‹ Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciationChapitre 9 sur 46 · L.

L.

Dans le fabliau du _Vilain mire_, qui est le _Médecin malgré lui_, la femme du vilain, lasse des coups qu'elle reçoit, s'avise un jour de cette réflexion:

Fu onques mon mari batu? _Nennil_, il ne sait que cops sont. S'il le seust, par tout le mont! Il ne m'en donnast pas itant.

(_Barb._, I, p. 8.)

«Nenni, il ne sait ce que sont les coups. S'il le savait, par le monde entier! il ne m'en donnerait pas tant.»

Cette réflexion lui suggère le tour qu'elle joue à son mari pour lui faire tâter aussi du bâton.

L'usage de cette _l_ se maintint longtemps.

Dans la sixième des _Cent Nouvelles_, un ivrogne, après s'être confessé de force à un prieur qu'il trouve par les champs, requiert ce prieur de le tuer, afin qu'étant en état de grâce, l'absolution reçue, il aille droit en paradis.

«Ha dea! dit le prieur tout esbay, il n'est ja mestier d'ainsy faire; tu iras bien en paradis par autre voye.--_Nennil_, respond l'yvrongne; je y _veuil_ aler tout maintenant, et icy mourir par vos mains. Avancez vous, et me tuez.»

L'_l_ de _nennil_ est muette, et conséquemment notée mal à propos; mais celle de _je veuil_ est bien mise.

De même un peu plus haut:--«Que veulx tu dire?--Je me _veuil_ confesser, dit-il.--Or, avant, dist le prieur, je le _veuil_, avance toy.» Prononcez la première fois: Je me _veux_ confesser; et la seconde: Je le _veuil_, avance toy.

_Oui_ est le participe passé passif du verbe _ouir_; _oui_ signifie donc _entendu_. C'est le signe du consentement. Le proverbe oriental dit: _Entendre, c'est obéir_.

_Oui_, ou, pour le figurer à l'antique, _oy_, est toujours de deux syllabes. Devant une voyelle on le termine par une _l_ euphonique. De là cette expression, _langue d'oil_, que beaucoup prononcent _langue d'o-i-le_. C'est tout simplement _langue d'oui_.

Le mari déguisé en prêtre dit à sa femme: Poursuivez votre confession, s'il vous reste des péchés à dire:

Sire, dist elle, _oil_ assez.

(Barbazan, II, p. 109.)

_Ou-il assez_.

Le roi Marsile demande à son trésorier Mauduit si les présents sont prêts pour Charlemagne:

L'aveir Karlun est il appareillé? E cil respunt: _Oïl_, sire; asez bien.

(_Ch. de Roland_, st. 50.)

«Et lui répond: _Ou-i_, sire, assez bien.»

Me rendra-t-on mon cheval Broiefort? demande Ogier le Danois au duc Naimes de Bavière:

Raverai ge Broiefort, mon destrier? --_Oïl_, dist il, par Dieu le droiturier.

(_Ogier_, v. 10660.)

Dans ces deux derniers exemples, le scribe aurait pu se dispenser d'écrire l'_l_ euphonique, puisqu'elle y restait muette.

N.

L'instinct de l'euphonie est universel, mais dans ses applications il varie d'un peuple à l'autre. L'effet de l'_s_ plaisait surtout à nos pères; le _d_ chez les Latins avait la préférence; chez les Grecs c'était le [Grec: n], qu'ils appelaient additionnel, [Grec: ny ephelkystikon]. Cette _n_ a été aussi employée en France.

Karles l'entant, ne dist _neN_ o ne non.

(_Gerars de Viane_, v. 1596.)

«Ne dit ne oui ne non.»

_Ainsin_ devant une voyelle: ainsi _n_ un jour, ainsi _n_ autrefois...; devant une consonne, ce n'était qu'ainsi.

L'_n_ se trouve également donnée à quelques substantifs ou adjectifs pour finale euphonique, _amin_, _antin_, pour _ami_, _anti_.

M. J.-J. Ampère voit dans cette _n_ un vestige de déclinaison. Il avance que _amin_ était le cas régime d'_ami_. Mais dira-t-on qu'_ainsin_ est l'accusatif d'_ainsi_, _neN_ l'accusatif de _ne_? M. Ampère passe sous silence ces cas, aussi bien que les exemples nombreux où l'on voit _amin_ au nominatif.

