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Chapitre 7 DERNIERS DÉTOURS

En m’éveillant, je trouvai une carte pour le vernissage d’un salon qui devait réunir aux Tuileries sur la terrasse dite du bord de l’eau les peintres les plus célèbres. Autrefois j’aurais prié Léila de m’accompagner ; elle réussissait à ne jamais passer inaperçue et j’aurais eu plaisir à me trouver avec une de ces femmes pour qui, semble-t-il, ont lieu les expositions bien plutôt que pour les toiles ou sculptures. Tout de suite je pensai que je ne l’inviterais pas, non que je l’imaginasse en fugue amoureuse comme elle voulait prétendre, mais je me sentais trop près de la haïr. Si les raisons de son attitude me paraissaient confuses et m’engageaient par là même à lui porter quelque intérêt, le mépris qu’elle avait témoigné la veille à Cyrilla me semblait impardonnable ; pourtant, soit générosité, dédain ou lâcheté, j’avais oublié déjà tout ce dont elle avait eu à cœur de m’accabler.

Or la rancune que je portais à l’Hindoue me valut de penser que cette Cyrilla que je croyais appelée à devenir une simple camarade, je lui voulais en vérité un autre rôle dans mon existence. Léila certes était plus belle, mais chez la petite Boldiroff je devinais une douceur dont l’appel me tentait comme deux mains de marbre au front fiévreux ; c’était une supériorité, le mépris des petits manèges qui si longtemps l’avaient condamnée à demeurer une femme sans coquetterie ; elle n’avait pas jugé bon de faire ces répétitions sentimentales, grâce à quoi d’ailleurs nos jolies partenaires deviennent des actrices d’amour et non des amoureuses. Séduite, elle ne voulait que plaire ; d’instinct elle avait choisi les plus jolis gestes. Boldiroff était beau. Le meilleur moyen d’attendrir son orgueil avait été de prendre ses attitudes, l’étoffe, la coupe de ses habits. Or, tout en copiant le Russe, elle avait gardé cette simplicité de cœur, sensible en dehors même de toute affirmation, mais (et je tremblais déjà pour le bonheur de mon amie et m’efforçais cependant à ne pas me réjouir qu’il me parût à tel point précaire) son affectueuse sincérité ne devait aux yeux de Cyrille être autre chose qu’une mouche inattendue.

Quant à l’Hindoue, le malaise que j’avais de sa présence était sans doute l’avant-dernière forme d’un amour banalement sensuel mais qui, de n’avoir jamais été réalisé, prenait les plus divers aspects et bientôt allait finir, sans doute, par un très vigoureux sentiment d’exaspération. Au reste, j’étais sûr que si elle avait joué toute cette comédie, si elle s’était ainsi prétendue la maîtresse de Boldiroff, ç’avait encore été pour me narguer. Il fallait lui dire que je n’étais point dupe de ses petits mensonges, l’agacer à mon tour, me moquer d’elle.

Dès que j’eus fini ma toilette, je téléphonai donc chez Léila. Ce fut la bonne qui me répondit : Madame venait de quitter Paris.

Je courus chez les Boldiroff.

À la porte je rencontrai Cyrilla.

La bouche à peine ouverte, elle murmura : « J’allais chez vous. » Je la crus près de défaillir, tant son front était pâle. Je me rappelai un salon, le petit jour entre les rideaux, une femme qui triomphait. « Dans quatre heures je pars pour Le Havre ; demain nous voguerons vers l’Amérique et Cyrilla viendra vous demander conseil. »

C’est moi qui étais venu vers Cyrilla ; mais qu’avais-je à lui dire sinon, pour épargner la douleur des confidences, un simple : « Je sais. »

