IL, LI.
Du pronom latin _ille_, nos pères se firent, en le partageant, un pronom, _il_, et un article, _le_, ou plutôt _li_, par la règle qui changeait l'_e_ du latin en _i_ français.
_Li_, dans le principe, dut servir pour tous les cas et tous les genres, au singulier; on fit pour le pluriel _les_, dans les mêmes conditions. _Les_ est la dernière syllabe d'_illas_. L'_a_ final se changeait régulièrement en _e_.
On a prétendu établir aussi des déclinaisons mobiles de l'article: Fallot en assigne jusqu'à vingt-cinq formes. Il n'y avait pas plus de ces déclinaisons pour l'article que pour les substantifs.
LI au masculin est assez connu:
Quant _li_ vilain les vit venir, _Li_ sanc _li_ commence a fremir.
(_Le Vilain Mire._)
LI au féminin.
Je vaincrai dans le tournoi, dit Partonopeus; car il est impossible que j'y sois fatigué: rien que de penser _à elle_ (_d'elle_) rafraîchira toujours mes forces:
Certes, je vaincrai le tornoi, Car il ne porroit estre pas Que gi fusse vencus ne las, Por poi ge pensasse _de li_ Ne m'eust sempres rafresci.
(_Partonop._, v. 7540.)
Dormoit Urrake empres disner, Et Persewis ensemble od _li_.
(_Ibid._, v. 7606.)
«Urraque dormait toujours après dîner, et Persewis avec elle.»
Une dame, éprise du sire de Coucy, révèle à Fayel toute l'intrigue de sa femme. Fayel refuse d'abord d'en rien croire:
Je ne porroie croire Que ceste parole fust voire, Ne que ma femme me fesist, Car je croy qu'onques Dieu ne fist Ne meillour _de li_, ne plus sage; N'onques ne pensa tel folage Que vous cy _de li_ me contés.
(_Coucy_, v. 4200.)
Les composés étaient aussi féminins, comme _celui_.
Fayel ayant de ses yeux vu l'infidélité de sa femme, finit par en être convaincu. Coucy, pour venger sa maîtresse, attire dans un rendez-vous la perfide dénonciatrice de ses amours; et quand celle-ci, aveuglée de passion, se rend à discrétion, Coucy la rebute avec mépris, et lui fait cette harangue un peu rude:
Dame, or esgardez: Il ne demeure pas en vous Que vostre mari ne soit cous. Vous _li_ estes de pute foi; Et pour itant je vous chastoy Que jamais ne voeillies mesdire De _celui_ ou mains a a dire Qu'il n'at en vous, folle musarde!
(_Coucy_, v. 5780.)
«Regardez, madame: il ne tient pas à vous que votre mari ne soit cocu. Vous lui êtes de laide foi; que ceci vous apprenne à ne jamais médire de _celle_ en qui il y a moins à dire qu'en vous, folle, musarde!»
Au quatrième vers, _li_ est pour _à lui_, masculin; et au septième, _celui_ désigne la dame de Fayel.
LES est demeuré commun pour les deux genres; ainsi nous sommes sur ce point dispensés de toute démonstration. Mais de ce fait il y a une induction à tirer: pourquoi aurait-on établi _les_ invariable, et _li_ variable? Quelle nécessité d'avoir des terminaisons mobiles au singulier, quand on s'en passait au pluriel?
Cependant, on rencontre pour le singulier les formes _la_, _lo_, _le_. D'où viennent-elles, sinon de l'imitation du latin?
Je l'accorde, mais en quel sens? Qu'il y avait un système constitué pour la déclinaison de l'article avec les terminaisons du latin; le système dont MM. Raynouard, Ampère, Fallot, et leurs élèves, nous présentent un _tableau_ vaste et régulier? Nullement; et mon argument est bien simple: c'est qu'il n'est presque pas un des cas de ce tableau, si net dans la théorie, que, dans la pratique, on ne trouve confondu avec les autres. La doctrine est continuellement démentie par l'application: _le_ est aussi féminin que _li_ ou _la_:
Nus ne doit s'amie essaier; Ki l'at, en pais _le_ doit laissier.
(_La Violette_, p. 77.)
Sans congie prendre en est alé _De le cité_ parmi la porte.
(_Ibid._, p. 76.)
Voici maintenant les deux formes ensemble:
Lors li sambla et fu avieré, Quant ot coisi _la fremeté_, Et il _le_ vit si garité, Que li chastiaus de guerre fu.
(_Ibid._, p. 78.)
«Lors lui sembla et fut avis, quand il découvrit la forteresse et la vit si bien gardée, que ce fut un château de guerre.»
_Lo_ est aussi masculin que _li_, qui est aussi féminin que _le_, qui est aussi bien nominatif ou accusatif que l'un ou l'autre. On trouve au pluriel _li_ et _les_; le génitif _del_ est commun aux deux genres pour le singulier, parce qu'il représente aussi bien _de li_ ou _de la_ que _de lo_ ou _de le_, la dernière élidée. Le datif singulier est _al_, qui, sur une consonne, sonnait _au_, et, sur une voyelle, supposait l'élision de _a la_, _a le_, _a li_, _a lo_, comme l'on voulait. _Del ost_, _al ost_, ne sont d'aucun genre[99]. Aussi qu'est-il arrivé? que le mot _ost_, par exemple, qui est partout du féminin dans _Roland_ et dans le _livre des Rois_, est passé plus tard au genre masculin, ensuite de l'équivoque de l'article[100].
[99] Dans le fait, ils sont pour _de la ost_, _à la ost_. C'est encore ici l'écriture qui s'est trompée et a trompé.
[100] «S'en ala li reis e _tute sa ost_ a Jerusalem.»
(_Rois_, p. 136.)
--«Lores se apruchad Joab od _tute s'ost_ as Syriens.»
(_Ibid._, p. 153.)
--«E Absalon fist maistres cunestables de _sa ost_ Amasa.»
(_Ibid._, p. 184.)
