Chapitre 1
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.
DICTIONNAIRE
ÉTYMOLOGIQUE, HISTORIQUE ET ANECDOTIQUE
DES PROVERBES.
Toute contrefaçon sera poursuivie.
Seront réputés contrefaits, les exemplaires qui ne porteront pas la signature de l’Éditeur.
[Illustration]
IMPRIMERIE D’HIPPOLYTE TILLIARD
RUE S.-HYACINTHE-S.-MICHEL, 30.
DICTIONNAIRE
Étymologique, Historique et Anecdotique
DES PROVERBES
ET DES
LOCUTIONS PROVERBIALES DE LA LANGUE FRANÇAISE
EN RAPPORT
AVEC DES PROVERBES
ET DES LOCUTIONS PROVERBIALES DES AUTRES LANGUES
Par P. M. QUITARD
PARIS
P. BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Rue Saint-André-des-Arts, 38
STRASBOURG, Vve LEVRAULT, rue des Juifs, 33
1842
PRÉFACE.
L’origine des proverbes doit remonter aux premiers âges du monde. Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible, et poussés, on peut le dire, par la volonté toute-puissante du Créateur, se furent réunis en société; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance et furent comme le résumé naturel des premières expériences de l’humanité. Ils consistaient alors en quelques formules simples et naïves comme les mœurs dont ils étaient le résultat et le reflet. S’ils avaient pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme primitive, ils seraient le plus curieux monument du progrès des premières sociétés; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une irrécusable fidélité.
L’Ecclésiaste, qui dut se modeler sur les sages des anciens jours, disait, il y a près de trois mille ans: _Occulta proverbiorum exquiret sapiens, et in absconditis parabolarum conversabitur: Le sage tâchera de pénétrer dans le secret des proverbes et se nourrira de ce qu’il y a de caché dans les paraboles._ Les sept sages de la Grèce et Pythagore eurent la même pensée que l’Ecclésiaste. Socrate et Platon firent des recueils de proverbes pour leur usage. Aristote les imita et fut à son tour imité par ses disciples, Cléarque et Théophraste. Les stoïciens Chrysippe et Cléanthe se livrèrent au même travail. Tous ces philosophes regardaient les proverbes comme les restes de cette langue qui avait servi à l’instruction des premiers hommes, et que Vico appelle _la langue des dieux_. C’est sous forme de proverbes que les prêtres avaient fait parler les oracles, que les législateurs avaient donné leurs lois, que les sages et les savants avaient résumé leur doctrine et leur expérience.
On sait combien, parmi les Romains, Caton l’ancien aimait et recherchait les proverbes. Plus tard, deux grammairiens, Zenobius et Diogenianus, qui vivaient sous l’empereur Adrien, en firent l’objet de leurs travaux, et s’appliquèrent à en recueillir un grand nombre.
Les proverbes jouirent de la même faveur dans le moyen-âge, et furent soigneusement étudiés par les philosophes et les savants. Apostolius, Érasme et Adrien Junius travaillèrent successivement à réunir ceux qui étaient épars dans les auteurs grecs et latins. Joseph Scaliger publia les vers proverbiaux des Grecs; André Scot, les adages des anciens Grecs et ceux du Nouveau-Testament; Martin del Rio, ceux de la Bible; Novarinus, ceux des Pères de l’Église; Jean Drusus, ceux des Hébreux. Un grand nombre de ceux des Arabes et des Persans furent traduits en latin par Scaliger, Erpenius et Levinus Warnerus. Boxhornius joignit à son _Traité des origines gauloises_ les proverbes de l’ancienne langue britannique. Ceux de l’espagnol forent recueillis par Hernand Nunez, surnommé par ses compatriotes _el commentador Griego_. Les proverbes qui avaient cours en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre, eurent également leurs compilateurs, et Grutère ne les jugea pas indignes d’être réunis, dans son _Florilegium ethicopoliticum_, aux sentences des bons auteurs grecs et latins. Depuis, tous les peuples de l’Europe ont eu des recueils du même genre; et cela ne pouvait manquer d’arriver.
C’est qu’en effet, comme le dit fort bien Rivarol, _les proverbes sont les fruits de l’expérience des peuples, et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formule_.
Cependant notre langue, à mesure qu’elle se perfectionna, à mesure qu’elle prit ses habitudes de sévérité et de précision rigoureuse, sembla dédaigner les proverbes familiers et naïvement énergiques que nos vieux auteurs aimaient tant à employer; elle les jugea indignes d’elle, et, par une fausse délicatesse voisine de la pruderie, elle priva notre littérature d’un assez grand nombre de locutions originales, de tours vifs et piquants, d’expressions pittoresques et plaisantes.
Dans des temps comme les nôtres, où la naïveté des pensées et du langage a presque disparu pour faire place à un positif sec et dénué de couleur, la langue proverbiale ne saurait avoir autant d’importance que dans l’antiquité et dans le moyen-âge; mais elle est encore fort curieuse à étudier. Elle résume tous les faits sociaux, car elle comprend et embrasse tout ce qui occupe l’activité des hommes en société; elle éclaire l’histoire de la civilisation et des idées, dont elle reproduit, dans ses transformations diverses, la physionomie caractéristique.
En observant avec soin les différences et les changements successifs de la langue proverbiale, on pourrait marquer toutes les phases de l’esprit des peuples. Chaque époque a ses opinions dominantes, lesquelles se traduisent en formules populaires, et les proverbes d’un siècle expliquent ses goûts, ses habitudes, et l’originalité spéciale qui le différencie de tous les autres. En changeant de qualités ou de vices, la société change de proverbes, et cela explique pourquoi les proverbes disent quelquefois le pour et le contre.
Il faut distinguer dans les proverbes une vérité générale qui est de tous les temps et de tous les lieux, et qui subsiste toujours la même, malgré les changements et les révolutions, et une vérité particulière qui appartient à une époque ou à plusieurs époques à peu près semblables. La première résume d’une manière universelle l’esprit de l’humanité tout entière; la seconde résume particulièrement l’esprit de tel ou tel peuple, avec la couleur du temps et les traits de la physionomie nationale.
Les proverbes qui expriment des sentiments universels, se retrouvent toujours et partout. Ils sont les mêmes chez tous les peuples, quant au fond; ils ne varient que dans la forme: d’où l’on peut croire qu’ils n’ont pas été empruntés par un peuple à un autre peuple, mais qu’ils sont nés spontanément chez toutes les nations et dans tous les pays, par le seul fait du sens commun. La différence de la forme paraît prouver qu’il n’y a pas eu traduction.
Les proverbes qui sont fondés sur des opinions particulières et sur des coutumes locales, ne sortent guère du pays où ils sont nés; car ils ne seraient pas compris hors du milieu et des circonstances qui les ont inspirés. Ce sont des plantes indigènes qui perdraient leur parfum et leur saveur en changeant de climat.
On pourrait donc distinguer les proverbes en proverbes généraux et en proverbes particuliers. Les premiers comprendraient les sentences basées sur une vérité d’expérience généralement admise par le sens commun de tous les peuples. C’est ce qu’on a appelé _la sagesse des nations_; et ce qui justifie ce titre, c’est que parmi ceux-là, il n’y en a point qui ne contiennent quelque observation judicieuse, ou quelque enseignement utile. Si l’on en trouve quelqu’un qui paraisse offrir un caractère dépourvu de moralité, on doit croire qu’il n’est pas entendu dans son vrai sens. La conscience du genre humain n’a jamais rien consacré d’immoral.
Les seconds comprendraient les sentences basées aussi sur une vérité d’expérience, mais sur une vérité particulière et locale, propre à tel ou tel peuple. Cette dernière classe comprendrait encore les dictons et les expressions figurées qui ont trait à certains usages nationaux.
Il existe dans notre langue, comme dans tous les idiomes, un assez grand nombre de ces locutions figurées qu’on serait tenté de prendre pour des éléments d’un chiffre de convention plutôt que pour ceux d’un langage fondé sur l’analogie. Quoique tout le monde se soit familiarisé avec ces locutions par suite de leur fréquente apparition dans le discours et de l’emploi routinier qu’on en fait, sans y réfléchir, dans le langage journalier, il n’est peut-être personne qui ne se trouvât embarrassé de les expliquer et d’en donner la raison. La cause d’un tel embarras, c’est qu’elles n’ont point conservé d’application au sens propre dans lequel elles furent primitivement employées; c’est que, devenues semblables à ces médailles allégoriques qu’on ne sait à quels événements rapporter, elles ne sont aujourd’hui que de pures métaphores dont l’origine semble s’être effacée et perdue. Pour en avoir la signification complète, pour en apprécier exactement toute la valeur, il faudrait les ramener, sur leur trace presque insaisissable, au point même de leur départ, et les replacer à côté des objets qui les ont fait naître; car le mot garde toujours quelque obscurité, tant qu’il n’est pas éclairé du reflet de la chose. Mais un pareil travail, tout précieux qu’il pourrait être, ne sourit point à nos philologues. Atteints d’une manie trop commune dans notre siècle, ces messieurs ne s’attachent plus guère qu’aux généralités, qui souvent ne prouvent rien à force d’être vagues et arbitraires, et ils dédaignent l’explication des faits particuliers qui, bien observés et bien commentés, jetteraient une si vive lumière sur la science philologique.
Quant à moi, je l’avoue, je regarde comme une chose fort importante d’éclaircir par de bons commentaires ces expressions d’origine obscure ou inconnue, ces expressions préservées de toutes les vicissitudes de notre idiome par une protection spéciale qui les a pour ainsi dire stéréotypées. Elles rappellent des traditions pleines d’intérêt; elles retracent une image fidèle et naïve de la vie de nos aïeux; ce sont des mœurs et des coutumes formulées par le langage; à ce titre, elles se rattachent essentiellement à l’histoire nationale; à ne les considérer même qu’au point de vue de la curiosité, elles offrent presque toujours quelque chose d’original et de piquant qui peut éveiller l’esprit et qui mérite bien de fixer l’attention.
La raison des sobriquets n’est pas moins intéressante à connaître et à expliquer. Les sobriquets donnés à des villes, à certaines classes d’hommes, à certaines factions politiques font partie de l’histoire des mœurs et des coutumes. Ils dessinent en quelque sorte la physionomie des diverses époques, en résumant, par des dénominations bizarres, mais expressives, le tour d’esprit et les usages particuliers des différents peuples. Ils n’ont, du reste, ni le même intérêt, ni la même portée que les proverbes. Remarquons, en passant, que notre temps est fertile en sobriquets qui trouvent de l’écho, tandis qu’il n’a peut-être pas produit un proverbe que l’usage général ait consacré. C’est que le proverbe appartient aux époques synthétiques où l’union d’un peuple se fonde sur la communauté d’idées et de sentiments généralement admis, de traditions reconnues et acceptées, qui rapprochent les hommes par le doux lien des habitudes identiques et de la sympathie. Le sobriquet, au contraire, semble appartenir plus particulièrement aux époques de confusion et de désordre. Il sert comme d’étiquette aux passions politiques; il classe et divise les hommes en catégories. En un mot, on peut le considérer comme un symptôme de l’anarchie intellectuelle, du morcellement des partis et de l’éparpillement des idées. Notre époque ne pouvait donc manquer d’être fertile en sobriquets.