Au surplus, la question des prétendues déclinaisons françaises sera traitée dans un chapitre spécial.

S.

Voici la plus importante de toutes les consonnes euphoniques, celle dont l'usage était le plus fréquent. Cet usage approchait de l'abus, car les liaisons procurées par l'_s_ intercalaire étaient les plus douces à l'oreille de nos pères. Aussi donnaient-ils de préférence l'_s_ pour finale aux mots que l'étymologie laissait découverts, tels que les pronoms et les adverbes.

Iluec seront o _luiS_ assis Cil sor qui li esgarz est mis De dire par voir jugement Qui vaincra le tournoiement.

(_Partonopeus_, v. 6595.)

«Là seront assis avec lui (avec elle) les juges du tournoi.»

Un jeune et beau chevalier, se rendant à un tournoi, reçoit l'hospitalité dans un château. On fête sa bienvenue par un banquet suivi d'un bal.

Quant li chevaliers _enS_ entra, Chascuns contre lui se leva. Les puceles qui carolerent Toutes contre lui s'en alerent, Et le conte _aussiS_ y ala, Qui en la bouche le baisa. Aussi volentiers la contesse, Plus volentiers que n'oïst messe.

(_Les Bijoux indiscrets_.)

Un riche seigneur se bâtit un superbe château:

Apres le pere l'ot li fiz, Puis le vendi a cel vilain; _AinsiS_ ala de main en main.

(_Le lai de l'Oiselet_, Barb., I, 180.)

La préférence qui fit adopter l'_s_ comme finale euphonique où l'étymologie n'en donnait pas, avait encore un autre motif que la douceur de ces liaisons: l'analogie. L'_s_ revenait si fréquemment dans le langage; elle terminait régulièrement la plupart des mots dans une foule d'occasions:

Nominatifs et vocatifs singuliers (au masculin);

Tous les cas obliques du pluriel;

Toutes les secondes personnes des verbes, etc...

M. Raynouard a le premier signalé la règle de l'_s_ à la fin du nominatif singulier; mais M. Guessard, s'appuyant sur les grammaires provençales de Faydit et de Vidal, a judicieusement observé que cette règle se restreignait aux substantifs masculins. Lorsque l'_s_ se trouve à la fin d'un nominatif féminin, elle n'y peut être que par abus ou pour l'euphonie; comme dans Marot:

Dessous l'arbre où l'ambre dégoutte, La petite _formiS_ ala.

Ce qui a été imité par la Fontaine:

L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits. Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, Quand sur l'eau se penchant une _fourmis_ y tombe; Et dans cet océan l'on eût vu la _fourmis_ S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. La colombe aussitôt usa de charité: Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, Ce fut un promontoire où la _fourmis_ arrive.

Ce qui a causé la faute de Marot, c'est qu'il avait vu dans les anciens poëtes _fourmis_ avec une _s_; mais il n'a pas pris garde que _fourmi_ était alors du masculin.

«Comment li criquet demanda _au fourmi_ de son bled, et il li refusa:

Li criquet ot disette En yver, et povrete _Au fourmi_ est venu... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Le fremi_ li a dist: Ja ne vous aiderai...»

(_Marie de France_.)

Et quand il l'aurait remarqué, il ne se fût pas arrêté à cela: Marot ignorait déjà les règles du vieux français, comme il l'a prouvé par son édition de Villon. A son tour, Marot a trompé la Fontaine. Les erreurs se lèguent comme les vérités, et mieux encore.

L'_s_ a servi également de finale euphonique à la première personne du singulier des verbes. Par exemple, dans ce vers de _Constant Duhamel_:

J'ai en vous, dit il, mal parent;

On prononçait, je n'en doute pas, _j'aiS_ en vous... comme on disait je _suiS_ un homme de bien. L'_s_ s'est attachée au verbe _être_, et ne s'est pas attachée au verbe _avoir_. C'est un fait bizarre et certain, que l'écriture est beaucoup plus inconséquente que la parole.

Mais l'_s_ n'était pas la finale étymologique de cette première personne. C'était l'_e_ muet, du moins à l'imparfait:

_Eram_, j'ere. _Amabam_, j'aimoie. _Eras_, tu eres. _Amabas_, tu aimois. _Erat_, il eret, il ert. _Amabat_, il aimoit.

