‹ Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciationChapitre 32 sur 46 · CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

Péquin ou pékin.--Professeur, le pays.--Peu s'en faut que ne, quelque que... qui que ce soit qui...--Pieça.--_Que_, après _davantage_.--Se souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de...--Très, en composition.--Trou de chou.--Trousser, trousses.--Vassal et valet.--Verbes réfléchis.--Trois périodes dans notre langue.

PÉKIN ou PÉQUIN.

Mot adopté (non pas inventé) par les militaires de l'empire, pour désigner les bourgeois.

M. J. J. Ampère propose l'étymologie _Paganus_, _païen_, à laquelle il est difficile de croire.

En voici une autre qui se rattache aux règles de l'ancienne prononciation, par lesquelles _em_ sonnait _an_, et l'_r_ s'effaçait, suivie d'une seconde consonne.

_Péquin_ est pour _Perquem_; prononcez _péquan_. De _péquan_, la prononciation vulgaire a fait _péquin_, comme d'_Arlecamp_, _Arlequin_.

Mais qu'est-ce que _Perquem_, et où voit-on que ce _Perquem_ ait jamais été en usage?

Je réponds par une citation tirée des dialogues de Henri Estienne:

«Il y a longtemps aussi qu'on a dit, en latinizant, _liperquam_: faire du _liperquam_, ou faire _le liperquam_, au lieu de dire _luy per quem_.»

(_Du Lang. fr. ital._, p. 616.)

Faire du _liperquam_, c'est trancher de l'homme d'importance, faire l'homme par qui...! _Per quem omnia fiunt_, c'est être un fat, un faquin, un impertinent. _Ly_ ou _luy_, pour _celui_, est tombé; il n'est resté que les deux mots latins, _per quem_. Un _perquem_, ou un _péquan_. On voit qu'en cette affaire le militaire, qui usait de ce terme à une époque où le sabre était tout, était lui-même au fond le véritable _péquin_, faisant _du luy per quem_ ou _du lypéquan_. On aurait pu lui répondre:

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

L'ignorance de l'étymologie a fait écrire le mot _Péquin_ comme le nom de la ville chinoise, _Pékin_; d'où naturellement on a substitué un _chinois_ à un _pékin_.

On devrait, tous les cinquante ans, refaire la jolie comédie de Boursault, _les Mots à la mode_. Chaque époque a son jargon qui passe, mais non sans laisser dans les meilleurs livres et dans le parler quelque trace de son passage; d'où il résulte que la langue se trouve enfin notablement détériorée.

PROFESSEUR.--LE PAYS.

Il ne serait pas indigne d'un philosophe de rechercher dans les moeurs les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps, on trouverait, je m'assure, que la vanité particulière et la politique publique y exercent la principale influence.

J'admire, par exemple, les progrès de la civilité du langage sur ce mot _professeur_.

Il y avait autrefois des _maîtres_ et des _professeurs_. _Maîtres_, désignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se transmet surtout par voie d'imitation: maître de chant, maître à danser, maître d'écriture, maître de dessin. Le nom de professeur était réservé à ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel, et implique un certain talent de parole: _professeur_, de _profiteri_; un professeur d'éloquence, d'histoire, de belles-lettres.

Mais les artistes, depuis qu'on les a élevés au sacerdoce, voire à la _sainteté_, se sont indignés à bon droit, et se sont mis tout net au niveau des autres, en prenant aussi le titre de _professeurs_. Ils en sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les _maîtres_ sont supprimés, et qu'on ne rencontre plus partout que des _professeurs de violon_, _professeurs de danse_, _professeurs d'escrime_, etc. Certains danseurs de l'Opéra sont _professeurs de grâces_. Ils seraient devenus sourds et muets, que cela ne les empêcherait pas le moins du monde de _professer_. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras. Figurez-vous, en effet, un _professeur de grâces_ réduit au seul usage de la langue! Mais quand la langue resterait seule à MM. Michelet et Quinet, ils n'en seraient pas moins des professeurs, et des professeurs très-éloquents. Ils ont ce petit avantage sur les _professeurs de grâces_ et autres pareils.

J'ai été édifié, l'autre jour, de lire sur une enseigne: Michel, dit Pisseux, _professeur de canne_. Vous sentez combien ce mot de _professeur_ est ici le mot propre, et combien l'élocution est indispensable pour enseigner à jouer du bâton!

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De son côté, la politique nous gâte tant qu'elle peut notre langue française. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression, _le pays_: _Le pays_ attend, _le pays_ est inquiet, etc. _Le pays légal_, en opposition sans doute au _pays illégal_. Qui peut avoir été le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment à qui le mot _patrie_ faisait peur.

A la vérité, _patrie_ a l'inconvénient de rappeler les Grecs, les Romains, et, qui pis est, la révolution de 89. Il n'est pas bon d'occuper _le pays_ de ces souvenirs-là: ils reportent à des époques de grandeur, de probité, de dévouement, qui feraient avec la nôtre un contraste trop dur. _Le pays_, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et d'émigration, n'ont pas le mot _patrie_; ils sont obligés de recourir à _country_, qui est notre _contrée_; car autrefois c'était l'Angleterre qui empruntait la langue de Guillaume le Conquérant.

PAYS, dérivé de _Pagus_, n'a jamais signifié en bon français qu'une province, un territoire relativement borné et circonscrit. Le pays d'Aunis, c'est-à-dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais dans _mon pays_; ce temple est _mon pays_, je n'en connais point d'autre, dit Joas. _Le beau pays de France_, parce que alors la France est comparée avec le reste de l'Europe ou de l'univers.

Dans l'origine, le mot _paysans_ désignait les gens d'un pays, ceux d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Osée, dit _le livre des Rois_, prit Samarie, _Et transtulit Israel_, «E remuad _tuz les païsans de Israel_.»

Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi n'avons-nous plus de _patrie_, mais seulement un _pays_? C'est en abaissant les termes qu'on abaisse peu à peu les idées. Ce mot de Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte _son pays_ à la semelle de ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule.

Un Anglais change volontiers de _contrée_; un Français peut changer de _pays_, mais jamais il ne change de _patrie_.

PEU S'EN FAUT QUE NE.--QUELQUE QUE.--QUI QUE CE SOIT QUI.

