X
J’avoue, répliqua Demeas, que mon opinion est que tout homme sent, en quelque façon, la vérité de la Religion dans son propre cœur ; & que par le sentiment intime de sa faiblesse & de sa misere plûtôt que par aucun raisonnement, il est conduit à recourir à la perfection de cet être, dont il dépend, ainsi que toute la nature. Les plus brillantes scenes de la vie sont obscurcies par les nuages de tant d’inquiétudes & d’ennuis, que l’avenir est toujours l’objet de nos craintes & de nos espérances. Nous regardons toujours devant nous & nous tâchons, à force de prieres, d’hommages & de sacrifices, d’appaiser ces puissances inconnues que nous savons, par expérience, être si fort en état de nous affliger & de nous accabler. Pauvres créatures que nous sommes ! Quelle ressource aurions nous au milieu des maux innombrables de la vie, si la Religion ne nous fournissait quelques moyens expiatoires & ne calmait ces terreurs qui nous troublent & nous tourmentent sans cesse ?
Je suis en effet convaincu, dit Philon, que la meilleure & sans doute la seule méthode d’inspirer à chacun le respect dû à la Religion, est de faire des peintures fideles de la misere & de la perversité des hommes. Aussi le don de l’éloquence & le talent de peindre par des images fortes, sont ils plus nécessaires pour cela que la science de raisonner & d’argumenter. Car, est-il nécessaire de prouver ce qu’un chacun sent dans soi-même ? Il faut seulement, s’il est possible, nous le faire sentir d’une maniere plus vive & plus intime.
Le peuple, répliqua Demeas, est assez convaincu de cette grande & douloureuse vérité. Les miseres de la vie, les calamités de l’homme, la corruption générale de notre nature, la jouissance imparfaite des plaisirs, des richesses, des honneurs ; voilà des expressions qui sont presque devenus proverbes dans toutes les langues de l’Univers. Et qui peut douter d’une chose que tous les hommes avouent d’après leur sentiment intime & leur propre expérience ?
Sur ce sujet, dit Philon, les savans sont parfaitement d’accord avec le peuple ; & dans tous les écrits, sacrés ou profanes, la peinture des miseres humaines a été tracée des couleurs les plus touchantes que la douleur & le chagrin pouvaient imaginer. Les poëtes qui ne suivent jamais de systême, qui n’ont d’autre guide que le sentiment & dont le témoignage n’en a que plus d’autorité, sont remplis de figures de cette espece. Depuis le vieil Homere jusqu’au Docteur Young, il n’est aucun de ces mortels inspirés qui n’ait été persuadé qu’il n’y avait point d’autres peintures plus adaptées aux observations & aux sentimens de tous les individus de l’espece humaine.
Quant aux autorités, répliqua Demeas, je ne vois pas que vous ayez besoin d’en chercher. Parcourez de l’œil cette bibliothéque de Cleanthes. J’ose vous assurer qu’à la réserve des auteurs de certaines sciences, telles que la chymie ou la botanique, qui n’ont jamais occasion de parler de la vie humaine, à peine, parmi la foule de tant d’écrivains, en trouverait-on un à qui la douleur n’ait arraché des plaintes & de tristes aveux sur la misere humaine. Au moins la chance est-elle toute entiere de ce côté ; & je ne sache pas qu’aucun auteur ait jamais poussé l’extravagance jusqu’à nier cette observation.
Je vous prie de m’excuser, dit Philon : Leibnitz l’a niée ; & c’est peut être le premier homme qui ait osé publier un paradoxe si hardi : il est du moins le premier qui l’ait établi pour un des principes de son systême philosophique.
Et, comme il était le premier, répliqua Demeas, n’aurait-il pas reconnu son erreur ? Car ce sujet est-il un de ceux dans lesquels les philosophes peuvent se proposer de faire des découvertes, sur-tout après tant de siecles écoulés ? Et par une simple négation (car le sujet n’admet pas facilement le raisonnement), peut-on espérer de renverser le témoignage réuni du genre humain, fondé sur les sens & l’expérience intime ?
