‹ Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciationChapitre 27 sur 46 · CHAPITRE V.

CHAPITRE V.

Observations détachées.--Ail, métail.--AOI.--Assavoir.--Aucun.--Avec. --Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler et grouiller.--_D_ ou _T_ euphonique; dans, dedans; d'aucuns; dorer; tante; chape-chute; lute.--Dame.

AIL, MÉTAIL, du latin _allium_ et _metallum_. Dans l'un comme dans l'autre, l'_i_ est de surérogation et ne sonnait pas; il a été introduit dans la seconde époque de la langue, pour ouvrir le son naturellement fermé de l'_a_; et, comme toutes les lettres d'un usage analogue à celui-ci, tantôt il est marqué, tantôt supprimé. Les plus anciens textes écrivent _al_, _metal_.

«E li reis Yram enveiad al rei Salomun un menestrel (_virum eruditum_) merveillus, ki bien sout uvrer de or e de argent e de altres _metals_.»

(_Rois_, p. 252.)

Dans un couplet monorime en _al_, dont les rimes sont _loial_, _val_, _cendal_, _mal_, _cheval_, _batistal_, le poëte raconte la chute de Manprine de Gerbal abattu par Gerins:

Ses fors escus ne li valut un _al_: Tote li fant la bocle de cristal.

(_La Desconfite de Roncevaux_, p. 56.)

«Son fort bouclier ne lui valut un _ail_.»

On prononçait, d'après la règle exposée page 54, _au_, _cristau_; c'est pourquoi _ail_ fait au pluriel _aulx_. Une inconséquence d'orthographe donne l'air d'une exception à cette forme, aussi régulière que possible. De tout temps on a dit _des aulx_, comme des _métaux_. Rutebeuf, parlant d'un vilain:

Tant ot mengie de buef aus _aus_ Et dou gras hume qui fu chaus Que la pance ne fu pas mole!

(_Dou Pet au vilain_, Barb., I, 110.)

Cet _i_ parasite a pris racine dans _ail_, et a été exclu de _métal_. La prononciation vicieuse, suite d'une orthographe mal comprise, n'a pu prévaloir dans _métail_, elle se maintient encore dans _ail_.

Il est curieux de voir combien l'opinion a varié sur une question si simple, étant ramenée à ses véritables termes.

_Ail_, dit Ménage, n'a point de pluriel; cependant M. de Balzac et quelques autres modernes ont dit _des aulx_.

L'auteur des _Réflexions sur l'usage présent de la langue_, qui, de son temps, faisait autorité, soutient qu'on doit dire _des ails_; l'Académie se déclare pour _aulx_.

Latouche, dans l'_Art de bien parler français_, rapporte diverses opinions, et conclut: Je crois qu'on ne dit ni _ails_ ni _aulx_ au pluriel. Mais il ne dit pas comment il faut dire: c'est son secret.

Sur _métail_ et _métal_, Ménage reconnaît qu'on dit l'un et l'autre, mais il préfère _métal_.

L'Académie, édition de 1798, ne donne que _métal_, en observant toutefois qu'on prononce plus ordinairement _métail_.

Latouche en tire cette conséquence, qu'il «faut nécessairement écrire _métail_.»

M. V. Hugo renchérit encore sur eux. Son imprimeur ayant mis, Une porte de _métal_, l'auteur du _Rhin_ fait tout exprès un long _erratum_ pour enjoindre de lire _porte de métail_; tant la différence lui paraît importante! «Quant au mot métail, il n'est pas moins précieux. Le métal est la substance métallique pure: l'argent est un métal. Le _métail_ est la substance métallique composée: le bronze est un métail.»

M. Hugo n'a trouvé que dans son imagination cette distinction subtile et chimérique: il se fait des idoles pour les adorer. L'Académie ne mérite pas le blâme qu'il lui adresse pour avoir écarté de sa nouvelle édition le précieux _métail_. M. V. Hugo est aujourd'hui membre de la commission du Dictionnaire; c'est un travail où il est dangereux de laisser trop de part à l'imaginative.

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BAIL, CORAIL, ÉMAIL, TRAVAIL, font _baux_, _coraux_, _émaux_, _travaux_, comme si l'on écrivait au singulier _bal_, _coral_, _émal_, _traval_; et dans le fait ou a écrit et prononcé de la sorte:

Et bien doi metre en guerredon Paine et _traval_ de si fait don.

«Peine et _travau_ de tel don, _di siffatto dono_.»

La confusion était perpétuelle entre _ail_ et _al_. Elle durait encore au XVIIe siècle; Ménage écrit _un quintail_: «_Quintail_ fait _quintaux_.»

(_Obs._, p. 350.)

--«Il faut prononcer _métal_, et non pas _métail_; _cristal_, et non pas _cristail_; _coral_, et non pas _corail_; _poitral_, et non pas _poitrail_.»

(_Ibid._, p. 351.)

Par où l'on voit clairement que la distinction entre _ail_ et _al_ n'était dans l'origine que pour les yeux; que ces finales sonnaient primitivement de même, c'est-à-dire, au singulier _al_, suivies d'une voyelle, _au_, suivies d'une consonne; le pluriel en _aux_, tout naturellement.

Nos yeux ont appris à notre langue cette irrégularité d'_ail_ produisant _aulx_.

Nos pères disaient _un au_, _un métau_; continuons à dire, suivant l'usage moderne, _un ail_ et _un métal_, et au pluriel _des aulx_ et _des métaux_.

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ASSAVOIR. C'est le même mot que _savoir_; comme l'on disait _assécher_ ou _sécher_; _savourer_ et _assavourer_; _penser_ et _appenser_; _pendre_ et _appendre_; _juger_ et _adjuger_, etc.

