Chapitre 6 À SE DEMANDER
Léila ne savait point que j’eusse été prié à dîner chez les Boldiroff.
Elle arriva en même temps que Cyrille, expliqua : « Nous nous sommes rencontrés à la porte », eut pour moi ces mots : « Alors Daniel, notre petite santé ? notre neurasthénie ? On se rappelle toujours le vieux général de père encore plus chamarré de vices que de rubans. Quelle tête, ce soir où nous sommes sortis ensemble ; mais je suis bonne fille, n’ai guère de rancune et veux tout oublier. D’ailleurs, conclut-elle dans un sourire qui n’était point d’amicale ironie, vous êtes un demi-fou. »
Boldiroff haussa les épaules : « Pourquoi êtes-vous née à Chandernagor, si votre jugement égale en sottise celui de la première petite bourgeoise venue. Daniel est un demi-fou, tant mieux, il m’ennuiera moins que ses compatriotes et deviendra mon ami.
— Votre meilleur ami, n’en doutez point, mon cher. »
Léila prit un ton volontairement bref ; il me sembla qu’elle était prête à une offensive dont au reste je ne devinais pas les raisons. Pour prévenir j’essayai une contre-attaque et lui demandai :
« Comment va votre chère Myriam ? » Ma question ne parut guère la gêner, et même, comme si elle lui devait de pouvoir répondre aux reproches du Russe et s’en venger, elle me remercia d’un sourire : « Cette Myriam, quelle délicieuse fille, et d’une ingénuité. Jamais de scène, aucune jalousie ; elle m’a présenté Bruggle, ce fameux spirite dont elle nous avait parlé, vous vous souvenez ? Ce Bruggle m’a tiré mon horoscope ; il paraît que je vais être princesse, tout comme votre femme née Scolastique Dupont-Quentin, mon cher (elle regardait fixement Boldiroff). Jusqu’ici tout ce qui me fut prédit s’est réalisé. Je suis donc certaine de cela.
« Bruggle faisait de la sculpture. J’étais encore brune ; à même l’ébène il sculpta une statue dont j’étais le modèle : L’Ange noir. Notre amour resta loin de terre, ne connut que des lèvres de marbre rouge et ne fut sali d’aucune caresse vulgaire.
— Mes félicitations, chère amie.
— Ce n’est pas tout. J’ai transformé tout mon appartement. Aux murs de mon boudoir sont de grands oiseaux roses et gris ; dans des conques j’ai enfermé la lumière. J’ai des tuniques de lamé, des peignes en jade et je finis un roman ; mais je ne vous en dirai rien, car je ne veux pas ressembler à une femme de lettres.
— Avouez pour me dédommager quelles passions vous avez allumées au cœur des hommes.
— Allumées au cœur des hommes. C’est bien cela. Mon pauvre Daniel, je ne puis les avouer toutes. Je fus aimée d’un Finlandais. Son exil avait la nostalgie des femmes aux cheveux pâles ; c’est pourquoi je suis devenue blonde. Le malheur fut que ce Finlandais avait de mauvaises mœurs, et séduisit Bruggle avec lequel il me trompa. Myriam, la douce Myriam qui me préférait à tous m’en avertit. Je trouvai l’aventure fort compliquée et chassai les deux hommes. C’est alors que Myriam disparut. D’abord je soupçonnai Bruggle de l’avoir, par vengeance, assassinée. Il n’en était rien. La danseuse a, paraît-il, épousé le Finlandais. Toute cette histoire m’est d’ailleurs devenue bien indifférente, et puis je déteste maintenant l’odeur mélangée des sports ambigus et des vices à recettes.
— Et pour vous distraire, Léila ?
— Pour me distraire je me contente d’être amoureuse, et cette fois pour de bon.
— Amoureuse ? Homme, femme, animal ?
— Idiot. Puisque je suis pour la pureté. J’aime un bel adolescent. Son nom est illustre. Je dois le taire encore, mais d’ici peu je serai son épouse. »
Cyrilla interrompit l’hindoue.
« Mais c’est un roman cinéma.
— Ne vous choquez point, Scolastique. Si j’avais l’insolence de votre mari, je vous appellerais bourgeoise des Batignolles. Vous n’avez couché qu’avec un seul homme ; vous ne pouvez pas comprendre, Scolastique. (Elle appuya sur le nom que Mme Boldiroff détestait.)
