‹ Dialogues sur la religion naturelleChapitre 12 sur 13 · XI

XI

Je ne fais aucun scrupule de vous accorder, dit Cleanthes, que j’étais porté à soupçonner que la répétition fréquente du mot infini, que nous rencontrons dans tous les Écrivains théologiques, sentait plus la flatterie des faiseurs d’éloges que le bon sens des philosophes ; que l’on remplirait beaucoup mieux l’objet que l’on se propose dans un raisonnement & que l’on rendrait même un plus grand service à la Religion, si l’on s’en tenait à des expressions plus exactes & plus modérées. Ces mots, admirable, excellent, supérieurement grand, Sage & Saint, oui ces mots remplissent assez l’imagination ; & tout ce qui est au-delà, outre qu’il nous mene à des absurdités, ne saurait avoir aucune influence sur les affections ou les sentimens. Ainsi, dans le sujet présent, si nous abandonnions toute analogie humaine, comme il paraît que c’est votre intention, Demeas, je crains que nous n’abandonnions en même tems toute Religion, & qu’il ne nous reste plus aucune idée sur le grand objet de nos adorations. En conservant l’analogie humaine, il nous sera toujours impossible de concilier l’existence du mal quelconque dans l’Univers avec des attributs infinis ; encore moins pourrons nous prouver ceux-ci de la premiere. Mais, supposons l’Auteur de la nature avec des perfections finies, quoique bien au-dessus de celles de l’homme ; on peut alors assigner une raison satisfaisante du mal physique & du mal moral, expliquer & concilier tous les phénomenes du mal. On peut alors choisir un moindre mal pour en éviter un plus grand ; on peut se soumettre à des incommodités, dans l’espoir d’obtenir une heureuse fin : En un mot, la bonté, réglée par la sagesse & limitée par la nécessité, peut produire un monde, tel que le monde actuel. Quant à vous, Philon, qui êtes si prompt à nous exposer des vues, des réflexions & des analogies ; je serais bien aise que vous m’apprissiez au long, & sans vous arrêter, ce que vous pensez de cette nouvelle théorie ; & si vous la jugez digne de notre attention, nous pourrons, ensuite, en former un systême régulier.

Il n’y a dans mes sentimens, répliqua Philon, rien qui vaille la peine que j’en fasse un mystere : je vous exposerai donc, sans autre préambule, ce qui s’offre à mon esprit rélativement à cet objet. Si l’on persuadait à quelque substance intelligente, très limitée, & supposée ne connaître aucunement l’Univers, qu’il a été produit par un être très bon, très sage, & très puissant, quoique fini, elle s’en formerait d’avance une idée différente, de ce qu’il est réellement à nos yeux : & seulement d’après ces attributs qu’elle fait appartenir à cet être, on doit convenir qu’elle n’imaginerait jamais que son ouvrage pût renfermer tant de défauts, de mal & de désordre que nous en voyons dans ce monde. Supposons encore que, si cette substance venait sur ce globe, toujours dans la persuasion qu’il est l’ouvrage d’un Être si sublime & si bon ; elle serait, peut-être, surprise de se voir trompée dans son attente ; mais elle n’abjurerait jamais sa première croyance, si elle était fondée sur quelque argument solide ; attendu qu’étant une intelligence limitée elle s’en prendrait alors à sa propre ignorance & à son aveuglement, & reconnaîtrait qu’il peut y avoir bien des manieres de résoudre ces phénomenes, qui seront toujours au-dessus de sa portée. Mais supposons, ce qui est réellement le cas où se trouve l’homme, que cette substance ne sache rien de l’Être suprême, bienfaisant & puissant, mais qu’on la laisse déduire un pareil dogme, d’après le spectacle des hommes & des choses ; cette supposition ne change-t-elle pas tout-à-fait le cas ? Et cette substance trouvera-t-elle jamais aucune raison, qui l’engage à tirer une pareille conséquence ? Elle peut être tout-à-fait convaincue des bornes étroites de son intelligence ; mais cela ne saurait l’engager à déduire des conséquences en faveur de la bonté des puissances supérieures, puisqu’elle doit tirer ces inductions, d’après ce qu’elle sait & non d’après ce qu’elle ignore. Plus vous exagerez sa faiblesse & son ignorance, plus vous l’engagez à se défier d’elle même & plus vous l’engagez à soupçonner que de pareils objets sont au-dessus de ses facultés intellectuelles. Vous êtes donc réduit à ne raisonner que d’après les phénomenes connus, & à renoncer à toutes les suppositions ou conjectures arbitraires.

