‹ Diane de Lancy; Les pretendus de la meunièreChapitre 11 sur 18 · DEUXIÈME PARTIE - I

DEUXIÈME PARTIE - I

UN MESSAGE D’OUTRE TOMBE

Gaston ne s’arrêta pas au pavillon; il y alluma simplement sa lampe et monta à la Châtaigneraie.

La nuit était obscure et le ciel nuageux; il n’avait donc à prendre aucune précaution. D’ailleurs Dragonne était au lit, et quelle autre qu’elle, pensait-il, pouvait avoir quelque intérêt à épier ses démarches?

Au moment où il atteignait le fossé qui ceignait le vieux manoir, Gaston regarda sa montre, en s’aidant de la clarté de son cigare.

Il était dix heures.

Pourtant la Châtaigneraie n’était point, comme la veille, perdue en un majestueux sommeil, et une lumière brillait derrière les vitres noircies des croisées, au rez-de-chaussée de la grosse tour.

Bien plus, au moment où Gaston mit le pied sur le pont de sapin qui remplaçait depuis un demi-siècle le pont-levis féodal, la porte de la tour s’ouvrit, et l’oncle Antoine parut une lanterne à la main.

--Oh! oh!... dit le jeune homme, il paraît qu’on m’attend avec impatience aujourd’hui.

Mais l’interrogation dont l’oncle Antoine appuya son apparition prouva à Gaston qu’il s’était appliqué, avec une fatuité un peu légère, la veillée prolongée de ses oncles les châtelains.

--Mignonne, appela l’oncle Antoine, est-ce toi?

--Non, répondit Gaston, ce n’est point Mignonne.

--Ah! c’est vous, mon neveu?

--Moi-même, mon oncle, et pardonnez-moi d’arriver un peu tard.

--C’est singulier, dit l’oncle Antoine, prêtant une attention distraite aux excuses de Gaston, cette petite Mignonne est incorrigible.

--Que voulez-vous dire, mon oncle?

--Je veux dire, grommela l’oncle Antoine avec humeur, que cette _pécore_ aime à se promener la nuit comme les chats de gouttières et les loups.

--Ma cousine Mignonne est donc sortie?

--Depuis la brune.

--Et vous ne savez où elle est?

--Mais si, répondit le bonhomme; elle est allée au village faire des provisions.

--Ah!...

--Il faut vingt minutes pour y descendre, vingt minutes pour en remonter, un quart d’heure pour y faire les achats nécessaires. Eh bien! il y a trois heures que mam’zelle Mignonne est partie.

--Diable!...

--Et bien que les chemins soient sûrs en Morvan, que les paysans les plus brutaux aient pour Mignonne un profond respect, et que Jupiter soit avec elle, nous ne laissons pas que d’être inquiets, mon frère Joseph et moi.

--Bah!... répondit Gaston, qui devinait instinctivement la cause du retard de Mignonne, puisque les chemins sont sûrs, et qu’elle a pour compagnon maître Jupiter, un animal charmant, mais féroce, et qui voulait me dévorer hier, il n’y a pas à se faire un brin de mauvais sang. Est-ce que cela lui arrive quelquefois de s’attarder ainsi?

--Oh! mon Dieu! oui, dit l’oncle Antoine. Cette petite est rêveuse comme une femme qui fait des livres, comme devait l’être mademoiselle de Scudéri, par exemple; quand la nuit est tiède et le vent doux, ainsi que disent les poètes, ajouta le digne chevalier de Vieux-Loup, qui n’était nullement fâché de trouver l’occasion d’exhiber ses connaissances littéraires, mamz’elle s’en va par les bois et les champs rêver au clair de lune et causer avec les marguerites. Mais nous sommes en automne, les marguerites sont parties et la lune est absente.

--J’allais vous le faire observer, mon cher et digne oncle.

--Ce qui fait que nous trouvons que Mignonne s’attarde fort.

--Je suis un peu de votre avis.

--Et mon frère Joseph songeait tantôt à aller à sa rencontre.

--C’est parfaitement inutile.

--Pourquoi?

--Parce que, puisqu’elle ne court aucun danger, c’est se fatiguer sans aucun motif d’abord, et ensuite la chagriner en pure perte.

--Vous croyez?

--Dame! elle court sur ses seize ans. A cet âge, les petites filles veulent être à tout prix des femmes raisonnables, et elles n’aiment pas qu’on les traite en enfants.

--C’est juste, mon neveu.

