‹ Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumesChapitre 7 sur 12 · X..., PÉDICURE

X..., PÉDICURE

TELLE RUE, TEL NUMÉRO LE SEUL PÉDICURE SÉRIEUX DE NICE

Jamais, comme en ce moment, je ne sentis l'horreur de toute absence, sur mes abatis, de cors, durillons, oeils de perdrix et autres stratagèmes.

Avoir sous la main un artiste qui, non content d'être sérieux, tient en même temps à être le _seul_ sérieux d'une importante bourgade comme Nice, et ne trouver point matière à l'utiliser! regrettable, ah! que!...

Cap me proposa bien un truc qu'il tenait d'une vieille coutume en usage chez les femmes de saura-t-on jamais quel archipel polynésien, lesquelles femmes font consister tout leur charme à détenir le plus grand nombre possible de durillons sur les parties du corps les moins indiquées pour cette fin.

Je ne crus point devoir accepter, pour ce que ce jeu n'en valait point la chandelle, et nous passâmes à un autre genre de sport.

Celle des affiches murales que préféra Cap, annonçait à Urbi, Orbi and Co, que tout individu, titulaire d'une petite somme variant entre vingt-cinq centimes et un franc, pouvait s'offrir le spectacle d'un orang-outang, autrement dit, messieurs et dames, le véritable homme des bois, le seul (tel mon pédicure du début) ayant paru en France depuis les laps les plus reculés.

Une gravure complétait ce texte, une gravure figurant le buste du quadrumane, et autour de cette gravure, ainsi qu'une inscription de médaille, s'étalaient ces mots, circulairement:

_Je m'appelle Auguste: 10,000 francs à qui prouvera le contraire!_

Dix mille francs à qui prouvera le contraire!

Le contraire de quoi? Que le monstre en question fût un véritable orang-outang, un authentique homme des bois, ou simplement qu'il s'appelât, de son vrai nom, Auguste?

Pour l'âme limpide de Cap, nul doute ne savait exister.

Il s'agissait de démontrer que ce singe ridicule ne s'appelait pas Auguste, de toucher les 500 louis et d'aller faire sauter la banque à Monte-Carlo!

Ah! mon Dieu, ça n'était pas bien compliqué!

Et Cap ne cessait de me répéter:

--Je ne sais pas, mais quelque chose me dit que cet orang ne s'appelle pas Auguste.

--Dam!

--Pourquoi _dam_? Ce sale gorille n'a pas une tête à s'appeler Auguste,

--Dam!

--Allais, si vous répétez encore une seule fois ce mot _dam_, je vous f... un coup d'aviron sur la g...!

Tout ce qu'on voudra sur la g..., hormis un aviron! Telle est ma devise.

Je n'insistai point et nous parlâmes d'autre chose.

Le soir même, Cap filait sur Antibes, regagnant son yacht, _le Roi des Madrépores_, et je demeurai une grande quinzaine sans le revoir.

Un matin, je fus réveillé par de grands éclats de voix dans mon antichambre: le clairon triomphal du Captain ébranlait mes parois.

--Ah! ah! proclamait Cap, je les ai, les preuves, je les tiens!

--Les preuves de quoi? m'étirai-je en ma couche.

--Je savais bien que ce sale chimpanzé ne s'appelait pas Auguste!

--Ah!

--Je viens de recevoir une dépêche de Bornéo, sa ville natale. Non seulement il ne s'appelle pas Auguste, mais encore il s'appelle Charles!

--Diable, c'est grave!... Et dites-moi, mon cher Cap, pensez-vous alors que Charles, l'orang de Nice, soit parent de Charles Laurent, de Paris?

--Dans votre conduite, mon cher Alphonse, le ridicule le dispute à l'odieux... J'ai reçu de notre consul à Bornéo toutes les pièces établissant, incontestablement, que le grand singe du Pont-Vieux s'appelle Charles. Vite, levez-vous et allons chez un avoué. À nous les 10,000 francs!

Mon notaire de Nice, M. Pineau, qui passe à juste titre pour l'un des plus éminents jurisconsultes des Alpes-Maritimes, nous donna l'adresse d'un excellent avoué, et notre papier-timbré fut rédigé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.

Mais, hélas! la petite fête foraine du Pont-Vieux était terminée.