Revenons aux proverbes. L’étude aujourd’hui en est fort négligée, comme le sont presque toutes les études qui n’ont pas une valeur commerciale et industrielle. Notre siècle, sous prétexte de _positivisme_ (mot barbare créé de nos jours et bien digne de ce qu’il exprime), semble avoir abandonné le culte de l’intelligence et la recherche des choses spirituelles pour se livrer spécialement aux soins du corps et aux charmes du _confortable_. Toutefois, quoi qu’il fasse, l’intelligence ne saurait perdre ses droits et sa prééminence; et les travaux qui tendent à éclairer l’histoire des usages et de la morale des peuples offriront toujours quelque intérêt aux hommes qui veulent s’instruire.
Pour faire comprendre le but du livre que je publie, je dois dire ce que j’entends par proverbes:
J’ai pris ce terme dans le sens que lui attribue cette charmante définition d’Érasme, _Celebre dictum scita quadam novitate insigne_, et, à l’exemple de cet esprit si fin et si ingénieux, j’ai regardé le piquant du tour et l’originalité de l’expression comme la condition expresse des vrais proverbes.
Cependant mon intention, non plus que celle d’Érasme lui-même, n’a pas été de n’en admettre que de tels: mon recueil eût été réduit à des proportions trop exiguës. Néanmoins, je n’ai pas cherché à le grossir de ces locutions grossières _traînées dans les ruisseaux des halles_, de ces mots disgracieux, de ces sales dictons qui se trouvent souvent dans la bouche des gens sans éducation. Plus scrupuleux que la plupart des parémiographes[1], j’ai laissé dans son bourbier natal toute cette phraséologie de la canaille. S’il m’a fallu citer quelques-unes de ces façons de parler un peu libres de nos anciens poëtes ou prosateurs, parce qu’il était important de les expliquer, je n’ai jamais oublié ces élégantes paroles de saint Augustin, _de pudendis cogit nos necessitas loqui, pudor autem circumloqui_; et, dans mes explications, j’ai toujours déguisé sous des termes mesurés et décents tout ce qui m’a paru susceptible de mal sonner à des oreilles délicates. Mon Dictionnaire est consacré à ces maximes d’une sagesse traditionnelle, à ces formules du sens commun qui, jetées dans la circulation universelle, forment la monnaie courante de la raison et de l’esprit des peuples, à ces expressions pleines d’allusions à des faits curieux, singulières à force d’être naturelles, et dont la vulgarité ne détruit pas le sel. Il ne contient aucun article qui ne se distingue par quelque trait moral, historique ou littéraire, ou par quelque observation étymologique fondée sur l’origine des choses plutôt que sur celle des mots.
La langue proverbiale est à peu près aujourd’hui une langue morte, et il est certain que la lecture de nos vieux auteurs, qui ont fait un si fréquent usage des proverbes, exige, pour être complétement fructueuse, une sorte de commentaire de cette langue.
Ce commentaire, je me suis attaché à le mettre dans mon livre. Mon but a été surtout de réunir et de condenser tout ce qui peut servir à étudier l’histoire des mœurs par l’histoire des expressions. Sous ce rapport, j’ose dire que mon ouvrage a quelque chose de neuf, et qu’il se distingue de tous ceux qui l’ont précédé[2]. Les nombreux matériaux que j’ai recueillis, l’explication nouvelle d’un grand nombre de proverbes et de locutions incomprises, les anecdotes, bons mots et pensées philosophiques, semés dans une foule d’articles, donneront peut-être quelque utilité et quelque agrément à mon travail. Pour y jeter plus d’intérêt et de variété, j’ai souvent rapproché et comparé les proverbes et les expressions proverbiales des différents peuples, d’une manière propre à récréer et à éclairer l’esprit par la diversité des formes originales sous lesquelles se reproduit la même pensée. Qu’on me permette de citer en exemple cette série de proverbes sur l’hypocrisie:
Les Français disent: _Le diable chante la grand’messe_.
Les Portugais: _Detras de la cruz esta el diablo: le diable se tient derrière la croix_.
Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al campanario: par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au clocher_.
Les Italiens: _Non sì tosto si fa un tempio a dio che il diavolo ci fabbrica una cappella appresso: on n’a pas plus tôt bâti une église à Dieu, que le diable s’y fait une chapelle_.
Les Anglais comme les Italiens: _Where God has his church the devil will have his chapel_.
Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die cinen Engel vor jeden Teufel stellt: que le crime est rusé! Il place un ange devant chaque démon_. Ce qui revient à notre expression, _couvrir son diable du plus bel ange_, dont la reine de Navarre a fait usage dans sa XII^e nouvelle.
L’Evangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au dehors et de pourriture au dedans_.
A ces tableaux comparatifs qui révèlent le tour d’esprit et le caractère moral des différentes nations, j’ai ajouté soigneusement un grand nombre de faits philologiques propres à jeter du jour sur l’histoire des mœurs et des coutumes, histoire si importante à connaître, et souvent si peu connue. Enfin, j’ai expliqué beaucoup de proverbes par des citations précieuses et significatives puisées dans nos classiques. J’ai regardé des citations de ce genre, comme un ornement pour mon livre, et comme une source de plaisir pour mes lecteurs.
Il m’a paru intéressant et curieux de montrer ce que nos grands écrivains ont tiré quelquefois d’une pensée vulgaire, et comment ils ont su souvent transformer avec bonheur le proverbe qui contenait, pour ainsi dire en germe, quelques unes de leurs plus belles expressions. Cette partie de mon travail ne sera pas, j’ose l’espérer, la moins précieuse, et je puis affirmer en toute sincérité qu’elle est presque toujours neuve.
En terminant, je dois dire ici que mes recherches sur les proverbes avaient été conçues et dirigées de manière à suivre la langue proverbiale, dans tous ses détails, depuis les troubadours jusqu’à notre époque. Si je n’eusse pris le parti de réduire mon livre, il formerait deux ou trois forts volumes in-octavo. Mais un travail aussi long eût trouvé difficilement un éditeur. J’ai dû me borner à la publication actuelle, qui ne laisse pas, telle qu’elle est, d’être beaucoup plus complète que toutes les autres du même genre, puisqu’elle contient plus de cinq cents origines nouvelles.
Puissé-je avoir réussi à faire un recueil qui ne soit pas dépourvu d’utilité! C’est là toute mon ambition.
DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE, HISTORIQUE ET ANECDOTIQUE DES PROVERBES.
A
A.—_Être marqué à l’a._
C’est être doué de quelque qualité éminente, être distingué par un mérite supérieur.
On prétend que cette expression est fondée sur l’usage de marquer les monnaies de France selon l’ordre des signes alphabétiques, parce que les pièces fabriquées à Paris, dont la marque est un A, ont été réputées de meilleur aloi que les pièces fabriquées dans les villes de province. Mais il est plus probable qu’elle est fondée sur la prééminence qu’a toujours eue l’A dans l’alphabet de presque toutes les langues, et qu’elle est un emprunt fait aux anciens, qui employaient les lettres pour désigner divers personnages et donnaient à ceux du premier ordre la dénomination d’Alpha ou d’A.
Martial (épig. 57, liv. II), parlant d’un certain Codrus, renommé parmi les jeunes gens de Rome à cause de l’élégance de sa parure, l’appelle _Alpha penulatorum_, ce qui signifie littéralement, _l’Alpha de ceux qui portent le manteau_.
Autrefois, en Alsace, les prébendes étaient titrées, selon leur valeur, par les lettres de l’alphabet. Il y avait des chanoines appelés Chanoine A, Chanoine B, Chanoine C, etc.
_Il n’a pas fait une panse d’a._
C’est-à-dire, il n’a pas fait la moindre chose.
Panse d’a ne se dit que du petit a, parce que le petit a commence à se former par un c ou demi-rond qui ressemble à une panse ou ventre. Il ne faut donc pas employer le grand A lorsqu’on écrit cette phrase proverbiale, car le signe serait sans rapport avec la chose signifiée.
=ABATTU.=—_L’abattu veut toujours lutter._
On consent rarement à s’avouer plus faible que son adversaire. L’amour-propre trouve presque toujours des raisons pour déguiser une défaite, et il donne ordinairement à ces raisons l’accent du défi. C’est l’éloquence de Périclès qui, renversé par Thucydide à la lutte, prouvait aux spectateurs que c’était lui qui avait terrassé Thucydide.
On dit aussi dans un sens analogue: _Plus on bat le tambour, plus il fait de bruit_. Les Provençaux expriment la même idée par cette comparaison spirituelle: _Faire comme les cigales, qui chantent quand on les frotte._ Il faut savoir que, pour faire chanter les cigales qu’on a prises, on les roule entre les doigts; car le son rauque et monotone que rendent ces insectes ne part point du gosier, comme l’a prétendu saint Ambroise, très bon prélat, mais très mauvais naturaliste: il vient de deux instruments qui sont placés aux deux côtés de leur ventre, et qui consistent en deux membranes élastiques dont la cavité renferme des parties écailleuses sur lesquelles ces membranes flottent avec bruit.
=ABBAYE.=—_Pour un moine l’abbaye ne faut point._
C’est-à-dire que dans une société on ne s’abstient point de faire ce qu’on a projeté ou de se livrer à la joie, quoiqu’un des membres manque ou s’y oppose. _Faut_, dans ce vieux proverbe, est la troisième personne du présent indicatif du verbe faillir.
=ABBÉ.=—_Attendre quelqu’un comme les moines l’abbé._
C’est ne pas l’attendre.—Cette façon de parler s’emploie particulièrement lorsqu’une personne invitée à dîner n’arrive point à l’heure indiquée, et que les autres convives se mettent à table. Elle est fondée sur l’ancienne coutume des couvents où les moines étaient dispensés d’attendre leur supérieur, dès l’instant que le son de la cloche des repas, _sonus epulantis_, les avait appelés au réfectoire. Leur devise était ce refrain d’une prose gastronomique qu’ils chantaient sans doute avec plus de plaisir qu’aucune hymne de leur bréviaire.
_O beata viscera, Nulla sit vobis mora!_
Loin de vous tout retard, entrailles bienheureuses!
Les Allemands disent: _Mit der linken Hand auf einem warten. Attendre quelqu’un avec la main gauche_, c’est-à-dire, pendant que la droite est occupée à porter les morceaux à la bouche.
_Il n’y a point de plus sage abbé que celui qui a été moine_.
L’homme qui a pratiqué les devoirs de l’obéissance est celui qui pratique le mieux les devoirs du commandement. (Voyez le proverbe: _il faut apprendre à obéir pour savoir commander_.)
_Le moine répond comme l’abbé chante._
Les inférieurs se montrent d’ordinaire du même sentiment et tiennent le même langage que les supérieurs.—Un sénateur romain disait à Tibère: _Si primo loco censueris Cæsar, habebo quod sequar. César, si vous émettez le premier une opinion, je ne pourrai que la suivre_.
_Regis ad exemplar totus componitur orbis._ (HORACE.)
Le bedeau de la paroisse est toujours de l’avis de monsieur le curé.
_Pour un moine on ne laisse pas de faire un abbé._
L’absence ou l’opposition d’un individu n’empêche point une compagnie de délibérer ou de conclure une affaire.
