VII
Pendant les deux secondes qui s’écoulèrent entre l’annonce du laquais et l’apparition de ce personnage terrible évoqué par le marquis de Lancy, un silence de mort régna dans le grand salon de la Fauconnière; toutes les poitrines se prirent à battre avec violence, l’effroi s’empara de tous, et Gaston, que son éducation parisienne rendait le plus brave en cette circonstance, recula d’un pas cependant.
Alors, un homme entra, et le marquis jeta un cri. On s’attendait à voir paraître un homme de quarante à cinquante ans, pâli par le trépas, et tel que devait être le chevalier de Lancy le jour de sa mort: au lieu de cela, c’était un jeune homme de vingt ans, brun, svelte et ressemblant au portrait indiqué naguère par le marquis, comme l’original ressemble à la copie.
On eût dit, que ce portrait était peint de la veille et que l’homme qui entrait avait complaisamment posé devant l’artiste. Le costume seul était changé. Au lieu de l’uniforme d’enseigne de vaisseau du roi, le chevalier de Lancy portait celui de midshipman de la marine anglaise.
L’anxiété étreignait toutes les gorges, nul n’osa aller à sa rencontre, nul n’eut la force de répéter ce cri de surprise et de terreur échappé au marquis.
Le chevalier remarqua alors tous ces visages bouleversés, et il s’arrêta au milieu du salon, muet comme ceux au milieu desquels il arrivait.
Le marquis s’était couvert la face avec ses deux mains. Il paraissait vouloir chasser maintenant ce fantôme évoqué par lui.
--Grâce!... murmura-t-il enfin, grâce, mon frère, pour ce malheureux!
Et il désignait Albert.
--Ne le maudissez pas, mon frère, car il portera bien notre nom; car, loin de nous déshonorer, il nous vengera...
Le marquis parlait d’une voix entrecoupée par la terreur, il frissonnait sur sa chaise longue et n’osait regarder le fantôme.
--Ah ça, mon oncle, répondit le chevalier ouvrant enfin la bouche, est-ce parce que j’arrive à minuit que vous me prenez pour une ombre?
Ce mot: Mon oncle! produisit sur la muette assemblée une commotion électrique et délia toutes les langues.
--Mon oncle!... répéta-t-on avec une surprise plus grande encore peut-être que l’effroi qu’avait produit l’arrivée du mystérieux personnage.
Celui-ci s’avança alors vers le marquis stupéfait et lui dit:
--Mais regardez-moi bien, mon oncle, je suis vivant, parfaitement vivant, et je ne ressemble point à un fantôme.
--Mais qui donc êtes-vous? s’écria M. de Lancy.
--Je suis Oscar-Honoré de Lancy, votre neveu, le fils du chevalier de Lancy, votre frère.
--C’est impossible! murmura le marquis. Mon frère est mort...
--Hélas! dit le chevalier.
--Et mort sans enfants.
--Vous vous trompez, mon oncle, il a laissé un fils: ce fils, c’est moi.
--Quel âge avez-vous donc? demanda le vieillard.
--Vingt ans, mon oncle.
--Vous voyez bien que c’est impossible; il y a trente-deux ans que mon frère est mort, et cependant vous lui ressemblez... vous lui ressemblez à ce point, que j’ai cru que c’était lui... lui à vingt ans, comme il était lorsque nous nous séparâmes pour toujours.
--C’est tout simple, je suis son fils.
--Monsieur, dit sévèrement le marquis, n’abusez point d’un caprice étrange du hasard pour essayer de duper une honnête famille.
--Monsieur le marquis, interrompit froidement le chevalier de Lancy, et avec un accent de conviction et de franchise tel, que tous les personnages témoins de cette étrange scène se sentirent dominés, je me nomme Oscar-Honoré de Lancy, je suis officier de la marine anglaise, et je n’ai jamais trompé personne. Je vous dis vrai, je suis le fils du chevalier de Lancy, mort aux Indes le 1ᵉʳ février 1846, et non point à Paris en 1815, comme vous l’avez cru naguère.
Un double cri s’échappa de la gorge de Dragonne et de celle de Gaston; mais le doute revint aussitôt après, car ce dernier avait toujours entendu dire à son père qu’il avait tué le chevalier de Lancy d’un coup de quarte dans la poitrine, et Dragonne avait vu vingt fois l’extrait mortuaire du défunt dressé à la mairie du deuxième arrondissement de Paris.