Si je vous montrais une maison ou un palais, où l’on ne trouvât pas un seul appartement agréable ou commode ; où les fenêtres, les portes, les foyers, les corridors, les escaliers & toute l’économie de l’édifice, ne produisît que bruit, confusion, fatigue, tenebres & l’excès du froid ou du chaud ; vous ne manqueriez pas d’en blâmer l’exécution, sans autre examen. L’Architecte aurait beau faire parade de ses talens & prétendre vous prouver qu’en changeant la distribution de telle porte ou de telle fenêtre, il en résulterait de plus grands inconvéniens. Ce qu’il dirait, pourrait être vrai à la rigueur : un changement dans une partie, sans en faire dans les autres pieces du bâtiment, ne peut qu’en augmenter les incommodités. Mais vous ne laisseriez pas de soutenir en général que, si l’Architecte avait eu de la capacité & de bonnes intentions, il aurait imaginé un plan pour l’ensemble & combiné les parties de maniere à remédier à tous ces inconvéniens ou à la plupart. De ce qu’il ignore ou même de ce que vous ignorez un pareil plan ; est-ce une raison pour vous convaincre que ce plais est impossible ? Si vous trouvez plusieurs autres inconvéniens & défauts dans l’édifice, vous condamnerez toujours l’architecte, sans entrer dans aucun autre détail.

En un mot, j’en reviens à ma question : le monde considéré dans son ensemble, & tel qu’il nous paraît dans cette vie, diffère-t-il de ce qu’un homme ou l’intelligence, limitée que nous avons supposée, attendrait d’avance d’une Divinité très puissante, très sage & très bienfaisante ? Ce serait donner dans d’étranges préjugés que de soutenir le contraire. Et de-là je concluds que, malgré les rapports qu’on peut rencontrer dans le monde, même en admettant certaines suppositions & conjectures avec l’idée d’une pareille Divinité, ce monde ne saurait nous fournir une induction pour en conclure qu’elle existe. Ce ne sont pas absolument les rapports, c’est l’induction que l’on rejette. Des conjectures, sur-tout quand on n’admet pas que les attributs divins sont infinis, suffiraient, peut-être, pour prouver ces rapports ; mais elles ne peuvent servir de baze à des conséquences.

Il existe, ce semble, quatre circonstances, qui sont la source de la somme entiere ou de la plus grande partie des maux, qui désolent les créatures sensibles ; & il n’est pas impossible que toutes ces circonstances ne puissent être nécessaires & inévitables. Nous savons si peu au-delà de la sphere commune de la vie, que, rélativement à l’économie de l’Univers, il n’y a pas de conjecture, si étrange qu’elle soit, qui ne puisse être juste ; il n’en est aucune, si plausible qu’elle soit, qui ne puisse être fausse. Tout ce que peut l’intelligence humaine, dans cet abyme d’ignorance & de ténebres, c’est d’être sceptique, ou du moins réservée ; & de n’admettre aucune hypothese quelconque ; encore moins celles qui ne sont appuyées sur aucune apparence de probabilité. À présent je soutiens que nous sommes dans ce cas, rélativement à toutes les causes du mal & aux circonstances dont il découle.

Il n’en est aucune qui paraisse, sous le moindre rapport, inévitable ou nécessaire à la raison humaine : & nous ne pouvons les supposer telles, sans nous livrer aux plus grands écarts de l’imagination.