Au lieu de cette longue locution vide, _peu s'en faut que ne_, nos pères disaient _à peu_,--_à peu n'enrage vif_,--_à peu d'ire ne fend_, c'est-à-dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crève de colère. Cette locution est si consacrée, qu'à peine est-il nécessaire d'en citer des exemples.--(Vous observerez, en passant, qu'_à peine_ est une façon de parler calquée sur _à peu_, et aussi commode aujourd'hui qu'_à peu_ l'était autrefois.)

Bègues le voit _à pou_ n'enrage vis.

Aubris le voit _à pou_ n'enrage vis.

(_Garin_, II, p. 173, 174.)

Le froit le prent en la vertiz, Et puis d'ilec par tot le cors; _A poi que_ l'ame n'en ist fors.

(_Partonopeus_, v. 5166.)

«Le froid le prend au sommet de la tête, et de là se répand par tout le corps; peu s'en faut que son âme ne s'envole.»

Il n'est pas nécessaire d'avoir essayé de faire des vers, pour reconnaître combien l'ancienne locution a d'avantages sur la locution moderne. Je ne sais qui a embarrassé notre langue de ces façons de parler si pesantes, _peu s'en faut que ne_... _quelque que_... _qui que ce soit qui_... Je ne pense pas qu'il y ait, dans toute la langue française, de pires expressions, et qui attestent mieux la barbarie latente sous les apparences du progrès.

L'ancienne langue disait, au lieu de _quelque que_, _quel... que_; _quel_ étant toujours adjectif et _que_ toujours adverbe. Par exemple: _Quel_ puissant êtes-vous? Eh bien! _quel_ puissant _que_ vous soyez, vous ne me faites pas peur. Et non, avec un double emploi: _Quelque_ puissant _que_ vous soyez:

Je m'en vois, dame! a Dieu le creator Commant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie.

(_Chanson dou Chastelain de Coucy_, dans le roman, p. 245.)

«Je vous recommande à Dieu, en _quel_ lieu _que_ je sois.»

Car trop aim, moi, a consevrer Et ma volenté amendrir, _Quel_ duel _que_ j'en doie soufrir, Qu'on sevist rien de mon afaire.

(_Ibid._, v. 6151.)

«Car j'espère me priver et refrener mes désirs, _quel_ chagrin _que_ j'en doive éprouver, plutôt que de laisser pénétrer nos amours.»

La fée Mélior raconte que, par son art, elle agrandissait le cabinet de son père, et y faisait paraître des forêts pleines de bêtes sauvages, à sa volonté:

Li elefant et li lion, Et _quels_ bestes _que_ je voloie, De devant moi mesler faisoie.

(_Partonopeus_, v. 4635.)

En basse latinité: _Et quales bestias quas volebam_; mais jamais on n'a poussé la barbarie jusqu'à dire: _Et qualescumque quas_. C'est exactement ce que nous faisons.

Benoît de Sainte-More dit que les Danois s'étant établis dans Londres, les Anglais revinrent par surprise, et firent un horrible massacre de leurs ennemis. Dans ces espèces de Vêpres siciliennes, quelques jeunes gens nobles parviennent à se saisir d'une nacelle:

Emmi se colent par Tamise; Ne lor nut tant nord est ne bise Qu'en Danemarche n'arrivassent, _Queu_ mer orrible _qu'_il trovassent.

(_Chron. des ducs de Normandie_, t. II, v. 27550.)

«Ils se coulent par la Tamise au milieu du tumulte; ni vent de nord-est, ni bise, ne leur nuisit tant qu'ils n'arrivassent en Danemark, quelque horrible mer qu'ils trouvassent.»

L'expression de Benoît de Sainte-More est assurément plus vive et plus rapide que cette traduction. L'inversion du second et du troisième vers, l'idiotisme employé au quatrième, sont aujourd'hui hors de notre portée. Qu'on essaye de rendre les mêmes détails avec la même précision, on sentira la perte que nous avons faite, et que l'avantage n'est pas du côté de la langue moderne.

_Quelque... que_ est barbare. On s'est avisé, par ignorance, de souder inséparablement le _que_ à _quel_, et l'on s'est trouvé obligé de le répéter après le substantif, par une espèce de bégayement.

Puis sont venus les grammairiens, qui ont gravement posé une distinction entre _quelque_ adverbe, un autre _quelque_ adjectif, et un troisième _quel que_, dont les moitiés se séparent. Il faut dire sans _s_: _Quelque_ méchants que soient les hommes..., et _quelqueS_ honneurs que vous lui rendiez..., avec une _s_ à _que_! Celui-ci appelle _quelque_, _pronom indéfini_; celui-là, _adjectif-numératif-déterminatif_. Quel désordre, quel gâchis! L'ancienne langue eût dit, avec autant de simplicité que de bon sens: _Quels_ méchants _que_ soient les hommes..., _quels_ honneurs _que_ vous lui rendiez..., _quel_ s'accordant toujours, et _que_ ne s'accordant jamais. Si l'on eût conservé la vraie locution, Corneille ne se fût pas vu dans l'impossibilité d'exprimer en vers: _Quelque_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes; et cette impossibilité ne l'eût pas contraint de recourir à un hispanisme: _Pour_ grands _que_ soient les rois... Parlant la vieille et bonne langue française, il eût dit:

_Quels_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes.

Le peuple dit très-correctement: J'irai vous voir, _quelle chose qu'il arrive_; mais M. Boniface et les autres protestent que c'est un gros solécisme. Ils veulent _quelque chose que_.

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QUI QUE CE SOIT QUI est encore plus affreux. Comment voulez-vous dire en vers, _qui que ce soit qui_? Nos aïeux disaient simplement _qui qui_ ou _qui que_, avec la permission de contracter le second _qui_; de sorte que rien n'est plus doux.

Le roi Marsile fuit avec cent mille Sarrasins:

_Ki qu'es_ rapelt ja n'en returnerunt.

(_Roland_, st. 160.)

«_Qui qui les_ rappelle.»

Donnez cela à rendre à un poëte moderne; il sera obligé de dire _qui que ce soit qui les_ rappelle... Il n'en viendra jamais à bout! Il sera obligé de subir ces six malheureux monosyllabes vides de sens et d'une extrême dureté, là où nos pères s'en tiraient avec deux syllabes. Alors le poëte usera son temps et son génie à tourner cette niaise difficulté. Croit-on que l'art ait beaucoup gagné à se forger de telles entraves, et la langue à se charger de mots inutiles?