--Monsieur le marquis, reprit le nouveau venu, connaissez-vous l’écriture de votre frère?
--Oui, dit le marquis.
--Cette écriture ne vous a-t-elle point semblé altérée en sa forme primitive, dans les lettres que vous avez reçues, sous l’Empire, de différentes villes d’Allemagne, bien que portant sa signature?
--Non, répondit le marquis, mon frère me faisait toujours écrire par son valet de chambre, empêché qu’il était lui-même par une blessure à la main droite.
--Ah! fit le midshipman; mais reconnaîtriez-vous cependant et bien exactement cette écriture?
--Certainement.
--Alors, monsieur, avant de m’interroger de nouveau, avant que moi-même je vous donne aucune explication, veuillez ouvrir cette lettre.
Le marquis s’empara du pli qu’on lui tendait et en lut la suscription ainsi conçue:
«Au marquis de Lancy, mon frère, ou à ses descendants, si déjà il est trépassé.»
--C’est bien son écriture, murmura le marquis, et il ouvrit la lettre et poursuivit avec émotion, au milieu du silence et de l’étonnement général:
«Mon cher frère,
«Je ne sais si vous êtes encore de ce monde; je ne sais pas, non plus, si vous n’environnez pas un imposteur de l’affection que vous me portiez. Je vous écris à mon lit de mort, après avoir oublié pendant près de cinquante années qui j’étais et le nom que j’avais reçu de nos pères. Si extraordinaire que vous paraisse ce début, écoutez-moi avec patience et laissez-moi vous dire mon étrange histoire. Au mois de novembre 1792, j’allais m’embarquer pour l’Angleterre avec mon valet de chambre Baptiste. Cet homme me ressemblait; il avait ma taille, mon âge; il était brun comme moi, et l’intonation de sa voix se rapprochait singulièrement de la mienne...»
Le marquis tressaillit et s’arrêta, la lettre lui échappa des mains, Dragonne s’en saisit et poursuivit.
Le chevalier racontait ce que nos lecteurs savent déjà, c’est-à-dire les atroces péripéties du drame dont Baptiste et le père Kervan avaient été les héros, puis arrivé à ce moment où le tonneau qui l’enfermait avait été jeté à la mer, il disait:
«Lorsque je me sentis ballotté par les vagues, l’énergie qui m’avait jusque-là soutenu disparut: le délire me prit et je n’ai jamais su ce qui arriva. Au jour je me trouvai couché sur le pont d’un navire anglais parmi des visages inconnus. Chose étrange, la commotion que j’avais éprouvée était si grande que j’avais complétement perdu la mémoire et de ce qui s’était passé et de ce que j’étais la veille. Je ne me souvenais pas même de mon nom. En vain m’interrogea-t-on, il me fut impossible de répondre. On m’apprit qu’on m’avait entendu pousser des gémissements, que le tonneau, harponné et monté à bord, avait été défoncé... Tout cela m’étonna, et je ne pus fournir aucun renseignement.
«Cependant mes mains blanches, l’aisance avec laquelle je m’exprimais ne laissaient aucun doute sur ma position dans le monde; le docteur du bord, après m’avoir longuement interrogé, déclara que je n’étais nullement fou, mais que j’avais éprouvé une lésion dans le cervelet, et qu’il me serait impossible de me souvenir du passé.
«Le navire qui m’avait recueilli allait aux Indes; en route, il essuya une tempête; le commandant était retenu au lit par la fièvre, le commandant en second fut enlevé de son banc de quart par une lame et rejeté grièvement blessé sur le pont. Les autres officiers perdaient déjà la tête, lorsqu’un vague instinct de mon ancienne profession s’empara de moi. Je montai sur le banc de quart; on me regarda avec étonnement, j’ordonnai une manœuvre avec cette précision, cette netteté d’intonation qui dénote l’habitude du commandement: la manœuvre fut exécutée, le navire couché sur le flanc se redressa. Je continuai mon rôle de capitaine improvisé, et le gros temps se trouva dominé, vaincu bientôt. Trois heures après, j’étais tellement grandi aux yeux de l’équipage, qu’on me décerna, d’un commun accord, le titre de commandant provisoire. A n’en plus douter, j’étais officier de la marine française et je savais mon métier.
«Nous arrivâmes à Bombay. Le navire qui m’avait recueilli et que j’avais sauvé appartenait à la Compagnie des Indes. La Compagnie reconnaissante m’en donna le commandement, et comme je ne me souvenais toujours pas du passé, et qu’il m’était impossible de dire mon vrai nom, on m’appela le capitaine _Liberator_, en reconnaissance du service que j’avais rendu.