La premiere circonstance qui produit le mal, est cet arrangement & cette économie des substances animales, par lesquels les peines & les plaisirs sont les mobiles qui les mettent toutes en action & les rendent attentives, au grand ouvrage de la conservation d’elles-mêmes. Cependant le plaisir seul, dans ses différens dégrés, semble à l’esprit humain pouvoir suffire pour cet objet. Tous les animaux pourroient être constamment dans un état de jouissance ; mais qu’ils seraient pressés par les besoins de la nature, comme la faim, la soif, la fatigue, au lieu de souffrir de la peine, ils pourroient sentir une diminution de plaisir, qui les porterait à chercher l’objet nécessaire à leur subsistance. Les hommes poursuivent le plaisir avec la même ardeur qu’ils évitent la peine : ou du moins, ils pourraient être constitués de cette façon. Il paraît, donc, qu’il est possible de fournir la carriere de la vie, sans éprouver aucune peine. Pour quoi donc, tous les animaux sont-ils pour toujours sujets à ce douloureux sentiment ? S’ils peuvent en être affranchis pendant une heure, ils pourraient également en être exempts, pour toujours ; & leur organisation a eu besoin d’une économie particuliere, pour faire naître ce sentiment, aussi bien que pour être doués de la vue, de l’ouïe, ou des autres sens ? Irons-nous conjecturer que cette économie était nécessaire, sans aucune apparence de raison ? Et bâtirons nous sur cette conjecture, comme sur la vérité la plus certaine ?

Mais, être susceptible de peines, ne suffirait pas pour produire la peine, sans la seconde circonstance, à savoir l’économie du monde dont la marche suit des loix générales ; ce qui ne paraît aucunement nécessaire à un Être vraiment parfait. Il est vrai que, si toutes les choses étaient conduites par des déterminations particulieres, le cours de la nature serait à tout moment dérangé, & personne ne pourrait faire usage de sa raison dans la conduite de la vie. Mais, d’autres déterminations particulieres ne pourroient-elles pas remédier à cet inconvénient ? En un mot, la Divinité ne pourrait-elle pas détruire tous les maux, partout où ils peuvent se rencontrer ; & faire éclore tous les biens, sans préparatifs & sans une longue suite de causes & d’effets ?

D’ailleurs, nous devons considérer que, d’après l’économie actuelle du monde, le cours de la nature, quoiqu’on le suppose exactement régulier, ne nous paraît cependant pas tel ; il y a bien des événemens incertains ; il y en a bien qui trompent notre attente. La santé & la maladie, le calme & la tempête, outre un nombre infini d’autres accidens, ont une grande influence & sur la fortune des particuliers & sur la prospérité des États : on peut même assurer que toute la vie humaine dépend, en quelque façon, de ces sortes d’accidens. Un être qui connaîtrait les ressorts secrets du monde pourrait donc facilement, par des déterminations particulieres, tourner tous ces accidens au bien du genre humain, & rendre le monde heureux, sans se découvrir lui-même dans aucune opération. Une flotte, par exemple, dont la destination serait avantageuse à la société, devrait toujours rencontrer un vent favorable : les bons princes devroient jouir constamment d’une santé florissante & d’une longue vie : les personnes destinées aux emplois publics devroient naître avec un caractère porté au bien & des dispositions vertueuses. Quelques exemples pareils, ménagés avec ordre & sagesse, changeroient la face du monde : & cependant ils ne paraîtroient pas plus changer le cours de la nature ou contrarier la marche des choses humaines que l’économie présente des choses, suivant laquelle les causes sont secretes, variables & composées. Une touche légère donnée au cerveau de Caligula dans son enfance, en aurait pu faire un Trajan : une vague un peu plus élevée que les autres, en précipitant César & sa fortune dans l’abyme de l’Océan, aurait procuré la liberté à une partie considérable du genre humain. Il peut, autant qu’il nous est donné de conjecturer, y avoir de bonnes raisons, pour lesquelles la providence ne se manifeste pas de cette façon ; mais elles nous sont inconnues : Et quoique la supposition seule que de telles raisons existent, peut suffire pour justifier la conséquence rélative aux attributs divins ; il est certain qu’elle ne peut suffire pour établir cette conséquence.

