Chapitre 3 CHARMANTE SOIRÉE
Peut-être certains ont-ils raison de prétendre que la découverte de soi-même est question de volonté. L’esprit déduit-il en toute indépendance, ou doit-il au contraire se forcer pour conclure ? Je n’ai pas à faire ici la théorie de la croyance telle que je la reçus de M. Dupont-Quentin ; mais Léila, cette hindoue aux yeux plus grands que la bouche, touchée par l’enseignement du maître pour les raisons qui valent aux Parisiennes de s’émouvoir à la vue d’un fakir, me reprochait alors de n’être point définitif par lâcheté. Si je ne parvenais pas à me découvrir c’était, selon elle, que je ne le voulais pas vraiment, que mes recherches n’avaient pas d’objet précis ; et voilà bien, affirmait-elle, la marque d’une infériorité ; d’où tant de prétextes à me ridiculiser et à bafouer les déclarations qu’elle encourageait cependant.
Au reste, quoique hindoue et muse, elle avait, comme toutes celles de son sexe, assez d’instinct pratique et d’esprit de combinaison pour voir, sans d’ailleurs consentir à l’avouer jamais, que mon inquiétude ne saurait d’elle-même trouver aucun mode d’expression qui me pût être profitable.
« Que cherchez-vous ? demandait-elle.
— Je ne sais.
— Vous-même ?
— Ma chère Léila, si je prétendais me chercher moi-même, c’est que je me serais trouvé déjà. Je suis encore au point de départ. Je cherche ce que je cherche. »
Le jour de la mort de mon père, ce fut à Léila que j’allai faire ma deuxième visite. « Fouillez dans le remords, me conseilla-t-elle, dès que je lui eus dit mon anxiété ; fouillez des deux mains ; vous trouverez des perles et des vautours, mais vous allez enfin trouver. » Elle continua sur le mode lyrique ; j’écoutai sa voix, sans percevoir le détail de son discours, ni chercher aux mots un sens exact.
Le choc grâce auquel nous pourrions nous découvrir nous laisse devant nous-mêmes comme le cambrioleur novice devant le coffre-fort trop facilement ouvert. Il n’y a plus qu’à puiser et certes il puiserait si la peur ne le contraignait à la fuite.
Les jours qui suivirent l’enterrement de mon père, en pleine tourmente, je ne sus point utiliser l’exaltation qui en naissait, n’écrivis rien de ce que j’aurais pu deviner, ne fus pas le visionnaire qui laisse un compte rendu.
Je retournai chez Léila.
Parce que mon angoisse lui avait plu, elle se mettait en frais, oubliait sa petite suite de plaisanteries aigres. Moi je la laissais parler, regrettant de ne pouvoir fermer les yeux devant cette femme qui avait une telle réputation de beauté, mais dont j’aimais surtout certains accents.
Un jour qu’elle me surprit fort distrait aux précisions de ses phrases, je m’excusai en lui rappelant que nos langueurs se bercent d’un concerto savant, et qu’ainsi nous aimons avec une sensualité très simple ce qui fut créé pour l’intelligence, tout en ayant raison d’ailleurs contre ceux qui détaillent chaque mesure, chaque accord.
Léila n’avait pas bon caractère. Pourtant elle ne se fâcha point. Plus tard elle devait m’avouer les raisons de cette indulgence. Le malaise où je vivais depuis la mort de mon père lui était aphrodisiaque ; moi je prenais pour de la compassion ce qui répondait (anachronisme !) au désir dont j’avais perdu toute mémoire ; je ne renouvelai point mes déclarations. J’aurais voulu tout simplement que Léila fût une mère et j’avais passé l’âge de l’inceste spontané sans imaginer que l’autre pût se réaliser.
Un jour, comme je remerciais Léila de sa compassion, elle haussa les épaules, sourit et finalement : « Il faudrait voyager.
— C’est un conseil que l’on donne aux malades importuns que l’on ne peut faire enfermer.
— Vous êtes injuste, Daniel ; pour vous prouver que je ne veux pas vous envoyer dans les prés — c’est bien comme ça qu’on dit, hein ? — nous allons vivre cette soirée ensemble ; mais de grâce ne pensez plus tant à vous ; essayez de me distraire comme si j’étais tout bonnement une cousine provinciale. Nous partons. »
Je choisis un endroit où les cocktails sont baptisés chinois, sans doute parce que l’établissement qui s’en est fait une spécialité se décore d’arabesques — or sur fond rouge — ou bien peut-être à cause du barman dont la veste de toile blanche et les gestes aux précisions menues sont d’Extrême-Orient.
Prévenu contre ce snobisme qui des maisons de nuit et du sleeping a fait les accessoires de toute une littérature, j’avais en outre, au cœur de l’été, un désir de boissons vraiment fraîches, fruits pressés dans l’eau sans chaleur d’alcool ; bien des soirs pourtant l’ennui m’avait déjà condamné à ce bar où la torture des soifs compliquait sans s’apaiser le mélange de glace et de liqueurs.
