoin. Ces mots _illustrissime_, _révérendissime_, sont-ils des superlatifs, oui ou non? Voilà toute la question, et la réponse n'est pas douteuse.
Si le père Bouhours avait lu les anciens auteurs du moyen âge, il aurait su qu'au contraire ces superlatifs sont tout à fait dans le génie de notre langue; que pendant plusieurs siècles on s'en servit continuellement, et sans scrupule. Ce sont les beaux esprits, les raffinés en habit brodé ou en soutane, qui, au XVIIe siècle seulement, s'avisèrent de les proscrire. Jusque-là, on trouve les superlatifs en _issime_ ou en _isme_, par contraction.
Roland, blessé à mort dans les vallons de Roncevaux, à l'heure d'expirer, apostrophe d'une manière touchante son épée Durandal:
O Durandal! cume es bele et _saintisme_!
(_Roland_, st. 170.)
«Comme tu es belle et _santissime_!»
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BONISME, pour _bonissime_, est très-curieux, car il n'a pu être transporté directement du latin, qui dit _optimus_; il a donc fallu le former du français _bon_, en imitant le procédé latin; preuve que ce procédé n'est pas si antipathique au génie de notre langue.
«E _bonisme_ vassals (_pugnatores validi_) ki furent venuz o le rei David de Geth, alerent devant lui.»
(_Rois_, p. 174.)
«Assemblerent sei _bonismes_ vassals»--(surrexerunt autem omnes viri fortissimi.)
(_Rois_, p. 119.)
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GRANDISSIME se contractait en GRANDISME, comme _bonissime_ en _bonisme_.
--«Jo vus batrai de _grandismes_ balains.»
(_Rois_, p. 282.)
Le texte dit: _Cædam vos scorpionibus_.
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De _pessimus_ on fit PESSIME, et de _pessime_, PESME:
--«Mais ses maris fu dur e _pesmes_ et malicius.»
(_Rois_, p. 96.)
Bataille auerum, et aduree e _pesme_.
(_Roland_, st. 239.)
Par la même tendance à contracter, on avait fait de _proximus_, PROUSSIME, et enfin PRUSME:
--«Si huem peched vers sun _prusme_...»
(_Rois_, III, p. 262.)
Si l'on pèche vers son prochain.
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De _cher_, _cherissime_, on fit, par contraction, CHERISME:
_Cherismes_ dus, noble, vassal...
(Benoît de Sainte-More, II, p. 570.)
«Très-cher duc, noble brave,» disent au duc de Normandie ses sujets, qui s'efforcent de le retenir à la veille d'une expédition.
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ALTISME ou HALTISME (_altissimus_).
Puis sont munteis sus el paleis _altisme_.
(_Roland_, st. 191.)
«Il est vrayment li fils del _haltisme_, selonc le temoignaige Gabriel; e por ceu, si est il ewalment (également, égaument) _haltisme_ al peire.»
(_Saint Bernard_, p. 522.)
On trouve même fréquemment les deux formes du superlatif accumulées:--«Senz lo _tres haltisme_ conseil de la sainte Triniteit.»
(_Ibid._)
Au XVIIe siècle, les gens qui avaient le plus et le mieux étudié la langue, et qui en conservaient la tradition la moins défigurée, par exemple, Malherbe, employaient les superlatifs en _issime_. Malherbe raconte à Peiresc l'apparition d'un météore, qui fut interprété par Henri IV à présage de victoire:
«La nuit d'entre le jeudi et le vendredi ensuivant, il fut vu par les gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin des Canaux, passa par dessus la cour du cheval et par-dessus le château, alla crever en la cour du donjon, à l'endroit de l'horloge, avec _un grandissime bruit_; on dit comme d'un pétard.»
(_Lettre du 26 avril 1607._)
DE, après le comparatif.
Les Italiens après le comparatif mettent le génitif: _Maggior di me_, _peggior di te_. Notre vieille langue en usait de même:
_Meillor_ vassal _de lui_ onc ne connue-je mie.