Ce mélange de formes, loin de prouver une déclinaison savamment organisée à la romaine, atteste au contraire l'absence de loi, et la faculté dont jouissait chaque écrivain, selon son érudition, de se reporter au latin, et d'en tirer l'article sous la forme qu'il jugeait la meilleure. Cette liberté n'avait pas l'inconvénient qu'on pourrait croire, en un temps où le latin régnait encore à côté du français, non-seulement dans les actes publics, mais jusque dans la chaire. On était toujours compris.
Je n'ai trouvé qu'un fait constant, un seul: c'est la distinction entre le nominatif et l'accusatif pluriel. Le nominatif était _li_, l'accusatif _les_.
«_Li_ fals prophete requistrent Baal[101] des le matin jesque au midi, e Helyes _li_ cumenchad a rampodner.»--Illudebat illis Helias.
(_Rois_, p. 316, 317.)
[101] BAAL à l'accusatif. D'après M. Ampère, il devrait y avoir _Baalim_. (_Voy._ p. 259.)
«_Li_ caldeu fierent _les_ enfans ki garde sont des chamoz... Si ravissent _li_ caldeu _les_ chamoz...»
(_Job_, p. 502.)
_Li_ adubez en sunt _li_ plus pesant; Envers _les_ funz s'enturnerent alquans.
(_Roland_, st. 502.)
«Si comme dit le poete que envies assaut _les_ souverains, et _li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes.»
(Jean de Meun, _trad. d'Abeilard_.)
«Se nous demenomes ainsi _li_ uns _les_ altres...»--_alii, alios_.
(Villehard., p. 199.)
Hormis ce point, la déclinaison mobile de l'article est une invention aussi savante, aussi embrouillée et aussi chimérique que celle des noms. Je ne conseille à personne de travailler pour la comprendre, la retenir, et surtout la retrouver dans les textes. Ce serait temps et peine perdus.
IL est le pronom de la troisième personne. Jamais il ne changeait de forme:
S'en va Guidoine, _il_ et si cumpaignons.
(_La Desconfite de Roncevaux._)
Veez Lambert, franche gens honoree: _Il_ et belle Aude ont la paix porparlée.
(_Gerars de Viane_, v. 1022.)
Guidoine broche (n'a cure de sermon) Desor un pui, _il_ et Marsilion.
(_La Desconfite de Roncevaux._)
Dans tous ces endroits, l'usage moderne substituerait à _il_, _lui_:--_Lui_ et ses compagnons... _Lui_ et la belle Aude, etc.
Pourquoi? Ce n'est pas assurément par considération pour la logique ou la clarté, que l'on affecte de confondre, en certains cas, le nominatif d'un pronom avec son datif; ni par égard pour l'euphonie ou les besoins de la versification, puisque _lui et_ forme un hiatus inadmissible en vers.
Voilà donc une forme de langage supprimée, une des plus nécessaires. Le poëte moderne sera obligé de faire un long circuit pour dire, ou plutôt il ne pourra jamais dire:
S'en va Guidone, _il_ et ses compagnons.
Pourquoi donc ce double emploi? pourquoi tantôt _il_, tantôt _lui_? Qui le sait le dise.
ILLEC.
La Fontaine, qui a sauvé tant de vieux mots, a souvent employé _illec_:
Notez qu'_illec_, avec deux autres dames, Du bon bourgeois l'épouse était aussi.
(_Le Savetier._)
_Là_ est sec, difficile à employer à cause de l'hiatus; _illec_ est harmonieux, commode, et de plus a une couleur, un parfum d'antiquité dont le poëte peut tirer un excellent parti.
_Illec_ est l'adverbe _illuc_ transporté en français presque sans modification, car la première forme fut _illuecques_, qui se prononçait _illeuc_. Ce mot a passé par toutes les vicissitudes d'_avecques_: on a dit _illuecques_, _illuecque_, _iluec_, _illecque_, _illec_, et ce dernier même a disparu. C'est dommage!
LÉANS, CÉANS.
Deux expressions excellentes, sonores, pleines de sens, que rien ne remplace.
_Léans_ est pour _là ens_, _là dedans_;
_Céans_, pour _ci ens_, _ici dedans_. L'euphonie a légèrement modifié leurs racines.
_Léans_ se rapporte à un lieu qu'on désigne; _céans_ marque le lieu où l'on est dans le moment où l'on parle.
Aubérée guette l'instant de la sortie d'un mari pour se glisser chez sa femme:
Et fu a un jor de marchié Que la vielle ot bien agaitié Que li sires n'ert pas _laiens_. Et Diex, fait elle, soit _Caiens_!
Orgon rentrant chez lui après une absence:
Qu'est-ce qu'on fait _céans_? comme est-ce qu'on s'y porte?
Vous noterez que l'ange était un drôle, Un frère Jean, novice de _léans_.
(LA FONTAINE, _Féronde, ou le Purgatoire_.)
La Fontaine emploie souvent _léans_ et _céans_. Molière n'emploie que le second, l'autre était déjà trop vieux; mais _céans_ avait toujours cours parmi la bourgeoisie. Il sied admirablement dans la bouche de madame Jourdain, de madame Pernelle, de Dorine, de Chrysalde.
Mais les rogneurs de notre langue ont décidé qu'_ici_ et _là_ suffisaient à tout.
LÉSINE, ALESINE.
On devrait dire _alesine_, _l'alesine_; _la lésine_ est la même faute que _la Guyane_, _la Natolie_. (_Voy._ p. 150 et 397.)
_Alesina_ est, en italien, une alêne de cordonnier. A la fin du XVIe siècle, Vialardi composa une satire de l'avarice et des avares, intitulée _la Compagnie de l'Alène_, _la Compagnia dell' Alesina_. Ce livre, qui obtint un très-grand succès, fut traduit dans notre langue en 1604, et fit éclore une foule d'imitations: _les Noces de la Lésine_, _la Contre-Lésine_, etc. Le mot _lésine_ ne remonte donc pas plus haut que le XVIe siècle. Regnier, dans sa satire du mauvais repas:
Or, durant ce festin, damoyselle famine, Avec son nez étique et sa mourante mine, Ainsi que la cherté par édit l'ordonna, Faisoit un beau discours dessus la _lézina_.