_Qui que ce soit qui s'en fâche._ Huit syllabes où nos pères en employaient trois: _Qui qu'en poist_[106]:

[106] Du verbe _poiser_, _peser_. _Qui_ est ici au datif, et s'écrivait mieux _cui_. L'identité de la prononciation a causé celle de l'orthographe.

Tranche li dux le cuer e le pulmon, Que mort l'abat _qui qu'en poist_ u qui nun. Dit l'arcevesque: Cis cop est de barun.

(_Roland_, st. 96.)

«Le duc (Samson) lui traverse le poumon et le coeur, et l'abat mort, _qui que ce soit qui s'en fâche ou ne s'en fâche pas_. L'archevêque (Turpin) dit: C'est frappé en baron.»

Aubri le Bourguignon

Vint au palais, _qui qu'en poist ou qui non_; Trois cops hurta au postis d'un baston.

(Bekker, _Intr. de Ferabras_, p. 155.)

J'y entrerai, _qui qu'en poist ou qui non_.

(_Ibidem._)

PIEÇA.

PIEÇA, c'est-à-dire, _il y a longtemps_, _piece a._--On disait aussi adverbialement _grant piece_. Dans _les Cent nouvelles_, une femme abuse deux amants à la fois; l'un des deux s'en aperçoit, et la quitte: «Il luy dict qu'il n'y retourneroit plus, et aussi ne fit-il _de grant piece_ apres, dont elle fut tres desplaisante et malcontente.»

(_Nouvelle 33._)

Mult _grant piece_ a Gaines nos a vendu.

(_La Desconfite de Roncevaux_, Intr. à la _Ch. de Roland_, p. LVII.)

Dans le fabliau _de Gombers et des deux Clercs_, la femme de Gombers, surprise des retours extraordinaires de son mari (ou de celui qu'elle croit son mari), lui dit:

Ne sais or de quoi vous souvint; _Piece_ a mais qu'il ne vous avint[107].

[107]

Qu'a mon mari, dit-elle, et quelle joie Le fait agir en homme de vingt ans?

(LA FONTAINE, _le Berceau_.)

Les Italiens disent absolument de même, _un pezzo_, _un pezzo di tempo_, _gran pezzo_. Il y a apparence que c'est d'eux que nous avions emprunté cette locution.

On a remplacé _pieça_ par _il y a longtemps_; cinq syllabes pour deux, et l'impossibilité d'entrer en vers. Notre langue a réellement beaucoup gagné!

Au XVIIe siècle, _pieça_ était déjà tombé en désuétude. Scarron, Voiture, dans leurs compositions artificielles en vieux langage, le font synonyne de _jadis_; cela n'est pas exact: _pieça_ marquait un temps bien moins éloigné que _jadis_.

On ne prononçait pas _piéça_ en faisant entendre l'_i_, mais _pessa_, la notation _ie_ servant dans l'origine à représenter un son approchant de notre _é_ accentué un peu plus ouvert, comme celui de _pezzo_.

QUE, après DAVANTAGE.

_Davantage_ est un adverbe de comparaison, comme _plus_; pourquoi lui veut-on interdire la marque du comparatif, que l'on accorde à _plus_? C'est une prétention moderne.--«Je n'ai jamais voulu rien avoir _davantage que_ l'un d'entre vous.»

(AMYOT.)

Je ne connais pas une seule règle de grammaire inventée ou formulée par un grand écrivain. En revanche, je sais dans tous nos grands écrivains quantité de fautes de français déclarées telles par sentence des grammairiens les plus incapables d'écrire. _Davantage que_ en est une; il n'est presque pas un bon livre du XVIIe siècle où il ne se trouve:

«Voulez-vous être rare? rendez service à ceux qui dépendent de vous. Vous le serez _davantage_ par cette conduite _que_ par ne pas vous laisser voir.»

(LA BRUYÈRE, _des Biens de fortune_.)

Un certain amour de respect, Amour d'ordinaire suspect, Et qui demande _davantage Qu'_il ne paraît sur son visage.

(SARRASIN.)

«Quel astre brille _davantage_ dans le firmament _que_ le prince de Condé n'a fait en Europe?»

(BOSSUET.)

Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage.

(MOLIÈRE, _l'Étourdi_, I, 9.)

«Il n'y a rien assurément qui chatouille _davantage que_ les applaudissements.»

(_Le Bourgeois Gentilhomme_, I, 1.)

Le père Bouhours n'est pas un écrivain qui brille par la force ni même par la justesse de la pensée, mais on peut le citer quand il s'agit d'élégance et de correction:

«La langue française, dit-il, n'affecte jamais rien; et si elle était capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de négligence, mais une négligence de la nature de celle qui sied aux personnes propres, et qui les pare quelquefois _davantage que_ ne font les pierreries et tous les autres ajustements.»

(_Ariste et Eugène_, 2e _Entretien_.)

«Je ne sache rien qui dégoûte _davantage_ les personnes raisonnables _que_ le jargon de certaines femmes.»

(_Ibidem._)

Et ce n'est point de sa part inadvertance; dans ses _Remarques_, il analyse cette locution, et voici ce qu'il en dit:--«Quand _davantage_ est éloigné du _que_, il a bonne grâce au milieu du discours; par exemple: Il n'y a rien qu'il faille _davantage_ éviter, en écrivant, _que_ les équivoques.»

Le XVIIIe siècle employait encore _davantage que_:

«Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser _davantage_, mais ne nous navre pas tant _que_ une pierre lancée à dessein par une main malveillante.»

(J. J. ROUSSEAU, 8e _Promenade_.)

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Mais voici l'oracle qui abat toutes ces autorités:

«_Davantage_ ne peut pas être suivi d'un complément comme dans: J'aime _davantage_ la campagne _que_ la ville. Il faut, dans ce cas, employer l'adverbe _plus_.»

(M. BONIFACE, _Gram. franç._, p. 295.)

IL FAUT, vous entendez? Ne demandez pas pourquoi: IL FAUT.