(_Garin_, t. I, p. 60.)
Mes barons a le nez _plus noir_ _De_ fer.
(_Du Vilain à la C. N._, Barb., III, 131.)
Mais si mes bons me consentez, Grans biens vous en vendra encor; Et si arez mon anel d'or, Qui vaut _mieux de_ quatre bezans.
(_De Gombers et des deux Clercs._)
Nul _meillor_ mes _de moi_ n'i a.
(_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)
«Il n'y a pas de messager meilleur que moi.»
Le mari qui trouve un surcot (vêtement d'homme) sur le lit de sa femme:
Helas! fait il, je suis trahiz! . . . . . . . . . . . . . . . . Maintenant a le sercot pris, Car jalousie l'a espris, Qui est _pire de mal de denz_.
(_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
«... Cil furent avant appelez saiges qui sembloient mielx valoir _des_ autres en aucune manière de vie loable...»
(_Jean de Meung, trad. inéd. d'Abeilard._)
Dans le _roman des sept Sages_, un enfant explique à son père un présage tiré des cris obstinés de deux corneilles: Cela signifie, dit-il, que je monterai et me verrai un jour fort au-dessus de vous. Le père, à ces mots, s'irrite: «Voire, dit-il, si monteroiz _plus haut de moi_! (P. 98.)» Vraiment! vous monterez plus haut que moi! Et comme ils sont en bateau, il le saisit et le lance à la mer, ce qui conduit le fils à devenir empereur.
Les Grecs mettaient aussi après un comparatif le génitif du nom. La tournure par _que_ est empruntée aux Latins: _Major quam tu_; _Paulus est doctior quam Petrus_; et c'est aussi la plus anciennement employée en français. Dans le _livre des Rois_, fort antérieur à tout ce que je viens de citer:
«_Greignure_ est assez ta sapience _que_ la nuvele qu'en ai oie.»
(_Rois_, p. 272.)
«Ta sagesse est beaucoup plus grande que la nouvelle que j'en ai ouïe.»
Ainsi nous surprenons des traces de l'influence italienne sur le français dès le règne de saint Louis.
DIABLE A QUATRE (Faire le).
Quand notre théâtre prit naissance, vers le XVe siècle, on jouait des _mystères_ dévots; on jouait aussi des _diableries_; dans les _mystères_, les héros du drame étaient des saints; dans les _diableries_, des diables. Il y avait les petites diableries, où il ne paraissait que deux diables, et les grandes diableries, où il en paraissait quatre, épouvantablement déguisés et menant le plus grand bruit possible. De là cette locution proverbiale: faire le diable à quatre.
Comme toutes les choses vont en se perfectionnant, on introduisit bientôt dans les _diableries_ un nombre illimité de diables. Il y en avait certainement plus de quatre dans la troupe qui, sous la conduite de Villon, joua ce tour abominable raconté au 13e chapitre de _Pantagruel_. Il en coûta la vie au pauvre frère Étienne Tappecoue, sacristain des cordeliers, pour avoir refusé à ces garnements une chape dont ils voulaient habiller un vieux paysan qui faisait Dieu le père. Villon fut averti un certain samedi que frère Tappecoue, monté sur la poutre du couvent (c'est une jument non saillie)[91], s'en allait à la quête. Après avoir montré la diablerie par la ville et le marché, ils s'allèrent embusquer sur la route, et firent si grand'peur à la monture du sacristain, qu'elle prit le mords aux dents, jeta bas son cavalier, le traîna _à écorche-cul_, avec force ruades, en sorte qu'elle rentra au couvent ne rapportant de frère Tappecoue que le pied droit, avec le soulier entortillé dans les cordes qui lui servaient d'étrier. Le reste était demeuré en lambeaux par les chemins. On jugera s'il y avait de quoi faire cabrer un cheval: «Ses diables estoient tout caparassonés de peaulx de loups, de veaulx et de beliers, passementées de testes de moutons, de cornes de boeufs et de grands havets de cuisine[92], ceints de grosses courrayes esquelles pendoient grosses cymbales de vaches et sonnettes de mulets, à bruit horrifique; tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de fusées; aultres portoient longs tisons allumez, sus lesquels à chascun carrefour jettoient pleines poignées de porasine (poix résine) en pouldre, dont sortoit feu et fumée terrible!... Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent au chemin au devant de luy, en grand effroy, jetant feu de tous costez sus luy et sa poultre, sonnans de leurs cymbales et hurlans en diables: Hho! hho! hho! hho! brrrourrrs! rrrourrrs! rrrourrrs! hou! hou! hho! hho! Frere Estienne, faisons nous pas bien les diables?»