C'est ainsi que toutes les éditions écrivent le dernier vers. L'étymologie commandait de mettre:
Faisoit un beau discours dessus l'_alésina_.
Évidemment, Regnier fait allusion au livre de Vialardi, et se sert du mot italien, qui, probablement, n'avait pas encore été francisé en _lésine_. On aurait dû dire _alesine_, comme on avait fait par syncope _alesne_. J'observerai, en passant, que Regnier se nourrissait de la lecture des ouvrages italiens; il est plein d'imitations du Caporali, du Mauro et d'autres.
Pourquoi appelait-on les avares la Compagnie de l'alêne? L'abbé Goujet dit que l'on était reçu dans la compagnie de l'_alesina_ quand on savait bien manier l'alêne et allonger le cuir avec les dents. C'est une explication conjecturale, et imaginée évidemment d'après la locution qu'il s'agit d'expliquer. Il est probable qu'on trouverait la véritable origine de cette métaphore dans le livre de Vialardi. Je ne l'ai point vu, mais je crois pouvoir rapporter au symbole qu'il a choisi cette expression du peuple, pour dire qu'un cuisinier a été avare de beurre dans un ragoût: On y a mis du beurre _avec une alêne_.
Vialardi n'a point d'article dans la _Biographie universelle_; Ginguené n'en fait pas mention davantage. Baillet et l'abbé Goujet parlent de lui et de son livre. (_Anti_, in-4º, p. 368, et _Biblioth. française_, VIII, 134.)
MYSTÈRES.
_De quelques finesses de versification que l'on croit modernes._
Quand on veut donner l'idée d'une composition grossière et barbare, on cite toujours les _Mystères_ du moyen âge. On ne les a pas lus, mais n'importe: on les méprise de confiance. Ce sont des oeuvres très-irrégulières sans doute, mais l'art n'y est pas si étranger qu'on le croit bien. Qui prendrait la peine de les examiner, y pourrait faire des découvertes intéressantes, et aussi inattendues que celui qui, en battant les broussailles, trouverait des pièces d'or.
S'attendrait-on, par exemple, à rencontrer dans un mystère la forme piquante et spirituelle du triolet, qui semble une invention de l'esprit du XVIIIe siècle? Voici un joli triolet tiré du mystère de la Passion, joué à Angers en 1482. La scène est aux noces de Cana; le vin manque:
ABIAS.
Il n'y a plus de vin es pots; Vez-cy tres fascheuse nouvelle!
SOPHONIAS.
C'est assez pour prendre propos, Si n'y a plus de vin es pots; Et l'on dira que sommes sotz, Si le maistre d'hostel appelle.
MANASSÈS.
Il n'y a plus de vin es potz; Vez-cy tres fascheuse nouvelle!
On pourrait croire que c'est un hasard, mais nullement. L'auteur emploie la même forme quand il veut montrer que le personnage tient à son idée. Saint Pierre, pendant la nuit qui précède la Passion, vient frapper à la porte d'Anne, le grand prêtre. Il est transi de froid:
S. PIERRE.
Vous plairoit il point que j'entrasse, Dame, par vostre courtoisie?
LA SERVANTE.
Que vous faut il?
S. PIERRE.
De vostre grace, Vous plairoit il point que j'entrasse? Il fait froit: si je me chauffasse?
LA SERVANTE.
Attendez la.--Cil nous ennuye!
S. PIERRE.
Vous plairoit il point que j'entrasse, Dame, par vostre courtoisie?
Ces triolets valent, comme facture, ceux de Voltaire; ils sont peut-être de Pierre Gringoire[102].
[102] Lacroix du Maine attribue ce mystère à Jean Michel, «_poëte très-éloquent et scientifique docteur_.» Mais Jean Michel florissait en 1486, et ce même mystère était connu dès 1402. Jean Michel n'a donc pu que le retoucher et l'étendre. Les confrères de la Passion se le transmettaient de main en main, sauf à le faire embellir par les poëtes de leur temps. Il arriva de la sorte jusqu'en 1507, époque où il fut imprimé à Paris. Il est hors de doute que Gringoire a dû y travailler en son rang. Il serait à désirer qu'on le réimprimât.
Voici un couplet de Madelaine, d'une allure leste et pimpante. Voyez comme ces vers coulent facilement! le ton est presque celui de la bonne comédie:
MADELAINE.
Je veuil estre toujours jolie, Maintenir estat hault et fier, Avoir train, suivre compaignie, Encores huy meilleur qu'hyer. Je ne quiers que magnifier Ma pompe mondaine, et ma gloire: Tant veuil au monde me fier, Qu'il en soit à jamais memoire. J'ai mon chasteau de Magdalon, D'où l'on m'appelle Magdelaine, Où le plus souvent nous allon Gaudir en toute joie mondaine. Je veuil estre de tous bien pleine, Tant qu'au monde n'ait la pareille; Et passer en plaisance humaine Toute aultre qu'à moi a'appareille.
Cette Madelaine-là est parente de la Céliante du _Glorieux_; c'est la même verve et la même franchise de coquetterie.
Notre siècle se vante bien haut d'avoir porté au dernier degré le sentiment des rhythmes, les procédés de la versification, l'art d'agencer les rimes, la rapidité des vers de courte mesure, etc., etc... Je ne lui contesterai pas le mérite de la mise en pratique; mais pour celui de l'invention, c'est une autre affaire.
Si vous voulez juger combien toutes ces belles choses sont nouvelles, jetez les yeux sur cet autre couplet que le poëte met dans la bouche de Marthe. On se rappelle le caractère de Marthe dans l'Évangile: «Martha autem satagebat circa frequens ministerium.»
MARTHE.
Je me travaille et me debats En fervente sollicitude, Et à mesnager hault et bas Soigneusement mets mon estude. La vie est active et fort rude Qui curieusement la maine; Mais Dieu en rend beatitude Lassus, en l'eternel domaine.
