V
... Hercule Cassoulade patienta quelques jours, mais quand il vit que, décidément, l'odeur résineuse du sapin ne guérissait pas son rhume, il se fâcha, assez sérieusement.
--Mais je ne me sens pas mieux, hurla-t-il, le sapin ne me fait rien du tout, c'est un remède de...
L'indignation l'étouffait. Il brisa le cercueil, brisa la pierre et se rendit chez son médecin.
Ce qui se passa dans cette interview, nul ne pourra jamais le dire.
Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'on ne trouva plus désormais aucunes traces de l'illustre savant, ni dans ses bottines, ni, chose plus extraordinaire encore, dans le Botin!
Hercule Cassoulade vécut jusqu'à l'âge de cent trente ans. Parfois, dans un cercle de voisins respectueux, il aimait à conter l'anecdote:
--Parfaitement... il m'avait ordonné un remède de fillette, à moi! un mâle! un homme de bronze!... C'était une cure de je ne sais plus quoi... de pin... de sapin... Enfin, un remède de gosse. Ça n'a rien fait.
Avec l'accent froid et terrible du Destin, il ajoutait:
--Le charlatan me l'a payé. Je suis bon type, mais je n'aime pas qu'on se foute de moi!
Et d'un regard sévère, il fixait tous ses auditeurs, y compris les femmes et les enfants, prêt à gifler, sans exception, tous ceux qui eussent pu, par hasard, avoir l'air de rigoler.
FOC.
Et voilà!
Merci, petit Foc, vous êtes bien gentil, et votre histoire est très drôle.
Je vous en laisse toute la gloire, mais vous me permettrez bien que j'en touche le montant, froidement.
Et puis, envoyez-moi votre nom et votre adresse. Vous me ferez plaisir (_sans blague_).
PHILOLOGIE
Mon jeune et intelligent directeur me remet, ou plutôt me fait remettre par un de ses grooms--car nous sommes en froid depuis quelque temps (histoire de femmes)--la lettre suivante que je publie presque intégralement, non pas tant pour l'intérêt qu'elle comporte que pour la petite peine qu'elle m'évite d'imaginer et d'écrire une vague futilité analogue ou autre.
Tout ce qui touche à la langue française, d'ailleurs, ne me saurait demeurer indifférent. Mes lecteurs, mes bons petits lecteurs chéris, le savent bien, car pas un jour ne se passe sans que je sois consulté sur quelque philologique embarras, ou invité à consacrer de ma haute sanction telle nouvelle formule.
D'autres se montreraient orgueilleux d'une semblable renommée; moi, je n'en suis pas plus fier!
Une lettre très gentille, entre autres, reçue dernièrement, me disait en substance:
«Un syndicat d'idolâtres de votre incomparable talent et de votre parfaite tenue dans la vie me charge de vous aviser qu'il a définitivement adopté, comme courtoise formule épistolaire, le _inoxydablement_ que vous venez de lancer avec votre indiscutable autorité.
»Mais croyez-vous point, cher Monsieur, que l'orthographe en serait pas mieux ainsi: _inoccidablement_, témoignant que les sentiments qu'on nourrit pour son correspondant sont altérables par rien du tout, même le trépas?»
Nous sommes d'accord, Syndicat d'idolâtres, nous sommes d'accord.
Et puis, voici la lettre annoncée plus haut:
_«À Monsieur Fernand Xau, Directeur du journal _le Journal_, 106, rue de Richelieu._
»Monsieur,
»Depuis plus de deux ans que, chaque matin, je lis le _Journal_, j'admire... etc., etc.
_(Ici quelques mots aimables pour plusieurs collaborateurs non dénués, en effet, de talent.)_
»... Mais ce que je prise par-dessus tout, ce sont les chroniques si fines, si ingénieuses, si larges, si substantielles de ce remarquable vieillard (_sic_) qui signe Alphonse Allais.
»Je n'ai pas l'honneur de le connaître, je n'ai même jamais vu sa photographie, mais le respect que j'éprouve pour son noble caractère et pour la façon si docte, si magistrale, si définitive avec laquelle il dénoue le noeud gordien des plus grosses difficultés de la langue française, m'ont amené à lui demander, par votre intermédiaire, son avis sur une question qui nous passionne, quelques amis et moi.