[91] _Pullus_, _pulla_, _pullitra_, poultre.
[92] _Havet_, _crochet_. Havet de cuisine, crochet avec lequel on tirait la viande du pot.
L'hostel est seur, mais on le clouë. Pour enseigne y mis ung havet.
(_Villon._)
Voilà ce que c'était que faire _le diable à quatre_.
Il s'établit dans quelques villes des _diableries_ à poste fixe, comme il s'y établit aujourd'hui une troupe de comédie, de tragédie, de vaudeville ou d'opéra. La diablerie de Saumur, celle d'Angers, celle de Doué et celle de Montmorillon, étaient célèbres. Rabelais les cite avec plusieurs autres dans ce 13e chapitre de _Pantagruel_.
Et au chapitre 3, livre III, où _Panurge loue les debteurs et emprunteurs_, peignant la satisfaction qu'il éprouve aux révérences de ses créanciers, chaque matin assemblés à son lever:--«Il m'est advis, dit-il, que je joue encore le Dieu de la passion de Saumur, accompagné de ses anges et chérubins.»
Il continue: Si l'on cessait de prêter, l'univers serait bouleversé.--«De cettui monde rien ne prestant, ne sera qu'une chiennerie, qu'une brigue plus anormale que celle du recteur de Paris, _qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué_.»
DRAPS, LINGE.
LINGE est aujourd'hui un substantif; c'était originairement un adjectif. Le traducteur du _livre des Rois_, ayant à rendre ces mots, «_Porro David erat accinctus Ephod lineo_» (II, cap. VI, v. 14), met:
«E David esteit vestud de une _vesture linge_, pur humilited.»
Le mot générique du XIIe siècle était _drap_; il s'appliquait à toute espèce d'étoffe de soie, de laine ou de fil. _Dras linge_, était un habit de toile de lin; on a dit, pour abréger, _du linge_.
Partonopeus est couché avec la fée Mélior. Il veut se lever de grand matin pour partir:
Urrake li baille ses _dras_,
(_Partonop._, v. 5057.)
Partonopeus, pour se punir, s'est retiré au désert. Il y mène la vie la plus rude, et finirait par succomber à une pénitence si rigoureuse. Heureusement il est découvert par Urraque et Persewis, qui, pleines d'une tendre charité, s'établissent auprès de lui, et tâchent de le distraire de ses douleurs, en même temps qu'elles rajustent sa garde-robe:
Qui li dient deduiz et gabs, Et taillent et keusent ses _dras_, Coifes, cemises, et cauçons, Bliaus de soie et cors et lons.
(_Ibid._, v. 6270.)
_Drapeau_ était une sorte de diminutif de _drap_. C'était le drap déchiré. Urraque, abordant Partonopeus défiguré par la misère, hésite à le reconnaître:
Ies tu li beau Partonopeus? Deus! com tu ies ore empiriés! Con voi tes _drapeaus_ despeciés!
(_Ibid._, v. 6018.)
