‹ Deux fois vingt ansChapitre 6 sur 29 · V

V

Madame Baïta et Lafourcade entrèrent, à la Librairie générale, légitime orgueil d’Arcachon. Ils y trouvèrent une assemblée oisive, occupée à se choisir des lectures. Parmi ses clients, on voyait circuler Botro, le fondateur de la maison. Botro se retournait de préférence vers une table longue, surchargée d’éditions de luxe: de temps en temps, avec un empressement désolé, il s’interrompait de caresser un Hollande ou un Vergé de Rives pour vendre des plumes, un pot de colle, voire même de la gomme à claquer... Ce libraire, expert des chefs-d’œuvre, ne dédaigne point la papeterie! Joignant ainsi la ferme au château, il plaisait fort à Lafourcade, qui lui conseillait, par taquinerie, de vendre aussi de la cannelle. Botro promit d’y penser. La créole cherchait les nouveautés.

--Emma, dit soudain Frédéric, je vous présente Georges Ruppert.

--Je suis son admiratrice, répondit-elle en souriant.

L’homme était jeune, sain; ses yeux clairs avaient du charme et sa bouche de la gaîté. Dans cette officine des succès, bien qu’il tînt d’une main caressante un volume précieux, il semblait, en costume de cheval et botté, un sportsman, mais intelligent. On le sentait né pour réussir. Sa rosette lui donnait l’aspect d’un jeune officier qui serait aussi diplomate.

--Vous avez l’air d’un héros de roman, dit Lafourcade avec une narquoise sympathie, n’est-ce pas, Emma? Comme il ferait bien dans ses livres...

--Je ne sais pas, répondit-elle.

Ruppert imagina que cette dame ne lisait point, mais son ami le détrompa:

--Elle lit, elle lit tout. Nous arrivons d’Afrique. Que vouliez-vous qu’elle fît sous sa vérandah?... Vivre des romans!

Elle parla d’une voix unie, sans se tourner vers l’écrivain:

--Les romans des autres! Cela vaut mieux que de vivre les siens.

--Croyez-vous? demanda Ruppert soudain amusé.

Elle sourit, et puis, comme on récite:

«_Les amours sont des parfums mais que nos cœurs ont fabriqués: la vraie fleur se parfume elle-même!_»

Il sursauta:

--Mais c’est de moi, cela!

Elle sourit davantage.

--J’aime autant que ce soit de vous! s’écria gaiement Frédéric: cela pue la littérature! Tout de même, vous êtes un veinard. Les belles lectrices vous savent par cœur! Moi qui rêve depuis vingt ans, de dire, à celle-ci, tant de jolies choses!... Il est vrai que je suis dans la vanille... Si c’était vous...

--Je serais certainement inspiré, dit le romancier galamment.

Emma Baïta sembla gênée; elle rompit les chiens:

--Voilà mon fils.

Il entrait dans la librairie avec Antoinette de Grégange. Ils descendaient de cheval, eux aussi, et venaient d’abandonner leurs montures, à deux pas, aux valets du maître de manège. Il vient de Saumur et porte avec élégance la culotte et la particule. Il y a, en toutes saisons, à Arcachon, autant de comtes et de vidames que dans une pièce du répertoire. Plus nombreux que les hommes de lettres qu’on y rencontre aussi, foisonnant, ils ont là, en 1928, un joyeux aspect limogé.

Les amoureux entrèrent, rieurs du plaisir charmant d’être ensemble.

--Voilà le roman, murmura Emma Baïta pensive, cependant que René lui baisait la main.

--On ne vous voit pas, monsieur Ruppert, dit Antoinette avec gentillesse. Maman vous a envoyé un carton. Vous dînez dimanche à la maison. Que devenez-vous?

Il répondit vaguement qu’il travaillait beaucoup et prit congé avec aisance. Madame Baïta le suivit des yeux, ce qu’elle n’eût point fait dans son île...

