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Chapitre 2 UN DRAME, ENFIN

Un jour, enfin, il me fut permis de dramatiser sans fraude.
Ma famille n’avait jamais failli. « Notre honneur est intact », se plaisait à répéter ma mère. En vérité, s’il lui arrivait d’accabler mon père de reproches, c’est que, femme sans péril métaphysique, elle aimait néanmoins la controverse ; elle avait le goût des scènes comme, suivant les âges, du football, du tennis, du golf ou du footing. Je lui en voulais de ces inclinations tracassières, et je croyais les grandes fautes plus faciles à pardonner que les petits gestes de mauvaise humeur. Je dois avouer d’ailleurs que c’était bien en dehors de toute expérience.

Ma sœur, veuve de son premier mari, avait épousé en secondes noces un riche New-Yorkais. Mon père, après deux années de commandement au Maroc, avait été nommé général ; or il avait, aux colonies, contracté certaines habitudes qu’il ne put se résigner à laisser insatisfaites en France ; au reste, il avait assez de tact pour que nul ne s’en rendît compte ; le malheur voulut que se trouvât commis au bois de Boulogne un crime de la dernière atrocité. Un garçon de bonne famille en était la victime. Cette histoire éveilla l’attention de la police ; il s’ensuivit de nombreuses descentes dont l’une au beau milieu d’une fête orientale à laquelle participait le général.

Bien entendu, mon père ne fut pas directement inquiété ; mais les journaux de l’opposition firent un beau scandale et chantèrent pouille tant et si bien qu’il dut démissionner et renoncer à la cravate de commandeur, depuis longtemps promise.

Ma mère, assez lente à imaginer un vice, et d’autant plus sévère qu’elle se fatiguait sans parvenir à concrétiser, s’aperçut que le déshonneur était sur sa maison. Elle mit l’argenterie dans le coffre-fort, consigna sa porte, ne rendit plus de visites, foudroya celui qui n’avait pas eu de chance, voulut divorcer, n’en fit rien, se résigna par devoir à porter encore un nom souillé, devint neurasthénique, écrivit des lettres anonymes, en reçut et, un beau jour, finit par enjamber la barre d’appui.

On parla d’accident ; la sépulture chrétienne ne lui fut pas refusée.

Par de beaux arguments, le général voulut s’interdire le remords. Il essaya de me convaincre, prétendit me parler d’homme à homme, vanta sa tendresse pour la défunte, regretta qu’elle ne l’eût jamais compris.

D’un mot, je l’arrêtai. Il cligna de l’œil, m’offrit plusieurs boîtes de très bonnes cigarettes et une pension honorable. Il loua un entresol rue Notre-Dame-de-Lorette, s’encanailla comme le peuvent seuls les curés défroqués et les généraux sans étoile. Quand je l’allais voir, il ne se donnait la peine d’aucun mensonge et disait simplement de ma mère (que je m’étais mis à nommer dans mon souvenir « ma pauvre maman ») : « Une citoyenne pas trop drôle, nom de Dieu, une femme comme toutes les femmes ; je préfère les Kabyles, au moins elles savent danser la danse du ventre. Regarde comme elles se remuent — et zou et zou et zou. » Je crois qu’à vrai dire, il dissipait mal ses remords et perdait même un peu la tête. Il me conseillait : « Amuse-toi, Daniel ; sois un diable et plus si tu peux, mais n’espère jamais amener une femme à la conscience. »

Il m’aimait à sa manière et se préoccupait de mon avenir. Aussi, lorsque nous nous quittions, déplorait-il toujours la stupide aventure qui l’avait empêché de me donner un père divisionnaire et commandeur.

Moi, j’avais trop souvent envie de pleurer comme un gosse.

Si je m’étais cru des principes moraux (« les bons principes qu’on a essayé de t’inculper », disait ma mère, confondant inculper avec inculquer, la Transylvanie avec la Pennsylvanie et même quelquefois Léonard de Vinci avec Vincent d’Indy), je les aurais spontanément réfutés pour absoudre un homme. Rien de plus facile, au reste, que de ne pas conclure à la culpabilité de mon père dont l’insouciance aux divers âges de sa vie avait été de l’entrain, de la bravoure, du dévergondage. Sans doute, aurais-je admiré une figure hautement criminelle et condamné ma mère qui avait eu le tort de représenter la tradition, de m’aimer avec tyrannie et de s’habiller sans goût. Hélas ! mon père n’était, lui, qu’un soldat mal dégagé des habitudes de certaines nuits d’Orient. Je le jugeais médiocre, ne valant guère la peine qu’on souffrît par sa faute ; mais à peine l’avais-je quitté que, de l’escalier, je l’entendais chantonner sur un air de bamboula :

Travadja la moukère

Travadja bono

Déjà mes doigts se crispaient à la rampe, et je respirais très fort pour refouler deux larmes.