Le passage de Pasquier y revient parfaitement!--«Ainsy de _l'estendard_, _banniere_ ou _enseigne_, que nous disons aujourd'huy _drapeau_. Cela est provenu d'une hypocrisie ambitieuse des capitaines, qui, pour paroistre avoir esté aux lieux où l'on remuoit les mains, veulent représenter au public leurs enseignes deschirées, encores que, peut estre, il n'en soit rien.»
(_Recherches_, liv. VIII, ch. 3.)
DUR, DRU, RUDE.
Ce sont trois prononciations diverses d'un même mot, obtenues en transposant l'_r_. Car de prétendre que _rude_ vienne de _rudis_, _ignorant_, ce serait imiter les écoliers, toujours portés à traduire un mot par celui dont la forme extérieure s'en rapproche le plus. On n'assigne pas d'étymologie à _dru_.
Une preuve plus concluante que la forme matérielle qui peut être un effet du hasard, c'est l'analogie du sens. Or, s'il y a du rapport entre _ignorant_ et _rude_, ce n'est que par métaphore, et le sens figuré n'est pas ce qui frappe d'abord les hommes d'une société naissante, au lieu que le sens propre les touche immédiatement. Ce qui est épais, _dru_, est _dur_, et ce qui est _dur_ est ordinairement _rude_ au toucher. Voilà pour l'analogie première; les nuances se fixent ensuite à chaque forme, et il arrive, au bout de quelques siècles, que des mots sortis de la même souche semblent n'avoir entre eux aucun lien de parenté.
La première forme, longtemps la seule, a été _dur_, _durement_. On disait: _aimer durement_,--_pleurer durement_,--_se réjouir_, _s'émerveiller_, _heurter durement_.
Il n'en i a chevaler ne barun Qui de pitet mult _durement_ ne _plurt_.
(_Roland_, st. 174.)
Tuit cil qui ce miracle oïrent Moult _durement s'en esjoïrent_.
(Gautier de Coinsi, I, ch. 11.)
L'abeesse s'est esveillie; Moult _durement s'est mervillie_ Quant si legiere s'est sentie.
(_Ibid._, ch. 16.)
Des lanches au premier jousterent, Et si _durement se hurterent_ C'andoi se porterent a terre.
(_La Violette_, p. 81.)
_Rudement_ a été la seconde forme. Toute la Picardie se sert encore de _rudement_ pour marquer l'abondance ou l'excès: Cela est _rudement beau_!... Il est _rudement savant_!... Gresset, qui, comme l'on sait, était d'Amiens, a dit dans _Ververt_:
En moins de rien, l'éloquent animal (Hélas! jeunesse apprend trop bien le mal!), L'animal, dis-je, éloquent et docile, En moins de rien fut _rudement habile_!
Et, suivant l'Académie elle-même, on dit en langage populaire, _manger rudement_, _boire rudement_.
_Druement_ n'a pas encore été fait, mais on se sert de l'adjectif adverbialement, selon l'ancien usage: Il pleut _dru_;--il y va _dru_. L'Académie autorise ces locutions, comme elle autorise: Aller _rudement_ en besogne.
ÊTRE; ses formes primitives.
Ce verbe a été constitué de deux éléments latins, _sum_ et _stare_. De _sum_ vient le présent de l'indicatif _je suis_; de _stare_, l'infinitif _ester_.
Comme ce verbe avait double racine, il avait aussi double signification: _exister_ et _se tenir debout_.
«Chi vous lairons _ester_ dou roi Richart.»
(_Chron. de Rains_, chap. 111.)
Or vous lairons _ester_ du dux Hervis.
(_Garin_, t. I, p. 5.)
Dans cette formule, très-familière aux chroniqueurs et aux poëtes, _ester_ ne signifie que _esse_.
La langue du barreau le conserve encore dans le sens de _stare_: «La femme ne peut _ester_ en jugement sans l'autorisation de son mari.» _Stare in judicio._
C'est aussi le sens du participe _estant_ dans ce passage:--«Li enfes s'est agenoilliez tant que li peuples s'accoisa; lors se leva _en estant_, et parla si haut que tuit le porent oir.»