Les grammairiens en général n'ont qu'un seul procédé: ils commencent par poser _à priori_ un principe sans autre fondement que leur bon plaisir et souvent leur ignorance, qu'ils ne manquent pas d'appeler _la logique_. Voilà la loi faite. Armés de cette loi, ils regardent ensuite dans les écrivains. Naturellement tout ce qu'ils y rencontrent de favorable, ils ne manquent pas de le citer en confirmation de leur théorie; quant aux exemples contraires, ils savent encore en tirer parti dans leur intérêt: Rousseau a violé la règle dans tel passage... Bossuet a péché contre la pureté de la langue... J. J. Rousseau a méconnu le principe... Pascal ou Molière ne s'est donc pas exprimé correctement quand il a dit... Il faut bien se garder d'imiter Voltaire quand il écrit... _etc., etc._ Qui donc imiterons-nous pour être assurés de bien parler français? Qui? MM. Féraud, Girault, Andry de Boisregard, Landais, Boniface, Domergue, Demandre... Voilà les autorités véritables et les guides infaillibles.

(_Voyez_ OU, p. 401.)

SOUVENIR (SE).

La logique s'en va des langues à l'user. Peu à peu les locutions vicieuses et inconséquentes prennent le dessus, comme en un jardin négligé les mauvaises herbes étouffent les bonnes. On sarcle, mais trop tard; le mal est fait. Quelque soin qu'on voulût prendre de sarcler notre langage, il y a de fâcheuses locutions qui s'y sont implantées si avant, qu'on ne peut même essayer de les extirper. On soulèverait jusqu'à des vers de la Fontaine. Par exemple, la Fontaine a dit:

Je ne me souviens pas que vous soyez venue, Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

(_Philomèle et Progné._)

Qu'est-ce que _je me souviens_? C'est _subvenit mihi_, sous-entendu _in mentem_. On disait, originairement, _il me souvient_. La forme impersonnelle est la seule bonne.

Au tournoi, le châtelain de Coucy ne songeait qu'à la dame de Fayel, et au rendez-vous marqué pour le retour:

Moult desire l'eure et le jour Que sa dame mis li avoit, Et nuit et jour _l'en souvenoit_.

(_Coucy_, v. 3247.)

_Il lui en souvenait._

Le roi Dolopathos cherche pour son fils le meilleur précepteur; il lui souvient de Virgile:

Le roi de Virgile _souvient_.

(_Dolopathos_, p. 159.)

_Regem meminit Virgilii._

Dans la première moitié du XVIIe siècle, on conservait encore _il me souvient_. Malherbe n'y manque jamais:

«Encore _me vient-il de souvenir d'une chose_ que je veux que vous sachiez.»

(_Lettres de Malherbe_, p. 46.)

Et Corneille:

_Qu'il te souvienne_ De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

(_Cinna_, V, 1.)

Le verbe _se souvenir_ n'est pas seul: nous en avons plusieurs construits aujourd'hui de même. Que veut dire, _je me repens_? est-ce qu'on repent soi-même? Les Latins disaient bien mieux, avec la tournure impersonnelle: _Me poenitet culpæ meæ_; ce que les Allemands ont retenu: _Es reuet mich_. _Poenitere_ actif serait un affreux barbarisme, quoique l'excellent dictionnaire de MM. Quicherat et Daveluy cite _poenitere_ de Plaute, et _poenitebunt_ de Pacuvius. Il n'est Plaute ni Pacuvius qui tienne; le bon sens est plus fort que Pacuve et Plaute. La composition du verbe (_poena tenet_) s'oppose à ce qu'il soit autre chose qu'impersonnel, comme l'ont fait tous les écrivains du bon temps[108].

[108] S. Jérôme ménageait davantage la logique, en disant, _poeniteor_ (_poena teneor_).

_Je m'ennuie_; non, vous ne vous ennuyez pas, mais _il vous ennuie_:

_Au Chastelain_ forment _anoie Li termes_, tant li est qu'il voie Venir l'heure tres desiree Qu'il puist parler a la celee A sa dame.

(_R. de Coucy_, v. 3365.)

Tout le monde a pu voir une petite lithographie représentant la Grève un jour d'exécution. Un polisson est grimpé sur le poteau d'un réverbère; un garde municipal veut l'en dénicher. L'enfant feint de pleurer, supplie, afin de garder son poste; il allègue qu'il a peur: s'il se dérange, il va tomber. A quoi l'autre répond: _Je m'importe peu que tu tombes!_ _Je m'importe_ est juste de la même force que _je me souviens_. Mais quoi! le _Dictionnaire de l'Académie_ admettra je m'importe, et il sera tout de suite bon. Ce ne sera pas les académiciens actuels, mais leurs successeurs.

SOUS, SUR.

C'est une chose singulière mais assurée, qu'autrefois la prononciation confondait à l'oreille les mots _sur_ et _sous_. On les écrivait _sor_ et _soz_, l'_o_ valant _ou_, ou bien _sour_ et _sous_. Devant une voyelle, la consonne finale ôtait l'équivoque: _SouR_ un arbre; _souS_ un arbre; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on n'avait pour se guider que le sens de la phrase. Voici des exemples:

_Desour_ une coute vermeille Fu li rois Loeys tout seus.

(_La Violette_, p. 38.)

«Le roi Louis fut tout seul _dessur_ une couverture vermeille, un tapis, une _coute pointe_[109].

[109] _Coute-pointe_, ou _coulte-pointe_, de _cul(ci)ta puncta_. On dit mal à propos _courte-pointe_, et l'Académie donne pour exemple la _courte-pointe piquée_; si la _coute_ n'était _piquée_, elle ne serait pas _pointe_. L'Académie est punie d'avoir trop méprisé les étymologies.

Mais dans ce passage:

_Desour_ sa dextre mamelete A une bele violete.

(_Ibid._, p. 52.)

Il serait impossible à l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait la violette _sur_ ou _sous_ la mamelle droite. Heureusement il sait par d'autres passages qu'il faut comprendre _dessus_.

Gérars li biaus, sans nul arrest, Descent _dessouS_ un feu molt haut.

(_Ibid._, p. 55.)

_DesouR_ un beaucent palefroi.

(_Ibid._, p. 41.)

Il est manifeste que Gérard descend _sous_ un hêtre, et monte _sur_ un cheval. Le sens de la phrase et la finale se détachant sur la voyelle _u_, ne laissent point de doute. Mais:

Et maintenant haste son oirre (_son erre_) Que a Bouni, qui siet _sou_ Loire, Voulra jesir ancor anuit.