«Pendant trente années, mon cher frère, j’ai navigué sous pavillon anglais, sans me pouvoir souvenir, sans me douter même que j’avais été le chevalier de Lancy. Une blessure à la cuisse, reçue dans les guerres de l’Inde, me força à prendre ma retraite et à me vouer au commerce. Je fis fortune et me mariai. A l’heure où je vous écris j’ai un fils de vingt ans, officier de la marine anglaise, et je n’ai plus que quelques jours d’existence. On ne vit pas vieux sous le ciel indien; j’ai même dépassé de beaucoup la limite ordinaire de longévité sous nos climats; j’ai soixante et douze ans, et il est rare qu’on atteigne cet âge ici. Il y a huit jours, j’étais encore le capitaine _Liberator_, aujourd’hui je me souviens que je fus le chevalier de Lancy, et j’attribue à un miracle le retour de ma mémoire. Je suis attaqué d’une maladie qui ne pardonne point. Hier, j’avais autour de mon lit mon médecin, deux noirs qui me servent et mon fils Oscar-Honoré. Le docteur et mon fils causaient à voix basse, lorsque le premier dit tout à coup en jetant les yeux sur une gazette qui s’imprime à Calcutta:
«--Voici un singulier supplice que les Chinois seuls peuvent inventer. Tenez, lisez.
«Oscar prit la gazette et lut:
«Un mandarin de l’Est a trouvé un expédient nouveau pour se débarrasser des missionnaires chrétiens et de leurs néophytes. Il les fait enfermer dans une futaille et jeter à la mer par un temps bien calme, d’où il résulte que le tonneau flotte des journées entières avant d’être submergé.»
«Ces quelques lignes étaient fort simples, on m’avait dit vingt fois que j’avais été trouvé dans un tonneau poussé par les vagues. Jamais le souvenir du passé ne s’était présenté à mon esprit. Eh bien, à peine mon fils eut-il achevé, qu’un ébranlement se fit dans mon cerveau, que le voile qui obscurcissait ma mémoire se déchira, et soudain je vis se dérouler devant moi ma jeunesse dans ses plus minutieux détails, et le drame atroce dont j’avais été la victime dans la cabane du pêcheur. Je me souvins de tout, de notre vieux père, qui doit être mort à cette heure depuis bien des années; de vous, mon frère; de notre enfance écoulée dans notre Morvan, et du roi martyr, dans les rangs de l’armée duquel on m’attendait.
«J’ai voulu vous écrire; j’espère que vous êtes encore de ce monde que je vais quitter. Je vous envoie mon fils; si vous n’en avez, au moins notre nom ne s’éteindra pas.
«A vous et adieu pour toujours.
«Chevalier DE LANCY.»
Une violente émotion s’empara du marquis lorsqu’il eut terminé cette lettre, et puis, tout à coup, il ouvrit ses bras à son neveu, qui s’y précipita.
Après les premiers épanchements, Oscar de Lancy raconta qu’il était arrivé à Paris où il avait pris des renseignements sur sa famille française. Là il avait appris qu’en 1815 un faux chevalier de Lancy avait été tué en duel par le baron de Vieux-Loup, et il avait tout d’abord reconnu l’infâme laquais qui, pendant vingt ans, avait porté le nom de son père.
Ces explications données, le jeune chevalier de Lancy demanda à son tour celle de la situation étrange où il avait trouvé tous les hôtes du grand salon de la Fauconnière. Le marquis lui raconta alors succinctement l’histoire des vieilles rancunes qui séparaient la maison de Lancy de la maison de Vieux-Loup.
Ce fut alors à Gaston à prendre la parole:
--Monsieur le marquis, dit-il, ne me disiez-vous point tout à l’heure que vous n’aviez pas hérité des préjugés de vos pères?
--En effet, monsieur, répondit le marquis.
--Et que, sans le meurtre récent du chevalier votre frère...
--J’eusse pardonné aux Vieux-Loup, oui, monsieur.
--Eh bien! dit Gaston, vous le voyez, monsieur, ce meurtre était imaginaire. Feu le baron de Vieux-Loup a vengé, au contraire, le vrai chevalier de Lancy.
--Vous avez raison, monsieur, et s’il n’était pas mort...
--Pardon, interrompit Gaston, vous vous êtes un peu hâté de maudire M. Albert, votre fils.