(_Rom. des sept Sages_, p. 97.)
Il se leva debout, en pied, comme disent les Italiens.
IMPARFAIT.
L'ancien imparfait tirait son singulier de _sum_, et son pluriel de _stare_:
J'ere, tu eres, il ert; _Eram_, _eras_, _erat_;
Nous estions, vous estiez, ils estoient. _Stabamus_, _stabatis_, _stabant_.
Aujourd'hui, il dérive tout entier de _stare_:
J'étais, tu étais, il était.--_Stabam_, _stabas_, _stabat_.
Déjà, sous Louis IX, on employait concurremment les deux formes. L'auteur de _la Vieille Truande_ dit de son héros:
Biaus _estoit_ et cointes et sages; A un chevalier _ert_ messages, Qui bien _estoit_ du pais nez.
(Barbaz., I, p. 240.)
FUTUR.
Se tire de _stare_: _J'esterai_, _tu esteras_, _il estera_, etc.
«Rendez-vous bonnement, puis _esterez_ en bonne paix.»
(_Rois_, p. 410.)
Les quatre fils Aymon témoignent à Charlemagne le désir d'être équipés par lui, pour le service du plus vaillant roi qui sera jamais:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que nous adoubissiez au jour qu'il vous plaira Pour le plus vaillant roy qui jamais n'_estera_.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 215.)
Un très-beau passage de la _chanson de Roland_, c'est le moment où l'arrière-garde de Charlemagne est sur le point d'être attaquée par les Sarrasins dans les défilés de Roncevaux. Olivier, à plusieurs reprises, a supplié Roland de sonner de son cor d'ivoire pour avertir Charlemagne, et rappeler l'avant-garde à leur secours. Roland s'y est obstinément refusé, et toujours par les mêmes motifs: il croirait se déshonorer et attirer des reproches sur sa famille et ses amis, si aucun homme vivant pouvait dire qu'il a _corné pour des païens_. Il se repose sur sa vaillance et sur l'acier de Durandal:
Roland est proz, e Oliver est sage,
dit le poëte.
Cependant le danger devient tel, qu'il est impossible de le méconnaître. Alors l'archevêque Turpin éperonne son cheval blanc, et, monté sur une petite éminence, il exhorte les soldats à bien faire leur devoir, sans leur dissimuler le sort qui les attend. Aussi leur donne-t-il l'absolution, leur imposant pour pénitence de _bien férir_. Les vers sont nobles et touchants:
Seignurs baruns, Carles nus laissat ci, Pur nostre rei devum nus bien murir. Chrestientet aidez a sustenir. Bataille auerez, vos en estes tuz fiz[93], Car a vos oilz veez les Sarrazins. Clamez vos culpes, si priez Deu mercit. Assoldrai vos pur vos anmes guarir: Se vus murez, _esterez_ seinz martirs.
(_Roland_, st. 293.)
[93] _Fiz_, de _fixi_, vous êtes bien fixés sur ce point.
«Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici. Nous devons bien mourir pour notre roi. Aidez à soutenir la chrétienté[94]. Vous aurez bataille, vous en êtes bien sûrs, car voici devant vos yeux les Sarrasins. Confessez vos péchés, implorez la merci de Dieu. Je vais vous absoudre pour guérir vos âmes: si vous mourez, vous serez saints martyrs.»
[94] C'est-à-dire, ici, le christianisme.
C'est peut-être ce passage pathétique que chantait Taillefer à la bataille d'Hastings, à la tête de l'armée, pour enflammer les soldats de Guillaume le Conquérant. En tout cas, il n'aurait guère pu choisir mieux[95].
[95]
Taillefer, qui moult bien cantoit Sur un roncin qui tost aloit, Devant eux s'en aloit cantant De Karlemaine et de Rolant, Et d'Olivier, et des vassaux (_des braves_) Qui moururent a Roncevaux.