Ma soeur Madelaine, De fol desir plaine, En liesse vaine S'esbat et pourmaine, Chantant ses chansons;
Mon frere Lazare Porte haulte care[103], Ses chiens hue et hare[104], Et souvent s'esgare Parmy les buissons.
Ils n'ont soing en eulx Fors d'estre joyeulx, Et sont curieux D'esbats et de jeulx, A leurs volentés,
On les y soustient, Rien ne les retient; De Dieu ne souvient; Fol desir les tient En leurs voluptés.
[103] La face haute, le nez au vent. De l'espagnol _cara_, visage.
[104] «_Harer les chiens_,--Attizare i cani a la caccia,--Echar los perros tras la caça.» (_Trésor des trois langues._)
Ce mot manque dans Furetière.
Il me semble que des gens qui en sont venus là n'étaient pas absolument des brutes, ni des imbéciles grotesques, tels que nous les montre _Notre-Dame de Paris_. A la vérité, ils n'ont pas su proclamer avec emphase l'_art_, les _artistes_, leur _sacerdoce_, leur _mission_; ni vanter leurs propres vers _ciselés_, _profondément fouillés_; ni les _arabesques_ de leur style, ni leurs _âmes saintes_; ni la gloire des gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni interpréter les portails, ni appeler les cathédrales des poëmes de pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus: c'est bien fait!
OGIER LE DANOIS.--Origine de ce surnom.
Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son père était gouverneur de la Marche, c'est-à-dire, de la frontière d'Ardène. Ogier, né dans ce pays, était donc Ogier l'Ardenois, qu'on prononçait l'Adanois (_r_ muette, _en_ sonnant _an_).
De _l'Adanois_ on fit _le Danois_.
Nous avons le poëme _d'Ogier l'Ardenois_, par Raimbert, de Paris, qui écrivait au XIIe siècle. Ce poëme a été publié; Ogier y est à chaque instant appelé _le Danois_, le bon _Danois_, et nulle part on n'y raconte l'origine de ce surnom. Il est singulier de voir Ogier appelé dans le titre _l'Ardenois_, et dans le texte _le Danois_. Voici comment cela peut s'expliquer: La composition du poëme remonte en effet au XIIe siècle, mais le manuscrit d'après lequel on a imprimé est d'une époque beaucoup plus récente. Le copiste, par une licence très-commune, tout en respectant le titre, aura partout, dans le texte, substitué l'épithète consacrée de son temps, et devenue, pour ainsi dire, partie intégrante du nom de son héros. Rien de plus fréquent que ces altérations. Les romans des _Douze Pairs_ sont, à cet égard, un vrai chaos, parce qu'on y retouchait continuellement.
Nous voyons de même la rue de _l'Ajussiane_, ou de _l'Egyzziane_ (sainte Marie l'Égytienne), transformée en rue de _la Jussienne_;
L'_Anatolie_ (pays du Levant) est devenue, sous la plume de quelques écrivains, _la Natolie_;
L'_endemain_ (le jour en demain) est aujourd'hui _le lendemain_, avec l'article redoublé, dont personne ne s'aperçoit. Les vieux textes ne portent jamais que _l'endemain_:--«_L'endemain_, Saül partit l'ost en treis.»
(_Rois_, I, p. 37.)
Et _l'endemain_ revois au bos Si me recarche l'en le dos.
(_De l'Asne et dou Chien._)
On trouve aussi Ogier de _Danemarche_. Le _ch_ ayant le son dur du _k_ (_voy._ p. 52), _marche_ sonnait _marke_; et voilà comment _l'Adane-Marche_ devint _le Danemarck_. _Danemarche_ (_Danemarke_) était le cri de guerre d'Ogier:
Mult hautement _Danemarche_ rescrie.
(_Ogier_, v. 12541.)
On ne peut douter de la confusion de ces épithètes, _l'Ardenois_, _le Danois_. Ogier, qui porte dans le titre du poëme celle d'_Ardenois_, porte presque partout dans les vers celle de _Danois_. Il y a pourtant quelques exceptions, par exemple au vers 1345:
Karaheus a l'_Ardenois_ apelé: Diva, Ogier, que as tu empensé?
Ogier, fils de Geoffroy, duc d'Ardene, avait un oncle appelé Thierry, et surnommé également d'Ardene. Or, ce Thierry reçoit, comme son neveu, tantôt l'épithète d'_Ardenois_, tantôt celle de _Danois_:
Dont point Morans et l'_Ardenois_ Tieris.
(v. 7488.)
Si que dus Namles et l'_Ardenois_ Tieris.
(v. 7503.)
Dex! come i fiert Kalles de Saint Denis, _Tieris d'Ardane_, Namles li vieus floris!
(v. 7460)
Et d'autre part vint _li Danois Tieris_.
(v. 7016.)
Une hache _danoise_ est une hache _ardenoise_. Liége fut de tout temps célèbre pour ses fabriques d'armes. Les paysans réunis sous les ordres du duc d'Ardene-marche sont mal couverts, vêtus de serge, et portent chacun une hache danoise:
Tu es de _Danemarche_, Des mal quvers qui se vestent de sarge; En lors poins ont cascuns _danoise_ hache.
(v. 4301.)
Abatus fu li _Ardenois_ Tierris; D'une _danoise_ l'enversa Guielins.
(v. 7545.)
Ogier est surnommé aussi _d'outre-mer_.
Vers lui se torne _li Danois d'ultre mer_.
(v. 83.)
Cela signifie l'_Adanois d'outre-Meuse_. Le Danemark n'est pas plus outre-mer que la mer n'est la Meuse; mais la géographie des poëtes du moyen âge n'en savait pas si long, et n'y regardait pas de si près.