Dans la lettre du châtelain de Coucy à la dame de Fayel, pour lui demander un rendez-vous:

Dame, par vo courtois vouloir Me voellies laisser _assavoir_, Par le porteur de ceste lettre, Quant il vous plaira a jour mettre Que je puisse parler a vous.

(_Coucy_, v. 3071.)

Fayel, de son côté, était jaloux, soupçonneux,

Et desiroit moult _assavoir_ De sa dame le penser voir.

(_Ibid._, v. 4154.)

«Savoir la vraie pensée de sa femme.»

Et se je puis journee avoir, Je le vous feray _assavoir_.

(_Ibid._, v. 5522.)

L'Académie, non plus que Trévoux, ne donne le verbe _assavoir_. Ce mot manque aussi dans le _Complément_ de MM. Didot. Mais à l'article _savoir_, l'Académie dit:

«_Faire à savoir_, faire savoir. Il ne s'emploie guère que dans les publications, les proclamations, les affiches, etc. _On fait à savoir que tels et tels héritages sont à vendre._»

Je crois que l'Académie se trompe, et que c'est _assavoir_, et non pas à _savoir_. Que fait ici cet _à_?

De même cette locution, _je laisse à penser_, est également une forme introduite par une orthographe vicieuse; et il faudrait écrire, _je laisse appenser_, comme dans _guet appens_, autrefois mal écrit _guet-à-pens_, pour _guet appensé_, c'est-à-dire longuement médité, préparé:

Je laisse _appenser_ la vie Que firent nos deux amis.

(La Fontaine, _le Rat de ville_.)

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AOI. Tous les érudits qui se sont occupés de la _chanson de Roland_ (par malheur ils ne sont pas nombreux) ont été fort embarrassés de ces lettres AOI mises en marge du manuscrit, ordinairement à la fin, parfois au milieu du couplet monorime. Ils se sont perdus en conjectures pour en trouver l'origine et le sens.

Prononcez-les conformément à la règle selon laquelle _oi_ sonne _oué_, et vous reconnaîtrez tout de suite le mot anglais _away_, _en avant!_ tracé d'après les lois de l'orthographe française d'alors.

Notez que le manuscrit qui a servi à l'impression appartient à la bibliothèque Bodléienne, et, suivant une apparence équivalente, ou peu s'en faut, à une certitude, a été exécuté en Angleterre.

La _chanson de Roland_ était chantée, comme on sait, sur les champs de bataille, pour animer les soldats. C'est ainsi qu'elle le fut en 1066, à la bataille d'Hastings. Le passage du roman de _Rou_ est célèbre:

Taillefer, qui moult bien cantoit, Sur un roncin ki tost aloit, Devant aus s'en aloit cantant De Karlemaine et de Rolant, Et d'Olivier, et des vassaus Ki morurent a Roncevaus.

Le ménestrel chargé de cet emploi s'interrompait sans doute de temps en temps aux endroits les plus chauds, pour s'écrier: _En avant! en avant!_ _Away! away!_ Et l'écrivain qui a exécuté le manuscrit d'Oxford a eu soin de reproduire ce cri aux endroits consacrés, comme frère Menot et Janotus de Bragmardo cotaient, en marge de leurs sermons et harangues, les _hen! hen!_ ornement obligé de leur éloquence tousseuse.

Cette notation des AOI est donc d'un grand prix: elle confirme l'usage mentionné dans le roman de _Rou_; elle révèle aussi l'âge reculé de la copie d'Oxford, qui doit être de très-peu postérieure à la conquête, c'est-à-dire, de la fin du XIe siècle ou du commencement du XIIe. Je ne voudrais pas pousser trop loin ces conjectures; mais cependant il est certain que le texte de cette chanson, tel que l'a imprimé M. Francisque Michel, offre tous les caractères d'une rédaction qui n'est pas encore définitivement arrêtée. On y rencontre le même couplet refait trois, quatre et jusqu'à cinq fois de suite. L'auteur, évidemment, essayait des rimes différentes, pour choisir la plus favorable au développement de sa pensée et à l'addition de nouveaux détails. Par exemple, le couplet où Olivier monte sur un pin pour voir les Sarrasins venir, est refait deux fois: la première, il est établi sur la rime en _u_; la seconde, sur la rime en _é_. Le couplet qui vient ensuite, où Olivier demande à Roland de sonner de son cor, offre trois rédactions différentes. La première rime en _o_:

Cumpains Rollans, car sunez vostre corn...

Puis, l'auteur a cru mieux réussir avec la rime en _é_:

Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez...

Puis, n'étant pas encore satisfait sans doute, il essaye de la rime en _an_:

Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan.

(St. 81, 82, 83.)

Le même travail se reconnaît à chaque page. Quoi donc! le temps aurait-il épargné le manuscrit original, le _brouillon_ du poëte normand? Se serait-il amusé à nous en faire cadeau à notre insu? Le fait vaudrait la peine d'être vérifié. Il serait maintenant du plus haut intérêt de posséder un texte authentique de la rédaction définitive de ce curieux monument, le seul que je sache vraiment digne du titre d'épopée, si prodigué depuis quelques années.

Nous ne quitterons pas ce mot AOI sans faire observer qu'il existait dans la langue commune. On en retrouve des exemples: le comte de Forest, le perfide Lisiart, offre devant le roi de gager qu'il possédera la belle Euriaut, la bien-aimée de Gérard de Nevers:

_Avoi_, sire, che dist Gerars, Puisque mes sires Lisiars Velt gagier, por moi ne remaigne.

(_Roman de la Violette_, p. 18.)

«_Allons!_ sire, ce dit Gérard, puisque messire Lisiard veut gager, qu'à moi ne tienne.»