— Une femme n’a pas besoin d’avoir eu vingt amants pour avoir notion de sa liberté. Quant à mon nom, sachez qu’il n’est point Scolastique, mais Cyrilla. »
Boldiroff fut de l’avis de sa femme. Comme tous les Russes il avait horreur du simple dévergondage et, sans y répugner de fait, lui préférait en principe les audaces métaphysiques.
Léila dans la crainte d’être appelée grue voulut menacer : « On verra bien où mènent de si beaux actes de foi », et conclut : « Scolastique, vous avez appris à vous habiller mais demeurez prude et pédante. »
Pour moi je trouvais inutile une discussion à bâtons rompus que n’excusait même point un sourire de marivaudage. Cyrille cherchait à clore le débat : « C’est à vous croire ivre, chère poétesse.
— Je suis ivre mais des caresses de mon amant », avoua-t-elle, pathétique. Le Slave perdit son regard dans je ne sais quelle brume. Les mots qu’il prononça ne purent qu’habiller mal le chant rauque de sa voix. « Vous n’êtes pourtant point du pays de Maupassant, Léila. Si vous êtes amoureuse comme vous le dites et comme j’aime à croire, j’espère que c’est avec mysticité. Je ne vous verrais plus si le frotti-frotta — c’est ainsi qu’une fille que je connus autrefois nommait le geste d’amour — devait vous suffire.
— Que vous importe ? » eus-je envie de répondre à Cyrille au nom de Léila, mais l’Hindoue ne m’en laissa point même le temps. « Vous m’ennuyez, Boldiroff ; vous êtes plus théoricien que le premier esthète de Montparnasse venu et me rappelez une de vos compatriotes qui découvrit un sens tragique à toutes choses, le jour que son propriétaire augmenta son loyer de cent cinquante francs.
— Je ne vois guère le rapport », maugréa Cyrille.
On vint annoncer que Madame était servie. À la salle à manger la discussion continua mais sur un ton plus calme. Cyrilla voulait mettre tout le monde d’accord. « Avouez, Léila, que tous les Russes ne sont pas les incorrigibles bavards que vous dites ; mais nous nous faisons des autres hommes la même idée que le bestiaire moyenâgeux des éléphants, qu’il croyait sans jointure ; vis-à-vis de ceux qui ne sont pas nos compatriotes, nous sommes semblables aux enfants qui jugent tous les nègres d’une couleur identique et ne différencient point leurs traits. »
Léila voulut bien avouer que de l’Inde elle avait imaginé les Français un peuple uniformément frisé, aimant les gâteaux à la crème, les fruits confits, les femmes aux pieds trop étroits, la mauvaise musique et les mauvais poètes.
« Eh bien ! ce peuple vous réservait tout de même une bonne surprise. Vous y avez rencontré notre ami Daniel que vous traitiez tout à l’heure de demi-fou.
— Oh ! Daniel est un demi-fou, mais il n’a pas le mérite de son originalité. »
En manière d’argument elle crut bon d’étaler tout ce que je lui avais dit de la mort de mon père. De celles qui sont assez habiles pour trouver toujours un alibi, se rendant compte de la peine qu’elle ne pouvait manquer de me causer, elle allégua mon intelligence, un intérêt de curiosité objective et d’un trait raconta quel scandale avait contraint le général à la démission, poussé ma mère au suicide et fait de moi l’homme que j’étais.
Cyrilla m’avouait une pitié toute simple. Quant à Cyrille, intéressé de mes malheurs, il félicitait Léila de les raconter si bien, croyait la comparer à Dieu en affirmant : « Je vois cet homme, cette femme, ce garçon ; ils vivent, se déchirent, c’est du Dostoïevsky. » Léila d’ailleurs ne semblait guère se rendre compte de quelles louanges la comblait Boldiroff en l’identifiant au romancier type, son romancier national et orthodoxe ; l’éloge ne l’arrêta point ; au reste, je savais son goût pour le genre oratoire ; à la mort de mon père je m’étais abandonné au flot de ses discours et même, à parler franc, quoique j’eusse alors — comme s’il s’était agi d’une musique mal déterminée — subi l’accent de sa voix, plutôt qu’écouté ses mots exacts, elle était parvenue à jouer déjà de ma douleur ; je me trouvais, il est vrai, d’une faiblesse à me tacher de n’importe quelle influence.