--C’est vrai, soupira le marquis.
--Et je crois même que vous lui devriez tendre la main.
Albert poussa un cri et se jeta dans les bras du marquis, tandis que sa mère fondait en larmes et que Dragonne défaillante se laissait tomber sur un siége.
--Je serais donc d’avis, monsieur le marquis, poursuivit Gaston froidement, que vous eussiez le beau rôle dans la vieille querelle qui désunit les Vieux-Loup et les Lancy.
--Comment l’entendez-vous, monsieur? fit le marquis en tressaillant et dont le cœur se prit à battre au souvenir des paroles belliqueuses dont on avait bercé sa jeunesse.
--Albert est un bon et loyal jeune homme, poursuivit Gaston. Nature dévouée et tendre, exempte de passion et de haine, il s’est laissé prendre aux doux regards et au naïf sourire de Mignonne de Vieux-Loup, la plus charmante enfant qu’on puisse trouver. Ils se sont aimés tous les deux, ils s’aimeront toujours. Refuser de les unir serait une barbarie indigne de vous et des traditions de bonne loyauté de votre race.
Le marquis leva les yeux au ciel et ne répondit pas. Une dernière et suprême lutte s’éleva dans son cœur.
--Il serait beau, continua Gaston, de voir le marquis de Lancy se faire porter demain au manoir de la Châtaigneraie, aborder avec calme et dignité ces pourfendeurs innocents, ces têtes grises pleines de colère, ces cœurs remplis de bonhomie qu’on nomme les Vieux-Loup, et leur dire:
«Messieurs mes voisins, ne trouvez-vous pas qu’il est ridicule et fâcheux outre mesure que parce qu’il a plu à nos aïeux de se battre pour une belle et de s’enferrer maladroitement, nous nous regardions éternellement de mauvais œil? que nos deux manoirs qu’un vallon sépare se contemplent avec colère, et que les barons de Vieux-Loup ne puissent chasser dans le parc de la Fauconnière, pas plus que le marquis de Lancy dans les bois de la Châtaigneraie? Ne trouvez-vous point encore que lorsqu’on a fille et fils à marier, il est dur de s’en séparer et de les envoyer en pays lointain, alors qu’il serait si commode de les avoir près de soi, de les voir s’aimer et perpétuer deux bonnes vieilles races qui ne mentiront jamais à leur sang? Dites, monsieur le marquis, croyez-vous que les Lancy n’auraient point le beau rôle en agissant de la sorte?»
--Oh! mes pères! murmura le marquis déjà vaincu.
Et il attacha un regard humide sur les portraits de famille qui décoraient le salon, et sembla leur demander pardon de répudier enfin cet héritage de haine séculaire qu’ils lui avaient transmis. Puis il dit à Gaston:
--Soit, monsieur; admettons que je permette à mon fils d’épouser mademoiselle de Vieux-Loup, croyez-vous que ses oncles?...
--Je vous comprends, monsieur, mais j’ai le ferme espoir que ses oncles sacrifieront au bonheur de Mignonne leur rancune, qui n’est plus qu’un mot et un prétexte à forfanterie.
--Je ne sais... murmura le marquis.
--Je serai l’avocat de Mignonne et d’Albert.
--Vous connaissez donc ces messieurs? demanda M. de Lancy.
--Un peu, monsieur le marquis, et j’ai quelque confiance en mon habileté d’orateur.
Le marquis sourit, tendit de nouveau les bras à Albert et lui dit:
--Je vous autorise, mon fils, à demander la main de mademoiselle Mignonne de Vieux-Loup.
En ce moment, Gaston s’approcha de Dragonne, qui pleurait silencieusement dans un coin du salon:
--Dois-je parler encore, Dragonne, ma bien-aimée? murmura-t-il tout bas.
--Oui, répondit-elle d’une voix étouffée.
Gaston revint auprès du vieillard et lui prit affectueusement la main:
--Monsieur, dit-il, vous pensiez, tout à l’heure, que votre honneur était en souffrance, et vous vous êtes adressé à moi pour le restaurer?
--C’est juste, monsieur, répondit le marquis, je vous ai offert la main de ma fille.
--Et vous m’avez dit: Vous avez sauvé mon enfant, vous portez un nom honorable, j’ai foi en votre loyauté.
--Sans doute, dit le marquis.
--Peut-être avez-vous eu tort, monsieur le marquis.
Un geste d’étonnement échappa au vieillard.