Si, dans l’Univers, toutes les choses sont conduites par des loix générales, & si les animaux deviennent susceptibles de la douleur, il ne paraît gueres possible qu’il ne naisse quelque mal des divers chocs de la matiere & de l’opposition & du concours divers des loix générales : mais ce mal serait bien rare, sans la troisieme circonstance que je me suis proposé de vous détailler : Je veux parler de la grande économie avec laquelle tous les pouvoirs & toutes les facultés sont distribués à tous les êtres en particulier. Les organes & les facultés sensibles de tous les animaux sont si bien arrangés & si bien combinés pour leur conservation, qu’aussi loin que l’histoire & la tradition peuvent aller, il ne paraît pas qu’il y ait jamais eu une seule espece qui se soit éteinte dans l’Univers. Tous les animaux ont les qualités qu’exige leur nature ; mais ces qualités sont distribuées avec tant de parcimonie qu’une diminution tant soit peu considérable détruirait entierement leur être. Il ne peut se faire un accroissement dans une de ces facultés, qu’il n’arrive un déperissement proportionné dans les autres. Les animaux agiles à la course, manquent ordinairement de force. Ceux qui possédent la force & la vîtesse n’ont que des sens imparfaits & sont sujets aux besoins les plus pressans. L’espece humaine dont l’avantage principal consiste dans la raison & la sagacité, est, de toutes les especes, celle qui a le plus de besoins & qui manque le plus d’avantages corporels : sans habits, sans armes, sans subsistance, sans logement, enfin elle manquerait de toutes les commodités de la vie, si elle n’avait recours à son industrie & à son travail. En un mot, la nature semble avoir fait un calcul exact des besoins de ses enfans : & semblable à un maître severe, elle ne leur a procuré gueres plus de facultés & d’avantages que ce qui peut à la rigueur suffire à ces besoins. Un pere tendre leur en aurait fourni une abondante provision, pour leur servir dans des accidens imprévus & pourvoir au bonheur & au bien-être de la créature, quand plusieurs circonstances semblent se réunir pour l’accabler. Tous les sentiers de la vie n’auraient pas été environnés de tant de précipices que le moindre écart occasionné par une méprise ou par la nécessité, ne manque pas de nous précipiter dans la misere & la ruine. Elle aurait formé un magasin, un fond, pour assurer leur bonheur : jamais les facultés & les besoins n’auraient été combinés avec une parcimonie aussi dure. L’Auteur de la nature est infiniment puissant : sa force est regardée, si-non comme inépuisable, du moins comme très grande : autant que nous pouvons juger, il n’y a point de raison qui puisse l’obliger à cette stricte parcimonie dans ses opérations envers ses créatures. Il aurait beaucoup mieux valu, si son pouvoir est extrêmement limité, qu’il n’eût créé qu’un petit nombre d’animaux : & leur eût dispensé plus de facultés pour se rendre heureuses & veiller à leur conservation. On n’attribuerait pas la prudence à un Architecte, qui formerait une entreprise, sans avoir assez de matériaux pour l’achever.

Pour remédier à la plûpart des maux de la vie humaine, je n’exige pas que l’homme ait le vol de l’aigle, la vitesse du cerf, la force du taureau, les griffes du lion, les écailles du crocodile & la dent du Rhinoceros : encore moins demanderai-je la pénétration d’un ange ou celle d’un cherubin. Je me contente d’une augmentation dans une seule des propriétés ou des facultés de l’ame. Qu’il ait seulement une plus forte inclination pour l’industrie & l’occupation ; plus de vigueur & d’énergie dans l’esprit ; un penchant plus constant pour l’application & le travail. Que l’espece entiere ait naturellement en partage la même exactitude à laquelle plusieurs individus atteignent par l’habitude & la réflexion : vous verrez dès-lors les plus grands avantages, sans aucun mélange de mal, devenir le résultat immédiat & nécessaire de cette acquisition. Presque tous les maux moraux aussi bien que les maux physiques de la vie humaine, sont l’effet de la paresse : & si, par l’arrangement de sa forme primitive, notre espèce était exempte de vice & d’infirmités ; il en résulterait immédiatement que les terres seraient portées au plus haut dégré de culture, que les arts & les manufactures feraient les plus grands progrès & que tous les emplois & tous les offices seraient exactement remplis : & les hommes parviendraient bientôt à cet état de société que le gouvernement le mieux organisé ne peut acquérir qu’imparfaitement. Mais, comme l’industrie est une propriété & même la plus précieuse de toutes, on dirait que la nature, toujours fidelle à ses maximes ordinaires, ne l’accorde aux hommes qu’avec une main très avare : elle semble chercher plutôt à le punir pour ce qui lui manque qu’à le récompenser pour ce qu’il acquiert. Elle a combiné sa forme de façon qu’il n’y a que la plus pressante nécessité qui puisse l’engager au travail : elle employe tous ses autres besoins pour surmonter, du moins en partie, le défaut d’industrie, & lui donner quelque portion d’une faculté dont elle a jugé à propos de le priver naturellement. On nous accordera que ces demandes sont très modestes & n’en sont que plus raisonnables. Si nous exigions les qualités les plus sublimes de la pénétration & du jugement, un goût plus délicat de la beauté, une sensibilité plus fine pour la bienfaisance & l’amitié : on pourrait nous reprocher que nous avons l’impiété de vouloir rompre l’ordre de la nature, que nous voulons élever notre être plus haut, & que les avantages que nous demandons, n’étant pas analogues à notre état & condition, ne feraient que nous nuire. Mais il est dur ; oui j’ose le répéter, il est bien dur, qu’étant placés dans un monde rempli de tant de besoins & de nécessités, où presque tous les êtres, tous les élémens sont nos ennemis ou nous refusent leur assistance……, nous ayons encore à lutter contre notre propre penchant & soyons privés de cette faculté, qui peut seule nous défendre contre cet assemblage de maux.