Alors droite, immobile : « Ce n’était pourtant point un lâche. Hier soir il m’a tout avoué, que cette femme était sa maîtresse, qu’il lui fallait partir. Je me suis approchée. J’ai pris sa jolie tête entre mes doigts ; ses paumes montaient le long de mon corps, caressaient ma poitrine. Je croyais qu’il avait voulu me narguer. Tout à coup il me repoussa, brutal. Il criait presque : “Cyrilla pardon, pardon, mais il faut que je m’en aille.” Moi je ne savais plus, je l’appelais fou ; il se mit à rire. “Fou, ah ! s’il était possible, fou, non pas fou, mais simplement un enfant perdu, comme dit ma tante Xénia, un grand enfant perdu.” Net, il se tut, puis reprit d’une autre voix : “Vous demanderez le divorce. Je vous paierai la pension qu’il faudra ; je ne puis rester avec vous. L’autre Léila m’est indispensable, indispensable comme la mauvaise vodka au gosier du moujik.” Je suppliai : “Cyrille, ne m’éprouve pas, tu sais que je t’aime, ce n’est pas la peine de m’éprouver.” Il se signa : “Au nom du Christ pardon, je ne t’éprouve pas. Je me confesse. Aie pitié.”

« Je tombai sur le divan. À nouveau il me caressa, les paumes sur mes seins, murmurant : “La main de l’honnête homme contient le sein d’une jolie femme ; et pourtant je ne suis pas un honnête homme.” Il riait et pleurait à la fois, et jurait désespéré ; il m’aimait, savait qu’il devait m’aimer et prétendait ne s’être point douté qu’il m’aimait ainsi, mais qu’il était trop tard. Je croyais à quelque rêve. J’étais brisée. Tout finit par disparaître.

« En m’éveillant j’étais seule. Je me suis rappelé. »

J’aurais voulu faire une grande aumône, ramener le fugitif, mais que pouvais-je sinon donner mon amitié. Un remerciement l’accepta et quelques paroles douces qui promettaient une reconnaissance et de la pitié pour mes douloureux souvenirs. « Moi aussi je serai votre amie, mais, ajouta- t-elle très pâle, à condition que vous ne pensiez jamais trop de mal de mon enfant, mon grand enfant perdu. »

J’aidai Cyrilla dans les formalités d’un divorce que le mari fugitif exigeait. À nouveau elle s’appela Dupont-Quentin, mais garda le prénom de Boldiroff, avec bien d’autres petits souvenirs fragiles mais incassables.

Sous prétexte de camaraderie je dus promettre que je ne désirerais point l’amour entre nous. Trop grave pour oublier le renoncement consenti, je n’osai offrir qu’un peu de tendresse. Je souffrais de mon obéissance, mais comme Cyrilla trouvait le courage de vouloir par une infinie douceur calmer les angoisses dont le souvenir se dessinait parfois encore, la reconnaissance que je lui en avais m’engageait à la patience ; à la vérité j’aurais eu honte de voir en ses aumônes attendries tout le bonheur, mais stupéfait que me fût offert un peu d’une autre jeunesse, je n’étais pas loin de croire supérieures aux joies des totales possessions ces furtives caresses d’âme auxquelles orgueilleusement nous réservions le nom de franche amitié.

Aux heures de rencontre, sa main dans la mienne avec des frissons d’oiseau, je m’efforçais à ne point tomber en des pensées précises et troubles à la fois que j’appelais pour les condamner, tentations.

D’autres femmes passaient avec de jolis gestes.

Pour elles quelques heures j’abandonnais Cyrilla, mais lorsque la nuit tombait, les rues devenaient les motifs d’une tapisserie laineuse et sans profondeur : je courais alors près d’elle.

Assis sur le grand divan bleu, l’inévitable divan de velours bleu, toutes les couleurs se subtilisaient ; il y avait une féerie que je ne cherchais point à trouver ridicule et en même temps, parce que je croyais en sa bonté, tout se simplifiait.

J’avais entrepris un travail sur Amiel.

Certaines recherches exigeaient un séjour à Lausanne.

Je demandai de m’accompagner à Cyrilla. Je savais quelle peine elle aurait de revivre un peu dans un pays où elle avait voyagé en compagnie de Boldiroff ; mais j’avais voulu lui demander ce sacrifice pour chercher dans son courage à triompher d’elle-même une preuve de notre amitié.

à Lausanne je ne songeai plus à lui imposer une véritable épreuve ; afin de ne point la laisser seule je ne tardai guère à délaisser les bibliothèques.