Mais Cyrille, homme d’aspect heureux, n’avait, selon moi, aucune raison de se laisser prendre à ce récit dont ma famille faisait les frais. J’en voulus à Léila de l’intérêt qu’il lui portait ; les conclusions qu’elle tirait à mes dépens d’astucieux syllogismes me mettaient de méchante humeur, me rappelaient ce que je m’étais efforcé d’oublier et me contraignaient à la tristesse de souvenirs trop nets. J’en fis retomber la faute sur la bavarde et résolus de me venger d’une indiscrétion que d’autres sans doute pouvaient excuser, mais qu’il m’était impossible, à moi, d’absoudre. Je n’imaginai d’ailleurs le châtiment que sous forme de talion. Léila me jugeait, or parce qu’elle était femme je ne pouvais l’arrêter d’un mot ; mais, assez grand seigneur pour me satisfaire d’une victoire que je demeurerais seul à connaître, je la regardai mieux, plus apte du fait même de la colère, et de cette clairvoyance inexplicable que nous lui devons pour l’ordinaire ; cette hindoue, j’en fus vite persuadé, ne parlait qu’en vue de tel ou tel avantage ; car l’intelligence qu’elle montrait était toujours d’une espèce assez argotique. Une certaine faculté d’illusion, qui, aux yeux des mâles sans subtilité, fait passer pour menteuses les femmes, l’engageait à se croire un don poétique parce qu’elle avait le goût des jolies filles avec celui des hommes, et philosophe parce qu’elle ne s’embarrassait guère des scrupules les plus spontanés. En vérité, capable de tous excès, au sein même de ces excès, comme lorsqu’elle paraissait préoccupée de questions très graves et très générales, elle n’atteignait jamais à cette insouciance des profits terrestres qui fait le charme des libertins et la grandeur de quelques savants.
Je précisai donc Léila, sinon la vraie Léila, du moins la plus vraisemblable. Je n’étais guère à mon aise pour réfléchir, mais, d’elles-mêmes, comme si elles s’étaient trouvées transcrites sur des parchemins déroulés par l’effet de lois plus irréfutables que celles de la pesanteur, ses paroles avouaient leur sens caché, leur sens réel.
Dans l’esprit du conteur, l’intention du récit lui vaut seule de signifier quelque chose. Je crus saisir l’intention de Léila. L’histoire de ma famille n’était qu’un prétexte. Elle voulait s’imposer et c’est pourquoi elle usait de la recherche oratoire. Sans doute beaucoup ne comprendront-ils point qu’une femme décidée à plaire joue les Démosthène, mais si, pour l’ordinaire, les prétentions intellectuelles de l’hindoue m’étaient odieuses, il faut reconnaître que la coquetterie, ce soir-là, l’inspirait fort heureusement : elle parlait de mon père et de ma mère avec le ton d’un médecin décrivant son musée pathologique, et cela d’ailleurs quelques secondes après avoir accusé Cyrilla d’être pédante. Que signifiaient les reproches faits à Mme Boldiroff par la poétesse alors qu’elle-même se mettait en état de les mériter ? J’imaginai que Léila devait être éprise de Cyrille. Sans doute croyait-elle que c’était surtout par respect d’une certaine perfection d’âme et d’intelligence qu’il aimait sa femme, or le jeu était d’insinuer que d’esprit, elle était, elle Léila, bien supérieure et capable de le prouver par sa vision des êtres qu’elle jugeait surprenante.
Cyrille écoutait dans un recueillement quasi religieux, interrompu des seuls mots d’éloge, et Léila ne se laissait point arrêter par le succès.
Pour l’ordinaire, elle consentait à l’aveu de son orgueil et de cet orgueil se faisait même une parure ; elle aimait à répéter que les femmes de l’Orient sont demeurées trop longtemps des esclaves pour n’avoir point à prendre une revanche ; ainsi exigeait-elle sans cesse de nouvelles victoires, chaque compliment lui donnait le désir d’un autre. Si quelqu’un la félicitait d’une toilette nouvelle par exemple, elle se dépêchait de choisir des souliers de meilleur style et de matière plus délicate. Elle ne voulut donc point terminer sans une péroraison et sa voix ne permit aucun fléchissement à un ton qui était oratoire.