--Veuillez m’écouter, monsieur, reprit Gaston. Je ne m’appelle point M. de Launay; je me suis introduit chez vous avec un but, et ce but vous eût paru criminel si je l’avais avoué.
--Monsieur!... fit le marquis au comble de l’étonnement.
--J’aime Dragonne de Lancy, votre fille, répondit Gaston.
Le marquis tourna ses regards vers Dragonne et s’aperçut qu’elle pleurait.
--Je l’aime, continua Gaston, et il y a une heure, je venais ici, monsieur, pour prendre congé de vous, afin de ne la revoir jamais.
--Mais votre véritable nom est donc entaché, monsieur! s’écria le marquis au comble de la stupéfaction.
--Non! plus à présent, mais tout à l’heure, monsieur.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire, articula lentement Gaston, que je vous demande formellement la main de mademoiselle de Lancy, moi, Gaston de Vieux-Loup, le fils de ce baron de Vieux-Loup que pendant trente années vous avez regardé comme le meurtrier du chevalier votre frère.
Le marquis fit un soubresaut sur son siége.
--Ah! murmura-t-il, c’en est trop.
Gaston alla prendre Dragonne par la main, il l’amena aux genoux du vieillard, il se courba lui-même devant lui et lui dit:
--Monsieur le marquis, savez-vous bien que ma vie tout entière sera consacrée à son bonheur?
Et Dragonne, enlaçant le vieillard de ses deux bras, ajouta:
--Refuserez-vous la main de votre fille, mon père, à celui qui vous la rendit saine et sauve?
--Mon Dieu! fit le marquis avec tristesse, mes aïeux ne me maudiront-ils pas?
--Non, monsieur, répondit Gaston, car ils étaient chrétiens, et l’Évangile, qui fut leur loi et qui est la nôtre, commande de pardonner.
Puis Gaston se leva, posa la main sur sa poitrine et acheva:
--Monsieur le marquis de Lancy, moi, Gaston, baron de Vieux-Loup, le chef de ma race selon la lignée et le droit d’aînesse, je vous demande humblement pardon, en mon nom et en celui de cette même race, des torts que les Vieux-Loup eurent envers les Lancy, et je désire qu’une double union cimente à jamais la paix de nos deux familles.
Devant cette suprême démarche, en présence de cette excuse si noblement faite, le dernier scrupule, le dernier ressentiment du marquis devait tomber; il étendit ses mains tremblantes sur les têtes de Dragonne et de Gaston agenouillés de nouveau, et il leur murmura doucement:
--Mes enfants, aimez-vous toujours.
L’adhésion formelle de son père rendit à Dragonne ce courage viril qui l’avait si complétement abandonnée depuis quelques heures; elle essuya ses beaux yeux, elle se redressa sans nouvelle faiblesse, et pressant la main de Gaston:
--Tout n’est point fini, lui dit-elle, il faut encore qu’Albert épouse Mignonne, et je me charge d’épouvanter ces dignes châtelains de la Châtaigneraie, de façon qu’ils ne puissent refuser.
--Dragonne, ma chère belle, murmura Gaston, ne renonceras-tu donc jamais à ce rôle d’héroïne qui vous va si bien, madame, mais qui est si peu en harmonie avec ton cœur d’ange et ta beauté de séraphin?
--Si fait, répondit-elle, quand je m’appellerai la baronne de Vieux-Loup.
--Et... jusque-là? demanda-t-il tendrement.
--Jusque-là, monsieur, je veux être cette Dragonne chasseresse qui poursuivait votre oncle Joseph à coups de pierres et causait si grand’peur aux valets de ferme de la Châtaigneraie, et à ce brave chevalier de Vieux-Loup, ce gros homme tout rond qui narre si bien l’histoire de la pieuse Mathilde et du galant Malek-Adel.
Gaston mit un baiser au front de Dragonne, un baiser que nul ne surprit et qui retentit au fond du cœur de la jeune fille comme la première strophe de ce long hymne d’amour qu’ils allaient désormais chanter tous les deux, sans crainte de voir apparaître l’ombre sanglante et courroucée de feu le chevalier de Lancy.
Qu’on nous permette de revenir sur nos pas une fois encore pour raconter un événement d’une nature différente, accompli une heure avant la scène que nous venons de décrire.