Juin carillonnait en plein ciel. Je ne me demandais pas ce qu’il pouvait advenir de Cyrilla, de moi, du lien fragile qui nous unissait. Autrefois, c’était par tristesse que j’avais été paresseux ; or comme tout me semblait joie, soudain je trouvais puériles mes recherches, l’histoire, la philosophie. Je maudis Amiel et abandonnai mes préoccupations universitaires.

J’étais heureux mais n’aurais su dire si je me déployais ou m’anéantissait, ne me rendant point compte si le bonheur me faisait égal à Dieu ou à zéro. En face de Cyrilla j’oubliais tout. J’aurais voulu que mon existence pût lui être offerte un soir comme une écharpe de soie à des épaules frileuses. Tout devait être aimé et jusqu’aux provinciales de l’Europe entière rencontrées dans les rues, pour la douceur de leur linge.

Je revois Cyrilla frêle dans sa cape blanche.

Les violons accompagnent le jeu des petites vagues.

L’eau serait-elle encore vivante si quelque musique ne la berçait ? à Montreux, les corps nus au soleil ont la perfection de la simple beauté. Dans une île que couvre toute un minuscule pavillon, une femme qui fut trop belle ne daigne se rappeler que certains rythmes tziganes. Les dialectes du monde entier n’offrent que des mots brûlants. C’est une passion rauque qui console les belles Slaves. Entre Ouchy et Saint-Gingolph, les sept filles d’un pasteur trouvent chacune un mari ; la nièce d’un ambassadeur japonais, assez européenne pour vouloir porter encore le costume nippon, respire ses paumes et, sans qu’elle l’écoute, son flirt irlandais lui décrit les scènes tragiques de Dublin. Une Roumaine prend en pitié l’Italien qui menaçait une heure auparavant de se jeter à l’eau. Elle lui permet de répéter : « Io t’aime » et montre les funiculaires violets dont l’un pour une première nuit d’amour les emportera ce soir au sommet de la montagne, dans le silence.

Avec Cyrilla nous sommes étendus sur de grands fauteuils dits transatlantiques. Les roues du bateau, sur les côtés, jouent avec une eau que nous savons très fraîche ; les mots des autres, les reflets des nuages, les sourires de certains yeux, effleurent notre paresse. Le soleil gagne nos pieds, monte à l’assaut de nos corps. Nous n’avons pas la force de nous défendre ; une lassitude a pour s’enrouler mieux autour de nous la subtilité d’un foulard.

En juillet, les bords du lac devenus trop chauds, ce fut le départ pour Zermatt.

Dans la boîte du wagon je me trouvai tout dépaysé. Cyrilla semblait grave ; aux miennes tristement se confièrent ses mains. Je prévoyais ce qu’elle allait dire mais tout à coup je me demandais si d’écouter à nouveau les phrases dont elle usait à l’ordinaire pour exprimer sa méfiance de l’amour, je n’allais pas être dupe d’une simple comédie. Elle était une jeune femme. Pourquoi donc vouloir éviter ce qui eût été si naturel entre nous, et même n’étais-je pas le seul à lutter puisqu’elle serrait très fort mon bras, par exemple, alors qu’elle jurait ne vouloir qu’intimité spirituelle ?

Je m’écartai, fermai les yeux pour ne plus croire en sa présence. Tant que les absents ne m’ont pas assuré un retour indéniable, je considère l’éloignement où ils sont comme éternel. Mis en franchise par la momentanée certitude que j’avais de ne plus la revoir, je voulus parler, dire tout avec franchise. Les yeux rouverts, nous nous serions entendus pour un mutuel oubli ; je me serais trouvé prêt, à nouveau, aux simulacres de cette amitié mixte si tel avait été son bon plaisir. Les trois mots que je ne pouvais plus ne pas dire étaient les trois plus simples et à la Cyrilla que je voulais absente pour être audacieux enfin, j’avouai : « Je t’aime. »

Mes lèvres touchaient ses lèvres et déjà mes paupières s’entrouvraient.

Ma tranquille amie était un sphinx grisé de quelque impondérable encens. J’aimai son visage. Lentement, très lentement, je quittai sa bouche ; mais elle levée, toute droite, avec un rire que je ne comprenais pas : « Daniel, Daniel, je vous en prie, laissez-moi seule. »

Je sortis du compartiment sans avoir trouvé un mot à dire.