Cyrille avait le goût des prosopopées, des grandes affiches, des proclamations au peuple : en 1918, traversant Pétrograd, ce qui l’avait surtout frappé de la révolution russe était un panneau couvrant une façade entière et sur lequel se trouvaient, de la main même de l’auteur, écrits les trente vers d’un poème. S’il avait aimé ces bouts-rimés contre les bourjouis, ce n’était point que ses idées personnelles y eussent trouvé quelque assentiment : au reste, il prétendait plaire assez aux femmes pour n’avoir point à se soucier des questions sociales, et puis il appartenait à l’une de ces familles cosmopolites qui n’ont cure des régimes, professent bien des snobismes, sauf celui des opinions politiques et ne se préoccupent des formes de gouvernement dans leurs pays d’origine ou de villégiature que s’il leur en vient de l’ennui. Or Boldiroff n’avait jamais manqué d’argent ; il avait pu voyager et former sa jeunesse par la classique visite des universités le matin et le soir de bordels où sa manie était de demander aux pensionnaires un morceau de leurs voiles ou de leurs chemises ; mais il s’était peu intéressé, somme toute, au tour d’Europe que lui avait payé son beau-père ; il reprochait aux hommes leurs petits gestes, leur défaut d’envergure ; or un appel au peuple qui était aussi un poème et dont les mots resplendissaient de toute leur rage et de toute leur cruauté, sur une immense affiche, dans une rue fort passante et même populeuse, avait pour lui le prestige de quelque paradoxale prophétie ; son goût de l’étrange qui allait jusqu’à celui du barbare, se réjouissait d’un tel effet car l’antithèse brutale le charmait comme un enfant une étoffe bariolée ; ainsi jugeait-il, au dîner des Boldiroff, Léila d’autant plus mystérieuse qu’elle parlait avec une plus grande crudité de langage, dans une benoîte salle à manger en faux breton, demeurée telle que du vivant de M. Dupont-Quentin ; follement aussi devait lui plaire l’inversion de rapport entre les cheveux teints trop clairs et la peau maquillée ocre de l’hindoue.
Du bout de l’ongle Cyrille se met à tracer sur la nappe le profil de Léila qui maintenant s’adresse directement à moi :
« Daniel, vous n’êtes qu’un pauvre gosse. Tout baby vous preniez déjà de l’huile de foie de morue, n’est-ce pas ? et rêviez d’avoir le teint frais des petits garçons sur les cartes postales anglaises : à vingt ans épouser une girl passée au même tripoli, boire du thé, beurrer les toasts, vous multiplier indéfiniment, vie conjugale, cigarette à bout doré, tub, gant de crin, eau de Cologne, linge fin, optimisme, tennis et auto vernie, assez d’élégance pour qu’on hésite à hausser les épaules ; au fond, Cyrille n’avait point tort ; le modèle demi-fou est préférable ; je vous aime encore mieux tel que vous êtes devenu, mais faut-il absoudre celui que vous auriez été si monsieur votre père n’avait gardé le goût de certains plaisirs coloniaux et si madame votre mère n’avait été portée à la neurasthénie ?
« Trop bon fils pour condamner l’un ou l’autre, vous avez nié les lois des gens heureux ; tour à tour, vous avez essayé de la tendresse, de l’égoïsme et, à la mort de votre père, du désespoir. Vous êtes né trop tard, car il y a vingt ans, avec vos prétentions, vous seriez entré dans la marine et auriez fini par épouser la fille d’un amiral. Voyage de noces en Indochine, duos parmi les soies et les bronzes ; mais vous n’auriez pas eu la curiosité de l’ivoire au milieu des pagodes qui servent de manches aux congayes, vos doigts n’auraient pas erré sur la toile où la peau des boys transparaît au toucher. En dépit de toute une bonne volonté, garçon sérieux…
— Mais, interrompit Cyrilla, sur le bateau, il aurait au retour aperçu quelque poétesse hindoue et son bonheur conjugal eût été compromis.
— Peut-être », fut-il simplement répondu.
Sans doute, Léila, durant tout ce dîner, ne fit- elle que montrer une prétention d’intelligence et de parole bien ridicule par nature, mais habile à jouer tous les airs sur tous les instruments, elle avait forcé, comme à l’ordinaire, à ne pas entendre ce qui n’était point Léila, car telle était sa volonté ; cette volonté je l’avais donc subie sans pouvoir condamner mon manque de courage ni l’expliquer.
Une certitude acquise sans aucune recherche consciente, nous vaut certaine sensation d’âme assez indécise, mais toujours la même, devant les êtres ; ainsi, bien que la femme fatale soit d’un romantisme démodé à n’être plus concevable, l’Hindoue, quoi que j’en aie dit, quoi que j’en doive dire, me condamne à la crainte inévitablement, et en sa présence il me faut faire effort pour garder une apparence de calme. Sans doute ne découvrirai- je point les raisons de la mystérieuse volonté qui détermine mon appréhension, car il n’est pas en notre pouvoir de dire ce qui donne à nos paroles leur tonalité, leur rythme à nos gestes ; il s’agit de réflexes, mais en dernière analyse, comme d’un être à l’autre il y a vingt croisements, retours et faisceaux, on ne saurait dire lequel en vérité a le rôle de petit marteau médical.