L’aimable femme du libraire vint vers elle, flairant qu’elle allait vendre un Ruppert.

--Prenez donc ceci, madame!

Elle tendit les _Paradoxes d’un amour sage_.

--L’auteur, dit-elle, s’est surpassé.

Elle se vanta de posséder le manuscrit, loua l’écriture du romancier, ayant accoutumé de copier pour lui à la machine, et précisa qu’il possédait une maison d’un goût harmonieux, dans le parc des Abatilles, à côté du tir aux pigeons.

--Il doit en effet travailler beaucoup, murmura Botro d’un air affairé. Il ne sort plus. C’est tant mieux: j’augmenterai son étalage.

Il désigna, dans une vitrine, une dizaine de volumes et la photographie de l’écrivain.

--Ces messieurs prennent des mœurs de ténors, dit Lafourcade. Ils ne sont pas avares de s’exposer.

--Ce n’était pas la manière de Pierre Louÿs, rétorqua le marchand de livres. A quelqu’un qui lui demandait son portrait, il envoya par malice l’effigie d’un vieux clergyman.

--M. Ruppert est moins discret; que voulez-vous, on se l’arrache! gémit madame Botro, souriante, affectant des airs grognonnants. Hier, une dame de Toulouse voulait à toute force emporter sa photographie. Ce que c’est que d’être beau garçon!...

--Est-il beau? demanda Frédéric à Emma.

--Je ne sais pas, répondit-elle pour la seconde fois.

Ils furent interrompus par l’entrée de Malouin. Le comte salua son monde et s’approcha du commerçant. Il lui parla tout bas, dans un coin. Son petit œil d’anthracite brillait en coulisse comme celui d’un marcassin.

--Je ne vends pas ce genre de livre, murmura le libraire étonné.

--Vous vendez bien _Plats Nouveaux_, cria le client avec une logique insolente.

Maintenant la boutique regorgeait; un flasque baron achetait une édition à trente sous, exigeant qu’elle fût enveloppée de papier cristal, cependant qu’un bibliophile en sandales emportait, dans sa poche, le Valéry qu’il venait de payer trois cents francs et qu’un étranger méticuleux discutait un choix de reliures.

--Les affaires marchent! constata Lafourcade avec sympathie. Donnez-moi donc un Gobineau. J’aime les récits de voyage...

Il interrogea le libraire:

--Et vous, ne vous ennuyez-vous pas, Botro, toujours derrière votre comptoir?

--Mon Dieu, non, dit l’intellectuel boutiquier, avec sagesse. J’ai mon cerveau pour me distraire. Voyager, c’est peut-être se fuir...

Le colonial, riant, lui frappa l’épaule avec affection:

--Ce n’est pas se fuir, mon bon ami, c’est se trouver! Mais oui.--«A quoi bon les voyages, dit un sédentaire; partout je suis avec moi-même; par conséquent, je ne bouge pas.»--Mais à la fin, en Polynésie, il se perdit. Ce bourgeois de Châtellerault, qui couchait avec sa bonne, s’éprit d’un pêcheur de perles et commit un crime regrettable. Cela ne lui fût pas advenu dans son quartier, entre l’employé des postes et le commis de l’enregistrement; ses instincts s’éveillèrent aux facilités de l’équateur et il apprit que voyager a tout de même de l’importance. Qui discerne à temps les poisons parmi les jardins inconnus?... Hein? qu’en pensez-vous, chère Emma?

Mais il s’aperçut qu’elle était sortie. Elle s’en allait doucement dans la rue du Casino, entre Antoinette et son fils qui portait un paquet de bouquins.

--M. Ruppert a eu raison d’entrer, dit gaiement le libraire. Cette dame, votre amie, vient de m’acheter tous ses livres.

--C’est pour se distraire en voyage! grogna Lafourcade bourru.

Il était déjà sur le trottoir. Botro le vit hâter le pas, comme un collégien qui suit une femme, et rejoindre madame Baïta.