On a invoqué le celtique, l'anglais, le breton, le gaulois et le gallois pour expliquer comment _l'Ardenois_ avait pu devenir _le Danois_: «ARDEN était l'équivalent de DEAN, dont les anciens Gaulois et les Bretons se servaient pour désigner une forêt: les Anglais traduisent en latin _deane-forest_ et _Arden-forest_ par _Silva danica_; ainsi, l'on disait _Deanois_, _Danois_, pour _Ardenois_[105].» Cela est bien savant! Je crois le chemin beaucoup plus court et plus sûr en passant par la prononciation: _Ardene_, _Adane_;--_l'Adanemarke_, _le Danemark_;--_l'Ardenois_, _l'Adanois_, _le Danois_.
[105] Préface d'_Ogier le Danois_, par M. Barrois, p. 3.
ORGUES et OGRES.
Tous les dictionnaires font ce mot masculin au singulier et féminin au pluriel. Sur quoi fondés, je l'ignore; mais c'est l'usage. En sorte qu'il faut dire, pour parler correctement: C'est _un_ des plus _belles_ orgues que j'aie _vues_. Nosseigneurs de l'Académie devraient bien nous régler cette impertinente irrégularité.
Le mot _orgues_ se rencontre dans un curieux passage de la version du _livre des Rois_. Le traducteur, pour éclaircir le texte de temps en temps, y intercale une glose qu'il prend dans S. Augustin, dans S. Jérôme, dans les Paralipomènes, ou ailleurs, sans autrement en prévenir que par un mot en marge: c'est ou le nom de l'auteur à qui il emprunte, ou tout simplement le mot _auctoritas_. C'est ce mot qui accompagne le passage en question.
David, dit le texte, dansait devant l'arche, sautant de toutes ses forces, vêtu d'un éphod de lin.
Le traducteur n'est pas encore satisfait de cette danse; il veut que David jouât en même temps de l'orgue, et même de l'orgue de Barbarie. L'explication en est si claire, qu'il n'est pas possible de le méconnaître:--«David sunout une maniere de _orgenes_ ki esteient si aturné ke l'um les liout as espaldes celi ki 's sunout; e il si sailleit e juout devant Nostre Seigneur.»
(_Rois_, II, p. 141.)
«David sonnait d'une espèce d'orgues qui étaient _arrangé_ de façon qu'on les liait aux épaules de celui qui en jouait; et il dansait et jouait ainsi devant Notre-Seigneur.»
· · ·
Malheureusement le texte porte le participe _aturné_ invariable, en sorte qu'on ne peut en induire de quel genre était le mot _orgues_.
Le premier orgue qui parut en France y vint en 757; c'était un présent de Constantin Copronyme à Pepin, père de Charlemagne. Cet orgue fut placé à Saint-Corneille de Compiègne. Il fallait que ce fût un orgue de Barbarie, c'est-à-dire, dont on jouait à l'aide d'une manivelle, car il n'y avait personne en France capable de toucher un orgue à clavier; et l'on ne voit point que Constantin eût joint à son cadeau l'artiste sans lequel il devenait inutile. Gerbert, qui rapporte le fait, ne parle pas de cette circonstance.
Les règles de la prononciation rendaient impossible de prononcer _orgues_ comme nous le prononçons aujourd'hui. (_Voy._ p. 30.) On transportait l'_r_ après le _g_, _ogres_:
--«Les bones uevres en qui Dex se delite, si com li huem fet ou son de la harpe, u des _ogres_, u d'altres estrumenz.»
(_Comment. sur le Psautier._)
«J'ai déjà parlé, dit Roquefort, de ce magnifique instrument que nos pères nommaient _organ_, _orgenes_, _orguettes_, _ogres_.»
(_État de la poésie française_, p. 119.)
Les héros de Vadé ne disent jamais autrement qu'_ogres de Barbarie_, expression qui doit dater de loin, car elle rappelle à la fois la prononciation primitive, et le pays éloigné d'où nous vint le premier orgue.
OU.
Il n'y a peut-être pas de mot dans la langue française dont le domaine ait été plus injustement restreint. Il servait jadis pour tous les rapports marqués aujourd'hui par _à_, _en_, _vers_; on mettait _ou_ pour _à qui_, _en quoi_, _auquel_, _par lequel_, _vers lequel_, etc.
Maintenant _ou_ n'est plus qu'une conjonction alternative, ou un adverbe de lieu; il signifie _ubi_ et _vel_: encore, dans le premier cas, prend-on soin de le marquer d'un accent, pour le distinguer du second. Petite précaution puérile, inconnue dans le temps où elle pouvait paraître plus nécessaire, les fonctions du mot étant beaucoup plus diverses:
Ja il ne plaise à Dieu, le roi du firmament, Que ayons paix a Karlon, le roy _ou_ France apent.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 426.)
«Le roi de qui la France dépend, à qui elle se rattache.»
Trestous li Deu _ou_ croient les François.
(_Ogier_, v. 1457.)
Les fils Garin _ou_ tant a de fierté.
(_Gerars de Viane_, v. 1214.)
_Ou_ pensez vous, frere Symon? Je pens, fait il, a un sermon, Le meilleur _ou_ je pensasse oncques.
(RUTEBEUF, _De frere Denise_.)
_Où_ pour _en quoi_, _dans lequel_:
Hemi! _ou_ arai je fiance?
(_Coucy_, v. 5678.)
s'écrie la dame de Fayel, qui se croit sacrifiée à une rivale.
Et pour itant, je vous chastoy Que jamais ne vueilliez mesdire De celui _ou_ mains a a dire Qu'il n'at en vous, fole, musarde.
(_Ibid._, v. 5780.)
«Par là, je vous enseigne à ne jamais médire de celle en qui il y a moins à reprendre qu'en vous.»
--«L'on est à cette heure à parfaire le procès de maistre Gérard, _où_ j'espère que, la fin bien congneue, le roi trouvera qu'il est digne de mieulx que du feu.»
(_Marguerite, reine de Navarre._)
Au logis d'une fille _où_ j'ai ma fantaisie.
(REGNIER.)
_Où_ se rapporte à la fille, et non au logis. C'est «fille _en qui_ j'ai ma fantaisie.»