_Être comme l’abbé Rognonet Qui de sa soutane ne put faire un bonnet._
Comparaison proverbiale qu’on applique à une personne qui ne sait tirer aucun parti d’une position avantageuse, et qui gâte la meilleure affaire par sa sotte maladresse. On dit aussi, dans le même sens: _Tailler sa besogne sur le patron de l’abbé Rognonet_.
L’abbé Rognonet est un être imaginaire, qui a tiré son nom, suivant les uns, du verbe _rogner_, dont l’action devait lui être familière, et, suivant les autres, du verbe _rognoner_, par allusion à la mauvaise humeur à laquelle il se laissait emporter toutes les fois que, voyant son opération manquée, il était obligé de la recommencer pour la manquer encore. L’histoire de ce malencontreux personnage a été probablement suggérée par un passage de Rabelais (liv. IV, ch. 52), où Carpalim, valet de Panurge, parlant du tailleur Groingnet, ainsi nommé sans doute du vieux verbe _groingner_ (grogner), fait le détail suivant des infortunes survenues à ce tailleur dans l’exercice de son métier, parce qu’il avait employé en patrons et en mesures un parchemin sur lequel était écrite une vieille clémentine ou décrétale du pape Clément V: «O cas estrange! touts habillements taillez sus tels patrons, et pourtraicts sus telles mesures, feurent guastez et perdus, robbes, cappes, manteaulx, sayons, juppes, cazacquins, collets, pourpoincts, cottes, gonnelles, verdugualles. Groingnet, cuidant tailler une cappe, tailloit la forme d’une braguette; en lieu d’ung sayon tailloit ung chappeau à prunes succées; sus la forme d’ung cazacquin tailloit une aumusse; sus le patron d’ung pourpoinct tailloit la guise d’une paelle. Ses varlets l’avoir cousue la deschiquetoient par le fond et sembloit d’une paelle à fricasser chastaignes. Pour ung collet faisoit ung brodequin. Sus le patron d’une verdugualle faisoit ung tabourin de souisse. Tellement que le paovre homme par justice fut condamné à payer les estoffes de touts ses chalands et de présent en est au saphran. (Voyez le mot _Safran_.) Punition dist homenaz et vengeance divine!»
=ABOMINATION.=—_L’abomination de la désolation._
Expression tirée de l’Écriture sainte, pour désigner les plus grands excès de l’impiété, la plus grande profanation. Elle s’emploie proverbialement et familièrement pour se récrier avec emphase contre une chose qui choque les usages reçus.
«L’abomination de la désolation, dit Bossuet, est la même chose que les armées des payens autour de Jérusalem.... Le mot d’abomination, dans l’usage de la langue sainte, signifie idole. Les armées romaines portaient dans leurs enseignes les images de leurs césars et de leurs dieux; ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte; et parce que les idoles, selon l’ordre de Dieu, ne devaient jamais paraître dans la terre sainte, les armées romaines en étaient bannies.... Quand Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d’autant d’idoles qu’il y avait d’enseignes, et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne devait pas être, c’est-à-dire dans la terre sainte et autour du temple.»
=ABONDANCE.=—_Abondance de biens ne nuit pas._
Proverbe sur lequel Voltaire a très spirituellement enchéri par ce joli vers, qui est aussi devenu proverbe:
Le superflu, chose très nécessaire.
Mais il n’est pas absolument vrai que l’abondance ne nuise point, car elle amène quelquefois des inconvénients fâcheux, comme le remarque cet autre proverbe: _Abondance engendre fâcherie_; et d’ailleurs elle est regardée par les philosophes comme contraire au bonheur, qui ne se rencontre guère que _dans un état frugal, entre la pauvreté et les richesses_, suivant l’expression de Fléchier.
_L’abondance des biens de la terre nous rend nécessiteux de ceux du ciel._
C’est-à-dire que l’effet ordinaire des richesses est de détourner ceux qui les possèdent de la pratique des vertus chrétiennes. Le Saint-Esprit, dans la Bible, appelle les richesses des trésors d’iniquité; et le Sauveur, dans l’Évangile, les signale comme le plus grand obstacle au salut: de là ce proverbe ascétique, qui a servi et qui servira encore de texte à plus d’un sermon, sans guérir personne de l’envie des richesses.
_La trop grande abondance ne parvient point à maturité._
Les épis trop pressés dans un champ se renversent les uns sur les autres par l’effet de la pluie ou du vent; les fruits trop nombreux sur un arbre en épuisent le suc nourricier, ou en font rompre les branches sous leur poids: et c’est ainsi que l’excessive abondance nuit à la maturité. Mais ce proverbe, très vrai au propre, a également sa juste application au figuré, pour signifier que trop de choses entreprises à la fois ne pouvant obtenir tous les soins que chacune d’elles réclame en particulier, sont exposées à ne pas réussir ou à ne réussir qu’imparfaitement.
_De l’abondance du cœur la bouche parle._
On ne peut guère s’empêcher de parler des choses dont on a le cœur plein; quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde: ou bien: en suivant l’impulsion de son cœur, dans ses discours, on ne manque point de paroles éloquentes.
Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 6, v. 45), _Ex abundantia cordis os loquitur_.
Les Basques disent: _Bihozaren beharguile mihia._ _La langue est l’ouvrière du cœur._
=ABSENCE.=—_L’absence est l’ennemie de l’amour._
On dit aussi: _Loin des yeux et loin du cœur_; ce qui paraît pris de ce vers de Properce (élégie 21, liv. III):
_Quantum oculis, animo tum procul ibit amor._
Un bel esprit, écrivant à un voyageur, lui rappelait ce proverbe et ajoutait plaisamment: «Hâtez-vous donc d’oublier la maîtresse que vous avez laissée à Paris; car il est bon de prévenir les infidèles.»
_Un peu d’absence fait grand bien._
Les personnes qui s’aiment se revoient avec plus de plaisir après une courte séparation. Le sentiment, affaibli par l’habitude d’être ensemble, se retrempe dans l’absence. «L’imagination, dit Montaigne (_Ess._, liv. III, ch. 9), embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va quérir que ce que nous touchons. Comptez vos amusements journaliers: vous trouverez que vous êtes le plus absent de votre ami, quand il vous est présent. Son assistance relâche votre attention et donne liberté à votre pensée de s’absenter à toute heure, pour toute occasion.»
Les deux passages suivants de Saadi offrent une explication plus sensible. «Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet, à qui Dieu veuille être propice. Le prophète lui dit: Abuhurra, viens me voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s’accroisse; de trop fréquentes visites l’useraient trop promptement.»—«Un plaisant disait: Depuis le temps qu’on vante la beauté du soleil, je n’ai jamais ouï dire que personne en soit devenu plus amoureux. C’est, lui répondit-on, parce qu’on le voit tous les jours, si ce n’est en hiver où il se cache quelquefois sous les nuages; mais alors même on en connaît mieux le prix.»
La beauté même à l’œil sait-elle toujours plaire? Vous croyez que le temps la détruit ou l’altère: L’habitude, voilà son plus triste ennemi. A qui nous voit toujours on ne plaît qu’à demi.
(BARTHE, _Art d’aimer_.)
M. Raynouard parle d’un tenson manuscrit où est discutée cette question: «Laquelle est plus aimée, ou la dame présente, ou la dame absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette question, dit-il, fut soumise à là décision de la cour d’amour de Pierrefeu et de Signe; mais l’histoire ne dit pas quelle fut la décision.
Il ne faut pas croire pourtant que l’absence ait une influence vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et diminue les petites. La Rochefoucauld l’a comparée au vent, qui allume le feu et éteint les bougies.
=ABSENT.=—_Absent n’est point sans coulpe ni présent sans excuse._
Vieux proverbe dont le sens moral est qu’on doit s’abstenir de condamner les personnes qui sont inculpées pendant leur absence, puisque si elles étaient présentes elles trouveraient peut-être quelque moyen de se disculper. Les condamnés par défaut gagnent quelquefois leurs procès en s’expliquant devant les juges.
Nous avons laissé perdre le mot _coulpe_, qui n’est plus usité que dans le proverbe et dans le style marotique. Cependant le mot n’est remplacé exactement par aucun autre. Nos bons écrivains devraient chercher à le remettre en crédit, à l’exemple de J.-J. Rousseau, qui l’a employé heureusement plusieurs fois dans ses _Confessions_.
_Les absents ont tort._
C’est-à-dire qu’on les oublie ou que, si l’on s’occupe d’eux, c’est presque toujours à leur désavantage. Les Latins disaient: _Absens hæres non erit._ _Point d’héritage pour l’absent._
L’emploi le plus fréquent de ce proverbe a lieu pour signifier simplement qu’on rejette la faute de beaucoup de choses sur les absents, et qu’on parle d’eux avec peu de ménagement.
L’éloge des absents se fait sans flatterie. (GRESSET.)
Les absents qu’on épargne le moins sont ceux qui se font attendre, parce que leurs défauts viennent se présenter naturellement aux yeux de ceux qui sont obligés d’attendre. _On compte les défauts de celui qu’on attend_, dit le proverbe espagnol.
_Les os sont pour les absents._
Et même pour les retardataires: _Tardè venientibus ossa_.
Proverbe de table qui s’emploie aussi quelquefois par extension pour signifier que, dans une affaire à laquelle plusieurs sont intéressés, celui qui ne fait point valoir ses droits par sa présence est ordinairement le plus mal partagé.
=ACCOMMODEMENT.=—_Un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon procès._
On dit aussi: _Un maigre accord est préférable à un gras procès_.
Suivant un autre proverbe, _On achète toujours les procès argent comptant_.—On sait que les plaideurs sont obligés de payer cher la justice, car c’est une chose trop rare pour qu’ils puissent l’obtenir à bon marché.
«Les tribunaux sont des arènes d’où le vainqueur sort presque toujours mutilé.» (M. LÉON GOZLAN.)
..... N’entreprends point même un juste procès, N’imite point ces fous dont la sotte avarice Va de ses revenus engraisser la justice; Qui, toujours assignant et toujours assignés, Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés.
(BOILEAU, épit. 2.)
=ACCORD.=—_Être de tous bons accords._
Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne d’humeur aisée et de bonne composition: est une métaphore empruntée de la musique. On a dit autrefois: _Être comme la quinte, laquelle est de tous bons accords_. Phrase qui se trouve, je crois, dans Rabelais.
Etienne Tabourot publia, en 1560, son _Livre des bigarrures et touches_, sur le titre duquel il déguisa son nom sous celui de _seigneur des accords_, et prit pour devise un tambourin avec ces mots: _à tous accords_, voulant faire entendre par là qu’il savait s’accommoder au goût de tout le monde[3].
Les _bigarrures et touches du seigneur des accords_ sont un recueil de règles appuyées de beaucoup d’exemples pour composer, tant en latin qu’en français, des facéties de toute espèce, comme les rébus ordinaires, les rébus de Picardie, les étymologies, les anagrammes, les allusions, les équivoques, les entend-trois (mots à triple entente), les antistrophes ou contre-petteries, les acrostiches simples et doubles, les échos ou rimes redoublées, les rimes enchaînées, les vers rapportés ou coupés, les vers numéraux, les vers rétrogrades par lettre, et par mots, etc., etc.