»M. Allais a su conquérir, dans les milieux universitaires, une vive autorité pour la lueur qu'il jeta jadis sur le genre du mot _tac_, masculin ou féminin selon le cas (_l'attaque du moulin, le tic-tac du moulin, la tactique Dumoulin_).
»Il s'agit aujourd'hui des différentes orthographes du mot _sang_, qui ondoient suivant la qualité, la couleur, la température, etc., etc.
»Quand, par exemple, vous parlez, dans le _Journal_, de ce jeune esthète que vous appelez, je crois, Sarcisque Francey ou Sancisque Frarcey (ou un nom dans ce genre-là), vous dites: «Ce petit jeune homme détient le record du bon _sens_.»
»Mais dès qu'il est question du chasseur Mirman, vous écrivez: «Le député de Reims se fait beaucoup de mauvais _sang_.»
»Donc, _s, e, n, s,_ quand c'est bon; _s, a, n, g,_ quand c'est mauvais.
»De même, l'orthographe de ce mot varie avec la couleur:
»Quoique le sang soit habituellement rouge, vous écrivez «_faire semblant_» _s, e, m,_ et «_sambleu!_» _s, a, m_.
»Expliquez cela, s. v. p.!
»Ce n'est pas tout:
»Pourquoi écrivez-vous: «_M. Barthou perdit son sang-froid_» _s, a, n, g,_ et «_Don Quichotte perdit son Sancho_» _s, a, n_?
»Je m'arrête, monsieur le directeur, car, à insister dans cette voie, on se ferait tourner les sangs.
»Peut-être M. Alphonse Allais trouvera-t-il que je n'ai pas le sens commun?
»Dans cette espérance, veuillez, monsieur le directeur, etc., etc.
»Votre bien dévoué,
»JEAN DES ROGNURES.»
La question est, en effet, étrangement complexe; je la transmets à mon conseil d'études (section des lettres).
Et je me rappelle l'amusante boutade de mon pauvre vieil ami Hippolyte Briollet:
_On dit «Francfort-_sur-le-Mein_» _et_ «avoir le coeur _sur la main_». Comment voulez-vous que les étrangers s'y reconnaissent?_
Moi aussi, je me demande comment les étrangers peuvent s'y reconnaître.
FRAGMENT DE LETTRE DE M. FRANC-NOHAIN TENDANT À DÉMONTRER QU'ON NE S'EMBÊTE PAS PLUS EN PROVINCE QU'À PARIS
Beaucoup de Parisiens, et pas mal de Parisiennes, éprouvent une vive tendance à s'imaginer que le bout du monde consiste en Neuilly l'hiver et en Trouville l'été.
Il y a là un gros malentendu contre lequel tous les bons esprits devraient s'appliquer à réagir.
Les départements français, ô gens de Paris, existent ailleurs que dans les géographies. Ils sont peuplés d'habitants en tout semblables à vous, d'habitants qui participent à la vie de la France et qui contribuent, par leurs efforts, par leurs arts, par leur fortune, à la prospérité et à la grandeur de notre cher pays.
Mais je n'insiste pas. Ça me ficherait en colère, comme dit Sarcey, et, malade comme je suis, la moindre émotion peut me tuer.
Je préfère découper, dans une lettre que je viens de recevoir, le passage suivant. Lisez-le attentivement, Mesdames et Messieurs, et vous vous rendrez bien compte que Paris ne détient pas le record des suprêmes rigolades:
· · ·
«Je parierais, mon cher Allais, que vous, si Parisien, vous ne connaissez pas un petit jeu ravissant qui passionne, depuis cet hiver, notre société élégante de Saint-Jean-d'Angély. C'est la jolie madame Marouillet qui nous l'a appris, cette madame Marouillet dont je vous parlai tant de fois, la femme du docteur Marouillet, le distingué président de l'_Académie morale et technique d'Aunis et Saintonge_.
