‹ Deux fois vingt ansChapitre 5 sur 29 · IV

IV

Avoir un amant: ces mots-là changent de couleur selon la femme qui les pense. Ainsi la lumière sur le prisme.

Pour la douairière, avoir un amant, c’était agir comme dans les livres, sortir du bon ton et devenir une Bovary. Chacun sait que, dans la vie, une femme du monde n’a pas d’amant! De même qu’à ses yeux, le louche Malouin demeurait un crétin sans plus et Frédéric un fou colonial, de même tous les êtres vivants lui semblaient construits en série. Elle se les désignait pour toujours, d’un seul mot, comme sur ses placards elle posait des étiquettes, manie qu’elle tenait du négoce. On était le chien, la vache, l’araignée, le bon garçon, le notaire, le capitaine de cavalerie, l’épouse, la gourgandine, la fiancée. Aussi peu embarrassée de psychologie que de métaphysique, tout pouvait arriver sans que jamais madame de Grégange n’y vît rien! Ainsi elle était bien certaine que jamais, dans son salon, une épouse infidèle n’était entrée: comment donc eût-elle eu ce front? Par contre, la vieille dame savait que les hommes ont des maîtresses. Ils les prennent parmi les filles de théâtre, de préférence quand elles font des pointes dans les ballets. Son mari en avait acheté de tous les âges. Pour son fils, elle hésitait à lui accorder le même privilège, les crétins n’ayant pas besoin de distraction. En dépit de sa simplicité, la douairière n’était point sotte et même on citait de ses mots: elle vivait seulement dans une éternelle enfance, derrière des lunettes enchantées.

Sa fille, Antoinette, née en 1910, et par conséquent avisée, ne partageait plus ses illusions. Elle savait qu’on a des amants et ce que cela signifie. Pourtant, le mot, à son usage, reprenait le sens racinien: un amant, c’était un garçon qui vous aime, aimable, et par conséquent qu’on épouse. Antoinette n’était plus très loin d’appeler René un amant. Elle appréciait son visage fin, son teint bruni d’insulaire, sa silhouette haute. Il l’entourait d’un respect timide. Qu’il s’appelât Baïta et non point duc de la Réunion ne lui déplaisait pas. Raisonnable, elle avait la solidité bourgeoise de ses ancêtres maternels, comme Malouin tenait ses tares d’on ne sait quels lubriques, et comme leur jeune frère, Albéric, avait hérité d’autres Grégange, une nature charmante et aventureuse.

Albéric, étudiant à Oxford, attardé pendant les vacances sur les rives de la Tamise, était revenu depuis une semaine; on entendait dans la villa le piaffement de sa jeunesse.

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--Avoir un amant, c’est tromper avec délectation un maître odieux, pensait Léopoldine en esclavage. Si l’allèchement d’une couronne avait tenté la petite Bordelaise, elle n’était cependant plus à l’époque où la douairière, sans restrictions, se donnait pour les mêmes motifs. Les mœurs assouplies, les classes mélangées, être comtesse, voire princesse, au vingtième siècle, cela est advenu à bon nombre de citoyennes américaines: elles n’ont pas accoutumé de subir les brimades; bien plutôt elles les font subir et cascadent à ciel ouvert. Plus timorée, mademoiselle Demolin,--la petite Poldi,--poussait la complaisance jusqu’à se cacher de sa fredaine. Elle y trouvait l’avantage d’assaisonner de quelques frissons peureux d’agréables heures illicites. Pourtant elle avait des excuses. L’amour ressemble au latin: gare au pédagogue qui vous écœure aux premiers thèmes... Qu’on remplace ce maladroit!

Léopoldine au lit conjugal eut des impressions regrettables. Elle devint coquette et frivole: rencontrer un camarade bien fait, l’essayer, ne pas s’y déplaire, ne pas s’y complaire, le garder pour passer le temps, pour se venger d’un autre imbécile, et puis en changer, c’est l’histoire de beaucoup de femmes!

La jolie comtesse, vers ses vingt-cinq ans, en était encore aux débuts. En faveur de qui? Emma Baïta cherchait, apeurée.

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Pour elle, avoir un amant, cela signifiait tant de choses! Parmi les colorations du prisme, les honnêtes femmes choisissent mal; l’imagination, leur seule folie, les guidant, elles ne s’attardent pas sur une nuance: elles les mélangent! C’est dire qu’elles n’y voient que du blanc. Pour se peindre les joies refusées par sa fidélité posthume, la secrète créole, en vingt ans de veuvage, avait épuisé toutes les couleurs des romans. Combien en avait-elle lu, composé, en silence? Les nuits tropicales le savaient. Mais seules. Jamais Lafourcade, le bon voisin, jamais le fils grandissant dans la clarté, jamais personne, là-bas, dans l’île, n’avait pu s’alerter d’un détail: regard plus lourd posé sur un inconnu, éclat d’un rire trop nerveux en réplique à une parole d’homme, alanguissement maladif au hamac après un égrènement de banjo, soupirs à un couple qui passe..., jamais! Les puritains anglais de l’île Maurice se seraient enseignés dans l’art de se bien tenir auprès de cette créole, sereine comme un fruit, et qui, elle-même, se délaissait. Ils ne savaient pas quelles victoires solitaires elle remportait, ni après quels combats! Ils ignoraient que cette recluse en liberté défaillait d’angoisse charnelle quand les printemps étaient trop beaux...

Et pour qui, tant de rigorisme? Pour l’enfant, garder son orgueil, préserver sa curiosité? Certes, pour cela. Pour elle-même aussi, pour ne pas se recommencer? Oui, encore. Et pour le disparu? Pour lui surtout, pour ce pauvre cœur arraché de la vie et dont, parfois, dans ses propres artères il lui semblait entendre la pulsation. Quoi, leur amour,--qu’il lui avait laissé comme leur sol et leur maison,--leur bonheur, ce chef-d’œuvre achevé, accroché à son âme, elle les reléguerait? Ils iraient dans l’oubli, s’effritant, parmi la poudre des années? Et puis, un jour, pour ne pas agacer un vivant, elle n’oserait plus prononcer un prénom... Alors, vraiment, qui serait-elle, morte à son tour à leur jeunesse? Et si, après la vie, les esprits se retrouvent, que ferait entre eux, le larron?... Elle s’assit devant sa porte et regarda fuir les années.

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Aucune attitude de théâtre: elle fut, encore dans sa magnificence, une bonne femme au repos. Trop généreuse,--car la douleur est une dépense--pour exiger de son fils, de ses amis, de la partager avec elle, peut-être même en fut-elle avare, la conservant, tout de suite, comme un trésor, à l’abri des yeux indiscrets. Celui qu’elle pleurait, c’est elle qui le pleurait et non les autres: elle n’eut garde de les convier à des simulacres d’apitoiement. Mais les portes fermées!... Peu à peu, cependant, sa détresse se larva, devint une habitude presque souriante. Alors, sa seconde vie commença, dans l’incessant commerce des livres. Elle connut toutes les histoires romanesques inventées par les écrivains.

Elle s’en nourrit, ce fut son pain, mais toujours, miracle émouvant, le héros demeurait le même: c’était son mari, c’était lui! Il lui arrivait des intrigues charmantes avec des femmes qu’elle devenait! Que de caresses échangées! Pour elle, avoir un amant, c’était cela, cette fête infinie du souvenir. Toujours secrète, dans un perpétuel délire, Emma Baïta cachait ses amours imaginaires, mais légitimes, et les apportait comme des gerbes à l’homme chéri, disparu.