II
Près d’une heure s’était écoulée depuis l’arrivée de Gaston et il avait dépensé toute sa science et déployé les meilleurs subterfuges pour distraire les excellents vieillards et donner à Mignonne le temps d’arriver.
Pourtant Mignonne n’arrivait pas, et le coucou placé dans un angle de la cuisine s’agita tout à coup dans sa cage de chêne noirci et sonna onze heures.
Les deux frères tressaillirent et se levèrent vivement.
--Décidément, s’écria le baron, il est arrivé quelque chose à Mignonne.
--Fi! la vilaine idée.
--Non, non, dit à son tour l’oncle Antoine; c’est inouï!
--Je vais à sa rencontre, poursuivit le baron; je n’y tiens plus.
--Vous allez voir, répondit Gaston, qu’elle est assise quelque part à cent pas du château.
--N’importe, dit l’oncle Antoine, il faut y aller.
--En ce cas, fit Gaston à bout d’arguments, je vous accompagne.
L’oncle Joseph sauta sur son fusil; Gaston frissonna involontairement.
--A quoi diable voulez-vous, dit-il, que vous servent des armes?
--On ne sait pas, murmura l’oncle Joseph; j’ai des pressentiments.
Et il s’élança hors de la tour, laissant son frère Antoine garder le manoir.
Gaston le suivit au pas de course et le rejoignit dans la cour.
Une subite exaltation s’était emparée du baron; il armait son fusil, il prononçait des mots étouffés.
--Mais, mon oncle, voulut dire Gaston, ne prétendiez-vous point tout à l’heure que les chemins étaient sûrs?
--Oui, mais...
--Que tout le monde aimait Mignonne?
--C’est possible, mais...
--Pourquoi cette fureur instantanée?
--Oh! murmurait l’oncle Joseph avec rage et sans prendre garde aux observations rassurantes de son neveu, il y a du Lancy là-dessous...
--Comment cela se pourrait-il être? Dragonne est blessée et au lit.
--Comment! comment! exclama le vieillard, mais son frère... ce drôle... Ah! si je le trouvais avec Mignonne...
Et l’oncle Joseph se prit à courir plus fort.
--Mon oncle, répétait Gaston, qui avait peine à le suivre, vous êtes fou.
--Il la suit et l’épie partout... on me l’a dit... continua l’oncle Joseph avec une fureur croissante.
Gaston tremblait, tant il redoutait que l’oncle Joseph ne surprît les deux jeunes gens; mais, désormais, il était impuissant à prévenir une catastrophe, et tout ce qu’il pouvait faire était de suivre le vieillard, qui galopait, à travers les broussailles, dans la direction de la Châtaigneraie.
La nuit était obscure, Gaston bronchait à chaque instant, et de temps à autre l’oncle Joseph, dont le pied montagnard était sûr, prenait sur lui une avance de quelques pas.
En vain Gaston prêtait-il l’oreille, écoutant avec anxiété si dans le silence de la nuit il ne finirait point par distinguer le pas léger de Mignonne; aucun son n’arrivait à son oreille, si ce n’est celui de la course précipitée de l’oncle.
Tout à coup, celui-ci s’arrêta derrière une haie; il venait d’apercevoir dans une prairie voisine une ombre plus noire que les ténèbres assise au pied d’un arbre, et, à dix pas, une autre ombre qui s’enfuyait; car, sans doute, elle avait entendu le bruit de sa course.
L’oncle Joseph hésita une seconde, et puis tout à coup il lui sembla que l’ombre immobile sanglotait, et alors il n’hésita plus et il épaula pour ajuster l’ombre qui fuyait.
Faisons un pas en arrière.
Ce même jour, vers sept heures du soir environ, l’oncle Antoine et l’oncle Joseph quittaient la table sur laquelle ils avaient soupé, et le premier reprenait possession de son fauteuil en cuir de Cordoue, tandis que l’autre se casait modestement, ainsi qu’il convient à un cadet, sur un escabeau de chêne grossier, placé, comme le fauteuil, sous le manteau de l’âtre, et par conséquent un peu au-dessus des autres siéges qu’occupaient les pâtres et les laboureurs de la Châtaigneraie, le soir, à la veillée, avant huit heures, bien entendu, car lorsque huit heures sonnaient, les dignes châtelains renvoyaient tout le monde, ainsi que Dragonne l’avait dit à Gaston, et s’enfermaient prudemment, prétendant que si, en Morvan, les chemins étaient sûrs, il pouvait se faire cependant qu’un gars, trop timide pour arrêter sur la grande route, se laissât tenter par l’espoir d’enfoncer le coffre-fort où grossissaient petit à petit les épargnes du domaine de la Châtaigneraie.
L’oncle Antoine était le conteur ordinaire de la veillée; ses valets l’écoutaient avec la respectueuse attention de l’ignorance pour l’érudition; son frère Joseph haussait parfois les épaules avec humeur, mais le plus souvent il grommelait entre ses dents:
--Ce gaillard-là est bien heureux de savoir tant de jolies choses et d’avoir été convenablement éduqué. Il est vrai, ajoutait-il en aparté, que si je ne sais pas lire, c’est un peu ma faute, car nous allions tous les deux à l’école chez notre oncle le prieur; mais je n’avais pas trop le goût de l’étude, et tandis qu’il épelait laborieusement son abécédaire, je dénichais des pies dans le jardin et contais fleurette à la servante du prieuré, une grosse fille rougeaude qui passait la quarantaine. Pouah!