Et pourquoi ce seul homme, ajouta-t-il, se prétendrait-il à l’abri du sort commun à tous les autres animaux ? Croyez-moi, Philon, toute la terre est maudite & souillée. Une guerre perpétuelle est allumée parmi toutes les créatures vivantes. Les plus fortes & les plus courageuses sont exposées à la nécessité, à la faim, au besoin : les faibles & les timides sont en proie à la crainte, à l’inquiétude, à l’effroi. La premiere entrée dans le monde est marquée par des douleurs pour l’enfant nouveau-né & pour sa malheureuse mere : tous les différens états de la vie humaine sont accompagnés de faiblesse, d’impuissance, de perplexités ; elle finit par s’éteindre dans l’agonie & l’horreur.
Observez encore, dit Philon, les ruses singulieres de la nature, afin d’empoisonner l’existence de tous les êtres animés. Le plus fort fait sa proie des plus faibles, & les tient dans des inquiétudes & des alarmes perpétuelles. Les plus faibles, à leur tour, attaquent souvent les plus forts, les tourmentent & les molestent sans relâche. Jettez les yeux sur ces innombrables essaims d’insectes qui vivent de la substance de tous les animaux ou volent autour d’eux pour les piquer de leurs dards. Ces insectes ont d’autres moindres insectes qui les déchirent eux-mêmes. C’est ainsi que, de tous côtés, devant & derriere, en haut & en bas, il n’est point d’animal qui ne soit environné d’ennemis, sans cesse acharnés à le tourmenter & à le détruire.
L’Homme seul, dit Demeas, semble en partie une exception à cette regle. Car, par des combinaisons imaginées par la société, il peut facilement dominer sur les lions, les tigres & les ours qui, par la supériorité de leurs forces & de leur vîtesse, seraient capables d’en faire leur proie.
Au contraire, c’est ici, s’écria Philon, que les maximes égales & uniformes de la nature se développent d’une maniere plus frappante. Il est vrai que l’homme triomphe, par son industrie, de tous ses ennemis réels & se rend le maître de toutes les especes animées : mais, en revanche, ne se forme-t-il pas immédiatement des ennemis imaginaires, funestes phantômes de son imagination, qui l’obsédent de terreurs superstitieuses & empoisonnent tous les plaisirs de la vie ? Ce qu’il regarde comme son plaisir est un crime à leurs yeux : il ne peut se nourrir, ni se reposer, sans leur donner ombrage & offense : son sommeil même & ses songes fournissent encore matiere aux soucis & aux craintes : enfin la mort, ce dernier azyle pour tous les autres maux, lui présente l’effrayante perspective de tourmens éternels & innombrables. Oui, les troupeaux des timides brebis ne sont pas plus alarmés à l’aspect du loup féroce, que l’esprit des malheureux mortels par les frayeurs continuelles de la superstition.
D’ailleurs, considérez, Demeas, cette société qui nous fait triompher de ces animaux féroces, nos ennemis naturels : quels autres ennemis ne fait-elle pas naître dans nous ? Quels supplices & quelles miseres ne produit-elle pas ? L’homme est le plus grand ennemi de l’homme. L’oppression, l’injustice, le mépris, les outrages, les violences, les séditions, les guerres, les calomnies, les trahisons, les perfidies, que de maux que les hommes font naître pour se tourmenter les uns & les autres ! Ils ne tarderaient pas à détruire cette société qu’ils avaient formée, s’ils ne craignaient les malheurs encore plus grands qui accompagneraient sa dissolution.