Les poëtes se permirent de retrancher cet _e_, _j'aimeroi_, _j'alloi_, _je faisoi_; et le soin de l'euphonie amena l'insertion de l'_s_, par l'antipathie instinctive de l'hiatus. Ronsard ayant dit:

Plus haut encor que Pindare et qu'Horace, J'_appenderois_ à ta divinité;

Muret fait cette remarque:

«_J'appenderois_, pour _j'appenderoi_. La lettre _s_ y est ajoutée à cause de la voyelle qui s'ensuit.»

Et Ronsard lui-même dans son _Art poétique_:

«Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la première[27], pourvu que la personne finisse par une voyelle ou diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, afin d'éviter un mauvais son qui te pourroit offenser; comme, _j'allois_ à Tours, pour dire _j'alloi_ à Tours; _je parlois_ à madame, pour _je parloi_ à madame, et mille autres semblables[28].»

[27] Non pas de la seconde personne pour la première, mais de l'orthographe de cette seconde personne.

[28] Voyez, à une époque où la pédanterie égarait le jugement et émoussait la délicatesse de l'oreille, voyez combien se montre vivace cet instinct natif de fuir l'hiatus chez des poëtes qui l'avaient érigé en droit, et en usaient habituellement sans scrupule.

Dans ce poste où elle s'était glissée à la faveur de l'euphonie, l'_s_ rendit de si bons services, que son usurpation est aujourd'hui consacrée et convertie en droit légitime. Il n'en est pas moins vrai que quand Molière et la Fontaine écrivent _je di_, _je croi_, _je voi_, _je reçoi_, ils usent d'une forme ancienne, et ne se permettent pas de supprimer l'_s_ pour le besoin de la rime, comme leurs commentateurs ne manquent pas de l'affirmer.

Tel passage d'un poëme présente à vos yeux un hiatus où il n'y en avait pas. Pourquoi? Parce qu'il se glissait entre les deux mots une consonne euphonique. Le scribe ne l'a pas notée, comptant sur l'intelligence du lecteur et sur l'habitude. Ainsi, dans cette description d'un charivari donné à un nouveau marié le soir de ses noces:

Il y avoit un grant Jayant Qui trop forment aloit brayant. _Vestu ert_ de bon broissequin. Je cuids que c'estoit Hellequin, Et tuit li altre sa mesnie.

(_Roman de Fauvel._)

Il faut prononcer: _vestuS ert_.

Car _vestu_ se rapporte au sujet de la phrase, qui est un nominatif masculin; et l'_s_ est caractéristique du nominatif masculin. Un enfant jadis savait cela. Qu'importe donc que le copiste ait mis _vestu_ ou _vestus_?

· · ·

Les adverbes, prépositions, noms de nombre, etc., terminés par _e_ muet, à qui l'étymologie ne fournissait pas de consonne euphonique, ont reçu dès l'origine une _s_ finale, pour les protéger et les maintenir intacts. Cela était de règle générale; la trace en a persisté longtemps, et n'est pas encore complétement effacée.

Mithridate dit à Monime:

Jusqu'ici la Fortune et la Victoire _mêmes_ Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.

Les commentateurs déclarent que la nécessité de la rime a fait commettre au poëte une faute grave, parce que _même_ est ici adverbe, et par conséquent ne prend point d'_s_.

Autrefois le mot _même_, adverbe ou non, avait toujours l'_s_ à la fin. Les poëtes, à qui l'on accordait tant de libertés, avaient celle de garder ou de retrancher cette _s_. Villon, dans une de ses plus jolies ballades, offre l'exemple de l'une et l'autre orthographe:

Je connoy pourpoint au collet; Je connoy le moine à la gonne; Je connoy le maistre au valet; Je connoy au voile la nonne; Je connoy quand pipeur jargonne; Je connoy fols nourris de _cresme_; Je connoy le vin à la tonne; Je connoy tout, fors que moy _mesme_.

Voici maintenant _mesmes_ avec l'_s_.

Je connoy vision de somme; Je connoy la saulce des _bresmes_; Je connoy le pouvoir de Romme; Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.