Lorsque le chasseur accoucha de notre couple la vieille Renault, j’eus mal de renaître là où les lumières et les bruits semblaient me condamner à autant de blessures. Pourtant je ne voulus point, dans la réincarnation, connaître le spleen d’une vie antérieure, et dès la porte aux nervosités du banjo, j’allumai un triomphe. Dans les glaces, indéfiniment, ma jeunesse encore sut feindre la joie.
Crapauds collés pour quelque fornication, des professionnels exécutaient les pas à la mode. Autour d’eux une poussière de poudre de riz et le malaise des parfums ; les femmes semblaient s’être taillées de nouvelles lèvres à même les bâtons dont elles les rougissent pour l’ordinaire ; et ces lèvres, dès qu’elles s’approchaient des verres, on avait peur de les voir s’y écraser ; alors je veux oublier que ces lieux où les vices sont vendus à prix marqués ne dépassent point en intérêt les rayons « Meubles de style » de n’importe quel grand magasin ; je goûte la mixture offerte ; plafond, mollusque de céruse, où les yeux qui éclatent n’ont même pas l’or dont ruissellent en paillettes ceux des batraciens, les abat-jour, tout de même, se résignent à ne plus exorbiter leur bêtise pour me narguer.
Les mains derrière la nuque, une femme tourne, tourne ; il y a pour jouer de la contrebasse une autre femme dont l’archet devient lanière de cuir, comme si, en vérité, l’instrument était un corps ; et elle s’en donne. De sa banquette, un nègre convoite le violoniste. Peu à peu, les lèvres envahissent tout le visage ; autour de la bouche se rétrécit le cercle de peau, et le violoniste s’amuse à secouer ses cheveux trop blonds.
Je surprends le regard de la femme qui tourne, tourne.
Sous la table une jambe frôle ma jambe ; je caresse le bras de ma voisine, j’ai chaud de sa chaleur. Sa main sur la mienne comme un oiseau, je remarque qu’elle a de jolis doigts ; j’envie ses ongles durs ; les miens sont flexibles ; je me rappelle qu’un jour ils ont voulu s’enfoncer à même certaine chair et l’un d’eux s’est cassé. Honte à moi comme d’un meurtre manqué ; pour être fort, je laisserai désormais ignorer ma maladresse à faire souffrir.
Les doigts de Léila jouent avec la soie bleue d’un mouchoir : ils troublent jusqu’à l’insouciance des joies végétales. Être mouchoir entre ces doigts.
Léila fait signe à la femme qui tourne, tourne. La femme vient s’asseoir à côté de nous. Ça m’est égal. Elle force la femme à boire, à parler. L’autre avoue : « Je m’appelle Myriam ; un hiver j’étais triste. Mon amant venait de me quitter. Je passais mes après-midi au café. J’écrasais mes joues contre la grande glace et à cause de cette grande glace je me rappelais les wagons-restaurants ; hélas ! il ne s’agissait pas de surprise ; il me semblait tout le temps respirer une odeur de friture et de papier mouillé, vous savez, cette odeur de la mort, autour des cimetières de banlieue. Un jour j’écoutai un jeune homme qui parlait d’hypnotisme. Son regard accrocha le mien. Il se leva ; j’eus peur et ne voulus plus le regarder. Alors il me prit les poignets, me les tordit et je dus bien accepter ses yeux. Il me lâcha ; sa main glissa sous la mienne ; ce n’était plus une main à vrai dire mais une conque ; il n’y avait plus de précipice entre les doigts. La figure s’approcha jusqu’à toucher la mienne. Elle était très froide. Je ne vis plus qu’un œil. Je fus la dernière fleur invisible du bouquet.
« Plus tard ce jeune homme commanda : “Vous ferez toujours ainsi. Automate, vous marcherez entre les tables comme sur un fleuve ; vous vous arrêtez à chaque île de dîneurs et suivant mon gré y prendrez une rose, un fruit dans la mousse. Vous me remettrez la gerbe des curiosités…”«
Léila interrompt Myriam.
« Cet homme s’appelait ?
— Bruggle.
— Un Bruggle voilà l’être qu’il vous faut, ricane à mon nez la poétesse hindoue et elle caresse la nuque de Myriam.
— If you please, an other cocktail. »
On boit, on danse.
Accepterai-je la prédiction de l’odieuse Léila ? Ma cervelle bien vide et bien lisse va-t-elle refléter le bonheur, des pieds en soie lui faire confidence de leurs caresses ? Ma tête aura-t-elle la docilité des boules qui vont sous la marche des équilibristes comme s’il s’agissait simplement du jeu des doigts autour d’un fruit ?
Léila et Myriam sont vulgaires. À force de désirer le violoniste, les lèvres du nègre ont dévoré son visage.
Les stores orange se tachent de transpirer la tristesse et moi j’ai mal sans savoir où.
On boit, on danse.
Je vois les objets s’animer pour faire des faux pas, je perds jusqu’au goût des boissons fades et je compte.