La quatrieme circonstance qui fait naître les miseres & les maux de l’Univers, est la structure imparfaite des ressorts & des principes de la grande machine de la nature. Il faut reconnaître qu’il y a peu de parties dans l’Univers qui ne paraissent avoir une destination & dont la non-existence n’occasionnât un défaut & un désordre visibles dans le tout. Toutes les pieces sont liées l’une à l’autre ; on ne saurait en toucher une sans que le contre-coup ne porte plus ou moins sur les autres. Mais, il faut observer, en même tems, qu’aucun de ces principes ou de ces pieces, quelque utile qu’il puisse être, n’est combiné avec assez de précision, pour conserver exactement les bornes, dans lesquelles il est utile : mais, à chaque occasion, ils sont tous portés à tomber dans quelque excès. On serait tenté d’imaginer que cette grande production n’a pas reçu le dernier coup de main de son Auteur : tant elle est peu finie dans chaque partie, tant les traits qui l’ont achevée sont durs & grossiers. Ainsi les vents sont nécessaires pour promener les nuages autour du globe & favoriser la navigation : mais, par combien de tempêtes & d’ouragans ne deviennent-ils pas d’horribles fléaux ? Les pluyes sont nécessaires pour nourrir tous les végétaux & les animaux sur la terre ; mais combien de fois ne sont-elles pas demandées en vain ou ne nuisent-elles pas par leur trop grande abondance ? La chaleur est nécessaire à la vie & à la végétation : mais elle ne se trouve pas toujours dans la proportion requise. Du mêlange & de la secrétion des humeurs & des substances muqueuses du corps, dépend la santé & le bien-être de l’animal ; mais les parties ne remplissent pas toujours les fonctions auxquelles elles sont destinées. Est-il rien de plus utile que toutes les passions de l’ame, l’ambition, la vanité, l’amour, la colere ? Mais, combien de fois ne rompent-elles pas tous les freins & ne causent-elles pas les secousses les plus violentes dans la société ? Il n’y a rien de si avantageux dans l’Univers, qui ne devienne souvent pernicieux par l’excès ou le défaut : Et la nature n’a pas pourvu, avec une exacte précision, à tous les désordres ou bouleversemens. L’irrégularité n’est peut-être, jamais, assez grande pour détruire l’espece : mais elle suffit souvent pour précipiter les individus dans l’abyme des calamités & du malheur.