(Wace, _Rom. de Rou._)
Le _t_ étymologique de j'_esterai_, dans la prononciation, laissait prévaloir l'_s_; et la forme parlée modifiant la forme écrite, on écrivit bientôt comme on prononçait, j'_esserai_.
Partonopeus est en prison. Son geôlier est absent; la femme de ce geôlier lui permet de sortir pour aller à un tournoi: Si vous y mourez, dit-elle, ce sera fait de moi: Armand me percera de son épée:
Et se vos morez el tornoi, Donc _essera_ tout fait de moi: Harmant m'ocira de s'espee.
(_Partonopeus_, v. 7727.)
... Je crois moult bien sans faille Que par lui _esserons_ delivre.
(_La Violette_, p. 84.)
_Je serai_, _tu seras_, est syncopé, pour _j'esserai_, _tu esseras_ ou _tu' sseras_.
PRÉTÉRITS.
Le prétérit fut transporté du latin sans changement: _Je fui_ ou _je fuid_, avec le _d_ euphonique, comme l'écrit toujours le _livre des Rois_, saint Bernard et la _chanson de Roland_. J'ai montré plus haut (p. 168 et suiv.) comment _ui_ sonnait _u_; il n'est donc pas étonnant qu'on ait fini par écrire _je fus_.
Il a existé aussi une seconde forme de prétérit; celle-ci, dérivée de _stare_: _J'estu_, tu _estus_, il _estut_, mais avec le sens exclusif de _steti_, _stetisti_, _stetit_. Au troisième _livre des Rois_, le Seigneur demande qui veut aller tromper Achab; un esprit se présente, et dit: Je le tromperai.
«Uns vint avant e _estud_ devant notre Seigneur, si dist: Jol' decivrai.» (_Rois_, p. 337.)
Comme l'on voit, le verbe _être_ était originairement beaucoup moins irrégulier qu'il n'est aujourd'hui.
Voici un curieux exemple où l'on voit rapprochés l'infinitif _ester_, dans le sens _esse_, et le participé _estant_, dans le sens de _stando_. C'est dans la _chanson de Roland_; le poëte fait une peinture pitoyable de la nuit qui suivit la défaite de Roncevaux: les hommes étaient étendus morts ou mourants, il n'y avait pas un cheval qui pût se tenir debout; celui qui voulait de l'herbe, la prenait étant couché:
Ni ad cheval qui puisse _ester en estant_: Ki herbe voelt, si la prent en gisant.
(_Roland_, st. 180.)
Il est clair que, dans ce passage, il faut prononcer _estre_, quoiqu'il y ait écrit, conformément à l'étymologie, _ester_.
FAIRE.
Nous sommes à la veille de perdre, par négligence, un des plus précieux emplois de ce verbe. _Faire_ avait jadis le privilége de se substituer en temps, nombre et personnes, à un verbe déjà exprimé qu'on avait besoin de répéter dans la même phrase:
La reine de Navarre, dans sa VIIe nouvelle: «Qu'avez vous fait de vostre anneau (dit un mari à sa femme)? Mais elle, qui fut bien aise qu'il la mettoit au propos qu'elle avoit envie de luy tenir, luy dit: O le plus meschant de tous les hommes, à qui le cuidez vous avoir osté? Vous pensiez bien que ce fust à ma chambriere, pour laquelle vous avez despensé deux fois plus de vos biens que jamais _vous ne fistes_ pour moy!»
Et dans la LIVe:
«Il faudroit, madame, que nos maris feussent envers nous comme Jesus-Christ envers son Eglise.--Aussy _faisons nous_, dit Saffredant, et sy possible estoit, nous le passerions, car Jesus-Christ ne mourut qu'une fois pour son Eglise, et nous mourons tous les jours pour nos femmes.--Mourir! dit Longarine; il me semble que vous et les autres qui sont icy, valez mieulx escus que _ne faisiez_ grands blancs, avant que feussiez mariez.»