Pendant ce colloque, Gaston était arrivé auprès du petit vieillard tout rond; en ce moment, l’oncle Joseph apparut à son tour. Il avait entendu un bruit confus de voix, et il était accouru, espérant que c’était Mignonne.

--Est-ce toi, petite sotte? demanda-t-il.

--Non, répondit l’oncle Antoine, c’est notre neveu Gaston.

--Ah! fit l’oncle Joseph, non moins désappointé que son frère Antoine tout à l’heure. Bonjour, mon neveu.

--Bonsoir, mon oncle.

--Cette follette nous fait damner, gronda le baron de Vieux-Loup avec humeur.

--J’en perds la tête trois jours sur quatre, répéta le chevalier faisant chorus.

--Je vous promets, mon frère, que, cette fois, je ne le lui passerai point.

--Ni moi, mon frère.

--Et je la tancerai vertement.

--Je la fouetterai, moi.

--Tout beau, mes oncles, fit Gaston en riant, et moi, quel sera mon rôle?

Les deux vieillards regardèrent Gaston et parurent étourdis de sa question.

--Dame! reprit Gaston, moi qui dois être son mari.

--Ah! fit l’oncle Joseph, c’est juste.

--Moi qu’elle aime, continua imperturbablement le jeune homme.

--Oh! oh! répétèrent en chœur les deux gentilshommes.

--Mais oui, fit Gaston avec fatuité et s’appliquant à distraire l’inquiétude de ces excellents vieillards; je lui ai tourné, hier soir, la tête en une heure.

--En vérité!

--Déjà! s’écrièrent en même temps le baron et le chevalier.

--Ah! fit Gaston se rengorgeant, c’est que je n’y vais pas de main morte.

Et comme il trouvait que rien ne l’obligeait à continuer en plein air une conversation aussi intéressante, Gaston entra résolûment dans le couloir de la tour et se dirigea vers la cuisine. Ce qui fit que ses oncles le suivirent.

--Je vous renouvelle ma question, reprit Gaston en s’asseyant sans façon dans le grand fauteuil de cuir de Cordoue où trônait d’ordinaire l’oncle Joseph.

--Quelle question, mon neveu? demanda l’oncle Antoine.

--Que dirai-je à Mignonne, moi qui dois être son mari?

--Eh bien! vous la gronderez comme nous, parbleu!

--Non pas, mon cher oncle; je m’en garderai, au contraire.

--Et pourquoi, s’il vous plaît, monsieur mon neveu?

--Parce que gronder sa femme avant le mariage, c’est lui faire pressentir une autorité que les femmes ne consentent à subir qu’à la condition de ne s’en point douter.

--Ah! ah!...

--Et mieux encore, mes excellents oncles, si vous la grondez...

--Certainement, nous la gronderons, et d’importance.

--J’aurai la douleur de vous contredire.

--Hein?

--Et de prendre son parti.

--Par exemple!

--Dame! un mari...

--Mais...

--Il n’y a pas de _mais_, continua Gaston avec un calme du dernier comique; on ne prend les femmes que par la douceur. Au lieu de la gronder, je lui mettrai un baiser sur chacun de ses yeux bleus, et je lui dirai: Mignonne, ma chère petite femme, vous avez certainement fort bien fait de vous promener un peu tard aujourd’hui, car la nuit est superbe et le vent tiède; mais cependant, une autre fois, je vous accompagnerai, d’abord parce que, lorsqu’on s’aime, on rêve beaucoup mieux à deux, ensuite parce que nos bons oncles ont pour vous une de ces tendresses aveugles qui leur fait voir partout des périls imaginaires...

M. le baron et M. le chevalier de Vieux-Loup se regardèrent avec une surprise mêlée d’admiration.

--Quel enjôleur! murmura l’oncle Joseph.

--Ainsi Malek-Adel en contait à Mathilde, déclama pompeusement le châtelain lettré de la Châtaigneraie.

--Donc, mes chers oncles, reprit Gaston, cessez de vous tourmenter, et causons en attendant Mignonne.

--Oui, causons, répondirent-ils tous deux avec distraction.

--J’ai bien des choses à vous apprendre.

--Ah!

--Il y a eu du nouveau aujourd’hui, à la chasse.

Les deux gentilshommes, une fois encore, oublièrent Mignonne et dressèrent l’oreille.

--Les sangliers sont bien féroces en Morvan, poursuivit Gaston.

--Plaît-il?

--Surtout les femelles qui ont des marcassins.

--Tudieu! s’écria l’oncle Antoine, aurions-nous eu du bonheur, monsieur mon neveu?