Dans la partie de dés entre S. Pierre et le Jongleur, où les âmes des damnés servent d'enjeu, le Jongleur amène douze points: _Allons, allons_, dit S. Pierre, si Jésus n'a pitié de moi, ce dernier coup m'a perdu!

_Avoi_, dist S. Pierres, _avoi_! Se Jhesus n'a pitie de moi, Cis daarains cop m'a honi.

(Barbazan, II, p. 199.)

L'étymologie de cette exclamation paraît claire: _avoi_ est pour _à voie_, _en route!_ _avançons!_ En anglais, _way_, _chemin_, est notre mot _voie_; l'_a_ initial qui s'y joint dans _away_, n'a de sens qu'en français. Il faut donc ranger _away_ parmi les mots qui ont passé la Manche avec Guillaume le Conquérant.

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AUCUN, ALQUES. La _Grammaire des grammaires_ parle du sens négatif de _aucun_, et dit qu'_aucun_ signifie _pas un_; l'Académie et tous les dictionnaires s'y accordent; M. Ampère, lui-même, dit que «_personne_ et _aucun_, pris dans leur sens négatif actuel...» (_Formation de la langue française_, p. 275).

Comment _aucun_ pourrait-il être négatif, étant une contraction d'_aliquis_, qui signifie _quelqu'un_? car c'est d'_aliquis_ qu'il faut le tirer, et non de l'italien _alcuno_. La première forme a été _alques_ et _alquans_, qui se prononçaient _auques_, _auquans_,--_aucuns_.

L'armée de Charlemagne passe l'Èbre à la nage. Aucuns soldats, équipés de cuirasse et autres objets pesants, furent tirés au fond:

Li adubez en sunt li plus pesant; Envers les funz s'en turnerent _alquanz_.

(_Roland_, st. 176.)

«E vindrent a la rivière de Bosor, e li _alquant_ ki furent las i remestrent.» (_Rois_, I, p. 115.)--«Et lassi _quidam_ substiterunt,» dit le texte.

Dans la _chanson de Roland_, _alques_ rime avec _chevauchent_:

Felun paien par grant irur chevalchent. Dist Oliver: Rollant, veez en _alques_.

(St. 85.)

«Les païens félons chevauchent avec grande colère. Olivier dit: Roland, voyez en _aucuns_.» Prononcez le _ch_ dur, _kevaukent_ (_voy._ p. 53), et vous avez une excellente rime à _auques_.

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_Alques_ ou _auques_ faisait aussi l'office d'adverbe, pour rendre _aliquando_ ou _aliquantum_; aucunement, un peu:

«_Alches_ de aïe lur frai.» (_Rois_, III, p. 296.) Je leur ferai un peu d'aide.

Les conseillers de Jéroboam, voulant lui persuader de céder quelque chose aux représentations des chefs du peuple, lui disent:

«Sire, s'il te plaist oir lur requeste, e _alches_ a lur volented obeir, a tus jurs les purras a tun service tenir.»

(_Rois_, p. 282.)

Les ambassadeurs du roi païen Marsile viennent trouver Charlemagne, et il ne peut se garder qu'ils ne le trompent _un peu_, _aucunement_:

Vinrent a Charles ki France ad en baillie, Ne s' poet garder que _alques_ ne l'engignent.

(_Roland_, st. 7.)

Aussi Roland dit à son oncle, parlant des conseillers de l'empereur, et de leurs avis touchant cette ambassade:

Loerent vous _alques_ de legerie.

(_Ibid._, st. 14.)

«Ils vous ont conseillé _un peu_ de léger.»

Dans _Partonopeus_, on lit cette maxime sur les chevaliers bretons:

Loial cevalier sont Breton Et buen; mais _auques_ sont bricon.

(_Partonop._, v. 7263.)

«Les Bretons sont bons et loyaux chevaliers, mais _un peu_ mauvais sujets.» On pourrait entendre aussi: Quelques-uns, aucuns, sont mauvais sujets.

--«Ceux qui connaissent la femme, dit l'auteur de _Partonopeus_, prétendent que quand _parfois_ son caprice la pousse, elle donne son amour aux pires, et ne tient nul compte des meilleurs:»

Et dient que feme a costume, Quant ses talens _auques_ l'alume, Qu'al pior done ses amors, Et ne tient nul plait des mellors.

(_Partonop._, v. 4834.)

Observez, en passant, que cet adverbe prend l'_s_ finale, comme faisait _onqueS_, _oreS_, _mesmeS_, _avecqueS_, etc.; enfin, tous les adverbes terminés en _e_ muet.

Quant à cette forme _d'aucuns_, employée au nominatif et autorisée par l'Académie, _d'aucuns ont dit_, voyez-en l'explication page 340.

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AVEC. Dans _le livre des Rois_, dans Job, dans S. Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans Wace, en un mot, dans les monuments les plus anciens de la langue, on trouve _o_ en la signification de _avec_.

_Od_ est le même mot pourvu du _d_ euphonique.

«Sire, tu serais seint _od_ le seint (sanctus cum sancto), e _od_ le fort parfit.»

(_Rois_, p. 208.)

Cet _o_ est l'abréviation de _ove_, ou _ovec_, avec le _c_ euphonique.

«Quomodo fuit Dominus cum domino meo?»--«Tut issi cume Deu ad esté _ove tei_ mun seignur.» (_Rois_, p. 224.)--«E jo serai parfit (perfectus) _ovec_ li.»

(_Rois_, p. 208.)