Nous n’avions pas dit toute la vérité à ma sœur d’Amérique.

Un jour, dans une lettre, je lui confiais ma tristesse et ses raisons. Par retour du courrier, elle me répondit que ce drame lui rappelait certaines pièces de Strindberg le Scandinave, dont elle avait suivi les représentations avant son départ pour New York.

Elle ajoutait que, de quelque côté qu’on regardât, l’horizon était bien noir ; ainsi, grand amateur de gin, son époux, citoyen d’un pays sec, l’obligeait à passer de l’alcool en fraude sous ses jupes.

Je lui envoyai une nouvelle lettre pour lui dire que son histoire de bouteilles était stupide, qu’il s’agissait d’une angoisse, de mon angoisse et non de liquide à transporter, ou du répertoire du théâtre de l’Œuvre.

Un mois plus tard, je m’en voulais de cette dureté. Un télégramme venait de m’apprendre la mort de ma sœur. Je la voyais au quinzième étage, dans un décor cinématographique, son lit jonché de peaux de léopards. L’ivrogne de mari sautait de voiture et poussait la porte au moment précis où les servantes, jolies comme des sœurs jumelles, s’apercevaient que la poor mississ avait cessé de vivre.

La vie continuait dans les cités cubiques, mais pour avoir eu par un juillet de France (tricot clair et robe blanche) un rêve trop facile, ma sœur reposait dans un cimetière d’outre-Atlantique.

Mais y a-t-il même un cimetière pour les villes qui croissent en hauteur ? Au quarantième de quel gratte-ciel met-on les cadavres et leur exact vêtement de bois ?

J’essayai de réagir.

Je voyageai.

Peine perdue. Les villes me semblèrent des gares où tout le monde descendait pour s’installer à nouveau dans d’autres trains qui allaient, eux, on ne savait trop où.

Je traversai Marseille, Toulon, quelques ports italiens, l’Algérie.

Les autres hommes faisaient comme si c’était bien des rues et des boulevards entre les murs. Je ne me laissai pas prendre au mensonge des affiches. Sur un des panneaux-réclame, je reconnus l’Arabe ; il se réjouissait des trous dans la laine de son burnous ; autant de fenêtres à l’exil du corps ; je ne suivis point au-delà des quais cette fille brune de peau, sous le sang du corsage, qui faisait claquer ses socques parmi les caisses et j’eus pitié des Caucasiens qui transpirent l’intelligence et la tuberculose, le front las des cônes de castor, les jours de canicule.

Au port de Marseille, en conscience, j’avais essayé d’aimer une girl de l’Alcazar. Elle s’appelait Jessy, avait le goût des jeunes hommes, des cheveux blonds, des coquillages, des oranges, des chansons et de la danse. D’abord, en dépit de tout mon bon vouloir, elle fut dans mon existence sans raison, mais un soir, nos lèvres jointes sur un fruit, troisième bouche commune à nos deux corps, la sirène avait appelé pour des pays plus loin que l’Extrême-Orient. Je désirais qu’elle prît au sérieux, tout à coup, le mensonge sentimental pour qu’enfin commençât l’aventure : « Je vais t’emmener au pays des laques, Jessy ; n’oublie pas tes écharpes ; je veux que tu aies toujours cette voix qui chante la chanson, tu sais, où le seigneur de Tartarie enlève une esclave blanche, blanche.

— Pourquoi la Tartarie, dear ? Nous n’allons pas, je ne puis. Il faut que je sois à l’Alcazar dans une demi-heure. »

En vérité, comment pouvait-elle m’aider à devenir l’homme qui part. Je la renvoyai à son danseur professionnel, lui disant que si j’avais fait attention à sa personne, c’était à cause de son accent pour dire « ridicule petite théière ». Cette séduction irresponsable lui faisait honte. Elle partit en pleurant ; je ne l’embrassai pas.