--Et les coups de boutoir ont porté, continua Gaston, qui ménageait habilement ses effets.

--Cornes de cerf! exclama à son tour l’oncle Joseph, est-ce que mademoiselle Dragonne?...

Et la voix du digne gentilhomme exprimait l’anxiété.

Les honnêtes châtelains de la Châtaigneraie étaient féroces, le soir, à l’endroit de leurs voisins de Lancy.

--Mam’zelle Dragonne a eu du malheur.

--Morte! fit l’oncle Antoine avec quelque hésitation.

--Non, pas tout à fait.

--Tant pis! murmura l’oncle Joseph, dont le cœur ému démentait légèrement cette parole remplie de férocité.

--Mais blessée... acheva Gaston.

--Ah! ah! ricana l’oncle Antoine.

--Blessée au bras ou à la jambe?

--Au bras.

--Tant mieux! elle ne frappera plus aussi fort.

--Et elle ne lancera plus les pierres aussi lestement.

--Oui, dit Gaston en riant, mais c’est au bras gauche.

Le front des deux braves gentilshommes se rembrunit quelque peu. Gaston continua à rire et conta ses aventures du matin.

Les deux frères écoutaient avec une attention chaudement soutenue qui nuisait singulièrement à leur ancienne affection pour Mignonne.

Notre héros qui, dans l’intérêt de sa jolie cousine, tenait essentiellement à gagner du temps, narrait avec lenteur, ménageant habilement les péripéties, et lorsqu’il en fut à cette phase dramatique où lui, Gaston, s’était rué sur la laie qui allait éventrer mademoiselle de Lancy, il s’arrêta et fit une pause.

--Eh bien? demanda l’oncle Joseph.

--J’espère, monsieur mon neveu, dit à son tour l’oncle Antoine, que vous êtes demeuré tranquille?

--Moi?

--Sans doute, dit l’oncle Joseph.

--Le pouvais-je?

--Corbleu! monsieur, qu’aviez-vous à faire?

--Mais à porter secours à Dragonne.

--Cornes de cerf! où donc avez-vous vu que les Vieux-Loup se faisaient les champions des Lancy? grommela à son tour le digne chevalier; vous moquez-vous, monsieur?

--Pardon, mon oncle, Dragonne est une femme.

--Un démon! exclama le baron, à qui, ce soir-là, les coups de pierre revenaient singulièrement en mémoire.

--Et je me suis souvenu, ajouta Gaston froidement, que je m’appelais Vieux-Loup.

--Vous l’avez oublié, au contraire.

--Et qu’un Vieux-Loup était de trop bonne race de gentilshommes pour laisser périr une femme, fût-ce celle du diable, sous la dent d’une bête immonde, acheva Gaston.

Ces mots produisirent une réaction magique sur les dignes châtelains.

--Vous avez bien fait, monsieur mon neveu! s’écria l’oncle Joseph.

--Le preux Malek-Adel n’eût pas fait mieux, ajouta l’oncle Antoine.

Gaston se mit à rire.

--C’est égal, murmura le baron, si cette petite eût pu se faire broyer le bras droit au lieu du bras gauche.

--Et si seulement elle s’était donné une entorse, continua le chevalier.

--Allons donc! mes chers oncles, fit Gaston, vous rêvez de bien pauvres vengeances!

--Dame!

--Et c’est vouloir habiller un roi de toile écrue et de bouracan, que souhaiter une entorse à son ennemi mortel.

--Le siècle est si prosaïque et l’âge des chevaliers si loin! grommela piteusement l’oncle Antoine, dans la mémoire de qui se déroulait en ce moment la merveilleuse histoire des douze preux de la Table ronde.

--Songez donc, mes dignes oncles, que la vengeance que nous tirerons bientôt des Lancy sera éclatante.

--Ah! firent les honnêtes châtelains avec une joie cruelle.

--Dragonne m’aime...

--En vérité!

--Je l’ai sauvée, c’est tout simple. Et dans huit jours...

--Dans huit jours!...

--Elle me l’avouera avec des paroles comme déjà ses yeux me l’ont dit ce soir.

--Alors pourquoi ne pas brusquer?...

--Ta, ta, ta! le scandale ne serait pas assez grand.

--Ce garçon-là, murmura l’oncle Antoine avec admiration, est un Vieux-Loup de la bonne roche; il sait comment on traite les Lancy.

--Oh! oui, répondit l’oncle Joseph enthousiasmé.