ENVOY.

Prince, je connoy tout en somme: Je connoy coulorez et _blesmes_; Je connoy mort, qui tout consomme; Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.

Marot, avant Racine, avait employé cette rime de _mesmes_ avec _diadèmes_. Il était alors homme de guerre, et se trouvait au camp d'Attigny, près de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiéger Mézières, dont la défense valut tant de gloire à Bayard (1521). Marot écrit à Marguerite, soeur de François 1er, qui fut depuis la célèbre reine de Navarre, et qui n'était alors que madame d'Alençon. Le soldat poëte envoie à la duchesse des nouvelles de l'armée:

Ne pensez pas, dame où tout bien abonde, Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde; Car, à vrai dire, il semble que nature Leur ait donné corpulence et facture Ainsy puissante, avec le coeur de _mesmes_, Pour conquerir sceptres et _diadesmes_.

(T. II, ép. 3, du camp d'Attigny, p. 24.)

Il faut rire de Ménage qui tire _même_ invariable du latin _maxime_, et _même_ variable de l'italien _medesimo_.

Dans l'origine, _même_ était toujours adverbe; et, à le bien considérer, il ne peut pas être autre chose dans _lui-même_. La distinction entre l'adjectif et l'adverbe a été introduite tardivement; _même_, adverbe, prenait une _s_ à la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des mots, comme tous les adverbes terminés par _e_ muet: _Jusques_, _encores_, _guères_ et _naguères_, _oncques_, _doncques_, _avecques_, _certes_, _illecques_, _presques_. Marot décrivant le _temple de Cupido_:

En tous endroits je visite et contemple, _PresqueS_ étant de merveille esgaré.

Les poëtes, dès le XVe siècle, comme nous l'avons vu, laissaient ou retranchaient cette _s_; et, des vers, cette licence s'est coulée dans la prose.

On a dit: _ores_, _ore_, _or_;--_avecques_, _avecque_, _avecq'_, ou _avec_;--_doncques_, _doncque_, _doncq_, _donc_. La dernière de ces formes est aujourd'hui la seule usitée; mais on est encore libre de choisir entre _guères_ et _guère_, _jusques_ et _jusque_, _certes_ et _certe_. Rien de si capricieux que l'usage.

J'ai dit que _même_, isolé ou joint à un pronom, était essentiellement adverbe. Ronsard l'a traité ainsi:

Les immortels _eux mesme_ en sont persecutés.

En quoi il a été suivi par le père Lemoine, dont le _Saint-Louis_ mérite de faire autorité:

D'autres sont élevés sans armes et paisibles, Qui, braves contre _eux même_ et contre _eux même_ forts...

Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, _même_ contre eux... forts, _même_ contre eux?--Les immortels, _même_ eux! _même_ les immortels!...

La distinction entre _même_ adjectif et _même_ adverbe est donc toute chimérique, une pure subtilité des grammairiens modernes, pour rendre compte tellement quellement de la présence ou de l'absence de l'_s_ finale. Où ils l'ont remarquée, ils ont conclu qu'il y avait accord, et ils se sont hâtés de bâtir leur règle; puis, rencontrant _mesmes_ joint à un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont prononcé qu'il y avait licence poétique ou faute de français de la part de ceux à qui nous devons la langue française.

_Même_ vient de l'italien _medesimo_; on a dit d'abord en trois syllabes _méismes_, pour mieux rappeler _medesimo_. Rutebeuf décrivant une noce:

Ne sai combien de gens i furent; Assez mangerent, assez burent, Assez firent et feste et joie. Je _meismes_ qui i estoie Ne vi piesa si bele faire.

(_De Charlot le Juif_.)

L'Académie autorise _quatre-z-yeux_, _entre quatre-z-yeux_; mais elle n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais l'Académie devrait-elle se contenter du rôle de greffière de l'usage? d'être à l'usage ce que le daguéréotype est aux formes extérieures? Elle est vraiment trop modeste; essayons de suppléer à son silence.

Rétablissons d'abord l'orthographe véritable de cette locution: _Entre quatreS yeux_, c'est l'_s_ euphonique; tous les noms numériques la prenaient, hormis ceux à qui l'étymologie fournissait une autre consonne.

_Uns_, _unes_: rien n'est plus commun.