À mon retour, quand je traversai Marseille, il pleuvait. La chevelure d’une tzigane se transformait en boue. Des enfants marocains pataugeaient dans le caniveau ; leurs pieds bleuissaient.

Les mains dans les poches, je marchais, triste comme un Anglais qui a perdu sa bible. J’étais abominablement libre ; pour redevenir tout de même un peu l’esclave de quelqu’un, le souvenir de Jessy me fut prétexte à la désirer. J’allai à son music-hall. Elle l’avait quitté. On ne savait pas ce qu’elle était devenue.

Après l’avoir cherchée en vain toute la nuit, je rentrai ; il faisait déjà petit jour. J’essayai de m’endormir. La pendule précisa les secondes tandis qu’une autre horlogerie battait de chaque coup de mon cœur.

Est-ce un rêve ? Les tramways ont crevé les murs, écrasent ma cervelle. Jessy doit être morte, morte de mon abandon. Je suis un criminel. J’essaie de chantonner pour couvrir une voix, mais la girl crie très fort, se fait mauvaise, me jette des injures par poignées ; elle met son masque sur mon visage ; il y a une glace devant moi ; je m’approche de cette glace jusqu’à baiser mes lèvres, des lèvres, ses lèvres, des lèvres en paquet violet, une petite mare de sang qui a gelé. Point n’est besoin de frotter l’une contre l’autre mes paumes pour susciter une odeur de cadavre, je ne peux cracher un goût d’hémorragie froide.

Le soir suivant, départ dans le sleeping, départ seul pour Paris. Du temps que j’étais petit garçon, les trains chantaient : « J’ai du bon tabac. » Au terminus des lits blancs, mon corps ne souffrait pas d’être seul dans la fleur de mes draps. Si les essieux geignent c’est qu’ils ont désappris le langage. Pourquoi n’avoir point su me résigner à ne plus les entendre ?

Je pris, au retour de ce voyage, une inscription à la faculté des Lettres et me mis à étudier la philosophie. On parlait beaucoup, alors, du professeur Dupont-Quentin et de ses théories sur la croyance. De ce professeur Dupont-Quentin, j’avais donc espéré certaine grandeur métaphysique ; or il m’apparut vieillard ennuyeux, pédagogue sans envergure Tout le monde vantait son enseignement, personne ne le suivait hormis quelques candidats à l’agrégation et deux ou trois jeunes femmes. Mlle Dupont-Quentin aidait son père dans ses travaux. Ils arrivaient ensemble à la Sorbonne, le professeur tout à ses discours, sa fille prenant un air soumis pour l’écouter ; à vrai dire, elle ne paraissait point s’amuser beaucoup, mais j’avais trop de tristesse à oublier pour que la sienne pût m’attendrir ; et puis, je lui reprochais, en moi-même, de s’habiller avec indifférence et de sembler à tel point docile aux manies de son vieux philosophe de père ; en réalité, je ne lui portais que très peu d’attention, car je venais de faire, au cours du professeur Dupont-Quentin, la connaissance d’une autre jeune femme qui, elle, me semblait fort étrange et, même, m’intimidait. Elle avait les yeux plus grands que la bouche, se disait hindoue et poétesse. Quoiqu’elle se montrât vite assez familière, elle ne voulut m’avouer que son petit nom. Elle s’appelait Léila ; je n’osais lui faire la cour.

De temps à autre, j’allais voir mon père. Il avait perdu tout prestige, oublié le petit règlement des plaisanteries militaires et cassé son dernier monocle. Sa santé s’altérait ; on le soignait pour une neurasthénie aiguë ; j’avais pitié de lui.

Pour ne plus le tenir responsable de ma tristesse, je m’accusais moi-même et me reprochais d’avoir trop longtemps cherché ma propre excuse à ses dépens.

Or, un matin que je me rendais chez lui, je m’arrêtai près d’une boucherie. Devant les charrettes de viande, j’avais la curiosité machinale qu’éveille la rencontre des voitures à décors. Sous prétexte de nourriture, c’était un puzzle pour géants. De chaque morceau, les tendons et les veines composaient un dessin, et l’odeur d’une graisse bien morte ne m’éloignait pas. Les jeunes hommes enfonçaient leurs bras dans les quartiers de bœuf ou de mouton avec la joie qu’ils auraient eue à les tremper en plein pot de minium pour certain carnaval de leur façon. Leurs muscles étaient plus beaux, sous les manches de sang.