»Vous savez qu'il y a thé chez les Marouillet tous les vendredis: une habitude de Paris qui s'est merveilleusement implantée dans notre province; nous sommes là un petit clan de fonctionnaires qui ne demandons qu'à nous amuser, et qui y réussissons parfaitement, je vous assure, depuis que les Marouillet ont donné l'élan; tout blasé que vous êtes, je doute fort que vous ne prissiez plaisir à une partie de bête hombrée avec mademoiselle Charras, que nous appelons, par analogie, la «Superbe», et avec madame Legrice-Morand; et si vous entendiez cette dernière chanter: _«Salut! petite maison verte!»_ la nouvelle romance du commandant Thomeret, vous comprendriez vite le peu de regrets que nous éprouvons pour vos divettes.
»Mais ce qui vous ravirait plus encore, ou je vous connais mal, c'est le petit jeu de madame Marouillet.
»Tout le monde s'assied en cercle, coude à coude; chacun tient l'index droit levé; la main gauche est à demi-fermée, le bout du pouce effleurant l'extrémité du médium, de façon à former comme un petit puits, l'orifice en l'air. Celui qui dirige le jeu commande: _Chacun son trou!_ ou _Trou commun!_ ou _Trou du voisin!_ et aussitôt chaque joueur abat l'index au milieu du cercle quand on a commandé trou commun, ou l'insinue dans le petit puits que le voisin forme de sa main gauche, ou dans son propre petit puits. Vous ne sauriez imaginer rien de plus distrayant, pour peu qu'on mette de l'entrain et de la vivacité dans les commandements; et je vous garantis que quand c'est madame Marouillet qui commande, ou encore le petit d'Angoulins, pour pouvoir les suivre, et, au milieu de l'entre-croisement des mains, ne pas s'embrouiller dans les différents trous, il faut une attention et une dextérité pas banales.
»D'ailleurs, quand on se trompe, c'est peut-être encore plus amusant, car alors ce sont des contestations sans fin et drôles au possible:
»--Trou commun, monsieur Burisson; vous faites trou du voisin, un gage!--Pas du tout, chacun son trou!--Non, trou commun!--Trou du voisin!--Troun de l'air! ajoute toujours M. Burisson, qui a le génie de l'à-propos et du calembour. Ce M. Burisson est impayable; entre nous, je le soupçonne souvent de se tromper exprès et d'être légèrement _fumiste_, comme vous dites sur le boulevard; ce qui est certain, c'est qu'il nous fera mourir.
· · ·
»Trou commun, mon cher Allais, et mille choses autour.
»FRANC-NOHAIN.»
_Franc-Nohain_ n'est pas le vrai nom du signataire de cette lettre.
Trésorier général dans un des plus fertiles départements de notre chère France sud-occidentale, ce sympathique fonctionnaire se double d'un poète amorphe d'une rare envergure.
Son petit volume, qui vient de paraître: _Inattentions et sollicitudes_, est dans toutes les mains.
UN EXCELLENT HOMME DISTRAIT
Dans l'hôtel, fort confortable d'ailleurs, où je vis depuis plus d'un mois, s'épanouit--si j'en excepte une rare pincée de braves gens très gentils--toute une potée de muffs ineffables et de bourgeois sans bornes.
Oh! ces têtes! Oh! ces conversations! Leur idéal d'art se satisfait aux tableaux du fécal Bonnat et de Bouguereau, spécialiste en baudruches rosâtres.
Leur soif de justice sociale s'étanche aux idées (!) de Deschanel ou de Leroy-Beaulieu, si tant est qu'ils connaissent seulement de nom ces veules sociologues comiques à force d'inconscience.
Et dévots, avec ça! Dévots d'un cagotisme à faire vomir Huysmans!
Ah! les salauds! Et la veine qu'ils ont qu'_on_ ne soit pas méchant!
--Vous me croirez si vous voulez, disait ce matin une abominable vieille chipie à son voisin de table, mais à Paris, dans les quartiers ouvriers, il n'est pas rare de trouver des écailles d'huîtres dans les tas d'ordures (_sic_)!
Et le voisin de table, un hobereau fatigué par toutes sortes de débauches occultes, se refusait à accepter une telle monstruosité:
--Des huîtres! râlait-il. Des huîtres! Et ces gens-là se plaignent!
Pauvre petite douzaine de portugaises à douze sous, pensiez-vous jamais indigner tant le monde orléaniste, clérical et bien pensant de la côte d'azur!
Une rare pincée de braves gens très gentils, ai-je dit en commençant.
Heureusement!