--«_Uns_ bers fu ja en l'antif pople Deu.» (_Rois_, I, p. 1.)

S'_uns_ hom loue un pasteur pour ses brebis garder, Il li doit sauvement mener et ramener.

(_De Triacle et venin_; Jubinal, _Contes_.)

Si s'est armés hastivement D'_unes_ armes pures d'argent.

(_Roman de Coucy_, v. 3271.)

D'_unes fauses armes_ l'arma Li rois qui molt petit l'ama.

(_La Violette_, p. 90.)

D'_unes forces_ qu'ot apportées A errant ses tresces copées.

(_Roman de Coucy_, v. 7344.)

Les Espagnols disent de même _unos_, _unas_. On s'en étonne, l'on a tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l'_s_ ajoutée à la fin d'un mot ne réveille plus que l'idée de pluriel; et l'on croit avoir produit un argument sans réplique, en disant que _un_ ne peut avoir de pluriel. Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l'_s_ finale avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce n'est pas la faute de ceux qui l'ont employée à son second usage.

_Deux_ vient de _duo_; la première forme a été _dui_, _dou_, _dous_ devant une voyelle.

Il estoient jadis _dui_ frere, Sans soustien de pere ni mere.

(_Estula_, Barbaz., III.)

«Li reis David lur livrad _dous_ des fiz Saul.»

(_Rois_, p. 202.)

_Trois_, dérivé de _tres_, a l'_s_ par droit de naissance.

_Quatre_, c'est le point en litige.

_Cinq_ n'a pas besoin de l'_s_ euphonique: _quinque_ lui fournit la consonne.

_Six_ tient la sienne de _sex_.

_Sept_ reçoit de _septem_ un _t_ qui lui suffit.

_Huit_, d'_octo_, prend le _t_ euphonique, qui le rapproche de la forme latine.

_Neuf_, de _novem_.

_Dix_, de _decem_, est obligé de recourir à l'_s_ finale pour pouvoir se maintenir devant une voyelle.

_Vingt_, dans le _livre des Rois_, est partout écrit _vinz_:

--«Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de _quatre vinz ans_.» (P. 195.)

C'est notre prononciation actuelle, de même que pour _cent_ au pluriel: dans le _livre des Rois_ il est toujours écrit _cenz_:

--«E li fers de sa lance pesad _treis cenz unces_.» (_Rois_, p. 208.)

Il n'y aurait donc que le mot _quatre_ que l'on aurait laissé manquer d'une consonne euphonique dans un temps où l'on s'en montrait si libéral? Cela n'est pas croyable; _quatres yeux_ dépose contre cette supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de _Malbrou_, qui est une pièce du moyen âge, comme j'espère le faire voir ailleurs:

L'ai vu porter en terre par _quatreS_ officiers.

--«Li _quatreS_ maistres de l'hospital... Des _quatreS_ maistres de l'ospital...»

(_Hist. de Metz_, texte de 1284.)

Fallot, à qui j'emprunte cette dernière citation, ne manque pas de voir là son système de déclinaisons, et des sujets et des régimes. «Il faut observer, dit-il, que dans cet exemple même la règle est mal suivie, puisque le premier _quatre_, sujet, devrait être écrit sans _s_.» (Pag. 232.) On n'a jamais pensé à décliner ni _quatre_, ni _deux_; il n'y a là que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'était entêté de ce malheureux système: rien ne pouvait lui dessiller les yeux.

T.

On lit dans Montaigne (livre III, ch. 2):

«Ayez un maistre ès arts, conferez avecques luy: que ne nous faict il sentir ceste excellence artificielle?... Que ne nous _domine il_ et persuade comme il veut? Un homme si advantageux en matiere et en conduite, pourquoy _mesle il_ à son escrime les injures, l'indiscretion et la rage?»

Vous trouverez cette façon d'écrire dans la reine de Navarre, dans tous les écrivains antérieurs au XVIIe siècle. Qui se fierait au témoignage de cette écriture s'abuserait fort, car on ne manquait pas de prononcer avec un _t_ intermédiaire, comme aujourd'hui nous écrivons.--«Souvent aussi, dit Jacques Pelletier, nous prononçons des lettres qui ne s'écrivent pas, comme quand nous disons _dine-ti_? _ira-ti_? et écrivons _dine-il_? _ira-il_? et seroit chose ridicule si nous les écrivions selon qu'ils se prononcent.» (Ier livre de l'_Orthographe_, p. 57.)