Le faux Auguste, sa baraque, son barnum, tout déménagé à San-Remo, sur la terre d'Italie; et l'on n'ignore point que la loi italienne est formelle à cet égard: interdiction absolue de rechercher l'état civil de tout singe haut de 70 centimètres et plus.

VÉRITABLE RÉVOLUTION DANS LA MOUSQUETERIE FRANÇAISE

À Nice, cet hiver, j'ai fait connaissance d'un ingénieux et téméraire lieutenant de chasseurs alpins qui s'appelait Élie Coïdal.

J'eus même l'occasion de parler de lui naguère au sujet de sa géniale bicyclette de montagne (dis-moi, lecteur, dis-moi, t'en souviens-tu?).

En se quittant, on s'était juré de s'écrire; c'est lui qui a tenu parole.

«Camp de Châlons, 19 avril.

»Mon cher Allais,

»Hélas! oui, mon pauvre vieux, cette lettre est datée du _Camp de Châlons_! Un port de mer dont tu ne peux pas te faire une idée, même approchante. Comme c'est loin, Nice et Monte-Carlo, et Beaulieu! (Te rappelles-tu notre déjeuner à Beaulieu et la fureur de la dame quand, le soir, tu lui racontas qu'on avait déjeuné vis-à-vis de la Grande Bleue? Elle la cherchait au Casino, cette Grande Bleue, pour lui crêper le chignon!)

»À parler sérieusement, je te dirai que je suis détaché jusqu'au 15 juillet à l'école de tir, ce qui ne comporte rien de spécialement récréatif.

»Loin des plaisirs mondains et frivoles, je me retrempe à l'étude des questions techniques susceptibles de rendre service à la France.

»Je ne me suis pas endormi sur les lauriers de ma bicyclette de montagne--j'ai travaillé le fusil et j'ai la prétention d'être arrivé à ce qu'on appelle _quelque chose_.

»Un article publié au commencement de ce mois dans les journaux, parlait louangeusement d'une nouvelle balle évidée de calibre cinq millimètres.

»Si la réduction du calibre produit des résultats si merveilleux, pourquoi ne pas arriver carrément au calibre de un millimètre?

»Un millimètre! vous récriez-vous. Une aiguille, alors?

»Parfaitement, une aiguille!

»Et comme toute aiguille qui se respecte a un chas[4] et que tout chas est fait pour être enfilé, j'enfile dans le chas de mon aiguille un solide fil de 3 kilomètres de long, de telle sorte que mon aiguille traversant 15 ou 20 hommes, ces 15 ou 20 hommes se trouvent enfilés du même coup.

»Le chas de mon aiguille--j'oubliais ce détail--est placé au milieu (c'est le cas, d'ailleurs, de beaucoup de chas), de façon qu'après avoir traversé son dernier homme, l'aiguille se place d'elle-même en travers.

»Remarquez que le tireur conserve toujours le bon bout du fil.

»Et alors, en quelques secondes, les compagnies, les bataillons, les régiments ennemis se trouvent enfilés, ficelés, empaquetés, tout prêts à être envoyés vers des lieux de déportation.

»Le voilà bien, le fusil à aiguille, le voilà bien!

· · ·

(_Suivent quelques détails personnels non destinés à la publicité et des formules de courtoise sympathie qui n'apprendraient rien au lecteur._)

· · ·

»ÉLIE COÏDAL.»

Et dire que les Comités n'auront qu'un cri pour repousser l'idée, pourtant si simple et si définitive, de mon ami le lieutenant Élie Coïdal!

Et savez-vous pourquoi?

Tout simplement parce que le lieutenant Élie Coïdal n'est pas de l'artillerie.

Il est défendu, paraît-il, à un chasseur alpin d'avoir du génie.

Voilà où nous en sommes après vingt-cinq ans de République!

TROIS RECORDS

À l'heure qu'il est, dans la vie, n'importe lequel, mais détenir un record: tout est là.

Il n'existe pas une âme vraiment digne de ce nom qui ne soit hantée par cette moderne convoitise.

J'ai renoncé à compter les lettres quotidiennes où d'aimables correspondants me prient de faire part aux masses de tel ou tel record qu'ils ont la prétention de détenir.