L'_e_ était muet, car on a écrit _avoec_, qui sonnait _aveu_; les Picards disent encore _aveu_, _aveu ti_ (_avec toi_). Plus tard, l'_o_ initial s'est changé en _a_, comme cela n'est pas rare, et _ovec_ est devenu _avec_, qui, après s'être allongé au XVe siècle en _avecques_, vers le milieu du XVIe s'est vu réduit successivement en _avecque_ sans _s_, par conséquent sujet à l'élision; puis _avecq'_, et enfin _avec_, au XVIIIe comme au XIIe: ç'a été une espèce de flux et de reflux.

Mais cet _ove_ qui a servi de point de départ, d'où venait-il?

Remarquez d'abord que le _v_ doit être mis sur la responsabilité des éditeurs, qui se sont permis de distinguer l'_u_ voyelle de l'_u_ consonne, ce que ne fait jamais aucun manuscrit. Je crois bien qu'en effet on prononçait _ove_, mais on écrivait _oue_.

Ne serait-ce pas purement et simplement une traduction de _ubi_[86]?

[86] Je me félicite de m'être rencontré sur cette étymologie avec M. Ampère. (_Format. de la langue française_, p. 292.) Quand je m'en suis aperçu, je n'ai pas cru devoir supprimer mon explication; mais je restitue la priorité à M. Ampère, en lui demandant la permission de m'appuyer de son autorité. M. Nodier tire _avec_ de _abusque cum_.

Le sens d'_avec_ se ramène très-bien au sens de _ubi_: Je suis _avec_ toi,--_ubi_ tu.

«Sire, tu seras seint _od_ le seint; sanctus eris _ubi_ erit sanctus.»

Jo, si li fals, _od_ lui m'en cumbatrai.

(_Roland_, st. 280.)

«Je combattrai _avec_ lui,»--pugnabo _ubi_ ille.

_Avec_ viendrait donc primitivement de _ubi_,--_ou_, _ov_, _ove_, _ovec_, _avec_, _avecques_, _avecque_, _avecq'_, _avec_. Voilà par quelles formes ce mot aurait passé successivement.

Au reste, je ne connais aucune étymologie d'_avec_. _Si quid habes melius_...

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AYE est de deux syllabes; _aïe_, c'est-à-dire _aide_. D'_adjutorium_, les Italiens ont fait _aiuta_; d'_aiuta_, les Français, en syncopant encore, ont fait _aye_.

L'intermédiaire de l'italien est prouvé par la forme _aiue_, qui n'est pas rare, même au XIIIe siècle:

_Aiue Dieu_, dit-il, à vous je me commant.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 446.)

«Aide de Dieu, dit-il, je me recommande à vous.»

Hébers, dans le _Dolopathos_, dit que le jeune prince Lucinien s'étant enfermé pour lire un livre de son précepteur Virgile, tout à coup poussa un grand cri, et tomba évanoui sur le pavé. Sa voix frappe d'épouvante tous ceux qui l'ont entendue: il avait bien besoin de secours:

Un cri geta si hautement, Si orrible et si dolerex, Que tuit cil en furent poerex, Qui la vois en ot antendue. Mult avoit mestier d'_aiue_.

(_Dolopathos_, p. 102.)

Le châtelain de Coucy, épris de la dame de Fayel, rêvait la nuit à sa passion. Le désespoir lui parle à une oreille; mais à l'autre, le courage et l'honneur le rassurent, et l'exhortent à persister:

Li redient tost: Sire, amés. Certes, nous ne vous faudrons mie: Tous jours serons en vostre _aïe_.

(_Coucy_, v. 766.)

«Tous les jours nous viendrons à votre aide.»

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AÏER, _aider_:

... Quant ele vit Arabis si cunfundre, A halte voix s'escrie: _Aïez_ nus, Mahum.

(_Roland_, st. 266.)

«Quand elle (la reine Bramidone) voit les troupes arabes s'enfuir pêle-mêle, elle s'écrie tout haut: Aidez-nous, Mahom.»

On commença de très-bonne heure à employer _aye!_ comme exclamation; mais il était toujours de deux syllabes:

_Ay!_ dit il, mechant; le diable m'enchanta.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 557.)

Quant Karles s'esveillia, se taint comme charbon: _Ay!_ dit il, maugis, tu me tiens pour bricon. A tant esvous venus le conte Guesnelon: _Ay!_ franc roi, dist il, regardez ma Fachon!

(_Ibid._, v. 625.)

Par conséquent l'exclamation _aye! aye!_ signifie _secours! secours!_

Elle n'est plus aujourd'hui que d'une syllabe, qui représente seule les cinq syllabes d'_adjutorium_.

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BARGUIGNER; c'est, proprement, _marchander_. La racine est _bargain_, _marché_, que les Anglais ont pris de nous, et qu'ils conservent encore, quand nous ne l'avons plus.

Le sire de Coucy inventait chaque jour de nouvelles ruses et de nouveaux déguisements pour mettre en défaut la jalousie de Fayel, et se glisser auprès de la châtelaine. Une fois, il se présente sous les pauvres habits d'un mercier, son panier au cou, selon l'usage du temps. Il déballe sa marchandise dans une chambre basse, et tous les gens de la maison y accourent:

Iluec trouverent le mercier, Et lor dame qui remuoit Les joiaus et les _bargignoit_; Aucun aussy de la mesnie Ont mainte chose _bargignie_, Et li aucun ont acheté.

(_Roman de Coucy_, v. 6723.)

Et quant riens plus ne _bargigna_, Sa marchandise apareilla, Et prit son fardel a trousser.

(_Ibid._)

Alors la châtelaine, feignant d'être émue de pitié, car la nuit était venue, selon le calcul des amants, et il faisait un temps affreux; la dame de Fayel ordonne à un valet de faire rester à coucher le pauvre marchand:

La dame dit a son valet: Faites demourer sans lonc plait Ce povre homme, marchand estragne. Cilz respont, sans _faire bargagne_: Gentilz dame, Diex le vous mire.