L’oncle Antoine ou, si vous le préférez, M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, était parti le matin pour Saint-Landry, où il y avait foire. Il allait traiter avec un riche meunier de Nevers pour la vente du blé de la Châtaigneraie, et en même temps pour acheter un petit cheval de race limousine qui pût servir à deux fins, la selle et le cabriolet, si toutefois on pouvait donner ce nom à l’antique patache que les deux gentilshommes avaient sous remise à la Châtaigneraie, et dans laquelle ils se faisaient voiturer lorsqu’ils se rendaient tous les deux dans les villages voisins.
L’oncle Antoine, malgré ses penchants à la littérature, une inclination des plus funestes, selon nous, aux mathématiques, était assez retors en affaires; il s’entendait même beaucoup mieux à conclure un marché que M. le baron, son frère aîné, lequel lui abandonnait volontiers les négociations mercantiles, se réservant la direction agricole des fermes.
M. le chevalier de Vieux-Loup avait donc, le verre en main, dans un cabaret borgne de Saint-Landry, conclu en une heure un marché avantageux, qui avait été ratifié en espèces sur-le-champ. Le meunier avait délié un gros sac de cuir dont il avait répandu le contenu sur la table; l’oncle Antoine avait élevé méthodiquement les piles d’écus et de louis, compté et recompté, puis il avait ouvert un gros sac de toile écrue et fait disparaître l’argent du meunier, qui changeait simplement ainsi de prison.
Le meunier devait faire enlever le blé le lendemain.
Cette première affaire terminée, M. le chevalier de Vieux-Loup était allé se promener sur le champ de foire et lorgner les chevaux qui s’y trouvaient, la queue embellie d’un bouchon de paille.
Il était escorté dans cette pérégrination par Jean le sarcleur, ce grand benêt que les épithètes de Mignonne rendaient si joyeux. Jean se connaissait quelque peu en maquignonnage, et l’oncle Antoine l’avait emmené. En venant de Saint-Landry, Jean chemina, son bissac sur l’épaule, son bâton à la main, à côté du cheval de labour que montait M. le chevalier; mais il avait la promesse de s’en retourner bien installé sur une selle, puisque le digne gentilhomme devait acheter un cheval.
L’oncle Antoine fureta longtemps sans s’arrêter à un choix; cette bête-ci avait une vilaine robe, celle-là le garrot bas, une autre le jarret engorgé, une troisième la tête épaisse, une quatrième amblait; Jean le sarcleur n’osait plus hasarder son avis et se disait tout bas que M. le chevalier ferait tant et si bien que lui, Jean, s’en retournerait piteusement à pied.
· · ·
Jean se trompait. L’oncle Antoine avisa tout à coup une jolie pouliche berrichonne gris-de-fer, grêle de formes, l’œil saillant et plein de feu, et âgée de trois ans.
· · ·
Le marché fut conclu en dix minutes; mais le digne châtelain eut le tort de prolonger outre mesure la nouvelle séance que ce nouveau marché nécessitait, au cabaret de l’_Aigle Noir_, l’hôtellerie à la mode du bourg de Saint-Landry. On but beaucoup, on s’attarda, la brume vint. L’oncle Antoine réfléchit qu’un homme qui a bu beaucoup a grand besoin de dîner, et de Saint-Landry à la Châtaigneraie il y avait cinq bonnes lieues. Il proposa donc à Jean le sarcleur de dîner à l’_Aigle Noir_ en sa compagnie. Jean accepta avec enthousiasme l’honneur de dîner avec son châtelain; ce qui fit qu’on but encore, et à neuf heures seulement M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie mettait le pied à l’étrier et enfourchait la jolie pouliche, qui se cabra gentiment tout d’abord.
· · ·
--Tu arriveras quand tu pourras, dit-il à Jean. Coco a le pas lourd, et il a fait une bonne trotte ce matin. Ménage-le; moi, je prends les devants.
--Prenez garde, sauf votre respect, monsieur le chevalier, observa Jean avec déférence, mais les chemins sont mauvais et cette bête me paraît loger le diable dans ses jambes.
--Bah! répondit le vieux gentilhomme, j’ai de bonnes traditions d’équitation, je m’en souviendrai.
Il roulait un peu sur sa selle en disant cela, il avait la tête chaude, et son gros ventre se trouvait mal à l’aise entre les pommeaux des arçons.
La pouliche partit au petit trop, puis elle allongea le pas, et puis, s’échauffant, elle prit le galop, et enfin elle sembla justifier, tant sa course devint rapide, l’opinion de Jean le sarcleur, qui avait prétendu qu’elle logeait le diable dans ses jambes.