Ainsi, du concours de ces quatre circonstances, dépend la somme entiere ou la plus grande partie des maux physiques. Si toutes les créatures vivantes étaient inaccessibles à la peine, ou si le monde était régi par des déterminations particulieres, le mal ne se fût jamais introduit dans l’Univers : & si les animaux étaient pourvus d’une abondante provision de propriétés & de facultés, au-delà de la mesure de l’exacte nécessité, ou si les divers ressorts & principes de l’Univers étaient combinés avec assez de précision pour se conserver toujours dans un juste milieu, dans une température égale, il y aurait eu bien peu de maux en comparaison de ceux que nous éprouvons actuellement. Comment nous expliquerons nous donc sur cet objet ? Dirons-nous que ces circonstances ne sont pas nécessaires & qu’on aurait aisément pu les changer dans la structure de l’Univers ? Cette décision ne semble-t-elle pas trop présomptueuse pour des créatures, si aveugles & si ignorantes ? Soyons plus modestes dans nos conséquences. Accordons que, si la bonté de la Divinité, (je veux parler d’une bonté semblable à celle de l’homme) pouvait être établie sur quelques raisons plausibles a priori, ces phénomenes, quoique irréguliers, ne suffiraient pas, pour renverser ce principe ; on pourrait, aisément, les concilier ensemble d’une maniere inconnue. Mais, soutenons encore que cette bonté n’étant pas établie antécedemment, mais étant déduite des phénomenes, il n’y a pas de raison de déduire une pareille conséquence, tandis qu’il y a tant de maux dans l’Univers & tandis qu’il eût été si facile de rémédier à ces maux, autant qu’il est donné à l’entendement humain de s’expliquer sur ce sujet. Je suis encore assez sceptique ; pour accorder que les apparences fâcheuses peuvent, nonobstant tous mes raisonnemens, se concilier avec les attributs que vous supposez ; mais elles ne peuvent assurément jamais prouver ces attributs. Une pareille conséquence ne peut être l’effet du scepticisme : elle doit être le résultat des phénomenes, & de la confiance que nous avons dans les raisonnemens que nous tirons de ces phénomenes.

Promenez vos regards autour de cet Univers. Quelle immense profusion d’êtres animés & organisés, actifs & sensibles ! Vous admirez cette variété, cette fécondité prodigieuse ! Mais, examinez de plus près les substances vivantes, les seuls êtres qui excitent notre attention. Avec quelle fureur ils s’attaquent & se détruisent les uns & les autres ! Qu’ils sont odieux & méprisables aux yeux du spectateur ! Le tout n’offre que le tableau d’une nature aveugle, impregnée d’un grand principe vivifiant, qui fait sortir de son sein, sans prévoyance & sans sollicitude maternelle, des avortons ou des enfans mutilés.

Ici s’offre à l’esprit le système des Manichéens, comme une hypothese propre à résoudre la difficulté : on ne peut douter qu’à plusieurs égards, il ne soit bien spécieux, & beaucoup plus probable que l’hypothese commune ; il rend assez bien raison de l’étrange confusion de bien & de mal qui se rencontre dans la vie. Mais, si nous considérons, d’un autre côté, l’uniformité parfaite & la grande harmonie des parties de l’Univers, nous ne pourrons y découvrir aucune marque d’un combat entre l’Auteur du mal & l’Auteur du bien. Il y a certainement un combat entre la peine & le plaisir dans ce qu’éprouvent les créatures sensibles : mais la nature ne procéde-t-elle pas dans toutes ses opérations par un combat de principes de chaud & de froid, d’humide & de sec, de léger & de pesant ? La vraie raison est que la source primitive de toutes choses est absolument indifférente sur ces principes, & ne s’embarasse pas plus que le mal soit au-dessus du bien qu’elle ne se soucie que la chaleur soit au-dessus du froid ou le sec au-dessus de l’humide ou le léger au-dessus du pesant.

On peut imaginer quatre principes, relativement aux premières causes de l’Univers : 1 qu’elles sont douées d’une parfaite bonté, 2 qu’elles ont une malice parfaite, 3 qu’elles sont opposées & qu’elles possédent de la malice & de la bonté ; 4 qu’elles n’ont ni bonté ni malice. Des phénomenes mixtes ne prouveront jamais les deux premiers principes que nous supposons homogenes. La constance & l’uniformité des loix générales semblent combattre le troisieme. Ainsi le quatrieme semble, de beaucoup, le plus probable.