Le XVIIe siècle conservait au mot _où_ cette large signification, si commode pour la rapidité du discours.
--«Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses _où_ il a plus d'affection, comme pour dire: Rongez cette corde qui me blesse, et _où_ je ne puis atteindre.»
(PASCAL, _Pensées_.)
Un académicien moderne dirait: _Choses auxquelles_ il a plus d'affection; la _corde à laquelle_ je ne puis atteindre.
Et voilà donc l'hymen _où_ j'étais destinée!
(RACINE, _Iphigénie_.)
Molière emploie toujours _où_ pour marquer ces sortes de rapports. J'ose affirmer, après examen, qu'il n'est pas de mot plus rare dans ses oeuvres que le mot _auquel_. Je ne pense pas qu'on l'y rencontrât plus d'une ou deux fois. _Lequel_ est, chez Molière, au sens interrogatif de _uter_, et n'a jamais le sens relatif, dont on lui est aujourd'hui si libéral.
Ayez, je vous prie, agréable De venir honorer la table _Où_ vous a Sosie invité.
(_Amphitryon_, III, 5.)
Non; il faut qu'il ait le salaire Des mots _où_ tout à l'heure il s'est émancipé.
(_Ibid._, III, 4.)
Aux différents emplois _où_ Jupiter m'engage.
(Prologue d'_Amphitr._)
«Les sentiments d'estime et de vénération _où_ votre personne n'oblige.»
(_Pourceaugnac_, III, 5.)
«C'est une chose _où_ l'on doit avoir de l'égard.»
(_L'Avare_, I, 7.)
«C'est une chose _où_ vous ne me réduirez point.--L'engagement _où_ j'ai pu consentir.--C'est un parti _où_ il n'y a point à redire.--C'est ici une aventure _où_ je ne m'attendais pas.»
(MOLIÈRE, _passim_.)
Essayez de remplacer _où_ dans ces deux passages, tirés de poëtes bien différents, et où les grammairiens voient une faute de français, c'est-à-dire, contre leur français:
Et, pour justifier cette intrigue de nuit _Où_ me faisait du sang relâcher la tendresse...
(_L'École des maris_, act. III, sc. 2.)
Nous avons tous les deux au front une couronne _Où_ nul ne doit lever de regards insolents.
(_Le Roi s'amuse_, act. I, sc. 5.)
C'est parler conformément aux meilleurs et aux plus anciennes traditions de la langue.
Malherbe:
«Pour me conserver dans vos bonnes graces, je me tiendray très-heureux que vous m'honoriez de quelque commandement _où_ je puisse m'en rendre digne.»
(_Lettres_, p. 16.)
«Il (M. de Montpensier) est extrêmement mal, et le remède de lait _où_ il est depuis trois semaines, pour avoir été employé trop tard, ne fait pas l'effet que l'on désiroit en la guérison d'un si bon prince.»
(_Ibid._, p. 45.)
Corneille:
Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret _Où_ quiconque a du coeur ne consent qu'à regret.
Voltaire écrit, pour tout commentaire, que cela _n'est pas français_. Avec sa permission, je crois qu'il se trompe:
Pardonne à cet hymen _où_ j'ai pu consentir.
(_Alzire_, III, 1.)
N'imputez qu'à l'amour, que je dois oublier, La honte _où_ je descends de me justifier.
(_Zaïre_, IV, 6.)
Sais-tu l'excès d'horreur _où_ je me vois livrée?
(_Mérope_, IV, 4.)
La correspondance de Voltaire offrirait autant d'exemples en prose que ses poëmes d'exemples en vers. Si Voltaire a eu un tort, c'est d'avoir blâmé Corneille, et non de l'avoir imité en rejetant cette insupportable circonlocution moderne, _dans lequel_, _par laquelle_:--Le moment _dans lequel_ je parle est déjà loin de moi.--Cette intrigue _vers laquelle_ la tendresse me faisait relâcher.
L'Académie donne trois exemples de _où_ pris, dit-elle, _dans un sens moral_, quoiqu'il soit malaisé de savoir ce que c'est que le sens moral d'un adverbe.--«_Où_ me réduisez-vous? _Où_ en sommes-nous? _Où_ allons-nous?»--Les deux derniers n'en font qu'un, et c'est évidemment une question de lieu; par conséquent _où_ y est parfaitement à sa place. _Où_ me réduisez-vous? est autre chose. _Où_ est ici évidemment pour _à quoi_; et si la substitution est légitime dans cette façon de parler, pourquoi ne l'est-elle pas dans toutes les analogues? Qu'est-ce que c'est que réserver une seule locution, et de quel droit? L'usage? Mais l'usage de Pascal, de Corneille et de Molière vaut bien, apparemment, celui du XIXe siècle!
Reprenons donc, il en est temps, une façon de parler excellente, commode et leste, que nous étions en train de remplacer par la plus gênante, la plus traînante et la plus insipide. Nous avons d'ailleurs tout intérêt à ne point envieillir nos grands écrivains, à ne point permettre que de mauvais grammairiens, des pédants, pour tout dire, y introduisent des solécismes posthumes. Quand nous aurons laissé abolir l'autorité de Racine, de Molière, de la Fontaine, de Pascal et de Voltaire, sur qui, s'il vous plaît, nous guiderons-nous? sur M. Girault-Duvivier, ou sur M. Napoléon Landais?
Ouvrez _la grammaire des grammaires_; vous allez être bien édifié! Elle distingue _où_ adverbe, _ou_ pronom absolu, et _ou_ pronom relatif. Elle permet le dernier avec «un verbe qui marque _une sorte de localité physique ou morale_.» Mais elle avoue que «la poésie s'en sert parfois dans des cas ou il n'y a pas _localité physique ou morale_.»
C'est à ces faiseurs de galimatias double qu'est abandonnée la police de notre langue; ce sont là nos instructeurs, et les juges en dernier ressort de Molière, de Pascal, de tous nos grands écrivains! Il fallait effectivement moins de génie pour composer _Tartuffe_ ou les _Lettres provinciales_ que pour comprendre le pronom _ou_ dans une localité morale.