Mais, dit alors Demeas, quoique tous ces ennemis extérieurs, les animaux, les hommes, & tous les élémens qui nous accablent de tous côtés, offrent une liste effrayante de maux, ils ne sont rien en comparaison de ceux que nous éprouvons par les maladies de l’esprit & du corps. Que de gens qui souffrent les douleurs aigues des maladies ! Voyez l’affreuse peinture qu’en a tracé notre grand poëte.
La pierre qui déchire les entrailles, les ulceres invétérés & corrosifs, les tortures de la colique, les accès de la démence périodique, l’atrophie minant lentement les forces, le marasme achevant de les épuiser ; & l’impitoyable contagion portant au loin ses ravages. Ô ! que cette toux est fatigante ! que ces soupirs sont profonds ! On a beau porter tous ces malades de lit en lit, le désespoir les poursuit par-tout : voyez la mort triomphante qui agite sa faulx au-dessus d’eux ; mais, quoique ces malheureux ne cessent de l’invoquer comme leur bien suprême & leur dernier espoir, elle semble savourer le plaisir de prolonger leur supplice, en différant de les frapper.
Les maladies de l’esprit, poursuivit Demeas, quoique plus cachées, ne sont peut-être ni moins aigues, ni moins affreuses. Le remords, la honte, les soucis, la colere, le chagrin, l’inquiétude, la crainte, l’abattement, le désespoir ; en un mot peut-on parcourir la carriere de la vie, sans être attaqué par ces cruels ennemis ? Combien d’hommes dont l’ame n’a jamais eu le bonheur d’éprouver des sensations plus heureuses ? Le travail & la pauvreté, dont l’idée fait frémir tout le monde, sont cependant le lot du plus grand nombre des mortels : & le petit nombre de ceux qui vivent dans l’aisance ou l’opulence, ne goûtent jamais une satisfaction complette, un bonheur parfait. L’assemblage de tous les avantages de la vie ne rendrait pas un homme vraiment heureux : mais tous les maux réunis peuvent le rendre réellement malheureux : & chacun de ces maux ; (& qui peut se flatter de s’affranchir de tous ?) que dis-je ? la privation d’un de ces avantages (& qui peut les posséder tous ?) suffit pour rendre la vie insupportable.
S’il pouvait arriver qu’un homme tombât, tout-à-coup, dans notre monde ; pour lui faire connaître les maux qu’il renferme, je voudrais lui montrer un hôpital rempli de malades, une prison pleine de malfaîteurs & de débiteurs, un champ de bataille jonché de corps morts, une flotte périssant dans les flots entr’ouverts, un peuple accablé sous le fléau de la tyrannie, de la famine ou de la peste. Et si je voulais tourner la médaille & lui montrer le beau côté de la vie, où devrais-je le conduire ? Serait-ce au bal, à la cour, à l’opéra ? N’aurait-il pas raison d’imaginer que je ne fais que le mener sur un théatre différent de calamités & de chagrins ?
Il n’y a pas moyen, dit Philon, d’échapper à des exemples si frappans : toutes les apologies qu’on peut exposer ne peuvent servir qu’à charger le tableau. Je demande, pourquoi dans tous les siecles, les hommes se sont-ils, unanimement & sans interruption, plaints des miseres de la vie ?… Ils avaient tort, me dira quelqu’un : ces plaintes n’ont été que l’effet de leur humeur avide, inquiéte & difficile à contenter… Mais est-il, puis-je leur répliquer, une preuve plus forte de leur misérable condition, qu’une pareille humeur ?
Cependant, dira mon adversaire, s’ils étaient effectivement aussi malheureux qu’ils veulent le paraître, pourquoi ne mettraient-il pas fin à leurs jours ?……
Mécontens de la vie, ils redoutent la mort :
Voilà, dis-je, le lien secret qui nous arrête. Ce n’est pas le plaisir, hélas ! c’est la crainte qui nous engage à conserver notre existence.