Et, parmi eux, un ménage, un vieux ménage composé, comme cela arrive souvent, dans les vieux ménages, d'une vieille dame et d'un vieux monsieur.
La vieille dame, toute de bonne grâce et de malice spirituelle; le vieux monsieur, comme flottant sans trêve en quelque nuage de candeur effarée.
La dame ressemble à toutes les vieilles grand'mères.
Le monsieur rappelle le portrait de Darwin, de ce grand Darwin dont un curé de notre hôtel disait, l'autre jour:
--C'est encore comme cet ignoble _Darvin_, etc.
Et rien de touchant comme la continuelle attention dont lady Darwin (car c'est ainsi que nous la baptisâmes) entoure son vieux naturaliste.
Lui, le bonhomme, il est toujours _sorti_, et, quand on l'interpelle directement, il met un petit temps à descendre de sa chimère. Hein?... quoi?... qu'est-ce qu'il y a?...
Selon les circonstances, il s'effare des normes les plus admises, pour, la minute d'après, demeurer tout quiet devant le moins prévu des cataclysmes.
Dernièrement, sa femme, au moment du déjeuner, lui mit dans son verre un bouquet de violettes. Le bonhomme, sans se déconcerter pour si peu, jugea seulement que _ça n'était pas bien commode pour boire_.
Comme sa femme insistait sur le symbole:
--Tu ne me demandes pas à cause de quoi ces fleurs?
--À cause de quoi?
--Eh bien!... notre trentième anniversaire!
--Quel anniversaire?
--De notre mariage, parbleu!
--Ah! vraiment! Ah! vraiment! C'est très curieux.
Et, devant nos sourires sympathiques, la dame nous mit au courant de la nature de son mari.
Le meilleur homme de la création, mais aussi le plus distrait.
--Imaginez-vous, conta-t-elle en souriant, que le jour de notre mariage, il fit répéter six fois à M. le maire la question classique: _Consentez-vous à prendre pour épouse, etc.?_ À la fin, il s'écria: «Oh! je vous demande pardon, monsieur le maire, je pensais à autre chose!»
Au cours de la nuit de noces, il pria sa femme d'allumer la bougie.
--Pourquoi? demandait la jeune femme.
--Je ne peux pas me souvenir de votre physionomie.
À part ça, d'une exquise bonté, d'une tendresse folle. Une âme pétrie de concorde et d'harmonie.
La vieille dame concluait en riant:
--C'est à ce point, que je n'ai jamais essayé de faire des oeufs brouillés à la maison!
--?????
--D'un mot, il les aurait réconciliés.
CONTRÔLE DE L'ÉTAT
L'accueil que me réservait le Captain Cap fut totalement dénué, comment dirai-je? d'expansion. (Attribuez ce fait à un récent malentendu.)
Mais l'âme de Cap est une grande âme, et Cap, sur ma mine déconfite, sur mon visible chagrin, ne crut pas devoir maintenir la basse température de son accueil.
Au contraire même, et soudain, je le vis bondir sur la plate-forme de la cordialité.
--Qu'est-ce que vous prenez, Allais?
--Je me disposais à vous le demander, Captain.
--Moi, un verre d'eau rougie.
--Et moi, de l'eau sucrée avec de la fleur d'oranger.
--Ne prenez pas trop de fleur d'oranger; elle est très forte dans cette maison... Méfiez-vous!
Et Cap, au bout d'un court silence:
--Vous souvient-il, mon cher Alphonse, d'une conversation que nous eûmes naguère, relativement à des oeufs?
--Parfaitement!... Des oeufs de harengs saurs, n'est-ce pas, que Casimir Périer s'amusait à faire couver par des autruches empaillées?
--Non, pas ceux-là. Je veux parler des oeufs de poules.
--Des oeufs de poules?
--Oui, des oeufs de poules. Vous ouvrez d'énormes prunelles... Ignorez-vous donc que la poule soit ovipare?
--Non, Cap. Tout jeune, je fus initié à ce détail.
--Vous souvenez-vous pas qu'un jour j'admirais devant vous... (admirer au sens latin du mot: _mirari_, _s'étonner_) j'admirais que les marchands d'oeufs fussent assez idiots pour ne pas vendre très cher, et tout de suite, leurs oeufs frais, au lieu d'attendre--ainsi qu'ils font--que ces mêmes oeufs aient perdu de leur fraîcheur en même temps et de leur valeur?