Ce recueil, dont la meilleure édition est de 1662, fesait les délices de nos joyeux ancêtres, qui l’appelaient _un grenier à sel_, dénomination justifiée par les plaisanteries piquantes et curieuses qu’on y trouve à chaque chapitre. En voici une sur diverses interprétations données aux quatre lettres S, P, Q, R, qui signifient, comme on sait, _Senatus Populus Que Romanus_. Les sibylles, dit le seigneur des accords, que je cite de mémoire, ont regardé ces initiales comme une allusion prophétique à la venue du Messie, et les ont expliquées ainsi: _Salvat Populum Quem Redemit_. Beda les a entendues par dérision des Goths, _Stultus Populus Quærit Romana_; et les Goths, par dérision des habitants de Rome, _Sono Poltroni Questi Romani_. Les Français y ont trouvé _Si Peu Que Rien_; et les protestants d’Allemagne, _Sublato Papâ Quietum Regnum_. Quelqu’un les voyant tracées sur une tapisserie, dans la chambre d’un pape nouvellement élu, dit, en les lisant: _Sancte Pater Quare Rides?_ Et le saint-père, les répétant en sens inverse, répondit: _Rideo Quia Papa Sum_.
=ACCOUCHÉE.=—_Le caquet de l’accouchée._
On appelle ainsi une causerie bruyante et frivole que font des femmes réunies chez une accouchée, et, par extension, un babil intarissable et insignifiant.
Cette expression était déjà proverbiale au commencement du quatorzième siècle, où le suprême bon ton exigeait que l’accouchée tînt cercle avec les amies qui venaient la visiter, et qu’elle déployât, pour les bien recevoir, un luxe de représentation aussi exagéré que sa fortune et son rang le lui permettaient. Une dame, noble et riche, en pareille circonstance, prenait soin de faire décorer sa chambre, où la réunion avait lieu, des plus beaux meubles et des plus belles tentures qu’ornaient ses chiffres et ses devises; elle y faisait étaler, comme dans un bazar oriental, ses bijoux les plus précieux et tout cet attirail de toilette que les Latins nommaient le _monde féminin_, _mundus muliebris_. Elle-même, placée sur un lit magnifique ainsi que sur un trône, se montrait aux regards merveilleusement parée et toute resplendissante de l’éclat des pierreries. On peut voir sur ce sujet des particularités curieuses dans la _Cité des dames_ de Christine de Pisan. Voici ce qu’on trouve dans un autre ouvrage fort ancien, intitulé: _le Miroir des vanités et pompes du monde_. «Il y a la caquetoire parée tout plein de fins carreaux pour asseoir les femmes qui surviennent, et auprès du lit une chaise ou faudeteul garni et couvert de fleurs. L’accouchée est dans son lit, plus parée que une épousée, coiffée à la coquarte, tant que diriez que c’est la tête d’une marote ou d’une idole. Au regard des brasseroles, elles sont de satin cramoisi ou satin paille, satin blanc, velours, toile d’or ou toile d’argent, ou autre sorte que savent bien prendre ou choisir. Elles ont carquans autour du col, bracelets d’or, et sont plus phalerées que idoles ou roines de cartes. Leur lit est couvert de fins draps de lin de Hollande, ou toile cotonine tant déliée que c’est rage, et plus uni et poli que marbre. Il leur semble que serait une grande faute, si un pli passait l’autre. Au regard du chalit, il est de marqueterie ou de bois taillé à l’antique et à devises.»
Il y a un livre, imprimé en 1623, qui est intitulé: _Recueil général des caquets de l’accouchée_.
_Elle est parée comme une accouchée._
Cette locution, dont on se sert en parlant d’une femme qui est fort parée dans son lit, doit son origine à l’usage rapporté dans l’article précédent.
=ACCUSÉ.=—_Il faut garder une oreille pour l’accusé._
Il faut écouter celui qu’on accuse avant de le condamner.
Cette recommandation, qu’on fait particulièrement en faveur des absents, est une allusion au trait d’Alexandre-le-Grand qui, jugeant un jour une cause, se boucha une oreille avec le doigt pendant le plaidoyer de l’accusateur, et dit aux assistants: Je réserve cette oreille tout entière pour l’accusé.
=ACTION.=—_Une bonne action ne reste jamais sans récompense._
Saint Augustin, _De civitate Dei_, a dit que Dieu récompense en cette vie les vertus purement humaines, comme celles des anciens Romains, parce qu’il ne les récompense point dans l’autre; et cette opinion a été la doctrine de plusieurs écoles. Il est permis, sans doute, de différer d’avis sur ce point avec saint Augustin et ses disciples; mais il faut convenir que, même dans ce monde, l’ordre naturel des événements offre souvent les plus fortes apparences d’une rétribution morale, ce qui suffit pour défendre le proverbe contre les démentis que lui donne l’ingratitude.
=ADMIRATEUR.=—_A sot auteur sot admirateur._
Au jugement de saint Jérôme, il n’y a pas de si sot écrivain qui ne trouve un lecteur semblable à lui. _Nullus tam imperitus scriptor est, qui lectorem non inveniat similem sui._ (_Præf. in lib._ XII _comment. in Isai._)—Boileau a enchéri sur cette pensée lorsqu’il a dit:
Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.
On pourrait enchérir encore sur le vers de Boileau, attendu que pour un sot auteur il y a souvent cent plus sots admirateurs.—Champfort demandait plaisamment: Combien faut-il de sots pour faire un public?
=ADMIRATION.=—_L’admiration est la fille de l’ignorance._
C’est-à-dire que les ignorants sont grands admirateurs.
Tout est géant dans la nature Aux yeux étroits du peuple nain.
(THOMAS.)
Quelqu’un a très bien dit: Moins on sait, plus on croit; moins on comprend, plus on admire; et Vauvenargues a remarqué avec raison que l’admiration est moins souvent une preuve de la perfection des choses que de l’imperfection de notre esprit.
«Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments. Rien ne leur est nouveau: ils admirent peu; ils approuvent.» (LA BRUYÈRE.)
On allonge quelquefois le proverbe en disant: _L’admiration est la fille de l’ignorance et la mère des merveilles_.—Nous remarquerons, sur cette adjonction, que l’idée qu’elle exprime se retrouve dans une ingénieuse allégorie de la fable qui fait naître de l’Admiration la déesse de l’Arc-en-ciel; car Iris, fille de Thaumas, suivant la signification de _Thaumas_ en grec, c’est Iris, fille de l’Admiration.
=ADVERSITÉ.=—_L’adversité rend sage._
Parce qu’elle éveille la réflexion et l’expérience: c’est pourquoi Sénèque a très bien dit: _Sua cuique calamitas tanquàm ars assignatur_. _A chacun est assignée sa part de misère, comme un art qu’il doit apprendre pour se rendre habile._
Il faut remarquer cependant que l’influence de l’adversité n’est vraiment salutaire que dans la première jeunesse, lorsqu’on peut contracter encore l’habitude de penser et de réfléchir. Passé cet âge, elle afflige plus qu’elle n’éclaire. La jeunesse, dit J.-J. Rousseau, est le temps d’étudier la sagesse; la vieillesse est le temps de la pratiquer. L’adversité ne profite que pour le temps qu’on a devant soi. Est-il temps, au moment qu’il faut mourir, d’apprendre comment on aurait dû vivre?
Ces observations philosophiques sont très bien résumées dans un proverbe écossais dont voici la traduction littérale: _L’adversité est saine à déjeûner, indifférente à dîner, et mortelle à souper_.
=AFFAIRE.=—_Dieu nous garde d’un homme qui n’a qu’une affaire._
Parce qu’un homme qui n’a qu’une affaire, dit Leroux, en est ordinairement si occupé, qu’il en fatigue tout le monde.—La pensée suivante de Montesquieu semble avoir été écrite pour servir de commentaire à ce proverbe. «Les gens qui ont peu d’affaires sont de très grands parleurs: moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes parlent plus que les hommes: à force d’oisiveté, elles n’ont point à penser.»
_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints._
Il vaut mieux avoir affaire au roi qu’à ses ministres, et, en général, à un homme puissant qu’à ses subalternes.
Voltaire s’est amusé à rattacher l’origine de ce proverbe à un conte spirituel et plaisant, que je vais transcrire. «Il y avait autrefois un roi d’Espagne, qui avait promis de distribuer des aumônes considérables à tous les habitants d’auprès de Burgos, qui avaient été ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais; mais les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu’à condition qu’ils partageraient avec eux. Le bonhomme Cardéro se présenta le premier au monarque, se jeta à ses pieds et lui dit: Grand roi, je supplie votre altesse royale[4] de faire donner à chacun de nous cent coups d’étrivières. Voilà une plaisante demande! dit le roi; pourquoi me faites-vous cette prière? C’est, dit Cardéro, que vos gens veulent absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez. Le roi rit beaucoup, et fit un présent considérable à Cardéro: de là vient le proverbe qu’_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.»
_Se non e vero, e bene trovato_, si ce n’est vrai, c’est bien trouvé, mais trouvé pourtant après Straparole, qui, dans la troisième fable de sa septième Nuit, fait jouer au bouffon Cimaroste, introduit auprès du saint-père, un rôle pareil à celui que Voltaire fait jouer au bonhomme Cardéro. La seule différence notable qu’il y ait entre les deux narrations, c’est que le proverbe ne se trouve pas mentionné dans celle de l’auteur italien; ce qui prouverait, s’il en était besoin, qu’il a dû sa naissance à quelque autre fait. Tout porte à croire qu’il a été imaginé par allusion aux saints gélifs ou saints vendangeurs, ainsi nommés parce que leurs fêtes, qui arrivent au mois d’avril, sont notées dans le calendrier populaire comme des jours où la gelée est pernicieuse aux semences et aux vignes. Ces saints, qu’on désigne aussi par le diminutifs Georget, Marquet, Jacquet, Croiset, Pérégrinet et Urbinet, étaient rendus responsables, autrefois, de la maligne influence de la saison, sur laquelle on croyait qu’ils avaient autorité; et les agriculteurs ainsi que les vignerons à qui elle causait quelque dommage, regrettant de les avoir invoqués en vain, leur adressaient des reproches, qui se résumèrent dans la formule proverbiale: _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. Mais il est à remarquer qu’ils ne s’en tenaient pas d’ordinaire à une telle plainte. On lit, dans le Recueil des Statuts synodaux des églises de Cahors et Rhodez, par D. Martenne, que souvent ils fustigeaient et mutilaient leurs statues, lacéraient leurs images, les foulaient aux pieds et les traînaient dans la boue, à travers les ronces et les orties, jusqu’à la rivière, où ils les précipitaient, en poussant des cris d’insulte et de réprobation. _Sanctorum imagines seu statuas irreverenti ausu tractantes, cum est intemperies aëris vel tempestatis,... in terra protrahunt, in orticis vel spinis supponunt, verberant, dilaniant, percutiunt et submergunt penitus reprobantes_, etc.
Rabelais a dit, par plaisanterie sans doute, que François de Dinteville, évêque d’Auxerre, voulant faire cesser de tels désordres, avait eu la pensée de faire transférer les saints gélifs dans le temps de la canicule, et de mettre la mi-août au mois d’avril.