(_Coucy_, v. 6746.)

«Faites demeurer sans difficulté ce pauvre homme, marchand étranger; et Coucy, _sans barguigner_, répond: Madame, Dieu vous en tienne compte.»

On voit que, dès lors, on employait cette expression dans le sens figuré. Ces passages sont curieux, en ce qu'ils nous présentent le substantif et le verbe qui s'en est formé, _bargagne_ (angl., _bargain_) et _barguigner_.

«Estagiers de Paris pueent _barguignier_ et achater bled ou marchie de Paris...»

(_Le livre des Mestiers_, p. 17.)

--«Les gens domiciliés à Paris peuvent marchander et acheter du blé au marché de Paris, etc.»

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COMBIEN ne vient pas de _quantum_, mais de deux racines françaises, _comme_, _bien_. L'on disait _com_ ou _comme_, soit en prose, soit en vers, et l'on écrivait l'une et l'autre forme, selon le besoin de l'euphonie et de la mesure.

Cela se comprendra mieux par des exemples. Je les prends dans la traduction inédite des _Lettres d'Abeilard_, par Jean de Meun.

Abeilard fait à un ami l'histoire de sa vie. Il raconte comment, élève de Guillaume de Champeaux, il était devenu le suppléant, puis le rival, et enfin le vainqueur de son maître:

«Lors, après un pou de jours trespassez, endementiers que je tenoie illec[87] l'estude de logique, de _com grant_ envie commenca mon maistre a defaillir, et de _com grant_ doulour a esboulir, n'est pas chose legiere a dire.»

[87] A Paris, où il était venu occuper la chaire de Guillaume de Champeaux.

Il faut prononcer _congrant_ d'un seul mot. _Quanta invidia et quanto dolore._

Quelques lignes plus bas:

«Et de tant _comme_ l'envie de mon maistre me poursuivoit plus apertement, de tant me donnoit elle plus d'autorite, si _comme_ dit le poete que envies assaut les souverains, et li vens soufflent les choses trop haultes.»

Dans le premier exemple, _com_ s'unit à l'adjectif _grand_, comme il s'unit à _bien_ dans _combien_; dans le second exemple, il ne pourrait s'unir au substantif _envie_, ni au verbe _dit_; aussi le mot reste entier, _comme_.

On remarquera dans ce passage l'_s_ euphonique à la fin d'_envie_.

Et cette double forme de l'article, l'une pour le nominatif, l'autre pour l'accusatif: «_Li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes.»

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COTTE VERTE. Le dernier éditeur des _Contes de la reine de Navarre_ (j'entends le dernier en date, comme dit Courier) a commis une singulière méprise sur un passage de la quarante-quatrième nouvelle. Voici son texte:

«Les amants entrerent en un préau couvert de cerisiers, et bien clos de haies de rosiers et de groseilliers fort hauts, là où ils firent semblant d'aller abattre des amandes à un coin du préau; mais ce fut pour abattre prunes. Aussi Jacques, au lieu de _baisser_ la cotte verte à s'amie, lui _baissa_ la cotte rouge; en sorte que la couleur lui en vint au visage, pour s'estre trouvée surprise plus tost qu'elle ne pensoit.»

Il est évident qu'au lieu de _baisser_ et _baissa_, il fallait imprimer _bailler_ et _bailla_. _Bailler la cotte verte_ à une fille, c'est la faire tomber sur l'herbe de manière à lui verdir la cotte. Les deux jeunes sylvains qui rencontrèrent Psyché se contentèrent «de voir, de courir, et rien davantage: hormis qu'ils dansèrent quelques chansons avec la suivante, lui dérobèrent quelques baisers, lui donnèrent quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-être _la cotte verte_, le tout avec la plus grande honnêteté du monde.»

(_Amours de Psyché_, liv. II.)

L'éditeur des contes de la reine de Navarre ne peut malheureusement pas rejeter la faute sur les typographes, car il a mis à cet endroit une note exprès, où il explique que _baisser la cotte verte_ signifie, par métaphore, _abaisser les branches de l'amandier_. Cependant il connaissait le sens de _bailler la cotte verte_, car il ajoute: «Cette expression figurée aurait un tout autre sens avec le verbe _donner_ à la place de _baisser_, comme on l'a mis dans l'édition _en beau langage_ de 1690; car donner la cotte verte à une fille, c'est la jeter sur l'herbe; et donner une cotte rouge, c'est lui ôter sa virginité.»

Cette explication est juste, hormis en un point: c'est qu'elle suppose que donner la cotte rouge soit une expression proverbiale comme l'autre; tandis que c'est une allusion créée ici par la conteuse.

Je n'ai pas sous les yeux l'édition de Gruget, que celle-ci prétend reproduire; mais, supposé qu'elle porte effectivement _baisser_ pour _bailler_, c'est une fidélité trop scrupuleuse que de n'avoir pas corrigé cette faute, ou une distraction poussée bien loin que de ne l'avoir pas reconnue, surtout avec le secours du texte rajeuni.

Espérons que le prochain éditeur, s'appuyant sur la note de son devancier, sera moins timide, et, voyant qu'il s'agit d'amandes à cueillir, mettra _baisser la coque verte_, au lieu de _la cotte_. Cela s'appelle restaurer ingénieusement un passage, et c'est ainsi que petit à petit les bons auteurs vont s'améliorant entre les mains des bons éditeurs.

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CROULER, GROUILLER. _Crouler_, qu'on écrivait jadis et mieux _crouller_, par deux _ll_, vient de l'italien _crollare_, et non du grec [Grec: krouô], comme le prétend Nicot. Je ne pense pas que la vieille langue eût un seul mot dérivé du grec immédiatement. Il ne faut pas prendre la ressemblance pour la preuve d'une parenté.