--Je me souviens, Cap.
--C'est heureux... Savez-vous, avec ce système-là, ce qui est arrivé à un de mes amis?
--Je brûle de l'apprendre.
--Mon ami entre, hier soir, chez un fruitier. Il demande un oeuf très frais, _tout ce qu'il y a de plus frais_, pour gober avant de se coucher.
--Excellente coutume.
--Mon ami rentre chez lui... D'un coup sec de son couteau, il brise la coquille de l'oeuf, et de cette coquille surgit brusquement un petit poussin. Furieux d'être dérangé à pareille heure, le jeune gallinacé saute aux yeux de mon ami et les lui crève tous les deux.
--Voilà un événement bien particulier!
--Particulière ou pas, une telle aventure ne devrait jamais se produire dans un gouvernement issu du suffrage universel.
--Mais quel remède?...
--Il est trouvé! Un de mes amis...
--Celui qui a eu les yeux crevés?
--Non, un autre... un aviculteur turc des environs de Valence, dont voici la carte: _Baldek-Hatzar, au Vélau (Drôme)_, a résolu la question. Oh! mon Dieu, c'est bien simple!
--Parlez sans crainte, Cap.
--Voici: le gouvernement s'arrogera le monopole des oeufs comme il a déjà celui du tabac et des allumettes. Chaque poule exerçant son industrie sur le territoire de la République française sera munie, à son orifice postérieur, d'un appareil enregistreur, compteur et dateur. Cet appareil, très simple, en somme, se compose d'un mouvement d'horlogerie donnant les dates et les heures, d'un rouleau encreur et d'un timbre dateur. Le tout pèse 68 gr. et 99 centig.
--Merveilleux, Cap, merveilleux!
--Alors, plus de duperie, plus de fraude, plus de poussins inattendus!... Des expériences ont été faites qui réussirent à souhait. Mon ami, le Turc Baldek-Hatzar, a écrit au ministre de l'agriculture et au ministre des finances. Ces messieurs n'ont pas encore daigné répondre. Ah! elle est chouette, votre Europe!
--À qui le dites-vous?...
Et Cap commanda deux tasses de tilleul, que nous sablâmes gaiement avant de nous séparer.
UN HONNÊTE HOMME DANS TOUTE LA FORCE DU MOT
Je vais raconter les faits simplement; la moralité s'en dégagera d'elle-même.
C'était pas plus tard qu'hier (je ne suis pas, moi comme mon vieil ami Odon G. de M. dont les plus récentes anecdotes remontent à la fin du treizième siècle).
C'était pas plus tard qu'hier.
J'avais passé toute la journée au polygone de Fontainebleau où j'assistais aux expériences du nouveau canon de siège en osier, beaucoup plus léger que celui employé jusqu'à présent en bronze ou en acier et tout aussi _profitable_, comme dirait mon vieux camarade le général Poilu de Sainte-Bellone.
(Ajoutons incidemment que j'ai rencontré dans les rues de Fontainebleau mon jeune ami Max Lebaudy, très gentil en tringlot et prenant gaiement son parti de sa nouvelle position. Il voulait me retenir à dîner, mais impossible, préalablement engagé que j'étais au mess de MM. les canonniers de l'École. Ce sera pour une autre fois.)
Après avoir absorbé, en gaie compagnie, quelques verres de l'excellente bière des barons de Tucher, j'envahis le train qui, partant à 10 h. 5 de Fontainebleau, devait me déposer à Paris à 11 h. 24.
(Je précise, pour faire plaisir à M. Dopffer.)
Dans le compartiment où m'amena le destin se trouvaient, déjà installés, un monsieur et un petit garçon.
Le monsieur n'avait rien d'extraordinaire, le petit garçon non plus (un tic de famille, probablement).
Malgré ma haute situation dans la presse quotidienne, je consentis tout de même à engager la conversation avec ces êtres dénués d'intérêt.
Le monsieur, et aussi le petit garçon son fils, arrivaient de Valence d'où ils étaient partis à cinq heures du matin, et c'est bien long, disait le monsieur de Valence, toute une journée passée en chemin de fer.