Dans l'impossibilité de publier toute cette correspondance, j'ai procédé par voie de tirage au sort et les records que je vais avoir l'honneur, messieurs et mesdames, de vous présenter, sont:

1º Le record du _gnon_;

2º Le record du temps pour la descente de l'escalier de six étages;

Et 3º le record de la serviabilité,

M. M. C..., mon aimable correspondant pour le record du _gnon_, s'exprime ainsi:

«Pour un cycliste, savoir se tenir sur sa machine est d'une bien petite importance; mais savoir en tomber en possède une plus grande. Les gens intelligents le comprendront sans peine.

»... Grâce à un entraînement consciencieux et journalier, j'ai obtenu les résultats suivants, sur piste:

»Pour la minute, 18 chutes 3/8; pour l'heure, 1,097 chutes; 69 pour le mètre et 7,830 pour le kilomètre.

»... Mon procédé: j'ai commencé par me garnir le corps de coussins formés de vieux pneumatiques, dont j'ai graduellement diminué l'épaisseur. Peu à peu, je les regonflai en remplaçant l'air par des billes de bicyclettes.

»Aujourd'hui, je suis très en forme, et je suis tombé, hier, sur une pile de bouteilles que j'ai littéralement broyées sans me causer la moindre égratignure... Ma machine: une simple roue de voiture à bras, avec guidon à contre-poids pour accélérer la chute. Axe fixe. Jamais d'huile. »

Suivent quelques détails qui pourraient fatiguer le lecteur peu habitué aux spéculations techniques.

Mon aimable correspondant se met à la disposition de n'importe quel quiconque pour tel match relatif au _gnon_ que cet individu lui proposerait.

Le record du temps pour la descente de l'escalier de six étages serait détenu, si les faits sont exacts, par un autre aimable correspondant qui signe Gigomar. (Un pseudonyme, peut-être, qui cache une de nos personnalités les plus en vue.)

Laissons la parole à l'aimable correspondant nº 2:

»... Par goût autant que par hygiène, mon cher maître, je fais du pédestrianisme à outrance. Le Juif-Errant, dont vous faites votre Dieu, n'est, auprès de moi, qu'un grave cul-de-plomb.

»Pas de sport sérieux, n'est-ce pas? sans entraîneurs. Or, mes minces ressources m'interdisent de rémunérer de tels tiers.

»Aussi, qu'ai-je imaginé? Ne cherchez pas. J'ai imaginé de prendre comme entraîneur le premier venu, le dernier venu, n'importe qui, vous, le général Brugère, l'abbé Lemire, Carolus Duran, je m'en fiche.

»J'emboîte le pas de l'être choisi, et je m'en vais.

»L'être choisi s'aperçoit tout de suite du manège. Il accélère son allure. Moi la mienne. Et nous voilà partis, menant un train du diable.

»Des fois, je tombe sur un individu mal indiqué pour cette solidarité. Des cannes se brisent sur ma physionomie, de lourdes mains s'appesantissent sur mon faciès. Plus souvent qu'à mon tour, je rentre chez moi titulaire d'un visage qui n'est plus qu'une bouillie sanguinolente.

»Qu'importe?

»Mais me voilà bien loin de mon record... J'y reviens.

»Hier, l'idée me vint de prendre, au lieu d'un entraîneur, une entraîneuse.

»Justement, une jolie petite blonde!

»Et allez donc!

»Malheureusement, je m'emballai dans le _rush_ final, j'enfilai les six étages derrière ma petite blonde en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, et je tombai sur le mari de la petite blonde.

»Ou plutôt, ce fut le mari de la petite blonde qui tomba sur moi.

»Par un hasard providentiel, je consultai ma montre à ce moment précis: il était 5 h. 17 m. 34 s.

»Quand j'arrivai au bas de l'escalier, la curiosité me poussa à me rendre compte de la nouvelle heure qu'il pouvait bien être. Voici exactement: 5 h. 17 m. 41 s.

»Une simple soustraction m'avisa que j'avais dévoré les six étages de la petite blonde en sept secondes, soit un peu plus d'une seconde par étage.»

Suivent quelques considérations oiseuses de mon aimable correspondant.

Le troisième record échappe au domaine sportif pour tomber dans l'apanage psychique.

--Tiens, Cap, la bonne mine que vous avez!

--Ah! voilà. J'ai totalement renoncé aux _american drinks_.

--Captain Cap, vous ne parlez pas sérieusement.

--Mon vieux camarade, l'alcool, savez-vous comment je l'appelle?

--En appelant le garçon.