(_La Violette_, p. 41.)

La vostre foi car la me creanteiz Que _soz_ Viane en cel ille viendreiz?

(_Gerars de Viane_, v. 2270.)

L'oreille entend partout _sous_, et il faut traduire la première fois _sur_, la seconde fois, _sous_; «Il veut encore aujourd'hui coucher à Bouni-_sur_-Loire;--Vous me donnez votre foi de venir en cette île _sous_ Vienne?»

Cette confusion de son s'est démêlée dans le langage moderne, mais non sans y laisser une trace bien marquée. C'est la double locution, _sur peine de_ et _sous peine de_, exprimant la même chose: Il y a été condamné, _sur_ ou _sous_ peine de mort.

L'Académie, à la vérité, ne donne pas _sur peine_, et se borne à _sous peine_. Un étranger, sur la foi de l'Académie, pourrait croire que Saint-Évremond, Pascal et Molière ne parlaient point français:

«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils étudient au collége de Clermont, _sur peine_ d'être déshérités.» (_Convers. du père Canaye et du maréchal d'Hocquincourt._)

«Est-ce un article de foi qu'il faille croire, _sur peine_ de damnation?»

(18e _Provinciale_.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, On ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu'on n'y soit condamné _sur peine_ de la vie.

(_Le Misanthrope_, act. IV, sc. 1.)

Mais, par compensation de cette excellente forme omise, le même dictionnaire autorise au mot _sous_ cette locution détestable: _Sous un rapport_, _sous le rapport de_..., dont vous ne trouverez pas un seul exemple dans les écrivains du bon temps. Jusqu'au XIXe siècle, on n'avait jamais ouï parler de quoi que ce fût _sous un rapport_ quelconque. Port-Royal avait bien dit que toutes nos actions «doivent être faites _par rapport à Dieu_;» mais de nos jours seulement on a pu nous assurer «qu'un des meilleurs moyens pour que le public croie voir les aspects qu'on lui décrit, c'est de les comparer entre eux _sous le rapport de la couleur et de la forme_.» (_Rem. sur la composition littéraire_, II, p. 435.) Et que, «depuis le siècle de François Ier, nous sommes fort appauvris _sous ce rapport_.» (Sous le rapport des _vocables_.) (_Ibid._, p. 255.) Que, «_sous le rapport de la période travaillée_, personne ne s'avisera de préférer les vaudevillistes du jour à Molière ou à Regnard.» (_Ibid._, p. 466.) «Que les romans de madame Radcliffe, de Mathurin, de Lewis, sont plus attachants, _sous un certain rapport_, que _le Lutrin._» (_Ibid._, p. 593.) L'auteur montre cependant partout une rigueur extrême contre les _vocables_ néologiques; mais on lui souhaiterait un peu plus d'indulgence pour Voltaire, et moins d'empressement à le condamner _sous le rapport du style_.

TRÈS, en composition.

Je ne sais d'où peut venir _très_; mais il date de l'origine de la langue, et dès lors il se joignait à toute sorte de mots, adjectifs, substantifs ou verbes, pour leur communiquer une valeur superlative. _Trestous_ exprime plus absolument que _tous_:

Tenez, bel sire, dist Rolland a son uncle, De _trestuz_ reis vus present les corunes.

(_Roland_, st. 28.)

«Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, je vous présente les couronnes de trestous les rois.»

Li amiralz qui _trestuz_ les esmut...

(_Ibid._, st. 197.)

Li emperere i fait suner ses graisles E l'olifan qui _trestuz_ les esclairet.

(_Ibid._, st. 239.)

Le sire de Coucy, la première fois qu'il est introduit dans la salle où se tient la dame de Fayel, salue l'assemblée en ces termes:

Dame, dist-il, Dieu, qui tout voit, Vous doint santé et bonne vie, Et _trestoute_ la compagnie.

(_Ibid._, v. 450.)

_Trestout_ cil qui ileuques erent Mult en furent _tuit_ esjoy.

(_Ibid._, v. 810.)

Ce dernier exemple présente les deux formes _tout_ et _tuit_, qui sans doute, malgré la diversité d'orthographe, sonnaient de même.

On rencontre souvent ces deux formes dans le même auteur:

_Trestuit_ escrient: Or, apres Fromondin.

(_Garin_, t. II, p. 164.)

Alons nous en _trestuit_ a Saint Quentin... _Trestout_ le pas n'i ot noise ni cri.

(_Ibid._, I, v. 218.)

_Trestous_ est encore dans Rabelais; il est dans Montaigne: «Les sens font _trestous_ la ligne extresme de nostre faculté.» (_Essais_, II, 12.)

Il est regrettable qu'au moins, à ce titre, il n'ait pas été accueilli par l'Académie française. Elle a considéré _trestous_ comme un mot patois abandonné aux paysans.

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TRES-PAS, est le dernier pas, _passus extremus_, le pas qu'on franchit pour passer de ce monde en l'autre.

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TRES-FOND, est le fond le plus profond.

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TRESSUER, TRESSAILLIR, TRESSAUTER, expriment plus fortement l'idée du verbe simple:

Li quens Rollans gentement se combat, Mais le corps ad _tressuet_ e mult chalt.

(_Roland_, st. 54.)

Bernard l'oït, a pou enrage vis: _Tressaut la table_, vers Garin se guenchit.

(_Garin_, II, p. 16.)

«Bernard l'entend. Peu s'en faut qu'il n'enrage vif: il franchit la table d'un saut, se jette du côté de Garin.»

Il est superflu, sans doute, de faire remarquer combien la vieille langue est plus concise et plus énergique que la langue moderne.

Elle disait aussi TRESTOURNER et TRESPRENDRE.

Le comte Gérin et son camarade Geres, ayant tué le page Timozel, détournent son cadavre dans un guéret:

Mort le _tresturnent tres_ en mi un guaret.

(_Roland_, st. 106.)

Cet exemple est remarquable, en ce que _très_ y figure deux fois, l'une en composition, l'autre à l'état libre. Les Latins disaient de même, _depellere de_, _emergere ex_, etc.

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TRESPRENDRE, signifiait _s'emparer puissamment_, _irrésistiblement de_...

Roland, blessé à Roncevaux, sent, malgré tout son courage et ses efforts, que sa dernière heure est venue:

Ço sent Rollans que la mort le _tresprent_: De vers la teste sur le coeur li descend.