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Dans ce dernier exemple, on voit le verbe _faire_ suppléer toute une phrase: _aussy faisons-nous_, c'est-à-dire, aussi sommes-nous envers nos femmes comme Jésus-Christ envers son Église. Quelle économie de paroles! On ne peut trop regretter ces tours.
Ce baudet-ci m'occupe autant Que cent monarques pourraient _faire_.
(_La Fontaine._)
Pourraient _m'occuper_.
Les oisillons, las de l'entendre, Se mirent à jaser aussi confusément Que _faisaient_ les Troyens quand la pauvre Cassandre Ouvroit la bouche seulement.
(_Le même._)
Que _jasaient_ les Troyens.
«Il (l'Amour) s'ouvrira plutôt à vous qu'il ne _feroit_ à sa mère.»
(La Fontaine, _Psyché_.)
«Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé _n'a fait_ en Europe?»
(Bossuet.)
_Qu'il ne s'ouvrirait._--_N'a brillé._
«On regarde une femme savante comme on _fait_ une belle arme... C'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux,»... etc.
(La Bruyère, _des Femmes_.)
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_Si_ est quelquefois pour _ainsi_. Alors _si fait_ signifie _ainsi fait_. Par exemple, dans cette traduction du célèbre sonnet de Pétrarque sur la mort de Laure:
Plaindre devroient l'air, la mer et la terre, Le genre humain, qui comme anneau sans pierre Est demeuré, ou comme un pré sans fleurs.
Le monde l'eut sans la connoître à l'heure: Je la congneu, qui maintenant la pleure! _Si fait_ le ciel, qui s'orne de mes pleurs.
«Le fils de monsieur le capitaine était garçon perruquier, et courait le monde en cette qualité, quand il vint se présenter à madame de Warens, qui le reçut bien, comme elle _faisait_ tous les passants, et surtout ceux de son pays.»
(J.-J. Rousseau, _Confessions_, liv. II.)
Les Anglais nous ont pris cette forme, avec bien d'autres choses; mais, mieux avisés que nous, ils ne l'ont pas laissée périr.--Leur verbe _do_ (_faire_) n'est autre que le verbe allemand _thun_.--Vous avez assuré que telle chose se passait.--Je ne l'ai point assuré, _I did not_; mot à mot: Je ne l'ai point fait.
--Je n'aime pas à voyager.--Si _fais-je_ bien, moi: c'est-à-dire, _je l'aime_ bien, moi. On a dit ensuite, en immobilisant la personne et le nombre dans la forme d'un adverbe: _Si fait_ bien, moi; _si fait_ bien, nous. La correction exigerait, à la première personne: _Si fais_ bien, moi; _si faisons_ bien, nous.
En réponse à une question, à une affirmation, à une négation: _Si fait_, _non fait_. On se contente aujourd'hui de dire, avec moins d'énergie: _Oui_, _non_.
FAIRE FORT (SE).
Beaumarchais a pris, dans _le Petit Jehan de Saintré_, deux des principaux personnages du _Mariage de Figaro_: la comtesse Almaviva et Chérubin ne sont qu'une copie de la jeune dame des Belles Cousines et du petit Jehan. Les scènes de la comédie du XVIIIe siècle se retrouvent dans le roman du XVe, seulement la comédie est un peu plus enluminée de luxure: il faut bien que le progrès soit quelque part. Les dames d'atour de la jeune dame des Belles Cousines font le rôle de Susanne. Le petit Saintré est page aussi, mais page du roi. Il a treize ou quatorze ans; moins avancé que le page espagnol, mais déjà aussi honteux devant une femme que le _bel oiseau bleu_ du château d'Aguas Frescas.
La dame des Belles Cousines fait appeler le petit Jehan dans sa chambre, devant ses femmes, non pour lui faire chanter une romance, mais pour lui faire déclarer le nom de _sa dame par amours_. Le pauvre enfant est bien embarrassé! Il avoue qu'il n'en a pas. La dame des Belles Cousines feint une grande colère, et lui donne quatre jours, pas davantage, pour se pourvoir de cet objet de première nécessité à un vrai gentilhomme.