--Pourquoi, dis-je, n'avez-vous pas pris l'express, puisque vous voyagez en première?
--Ah! voilà!
Je dus me contenter de cette sommaire explication. D'ailleurs, la chose m'était bien équivalente.
Le monsieur me demanda ce qu'on disait à Paris des nouveaux scandales.
Je fis ce que je fais toujours en pareil cas (c'est idiot, mais rien ne me réjouit tant!).
Je lui fournis une quantité énorme de tuyaux, la plupart contraires à la stricte vérité et même à la simple raison, d'autres rigoureusement exacts, d'autres enfin légèrement panachés.
Je lui appris l'arrestation imminente de MM. Théodore de Wyzewa et Anatole France, très compromis dans cette regrettable affaire de bidons qui cause un réel chagrin aux vrais amis de la Presse.
Le _great event_ de la saison, c'était la réouverture du théâtre du Chat-Noir. La petite salle de la rue Victor-Massé, ajoutai-je dans un style de couriériste théâtral, ne désemplit pas, et c'est justice, car on y trouve accouplés la rigolade énorme et le frisson du Grand Art (si tu n'es pas content, mon vieux Gentilhomme-Cabaretier!)
L'homme de Valence (la belle Valence!) m'écoutait ravi, mais un peu préoccupé de je ne savais quoi.
À chaque instant, il croyait devoir consulter sa montre.
À onze heures cinq juste, il se leva et, comme accomplissant l'opération la plus coutumière du monde, il tira la sonnette d'alarme.
Je le répète, _il tira la sonnette d'alarme_.
Je me fis ce raisonnement:
--Cet homme est devenu soudain fou, il va se livrer aux plus dangereuses excentricités; mais comme il est très aimable, il tient à m'éviter la peine de tirer moi-même la sonnette d'alarme.
Cependant, ralentissait sa marche le train et se montrait à la portière la tête effarée du conducteur.
--Quoi! quoi! Qu'y a-t-il?
--Oh! répondit en souriant le monsieur de Valence, tranquillisez-vous, mon ami! Il ne se passe rien de nature à altérer la sécurité des voyageurs. Il ne s'agit, en ce moment, que des intérêts de la Compagnie.
--Les intérêts...
--Les intérêts de la Compagnie, parfaitement! Ce petit garçon qui est avec moi, mon fils en un mot, est né le 7 décembre 1887, à onze heures cinq du soir. Il vient donc d'entrer à cette minute dans sa septième année. Or, il est monté dans le train avec un ticket de demi-place; il doit donc à votre administration la petite différence qui résulte de cet état de choses. Veuillez me donner acte de ma déclaration et m'indiquer le léger supplément à verser en vos mains.
· · ·
J'ai tenu à signaler au public cet acte de probité qui nous consolera de bien des défaillances actuelles.
Combien d'entre vous, lecteurs et lectrices, vous trouvant dans cette situation, n'auriez rien dit et ne vous croiriez point coupables!
Le sens moral fiche le camp à grands pas, décidément.
DES GENS POLIS
Un des phénomènes sociaux qui me consternent le plus par les temps troublés que nous traversons, c'est la disparition de ces belles manières qui firent longtemps à la France une réputation méritée.
Hélas! en fait de talons rouges, il ne reste plus que ceux des garçons d'abattoir! (Ça, j'ai la prétention que ce soit un mot, et un joli.)
Aussi fus-je délicieusement surpris, hier, me trouvant au Havre et lisant la chronique des tribunaux du _Petit Havre_, de découvrir une cause où les prévenus donnèrent à la magistrature et à la gendarmerie de notre pays l'exemple rare de la tenue parfaite et du mot choisi.
Ceux de mes lecteurs qui sont bien élevés (et ils le sont tous) seront enchantés de constater que la tradition des bonnes manières n'est pas tout à fait défunte en France.
Je ne change pas un mot au compte rendu si édifiant du _Petit Havre_:
TRIBUNAL CORRECTIONNEL DU HAVRE _Présidence de M. Delalande, juge._ _Audience du 2 janvier 1895._
POLITESSE FRANÇAISE
«Nous avons la prétention d'être le peuple le plus courtois de la terre, et, certes, nous ne l'avons pas usurpée, étant donné qu'on retrouve la politesse jusque dans la bouche des locataires de madame Juliette Pineau.