· · ·
Voici la règle suivie, sans conteste, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle: _a_, _y_, _ou_, sont trois termes corrélatifs; où va l'un des trois, les deux autres vont également.
Essayez ce principe à tous les exemples cités de Molière, de Corneille, etc., vous reconnaîtrez qu'il s'y adapte et les résout. On dit: Consentir à quelque chose; j'_y_ consens:--«C'est une chose _où_ je ne puis consentir.»
(MOLIÈRE.)
Exposer quelqu'un _au_ mépris; Vous l'_y_ exposez:--«L'affront _où_ ton mépris l'expose.»
(_Idem._)
Penser _à_ quelque chose: J'_y_ pense:--«_Où_ pensez-vous, frère Symon?»
(RUTEBEUF.)
Avoir égard _à_: J'_y_ aurai égard:--«C'est une chose _où_ l'on doit avoir de l'égard.»
(MOLIÈRE.)
Atteindre _à_: J'_y_ atteindrai:--«Cette corde _où_ je ne puis atteindre.»
(PASCAL.)
Croire à quelque chose: J'_y_ crois:--«Laissons là la médecine, _où_ vous ne croyez point.»
(MOLIÈRE.)
En un mot, de saint Louis à Louis XV, on n'a point parlé autrement. C'est la bonne manière, et il faut s'y tenir.
PAR.--PARMI.
Las Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi seul_:
Quamvis, Scæva, satis _per te_ tibi consulis et scis.
(HORACE, ep. 17, lib. I.)
«Scæva, quoique tu saches assez te conduire tout seul...»
Nos pères avaient copié cette locution, et disaient: _Tout par vous_, _par lui_, _par eux_, _par elles_:
Les cloches de l'église, de ce soyez certains, Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains.
(_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_, I, 69.)
Sonnèrent toutes seules.
La douce mere Dieu, a ce mot s'en tourna, Avec son dous enfant es sains ciex remonta, Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura.
(_Le Dit des trois Chanoines_, ibid.)
Félix resta tout seul.
Cette locution s'est conservée pure chez les Anglais: _By himself_, _by herself_; _tout seul_, _toute seule_; mot à mot, _par lui-même_, _par elle-même_.--Are you quite _by yourself_? Êtes-vous absolument _seul_? mot à mot, _tout par vous-même_.
Et dans le patois lorrain, _tot pâ li_, _tote pâ lei_, tout par lui, toute par elle; tout seul, toute seule. _Lei_, pronom féminin, comme en italien.
Le français moderne garde encore une trace à demi effacée de cette façon de parler, dans _à part lui_, _à part moi_, qu'on devrait écrire, _à par lui_, _à par moi_, sans _t_. _Par lui_, _par moi_, sont ici construits avec le signe du datif, comme _au hasard_, _à l'étourdie_, _à l'abandon_. Je me dis _à par moi_... Il réfléchissait _à par soi_.--Je me dis à moi tout seul... Il songeait à lui tout seul.
Un chevalier, en réalité le plus poltron des hommes, faisait grand étalage de sa bravoure. Tous les jours il sortait armé de pied en cap, allait au bois, et, de retour avec sa lance brisée et son écu bossué, prétendait avoir occis un nombre de brigands. Sa femme soupçonne l'imposture, et, pour en avoir le coeur net, s'avise de suivre un jour son mari, déguisée en chevalier; elle l'attaque, le renverse, et lui impose pour rançon de sa vie une condition très-humiliante, que je ne dirai pas:
Et la dame, qui moult fu sage. Dist _par soi_ qu'apres veut aler Por savoir et por esprover Son hardement et son barnage.
(_De Berengier au long cul_, Barbaz., III, p. 261.)
Elle se dit _à par soi_.
Une autre trace de cet emploi subsista longtemps dans les petites écoles où les enfants apprennent à épeler, et subsiste probablement encore au fond de quelque hameau soustrait par sa misère à l'influence de l'enseignement renouvelé. Là, on dit, A _par soi_, A;--E, _par soi_, E.--C'est-à-dire que cette voyelle, prise isolément de toute combinaison, sonne A, E. Molière nous en a laissé un curieux exemple dans les _Amants magnifiques_. Clitidas prétend avoir le talent de lire dans les yeux des amoureux le nom de l'objet aimé. Il dit au prince Sostrate, secrètement épris de la princesse Ériphile:--«Tenez-vous un peu, et ouvrez les yeux: E par _soi_, _é_;--_r_, _i_, _ri_; _Éri_.» C'est-à-dire, E tout seul, _é_.
(Act. I, sc. 1.)
L'adverbe _à part_ n'est qu'une forme elliptique de _à par_, en sous-entendant le pronom complémentaire indiqué par le reste de la phrase:
Quant au pauvre frère Girard, Il avait eu son fait _à part_...
(LA FONTAINE, _les Cordeliers de Catalogne_.)
_A par lui_, à lui tout seul. La Fontaine fait entendre qu'on l'avait poignardé, tandis qu'on brûlait les autres dans la grange du bourgeois.
L'on devrait donc écrire le mot _par_ sans _t_;--_part_, _partie_, n'a rien de commun avec cette expression, qui descend directement du latin _per_, joint à un pronom. Le frère Girard avait eu son fait _per se_.
A propos de _per se_, je remarquerai que le _Complément du Dictionnaire de l'Académie_ a tort d'écrire _un as percé_ à la bouillotte; c'est un as _per se_, un as tout seul et non accompagné, un as _tout par lui_.
Nous avons vu au chapitre de la tmèse un autre emploi de _par_, dont il subsiste un dernier vestige dans la locution _par trop_, où _par_ communique à _trop_ la valeur superlative.--Quoi! battre mon sénéchal en ma présence! cela est _par trop_ hardi!
Trop _par_ eüs le cuer _hardi_ Quand tu devant moi feru l'as.
(_Le Dit du Buffet_, Barbaz., II, p. 164.)