Un chapelain du cardinal de Richelieu fit une variante assez plaisante au proverbe _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. Un jour qu’il avait attendu longtemps son éminence, à qui des occupations importantes fesaient oublier la messe, il se crut dispensé de la dire, et, sortant de la chapelle, il entra dans une salle voisine, où deux de ses amis étaient à déjeuner. Invité à se mettre à table avec eux, il hésita d’abord, et puis il se laissa aller à la tentation. Mais à peine eut-il porté le premier morceau à la bouche qu’on vint le chercher pour remplir son ministère, chose que sa conscience lui défendait de faire, puisqu’il n’était plus à jeun. Comme il se lamentait sur l’alternative fâcheuse à laquelle il se trouvait réduit d’offenser Dieu ou de déplaire au cardinal, on lui conseilla d’aller s’excuser auprès du cardinal, qui entendrait facilement raison. Mais le pauvre abbé, qui connaissait bien son homme, n’envisagea qu’avec frayeur la démarche qu’on lui proposait, et il ne put s’empêcher, dit-on, de s’écrier: _Oh! j’aime mieux avoir affaire à Dieu qu’à monsieur le cardinal_.
_Les affaires font les hommes._
Pour signifier qu’une personne peu habile peut le devenir beaucoup à force de pratiquer les affaires.
_A demain les affaires._
C’est-à-dire, amusons-nous aujourd’hui sans penser à aucune affaire.
Pendant que Thèbes gémissait sous le joug des Spartiates, Archias, gouverneur de cette ville, fut invité un jour, avec ses principaux officiers, chez un riche citoyen, nommé Philidas, à un repas somptueux, après lequel de séduisantes courtisanes devaient se joindre aux convives pour célébrer avec eux la fête de Vénus qui avait lieu ce jour-là. Comme il était plongé dans les délices de la bonne chère, un messager lui apporta des lettres où se trouvait dévoilé le secret d’une conjuration qui était sur le point d’éclater; il les rejeta en s’écriant: _A demain les affaires sérieuses_, et il demanda qu’on allât chercher les femmes promises à ses désirs; mais à la place et sous le vêtement de ces femmes, les conjurés, dont son hôte était le complice et dont Pélopidas était le chef, furent introduits dans la salle du festin, et l’insensé, qui attendait des caresses, ne reçut que des coups de poignard. Cet événement, qui amena l’affranchissement de la Béotie, obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la phrase _à demain les affaires_, passant de bouche en bouche, devint un proverbe que les insouciants et les amis de la joie affectent maintenant de prendre pour devise, et qu’ils feraient mieux de prendre pour leçon.
=AFFECTION.=—_L’affection aveugle la raison._
On n’aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu’on aime, et souvent même on prend ces défauts pour des qualités, car l’illusion est un effet nécessaire du sentiment, dont la force se mesure presque toujours par le degré d’aveuglement qu’il produit.
Le cœur a ses raisons que la raison ignore.
_On voit toujours par les yeux de son affection._
Et, fût-il plus parfait que la perfection, L’homme voit par les yeux de son affection. (REGNIER, sat. 5.)
L’historiette suivante servira de commentaire à ce proverbe.
Un bon curé et une dame galante se trouvaient dans un observatoire. Ils avaient ouï dire que la lune était habitée, ils le croyaient, et, le télescope en main, tous les deux tâchaient d’en reconnaître les habitants. Si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’aperçois deux ombres: elles s’inclinent l’une vers l’autre. Je n’en doute point, ce sont deux amants heureux.... Eh! non, madame, s’écria le curé: les deux ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale.—Ce conte est notre histoire; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses que ce que nous désirons y trouver. Sur la terre comme dans la lune, des passions différentes nous font toujours voir ou des amants ou des clochers.
=AFFLICTION.=—_L’affliction ne guérit pas le mal._
_Non est auxilium flere_ (Ovide). _Les larmes ne sont d’aucun secours._ Il ne faut pas épuiser à pleurer ses peines les forces qu’on peut avoir pour les adoucir. Le temps le plus mal employé, dit le duc de Lévis, est celui qu’on donne à ses regrets, à moins qu’on n’en tire des leçons pour l’avenir.
Scapin fait un excellent calcul lorsque, au lieu de s’affliger, il rend grâce à Dieu de tout le mal qui ne lui est point arrivé.
=AFRIQUE.=—_Qu’y a-t-il de nouveau en Afrique?_
_Quid novi fert Africa?_
Cette interrogation proverbiale, fréquemment employée parmi nous, au sens propre, depuis dix ans que nous sommes campés en Afrique, nous est venue des Romains. On prétend qu’elle dut sa naissance à la curiosité vivement excitée chez eux par les événements multipliés qui se succédèrent dans cette région, lorsqu’ils en firent la conquête; mais on se trompe, car la chose se disait longtemps avant l’époque dont on parle. Pline le naturaliste (liv. VIII, ch. 16) en donne l’explication suivante: «La rareté des eaux en Afrique attire les bêtes féroces vers les bords d’un petit nombre de rivières; et, comme la violence ou le plaisir accouple alors des animaux de différentes espèces, il en provient des monstres; de là le proverbe grec que l’_Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau_.»
Ce proverbe se trouve dans Aristote en ces termes: Ότι άεὶ φἐρει τι λιϐὐη ϰαινὀν. Il n’est donc pas d’origine romaine, et il fait allusion aux monstruosités que la contrée africaine a produites plus que toute autre et en tout temps. Peut-être était-il présent à l’esprit de Pythagore, lorsque ce philosophe disait: «Si tu veux voir des monstres, ne va pas en Afrique; voyage chez un peuple en révolution.»
=ÂGE.=—_L’âge n’est fait que pour les chevaux._
Pour dire qu’il ne faut pas reprocher à quelqu’un son âge, et qu’il vaut mieux considérer ses qualités que ses années.
=AGIOS.=—_Voilà bien des agios._
Voilà bien des discours, des cérémonies, des prétentions.
_Agios_ est un mot grec par lequel commencent trois versets qui sont chantés trois fois chacun, la veille de Pâques, pendant l’adoration de la croix. Ce mot, qui signifie saint dans la langue d’où il est tiré, se trouve employé chez nos vieux auteurs comme synonyme de _oraison_, _prière_. Mais aujourd’hui il n’est plus qu’un terme d’emphase dont le peuple se sert dans les diverses acceptions énoncées en tête de cet article.
_Les agios d’une mariée de village._
On désigne ainsi une toilette extraordinaire et ridicule; mais dans ce cas on devrait écrire _agiaux_, vieux mot qui veut dire affiquet, et qui dérive, suivant M. Éloi Johanneau, du latin _aculeolus_, _aiguille de tête_. Rabelais parle de _gimpes et agiaux_. On trouve écrit _agiaulx_ dans des livres antérieurs au sien, et cette manière d’orthographier est plus près de l’étymologie que je viens de rapporter, _Aculéols_, _acuols_, _agiaulx_, voilà les transformations successives du mot pour devenir _agiaux_ ou _agios_.
=AGNEAU.=—_D’où vient l’agneau, là retourne la peau._
Proverbe synonyme de ceux-ci, qui sont plus usités: _Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour_.—_Bien mal acquis ne profite point._
=AHAN.=—_Suer d’ahan._
C’est se donner une grande peine, une fatigue extraordinaire.
Le mot _ahan_, d’où vient le verbe _ahanner_, qu’on employait autrefois pour dire _haleter en travaillant_, est l’onomatopée du cri de respiration précipitée que laissent échapper les bûcherons dans leurs travaux. La plupart de nos vieux auteurs, depuis Jean de Meung jusqu’à Montaigne, et quelques écrivains des deux derniers siècles, se sont servis de ce terme très expressif. Je citerai Rabelais et Voltaire. Le premier a dit, dans son nouveau prologue du livre IV: «O Jupiter! _vous en suâtes d’ahan_, et de votre sueur tombant en terre naquirent les choux-cabus.» Le second, dans une de ses lettres, parlant de certains rimailleurs, les a désignés par la périphrase suivante: «Ces pauvres diables qui _suent d’ahan_ dans leurs greniers pour chanter la volupté.»
Le père Labbe, qui regarde aussi le mot _ahan_ comme une onomatopée, cite la naïveté plaisante d’un petit garçon qui disait à son père, filetoupier ou batteur de chanvre, dans l’idée de le soulager d’une partie de son travail: «Mon père, contentez-vous de battre, je vais _faire ahan_ pour vous.»
=AIDE.=—_Bon droit a besoin d’aide._
Il ne faut pas se fier sur la justice de sa cause, quoiqu’il ne soit pas impossible de gagner une cause juste, comme l’a remarqué finement La Bruyère; il est nécessaire, pour en assurer le succès, de solliciter et de faire agir des amis et des protecteurs.—_Plus valet favor in judice quam lex in Codice._ _La faveur chez le juge vaut mieux que la loi dans le Code._
Lamotte a dit qu’un juge a toujours
Pour les présents des mains, pour les belles des yeux.
Vers qui ressemble beaucoup à ceux-ci de La Fontaine, liv. VIII, fab. 7:
Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles, Ni les mains à celle de l’or.
_Bon droit a besoin d’aide_ est un proverbe ancien dans notre langue, car il se trouve dans le recueil des proverbes français, mis en vers latins, que Jean de la Vêprie publia en 1519.
_Indiget auxilio vel bona causa bono._
_Un peu d’aide fait grand bien._
Les Anglais disent: _Many hands make light work._ _Plusieurs mains avancent l’ouvrage._
_Aller à la cour des aides._
Ce calembourg proverbial s’emploie en parlant d’une personne qui se fait aider en quelque ouvrage, d’une personne qui va aux emprunts chez ses amis, et d’une femme galante qui ne se contente pas de son mari.
L’ancienne cour des aides tirait son nom ainsi que son origine des généraux des aides, institués, en 1356, pour connaître des discussions auxquelles pourraient donner lieu l’imposition et la perception des subsides ou aides réclamés par le roi Jean; mais elle n’avait été établie comme tribunal que sous le règne de François I^{er}.
=AIDER.=—_Aide-toi, le Ciel t’aidera._
Pour signifier qu’on prie vainement le ciel de favoriser une entreprise, si l’on ne travaille soi-même à la faire réussir. «De nostre part convient nous évertuer, et, comme dit le sainct envoyé, estre coopérateurs avec lui-même.» (Rabelais, liv. IV, chap. 23.)
Quand nous n’agissons point les dieux nous abandonnent. (VOLT.)
Les Lacédémoniens recommandaient d’implorer l’assistance des dieux avec les bras étendus et non pas avec les bras croisés.
Les Athéniens disaient: Φιλεῖ τῷ ϰἀμνοντι συγϰἀμνειν Θἑος. _Dieu aime à seconder celui qui travaille._
Les Basques rendent la même pensée en ces termes: _Iaincoa, ahalcor bad’ere, esta ahanscor._ _Quoique Dieu soit bon ouvrier, il veut qu’on l’aide._
Les Espagnols se servent de cette phrase élégamment figurée: _Por agua del cielo no dexes tu riego._ _Pour l’eau du ciel n’abandonne pas l’arrosoir[5]._
Les Écossais s’expriment ainsi: _Do the likeliest, and God will do the best._ _Fais ce qui convient, et Dieu fera le reste._
Le Ciel bénit toujours la main laborieuse.