Peut-être, dira-t-on qu’il n’y a là qu’une fausse délicatesse qui a infecté quelques ames trop tendres & rendu ces plaintes générales dans toute l’espece humaine…… Mais je demande ce que c’est cette délicatesse dont vous vous mocquez ? Est-elle autre chose qu’une trop grande sensibilité pour les plaisirs & les peines de la vie ? Et si l’homme, doué d’une organisation tendre & délicate, ne sent plus vivement que les autres hommes que pour en être plus malheureux, quel jugement devons nous porter en général de la vie humaine ?
Que les hommes, s’écrie mon adversaire, restent en repos ; & ils seront contens. Ils sont les artisans, volontaires de leur propre malheur. Non, non ! puis-je répliquer ; leur repos est toujours empoisonné par de noires inquiétudes ; & leur ambition & leur activité par les revers & les chagrins.
Il est vrai, répondit Cleanthes, que j’ai remarqué dans certaines personnes quelque chose de semblable à ce que vous venez d’exposer : mais je puis assurer que je n’en éprouve aucunement ou que très peu l’effet dans moi même ; & j’ose espérer que la chose n’est pas aussi commune que vous la réprésentez.
Si vous n’êtes pas sujet aux miseres humaines, s’écria Demeas, je vous félicite d’une si heureuse exception. D’autres mortels, qui paraissaient jouir de la plus brillante prospérité, n’ont cependant pas rougi d’exhaler leurs plaintes sur les tons les plus attendrissans. Nous n’avons qu’à jetter les yeux sur Charles-Quint, cet Empereur si fortuné : cependant la jouissance des grandeurs humaines, ne fit que le fatiguer ; il se vit obligé de résigner tous ses titres & toutes ses possessions à son fils. Dans le discours qu’il fit à l’occasion de cette fameuse abdication, il avoua publiquement, que tous les plaisirs qu’il avait goûtés, avaient été mêlés de tant d’amertume, qu’il pouvait dire avec vérité qu’il n’avait jamais joui d’une satisfaction pure et sans mélange. Mais la solitude où il avait cru trouver un azile, lui procura-t-elle un plus grand bonheur ? Si nous devons en croire le récit de son fils, commença à se repentir du jour même qu’il fit sa résignation.
Ciceron s’éleva presque de la poussiere au comble des honneurs & de la gloire : cependant ses lettres familieres & ses discours philosophiques ne sont-ils pas remplis des plaintes les plus pathétiques sur les calamités de la vie ? Et d’après ce qu’il éprouvait lui-même, n’expose-t-il pas sur la scene le grand, le fortuné Caton, protestant dans sa vieillesse que, s’il lui était donné de récommencer la carriere de la vie, il n’accepterait pas une pareille offre ?
Interrogez votre propre cœur, interrogez tous ceux de votre connaissance, s’ils voudraient recommencer les dix ou vingt dernieres années qu’ils viennent de couler. Non ! diront-ils, mais les vingt années qui vont suivre seront plus heureuses :
Lorsqu’ils ont épuisé la coupe de la vie ;
Ils veulent en goûter les douceurs dans la lie.
Il se trouve à la fin (tant est grande la misere humaine qu’elle réunit les deux extrêmes) qu’ils se plaignent à la fois, & que la vie est trop courte & qu’elle n’est que douleur & vanité.
Après toutes ces réflexions & bien d’autres encore que le sujet pourrait me suggérer, est-il possible, dit Philon à Cleanthes, que vous persistiez dans votre antropomorphisme & souteniez que les attributs moraux de la divinité, sa justice, sa bienveillance, sa miséricorde & son équité, ressemblent à ces mêmes vertus, telles qu’elles se rencontrent dans les créatures humaines ? Nous avouons que sa puissance est infinie : il n’a qu’à vouloir, pour exécuter : mais ni l’homme ni les autres animaux ne sont heureux : ce n’est donc pas sa volonté qu’ils le soient. Sa sagesse est infinie : il ne se trompe jamais pour choisir des moyens adaptés aux fins : mais le cours de la nature ne tend pas au bonheur de l’homme & des autres animaux : ce cours n’est donc pas établi pour opérer ce bonheur. Dans toute l’étendue des connaissances humaines, il n’est pas de conséquences plus certaines & plus infaillibles que celles-là. Sous quel rapport sa miséricorde & sa bonté ressembleroient-elles donc à la miséricorde & à la bonté des hommes ?