J’allais reprendre mon chemin lorsque j’entendis un hurlement. Quelqu’un se précipitait de la boutique, dégoulinant de pourpre.

Parce que je n’avais jamais voulu embrasser la graisse verte des cadavres, ma famille m’avait auréolé d’une sensiblerie chapeau Jean-Bart. Pourtant, sur les quais, j’avais aimé la repêche des jolies noyées, leur chignon lourd, si lourd qu’il fait pencher en arrière la tête pour la coquetterie des épaules, de la nuque, des seins ; le corps en amande, les bas collés aux jambes à croire qu’elles sont pétries de soie blanche et d’ivoire noir. Je n’ai jamais tant ri que le jour où cette femme en deuil, son crêpe dans la portière du taxi qu’elle venait de quitter, s’arrondit, ne sut point utiliser les bras qu’elle avait en forme d’ailes atrophiées et finalement, pingouin précaire, roula sous des roues qui l’écrasèrent. Ce fut une pelote qui se dévidait avec des cocasseries rouges, alors qu’on la croyait de laine foncée.

Pourquoi donc, ce jour-là, ne me serais-je point approché du blessé ?

Avec un tranche-lard, entre le coude et le poignet, il s’était fait une entaille. La plaie, bouche de sang coulant à même la peau, riait de toutes ses lèvres crevées.

Aujourd’hui, le souvenir m’oblige à claquer des dents pour m’assurer qu’en moi il y a tout de même autre chose qu’une moiteur. Mais ce matin-là, j’aurais voulu glisser mon doigt entre les mâchoires de cette plaie. Ce trou vivant, aux bords sans coulisse, quelle taquinerie de l’ongle n’aurait-il pas crainte.

J’avais chaud et j’étais si pâle qu’on a dû m’éloigner.

En arrivant chez mon père, j’ai demandé quelques gouttes de cordial ; il m’a offert du guignolet et m’a cru fou parce que j’ai ri à ce nom, mais ri, ri à en perdre haleine. Alors, il a retrouvé le ton de commandement : « Voyons, Daniel, que signifie ? » Je lui expliquai. Le guerrier habitué à décrire au milieu d’un repas la circoncision chez les nègres de l’Afrique centrale et d’autres jolies scènes du même genre me traita de poule mouillée.

Je ripostai. Quelles raisons avait-il de se moquer, lui, l’homme aux vices séniles, mourant de remords ?

« C’est vrai, Daniel. Ne parlons plus de cela. Lis-moi les nouvelles. »

Le général préférait, à tous les autres, les récits d’aventures et même les faits divers. Son journal était Le Petit Parisien.

Je lus :

« Suicides.

« Rue de Maubeuge, un industriel se jette de l’entresol ; il ne se fait aucun mal et avant même qu’il y ait un attroupement dans cette rue, d’ailleurs fort passante, il remonte au sixième étage de sa demeure, et, du coup, s’écrase sur le sol.

« Une jeune fille enceinte et délaissée qui habitait l’immeuble contigu, se précipite et tombe perpendiculairement de telle sorte que l’extrémité des fémurs crève la capsule de chair. Si elle n’avait succombé à l’émotion, cette jeune personne désormais cul-de-jatte eût été à même d’utiliser ses jambes en béquilles.

« À Saint-Ouen, une demoiselle quinquagénaire, inconsolable de la mort d’un fiancé accidentellement décédé, malgré ses convictions religieuses bien connues, décroche le fusil de son père, sous-officier en retraite, et à l’heure même où elle avait accoutumé d’aller au salut, l’arme appuyée contre terre, le canon dans sa bouche, fait partir le coup à l’aide d’un parapluie.

« Secourue, la désespérée en proie aux remords et grièvement atteinte a pu néanmoins recevoir l’extrême-onction avec de succomber. »

Mon père gémit.

« Daniel ?

— Père.

— Daniel, ta pauvre maman a encore eu de la chance de mourir sur le coup.

— Oui, père.

— Mais toi, si tu voulais te tuer ? »

Ce que j’allais dire en manière de réponse était grave, très grave, mais un démon déjà me forçait. « Mon père, je choisirais un moyen discret pour ne pas faire tort à ceux qui portent mon nom. Une tisane sur le fourneau à gaz ; la fenêtre bien close, j’ouvre le robinet d’arrivée ; j’oublie de mettre l’allumette. Réputation sauve et le temps de dire son confiteor. »

Le lendemain, la bonne de mon père venait m’apprendre que Monsieur avait été victime d’un accident.