On sait que le proverbe _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a été mis en action par La Fontaine, dans la fable du _Charretier embourbé_, qui a contribué beaucoup à le rendre très populaire.
=AIGLE.=—_L’aigle ne chasse point aux mouches._
L’homme supérieur dédaigne les bagatelles, ne descend point à des petitesses.
C’est la traduction littérale de l’adage latin: _Aquila non capit muscas._ Christine de Suède, qui affectait de se montrer ennemie des petits détails, avait souvent cet adage à la bouche.
Les Latins disaient encore dans un sens analogue: _De minimis non curat prætor_, parce que le préteur ne jugeait point les causes qui avaient peu d’importance.
_L’aigle n’engendre point la colombe._
Pour dire que les vertus et les talents sont héréditaires, ce qui est rarement vrai, surtout des talents.
Ce proverbe est traduit d’Horace, qui a dit, dans l’ode 3^e du liv. IV:
_..... Nec imbellem feroces Progenerant aquilæ columbam._
Et l’aigle, courageuse et fière, N’engendre point de tourtereaux. (J.-B. ROUSSEAU.)
=AIGUILLE.=—_Il faut une aiguille pour la bouche et deux pour la bourse._
C’est-à-dire que le mauvais emploi de l’argent est moins préjudiciable que le mauvais emploi des paroles.
_Chercher une aiguille dans une botte de foin._
C’est chercher une chose aussi difficile à trouver que le serait une aiguille tombée dans une botte de foin.
_Disputer sur la pointe d’une aiguille._
C’est-à-dire sur une chose qui n’en vaut pas la peine, sur la moindre bagatelle.
On a prétendu que cette expression est venue de la longue apostrophe que Pymante, personnage de la pièce de _Clitandre_ par Corneille, adresse à l’aiguille avec laquelle Doris lui a crevé un œil. Mais une preuve sans réplique que l’expression n’est point venue de là, c’est qu’elle se trouve dans les vers suivants de Regnier, mort plusieurs années avant que Corneille eût écrit:
On n’avait point de peur qu’un procureur fiscal Formât sur une aiguille un long procès-verbal.
Il est probable qu’elle est née d’une allusion aux disputes qui s’élèvent parmi les enfants, au jeu de _la poussette_, lorsque, dans un cas douteux, les uns prétendent que la pointe d’une aiguille qui vient d’être poussée avec le doigt se trouve placée de manière à rendre le coup valable, tandis que les autres soutiennent le contraire.
Les Grecs disaient: _Disputer sur l’ombre d’un âne_. Ce qui était fondé sur une historiette que Démosthène conta aux Athéniens pour ramener leur attention, un jour qu’il les haranguait, sans en être écouté, en faveur d’un homme qu’il voulait dérober au supplice. Un voyageur, dit-il, allait d’Athènes à Mégare, monté sur un âne qu’il avait loué. C’était au temps de la canicule, et vers le milieu du jour; ne pouvant résister à la rage du soleil et ne trouvant pas même un buisson sur la route pour se mettre à l’abri, il prit le parti de descendre de sa monture, de s’asseoir près d’elle et de se rafraîchir à son ombre; l’ânier qui l’accompagnait revendiqua cette place, alléguant qu’il n’avait pas loué l’ombre de sa bête. La dispute s’échauffa, des paroles on en vint aux coups, et il en résulta un procès... Après avoir parlé de la sorte, Démosthène allait reprendre sa harangue; mais les auditeurs, dont il avait piqué la curiosité, voulurent savoir quelle avait été la décision des juges sur une telle affaire. L’orateur alors releva éloquemment cette puérilité dans l’intérêt de son client, en leur reprochant d’accorder leur attention à une dispute sur l’_ombre d’un âne_, tandis qu’ils la refusaient à une cause où il s’agissait de la vie et de l’honneur d’un homme.
Les Latins disaient: _Rixari de lanâ caprinâ._ _Disputer sur la laine d’une chèvre._ Expression qui se trouve dans ce vers d’Horace:
_Alter rixatur de lanâ sæpe caprinâ._
=AIGUILLETTE.=—_Courir l’aiguillette._
Cette expression est, dit-on, fondée sur une coutume observée anciennement à Beaucaire, la veille de la foire, par les femmes de mauvaise vie qui, ce jour-là, célébraient la fête de sainte Magdeleine, leur patronne, en faisant une course publique où la plus agile gagnait un paquet d’aiguillettes. Ce n’était point sans un motif particulier qu’un pareil prix leur était assigné par les autorités du lieu; car l’enseigne de ces femmes était une aiguillette que chacune d’elles portait sur l’épaule gauche. Ainsi le voulait une ordonnance par laquelle Louis IX avait réglé leur costume, ordonnance que la reine Jeanne, comtesse de Provence, fit observer, un siècle après, dans le comtat Venaissin.
On ne peut dire précisément à quelle époque fut établie la course de Beaucaire. Peut-être est-elle aussi ancienne que la foire qui fut instituée, à ce qu’on prétend, par Raymond VI comte de Toulouse, en reconnaissance du zèle que les Beaucairois avaient montré pour ses intérêts pendant la guerre des Albigeois[6]. On ne peut préciser non plus à quelle époque cette course fut supprimée. Golnitz, qui en a parlé dans son Ulysse gallo-belge, écrit en 1630, nous apprend qu’elle n’existait plus alors depuis longtemps.
On fesait courir aussi les courtisanes en Italie, et le prix qu’on leur donnait, ou le _patio_, était un coupon de velours ou de brocard, ou de quelque autre étoffe précieuse.
Certains étymologistes ont pensé que la qualification de _coureuse_ donnée à une femme galante est venue d’une allusion à cette espèce de course. Il est plus probable que cette espèce de course, au contraire, a été la conséquence de la qualification de _coureuse_, qui est d’une haute antiquité. Salomon, dans ses Proverbes (ch. 7, v. 9), appelle la courtisane _mulier vaga_, c’est-à-dire _coureuse_; et Properce se sert du même terme, dans ce vers de la cinquième élégie du premier livre:
_Non est illa vagis similis collata puellis._
Celle que tu recherches ne ressemble point aux coureuses.
_Nouer l’aiguillette._
Ami lecteur, vous avez quelquefois Ouï conter qu’on nouait l’aiguillette. (VOLTAIRE.)
Cette expression, dont on se sert pour désigner un prétendu maléfice auquel le peuple attribue le pouvoir de réduire les nouveaux mariés à un état d’impuissance, est venu, dit un excellent commentateur de Regnier, de ce que, autrefois, le haut-de-chausses tenait au pourpoint par un lacet nommé aiguillette, ajustement dont le costume de l’Avare, conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée. C’est l’explication la plus décente, et je m’y tiens. Si l’on en désire une autre, on saura bien la trouver sans moi.
On a cru, dans tous les temps, qu’il y avait des sorciers capables d’empêcher la consommation du mariage, et cette croyance, tout absurde qu’elle est, a été partagée par des philosophes, des saints, des législateurs et des papes. Platon, livre XI des Lois, conseille aux nouveaux époux de se prémunir contre les charmes ou ligatures qui trompent l’espoir du lit conjugal. Saint Augustin, Traité septième, de l’Évangile selon saint Jean, spécifie les divers sortiléges usités en pareil cas. Charlemagne, dans ses Capitulaires, condamne à des peines afflictives les fauteurs de cette œuvre d’iniquité, et plusieurs pontifes ont fulminé des bulles contre eux.
La superstition avait suggéré un assez grand nombre de moyens pour empêcher ou pour rompre le nouement de l’aiguillette. Un des plus anciens, que rapportent les auteurs qui ont écrit sur les cérémonies nuptiales, consistait à frotter de graisse de loup le haut et les poteaux de la porte de la maison où les mariés devaient coucher; et il est à remarquer que le mot latin _uxor_, épouse, est venu de cette onction faite par l’épouse. On a dit d’abord _unxor_, du verbe _ungere_, _oindre_, et puis _uxor_. Ne riez pas de cette étymologie: elle a été reconnue, excellente par Festus, saint Isidore de Séville, Arnobe, Donat, Servius, Brisson, etc., etc.
Chez nos bons aïeux, on avait soin de mettre du sel dans ses poches ou des sous marqués dans ses souliers, avant d’aller à l’église pour la cérémonie du mariage. Quelquefois on fesait cette cérémonie pendant la nuit, en cachette, afin qu’il n’y eût que des personnes non suspectes; quelquefois aussi on frappait la tête et la plante des pieds des fiancés avec des bâtons ou autrement, pendant qu’agenouillés ils recevaient la bénédiction nuptiale. (Thiers, _Traité des superstitions_.)
Lorsque ces préservatifs contre le sortilége n’avaient pas été assez efficaces, on perçait un tonneau de vin blanc dont on n’avait encore rien tiré, et on fesait passer dans l’anneau nuptial le premier vin qui en coulait.—On usait aussi de plusieurs pratiques religieuses, indiquées dans quelques rituels, pour guérir _les hommes froids et maléficiés, homines frigidos et maleficiatos_.
Le père Théophile Raynaud a écrit sérieusement qu’il était permis, en ce cas, de renouveler le mariage qu’on avait contracté, et il en cite plusieurs exemples. Cependant l’Église condamna formellement cette folle idée qui s’était accréditée.
=AILE.=—_Tirer pied ou aile de quelqu’un ou de quelque chose._
C’est en tirer de manière ou d’autre au moins une partie de ce qu’on prétend en avoir.
Expression métaphorique que l’on croit être prise du tir de l’oie.
On donne à ce jeu cruel, qui se pratique dans nos villages, une origine très ancienne et très singulière. Il fut, dit-on, institué par les Gaulois, en mémoire du revers que fit éprouver aux soldats de Brennus la vigilance de l’oiseau gardien du Capitole. Si le fait est vrai, il peut être cité comme modèle de la vengeance la plus persévérante qu’il y ait jamais eu. Mais il faut avouer qu’il eût mieux valu amnistier l’innocente parenté des oies romaines, qui, après tout, n’avaient fait que leur devoir.
_En avoir dans l’aile._
Cette expression est une allusion à l’état d’un oiseau blessé à l’aile, qui ne peut plus voler. Elle s’emploie en parlant d’une personne amoureuse à qui sa passion ne permet plus de voltiger, ou d’une personne qui a éprouvé quelque disgrâce.
_En avoir dans l’aile_, se dit encore pour signifier: _Être dans la cinquantaine_. En ce sens, l’expression est une allusion homonymique du mot _aile_ à la lettre numérale =L=, qui signifie _cinquante_ dans le système des chiffres romains, dont voici l’explication:
La lettre M marqua _mille_, parce qu’elle est la première du mot latin _mille_. Cette lettre eut d’abord ces deux formes CIƆ et CIƆ, dont une moitié, tracée ainsi IƆ ou D, constitua le demi-mille ou cinq cents. Le C, qui représenta le nombre _cent_, en sa qualité d’initiale du mot _centum_, eut primitivement cette figure C qui, coupée en deux par le milieu, donna L ou _cinquante_, moitié de cent.—Quant aux chiffres de la première dizaine, ils furent faits à l’imitation des doigts de la main sur lesquels on comptait, en commençant par l’auriculaire. I fut mis pour _un_, II pour _deux_, III pour _trois_, IIII pour _quatre_, V pour _cinq_, parce que le pouce et l’index écartés forment une espèce de V; et X, composé de deux V réunis par la pointe, valut _dix_, nombre égal à celui des doigts des deux mains.—Dans la suite, on réforma le chiffre IIII pour la commodité ou l’abréviation de l’écriture, et l’on eut IV, en plaçant I comme unité diminutive devant V, ce qui désigne une main moins un doigt. On mit aussi la même unité devant X, pour marquer la même diminution, et X, à son tour, servit à priver de toute la valeur numérique qu’il a les chiffres L et C qui en furent précédés, de sorte que XL devint le signe XXXX _quarante_, et XC de LXXXX, _quatre-vingt-dix_, etc.