_Crouler_, verbe actif, signifie _hocher_, _secouer_, _faire trembler_, et s'employait aussi dans le sens neutre, comme _trembler_.

«E nostre sire ferrad Israel, e _croller_ le frad si cume fait li rosels en cele riviere.» (_Rois_, III, p. 293.)--«Et Notre-Seigneur frappera (_férira_) Israël, et le fera trembler comme le roseau dans l'eau.» Le texte latin dit: Sicut _moveri_ solet arundo in aqua.

Crouler un poirier, un prunier, c'est le secouer pour en faire tomber les fruits. Le dictionnaire de Trévoux indique cette acception, qui est la primitive. L'Académie française n'en fait pas mention, et se borne au sens neutre:--«CROULER, tomber en s'affaissant;»--qui n'est qu'un sens dérivé et une application particulière, parce que, quand la terre _croule_ (tremble), les maisons _croulent_ (s'affaissent). Et ainsi le sens dérivé a étouffé le primitif.

Mais les deux _ll_ de _crouller_ étaient mouillées, et la prononciation a donné naissance à un verbe aujourd'hui très-distinct de _crouler_, le verbe _grouiller_. Le _c_ dur de _crouler_ s'étant adouci en _g_, comme dans le mot _gras_, qui vient de _crassus_, et qu'on écrivait _cras_; comme dans _second_, qu'on écrit par un _c_ à cause de _secundus_, et qu'on prononce _segond_ par un _g_.

_Grouiller_ et _crouller_ sont absolument la même chose.

Le cheval de Vivien, près de succomber de fatigue, reprend courage et vigueur à la voix de son maître:

Baucent l'oi, si a froncie le nez; Ainsi l'entend com s'il fust hom senez: _La teste croule_, si a des piez houez...

(_La Bataille d'Arlescamps._)

«Baucent l'entend, il le comprend comme s'il était une créature humaine; il secoue la tête et fouille du pied le sol.»

MADAME JOURDAIN.

«Tredame! monsieur, madame Jourdain est-elle décrépite? et la tête lui _grouille_-t-elle déjà?»

(_Le Bourg. gent._, act. III, sc. 5.)

Lui tremble-t-elle, lui _croulle-t-elle_ déjà?

C'est l'expression italienne, _crollare il capo_.

§ II.

Vestiges du _D_ ou du _T_ euphonique dans la langue moderne.

DANS, DEDANS. La première forme était _en_, traduit du latin _in_.

La consonne nasale qui termine _en_ étant désagréable en présente d'une voyelle, on ajoutait, pour faciliter la liaison, une _S_ ou un _T_ euphonique.

Les Latins avaient composé _de-in_ pour signifier _ensuite_; et le sens s'y rapporte très-bien, puisque ce qui sort de dedans est à la suite. Les Français, par une traduction rigoureuse, firent de _de-in_, _de ens_; mais ils se virent obligés d'intercaler un _d_ euphonique, pour prévenir l'hiatus pénible de la voyelle sur elle-même: _De Dens_; ce fut la première orthographe du mot, puis, par abréviation, _dans_. Il n'est donc pas étrange que, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, _dedans_ ait été préposition, à aussi bon droit que _en_, _dans_. Corneille, Molière et la Fontaine, pour ne citer qu'eux, l'ont ainsi employé.

Ce sont les grammairiens et les puristes peu éclairés du XVIIIe siècle qui, en contrôlant les titres et emplois de chaque mot, se sont avisés de séparer les attributions de _dans_ et _dedans_. Ils ont déclaré qu'à l'avenir _dans_ serait la préposition, et _dedans_ l'adverbe. Cela choquait, à la vérité, l'étymologie et l'usage immémorial; de plus, on introduisait par cet arrêt quantité de solécismes dans nos grands écrivains; mais les dictateurs de la langue ne furent pas arrêtés par ces considérations, dont il est probable qu'une partie au moins leur échappait.

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D'AUCUNS. _Il y en a d'aucuns_... Archaïsme qu'on employait encore au XVIIe siècle. Molière, dans le _Malade imaginaire_:--«_Il y en a d'aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.»

(Act. II, sc. 7.)

Cette façon de parler est un débris de l'ancien langage; mais l'écriture, en notant mal l'expression, l'a rendue inexplicable. Il faut restituer au verbe _avoir_ le _d_ euphonique attaché contre toute raison à _aucun_, et mettre: il y en _ad_ aucunes...

Ensuite de cette méprise, l'usage s'est établi de commencer une phrase par ce _d'aucuns_: _D'aucuns_ ont dit, ont pensé... ou bien, _il en est d'aucuns_... C'est commettre une faute pareille à celle de dire: Mes souliers sont _pétroits_, un peu _pétroits_, sous prétexte qu'on prononce bien _trop étroits_.

L'Académie ne rend point raison de cette tournure, qu'elle autorise: «_Aucuns_ ou _d'aucuns_ croiront que j'en suis amoureux.»

· · ·

DORER. Du substantif _argent_ on a fait _argenter_; pourquoi, du substantif _or_, faisons-nous _dorer_? On devrait dire _orer_, et c'est aussi comme on disait primitivement. Charlemagne avait fait _orer_ et ciseler (manoeuvrer) la poignée de son épée, qui, pour cette raison, et en considération de son excellente trempe, fut appelée _Joyeuse_:

En l'_oret_ punt l'a faite manuvrer. Pur cest honur et pur ceste bontet, Li nums Joiuse à l'espee fu dunet.

(_Roland_, st. 179.)