Ce que j’ai dit rélativement au mal physique, peut s’appliquer au mal moral avec un peu ou point de changement : & nous n’avons pas plus de raison d’inférer que l’équité de l’Être suprême ressemble à l’équité de l’homme que nous n’en avons pour inférer que sa bonté ressemble à la bonté de l’homme. Au contraire on pensera plutôt que nous avons plus de raison de lui ôter les sentimens moraux tels que nous les éprouvons ; attendu que, dans l’opinion de plusieurs, le mal moral excéde bien plus le bien moral que le mal physique n’excede le bien physique.

Mais, quand même cela ne serait pas accordé & qu’on soutiendrait que les vertus qui se trouvent dans le genre humain sont de beaucoup supérieures à ses vices ; cependant, tant qu’il restera quelque vice dans l’Univers, vous serez toujours fort embarassés, vous autres Anthropomorphites, pour pouvoir en expliquer la raison. Il faudra que vous en assigniez la cause, sans avoir recours à la première cause. Mais, comme tout effet doit avoir une cause, & cette cause une autre cause ; vous-êtes réduit, ou à suivre le progrès à l’infini ou à vous arrêter sur ce principe primitif qui est la cause ultérieure de toutes choses…

Arrêtez ! Arrêtez ! s’écria Demeas : où votre imagination va-t-elle vous égarer ? Je m’étais ligué avec vous, pour prouver ensemble l’incompréhensibilité de la nature de Dieu, & renverser les principes de Cleanthes qui mesure toutes choses sur des regles & des modeles humains. Mais, je vois à présent que vous vous précipitez dans les opinions favorites des impies & des incrédules les plus obstinés ; & que vous trahissez la sainte cause que vous paraissiez avoir épousée. Seriez-vous donc un ennemi encore plus dangereux que Cleanthes lui-même ?

Avez-vous été si long-tems, sans vous en appercevoir ? répliqua Cleanthes. Croyez-moi, Demeas ; notre ami Philon n’a fait, depuis le commencement, que s’amuser à nos dépends : il faut avouer aussi que les raisonnemens indiscrets de notre théologie vulgaire, n’ont donné que trop d’occasion à son persifflage. L’extrême faiblesse de l’humaine raison, l’incompréhensibilité absolue de la nature divine, les grandes & générales calamités & la perversité encore plus grande de l’homme : voilà d’étranges objets qui méritent bien l’excessif attachement des théologiens & des docteurs orthodoxes. Il est vrai que, dans les siecles d’ignorance & de stupidité, on pouvait, avec sécurité, adopter tous ces principes : & peut-être n’est-il aucune perspective plus propre à favoriser la superstition, que celle qui nourrit l’aveugle étonnement, la défiance & les idées noires du genre humain. Mais, pour en revenir……

Ne blâmez pas tant, interrompit Philon, l’ignorance de ces vénérables Messieurs. Ils savent très bien la maniere de changer de ton, suivant les circonstances. C’était, autrefois, un point de théologie des plus répandus, de soutenir que la vie humaine n’était que misere & vanité, & de peindre des plus sombres couleurs les maux & les peines qui sont communs à tous les hommes. Mais on les a vu depuis peu commencer à se rétracter : ils soutiennent actuellement, mais non sans hésiter un peu, qu’il y a plus de bien que de mal, plus de plaisirs que de peines, même dans cette vie. Quand la Religion n’était appuyé que sur les dispositions de l’ame & sur l’éducation, on jugeait à propos de favoriser la mélancholie : en effet les hommes ne sont jamais si portés à recourir aux puissances supérieures que lorsqu’ils sont affectés d’idées noires. Mais, comme les hommes ont appris maintenant à poser des principes & à tirer des conséquences, il est devenu nécessaire de changer de batterie, & d’employer des argumens qui peuvent au moins subir quelque recherche & quelque examen. Cette variation est la même (& d’après les mêmes causes) que celle que j’ai remarquée auparavant, rélativement au Scepticisme.

C’est ainsi que Philon continua jusqu’à la fin à faire connaître son penchant à attaquer & à fronder les opinions établies. Mais je ne tardais pas à m’appercevoir que Demeas ne goûta point la maniere dont Philon achevait son discours : il trouva bientôt un prétexte pour s’échapper & abandonner la compagnie.

Page 1