Le témoignage de Théodore de Bèze n'est pas moins formel.--«Cette lettre, dit-il en parlant du _t_, offre une particularité curieuse: c'est qu'on la prononce là où elle n'est pas écrite. Vous voyez écrit _parle il?_ et vous prononcez, en intercalant le _t_, _parle til?_ On écrit _ira il?_ _parlera il?_ _va il?_ _aime il?_ et l'on prononce _ira til?_ _parlera til?_ _va til?_ _aime til?_» (_De Fr. ling. recta pronunt._, p. 36.)

Cela démontre surabondamment combien l'écriture est un témoin trompeur de la prononciation.

Mais quand, au lieu du pronom _il_, on employait _on_ indéterminé, le _t_ euphonique n'était pas nécessaire, parce que l'on recourait à cette forme _l'on_.

Montaigne parlant des grands:--«A l'adventure les _estime l'on_ et apperceoit moindres qu'ils ne sont.»

«Les dignités, les charges se donnent necessairement plus par fortune que par mérite, et _a lon_ tort souvent de s'en prendre aux roys.» (Livre III, ch. 8.)

On a disputé sur cette qualification d'_euphonique_ donné au _t_ final; on a dit: Il n'est pas euphonique, car il appartient de droit à la troisième personne du verbe. C'est une chicane de mots comme les grammairiens les aiment; il est bien certain que il _fu_, il _ouvre_, il s'en _va_, représentent _fuit_, _aperuit_, _abit_. Il n'est pas moins certain que le _t_ en français sert à l'euphonie; maintenant accordez-lui ou lui refusez cette épithète, peu m'en chaut: le seul point auquel je tienne, c'est que c'est fort bien dit: Malbrough s'en _vat_ en guerre. Un académicien, qui attend son confrère pour condamner solennellement cette prononciation du peuple, demande: _Vat_ il bientôt venir?

Florence de Rome était une femme de qualité, fille d'un empereur romain anonyme. Ses malheurs, causés par sa vertu, la réduisirent, après les plus étranges aventures, à entrer comme servante chez un brave châtelain. Sire Thierry _estoit moult preudom_, et sa femme _moult preude femme_; mais ils tenaient chez eux un coquin de sénéchal, _un glouton_:

Li faus fu senechal au courtois chastelain Nommez estoit Macaire.--C'est un nom trop vilain! Souvent requist Flourence, et au soir et au main, Que s'amour li donnast, mais il ouvroit en vain, Car elle se laissast avant vive escorchier. Un jour la trouva seule li glouton pautonnier: Par force la _cuida accoler_ et baisier; Mais Flourence li fist le sanc vermeil raier A grant ru de la bouche, et deux dens li brisa.

Prononcez hardiment: la _cuidaT_ accoler.

Il y a plus: c'est que le _t_ se glissait en des places où il est impossible de justifier sa présence, sinon par le besoin de l'euphonie. Nous disons encore: _voilà-t-il_, _ne voilà-t-il pas_... C'est bien là un _t_ euphonique, exclusivement euphonique, et un témoignage du soin de nos ancêtres à rendre la prononciation musicale. De l'écriture, on ne s'en embarrassait pas; on écrivait _voilà il_; le langage était façonné par ceux qui parlaient: c'est tout le monde; ceux qui écrivaient ne comptaient pas.

Dans les verbes, l'_s_ était la finale euphonique de la seconde personne; _t_ caractérisait la troisième, sans aucune exception et par tous les temps. Ces lettres seront écrites ou non, cela n'importe; suffit que vous êtes prévenus. C'est à vous, par l'application de cette règle, d'éviter les hiatus.

L'orthographe qui, après la découverte de l'imprimerie, s'établit peu à peu, s'est mise à recueillir ces finales; mais avec quelle négligence et quelle maladresse! En les attachant à certains temps et à la plupart des verbes, elle les a, par un oubli inconcevable, omises dans quelques autres. Cette inexactitude a introduit dans le langage une foule d'irrégularités et d'inconséquences. L'auxiliaire _avoir_, par exemple, ne devrait pas jouir de moins de priviléges que l'auxiliaire _être_; ils étaient jadis sur le même pied:

_Sum_, je sui. _Habeo_, j'ai. _Es_, tu e_S_. _Habes_, tu a_S_. _Est_, il es_T_. _Habet_, il a_T_.