Voyez pag. 235.
· · ·
Mais si l'usage met un _t_ de trop dans _à par soi_, en revanche il le met de moins dans cette autre locution _de par le roi_, qui signifie _de la part du roi_. Le rapport aujourd'hui marqué par le génitif s'exprima longtemps par la simple juxtaposition des substantifs: _La Fête-Dieu_, _les quatre fils Aymon_, sont la fête _de_ Dieu, les quatre fils _d'_Aymon (_voy._ p. 266). De même, _la part le roi_ est la part _du_ roi. Écrivez donc: Je vous l'ordonne de _part_ le roi! _A parte regis._
«O petite Belleem, s'écrie saint Bernard, mais ja (jà, déjà) magnifiee _de part_ notre Signur!»
(_Sermons_, p. 532.)
Ainsi l'usage écrit _part_ avec un _t_, venant de _per_, et _par_ sans _t_, venant de _partem_. Il met le substantif où il faut la préposition, et la préposition à la place du substantif. C'est une belle chose que l'usage! et les grammairiens ont bien raison d'en faire leur suprême loi. C'était l'_ultimo ratio_ de Ménage, de Vaugelas, de Bouhours, de Patru et de Th. Corneille. Aucun d'eux n'a jamais songé à protester contre une si respectable autorité.
· · ·
PARMI. Pourquoi l'Académie n'autorise-t-elle _parmi_ qu'avec un pluriel indéfini ou un singulier collectif: _Parmi les hommes_, _parmi le peuple_? Où a-t-elle pris cette règle?
_Mi_ est par abréviation, ou, comme parlent les doctes, par apocope, pour _milieu_. _Par mi_ signifie donc littéralement _par_ ou _dans le milieu_.
Au tournoi donné par le châtelain de Fayel:
Li sires de Hangest froié Ot le bras et _par mi_ brisié.
(_Coucy_, v. 1447.)
«Le sire d'Hangest eut le bras froissé et cassé par le milieu, _par le mitan_.»
Ogier le Danois fut par son père livré à Charlemagne, dont il était haï. Charles le fit jeter _en sa chartre_, lui donnant pour geôlier l'archevêque Turpin, à qui il fit jurer _sor les sains_ (sur les reliques) de ne donner par jour, à son prisonnier, qu'un pain, un hanap de vin, et un seul morceau de viande. Turpin le jura; mais comment s'y prit cet excellent homme pour tenir son serment et consoler Ogier, héros d'un vaste appétit?
Tel fist le pain qu'on pooit d'un quartier Tot plainement paistre dix chevaliers; Et le hanap fist tenir un sestier Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier, Si l'en donoit tot le millor quartier.
(_Ogier_, v. 3145.)
«Il faisait couper un cochon par la moitié, et lui en donnait la meilleure part tout entière.»
Un héros prend son gant droit et le plie en deux:
Tint son gant dextre si l'a _par mi_ ploié.
(_Ibid._, v. 1580.)
On disait aussi _en mi_, ou d'un seul mot _emmi_:
_Emmi_ la place li traient son destrier.
(_Ibid._, v. 1740.)
Malherbe, dans ses lettres, s'en sert fréquemment: «Comme il fut _emmi_ chemin, il se mit à se plaindre de se sentir des tranchées de colique.»
(_Lettres_, p. 343.)
Maintenant, quelle est la restriction apportée par l'Académie à l'emploi de _parmi_?
«Il ne se met qu'avec un pluriel indéfini, qui signifie plus de deux, ou avec un singulier collectif.»
Qu'est-ce qu'un pluriel indéfini? Un pluriel est toujours défini, ou plutôt il n'est ni défini, ni indéfini. Est-ce à dire le pluriel d'un substantif indéfini? Mais, dans cet exemple que donne l'Académie, «J'ai trouvé un papier _parmi mes livres_,» en quoi _mes livres_ est-il un substantif indéfini? Il semble, au contraire, très-défini, puisqu'il s'agit de _mes livres_, et non de ceux d'un autre.--«Ou avec un singulier collectif.» L'Académie n'autoriserait certainement pas _parmi la forêt_. Cependant _forêt_ est un singulier collectif.
Cette limitation de l'emploi de _parmi_ ne repose sur rien; c'est pourquoi elle est exprimée en termes vagues et embarrassés.
Pourquoi ne dirait-on pas errer _parmi la presse_; frapper _parmi la figure_?
Charlemagne, irrité contre un de ses fils, et tenant sous son manteau _un baston quarré_, fend la presse, et veut asséner au coupable un coup sur la tête:
_Parmi la presse_ est a sun fil alé, _Parmi_ le cief l'en eust ja doné.
(_Ogier_, v. 1393.)
Bien qu'_armée_ soit incontestablement un singulier collectif, l'Académie ne dirait pas passer _parmi_ l'armée. On le disait jadis, et on le devrait dire encore sans difficulté:
«Si s'enturnerent vers l'ost as Philistins, e passerent _parmi l'ost_.»
(_Rois_, II, p. 213.)
Lorsque Harpagon menace la Flèche d'un soufflet: «Tu fais le raisonneur, lui dit-il, je te baillerai de ce raisonnement-ci _par_ les oreilles!»
Par est ici une abréviation de _parmi_, comme dans ce vers de la _chanson de Roland_:
Li amirail chevalchet _par cez oz_.
(St. 232.)
«L'amiral chevauche _par_ ou _parmi_ cette armée.»
Sosie, peu soucieux des discords des deux Amphitryons, est résolu de vivre en paix avec son autre moi:
Et _parmi leurs contentions_ Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.
(_Amphitryon_, III, sc. 7.)
DON JUAN. «Quelle est ton occupation _parmi ces arbres_?»
(Act. III, sc. 2.)
Enfin, _parmi_ s'employait autrefois partout où l'on avait à dire _par le milieu_. C'est son droit; il n'y a pas de raison de le lui enlever. Si l'usage lui en a ôté quelque chose, il faut contraindre l'usage à restituer.