--Non. Je l'appelle du _coffin varnish_, du vernis à cercueil, comme vous dites, vous autres Européens.

--Vous me déterminez du froid dans le dos, Cap.

--Maintenant, je ne bois plus qu'une délicieuse bière de Nuremberg que les barons de Tucher fabriquent spécialement pour moi.

En prononçant le nom des barons de Tucher, Cap semblait accumuler sur son chapeau de glob-trotter tous les panaches des féodalités mortes.

--Et ce breuvage, continua le captain, possède, sans préjudice pour ses autres qualités, la vertu de me rendre un être bon, sensible, délicat et tout de mansuétude... Ainsi, hier, savez-vous ce que j'ai fait?

--Dites-le-moi, et je le saurai.

--Dans les jardins du Trocadéro, j'ai rencontré un verre de terre amoureux d'une étoile; je l'ai grimpé tout en haut de la Tour Eiffel et je l'ai confortablement installé sur la hampe du drapeau pour

Le rapprocher un peu de l'objet de sa flamme.

--Tous mes compliments, Cap; vous êtes un homme de tant de coeur!

--Ce n'est pas moi qu'il faut féliciter, mais bien ces bons barons.

--Alors, Cap, clamons éperdus: _Vivent les barons de Tucher!_

LA VENGEANCE DE MAGNUM (PANTOMIMETTE POUR LE NOUVEAU CIRQUE)

PERSONNAGES

MAGNUM, _jeune chien tout petit, tout petit, mais excessivement roublard et teigne_.

BLACK, _gros terre-neuve entre deux âges, pas très malin, mais excellent bougre_.

ROSE SWEET, _acariâtre et sèche vieille lady, propriétaire d'un petit cottage à louer_ (to let).

I.--Dans un moment d'oubli, le jeune chien Magnum souille la porte du cottage de Rose Sweet.

II.--Cette dernière, qui précisément revient du marché, châtie le petit coupable d'une main osseuse et excessive.

III.--Magnum s'éloigne la chair meurtrie et l'amour-propre en feu. Son état d'âme consiste à se dire: «Quelle mauvaise blague pourrais-je bien faire à ce vieux chameau-là?»

IV.--Soudain, il frappe son petit crâne de sa petite patte et pousse un joyeux petit aboi qui correspond assez exactement à l'_euréka_ des anciens Grecs.

V.--Et puis, le voilà parti à toute volée dans une direction qu'il sait!

VI.--Bientôt, il revient accompagné de Black, un gros terre-neuve blanc de ses amis.

VII--En route, Magnum explique, non sans peine, à Black, son rôle dans cette entreprise.

VIII.--Docilement, Black se place près de la porte du cottage, tenant haut sa bonne tête de bon chien-chien.

IX.--Le petit Magnum, la joie préventive aux prunelles, saute sur le corps de Black, puis, de là, sur sa tête.

X.--Ainsi parvenu à la hauteur convenable, il appuie le bout de sa mignonne patte sur le bouton électrique de la porte du cottage.

XI.--Driling, driling, driling, driling, driling, driling...

XII.--Les derniers _driling_ vibrent encore qu'un changement à vue s'est opéré avec la rapidité de l'éclair lancé d'une main sûre.

XIII.--Magnum saute à terre et va se coucher sur le trottoir, à trois ou quatre brasses en amont du cottage.

XIV.--Même jeu pour Black. Seulement, lui, c'est en aval.

XV.--Cependant, Rose Sweet, en espoir de possibles locataires, accourt vite, essuyant à son tablier ses mains souillées de pelures de pommes de terre, et toute à l'infructueuse tentative d'arborer sur sa morose et naturellement agressive face l'exquis sourire du bon _wellcome_.

XVI.--Personne à la porte du cottage! Personne dans l'avenue! À l'horizon, pas l'ombre d'un naughty _little boy_! Alors quoi?

XVII.--D'êtres vivants, seulement ces deux chiens qui se chauffent au soleil. Pas eux qui ont sonné, bien sûr! Pas ce gros terre-neuve, pas ce minuscule roquet, non plus! Alors quoi?

XVIII.--Rose Sweet referme la porte de son cottage et rentre chez elle, attribuant son dérangement à quelque phénomène de berlue auditive.

XIX.--Pas plutôt Rose Sweet rentrée, les deux chiens recommencent le petit stratagème indiqué dans les numéros VIII, IX, X, XI, XII, XIII et