Dès le dîner, chez les Boldiroff, si je ne me trouvais pas à même de préciser les desseins de Léila, je pensais du moins prétendre n’ignorer plus sur elle toute vérité ; cette vérité n’avait d’autre critérium qu’une tonalité affective. Connaître la vérité sur Léila, c’était quant à moi savoir à quoi me condamnerait sa présence.
Préciser mon état d’âme s’affirmant le seul moyen de deviner qui s’en trouvait responsable, j’aurais pu dire : « Tout ce qui n’est pas moi me demeure étranger », mais je restais trop timide pour regarder l’univers comme un bien propre, et puis je redoutais une attitude à la fois systématique et vulgaire, au reste dépourvue de toute signification depuis les phrases bien « domaine public » comme : « Après moi le déluge. »
Cher vieux Condillac, dont la statue fait rêver le printemps des bacheliers philosophes, je n’étais pas odeur de rose, mais à tout avouer une étoffe, une toile, un vélin où des petites figures s’appelaient Léila, Cyrilla, Cyrille ; la plus grande au dîner des Boldiroff fut Léila. Pas une minute pourtant, je n’imaginai la possibilité de quelque intrigue entre elle et moi ; ses discours m’agaçaient, je la trouvais prétentieuse et Cyrilla m’attendrissait au contraire par sa tristesse d’enfant sage.
Fumoir.
Silence.
Malaise que nos cigarettes font plus vague, mais ne dissipent point. Je me lève : « Au revoir, au revoir. »
L’Hindoue est partie avec moi. Elle me demande de la reconduire jusqu’à sa porte ; mais tel est son besoin de parler qu’à peine descendue elle me prie de la mener dans un café où, prétend-elle, « il lui sera plus facile de me dire ce que je dois savoir tout de suite ».
Grâce à son habitude d’habiller de mystère les moindres mots, je crois qu’elle a vraiment quelque chose à me confier. Je cède, « entrons », mais à peine sommes-nous assis que je regrette de l’avoir bien voulu. J’ouvre la bouche et la referme sans avoir rien dit, commande un bock alors que j’ai envie de tout sauf de bière, allume une cigarette à l’envers, et tourne la tête, regardant avec obstination un coin de la salle où il n’y a rien à voir, simplement pour ne plus rencontrer ses yeux.
Elle sent mon trouble et m’injurie :
« Lâche, regardez-moi. » Mes yeux vont droit aux siens ; je commence une phrase : « Ma chère Léila… » Elle m’interrompt dès le troisième mot : « Surtout pas de déclaration. Soyons précis. D’ailleurs pour l’instant vous n’avez encore rien à me dire, mais moi… »
Mais elle…
Elle enfin se tait ; ses paupières lentement comme pour une mort voluptueuse glissent, ses deux paumes s’unissent en coupe et son visage devient un fruit ; alors dans ce café du boulevard Saint-Germain, où des rentiers de la rive gauche et quelques élèves des Beaux-Arts ont passé l’après- midi et l’après-dîner à tirer sur leurs bouffardes et, selon la formule même de la patronne, « ont assourdi l’atmosphère », il me semble qu’une certaine angoisse enveloppe les choses. Je le dis à ma compagne. Elle se moque : « Poète (elle l’a dit du ton qu’elle aurait pris pour injurier : idiot), c’est la fumée des pipes. »
Tout de même je soupçonne fort Léila de jouer la comédie. J’ai trop peur d’être sa dupe pour lui permettre de mimer encore les sentiments vagues. Mes doigts encerclent ses poignets, forcent à s’ouvrir la coupe de ses mains ; ma voix a de la fermeté, de l’arrogance presque et ordonne :
« Parlez. »
Elle use du sourire aussi facilement que les autres du fard, des mouches ; le visage en pleine lumière se recompose. Léila parle enfin.
« Quelle folie. Ce n’est pas un drame bourgeois et il ne s’agit plus de votre père, de Myriam, de Bruggle ou des autres, de scrupules moraux. Je vous ai annoncé mes fiançailles avec un prince, or ce prince s’appelle Boldiroff.