(_Roland_, st. 171.)

Ces deux vers sont d'une grande beauté. La langue moderne aurait peine, je crois, à égaler la force expressive du second.

On disait de même _trespenser_, _trespercer_, _trestrembler_, _trestrancher_, _tresaller_:

Or escoutez des joies de ce mund, Que eles valent et que eles sunt: Cume fumee _trespassent_ et _tresvunt_.

(_Roman des Romans_, dans ROQUEFORT.)

et _tresfiler_, qui est demeuré comme terme technique: _tréfiler_ du fil de fer, une _tréfilerie_.

Mais en supprimant l'_s_ dans tous ces mots, outre qu'on en a déguisé l'origine, on en a modifié la prononciation. _Trépas_, _tréfond_, _tréfiler_, comme les écrit l'Académie, ont certainement leur première syllabe plus fermée que ne l'avaient _trespas_, _tresfond_, _tresfiler_, et que ne l'a encore _tressaillir_. L'ancienne orthographe avait, pour marquer ces nuances délicates, bien plus de ressources que la moderne, réduite à trois misérables accents, dans lesquels il faut que tout rentre.

TROU DE CHOU, DE POMME.

La première édition du _Dictionnaire de l'Académie_ mentionne _Trou de chou_, avec cette restriction, _Il est bas_.

Elle eût parlé plus juste, disant: Il est vieux.

_Trou de chou_ a complétement disparu de l'édition de 1835. Cependant on aurait pu l'y maintenir par grâce, comme aussi par égard pour Rabelais, qui, au chapitre 17 du livre V de _Pantagruel_, nous représente Henri Cotiral, «compagnon vieulx,» tenant «en sa dextre un gros _trou de chou_.»

Ménage (_Observations_) autorise _trou de chou_; et, après avoir rapporté ce vers de Villon,

D'un _trougnon_ de chou, d'un naveau,

il déclare que _trou_ vient de _thyrsus_; _un trou de chou_, c'est un _thyrse_ de chou. Ménage va jusqu'à citer là-dessus du grec. Il fallait, comme Ménage, en avoir de reste pour en dépenser sur les _trous de chou_.

_Trou_ est dans les plus anciens monuments de la langue pour _trognon_ ou _tronçon_, qui est évidemment dérivé de _truncus_, comme le pensait Nicot. _Un trou de lance_, dans _Ogier l'Ardenois_:

Entamés est en maint lieu vos escus: Cil _trox_ de lance i sont mult embalus.

(v. 12210.)

«Votre écu est entamé en mainte place, et les nombreux tronçons de lance y tiennent encore.»

Ce passage se lit autrement dans un manuscrit plus moderne:

Ses escus est et troés et fendus; Ne s'en voit mie com vilains esperdus: Dix _trous de lance_ emporte en son escu.

«Il ne se retire pas du combat comme un vilain qui fuit: il emporte dix tronçons de lance plantés dans son bouclier.»

Plus loin:

La lance froisse dusqu'as poins du guerrier, Li _trols_ en volent contremont vers le ciel.

(_Ogier l'Ardenois._)

«Il brise la lance au poing du guerrier; les tronçons en volent en l'air jusqu'au ciel.»

Observez que le mot _tronçon_ était employé dans le même temps, car on lit, quelques vers avant ceux que je viens de citer:

Ogiers s'en torne, qi ben s'est conbatus; Cinq gonfanon emporte en son escus, Les fers de lance et les _tronçons_ dessus.

(v. 12203.)

Et dans la description du tournoi donné par Fayel:

Li _tronson_ volerent en haut Des lances qui furent brisees.

(_R. dou Chast. de Coucy_, v. 1350.)

TROUSSER, TROUSSES.

Il serait bien important, dans un vocabulaire, d'indiquer le sens premier, le sens propre d'un mot, et de ranger ensuite chronologiquement, autant que faire se pourrait, les sens venus par extension, et parfois très-détournés du primitif.

Au mot _trousser_, l'Académie dit: «Replier, relever. Il se dit ordinairement des vêtements qu'on a sur soi.»

Le sens primitif de TROUSSER est _charger_, _imposer un fardeau_, ce qui ne se peut faire sans le lever; de là l'extension du sens: mais si l'on ne connaît le premier, on ne comprendra pas les rapports qui lient ces mots, _trousse_, _trousseau_, _porter en trousse_, _trousser en malle_, _trousser bagage_, etc.

RETROUSSER, c'est proprement charger une seconde fois un objet qui était déjà chargé, _troussé_; mais on ne le trouve pas assez haut, on le _retrousse_.

Blancandrin, ambassadeur de Marsile auprès de Charlemagne, détaille les présents offerts par le roi sarrasin à l'empereur français:

De sun aveir vos voelt asez duner, Urs e leuns e veltres enchaignez, Set cenz cameils e mil hosturs muez, D'or e d'argent quatre cenz muls _trussez_.

(_Roland_, st. 9.)

«Il veut vous faire large part de ses richesses; vous donner ours et lions et vautours enchaînés, sept cents chameaux et mille autours qui auront passé la mue, quatre cents mulets _chargés_ d'or et d'argent.»

L'épieu de Baligant, amiral de Marsile, était si énorme, que le seul fer dont il était garni eût fait la charge d'un mulet:

De sul le fer fut un mulet _trusset_.

(_Roland_, st. 217.)

Un marchand, allant à la foire, achète pour sa maîtresse une robe de Pers:

Si la ploia en un _troussel_; Dessus son palefroi morel _La trousse_ et lie derriere soi.

(_La Bourse pleine de sens._)

«Il la plia dans une valise; la charge et attache derrière soi, sur son cheval brun.»

Une TROUSSE est donc ce dans quoi l'on porte. Ce mot s'appliquait à l'étui d'un barbier aussi bien qu'au carquois de Cupidon. Le _trousseau_ de la mariée, c'est le ballot de ses hardes. Un _trousseau_ de clefs, ce sont toutes les clefs que l'on porte ensemble en un petit fardeau ou paquet. _Porter en trousse_, _trousser en malle_, c'est charger comme une trousse qu'on mettait derrière soi sur le cheval, ou comme une malle; trousser un vêtement, c'est le lever comme si l'on voulait le charger sur un cheval; trousser bagage, c'est charger son bagage, partir, décamper.