Y _a-t-il_ une raison raisonnable (l'usage en est une déraisonnable) pour tantôt accorder, tantôt refuser ce _t_? pour permettre à Racine:

Sur quel roseau fragile _a-t-il_ mis son appui?

et défendre au peuple: il _at_ acheté?

Pour autoriser _va-t-il_ venir? et condamner Malbrough s'en _vat_ en guerre? C'est une tyrannie épouvantable! c'est abuser étrangement du titre d'académicien et du droit de faire un dictionnaire. Le peuple, dont les doctes méprisent le langage, pourrait leur répondre, comme le lion de la fable:

Avec plus de raison nous aurions le dessus, Si mes confrères savaient peindre.

Rien n'est plus fréquent dans les manuscrits que le _t_ figuré à la troisième personne de l'indicatif d'_avoir_:

Quant li provost l'_at_ entendu... Du duel qu'il _at_ et de la honte.

(_De Constant Duhamel._)

Dans le _Testament de l'asne_ de Rutebeuf, on vient dénoncer un curé à son évêque. Qu'a-t-il fait? demande l'évêque:

Il _at_ fait pis, c'un Beduyn![29] Qu'il _at_ son asne Bauduyn Mis en la terre beneoite!...

[29] Les croisades de saint Louis en Afrique avaient déjà fait connaître en France les Bédouins.

Le pauvre curé s'excuse de son mieux à son supérieur:

Mes asnes _at_ lonc tans vescu; Moult avoie en li boen escu! Il m'_at_ servi et volentiers, Moult loiaument, XX ans entiers.

Ce _t_ est parfaitement à sa place, c'est le droit de la troisième personne de le prendre comme caractéristique. Mais ceux qui, fondés sur ce droit, refusent au _t_ dans cette place la qualification d'euphonique, que diront-ils quand on le leur montrera à la fin de la première personne du présent de l'indicatif, _j'aime_;--je _dîne_;--je _mange_; à la fin des participes passés en _i_, en _é_, en _u_; à la fin des substantifs aujourd'hui terminés en _é_, comme _cité_, _humilité_? Conviendront-ils que c'est une lettre introduite pour l'euphonie? Ils n'auront plus ici la ressource d'alléguer le latin.

Dans une stance monorime en _e_ muet:

Li reis Marsilie la tient (Saragosse), ki Dieu n'en _aimet_, Mahumet sert e Apollin _reclaimet_, Ne s' poet garder que mals ne li _ateignet_.

(_Chanson de Roland_, st. 1.)

Ni a paien ki un seul mot _respundet_, Fors Blancandrins de castel de Val Funde: Oez, seignurs, quel pecchet nus _encumbret_...

(St. 2.)

La _chanson de Roland_, le _livre des Rois_, les sermons de saint Bernard, figurent toujours ce _t_, qu'il en soit ou non besoin pour éviter un hiatus. Il n'empêche même pas l'élision au milieu du vers:

Il _enapelet_ e ses dus e ses cuntes.

(St. 2.)

Sa costume (à Charlemagne) est qu'il _parolet_ a leisir.

(St. 10.)

Nous gardons encore la trace de ce _t_ euphonique: _crie-t-il?_ _appelle-t-on?_ Mais il faudrait avoir le courage d'écrire _criet-il_; _appellet-on?_

Nous avons vu qu'au XVIe siècle, on prononçait le _t_ euphonique sans l'écrire; et nous voyons maintenant qu'au XIIe siècle on l'écrivait souvent où il ne se prononçait pas. Les uns trouvant sur le papier _aime-il_, _va-il_, ne manquaient pas de lire _aime-t-il_, _va-t-il_. Les autres y voyant les derniers vers que je viens de transcrire, les lisaient ainsi:

Il _enappelle_ et ses dus et ses countes... Sa coutume est qu'il _parole_ à leisir...

Voici d'autres exemples (on en citerait par centaines):

Branches d'olives en vos mains porterez; Co _senefiet_ pais et _humilitet_.