On l’avait trouvé dans sa cuisine, la figure peinte en bleu, une casserole sur le fourneau qu’il avait oublié d’allumer.

Je n’avais pas revêtu mes habits de deuil et j’éprouvais déjà le besoin de crier pardon au ciel, à la terre, aux objets familiers.

Personne à vrai dire ne pouvait m’accuser et ma tentation de larmes était d’autant plus déraisonnable que le général ne s’était jamais montré un père bien excellent.

À force de chercher à connaître le travail souterrain de ma pensée, mes sentiments et leurs raisons secrètes, dans un désir d’aller plus loin que la conscience, je prenais la responsabilité de ce qui s’était fait hors du contrôle de ma volonté. Je croyais avoir découvert une intention que je n’avais pu spontanément préciser. Si j’avais choisi dans les faits divers la rubrique « suicides », ce n’était pas simple hasard. Révolté contre mon père, ayant pour lui, non cette indifférence que j’essayais de feindre, mais une haine que je n’osais proclamer, j’avais, sans me le dire clairement, mais par la faute de ce que je pensais au fond, bien au fond, c’est-à-dire par ma faute, résolu de lire telle rubrique.

Mon choix s’était fait en dehors de toute conscience, mais comme les parents sont responsables de leurs enfants mineurs, au souvenir de la vieille morale, j’avais, me semblait-il, l’obligation de payer pour mon ombre inconsciente.

J’essayais bien encore de me dire que ce n’était pas ma faute si le monsieur des chiens crevés, pour allonger sa copie, avait écrit l’histoire de trois neurasthéniques ; et puis en admettant que seule ma lecture eût décidé mon père à choisir son genre de mort, ne devais-je point me féliciter de lui avoir évité la souffrance et une dernière tache à sa mémoire ?

Mais aucun raisonnement ne put contre l’obstination d’une voix qui accusait.

Ce jour était le 8 août.

Dans la rue, une femme marchait et sans appel, ses talons affirmaient chacun sa petite sécurité.

J’enviais le mois d’août, la pendule, la femme, les talons. Sur mes persiennes le soleil battait plus douloureux que mon cœur contre mes côtes.

Alors pour me refuser aux tentations de la solitude, j’allai voir une fille de mes amies.

Nue dans l’atelier de ce peintre qui lui servait d’amant, elle s’attendrissait à jouer d’un doigt La Prière d’une vierge. « Déshabille-toi, Paul n’y est pas. »

Nous passâmes par tous les âges de l’humanité ; mais elle fut surtout mère et deux heures durant ne quitta mon corps à la façon d’un buveur son breuvage que pour me donner de bons conseils. Elle poussa la conscience jusqu’à me refuser certain sortilège grâce à quoi j’eusse, poussière dans un cube de cristal, accepté sans angoisse la compagnie de tous problèmes.

Je m’en allai triste ; la voix que je n’avais pu taire s’obstinait :

« Tu as le remords d’avoir tué ton père sans avoir même acquis cent années de souvenirs.

Toujours les neurasthénies comme des fleurs en mie de pain.

Si tu essayais du trictrac.

Sautent les dés.

Homme ou femme ?

Chien ou chat ?

Mais il y aura le chien qui sera tout de même un chat, encore la vieille chanson des départs qui restent et puis ce fauteuil de bois.

Les poitrines n’ont plus qu’un sein tout en haut des corps sans sexes ;

Ton enfance fut aux curés en jupes de femmes ; dans la crypte du Sacré-cœur tu n’as pas su faire l’amour.

Un oiseau dans ton cerveau.

Cet oiseau sans voix,

cet oiseau qui n’a pas volé,

cet oiseau qui n’a pas chanté

apte au seul frisson de l’inutilité.

Comme des frères il aimait

les bateaux petits ;

bateaux colibris,

leur essaim posé

n’a rien enseigné.

Rouille, sang des carcasses

figé dans la mort,

et puis toujours et puis encore

alentour une eau si lasse

avec le plomb des ménagères

trop souvent mères.

Tu as froid mais ne sais ni mourir ni pleurer.

Triste entre les quais méchants

que tout homme ici-bas méprise,

tu vas, fleuve des villes grises

et sans espoir d’océan. »

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