_Trousse_, désignait aussi une sorte de vêtement particulier aux pages; mais ceci se rapporte au sens secondaire de _trousser_. Ce vêtement s'appelait _trousse_, parce qu'il ne pendait pas, mais était relevé au corps. On employait le plus souvent ce mot au pluriel; de là l'expression: _Mettre aux trousses_ de quelqu'un... avoir toujours quelqu'un _pendu à ses trousses_.

VASSAL, VALET.

Le premier sens de _vassal_ était _brave_, _courageux_.

Le duc Robert de Normandie réunit les évêques, les barons, les abbés, et leur annonce son départ pour la terre sainte. Tous, d'une commune voix, le supplient de ne pas abandonner le pays:

Li unt respundu communal: Cherismes dus, noble _vassal_, Cum a ici fiere nouvelle!

(BENOÎT DE SAINTE-MORE, t. II, p. 570.)

«Très-cher duc, noble brave, comme voici fière nouvelle!»

Ganelon exaltant à Marsile la vaillance de Roland:

N'at tel _vassal_ sous la cape du ciel.

(_Roland_, st. 40.)

N'avez barun de si grant _vasselage_.

(_Ibid._, st. 30.)

Olivier, à Roncevaux, s'aperçoit de la trahison de Ganelon, qui livre l'arrière-garde aux Sarrasins. Il presse Roland de sonner du cor pour rappeler l'avant-garde et Charlemagne: _Cumpainz Rolland, sunez vostre olifant_. Mais Roland ne veut pas _corner pour des païens_; il se confie, pour sortir d'affaire, à son épée et au courage des Français:

De Durandal verrez l'acer sanglant. Franceis sunt bon, si ferrunt _vassalment_; Ja cil d'Espaigne n'aueront de mort guarant.

(_Roland_, st. 83.)

_Si ferront vassaument._ _Ferrunt_, _frapperont_, par syncope, du verbe _férir_. Réponse qui suggère au poëte cette réflexion:

Rollans est proz, e Oliver est sage; Ambedui unt merveillus _vasselage_.

(_Roland_, st. 85.)

«Merveilleuse bravoure.»

Enfin, ce qui achève de mettre le fait hors de doute, c'est l'épithète _vassal_ appliquée à Charlemagne lui-même:

Dient Franceis: Icis reis est _vassals_.

(_Roland_, st. 241.)

Mult est _vassals_ Karle de France dulce.

(_Ibid._, st. 261.)

Cette acception persistait au XIIIe siècle, puisque Hébers, au commencement de son _Dolopathos_, applique le mot _vasselage_ au fils du roi de France:

Car li fils Deu le volt doer De proece et de _vasselaige_; Mult est vaillanz de son aaige.

(_Dolopathos_, p. 156.)

VASLET, par syncope de _vassalet_ ou _vasselet_, est un jeune homme, un jeune brave. Ce mot désigne souvent un fils de roi ou d'empereur. Benoît de Sainte-More l'applique au duc Robert de Normandie:

Tuit li plus riche et li plus saige Sunt al _valet_ devenu lige De feautet e de servige.

(BENOÎT DE SAINTE-MORE, v. 31660.)

Dans le fabliau du _Vallet aux douze femmes_, ce valet est qualifié _damoisiaus_, preuve qu'il était gentilhomme:

Un _damoisiaus_ de moult haut pris... Quant le _vallés_ espousé eut...

Le _roman de la Rose_ met également sur une seule ligne les _valets_ et les _damoiselles_:

Car malebouche est coustumiers De raconter faulses nouvelles De _valets_ et de damoiselles.

Le mot _valet_ conserve aujourd'hui même son acception primitive, sans que personne y prenne garde: c'est dans le jeu de cartes, où le roi, la dame et _le valet_ représentent le père, la mère, et leur fils. Ce n'est pas à des laquais, à des _garçons_, qu'on eût donné les noms des chevaliers les plus illustres: Hector, Ogier, la Hire, Lancelot. Les quatre _valets_ sont les quatre jeunes princes, héritiers des quatre rois. Le reste représente des groupes de simples soldats anonymes, les pions du jeu d'échecs.

Voilà donc un mot qui, après avoir honoré longtemps les fils de la plus haute noblesse de France, s'est vu relégué à désigner l'homme dans sa plus basse condition, et finalement est devenu si injurieux et si humiliant, qu'on ne l'applique plus à personne, et qu'il sortira ignominieusement de la langue où il était entré et a subsisté longtemps comme un titre d'honneur.

Il a fait sa révolution en six siècles à peu près: il était encore jeune au début du XIIIe; il est caduc au XIXe.

Le mot qui, au moyen âge, avait le sens actuel de _valet_, c'est _garçon_, augmentatif de _gars_; _garcio_, dans la basse latinité:

Portabat _garcio_ parmam...

Hunc præcedebat cum parma _garcio_.

(GUILLAUME LE BRETON, _Phillippide_.)

«Sa lance était portée par un garçon... Un garçon marchait devant lui, portant sa lance.»

Le sire de Coucy envoie un domestique porter un message à la dame de Fayel; il le récompensera, non avec un joyau, les laquais n'en tiennent point de cas, mais avec _de l'argent sec_, qu'ils préfèrent:

_Garcon_ aiment joiel noiant, Il ainment plus le sec argent: Ainsois li donrai XV sous.

(_R. de Coucy_, v. 3123.)

_Quinze sous_, somme énorme pour le temps.

L'acception primitive de _garçon_, après tant de siècles, subsiste encore entière.

VERBES RÉFLÉCHIS.

Nos pères affectionnaient singulièrement la forme réfléchie pour tout verbe exprimant une action relative à la personne qui la faisait, action physique ou morale, il n'importe. Ils disaient _se dormir_, _se mourir_, _se dîner_; _se combattre à_ ou _contre quelqu'un_; _se forfaire envers quelqu'un_; _se repentir_, _se pâmer_, _se gésir_, _se partir de_...; d'où il nous reste, par double emploi, _se départir de_; _se feindre_, _s'oublier_, etc.

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SE DORMIR.--«Il _se giseit_ sur sun lit, si _se dormeit_.»

(_Rois_, p. 134.)

«Entrerent en la chambre u Hisboseth _se dormeit_.»