Mes mains s’accrochèrent à la tringle de cuivre. Le long des glaces la nuit tombait ; au flanc de la montagne les lumières étaient sinistres comme ces cigarettes allumées qu’au dernier acte des pièces policières l’assassin fiche dans le mur pour tromper le détective.

J’ouvris la fenêtre, me penchai dans l’obscurité. L’air fut une suffocation et, ainsi qu’au temps de mon enfance, les roues du wagon rythmèrent une chanson où il n’y avait plus besoin d’amour.

À Viège nous devions changer de train. Je revis Cyrilla ; nous fûmes à nouveau de grands amis, compagnons de voyage. Tout de même je ne pouvais nier un malaise entre nous. J’étais triste. Je voulus faire une scène : « Si vous aimez Boldiroff vous ne pouvez manquer de me haïr. Si vous ne l’aimez plus…

— Pardon, mon ami », fut la seule réponse.

J’étais confus, agacé. Je parlais de reprendre mon travail sur Amiel. Cyrilla proposait : « Quand nous serons à Paris, je vous marierai avec une de mes cousines.

— Et moi je vous réserve un de mes cousins d’Asnières. »

Un jour sur Le Figaro je lus que le mariage de Cyrille et de Léila venait d’être célébré. Je fis exprès de laisser traîner le journal ouvert à cette page. Cyrilla ne vit rien ou du moins fit semblant de ne rien voir. Je trouvai hypocrite qu’elle ne sanglotât point.

« Si elle a de la peine… » Je m’en voulais de revenir à cette neurasthénie puérile. Chaque matin en descendant pour le déjeuner j’étais bien décidé à faire une déclaration précise, à exiger une réponse, mais dès le seuil, craignant de détruire ce qui était le plus simple et le meilleur de ma vie, je me contentais de m’enquérir du sommeil pendant la nuit, de la santé.

Un jour, je rencontrai une jeune femme qu’il me semblait connaître et dont pourtant je ne pouvais me rappeler le nom. La première, elle se nomma : « Jessy. » Je me souvins alors de cette petite danseuse de l’Alcazar que j’avais essayé d’aimer, à Marseille, autrefois.

Elle avait conservé l’accent qui m’avait plu. Elle me demanda : « Toujours aussi stupide avec les femmes, mon petit Daniel ? » Je l’emmenai prendre le thé ; elle me raconta qu’elle avait réussi à se faire épouser par un égyptien. Son mari devait la rejoindre dans quelques jours.

« Et vous ? »

Je répondis par quelques mensonges, lui fit la cour, la décidai à vouloir bien passer la soirée avec moi. J’envoyai un mot à Cyrilla pour qu’elle ne m’attendît point au dîner.

Je restai toute la nuit avec Jessy.

Au matin, je lui dis que je devais quitter Zermatt le jour même. Elle ne s’en émut guère. Depuis qu’elle pouvait jouer avec des livres égyptiennes elle n’avait plus le souci des gestes d’amour ; si elle avait voulu de moi pour une nuit, c’était histoire de penser un peu à celles d’autrefois, tout comme on regarde les cartes postales d’un sou, avec le seul mot « Affectueusement ».

Certes je n’aimais pas Jessy, mais j’aurais voulu qu’elle me regrettât, qu’après des heures de simili-amour, elle jugeât du moins convenable de sembler peinée de me perdre encore.

Je rentrai de fort mauvaise humeur. Je fis porter un mot à Cyrilla pour lui faire savoir que j’avais l’intention d’aller au Gornergatt Kulm et que j’espérais qu’elle-même voudrait bien m’y suivre.

Elle vint me porter sa réponse ; elle ne demandait qu’à m’accompagner.