On n’a pas encore répondu aux vieilles objections d’Epicure.
A-t-il la volonté d’empêcher le mal, sans en avoir le pouvoir ? Il n’est donc pas tout-puissant. A-t-il le pouvoir, sans avoir la volonté ? il manque donc de bonté. S’il a le pouvoir & la volonté ; quelle est donc la cause du mal ?
Vous attribuez, Cleanthes, (& je crois que vous avez raison,) une intention & un dessein à la nature. Mais, dites moi, je vous prie, quel peut être l’objet de ce bel ordre & de ce méchanisme ingénieux qu’elle déploye dans tous les animaux ? Rien autre que la conservation des individus & la propagation de l’espece. Il semble que son dessein est assez rempli, pourvu que cet ordre se soutienne dans l’Univers, sans qu’elle prenne aucun autre interêt, aucun souci pour le bonheur des membres qui le composent. Elle n’offre aucune ressource pour cet objet, aucun méchanisme qui tende uniquement à procurer des agrémens & de l’aisance ; point de source pure de joie & de satisfaction ; point de profusion, sans qu’il en résulte le besoin ou la nécessité. Au moins, s’il se rencontre quelques phénomenes de cette espèce, ils sont plus que balancés par les phénomenes opposés qui sont d’une importance bien plus grande.
Le goût que nous prenons à la muetque, à l’harmonie & même à toutes les autres sortes de beautés, nous procure du plaisir, sans être absolument nécessaire à la conservation & à la propagation de l’espece. Mais, d’un autre côté, quelles douleurs aigües, causées par la goutte, la gravelle, la migraine, le mal de dents, les rhumatismes ; quand le méchanisme animal a reçu une atteinte incurable ou même légere ! La joie, les ris, les jeux, l’enjouement, sont des plaisirs gratuits qui n’ont aucun autre but : la bile noire, la mélancolie, le mécontentement, la superstition, sont des peines également isolées & gratuites. Comment la bienfaisance divine se manifesterait-elle dans le sens que vous l’entendez, vous autres Antropomorphites ? Il n’y a que nous autres Mystiques, pour user du nom dont il vous a plu de nous décorer, il n’y a que nous qui pouvons rendre raison du choc & du mélange singulier de tous ces phénomenes, en déduisant leur cause d’attributs infiniment parfaits, mais incompréhensibles.
Avez-vous enfin, dit Cleanthes en souriant, bien exposé ce que vous avez en vue, mon cher Philon ? En vérité je n’étais pas peu surpris de vous voir si long-tems faire cause commune avec Demeas : mais, je vois à présent que vous ne cherchiez, à l’ombre de cette jonction, qu’à élever contre moi une batterie cachée. Et je dois avouer que vous êtes à la fin tombé sur un sujet, analogue à votre esprit courageux, pour combattre & détruire. Si vous pouvez établir la thése que vous venez d’exposer, & prouver que le genre humain est devoué au malheur & à la perversité, l’édifice de la Religion s’écroule. Car, que servirait-il d’établir les attributs naturels de la Divinité, si ses attributs moraux étaient encore douteux & incertains ?