Ce terme écoulé, revoici madame assise sur les pieds du petit lit, le page tremblant à genoux devant elle, et derrière eux, rangées en demi-cercle, les dames d'atour, qui étouffaient leur envie de rire: madame Catherine, madame Ysabel, Aliz, Marguerite, etc. On va juger le petit Saintré. Madame soutient qu'il est coupable, n'ayant pas encore fait de choix. Les autres prennent sa défense:--«Ha, Madame, dirent elles en riant, cuydez vous qu'il ait mis quatre jours fors que pour bien choisir celle qu'il voudra servir? Eh que non, dit madame. Eh que si, dirent-elles; _nous nous faisons fortes pour luy_. Lors elles lui dirent: N'est il pas vray, mon filz?[96]»
(_Chap._ III.)
[96] Je cite le texte de l'édition donnée par M. Guichard, la seule qu'il soit désormais possible de lire.
L'Académie veut que dans cette locution _fort_ soit invariable.--«Elle se fait _fort_ d'obtenir la signature de son mari;... ils se faisaient _fort_ d'une chose qui ne dépendait pas d'eux.»--On ne voit pas la raison de cette invariabilité. _Fort_, invariable, ne pourrait être que l'adjectif pour l'adverbe, comme lorsqu'on dit: Ils sont partis _soudain_; ils tenaient _ferme_, c'est-à-dire, _soudainement_, _fortement_. Mais on ne saurait supposer: Elle se fait _fortement_ d'obtenir, etc.; ils se faisaient _fortement_ d'une chose, etc... Le sens manifeste est celui-ci: Elle se disait assez _forte_ pour obtenir;... ils se prétendaient _capables_, _forts_ d'une chose... Il est donc indispensable de faire accorder l'adjectif. C'était, comme on l'a vu, l'usage ancien; pourquoi l'a-t-on changé, et sur quelle autorité? Il est fâcheux que l'Académie ne motive jamais ses décisions; plus elles sont absolues, plus il faudrait tâcher de les faire voir justes et raisonnables.
FEINDRE, FEIGNANT[97].
[97] On écrivait _faindre_ comme _craindre_. L'orthographe normande a prévalu pour le premier.
_Feindre_ s'employait jadis absolument, dans un sens analogue à celui de _craindre_, _hésiter_.
L'auteur du _Chastelain de Coucy_ dit, au début de son poëme, que l'amour favorise les amants hardis, mais qu'à peine a-t-il aucune récompense pour les timides:
Mais pour les _faingnans_ desloiaus Dist on qu'a paine est nulz loiaus.
(_Coucy_, v. 21.)
Une chanson de Coucy lui-même, antérieure au poëme d'environ cinquante ans, commence par ce couplet:
Pour verdure ne pour pree, Ne pour fueille ne pour flour, Nulle chanson ne m'agree, Se ne muet de fine amour. Mais li _faingnant prieour_, Dont ja dame n'iert amee, Ne chantent fors en pascours: Dont se plaingnent sans doulours.
(_Coucy_, p. 13.)
«On a beau célébrer la verdure, les prés, les feuillages, les fleurs; nulle chanson ne m'agrée, si elle n'est inspirée par une vraie passion. Mais ces _lâches suppliants_, qui n'aiment de fait aucune femme, ne chantent que vers le temps de Pâques. Ils se plaignent sans douleurs.»
M. Crapelet a mal traduit: «Mais celui _qui feint d'attendrir_ une dame.» On ne feint pas d'attendrir: on attendrit ou l'on n'attendrit pas.
Observez que nul mot ne peut remplacer _faignant_. _Lâche_ est trop fort; _timide_, trop faible; et puis, la timidité s'allie avec le véritable amour; c'est _faignant_, ou, comme on dit en picard, _coeur failli_.