‹ Diane de Lancy; Les pretendus de la meunièreChapitre 15 sur 18 · V

V

Gaston était si ému, si tremblant, que Dragonne frappa deux fois à la porte avant qu’il eût pu se décider à aller lui ouvrir.

Il le fit enfin, et il comprit si bien au visage fébrile de Dragonne qu’un événement extraordinaire allait se passer entre eux, qu’il ne lui adressa point une parole, qu’il ne poussa pas un seul cri en se trouvant face à face avec elle.

Dragonne entra également sans mot dire; cependant, Gaston s’aperçut qu’elle déposait quelque chose de long, d’un peu lourd et soigneusement enveloppé, sur un escabeau placé dans le corridor, à l’entrée de la pièce du rez-de-chaussée, convertie par elle et le jardinier en salon.

Et Gaston n’osa point lui demander quel était le mystérieux objet.

Dragonne poussa la porte du salon devant elle et y entra. Gaston était descendu de sa chambre si précipitamment, qu’il n’avait point emporté sa bougie; le salon était donc noyé en une demi-obscurité que les pâles rayons de la nouvelle lune ne parvenaient pas à percer. Cependant, mademoiselle de Lancy ne fit aucune objection, ne demanda point de lumière, et elle alla s’asseoir sur le canapé de jonc tressé qui décorait cette pièce.

Gaston se tint immobile et muet devant elle, attendant qu’elle ouvrît la bouche; elle ne parut point s’en apercevoir et se prit, au contraire, à méditer.

--Monsieur Gaston, dit-elle enfin d’une voix calme, avant de me demander le but et la cause de ma présence chez vous à une heure de la nuit aussi avancée, permettez-moi de vous faire une question.

L’accent de Dragonne était froid, sans colère; il était plus terrible ainsi que s’il eût enfermé la moindre nuance d’irritation.

--Mademoiselle... balbutia Gaston, dont le cœur continuait à battre avec violence.

--Vous habitez ordinairement Paris, n’est-ce pas?

--Oui, mademoiselle.

--Rue du Helder, 17, je crois; est-ce bien 17?

--Précisément.

--Et vous avez une maîtresse qui se nomme Azurine?

Gaston respira bruyamment.

--Ah! pensa-t-il, c’est une scène de jalousie. Tant mieux. Dieu! que j’ai eu peur!

--Mais, mademoiselle, reprit-il tout haut, jouant la confusion.

--Répondez-moi, monsieur, je vous en prie. La franchise sied aux gens de cœur.

--J’avais une maîtresse... murmura Gaston.

--Peu importe que vous l’ayez encore... Et elle se nommait Azurine?

--Oui, mademoiselle... mais croyez que jamais...

Dragonne garda le silence une minute.

--Mademoiselle Azurine, dit-elle enfin, peut être une personne charmante qu’il y aurait de la maladresse à délaisser.

--Bon, se dit Gaston, le dépit est un des meilleurs champions de l’amour; elle m’aime!...

--Et pourquoi, continua-t-elle sans aigreur, naturellement, et comme si elle eût parlé d’une chose absolument insignifiante, pourquoi ne point avouer hautement la femme qui a cru assez en vous pour vous faire un sacrifice?

Gaston, qui s’abusait sur la tournure que semblait prendre cette explication nocturne, avait reconquis peu à peu tout son sang-froid; il s’aperçut donc qu’ils étaient sans lumière, et il s’excusa en termes polis et empressés.

--Tout à l’heure, reprit Dragonne, vous allumerez les flambeaux; causons encore un peu. Nous n’avons, pour le moment, nul besoin d’y voir.

Un nouveau silence suivit cette phrase.

Gaston en profita pour s’approcher de mademoiselle de Lancy; il s’assit auprès d’elle et voulut lui prendre la main.

Elle retira sa main sans affectation et répondit:

--Veuillez observer, monsieur Gaston, que nous sommes seuls, à dix heures du soir, loin de toute habitation et chez vous. Cet isolement vous fait une loi de me traiter avec des égards et un respect qui seraient presque ridicules en toute autre circonstance. Soyez donc assez aimable, au lieu de vous asseoir près de moi et de prendre ma main, pour vous placer dans ce fauteuil qui me fait face.

Dragonne s’exprimait toujours avec un calme parfait, qui imposait à Gaston et le dominait bien plus impérieusement que n’eussent pu le faire des paroles irritées et une attitude hostile.

--Vous me disiez donc, reprit Dragonne, que vous habitez rue du Helder et que vous aviez une maîtresse du nom d’Azurine?

--Oui, fit Gaston d’un signe de tête.

--Vous avez également un ami nommé M. d’Eparny?

--C’est vrai.

--Et qui vous conseillait fort, dernièrement, d’acheter, pour la bagatelle de cinq mille francs, la jument du comte Persony, Blidah, une pouliche bai-brun, trois ans, par Fulgurant et Némosine, pour parler le langage du sport?

--Mon Dieu! se dit Gaston, redevenant inquiet, où donc veut-elle en venir?

Et son calme s’évanouit encore une fois.

--En ce cas, continua Dragonne, les deux lettres que vous aviez dans votre portefeuille, portefeuille que vous avez laissé tomber sur le tapis de ma chambre, sont bien à vous?

Gaston tressaillit et recula vivement.

--Et vous vous nommez bien, n’est-ce pas, M. Gaston de Vieux-Loup de la Châtaigneraie?

Et, à son tour, Dragonne se leva, terrible de sang-froid, belle d’une pâleur livide, et regardant Gaston avec un œil glacé où se lisait le dédain.

Le jeune homme posa sa main sur sa poitrine, avec un geste de douleur suprême, et se mit à genoux:

--Mademoiselle, dit-il, le hasard, la fatalité plutôt, nous ont réunis un soir. Je ne vous connaissais pas, j’ignorais presque les motifs de la haine qui sépare nos deux races, je ne partageais point cette haine, et si je vous ai trompée, c’est que j’espérais... c’est que j’avais foi en ma jeunesse exempte d’arrière-pensée, en mon amour né subitement, en Dieu qui ne peut point permettre que deux familles, longtemps ennemies, ne se réconcilient enfin par une alliance.

Un froid éclat de rire accueillit chez Dragonne ces paroles de Gaston.

--Je vous ai aimée dès la première heure de notre entrevue, mademoiselle; j’ai pénétré dans l’intérieur de votre famille, et elle m’a paru noblement vertueuse; je ne connaissais point mes oncles, je n’avais pour eux que cette affection banale qu’on voue à des parents inconnus; je l’avouerai même, je professais un mépris fort grand pour leur existence mesquine, leurs préjugés et leurs rancunes. Tandis que j’étais chez vous, à la droite de votre mère, à ce premier repas qui me fut offert sous votre toit, je me pris à penser qu’il suffirait d’un peu d’estime réciproque pour terminer ce différend séculaire qui nous sépare; je songeais qu’à Paris je jouissais de la considération générale, que je passais pour un homme de cœur, et que ce titre serait à vos yeux de quelque poids, si je me présentais et vous disais:

«Dragonne, je vous aime saintement, noblement; mon sang jusqu’à la dernière goutte, mon cœur jusqu’à sa dernière pulsation, ma vie jusqu’à son dernier soupir, mon intelligence jusqu’à ces lueurs extrêmes que commence à voiler l’agonie, sont à vous!

«Je n’ai point hérité de cette folle animosité qui animait mes pères contre les vôtres, je blâme sévèrement leur conduite, et je suis persuadé d’avance qu’ils eurent tous les torts. Nous sommes jeunes, nous nous aimons; le siècle où nous vivons fait fi des traditions des âges précédents, faisons comme le siècle, et couronnons de notre amour la réconciliation de nos deux familles.

«Je vous aurais dit tout cela, Dragonne; depuis deux jours, cet aveu est sur mes lèvres; l’occasion m’a manqué, ou plutôt le courage, car votre exaltation haineuse pour mes oncles me faisait trembler et hésiter...»

Gaston s’arrêta, une larme brûlante roulait sur sa joue; mais l’obscurité régnait, et Dragonne ne la vit point. Peut-être cette larme l’eût-elle touchée, car un homme de cœur qui pleure est un émouvant spectacle, même pour la femme la plus implacable.

Dragonne avait écouté Gaston jusqu’au bout, sans l’interrompre ni de la voix ni du geste.

--Monsieur de Vieux-Loup, dit-elle enfin, vous auriez eu tort de croire que les haines transmises par nos pères se puissent effacer ainsi. Votre nom et celui de Lancy jurent l’un à côté de l’autre; il y a entre nous un ruisseau de sang, dont la dernière goutte fut versée par votre père en 1815. L’ombre de mon oncle le chevalier se dresse devant moi, à cette heure, et m’ordonne de la venger!

--Que voulez-vous dire, Dragonne? exclama Gaston.

--Écoutez: si le dernier de mes pères tué par un des vôtres était celui qui mourut sous Louis XIII, il y aurait de cela trop longtemps pour que, à la rigueur, nos deux races ne se puissent donner la main; mais depuis, mon oncle, le chevalier de Lancy, est venu, sous l’épée de votre père et provoqué par lui, augmenter le nombre des victimes, et il n’y a que trente-deux années.

--Eh bien? fit Gaston anxieux.

--Ne vous disais-je pas, un jour, que longtemps, pendant mon enfance, j’avais rêvé d’aller à Paris, d’y chercher le meurtrier de mon oncle... et de le provoquer?

--Oui, dit Gaston.

--Eh bien! monsieur Gaston de Vieux-Loup, mon rêve va s’accomplir. Je n’ai pas eu besoin d’aller vous chercher à Paris et de vous provoquer; vous êtes venu à moi, vous m’avez insultée en me parlant de votre amour, vous avez outragé de votre présence le toit de mes pères, vous êtes doublement compromis et doublement coupable, et cette fois encore les Vieux-Loup et les Lancy croiseront le fer.

--Vous êtes folle! murmura Gaston.

--Allumez les flambeaux maintenant, monsieur de Vieux-Loup; les gens de cœur ne se battent point dans l’obscurité.

--Vous êtes folle! répéta le jeune homme.

--Allumez! vous dis-je, répondit Dragonne, et cette fois avec un tel accent d’autorité, que Gaston obéit machinalement et éclaira les deux flambeaux à trois branches placés sur la cheminée.

Alors il osa regarder Dragonne.

Dragonne avait boutonné jusqu’au menton son justaucorps de chasse, et si elle n’avait eu la tête nue, on eût juré qu’elle était homme, tant il y avait de froide audace dans sa pose, de calme, de courroux et d’énergie virile dans son regard.

Une fois de plus, Gaston eut peur.

Elle étendit la main vers la porte, et lui dit:

--Il y a là, sur un escabeau, deux épées enroulées dans un mouchoir. Ces deux épées sont vieilles, monsieur, aussi vieilles que notre haine; elles datent de la Saint-Barthélemy. L’écuyer du marquis de Lancy les ramassa toutes deux après la mort de son maître, qui passa la nuit gisant à côté du baron de Vieux-Loup, également trépassé. Ces armes sont demeurées dans ma famille comme un douloureux trophée; je les ai choisies pour nous au faisceau de la Fauconnière: sur l’une est gravé l’écusson des Vieux-Loup, ce sera la vôtre; sur l’autre, on voit encore les armoiries des Lancy; elle ne se brisera pas dans ma main. Veuillez les prendre.

Gaston hésita.

--Allez!... lui dit Dragonne d’un ton si impérieux qu’il obéit encore.

Il revint avec les épées et les tendit à Dragonne.

--Voici la vôtre, lui dit-elle; et maintenant si vous êtes chrétien, si vous savez une prière, dites-la, comme je vais en dire une moi-même, car l’un de nous deux sera mort avant dix minutes.

Jusque-là Gaston de Vieux-Loup avait été tellement étourdi, tellement anéanti par le coup qui le frappait, qu’il avait agi sans penser, regardé sans voir, obéi sans comprendre; mais la situation devenait trop dramatique pour que cette étrange ivresse pût se prolonger plus longtemps.

Il rejeta donc loin de lui l’épée que Dragonne lui tendait, et la regardant en face:

--Votre haine vous aveugle donc à ce point, lui dit-il, que vous fassiez l’injure au dernier de vos ennemis de le prendre pour un lâche?

--Un lâche?

--Oui, un lâche, mademoiselle. Avez-vous pu croire que moi, Gaston de Vieux-Loup, le dernier gentilhomme de ma race, je croiserais le fer avec une femme?

--Je ne suis point une femme, monsieur; si vous êtes le dernier gentilhomme de votre famille, je suis, moi, le dernier cœur viril de la mienne. Ne vous défendez point de prendre cette épée, et croisez-la sans crainte contre la mienne, car je la tiendrai vaillamment; car mon sexe est une triste bouffonnerie du hasard, car j’ai le courage et la force d’un homme; car bien certainement je tire mieux que vous.

--Peu m’importe! murmura Gaston.

--Ah! vous vous croyez lâche, reprit Dragonne avec irritation, et vous refusez le combat. Eh bien! moi, Dragonne de Lancy, je vous répute tel si vous n’acceptez sur-le-champ.

--Jamais! dit froidement Gaston.

Dragonne haussa les épaules.

--Vous l’avez voulu, dit-elle, monsieur Gaston de Vieux-Loup, je vous tiens pour un lâche.

Gaston pâlit, mais il ne bougea pas et ne ramassa point l’épée que Dragonne poussait du pied devant lui.

--C’est mal, murmura-t-il, ce que vous faites là, car je vous aime...

Ces derniers mots firent monter au front de Dragonne une rougeur pourprée.

--Ceci, s’écria-t-elle, est une nouvelle insulte: lâche! trois fois lâche!

Gaston croisa les bras lentement.

--Oui, répéta-t-il, je vous aime, et ne suis point un lâche cependant, car je vous dis: Vous vous vantiez tout à l’heure de votre supériorité à l’épée; eh bien! si je prenais ce fer, si je me défendais, vous me tueriez cependant tôt ou tard. Tuez-moi donc aussitôt, Dragonne, tuez-moi sur-le-champ. Nous sommes seuls, je refuse de me sauvegarder; vous me provoquez, et comme je n’ose relever votre défi, comme je tremble sous votre regard, vous me tuez, c’est votre droit.

Dragonne ne répondit point, mais elle ôta froidement son gant, s’approcha de Gaston et lui en frappa les deux joues.

Gaston recula d’un pas et s’adossa au mur:

--Pauvre Dragonne, murmura-t-il avec tristesse, tue-moi donc tout de suite, au lieu de me faire ainsi souffrir.

--Non, s’écria Dragonne, je ne vous tuerai pas si vous ne vous défendez, mais je veux que vous portiez la marque éternelle de votre lâcheté.

Et elle éleva la pointe de son épée à la hauteur du visage de Gaston.

Celui-ci comprit, et, désespéré, pour en finir à tout prix, il se dressa sur la pointe du pied, si bien que l’épée de Dragonne, au lieu de l’atteindre au visage, le frappa à l’épaule et s’y enfonça de deux pouces.

La douleur lui arracha un cri, il chancela et pâlit.

Ce cri dégrisa Dragonne, cette pâleur la fit frissonner; elle jeta son épée, reçut Gaston dans ses bras, et folle, en proie à un subit et terrible délire, elle s’écria:

--Mon Dieu! j’ai tué celui que j’aimais!

Dragonne pouvait croire jusqu’à un certain point qu’elle avait tué Gaston, car celui-ci, brisé par tant d’émotions poignantes et qui s’étaient succédé avec une telle rapidité, succombait à une sorte d’affaissement moral, bien plus qu’à la douleur qu’il ressentait de la blessure que Dragonne venait de lui faire.

Ce fut alors un spectacle étrange et touchant que celui de cette femme tenant dans ses bras son amant évanoui, le portant sur le canapé, déchirant ses vêtements, sa chemise, comme il le faisait pour elle deux jours avant, interrogeant avec terreur la profondeur de cette blessure que dans sa folie elle avait ouverte elle-même, pleurant et se tordant les mains, l’appelant des plus doux noms et lui demandant grâce et pardon de son égarement et de sa cruauté.

Gaston était toujours évanoui, et Diane cherchait vainement autour d’elle et fouillait inutilement les placards du pavillon pour y trouver des sels ou simplement un peu d’eau fraîche. Il n’y avait absolument rien!

Alors, épouvantée de cette pâleur mate qui couvrait les joues de Gaston, mademoiselle de Lancy eut recours à un héroïque et singulier remède: elle appuya ses deux lèvres sur le front décoloré du jeune homme et y mit un long baiser.

M. de Vieux-Loup rouvrit les yeux presque aussitôt, et regarda Dragonne avec étonnement.

Dragonne était à genoux devant lui, le visage baigné de larmes; elle lui pressait les deux mains et lui demandait pardon encore.

--Ah! l’affreux rêve! murmura Gaston.

--Ce n’est point un rêve, répondit-elle, tout est vrai... je suis un monstre... j’ai eu le vertige... Gaston, pardonne-moi...

Il remarqua alors quelques gouttes de sang découlant de son épaule sur ses mains et jaspant au passage sa chemise entr’ouverte.

--Mon Dieu! répétait Dragonne en pleurant, me pardonneras-tu jamais, Gaston... mon Gaston adoré, toi que j’aimais avec passion... toi que j’ai failli tuer?...

Pour toute réponse, le jeune homme prit dans ses mains la tête bouleversée de Diane et lui rendit ce baiser qu’elle venait de mettre sur ses lèvres et qui l’avait rappelé à la vie.

--Mon Dieu! répétait mademoiselle de Lancy, j’ai été cruelle et folle, mais je t’aimais tant! je t’ai outragé, frappé au visage, puis avec mon épée... je ne suis pas une femme, je suis un monstre... Et tu as été, toi, noble et bon; tu as souffert mes injures, les bras croisés; tu m’as laissé te frapper, me parlant d’amour quand je te souffletais avec mon gant...

--Chère Dragonne! murmura Gaston, la pressant dans ses bras.

--Mais, reprit-elle, ma folie s’en va, la raison revient; je sens que tu es un noble et grand cœur, mon Gaston; que te haïr serait un crime qui révolterait Dieu; que t’envelopper dans cette famille maudite, dont tu n’as que le nom, serait te méconnaître. Aussi, je t’aime, cher Gaston; et si ma voix ne suffit à te le dire, mes lèvres te le diront aussi.

Et Dragonne mit un nouveau baiser au front de Gaston, ivre de joie et fasciné.

--Ah! je le savais bien, dit-il en enlaçant de ses deux bras la taille de la jeune fille, je le savais bien que nous nous aimions, qu’une longue vie de calme, de joie, de bonheur, nous était réservée... que nous ne pouvions pas, mon doux ange, nous regarder la haine aux lèvres, le mépris dans les yeux, parce que nos pères furent ennemis... Je le savais bien, Dragonne, ma chérie, que notre amour serait la pierre angulaire de la réconciliation de nos deux races... et que Dieu ne permettrait point que cette animosité qui traversa les siècles ne pût se briser enfin devant nous qui sommes jeunes, forts, dévoués, et qui nous nous sommes aimés dès la première heure.

Gaston parlait avec feu, il couvrait Dragonne de baisers, et, sous ses chaudes caresses, la jeune fille frissonnait et paraissait en proie à une ivresse mystérieuse.

--Nous laisserons mes oncles, continua Gaston, mourir dans leurs vieilles idées et leur rancune ridicule: que nous importe! Votre père, Dragonne, est un gentilhomme accompli; il a moins de préjugés qu’eux, il ne refusera point le bonheur de son enfant. Nous irons à Paris, la grande ville de l’oubli et du silence, à Paris, où les inimitiés de clocher n’existent point, où il suffit d’être jeune et d’aimer pour attirer les regards de la foule et en être envié. Nous nous unirons un soir, à minuit, à la paroisse aristocratique de Saint-Thomas-d’Aquin, presque sans témoins, mystérieusement, ainsi que commença notre amour; puis, si la brise embaumée, le ciel bleu, les doux parfums des tièdes contrées du Midi vous séduisent plus que les rues tumultueuses et le fracas de la Babylone moderne, eh bien! une chaise de poste attelée sous le porche de l’église nous emportera vers l’Italie; nous passerons l’hiver à Naples, nous y habiterons une villa de marbre blanc assise au bord de la mer et perdue en un massif de lauriers-roses qui l’abrite des ardeurs du soleil pendant le jour, et lui chante, la nuit, un refrain d’amour, converti qu’il est par la brise en un mélodieux instrument.

Et Gaston passa de nouveau son bras autour de la taille de mademoiselle de Lancy et continua avec exaltation:

--Tu es belle, ma Dragonne adorée, belle et charmante avec ton visage pâli, tes yeux noyés de larmes et ta noire chevelure dénouée, sur tes épaules; mais il me faut vous faire une prière, madame, une prière à deux genoux, et vous ne me refuserez point, n’est-ce pas?

Dragonne répondit par un baiser.

--Quand nous serons unis, reprit Gaston, vous renoncerez, n’est-il pas vrai? à ce vilain costume d’amazone, et vous reprendrez vos vêtements de femme, sous lesquels vous êtes, ma Dragonne bien-aimée, si modeste, si chaste et si belle... Vous n’irez plus courir les bois et durcir votre pied mignon au contact des cailloux et des broussailles; vous ne vous exposerez plus à cet affreux danger que vous avez couru avant-hier, pour la gloire stérile de lutter presque corps à corps avec l’hôte le plus redoutable de nos forêts... vous ne passerez plus des heures entières à manier le fleuret dans une salle d’armes, à moucheter une plaque dans votre chambre à coucher avec un pistolet de salon... dites, me le promettez-vous?

Dragonne ne répondait pas, elle était fascinée...

--Lorsque vous serez madame de Vieux-Loup, poursuivit Gaston.

Mais soudain il s’arrêta, car Dragonne, à ce nom, s’était levée brusquement; l’incarnat qui couvrait ses joues venait de faire place à une pâleur livide, elle avait reculé d’un pas et jeté un cri, murmurant:--Oh! ceci était du vertige et de la folie; ceci était un crime sans nom, une impiété sans exemple. Moi! devenir madame de Vieux-Loup? Moi! porter votre nom; ce nom qui se dresse enveloppé d’un suaire sanglant devant le nom de ma famille? Mais vous n’y songez point, Gaston; mais vous êtes mille fois fou; votre tête s’égare et le rêve vous reprend... Gaston, acheva Dragonne d’une voix brisée, mais où perçait un accent de fermeté terrible, avez-vous donc oublié que le sang de mon oncle, le chevalier de Lancy, a rejailli un jour sur les mains et le visage du baron de Vieux-Loup, votre père?

Et Dragonne recula encore, comme si elle eût éprouvé honte et remords d’avoir enlacé de ses bras et couvert de baisers l’enfant du meurtrier.