Vous-êtes bien prompt, répliqua Demeas, à prendre ombrage sur les opinions les plus innocentes & les plus généralement reçues, même dans la classe des hommes dévots & religieux : & rien n’est plus surprenant que de voir qu’une observation pareille sur la misere & la perversité de l’homme, est flétrie comme tendant à l’athéisme & à l’impiété. Tous nos Théologiens & nos Prédicateurs les plus pieux, qui ont étalé leur éloquence sur un sujet aussi fertile, n’ont-ils pas pulvérisé, avec la plus grande facilité, toutes les objections qui peuvent s’y rencontrer ? Ce monde n’est qu’un point dans l’Univers : cette vie n’est qu’un instant, comparée à l’éternité. Aussi tous ces phénomenes de maux que nous souffrons, sont-ils rectifiés dans un autre monde & dans l’époque future d’une nouvelle existence. C’est alors que les yeux des hommes peuvent se promener librement dans une Sphere plus étendue, qu’ils découvrent tout l’enchaînement des loix générales &, dans une profonde adoration, suivent le fil de la bienfaisance & de l’équité de l’être suprême, à travers le labyrinthe & les sentiers tortueux de sa providence.
Non ! répliqua Cleanthes, non ! On ne saurait admettre des suppositions aussi arbitraires, quand elles contrarient des points de fait, si évidents & si généralement reçus. Comment peut-on connaître une cause quelconque, si ce n’est par des effets connus ? Comment peut-on prouver une hypothese quelconque, si ce n’est par des phénomenes qui tombent sous les sens ? Élever une hypothese sur une autre hypothese, c’est bâtir dans les airs : & le plus que nous pouvons gagner par ces conjectures & ces fictions, c’est d’établir seulement la possibilité de notre opinion ; mais peut-on établir ce qui est réel sur de pareils fondemens ?
La seule méthode qui nous reste pour prouver la bienfaisance divine (la seule aussi que j’adopte de tout mon cœur) c’est de nier absolument la misere & la perversité de l’homme. Vos peintures sont trop chargées : vos idées noires sont, en grande partie, des chimeres de votre imagination : vos inductions sont contraires aux faits & à l’expérience. La santé est plus commune que la maladie ; le plaisir que la peine ; la félicité que l’infortune. Et, pour une douleur que nous éprouvons, ne rencontrons-nous pas, tout bien compté, cent jouissances ?
En admettant, dit Philon, votre hypothese, qui ne laisse pas d’être extrêmement douteuse, vous devez avouer en même tems que, si la douleur est moins fréquente que le plaisir, elle est infiniment plus vive & plus longue. Une heure de peine emporte souvent la balance sur un jour, une semaine, un mois de ces insipides jouissances que nous goûtons ordinairement : Et pendant combien de jours, de semaines & de mois, plusieurs n’éprouvent-ils pas tout ce que la douleur a de plus aigu ? On citerait à peine un cas où l’homme goûte la volupté, avec extase & ravissement : & dans aucun cas, il ne saurait en jouir, pendant quelque tems, lorsqu’elle est à son comble & à son plus haut dégré. Les esprits s’évaporent ; les nerfs se relâchent ; la machine se dérange : & la jouissance se change bientôt en épuisement & en fatigue. Mais, souvent la peine, bon Dieu ! & combien souvent ! ne se change-t-elle pas, en douleur amere, en agonie affreuse ; & plus elle dure, plus cette douleur & cette agonie sont violentes. La patience s’épuise ; le courage s’évanouit ; la tristesse s’empare de l’esprit : & rien ne saurait mettre fin à nos souffrances que la suppression de la cause qui les produit, ou ce grand événement qui est le seul remede à nos maux, mais que nous-regardons, insensés que nous sommes ! avec encore plus d’horreur & d’effroi.