(St. 5.)

Munjoie _escriet_: Co est l'enseigne Carlun.

(St. 92.)

Lisez: ce _senefie_... Montjoie _écrie_, c'est l'enseigne (la devise) Carlon (de Charles).

Ainsi notre oeil déçoit notre oreille, qui, à son tour, abuse notre jugement. Nous sommes trompés à la fois et par ce que nous voyons et par ce que nous ne voyons pas. Il faut avouer que dans cette condition il est malaisé d'éviter l'erreur.

Voilà pour le présent de l'indicatif.

La consonne euphonique se retrouve attachée aux troisièmes personnes du singulier du prétérit et du futur; au participe passé passif en _é_, en _i_, en _u_.

Le _Livre des Rois_, manuscrit du XIIe siècle, peut-être du XIe, emploie le _t_ ou le _d_, qui n'est qu'un _t_ adouci.

--«E del livre _parlad_ que li evesches _oud truved_ e _lut_ devant le rei.»

(_Rois_, p. 424)

--«La liepre Naaman _purprendrat_ et _aherderat_ a tei.»

(_Rois_, p. 365.)

«La lèpre de Naaman prendra et s'attachera à toi.»

--«E li Enfes crut e _esforcad_. A un jor, li Emfes _alad_ a sun peire en champz... si _Amaladid_, si s'en plainst.»

--«Mais la mere prist l'enfant, si l' _culchad_ sur le lit al prophete, e l'us puis _fermad_, si s'en _turnad_.»

(P. 357.)

--«_Pecchiet_ ai a lui sol.» (P. 548.) «J'ai péché à lui seul.»

--«Il aveit _oid_ dire que il out _ested_ malades.»

(P. 418.)

--«Si cume li rei le sout e _veud_ les out, _parlad_ al prophete.

(P. 368.)

--«Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ (advenu) par aventure.» (_Saint Bernard_, 552.)

Les substantifs aujourd'hui terminés en _té_ recevaient tous le _t_ euphonique. Il suffit d'ouvrir un manuscrit d'une date un peu reculée, pour en trouver des exemples à foison. Le _livre des Rois_, celui de _Job_, les sermons de saint Bernard, n'offrent pas un seul de ces substantifs désarmé de sa consonne finale.

--«Li fruiz la _nativiteit_ de Nostre Seignor... S. Johan buit lo boyvre de _salveteit_...»

(_Saint Bernard_, p. 542.)

--«Li pecchiez d'_enfermeteit_ et de non sachance... la _volenteit_ et l'oyvre de _salveteit_...»

(_Ibid._, p. 544.)

--«Cil ki a l'_umaniteit_ ajosteit le nom de Deu.»

(_Ibid._, p. 548)

· · ·

Fallot avait déjà signalé ce _t_ final comme la marque d'une haute antiquité dans le manuscrit, mais il n'en avait pas reconnu l'usage régulier ni l'origine. Il ne le constate qu'aux substantifs en _té_, et ne le remarque pas à la fin des substantifs et participes en _u_, comme _escut_, _vertut_, _pendut_, où il joue le même rôle.

L'_escut_ li fraint e l'osberc li derumpt.

(_Chanson de Roland_, st. 117.)

Escrient Franc: Deus i ad fait _vertut_.

(_Ibid._, st. 288.)

Turpins de Rains quant se sent _abattut_ De IV espiez parmi le cors _ferut_... Rollant reguardet, puis si li est _curut_, Et dist un mot: Ne sui mie _vencut_.

(_Ibid._, st. 153.)

On attribuait le _d_ ou _t_ euphonique à des mots qui n'y avaient pas droit étymologiquement, à des monosyllabes essentiels, qui eussent disparu dans l'élision ou qui eussent produit des hiatus désagréables; par exemple, _o_ (_avec_), _à_, marque du datif, etc.

Luisent cis elme ki _ad_ or sunt gemmez.

(_Roland_, st. 79.)

«Les écus brillent émaillés d'or.»

L'escut li fraint ki est a flurs e _ad_ or.

(_Ibid._, st. 96.)

«Il lui brise le bouclier orné de fleurs et d'or.

«_Qu'est_ à flours.»--L'_i_ s'élide dans cet exemple.