Deux mille, deux mille un, deux mille deux ; je ne sais plus si les secondes ne sont pas des journées, deux mille trois, deux mille quatre ; à force de répéter les mots je désapprends les syllabes. Léila se moque parce que je prévois : quand le soleil se lèvera, l’alcool aura noyé le mensonge des fruits, deux mille quatre, deux mille cinq ; Myriam s’est remise à danser ; deux mille six, deux mille sept, Myriam, Myriam, Myriam ; elle est folle, ma foi, et puis d’abord Myriam n’existe pas ; autant dire Balthazar, Balthazar, Balthazar.
Une grue danse parmi l’auréole de son crêpe marocain.
Un roi joue avec les nuages des soies persiques.
Balthazar.
Mais s’attendrir à propos d’un roi biblique ; dans les bars tous les Davids nés natifs d’Asnières, tous les saints Sébastiens de province. L’état civil m’a comblé de surprises, chaque fois qu’il s’est agi d’une Mercédès, d’une Carmen, d’une Jenny.
Léila, je me suis trouvé. Je ne suis pas l’assassin de mon père, mais simplement un sceptique ethnographique. Le barman a vu le jour aux Batignolles. Votre avis, ma chère ; laissez au moins une minute la bouche de Myriam et répondez.
Léila n’interrompt point le baiser pour me dire : « Ta gueule. »
Je continue : guenilles dignes des musées de province, vos souvenirs historiques, jeunes gens, selon quoi vous marchez vers l’art et la liberté. Balthazar est un monsieur mûr ; vous croyez peut-être au roi Balthazar, personnage d’histoire sainte, odeur de chèvres, de ventres velus, d’aisselles mal lavées, de fornications frauduleuses.
Le vent qui souffle déracine l’attendrissement ; je n’accepterai aucune revanche d’opportunisme, ni ces frissons à ma chair, ces frissons dont les courbes empruntent le rythme du Gulf Stream et autres courants, ces pieux mensonges géographiques.
On boit, on danse.
Le tout est de savoir qui boit, qui danse.
Je suis à l’heure où le monde devient un magasin de poupées en cire. L’eau impalpable d’oubli s’élève qui doit tout noyer. De moi-même, je glisse au tombeau liquide ; il se moire de cambouis et je n’aime plus le dessin des viscosités revenues à la surface comme les trop vieilles histoires.
Je coule à pic.
On a bien tué les marionnettes de peau fraîche qui jouaient sur le théâtre des autrefois.
Lors d’une nouvelle résurrection, au lieu des ampoules qui s’y trouvaient, des rats marchent au plafond. Léila se rappelle ma présence et me jette quelques bonnes grossièretés. J’ai, paraît-il, déchiré en lanières le cuir d’un étui à cigarettes.
Riposte : « Comment, vous caressiez Myriam et m’en voulez de mes attitudes parce qu’elles furent aux dépens d’un morceau d’antilope ?
— Allez vous coucher ; j’en ai assez de vos histoires à propos de rien — et puis votre vieux bonhomme de père général.
— Léila, je ne permettrai pas qu’on injurie.
— Partez, fantoche. »
Elle ne le dit pas deux fois. D’un bond je me lève ; je suis dehors.
Fraîcheur.
La rue luit des reflets du gaz ; elle se tend sans la fatigue d’aucune vertèbre ; ôter ses chaussures et marcher sur cette peau de serpent froid.
Paix retrouvée, pourquoi se trouble-t-elle encore de ces complications insoupçonnées ? Des colonnes, des colonnes ; de fonte, vertes, massives, serrées, elles soutiennent la route que suit aux heures du jour un monstre de ferraille, le monstre qui descend au loin dans la terre qui s’élève.
La nuit fait vagues, décroissantes ces colonnes. Les dernières confondent leur ombre avec le sol ; elles ne souffrent plus des chocs, mais se figent en piliers ; des entités de portail, comme autrefois les démons pour la terreur des saints moines et dévots, se cachent et réapparaissent.
Luxure, une femme au corsage rouge.
Avarice, la mendiante aux cheveux verts.
Intempérance, l’ivrogne qu’on va poignarder tout à l’heure, l’ivrogne qui prendra la surprise sanglante de son corps pour du vin, du vin.
Orgueil, l’homme que je suis, l’homme qui bégaie, ne comprend plus, a la tête grosse comme la terre et le cœur qui éclate dans l’aveuglement d’un feu d’artifice monstre.
On me ramassa boulevard de Grenelle.
Il paraît que je fus plusieurs jours sans connaissance dans un lit étranger, à l’hôpital.
La maladie ne me laissa guère de force. J’avais des voisins jaunes dans des draps blancs ; ils recevaient des visites, on leur apportait des oranges. Mon notaire vint un jour me demander une signature ; je l’aurais embrassé, mais il me parla de mon père ; je pâlis ; l’infirmière le pria de partir.
La première fois que je me regardai dans une glace, je vis deux rides à mon front ; je redoutai de me trouver vieux tout à coup sans avoir jamais été jeune.
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