L’un en face de l’autre dans le funiculaire nous ne disons pas un mot. Je pense qu’elle m’est indispensable, comme moi je lui suis indispensable. Seuls l’un et l’autre. Seuls l’un sans l’autre ; je prévois la chaîne ; je sais exactement ce qu’elle pèsera ; c’est la minute où l’on se demande : si au lieu de chercher un être pour qui vivre, on avait cherché une idée ? Les coins de neige et de glace que j’aperçois par la vitre du wagon autorisent tous les lyrismes, et chaque cran de la crémaillère scande la syllabe d’une phrase que j’entendis un jour de mon enfance et que je ne peux pas ne pas me redire : « Les courageux vivent pour une idée et non pour un être. »

N’était-ce point lâche de redouter si fort l’ennui et puis-je mettre mes souvenirs en viager ? Il faudrait d’abord avoir des souvenirs ; j’ai cru sentir, comprendre, voir, préciser chaque instant mais les heures qui laissent les souvenirs, ces amis dont je suis douloureusement en quête, ne viennent jamais tant qu’on y pense. Je pense donc je suis. Je pense, mais c’est pour douter. Je pense donc je ne vis pas. Sans doute faudrait-il une discipline morale ? Idiot. Les grands mots maintenant, et à quoi bon d’ailleurs puisque somme toute ils ne tiennent guère plus de place que les autres ?

Cyrilla me regarde et ses yeux sont doux.

Elle est mince dans sa cape blanche ; mais elle serre l’étoffe contre sa poitrine à la manière d’un oiseau qui plierait ses ailes pour consoler un corps frileux. Cyrilla me regarde et ses yeux sont doux. Une femme permet seule d’oublier toutes les autres femmes et aujourd’hui, dans ce silence essentiel, par crainte de ne me point croire pleinement viril, j’appelle toutes les autres femmes, les inquiétudes que je veux croire pauvres, les inquiétudes que je veux mépriser.

Cyrilla me regarde et ses yeux sont doux. Elle est triste parce qu’hier soir, une autre femme… déjà. Faut-il être fier ? Est-elle jalouse, amoureuse ?

Je vais dire : « Cyrilla, petite Cyrilla, je vous aime. »

Elle suppliera : « Daniel, Daniel, il ne faut pas » ; elle suppliera si doucement que je devrai bien espérer.

Je répéterai : « Cyrilla, je vous aime. Je vous aime beaucoup. Beaucoup parce que simplement. » Les trois petites affirmations consécutives lui sembleront des preuves. Elle avouera : « Moi aussi, Daniel. Beaucoup parce que simplement. »

Mais déjà sans doute a-t-elle oublié Boldiroff.

Alors elle est prête à souffrir d’un autre homme, pour un autre homme.

Cet autre homme c’est moi.

Cet autre homme est orgueilleux et sûr.

Tout sera sans détour maintenant.

Je vais être un homme heureux.

Serai-je encore un homme en vie ?

Un homme heureux, un homme sans détour ?

Mais accepter un bonheur c’est renoncer à beaucoup d’autres, à tous les autres.

Aujourd’hui, le bonheur dont je rêve s’appelle Cyrilla. Cyrilla, Cyrilla.

Le funiculaire monte péniblement. La pente n’est pourtant point rapide. Hauts sommets, air pur, fatigue, bonheur, symboles trop faciles. Serais-je si lâche ?

Cyrilla. Pourquoi Cyrilla ?

Dans le compartiment voisin une petite jeune mariée chantonne :

Partir c’est mourir un peu.

Mais arriver ?

Allons donc. Courage.

« Cyrilla.

— Daniel.

— Je vais fumer une cigarette sur la plate-forme.

— Oui, Daniel. »

Cyrilla, trop docile Cyrilla, entre les dents je vous dis : « Adieu, adieu, Cyrilla.

— Quoi, Daniel ?

— Rien, Cyrilla, mais rien, mon amie. »

Je suis seul. Sur la plate-forme. Le funiculaire ralentit, s’arrête, un autre qui descend le croise. Une marche, deux marches. Mes pieds sont sur la montagne encore verte. Les funiculaires repartent. Je regarde celui qui monte. Il s’éloigne. Mon cœur bat. Derrière une vitre, Cyrilla, une toute petite Cyrilla rêve la tête entre les mains, rêve au bonheur qu’elle croit pour toujours avoir retrouvé. Je ne suis plus dans un wagon. Seul dans un wagon avec Cyrilla. Je suis seul, vraiment seul, seul sur la montagne. Liberté, ma belle liberté bien neuve. Une minute, je suis heureux d’un inexplicable bonheur, d’un bonheur qui ne ressemble à aucun autre, car il n’a pas renoncé.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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