La Durandal de Roland avait aussi la poignée dorée, et, de plus, garnie de reliques:

En l'_oret_ punt asez i ad reliques: La dent seint Pere et del sanc seint Basilie, Et des chevels mun signor seint Denise, Del vestement i ad seinte Marie.

(_Ibid._, st. 170.)

D'où est donc venu le _d_ de _dorer_? Je ne puis l'expliquer que comme une consonne euphonique qu'on aura plus tard oublié de reprendre. Les paysans, et le Dubois du _Misanthrope_ lui-même, disent _dud or_:

Il porte une jaquette à grands basques plissées, Avec _du d'or_ dessus...

On disait de même _espeed orée_, qui est devenu _espée dorée_, régulièrement, tandis que _du d'or_ est resté un solécisme. Pour les mots comme pour les gens, il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.

· · ·

TANTE est formé d'_amita_, resserré en deux syllabes. La forme primitive fut _ante_, d'où les Anglais, qui nous ont pris les trois quarts de leur langue, gardent encore _aunt_.

La belle Euriaut portait dans sa parure une boucle en diamants qu'une sienne tante Margerie, en son vivant reine de Hongrie, lui avait envoyée:

Une soie _ante_ Margerie, Qui roine fu de Hongrie, L'avoit envoiee.

(_R. de la Violette_, p. 43.)

L'_ante_ Herbert, seror Hugun, Aveit eissi cum nos lison.

(Benoit de Sainte-More, III, p. 137, v. 36715.)

«La tante Herbert, soeur d'Hugon.»

Or, sire, la bonne Laurence, Vostre belle _ante_, mourust elle.

(_Farce de Pathelin._)

«La bonne Laurence, votre belle tante.»

Le _t_ initial est une ancienne consonne euphonique. Pour éviter _la ante_ ou _ma ante_, qui eût fait un hiatus, on prononçait, quand on ne voulait pas élider, ma_t_ ante; et l'on a écrit ensuite, perdant de vue l'étymologie, _ma Tante_.

Bon nombre de mots se trouvent ainsi transformés, ou plutôt créés, par une erreur d'orthographe. Nous avons, par exemple, _mie_, qui n'a jamais existé. On disait, avec élision, _m' amie_, et non pas ridiculement _mon amie_, comme nous faisons, joignant à un substantif féminin un pronom masculin. Des ignorants (c'est toujours la majorité) s'avisèrent d'écrire _ma mie_; il n'en fallut pas davantage: le barbarisme fut adopté. L'Académie l'enregistra sans conteste, et l'édition de 1835 consacre le mot _mie_ par cet exemple: _Ma mie_, _sa douce mie_. L'Académie ne devrait pas peut-être puiser ses autorités dans les chansons de l'abbé de l'Attaignant.

Jean-Jacques, se conformant à l'usage reçu, a écrit: _cette vieille mie_. Il fallait signaler son erreur, et non pas l'ériger en loi. Voilà comme les langues se déforment.

Pourquoi n'a-t-on pas aussi créé _mour_, puisqu'on dit _m' amour_, et qu'on peut écrire _ma mour_ comme _ma mie_? C'est une inconséquence.

· · ·

CHAPE-CHUTE est chape tombée. Chercher, trouver chape-chute, c'est chercher, trouver quelque bonne aubaine fortuite, comme de celui qui trouverait une chape tombée sur la grande route. L'expression, comme on voit, remonte au temps où la chape était le vêtement commun de tout le monde:

Un villageois avait à l'écart son logis; Messer loup attendait _chape-chute_ à la porte.

(La Fontaine, liv. IV, fab. 16.)

Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une mésaventure: Vous trouverez quelque _chape-chute_ à quoi vous ne vous attendez point. Madame de Sévigné prédit que son fils «_trouvera quelque chape-chute, et à force de s'exposer aura son fait_.»--Madame de Sévigné pensait alors à l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au lieu de la bonne, de la _chape-chute_ qu'il espérait; elle a confondu et mal appliqué l'expression, faute de la bien comprendre.

Cependant, cette fausse acception a été adoptée par l'Académie: «Chercher _chape-chute_, _trouver chape-chute_, signifient aussi chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse.» On peut trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche guère. L'Académie s'est ici fourvoyée sur les pas de la seule madame de Sévigné, dont elle aurait dû rectifier l'erreur.

Cette expression, _chape-chute_, rend témoignage de la bonne coutume où l'on était, en parlant, de terminer le participe passé par un _T_ euphonique. On disait: _chut_, _crut_, _lut_; et au féminin, _chute_, _crute_, _lute_ (_voy._ p. 113 et 114):

«Quiconques a achaté le mestier de regraterie de pain a Paris, il puet vendre poisson de mer, char cuite, sel a mine et a boisseau, et poire, et toute autre maniere de fruit _cruT_ en regne de France, aus, oignons, etc.»

(_Livre des Mestiers_, p. 32.)

«De fruit qui a _crû_ au royaume de France.»

Le châtelain de Fayel vient de révéler à sa femme la nature de l'horrible mets qu'on lui a servi, à elle seule. En femme sensée, dit le poëte, elle refuse d'abord d'ajouter foi à son mari: le sire de Coucy est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans la contrée. Alors, pour la convaincre et sans daigner lui répondre directement, le cruel époux demande à un valet le petit coffre pris à Gobert, le messager du pauvre défunt, où sont contenues les tresses de cheveux de la châtelaine, et cette lettre pathétique, dernier adieu de Coucy, daté de son lit de mort. Toute cette scène est très-belle:

Li sires[88] a son valet a dit: Baille moi ce coffre petit. Maintenant li ferai savoir Se je li dis menchonge ou voir. Li vallés le coffre d'argent Li baillerent; et il le prent, Et l'a devant la dame ouvert; Les traices li monstre en apert, Et pois la lettre desploia, De chief en chief _lute_ li a; Puis li a le seel monstré, Et après li a demandé: Connoissies vous ces armes cy? C'est dou chastelain de Coucy.