Mais, poursuivit Philon, pour ne pas insister sur ces observations, quoi qu’elles soient très évidentes, très certaines & très importantes ; je dois, Cleanthes, prendre la liberté de vous avertir que vous avez conduit la question à un point dont l’issue est très dangereuse ; & que, sans y penser, vous n’allez à rien moins qu’à introduire un scepticisme général dans les articles les plus essentiels de la Religion naturelle & revelée. Eh quoi ! nous n’aurions aucun fondement solide pour la Religion, à moins d’accorder que la vie humaine est heureuse & de soutenir que nous devrions désirer & choisir d’exister toujours, même dans ce monde, avec toutes les peines, les infirmités, les chagrins & les ridicules qu’il renferme ! Rien n’est plus contraire à ce qu’un chacun sent & éprouve : rien n’est plus contraire à l’autorité des sens si bien établie qu’elle ne saurait être renversée : on ne saurait produire des preuves décisives contre cette autorité : il ne nous est même pas possible de calculer, d’apprécier & de comparer toutes les peines & tous les plaisirs qui se rencontrent dans la vie de tous les hommes & de tous les animaux : c’est ainsi qu’en posant tout le systême de la Religion sur une base qui, de sa nature, doit toujours être faible, vous avouez tacitement que ce systême est également frêle & chancelant.
Mais, en vous accordant, ce qu’on ne voudra jamais croire ou du moins ce que vous ne pourrez jamais prouver, que la somme du bonheur dans les animaux ou tout au moins dans les hommes surpasse la somme du malheur ; vous n’en êtes pas plus avancé : car ce n’est pas là ce que nous avons à espérer d’une bonté, d’une sagesse, d’une puissance infinies. Pourquoi existe-t-il encore quel que mal dans le monde ? Il ne vient sûrement pas du hazard. Il vient donc de quelque cause. Serait-ce l’intention de la Divinité ? Elle manquerait donc de bonté. Serait-ce contre son intention ? Elle ne serait donc pas toute-puissante. Rien ne saurait ébranler cet argument, à la fois court, clair & décisif : on ne saurait y répliquer qu’en assurant que ces matieres sont au-dessus de toute l’intelligence humaine & qu’on ne saurait les appliquer d’après les principes ordinaires sur lesquels nous mesurons la vérité & l’erreur : il y a long-tems que j’insiste sur cette observation ; mais, dès le commencement, vous l’avez rejettée avec mépris & indignation.
Je me bornerai cependant à me cantonner dans ce retranchement : je vous défie de pouvoir m’y forcer. Je vous accorde que les peines & les miseres de l’homme peuvent se concilier avec la puissance & la bonté de Dieu, même dans le sens que vous concevez ses attributs : que gagnez vous par cette cession ? Il ne suffit pas que ces choses puissent se concilier. Il faut que vous prouviez que ces attributs sont purs, sans mélange & sans défaut, d’après les phénomenes actuels, mêlés & confondus, & d’après ces phénomenes seuls. Que d’espérances nous donne cette tâche ! Ces phénomenes seroient même purs & sans mélange ; mais étant bornés, ils ne suffiraient pas même pour cet objet. Encore moins, s’ils étaient encore si opposés & si difficiles à concilier ensemble.
Ici, Cleanthes, je me trouve satisfait dans mon argument. Je triomphe. Lorsqu’auparavant nous disputions sur les attributs naturels de l’intelligence & du dessein, j’avais besoin de toute mon adresse sceptique & métaphysique, pour échapper à vos prises. Dans plusieurs points de vue sous lesquels nous considérons l’Univers & ses parties & sur-tout celles-ci, la beauté & les rapports des causes finales nous frappent avec une force si irrésistible que toutes les objections paraissent (& je crois qu’elles le sont effectivement) de pures chicanes & de vrais sophismes ; & nous ne pouvons même imaginer comment il nous était possible d’y attacher quelque importance. Mais il n’est aucun point de vue dans la vie humaine ni dans la condition du genre humain, d’où nous puissions sans la plus grande violence, inférer les attributs moraux ou découvrir cette bienveillance, cette puissance & cette sagesse infinies, autrement que par les yeux de la foi. C’est à présent votre tour de suer & de ramer ; c’est votre tour de défendre vos subtilités philosophiques contre les preuves déduites de la simple raison & de l’expérience.