— Le mari de Cyrilla.
— Lui-même. »
Une brûlure aux lèvres me donne notion de ma stupeur. J’ai porté à ma bouche le bout allumé de ma cigarette. Je gémis un « oh ! » à peine perceptible, mais qui devient prétexte à rompre notre silence. « Vous vous êtes brûlé ? nargue Léila, vous vous êtes brûlé, ce n’est rien ; votre amie Scolastique Dupont-Quentin souffrira bien autrement de la mamelle gauche. Elle m’en voudra beaucoup, je vous charge de lui porter mes excuses. » Je n’ai rien à répondre. Nouveau silence. La patronne compte l’argent de la caisse. Un jeune homme et une jeune femme, un couple classique d’amoureux, banal jusqu’au bonheur, se lève pour sortir. Un garçon dort le coude sur la table. Léila n’a plus d’assurance. Je prends l’offensive : « C’était pour en venir là que vous dépensiez tant d’éloquence.
— Daniel, je vous en supplie, ne vous moquez pas de moi ; ce n’est pas ma faute, et puis il fallait bien que cela finît.
— Cela ? Quoi ?
— Cette comédie.
— Je voudrais savoir qui la joue. Vous êtes folle en vérité, folle. »
Elle devient une femme nerveuse ; deux larmes tachent ses joues. Je me lève. « Partons.
— Non, Daniel, non, pas encore ; écoutez-moi ; il y a cinq ans j’étais neurasthénique ; c’est alors que j’ai rencontré Cyrille dans un sanatorium du Tyrol. Je n’étais en Europe que depuis quelques mois ; un homme, le plus bel homme et le plus menteur que j’aie jamais connu, m’y avait menée ; c’est lui qui m’a donné le talisman que je porte en bague à l’index. Vous trouvez mon histoire idiote, n’est-ce pas ? Vos cancans de famille mis à part, tout vous semble ridicule, Daniel ; cet homme prétendait avoir été élevé dans un temple, sous la garde d’une panthère noire. Vous souriez ; ah ! je sais, vous trouvez que je parle comme un prospectus d’Agence Cook : temples, fauves, végétation géante. Mais, mon cher, quand comprendrez-vous que je suis mille fois moins ridicule que votre petite compatriote, étudiante en philosophie, cette imbécile de Scolastique.
— Scolastique n’est point en cause.
— Pardi, vous la défendez, vous l’aimez déjà. »
Le garçon s’éveille en sursaut ; elle a parlé très fort. Je la force à sortir. Dans la rue elle me prend le bras : « Je suis si fatiguée », gémit-elle. Je me souviens d’une autre nuit où par sa faute j’ai marché en plein cauchemar ; il me suffit de la savoir fatiguée pour que, spontanément, j’exige la vengeance que les hommes en bonne santé ne remettent jamais au lendemain. Croyant qu’après s’être décidée, il lui en coûte de parler, je me jure ne la point quitter avant de tout savoir ; mais le temps de chercher pour mes questions des subtilités de torture, nous sommes devant sa porte. La fraîcheur l’a calmée ; c’est elle qui m’invite à monter. « Vous allez me compromettre et sans profit ni pour vous ni pour moi ; mais comme demain je quitte Paris avec l’espoir de n’y jamais revenir, le mal ne sera pas grand. »
Avant de commencer son récit, comme si l’heure n’était pas en vérité très avancée, elle me fit les honneurs de son appartement, me montra les transformations, une toile de Jouy parme qu’elle avait découverte dans un vieux bric-à-brac et qui faisait si bien dans sa chambre, des conques pour enfermer les lampes de son studio. « Et dire que dans quelques heures il n’y aura plus de présence humaine parmi toutes ces choses familières. L’amour vraiment m’a rendue folle, Daniel » ; un tiroir ouvert, elle y cherche une photographie de Cyrille en pied ; elle a dessiné les lignes du corps et les détails du sexe ; je conseille : « Gardez cette preuve de votre hystérie ; avec un tel document vous pouvez assassiner qui vous voudrez sans risque de condamnation.