(_Rom. de Coucy_, v. 8061.)

[88] Sans tenir compte de l'_s_ caractéristique du nominatif. C'est pourquoi elle a fini par disparaître de l'écriture.

Sauf trois ou quatre expressions vieillies, _voir_ pour _vrai_; _en apert_, _à découvert_; _de chief en chief_, c'est-à-dire, _de point en point_, _d'un bout à l'autre_; _seel_, _cachet_; ces vers, écrits au XIIIe siècle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vérité met à la bouche un langage toujours intelligible et touchant: c'est l'éloquence. Le _roman dou chastelain de Coucy_ est une des oeuvres les plus remarquables de la littérature du moyen âge. Il est fâcheux que l'auteur ait cru devoir cacher son nom dans une énigme qui jusqu'ici n'a point trouvé d'OEdipe[89].

[89] Voyez les derniers vers du poëme.

Cette observation se rattache à la règle du _t_ euphonique, dont elle confirme l'usage. J'ajouterai un troisième exemple.

Turold, en décrivant l'affreuse tempête qui présage la mort de Roland, à Roncevaux, dit que les foudres tombent _menu et souvent_. Cette expression ne pourrait, à cause de l'hiatus, entrer dans un vers moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux poëte:

Chiedent li fuldres e menu_T_ et souvent.

Et en effet, ce _t_ euphonique est celui de _minutus_, comme tout à l'heure c'était celui de _lectus_[90].

[90] Il faut tirer le _t_ de _chute_, du barbarisme _cadutus_, qui serait le participe régulier de _cado_, et qui, apparemment, se disait dans le peuple, puisqu'il est resté en italien: _caduto_. Au reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux représentées en français et en italien par _cas_ et _chute_, _caso_ et _caduta_.

Remarquez le _d_ intercalé dans _chiedent_. _Ché-oir_ faisait régulièrement _ché-ent_; mais pour éviter, même à l'intérieur d'un mot, le concours de ces deux _e_, on glisse entre deux un _d_: _chédent li fuldres_. C'est le _d_ du radical: _Cadunt fulmina_.

J'ai tenté de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot à un autre; mais il y aurait à faire de grandes recherches sur l'introduction de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des plus abondantes sources d'étymologies. Il faudrait prendre l'euphonie pour guide principal, et apporter dans cette étude une circonspection, une délicatesse extrêmes. Ainsi l'hiatus qui blessait dans _chéent_, ne blessait pas dans _chéoir_, _caoir_; pourquoi? C'est que l'hiatus peut être doux entre deux voyelles différentes, et qu'il est toujours pénible quand la voyelle rebondit sur elle-même.

DAME!

L'Académie dit que cette exclamation est populaire; mais elle n'en explique pas le sens, et donne à penser que ce sens est le même que dans le substantif féminin _une dame_. Il n'en est rien,

_Dame_ est la traduction primitive de _Dominus_. _Dame Dieu_, c'est _Dominus Deus_. La première orthographe est même _Damne_. C'est ainsi que ce mot se présente dans la _chanson de Roland_:

Respont Rollans: Ne placet _Damne Deu_ Que mi parent pur mei seient blasmet.

(_Roland_, st. 62.)

«Ne plaise au _Seigneur Dieu_,» etc.

Il est _sire et dame_ du nostre.

(_Barb._, III, 44.)

Charlemagne, combattant les Sarrasins et voyant baisser le soleil, met pied à terre dans un pré, s'agenouille, et demande à Dieu de renouveler en sa faveur le miracle de Josué, pour avoir le temps de compléter sa victoire:

Quant veit li reis le vespres decliner, Sur l'erbe verte descend il en un pred, Culchet sei a terre, si priet _Damne Deu_ Que li soleil pur lui face arrester.

(_Ibid._, st. 175.)

Ce mot est écrit dans d'autres passages, conformément à la prononciation primitive, _dane_ et _danne_.

_Vidame_ est _vice dominus_, comme _viroy_ ou _visroy_, selon l'orthographe du XVIe siècle, est le _vice-roi_.

Ainsi, quand on dit par exclamation, _dame!_ cela revient à _Seigneur!_--_Ah, dame! Ah, Seigneur!_

On a écrit aussi _damp_, en terminant par une consonne euphonique. Tout le monde connaît _damp abbé_, du _Petit Jehan de Saintré_.

Enfin, la langue avançant et se modifiant, _dame_ a été réservé pour la traduction de _domina_; et pour traduire _dominus_, on s'est servi de _dom_. Les bénédictins et les chartreux prenaient le _dom_: _dom_ Rivet, _dom_ Brial, _dom_ Bouquet.

Le _don_ des Espagnols représente également _dominus_. Il a cela de particulier qu'il ne se met que devant le nom de baptême: Don Juan, don Pèdre, don Miguel. Ce serait une faute grossière de le mettre devant un nom de famille, et de dire, par exemple, _don Cervantes_. Il faut dire: Don Miguel de Cervantes.

Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare, Et don Alvar de Lune, ont un mérite rare.

(Corneille, _Don Sanche_, act. I, sc. 2.)

«Je ne me soucie ni de don Thomas, ni de don Martin.»

(Molière, _les Fourberies de Scapin_.)

Les formes de _dom_ et _damp_ se conservent dans plusieurs noms géographiques: _Domèvre_, _Dommartin_, _Dammartin_, _Dampierre_. C'est-à-dire: _dom Èvre_, _dom Martin_, etc.

_Dame_, dans le sens masculin, n'a plus qu'un asile; mais il paraît désormais impossible de l'en chasser.