=AIMER.=—_Il faut aimer pour être aimé._
Proverbe rapporté par Sénèque, _Si vis amari, ama_, et très bien expliqué dans ce passage de J.-J. Rousseau: «On peut résister à tout, hors à la bienveillance, et il n’y a pas de moyen plus sûr de gagner l’affection des autres que de leur donner la sienne.... On sent qu’un tendre cœur ne demande qu’à se donner, et le doux sentiment qu’il cherche vient le chercher à son tour.»
La bonté, dit Bossuet, est le premier attrait que nous avons en nous-même pour gagner les autres hommes. Les cœurs sont à ce prix, et celui dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de sa dédaigneuse insensibilité, demeure privé du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société.
_C’est trop aimer quand on en meurt._
Ce proverbe est du moyen âge, dont il atteste la simplicité. Il n’a plus d’application dans notre siècle égoïste. On dit, au contraire, aujourd’hui: _Mort d’amour et d’une fluxion de poitrine._
_Mieux vaut aimer bergères que princesses._
On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe qui est né peut-être d’une réflexion naturelle, et l’on a trouvé cette origine dans l’affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands, Philippe d’Aunai et Gautier, son frère, convaincus d’avoir eu, pendant trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite et Blanche, épouses des deux fils de Philippe-le-Bel, Louis et Charles. Les chroniques en vers de Godefroy de Paris (manuscrits de la Bibliothèque royale, n^o 6812) nous apprennent que les deux coupables furent écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie de Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par les aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée, dans la suite, au château Gallard, par ordre de son mari Louis-le-Hutin, qui voulut se remarier, en montant sur le trône. Blanche languit dans une longue captivité.
_Aimer mieux de loin que de près._
Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu’Alcyone adresse à Céix (Métamorph. d’Ovid., liv. IX):
_Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens._
Il est très vrai qu’on aime mieux certaines personnes lorsqu’on n’est plus auprès d’elles, parce que leurs défauts, rendus moins sensibles et presque effacés par l’éloignement, ne contrarient plus la tendre impulsion du cœur. Mais ce n’est point là ce qu’on entend d’ordinaire quand on dit _aimer mieux de loin que de près_. Cette phrase ne s’emploie guère que pour signifier qu’on ne se soucie point d’avoir un commerce assidu avec une personne.
_Feindre d’aimer est pire que d’être faux monnayeur._
Il n’est pas besoin d’observer que ce proverbe est du temps des Amadis.
_Il faut connaître avant d’aimer._
Maxime bonne pour l’amitié, mais inutile pour l’amour, qui n’est jamais déterminé par la réflexion.
_Aime comme si tu devais un jour haïr._
Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre l’amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa Rhétorique: «L’amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards; suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s’ils devaient haïr un jour; ils haïssent comme s’ils devaient un jour aimer.» Cependant Cicéron ne peut croire que la première partie de cette sentence appartienne à un homme aussi sage que Bias: la seconde, en effet, est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque M. Jos-Vict-Leclerc, que le philosophe de Priène s’était contenté de dire: _Haïssez comme si vous deviez aimer_, et qu’on a ajouté le reste pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime d’une grande autorité. Quoi qu’il en soit, cette maxime n’en est pas moins passée en proverbe, par une espèce de fatalité qui, trop souvent, fait retenir ce qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n’a pas été pourtant sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit sur l’amitié se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures réfutations qu’on en ait faites sont ce mot de César, _J’aime mieux périr une fois que de me défier toujours_, et ces vers de Gaillard que La Harpe a cités dans son _Cours de Littérature_:
Ah! périsse à jamais ce mot affreux d’un sage, Ce mot, l’effroi du cœur et l’effroi de l’amour: «Songez que votre ami peut vous trahir un jour!» Qu’il me trahisse, hélas! sans que mon cœur l’offense, Sans qu’une douloureuse et coupable prudence, Dans l’obscur avenir, cherche un crime douteux. S’il cesse un jour d’aimer, qu’il sera malheureux! S’il trahit nos secrets, je dois encor le plaindre. Mon amitié fut pure et je n’ai rien à craindre. Qu’il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur; Ces secrets sont l’amour, l’amitié, la douleur, La douleur de le voir, infidèle et parjure, Oublier ses serments comme moi son injure.
Vivre avec nos ennemis, dit La Bruyère, comme s’ils devaient être un jour nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient devenir nos ennemis, n’est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de l’amitié. Ce n’est point une maxime de morale, mais de politique.
_Qui m’aime, me suive._
Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France qu’il fut engagé à la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne paraissait pas approuver cette guerre qu’il embrassait avec une extrême avidité, il porta sur Gaucher de Châtillon[7] un de ces regards qui semblent vouloir enlever les suffrages. «Et vous, seigneur connétable, lui dit-il, que pensez-vous de tout ceci? Croyez-vous qu’il faille attendre un temps plus favorable?—Sire, répondit le guerrier, qui a bon cœur, a toujours le temps à propos. «Philippe, à ces mots, se lève transporté de joie, court au connétable, l’embrasse et s’écrie: _Qui m’aime, si me suive!_ Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend que ce fut l’origine du proverbe; mais il est sûr que ce n’en fut que l’application. Le proverbe existait longtemps auparavant, puisqu’il se trouve dans ce vers de Virgile:
_Pollio, qui te amat veniat quo te quoque gaudet._
Il remonte jusqu’à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s’écriant: _Qui m’aime, me suive!_
_Qui bien aime, bien châtie._
_Qui benè amat, benè castigat._
Le conseil exprimé par ce proverbe, étranger aux mœurs actuelles, fut un des points fondamentaux de la méthode du stoïcien Chrysippe pour l’éducation des enfants. Il paraît même avoir fait partie de la doctrine socratique, si l’on en juge par la quatrième scène du cinquième acte des _Nuées_ d’Aristophane, où un disciple de Socrate est représenté battant son père, en disant: «Battre ce qu’on aime est l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection; aimer et battre ne sont qu’une même chose. Τοῦτ ἔς̓ ευνοεῖν τὸ τὐπτειν.»
_Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a._
Proverbe qui se trouve dans presque toutes les langues; tant la vérité qu’il exprime est généralement reconnue. _Il n’y pas de maladie plus cruelle_, disaient les Celtes, _que de n’être pas content de son sort_.
_Aime-moi un peu, mais continue._
Pour dire qu’on préfère une affection modérée mais durable, à une affection excessive qui est sujette à passer promptement.
_Qui aime Bertrand aime son chien._
Pour signifier que quand on aime quelqu’un, il faut aimer aussi tout ce qui l’intéresse.
=AIR.=—_Prendre ou se donner de grands airs._
C’est-à-dire de grandes manières, trancher du grand seigneur.
Le mot _air_ a été mis ici pour _erre_, qui signifie manière de vivre, d’agir, train de vie, comme dans cette autre locution, _Aller grand’erre_, dont on se sert, dit Barbasan, pour exprimer qu’une personne a un grand train, un grand équipage, qu’elle est somptueuse en habits. Roquefort observe qu’on n’a écrit _air_ pour _erre_ que dans le dix-huitième siècle et dans les nouveaux dictionnaires.
=ALCHIMIE.=—_Faire de l’alchimie avec les dents._
C’est n’avoir ni pain ni pâte, et mâcher à vide.—C’est encore se refuser la nourriture nécessaire, et chercher, comme l’avare, à remplir sa bourse par l’épargne de sa bouche.—Le roi Midas, dont les aliments se convertissaient en or, fesait de l’alchimie avec les dents.
=ALGARADE.=—_Faire une algarade à quelqu’un._
C’est lui faire une insulte bruyante et imprévue.—Plusieurs étymologistes prétendent que le mot _algarade_ a été formé du nom des Algériens, à cause des invasions subites que ces corsaires fesaient autrefois sur les côtes de la Méditerranée. Il me semble qu’il a dû être formé par métaplasme du cri _à la garade_, que les habitants de nos contrées méridionales sont habitués à faire entendre pour avertir de quelque danger. Mais les doctes ont prononcé qu’il est venu de l’espagnol _algarada_, qu’ils dérivent du verbe arabe _gara_, _molester_, _agir avec perfidie_, et de l’article _al_, pareillement arabe.
=ALIBORON.=—_Maître Aliboron ou Aliborum._
Ignorant qui fait l’entendu et qui se croit propre à tout. Antoine de Arena a dit dans son poëme macaronique intitulé _Modus de choreando bene_:
_Mestrus Aliborus omnia scire putans._
Ce mot est plus ancien que ne l’a cru Court de Gébelin qui en a attribué le premier emploi à Rabelais; car l’auteur de _la Passion à personnages_ s’en était servi antérieurement dans ce vers injurieux que le satellite Gadifer adresse au Sauveur (feuillet 207 de l’édition in-4^o gothique):
Sire roy, maistre Aliborum.
Pour en expliquer l’origine on a fait beaucoup de conjectures, dont la plus ingénieuse est celle du savant Huet évêque d’Avranches. D’après lui, ce terme, né au barreau, fut originairement un sobriquet donné à un avocat qui, plaidant en latin, selon l’ancien usage, et voulant détourner les juges d’admettre les _alibi_ allégués par sa partie adverse, s’était écrié sottement: _Non habenda est ratio istorum aliborum_, comme si _alibi_ eût été déclinable.
Le docte Le Duchat a imaginé une espèce de généalogie d’_Aliboron_, qu’il fait descendre d’Albert-le-Grand. Cet Albert, réputé alchimiste et magicien, est, dit-il, le prototype d’_Albéron_, _Auberon_ ou _Obéron_, roi de féerie, dont le pouvoir opère des merveilles dans le roman de Huon de Bordeaux; et d’_Albéron_ est venu _Aliboron_, qui, l’on doit l’avouer, ne fait pas grand honneur à ses ancêtres.
Sarazin et La Fontaine ont vu tout simplement un âne dans _Aliboron_. Le premier a dit dans le _Testament du Goulu_:
Ma sotane est pour _maistre aliboron_, Car la sotane à sot âne appartient.
Et le second, dans la treizième fable du deuxième livre, _Les Voleurs et l’Ane_:
Arrive un troisième larron Qui saisit _maître aliboron_.
Sarazin et La Fontaine, en donnant un tel nom à cet animal, n’ont fait, à mon avis, que lui rendre ce qui lui appartient. Je crois qu’Aliboron est le mot patois _aribourou_, francisé avec le changement de _r_ en _l_, si commun en lexicologie; et _aribourou_, composé de _ari_, _va_, et de _bourou_, _baudet_, c’est-à-dire, _Va, baudet!_ est, dans les idiomes méridionaux dérivés de la langue romane, un cri dont les âniers se servent pour faire marcher leurs bêtes, et dont les mauvais plaisants font une espèce de _macte animo_ ironique qu’ils adressent aux sots qui extravaguent.