— Stupide petit bourgeois ; vous n’entendez rien aux choses de la chair ; une femme amoureuse préfère à tout le corps de son amant. Comprenez ma joie, mon trouble ; demain pour toujours je vais reprendre cet amant. Si vous saviez comme je l’aime ; lorsque je l’ai connu, l’autre, mon compatriote l’Hindou au diamant noir venait de m’abandonner ; on m’avait de Vienne transportée dans un sanatorium. Cyrille y passait une convalescence. Il flirtait avec une Anglaise, une cousine de son beau- père. Cette femme avait été très belle ; la maladie la creusait mais donnait à son visage une étrange splendeur ; elle se savait perdue ; un Brésilien lui faisait la cour ; il arrivait en luge de son sanatorium ; un soir il eut un accident ; on le retrouva sur la glace, le crâne fracassé ; il fallut des heures de neige pour cacher les traces de son sang ; l’Anglaise voulut qu’on l’ensevelît dans son grand châle de Manille ; elle partagea ses robes aux femmes de chambre, défendit aux hommes de lui faire la cour ; un jour, comme elle n’était pas descendue pour le dîner et quoiqu’elle ne m’eût jamais dit un mot, elle me fit tenir un billet où elle me demandait de l’aller voir. Elle me confia qu’elle se sentait près de mourir ; elle savait que Boldiroff l’aimait ; comme tout bon Russe, sensible aux airs de mysticité, les malheurs de la belle Anglaise et son renoncement l’avaient rendu plus amoureux encore ; elle n’avait pas le courage de le revoir ; elle ne connaissait personne qui pût comprendre et c’était moi, une étrangère, qu’elle chargeait de porter à Cyrille ses tristes adieux.
« Le lendemain, la bonne en ouvrant les persiennes m’apprit que l’Anglaise était morte. J’allai frapper à la porte de Cyrille ; d’un ton de commandement, comme s’il attendait son domestique, il me cria d’entrer. À ma vue, il eut un geste de stupeur puis demeura figé quelques secondes. Je le regardai ; il était habillé d’un pyjama de soie perle ; ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir perle aussi.
« Ma mission avait un caractère romantique dont un Français se fût exaspéré, mais lui, sensible aux mots de pitié que j’offrais à sa douleur, me remercia. Je lui dis combien moi-même j’étais triste ; il me prit les mains, me parla longuement de la sainteté de la souffrance. J’étais encore très jeune, sentimentale, je l’écoutai déjà séduite.
— Et il devint votre amant ?
— Et il devint mon amant. Nous quittâmes le Tyrol pour gagner l’Italie. J’étais une femme d’Orient, ignorante. J’admirais en lui l’ardeur et la jeunesse ; parfois il se laissait aller à une indifférence qui ne pouvait que me le rendre plus cher, mais j’aimais surtout cet étrange mépris des habitudes, grâce à quoi il cherchait son plaisir et le mien dans ce qui était pour moi le plus neuf et le plus curieux ; il feignait de ne s’attacher à rien ni à personne ; pourtant, même lorsqu’il niait, ce ne pouvait être sans passion ; c’était avec foi qu’il affirmait les contraires dans une même minute. Il se montrait tyrannique et ma plus grande joie eût été de me soumettre au moindre de ses caprices, mais pour devenir digne de lui je voulais ne plus céder.
« Une nuit j’eus ce rêve. Il était nu et venait de faire l’amour avec une vieille femme qui, elle, s’était contentée de relever ses jupes. Il voulut se rhabiller et dit à sa compagne : “Allons retrouver Léila, cette belle Léila.” Or la femme se mit à rire, mon nom fut une boule de caoutchouc entre ses joues ; la joie plissait son ventre et sa jupe plaquait aux mouvements de sa peau. Sa bouche avait de telles frénésies que ses deux dernières dents se déchaussèrent et vinrent rouler aux pieds de Cyrille trop bien élevé d’ailleurs pour lui en faire observation.
« Elle dit : “Tu n’aimes pas Léila. Tu la fais voyager comme une malle, et tu es heureux parce que cette malle te ressemble comme une momie à un être vivant.”
« Éveillée je regardai Cyrille endormi ; le rêve m’avait plus fatiguée que la volupté. Je répétai : la poitrine blanche de ce jeune Slave, la poitrine slave, la poitrine jeune, ce Slave blanc ; il n’est rien de plus dangereux que les jeux de mots qu’une femme essaie en regardant dormir. Je jonglai avec les syllabes, puis tout à coup me pris à penser à la phrase de l’Ecclésiaste : “l faut que le scandale arrive.”