(_Ibid._)

Certes, dame, de _me dormir_ Me puige tres bien astenir.

(_Coucy_, v. 532.)

Nous disons encore _s'endormir_, témoignage de l'ancienne locution.

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SE GÉSIR.--«E se vint à l'hostel Amon sun frere, u il _se giseit_.»

(_Rois_, p. 163.)

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S'EMPARTIR.--«Lores _s'empartid_ Sesac de Jerusalem.»

(_Rois_, p. 296.)

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SE DISNER.--Jéroboam, au troisième livre des _Rois_, invite l'envoyé de Dieu à _se disner_ avec lui:

--«Li reis preiad cel hume Deu qu'il remeist, e od lui _se dignast_.»

(_Rois_, p. 287.)

--«E tu m'as fait merci e receud entre ces ki _se dignent_ a tun deis.»--Entre ceux qui dînent à ton dais.

(_Rois_, p. 194.)

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SE COMBATTRE.--«Si _se cumbatirent_ (les Syriens) cuntre lui (David).»

(_Rois_, p. 153.)

«Kar une gent _se cumbaterad_ encuntre altre.»

(_Rois_, p. 301.)

Ja _se combat_ vostre compains Ogiers.

(_Ogier l'Ardenois_, v. 2650.)

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SE REPENTIR.--«Li fols reis l'en creid, e de sun mesfait _s'en repentid_.»

(_Rois_, p. 290.)

--«Saint Pols _ne se repentivet_ mie.»

(SAINT BERNARD, p. 559.)

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SE PASMER.--Corneille et Molière ont employé _pâmer_ sans le pronom réfléchi:

Sire, _on pâme_ de joie ainsi que de tristesse.

(_Le Cid._)

... Ah! bons dieux, _elle pâme_.

(_Sganarelle._)

Ils ne sont point parvenus à faire accepter cette forme neutre, et l'ancienne forme réfléchie a continué de prévaloir. Elle date de l'origine de la langue: Roland, monté sur Veillantif, trouve le cadavre de son cher Olivier, gisant à Roncevaux. Il lui adresse quelques mots touchants, et, succombant à la douleur, il s'évanouit:

Quant tu es mort, dulur est que je vis. A icest mot _se pasmet_ le marchis, Sur son ceval que cleimet Veillantif.

(_Roland_, st. 149.)

«Quand tu es mort, douleur est que je vis. A ce mot se pâme le marquis, sur son cheval qu'il appelle Veillantif.»

Sur l'erbe verte li quens Rollans _se pasmet_.

(_Ibid._, st. 166.)

Charlemagne s'évanouit à son tour, en trouvant le corps de son neveu Roland:

Guardet a la terre veist son nevold gesir, Tant dulcement a regreter le prist: Amis Rollans, de tei ait Deus mercit! Unques nuls hom tel chevaler ne vit Por grans batailles juster e defenir. La meie honor est turnet en declin! Carles _se pasmet_, ne s'en pout astenir.

(_Ibid._, v. 203.)

«Il regarde à terre, et voit son neveu étendu. Il se prit à le regretter tant doucement: Ami Roland, que Dieu aie pitié de toi! Jamais on ne vit pareil chevalier pour assembler et mener à fin les grandes batailles. C'en est fait de ma gloire! Charles se pâme, il ne peut s'en empêcher.»

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SE FORFAIRE.--«Pur ço que cil de Jerusalem _forfaiz se furent_ envers nostre Seigneur.»

(_Rois_, p. 295.)

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SE FAINDRE.--_S'épargner à quelque chose_, _être faignant_:

Ne _se_ doit pas _faindre_ de lui aider...

(_Ogier_, v. 9638.)

De lui aider ne _se_ va pas _faignant_.

(_Ibid._, v. 9632.)

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SE MOURIR.--_Mourir_ était actif, comme aujourd'hui _tuer_. On disait _mourir quelqu'un_; au participe passé, _mort_:

Dist l'amirail: Carles, kar te purpenses, Si pren cunseill que vers mei te repentes: _Mort as mun fils_.

(_Roland_, st. 262.)

«Charles, dit l'amiral, réfléchis, et prends conseil de te repentir envers moi: tu as tué mon fils.

Trois freres m'a _mort_ et mon pere.

(_La Violette_, p. 83.)

Le fils de Charlemagne, jouant aux échecs avec Bauduinet, le fils d'Ogier, s'irrite de perdre, lance l'échiquier d'or à la tête de son adversaire, et le tue:

Callos _l'a mort_ d'un escekier d'or mier.

(_Ogier_, v. 3186.)

Les II _ont mors_ et les II autres prins.

(_Garin_, I, p. 109.)

De là la forme passive _se mourir_, que nous gardons encore. _Se périr_, tant reproché aux gens du peuple, n'est pas plus ridicule que _se mourir_.

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S'OUBLIER.--Coucy reçoit une lettre de la dame de Fayel:

On li mandoit qu'a l'anuitier Ne _se_ voelle mie _oublier_, Ains vienne a Faïel tout droit, Par l'huisset, si come il souloit.

(_Coucy_, v. 4010.)

«On lui mandait qu'à la tombée de la nuit il veuille ne pas s'oublier, mais vienne tout droit au château de Fayel, par la petite porte, selon sa coutume.»

Si ne _se_ mist pas en oubli.

(_Ibid._, v. 4035.)

TROIS PÉRIODES DANS NOTRE LANGUE.

Je distingue dans notre langue trois périodes. Dans la première, la plus courte, et celle dont il nous reste le moins de monuments, les voyelles prédominent sur les consonnes.

Pendant la seconde, la plus longue et la plus féconde, au moins jusqu'ici, l'équilibre tend à s'établir.

Nous assistons à la troisième, qui donne visiblement la prédominance aux consonnes sur les voyelles.

Le caractère de la seconde période paraît celui du génie de notre langue, qui, dans la première, cherche à se développer, fleurit dans la seconde, et dans la troisième s'achemine à la décadence.

La langue française, dans sa jeunesse, se sentait trop de son origine italienne; dans sa vieillesse, elle porte trop les marques des influences étrangères; elle est sortie du midi, et va se perdre du côté du nord.

Mais quand elle ne sera plus, il lui restera toujours cette gloire d'avoir servi, plus qu'aucune autre, à la civilisation de l'univers.

APPENDICE.