L’oncle Antoine avait donc modestement regagné son escabeau placé vis-à-vis de l’orgueilleux fauteuil de son aîné, et il commençait déjà une histoire empruntée à un livre de la célèbre madame Cottin, _Élisabeth_, lorsque Mignonne l’interrompit irrévérencieusement:
--Cher petit oncle, dit-elle de son ton le plus mignard, je dois vous faire observer que c’est aujourd’hui vendredi.
--Jour d’abstinence, répondit l’oncle Antoine.
--Et l’avant-veille du dimanche, petit oncle.
--C’est-à-dire, petite, que tu veux aller au village?
--Il le faut bien, cher petit oncle; car si je ne préviens André, le boucher, qui, vous le savez, tue le samedi seulement, nous n’aurons point notre gigot du dimanche.
--Bon! bon!... grommela l’oncle Joseph, si ce n’est que cela, ma Mignonne, tu peux t’éviter la course. Jean, le sarcleur, qui demeure au village, entrera chez André en s’en allant. C’est précisément son chemin.
--Jean est un nigaud qui fait les commissions de travers, répondit Mignonne; n’est-ce pas, Jean?
Et la petite rusée envoya un joli sourire au paysan, pour le dédommager de l’épithète.
--C’est, ma foi, bien possible, notre demoiselle, répondit Jean évidemment flatté du sourire.
--C’est-à-dire, mon cher ange, reprit l’oncle Joseph, que tu veux absolument aller au village. D’abord, il y a trois jours que tu n’y es allée, et tu éprouves le besoin de jaser un peu avec Marianne, la servante du curé, et Madelinette, la couturière, à laquelle tu iras commander un beau bonnet pour dimanche qui vient.
--Dame! fit ingénûment Mignonne.
--Et puis, reprit l’oncle Joseph d’un ton boudeur, tu nous reviendras à dix heures, par la nuit la plus noire du mois, par la pluie, peut-être...
--Il ne pleuvra pas.
--C’est ce que nous saurons demain.
--Eh bien! dit gentiment Mignonne, puisque vous ne le saurez que demain, vous ne pouvez pas, raisonnablement, m’empêcher d’aller ce soir... Car s’il ne pleut pas...
--J’aurai commis une grave injustice, n’est-ce pas?
--Non, mais vous n’aurez point de gigot.
Le sérieux de l’oncle Joseph et la mauvaise humeur de l’oncle Antoine, contrarié d’avoir été interrompu au commencement de son récit, ne purent tenir contre cette réponse de Mignonne; ils se prirent à rire tous les deux, et l’oncle Joseph lui dit:
--Allons, va, puisque tu fais toujours à ta tête.
--C’est que ma tête est bonne apparemment, petit oncle.
--Ou plutôt, grommela l’oncle Joseph, c’est que la nôtre est faible.
Mignonne sauta légèrement sur l’estrade du foyer et mit un bon gros baiser bien ronflant sur les joues rebondies du narrateur habituel de la Châtaigneraie; puis, comme la chose était plus difficile sur la face osseuse et parcheminée de M. le baron de Vieux-Loup, elle lui tendit mignardement son front.
--Jean, dit alors ce dernier, tu vas accompagner mademoiselle.
--Oui, monsieur le baron.
--Petite, prends garde au loup-garou, ajouta l’oncle Antoine.
--Bah! répondit Mignonne, le loup-garou n’est point par les chemins à cette heure.
--Et où est-il, mam’zelle?
--Dans le trou de la cheminée, mon oncle.
--Et pourquoi, petite?
--Pour écouter vos histoires, répliqua Mignonne.
Et elle s’esquiva, monta à sa chambre, en redescendit peu après avec un châle et un charmant bonnet à rubans roses.
--Partons, dit-elle à Jean.
--Petite, murmura l’oncle Antoine, essayant de retenir encore Mignonne, tu ferais mieux de rester, mon histoire de ce soir est bien belle.
--Alors, contez-la vite; le loup-garou l’écoutera, et il y prendra un plaisir si grand qu’il oubliera que votre Mignonne est sur le chemin du village.
--Cette pécore, grommela l’oncle Joseph riant aux larmes, obtient toujours ce qu’elle veut de notre faiblesse. Allons, va, petite, et reviens de bonne heure.
--Tâche surtout de ne pas trop rêver au clair de la lune, dit à son tour l’oncle Antoine.
--Ce serait difficile, il fait noir.
Et Mignonne poussa un frais éclat de rire et s’en alla escortée par Jean, qui mit entre elle et lui une distance respectueuse.
Mignonne descendit au village d’un pied léger et chantant un joli refrain morvandiau que Jean écoutait avec ravissement en murmurant à part lui:
--J’aime bien mieux entendre chanter mam’zelle Mignonne qu’écouter les histoires de M. le chevalier, auxquelles je ne comprends absolument rien.
Arrivée au village, Mignonne congédia Jean et entra chez André, le boucher, auquel elle fit ses commandes. Puis elle parut au presbytère, y causa une demi-heure au plus, se rendit ensuite chez la couturière de la Châtaigneraie, et enfin, vers neuf heures, elle reprit le chemin du manoir.