« Pour suivre Cyrille j’aurais tout quitté, consenti à tous les scandales, mais fallait-il tout de même accepter de me quitter moi-même ; alors j’eus envie d’étrangler mon compagnon ; il se réveilla quand ma main droite déjà caressait sa pomme d’Adam. Je lui demandai : “Cyrille, tu en as pressé de jolies femmes contre ta poitrine blanche de jeune Slave.” Il était trop beau pour que cette question fût ridicule même à sept heures du matin ; il m’offrit ses yeux clairs, son corps souple et me parla, comme toujours, avec plaisir des autres, ses maîtresses avant moi ; puisqu’il se rappelait j’avais le droit d’être jalouse ; il me sembla que je ne pourrais vivre sans vengeance. Le hasard me servit. Une des femmes qu’il avait aimées revint ; je prétextai la plus sotte des suspicions pour lui faire des scènes ; j’annonçai même mon intention de m’en aller seule ; il voulut sembler ne pas tenir à moi. Je le laissai en tête à tête avec son ancienne conquête, et partis pour Heidelberg où je commençai l’étude de la philosophie.
« La célébrité du professeur Dupont-Quentin me donna le désir de le connaître. Je vins à Paris. Lorsque j’appris que Scolastique devenue orpheline allait épouser Boldiroff, je ne fus point la moins surprise. Je déteste cette Scolastique. Elle est bien le type des femmes de ce pays, des femmes qui ne pourront jamais être que les reflets de tel ou tel. D’abord elle se contenta de copier son père ; après sa mort elle voulut trouver un modèle nouveau. Boldiroff lui enseigna donc l’art de faire l’amour ; elle a profité de ses leçons et joue avec son bras comme le cygne avec son col, sait faire glisser le corsage plus bas que l’épaule.
« Romantisme des femmes qui s’essaient à devenir jolies.
« Premier acte : madame a les cheveux tirés, un chignon ridicule. Monsieur porte des chemises de soie.
« Second acte : madame s’est passé les cheveux au henné ; jolies mœurs, elle porte la même chemise de soie que son mari.
« Troisième acte : on confondrait monsieur avec madame.
« L’admirable pièce à thèse. Hélas ! ces divertissements ne sont plus de mode. »
Enfin elle se tut et me regarda droit dans les yeux.
Je compris que c’était à moi de faire maintenant ma petite tirade.
Je commençai : « De vous deux, Cyrilla n’est certes point la plus ridicule. Vous parlez comme Démosthène. Je ne vous le reprocherai tout de même point, puisque je vous ai écoutée. Je vous ferai simplement remarquer que si Mme Boldiroff a pris certains gestes à Boldiroff, vous n’avez guère plus de persévérance en votre personnalité puisqu’il vous a suffi de flirter avec un Suédois pour vous décolorer jusqu’à ce que votre peau se trouve plus foncée que vos cheveux. Et certes s’il y a quelque étrangeté en cela, j’y vois une certaine cocasserie, grâce à quoi des gosses vous poursuivront un jour dans la rue et, non sans raison, vous crieront à la chienlit. »
Je m’arrêtai. Léila se mit à rire à petites gorgées.
« Imbécile. Je n’ai jamais eu de flirt suédois : tout ce que j’en ai dit était mensonge, mensonge d’amour. Nul ne savait ma liaison avec Cyrille. Je la cachais par des jeux.
— Allons, pourquoi votre tignasse est-elle si rousse ?
— Parce que j’aime narguer.
— Je ne comprends pas.
— Poor dear fellow. Je vais vous expliquer. Lorsque Cyrille redevint mon amant, comme je lui avais reproché son opportunisme bien bourgeois, et que tout lui semblait par trop simplifié depuis que, chaque soir, il faisait l’amour avec sa femme légitime, il voulut me vexer, n’y parvint pas et après bien des essais trouva. “Il y a au moins une chose qui vous est impossible, brune comme vous l’êtes, vous n’oseriez jamais vous teindre en blond.”
« J’avais rendez-vous le lendemain avec lui et Cyrilla pour dîner à Montmartre. J’arrivai, les cheveux de la couleur que vous voyez. Boldiroff me trouva très belle encore. »
J’interrogeai : « La suite de l’histoire ?
— La suite vous la saurez bientôt. Demain matin nous gagnons Le Havre ; dans vingt-quatre heures nous voguerons vers l’Amérique et Cyrilla viendra vous demander conseil. Bonsoir.
— Bonsoir, Léila. »
Je ne croyais pas un seul mot de tout ce qu’elle m’avait raconté. Je pensais : « Décidément, elle est folle à lier. » La nuit je rêvai que les cils de Cyrilla battaient tout doucement contre ma joue.
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