»On aurait tort de supposer qu'il y a de notre part, dans cette déclaration, une ombre de mépris pour l'excellente madame Pineau; mais celle-ci est directrice d'un humble garni, et ce n'est point de sa faute si, de temps à autre, quelques-uns de ses pensionnaires passent de leurs chambres à celle de la correctionnelle.
»C'est, aujourd'hui, le cas de Jeanne Lefustec, âgée de dix-sept ans, et d'Alphonse Landon, son camarade de chambrée, qu'elle affectionne bien tendrement, qu'elle défend avant elle-même avec beaucoup d'énergie.
»Que leur reproche-t-on?
»1º D'avoir, ensemble et de concert,--pour parler le langage juridique,--soustrait un oreiller à leur logeuse;
»2º De ne posséder, ni l'un ni l'autre, aucun moyen avouable d'existence;
»3º Jeanne, seule, d'avoir retourné les poches d'un marin, avec lequel elle avait trompé son cher Alphonse.
»Monde bien vulgaire, direz-vous. D'accord; mais ce qui l'a relevé aux yeux de tous, c'est cette politesse exquise dont nous vous parlions tout à l'heure.
»--Me permettez-vous, monsieur le président, déclare mademoiselle Jeanne, de vous établir la parfaite innocence de monsieur mon amant dans l'affaire du vol? Il était parti chez madame sa mère pour lui présenter ses voeux de nouvelle année, tandis que je causais, au coin du quai, avec un monsieur de la douane, qui faisait le quart.
»--Je ne sais pas au juste, messieurs, réplique le prévenu, si c'est monsieur le douanier qui faisait le quart; mais je puis vous assurer que mademoiselle ma maîtresse et moi sommes innocents. Notre chambre fermait très mal, et un inconnu aura chipé l'oreiller pendant que nous étions absents.
»Faute de preuves contraires, les inculpés gagnent cette première manche.
»Mademoiselle Jeanne se défend, avec non moins de correction, d'avoir plumé un matelot.
»--Je vous avoue, dit-elle, qu'il m'est arrivé de trahir la foi jurée. J'ai un faible pour ces messieurs de la flotte; mais, loin de les dépouiller, je me fais un cas de conscience de ne pas même les écorcher. D'ailleurs, si un membre de la marine française m'accuse, montrez-le-moi.
»--Vous savez bien qu'il est en mer?...
»--Alors, n'en parlons plus, monsieur le président...
»De fait, on n'en parle plus.
»Malheureusement pour ce couple plein d'urbanité, il reste à dire un mot de son état social.
»Le propre de cet état est de ne pas exister. Des renseignements très précis prouvent que mademoiselle Jeanne tient un commerce de faveurs pour lequel on ne délivre aucune patente, et que son excellent ami avait une large part dans les bénéfices.
»Aussi est-ce bien en vain, cette fois, qu'ils se congratulent:
»--Monsieur mon amant exerce la profession de journalier.
»--Mademoiselle ma maîtresse vivait des ressources de mon travail.
»Discours inutiles: tous deux vont vivre aux frais de l'État pendant un mois.
»Ils prennent, du reste, la chose de la meilleure grâce du monde et saluent le tribunal; puis, s'inclinant devant le gendarme qui se dispose à les emmener, lui disent en souriant:
»--Après vous, monsieur le gendarme!
»Mais Pandore de répondre sur un ton qui n'admet pas de réplique:
»--Je n'en ferai rien!
»P. L.»
Si je n'avais l'horreur des plaisanteries faciles, j'ajouterais que la demoiselle Jeanne Lefustec est trop au lit pour être honnête. Mais je n'en ferai rien, considérant qu'on ne doit jamais insulter une femme qui tombe, même avec une fleur.
LE CAPTAIN CAP DEVANT L'ÉTAT CIVIL D'UN ORANG-OUTANG
En arrivant à Nice, le Captain Cap et moi, deux affiches murales se disputèrent la gloire d'attirer notre attention.
_(La phrase que je viens d'écrire est d'une syntaxe plutôt discutable. On ne dirait vraiment pas que j'ai fait mes humanités.)_
Celle de ces deux affiches qui me charma, moi, en voici la teneur: