VI
Les déceptions sont d’autant plus terribles, d’autant plus poignantes, qu’elles arrivent et fondent sur nous à l’heure même où le succès paraissait assuré et prochain.
Gaston n’avait jamais espéré plus fermement, il n’avait jamais cru à son bonheur avec autant d’assurance que depuis dix minutes. Dragonne venait de lui parler le langage de la passion avec un enthousiasme tel, que déjà il avait entrevu, comme un mirage, tout le long rêve de bonheur de son avenir.
Et voilà qu’à l’instant même où Dragonne, à ses genoux, lui livrait ses deux mains et son front, lui répétait avec délire qu’elle l’aimait; à ce moment même où, l’imprudent! il commençait à élever l’édifice de son amour sur la pierre angulaire de son imagination, cette femme que déjà il croyait à lui éternellement se redressait froide et épouvantée et lui disait:
--Vous faites un rêve insensé et vous savez bien que notre union est impossible, car il y a entre nous un sang qui fume encore!
Dragonne et Gaston, après les foudroyantes paroles de la jeune fille, se regardèrent un moment en silence et comme dominés par une stupéfaction douloureuse; enfin, mademoiselle de Lancy revint à lui, prit sa main et lui dit avec une expression d’indicible tristesse:
--Non, mon ami, cela ne se peut; nos pères sortiraient de leur tombe, au besoin, pour nous défendre une pareille alliance si nous osions la projeter. Non, mon pauvre Gaston, je ne serai jamais madame de Vieux-Loup, et c’est une horrible fatalité, va! car je t’aimais et je t’aime, car je te dois la vie; car s’il est un homme au monde à qui il ait été donné de faire battre mon cœur, c’est toi; car enfin, si je ne meurs de douleur, ce cœur, la seule chose dont je puisse disposer, t’appartiendra éternellement.
Elle l’entraîna sur le canapé, le fit asseoir près d’elle et continua:
--Mon Gaston bien-aimé, sais-tu qu’il est de terribles et navrantes destinées, et que la vie est semée de poignantes et sombres souffrances?... Nous nous rencontrâmes un soir, nous étions inconnus l’un à l’autre, nous ignorâmes tout d’abord quel abîme existait entre nous, et nous nous laissâmes aller tous les deux à cette naïve et charmante ivresse qu’on nomme l’amour... Tiens, à cette heure, la dernière que nous passerons ensemble, je puis bien te faire cet aveu: je t’aime depuis le premier instant de notre entrevue.
Ah! cette course à travers les bois, le brouillard et la nuit, cette soirée où je te vis assis à notre humble foyer de famille, ne s’effaceront jamais de ma mémoire... Mon Gaston bien-aimé, nous allons nous quitter, nous ne devons plus nous revoir, mais crois que jamais mademoiselle de Lancy n’acceptera la main d’un autre, que dans le silence de son cœur elle sera toujours à toi et qu’en vain les jours et les heures, les mois et les ans passeront... ton souvenir ne s’effacera de mon âme ni de ma mémoire.
Dragonne étouffa un sanglot et reprit:
--Cher Gaston, écoute-moi: la vie de ce monde est un voyage, une heure d’épreuve que les âmes fortes subissent avec courage; quelques années écoulées et la mort arrive; mais la mort n’a rien de hideux et de terrible pour ceux qui croient fermement à une autre vie, car ils savent que cette vie-là est exempte des agitations mesquines et des soucis de la nôtre. Dans celle-là, les haines s’effacent, les âmes ennemies se fondent en un baiser, et ceux qui s’aimèrent ici et que la fatalité sépara sont réunis à jamais et s’aimeront éternellement.
Gaston écoutait Dragonne en sanglotant.
--Vous êtes jeune, mon Gaston bien-aimé, jeune, fort, intelligent, et, ce qui vaut mieux encore, vous avez un noble cœur. Croyez-vous que Dieu crée jamais une nature à peu près complète, car lui seul est parfait, pour qu’elle se consume en regrets impuissants et s’abandonne au désespoir, et pensez-vous que l’intelligence n’a point sa mystérieuse et sainte mission parmi la foule? Il faut être fort, mon Gaston, fort et brave; vous avez une belle place à prendre dans le monde, diplomatie ou carrières libérales, art ou politique, plume ou épée, il vous faut opter sans retard. Vous avez besoin d’oublier, et l’oubli des douleurs de l’âme ne se trouve que dans les nobles et bonnes actions. Retournez à Paris; travaillez avec courage, devenez un homme utile au pays et à vos semblables, célèbre même, si cela se peut. Alors, mon ami, ce but atteint, vous regarderez en arrière, dans la brume de vos souvenirs, vous songerez qu’une femme est au monde qui vous accompagna de ses vœux, de ses prières, qui tressaillit tout bas en entendant votre nom qu’on prononçait très-haut, et qui, dans le silence, et l’ombre de son cœur, se disait:
«J’ai bien fait de vouer en secret ma vie entière à son souvenir, car il est digne de moi.»
Gaston fit un geste de découragement et de douleur.
Dragonne se leva:
--Adieu, lui dit-elle, adieu Gaston, nous ne nous reverrons plus seul à seul; mais venez dans dix minutes, montez, malgré l’heure avancée, à la Fauconnière, et prenez congé de ma famille; il ne faut pas que mon père sache jamais la cause de notre brusque séparation. Vous prétexterez une lettre arrivée de Paris qui vous force à partir demain au point du jour.
Gaston ne trouvait rien à répondre.
Dragonne l’enlaça de ses deux bras, lui mit au front un nouveau baiser et s’enfuit.
Gaston écouta, haletant, le bruit de ses pas s’éloigner dans la nuit, puis s’éteindre. Il demeura longtemps anéanti et brisé sur seuil de la porte, et ce ne fut que lorsque la pendule du petit salon vint à sonner onze heures, qu’il se rappela le désir de Dragonne et prit le chemin de la Fauconnière.
La veillée s’était prolongée, ce soir-là, à la Fauconnière. Le grand salon, où la famille de Lancy passait les longues soirées d’automne, contenait encore à onze heures et demi passées ses hôtes ordinaires.
Après le départ de Gaston, à huit heures, Dragonne s’était levée et avait témoigné le besoin de prendre l’air.
Cette singulière fantaisie, combattue un moment sans succès, du reste, par la marquise, avait prolongé la veillée du château.
On attendait Dragonne qui, nos lecteurs le savent, était sortie, enveloppée dans son manteau, portant des épées sous son bras et par la petite porte du parc qui donnait sur la forêt, afin d’écarter tout soupçon et de dissimuler le but réel de sa course nocturne. On s’occupait peu d’Albert au château, non que le marquis et sa femme n’eussent pour lui une affection solide et sérieuse, mais on le savait d’humeur mélancolique et rêveuse, et ses goûts de solitude, de promenade solitaire à travers champs, étaient respectés assez pour qu’il jouit d’une complète liberté.
Albert sortait chaque soir après dîner, vers huit heures; tantôt il gagnait la forêt, le plus souvent il se dirigeait vers la plaine. C’était alors qu’il rencontrait Mignonne. Il rentrait souvent bien avant dans la nuit, mais nul n’y prenait garde, et, à dix heures, lorsque Dragonne, après avoir tendu son front à ses parents, regagnait sa chambre, le marquis et la marquise rentraient chez eux à leur tour.
Ce soir-là le marquis s’était assoupi dans sa bergère, et la marquise travaillait à un ouvrage de tapisserie au moment où onze heures et demie sonnaient, lorsque la porte s’ouvrit et Dragonne entra.
Elle était fort pâle, cependant elle était calme et dissimulait parfaitement sa souffrance morale.
Au bruit qu’elle fit en entrant, le marquis s’éveilla et leva la tête:
--Ah! c’est toi, Dragonne, dit-il, tu rentres bien tard.
--Mais non, mon père.
Le marquis étendit le doigt vers la pendule.
--Onze heures et demie, dit-il. Tu as tort, mon enfant, de t’exposer ainsi à l’air de la nuit, avec ta blessure.
--Il fait un temps superbe, pas un brin de vent et un air tiède.
--Souffres-tu de ton bras?
--Non.
--Chère Dragonne! murmura la marquise; quelle affreuse imprudence tu as commise! Ah! jure-nous encore que tu ne recommenceras plus.
--Oh! non, répondit Dragonne avec une émotion subite que ses parents mirent sur le compte de cette terreur qui naît du souvenir d’un danger.
--Ce M. Gaston de Launay est un brave et digne garçon, fit le marquis. J’ai rarement vu chez un jeune homme de vingt-cinq ans autant de sagesse et de maturité réunies à une froide bravoure. Il a beaucoup d’esprit, il cause sensément, il voit juste en toute chose, surtout en politique.
Ce panégyrique de Gaston faisait à Dragonne un mal affreux; c’était l’éloge complaisamment délayé d’un mort aimé fait à ceux qui le pleurent: Gaston était mort pour Dragonne!
--Dis-moi, mon enfant, reprit le marquis en regardant sa fille avec ce malicieux et bon sourire des vieillards qui essayent de pénétrer les désirs de la jeunesse, irons-nous à Paris le mois prochain?
--A Paris! fit Dragonne rêveuse; pourquoi?
--Comment, pourquoi? mais tu avais si grande hâte d’être au mois de novembre, naguère... Tu nous as parlé tout l’été des bals et des concerts de l’hiver; tu prétendais même que l’automne était interminable et bien monotone.
--Ah! fit Dragonne avec rêverie.
--Tu comprends cependant, ma chère belle, continua le marquis, tu comprends qu’à présent nous avons besoin de passer au moins nos hivers à Paris.
--Pourquoi, mon père?
--Dragonne, ma chérie, poursuivit M. de Lancy d’une voix caressante, savez-vous que vous allez avoir vingt-deux ans?
--Eh bien! mon père?
--Et qu’il serait temps de vous chercher un mari.
Et le vieillard cligna malicieusement de l’œil.
--Je ne veux pas me marier, répondit Dragonne; je veux passer ma vie auprès de maman, auprès de vous, mon père.
--Ta, ta, ta, fit le marquis en riant, propos de jeune fille que tout cela.
--Je parle sérieusement, mon père.
--Vous ne pouvez cependant, ma chérie, courir éternellement les bois avec un pantalon et un fusil! Et quand nous serons morts, chère enfant! que deviendras-tu?
Dragonne enlaça de ses deux bras le cou de son père, et répondit:
--Vous avez encore de longs jours à vivre, mon père; mais si Dieu vous reprenait à moi, vous et maman, eh bien! n’y a-t-il pas des couvents, de saintes maisons où se réfugient et trouvent le repos ceux qui ont souffert et qui pleurent?
--Petite folle! murmura le marquis, pourquoi ces tristes et vilaines idées?
--Pourquoi, mon père?... Mais...
--Chut! mademoiselle, et écoutez-moi bien attentivement.
--Je vous écoute, mon père.
--Comment trouvez-vous M. de Launay?
Dragonne tressaillit et rougit; puis une pâleur mortelle envahit ses joues.
--Je ne sais, balbutia-t-elle.
--Je le trouve charmant moi, dit joyeusement le marquis, et si les renseignements que je ferai prendre adroitement répondent à l’opinion que j’ai déjà de lui, eh bien, morbleu! il ne tiendra qu’à lui et à toi, ma chère petite Dragonne...
Dragonne sentit tout son sang refluer vers le cœur, et le courage dont ce cœur s’était pourvu chancela.
--C’est inutile, interrompit-elle vivement, je ne veux pas me marier.
--Petite entêtée! murmura le marquis... Bah! nous _en reverrons_, comme disaient nos pères les veneurs.
Tandis que le marquis prononçait cette dernière phrase, Albert de Lancy parut sur le seuil du salon. Il s’avança lentement, avec une tristesse et une mélancolie où perçait néanmoins une résolution inaccoutumée.
Il vint droit à son père et se tint debout, devant lui, dans l’attitude d’un homme qui va entamer un entretien solennel.
--Pour Dieu! mon fils, dit le marquis étonné, expliquez-nous, je vous prie, d’où vous vient cette physionomie majestueuse et préoccupée?
--J’ai besoin de vous parler, mon père.
--A moi seul?
--Non, répondit Albert, nous sommes en famille, personne n’est de trop... Voulez-vous m’écouter, mon père?
--Certainement, Albert, parlez.
--Mon père, dit Albert d’une voix émue, mais assurée, vous aviez raison quand, durant mon enfance, vous prétendiez que la nature s’était trompée en faisant de Dragonne une femme et de moi un homme. Vous aviez raison, mon père, car je ne possède aucune de ces qualités viriles qui sont nécessaires à un homme pour bien porter un noble et vieux nom comme le nôtre.
--Où voulez-vous en venir, mon fils? demanda le marquis avec un froid étonnement.
--Mon père, reprit Albert, le sang de nos aïeux coule dans mes veines, mais je n’ai hérité d’aucune de leurs qualités, je suis un gentilhomme dégénéré.
--Mon Dieu! s’écria le marquis, mon fils est fou!
--Non point fou! mon père, mais lâche! répondit Albert.
--Par la mordieu! que signifie tout cela, monsieur?
--Nos pères, répondit Albert, nous ont légué une vieille haine qu’il serait de notre devoir de garder.
--Oui, fit le marquis d’un signe. Entre les Vieux-Loup et nous il existe un profond et éternel abîme.
--Je le sais, mon père, et cependant cette haine n’a jamais trouvé d’écho dans mon cœur, cet abîme ne m’a jamais épouvanté.
--Au nom du ciel! murmura M. de Lancy, que signifie donc tout cela, Albert, et quel vertige vous prend?
--J’aime Mignonne de Vieux-Loup, répondit Albert avec une fermeté qu’on n’eût point attendue de sa timidité habituelle.
Ces quatre mots jurèrent tellement à l’oreille du marquis, il en fut si brusquement étourdi, ils eurent pour lui une signification si obscure, qu’il demeura muet, l’œil fixe, la lèvre ouverte, ainsi qu’un homme qui serait tout à coup atteint d’idiotisme.
--Nous nous aimons tous les deux, reprit Albert, depuis longtemps, mon père. Ni l’un ni l’autre nous n’éprouvâmes jamais cette animosité fébrile qui fait monter le sang au visage d’un Lancy rencontrant un Vieux-Loup sur son chemin; nous nous sommes aimés depuis la première heure que nous passâmes ensemble, et nous sommes à jamais unis l’un à l’autre par le cœur, si la fatalité doit nous défendre une autre union.
Aussi, mon père, je viens à vous pour vous dire:
«Je suis l’enfant dégénéré de votre race, je n’ai de commun avec elle que le nom, et je viens vous supplier de me permettre de quitter ce nom que je suis indigne de porter. Je vais fuir le Morvan, Paris, la France, ainsi qu’un proscrit qui n’a plus ni patrie, ni famille; j’irai si loin que jamais ceux qui ont le droit de rougir de ma conduite n’entendront parler de moi; nous fuirons tous deux, Mignonne et moi, nous irons nous cacher en quelque coin perdu du monde, où nous nous aimerons dans l’ombre et pourrons pleurer sur la fatalité qui sépare à jamais nos deux races.»
Albert s’arrêta, dominé par une poignante émotion.
Le marquis gardait un silence farouche et tenait ses yeux baissés, comme s’il eût éprouvé une honte terrible d’entendre un pareil langage dans la bouche de son fils.
Albert s’agenouilla.
--Pardonnez-moi, mon père! murmura-t-il en sanglotant, pardonnez-moi de briser ainsi votre cœur... mais j’ai lutté, combattu vainement... vainement, j’ai essayé de faire parler en moi la voix du devoir plus haut que la voix de l’amour... l’amour m’a vaincu.
Albert pleurait, il avait pris les mains de son père et les couvrait de baisers. Son père le repoussa tout à coup; puis, attachant sur lui un froid regard où le dédain et l’indignation étincelaient:
--Monsieur, lui dit-il, vous avez raison de vouloir quitter votre nom, car, s’il n’en était ainsi, après le langage que vous venez de tenir, je vous défendrais de le porter.
--Mon père!... supplia Albert d’une voix déchirante.
--Je ne suis plus votre père, répondit le marquis; je m’appelle Hector, marquis de Lancy, et jamais un Lancy ne fut le père de l’amant de mademoiselle de Vieux-Loup.
--Grâce! murmura encore Albert.
Le marquis retourna la tête, puis il regarda sa fille.
Dragonne avait les yeux baissés; elle comprenait par ses propres tortures ce que devait souffrir Albert.
--Mademoiselle Dragonne de Lancy, dit alors le marquis lentement et avec une froide énergie, vous nous disiez tout à l’heure, à madame votre mère et à moi, que vous ne vouliez point vous marier; il le faudra cependant, mademoiselle; il faudra que vous preniez un époux auquel je transmettrai mon nom et mon titre, car notre race ne doit point s’éteindre.
--Mon père, murmura Dragonne à son tour et d’une voix brisée.
--J’ordonne! dit froidement le marquis.
Puis il abaissa de nouveau son regard dédaigneux sur Albert.
--Relevez-vous, monsieur, lui dit-il: cessez de pleurer comme une femme à mes genoux; vous n’êtes plus mon fils, mais vous l’avez été. Écoutez-moi donc encore: il arrive quelquefois, il est arrivé que deux familles longtemps désunies en venaient enfin à une réconciliation, mais lorsque la poudre des siècles avait recouvert la cause de leur animosité séculaire. Il y a trente-cinq ans, monsieur, une réconciliation entre les barons de Vieux-Loup et les marquis de Lancy était possible encore, car leur dernière querelle remontait à plus d’un siècle; mais aujourd’hui, monsieur, un nouvel abîme a été creusé, un nouveau ruisseau de sang a passé dans ce vallon qui sépare le manoir de la Châtaigneraie du château de la Fauconnière, et ce sang, qui fume encore, est celui du chevalier de Lancy, mon frère.
Le marquis fut subitement interrompu par un bruit extérieur. Des pas retentissaient dans l’antichambre; on annonça M. de Launay. Dragonne voulut se précipiter pour faire défendre la porte; le marquis s’y opposa d’un geste:
--Laissez, dit-il, laissez entrer M. de Launay, sa présence n’a rien d’inopportun; il est bon qu’un étranger assiste parfois à de pareilles scènes; au moins le monde saura que les vieillards valent mieux que les jeunes gens de ce siècle corrompu, où la mémoire des aïeux est éternellement foulée aux pieds.
Gaston entra et s’arrêta sur le seuil, à la vue d’Albert pleurant agenouillé aux pieds de son père, de la marquise muette et tremblante, de Dragonne debout, pâle et les yeux baissés, en proie à la double torture de son affection filiale et de son amour.
--Venez, monsieur, lui dit le marquis, venez, car j’ai à vous entretenir de choses graves.
Gaston s’avança.
--Cet homme que vous voyez là, monsieur, continua le marquis, est mon fils, ou plutôt il l’était. Nous avons hérité de nos pères une haine de famille transmise de génération en génération; la fatalité a voulu que chaque fois que l’heure du deuil sonnait chez nous, en face de notre manoir, un autre manoir s’illuminât des girandoles d’une fête, et que, lorsque nous nous reprenions à la vie, au calme, au bonheur, un souffle de mort venant tout à coup de ce même manoir éteignît tout à coup la flamme encore vacillante de notre espérance.
«On dit bien, monsieur, que la foi chrétienne fait un devoir de pardonner, et l’on a raison. Je sais qu’à la longue les vieilles querelles doivent s’éteindre, que les siècles à venir ne peuvent être éternellement solidaires des siècles passés, et que les petits-neveux seraient fous d’avoir sans cesse l’épée à la main pour renouveler les différends de leurs aïeux. J’ai si bien compris cela, que, pendant toute ma vie, j’ai évité entre mes voisins et moi la moindre altercation, et peut-être fussé-je allé, un jour, leur tendre la main et leur demander la leur, s’ils n’avaient, hélas! ravivé notre haine commune par une nouvelle et sanglante agression.
«J’avais un frère, un noble jeune homme qui suivit nos princes en exil pendant la première révolution, combattit bravement pour eux et ne remit le pied sur le sol de la France qu’avec eux.
«Il revenait après vingt ans d’exil, de privations, de larmes, il revenait heureux du bonheur de ses maîtres, heureux de me revoir, enfin, après une séparation si cruelle et si longue; incorporé dans la garde du roi, il avait demandé et obtenu un congé, il allait partir pour le Morvan, je l’attendais avec impatience... Il fut tué le matin du jour fixé pour son départ. Un Vieux-Loup l’aborda, le provoqua et prolongea ainsi cette traînée de sang qui remontait loin dans le passé. Eh bien! monsieur, cet homme que vous voyez là, à mes pieds, pleurant comme une femme, ose me venir parler de son amour pour mademoiselle de Vieux-Loup... Et moi, qui pleure encore mon frère, je lui défends de jamais porter mon nom, je lui ordonne de sortir de ma présence.
--Monsieur le marquis... pria Gaston.
--Pardon, monsieur, reprit M. de Lancy, veuillez m’écouter un instant. A partir d’aujourd’hui, je n’ai plus de fils, et, cependant je tiens à mon nom, à l’avenir de ma race, il faut que Dragonne se marie et que je transmette mon titre et ma fortune à son époux. Je suis riche, ma famille est ancienne, nous avons une vieille réputation de loyauté et d’honneur en Morvan, je crois mon alliance honorable. Vous avez sauvé ma fille, monsieur, vous portez un vieux nom, voilà des titres suffisants et qui n’ont nul besoin d’être accompagnés d’une fortune grande ou petite. Vous voyez en ce moment mon honneur et l’avenir de ma race en souffrance; si je vous offrais la main de ma fille...»
A ces derniers mots du marquis, Dragonne et Gaston reculèrent tous les deux et comme dominés par un subit effroi; en même temps Albert de Lancy voulut reprendre les mains de son père, et murmura:
--Mon père... mon père... à cette heure suprême ne me maudissez point...
--Je vous maudis, au contraire! répondit le marquis d’une voix tonnante.
Il regarda la pendule; l’aiguille allait marquer minuit.
«Et, continua le marquis en dirigeant son doigt vers cette aiguille et puis vers un portrait de famille placé en face de la cheminée, et qui représentait le chevalier de Lancy à l’âge de vingt ans, et s’il est vrai, comme le prétend une vieille tradition de noblesse, que les aïeux sortent, au besoin, de leur tombe pour défendre à leurs descendants de les déshonorer, s’il est vrai qu’à minuit il est permis aux fantômes de se dépouiller de leur suaire, j’adjure l’ombre du chevalier de Lancy, mon frère, dont voilà le portrait, je l’adjure de paraître et de joindre sa malédiction à la mienne!»
Ces paroles avaient été prononcées d’une voix grave à laquelle l’heure de minuit imprimait un cachet de conviction et de terrible solennité. Ce vaste salon à tentures sombres, ces personnages muets, ce vieillard invoquant l’ombre des morts à l’appui de son honneur, tout cela avait une teinte lugubre et fantastique qui eût impressionné la nature la plus imbue de scepticisme.
Tous les regards, celui de Gaston lui-même, s’arrêtèrent avec une poignante anxiété sur cette pendule où l’heure solennelle allait retentir, et soudain, à la première vibration, la porte du fond s’ouvrit à deux battants et un laquais annonça:
--MONSIEUR LE CHEVALIER DE LANCY.