=ALLELUIA.=—_Enterrer l’alleluia._
On dit qu’on enterre l’_alleluia_, pour marquer le temps où l’on cesse de le chanter aux offices, c’est-à-dire le samedi veille du dimanche de la Septuagésime; et il est à remarquer qu’autrefois cette expression avait une signification littérale, comme le prouve un article intitulé _Sepelitur alleluia_, qui se trouve dans les statuts de l’église de Toul, rédigés au xv^e siècle. L’enterrement de l’_alleluia_ se fesait très solennellement dans la cathédrale de cette ville, entre nones et vêpres, en présence de tout le chapitre. Les enfants de chœur officiaient et portaient une espèce de bière, qui représentait l’_alleluia_ décédé, et qui était accompagnée des croix, des torches, de l’eau bénite et de l’encens. Il fallait que ces enfants et ceux qui suivaient le cercueil fissent entendre des plaintes et des lamentations jusqu’au cloître, où la fosse était préparée pour l’inhumation.
_Fouetter l’alleluia._
Cette expression désignait autrefois une cérémonie qui se fesait aussi dans quelques diocèses, le samedi veille du dimanche de la Septuagésime. Un enfant de chœur lançait dans l’église une toupie autour de laquelle était écrit _alleluia_ en lettres d’or, et, le fouet à la main, il la poussait le long du pavé, jusqu’à ce qu’elle fût tout à fait dehors. L’église alors, comme une mère complaisante, fesait dans sa liturgie la part de la récréation des jeunes clercs.
_Alleluia d’automne._
Le peuple appelle ainsi, dans quelques endroits du midi de la France, une joie inconvenante et déplacée, comme le serait un _alleluia_ chanté à l’office des morts qu’on fait en automne; ce qui revient au proverbe de l’Ecclésiastique (ch. 22, v. 6): _Musica in luctu, importuna oratio_: _Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le deuil._—Saint Grégoire-le-Grand avait ordonné que l’_alleluia_ (terme hébreu, qui signifie _louez Dieu_) fût chanté toute l’année. Dès lors ce mot fut joint à toutes les prières, comme le _Gloria Patri_ à tous les psaumes. Les rubricaires le placèrent même dans l’office des morts, d’où il fut ôté par décision expresse du onzième canon du quatrième concile de Tolède. De là l’expression _Alleluia d’automne_, qu’on pourrait regarder aussi comme une altération de _Alleluia d’Othon_, expliqué plus bas.
On dit encore: _Alleluia de Carême_, et c’est une superstition notée par Thiers (liv. IV, ch. 3), qu’il ne faut point chanter l’_alleluia_ en Carême, de peur de faire pleurer la bonne Vierge.
_Alleluia d’Othon._
L’empereur Othon II fit une irruption en France et s’avança, à la tête de soixante mille Allemands, jusqu’à Paris, qu’il assiégea, au mois d’octobre 978. Il s’approcha d’une des portes de la cité et la frappa de sa lance. Ensuite il monta sur le haut de Montmartre, et fit chanter _alleluia_ en l’honneur d’une telle prouesse. Mais Lothaire, qui arriva sur ces entrefaites avec les troupes du comte Hugues-Capet et du duc de Bourgogne Henri, troubla la joie inconsidérée de ce fier conquérant, le mit en déroute, le poursuivit jusqu’à Soissons, et s’empara de tous ses bagages. L’_alleluia_ d’Othon passa en proverbe, et servit autrefois à désigner une réjouissance intempestive ou une fanfaronnade suivie de quelque effet désagréable pour laefanfaron.
=ALLEMAND.=—_Faire une querelle d’Allemand._
Faire une querelle sans sujet ou pour un très mince sujet. Ce que les Italiens appellent _Pigliar la cagione del petrosello._ _Prendre la cause du persil._
Les Allemands, que Ronsard appelle _la gent pronte au tabourin_, c’est-à-dire prompte à faire du bruit, furent longtemps d’incommodes voisins pour la France, et se montrèrent toujours prêts à saisir le moindre prétexte pour faire des irruptions sur son territoire. De là est venue probablement notre expression proverbiale. Elle peut être venue aussi de ce que les seigneurs allemands, autrefois fort adonnés aux plaisirs de la table, se cherchaient dispute à tout propos, une fois qu’ils étaient échauffés par le vin.—On disait, au moyen âge: _Li plus ireux_ (les plus enclins à l’_ire_ ou à la colère) _sont en Allemaingne_.
_C’est du haut allemand._
C’est inintelligible. Molière a dit (_Dépit amour._, act. II, sc. 7):
Mon père, quoiqu’il eût la tête des meilleures, Ne m’a jamais rien fait apprendre que mes heures, Qui, depuis cinquante ans, dites journellement, _Ne sont encor pour moi que du haut allemand_.
On trouve dans plusieurs passages de Rabelais, notamment dans le prologue du livre 4: _N’y entendre que le haut allemand._
Cette expression est fondée sur l’ignorance générale où étaient nos pères du langage des habitants de l’Allemagne supérieure, avec lesquels ils n’avaient presque point de commerce. Ce langage, au reste, n’était pas toujours bien compris des habitants de l’Allemagne inférieure, comme l’atteste l’aventure des trois Bavarois, _de tribus Bavaris_, rapportée par Bebelius, au livre 3^e de ses Facéties. Le pur saxon, ou le haut allemand, ne commença à prévaloir sur les nombreux dialectes germaniques et à devenir familier que par suite du choix qu’en firent les premiers écrivains de la réforme.
=ALLER.=—_On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va._
Ce proverbe est aussi anglais. Cromwell le répétait quelquefois, pour marquer qu’il faut avoir un but déterminé.
=ALLOBROGE.=—_C’est un Allobroge._
C’est un original, un sot, un rustre.—On dit aussi: _Agir, parler, raisonner, écrire comme un Allobroge._ Voltaire a dit: De très mauvaises tragédies barbares, _écrites dans un style d’Allobroge_, ont réussi.
L’emploi de ce mot dans un sens de mépris n’est pas nouveau, car il se trouve dans plusieurs auteurs latins, notamment dans Juvénal, qui nous apprend qu’un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualifiait Cicéron de la sorte:
_Rufus qui toties Ciceronem allobroga dixit._ (Sat. 7, v. 214.)
Les Allobroges étaient un ancien peuple établi dans la partie des Gaules qu’on appelle aujourd’hui le Dauphiné et la Savoie, pays montagneux, d’où dériva leur nom formé, suivant Boxhornius, des mots celtiques _all_, _haut_, et _brog_, _pays_; c’est-à-dire le _haut pays_ ou la _montagne_. L’opinion désavantageuse qu’on se fait ordinairement de l’esprit et des manières des montagnards fut sans doute la cause du ridicule attaché au nom des Allobroges, et à celui de leurs descendants, car on dit aussi populairement, en parlant d’un homme grossier: _C’est un Savoyard._ Mais il y a une autre raison de cette dernière expression: c’est que la plupart des gens qui viennent de Savoie en France pour travailler n’exercent guère que des métiers méprisés, comme celui de ramoneur. Ceci soit dit sans blesser la susceptibilité des bons habitants de cette contrée, qui tiennent à être nommés _Savoisiens_.
=ALMANACH.=—_Faire des almanachs._
Fleury de Bellingen donne cette explication: «Passer le temps, comme on dit, à compter les étoiles et tomber dans les misères en négligeant les affaires importantes, ainsi que cet astrologue qui, la vue fixée sur le ciel, ne prenait pas garde à la fosse qui était devant lui et y tomba.»
_Faire des almanachs_ s’emploie aujourd’hui le plus souvent pour signifier faire des pronostics en l’air, se remplir la tête d’idées fausses, d’imaginations extravagantes. On dit aussi dans le même sens qu’un homme est _un faiseur d’almanachs_.
_Prendre des almanachs de quelqu’un._
On dit à un homme qui a prédit juste ce qui devait arriver dans une affaire, qu’une autre fois _on prendra de ses almanachs_, pour signifier qu’on suivra ses conseils ou qu’on ajoutera foi à ses prédictions.
=ALOUETTE.=—_Il attend que les alouettes lui tombent toutes rôties dans le bec._
Ce proverbe, qu’on applique à un fainéant qui ne veut se donner aucune peine pour gagner sa vie, n’est point venu, comme le pense l’abbé Tuet, d’une allusion à la manne qui tombait du ciel pour nourrir les Israélites: il est fondé sur une tradition de l’âge d’or qu’on a fait revivre dans celle du _pays de Cocagne_. Voyez l’article sur cette expression, et vous y trouverez un fragment d’un poète grec où il est dit que, pendant l’âge d’or, _les grives toutes rôties_ volaient dans les bouches que l’appétit fesait ouvrir.
On trouve dans les prophéties de Nahum, ch. 3: _Fici cadunt in os comedentis._
_Si le ciel tombait il y aurait bien des alouettes prises._
Réponse proverbiale qu’on fait pour se moquer d’une supposition absurde par une autre plus absurde:
_Si cælum caderet multæ caperentur alaudæ._
Les Grecs disaient dans le même sens: _Que serait-ce, si le ciel tombait?_ Et notez que chez eux la possibilité de la chute du ciel n’était pas une supposition, mais une croyance entretenue par leurs poëtes qui le représentaient soutenu sur les épaules chancelantes d’Atlas, et par quelques physiciens qui le croyaient fait de pierres de taille. Les Gaulois croyaient aussi à la chute du ciel, comme le prouve la réponse de leurs envoyés auprès d’Alexandre-le-Grand, lorsqu’il allait soumettre les Gètes au delà du Danube. Ce prince, qui les reçut à sa table, leur ayant demandé ce qu’ils craignaient le plus au monde:—Rien, s’écrièrent-ils, si ce n’est que le ciel ne tombe et ne nous écrase. Paroles qui firent dire au conquérant: Αλαζόνίς Κἐλτοὶ εἰσίν. _Ils sont fiers, les Gaulois._
=ALPHABET.=—_La colère se passe en disant l’alphabet._
Les vers suivants de Molière (_École des Femmes_, act. II, sc. 4) expliquent très bien ce proverbe, qui se trouve parmi les six mille proverbes recueillis par Gomes de Trier, sous le titre de _Jardin de récréation auquel croissent et fleurissent rameaux, fleurs et fruits_. Amsterdam, 1611.
Un certain Grec disait à l’empereur Auguste, Comme une instruction utile autant que juste, Que, lorsqu’une aventure en colère nous met, Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, Afin que, dans ce temps, notre ire se tempère, Et qu’on ne fasse rien que l’on ne doive faire.
C’est Athénodore, philosophe originaire de Tharse, qui donna à l’empereur Auguste ce remède contre la colère. Il voulait lui faire entendre par là, dit Sénèque, que la réflexion est le meilleur moyen pour réprimer les premiers mouvements de cette passion impétueuse.
_Interit ira mora._ (OVID.) La colère se passe quand on en retarde l’effet.
=AMANDE.=—_Il faut casser le noyau pour en avoir l’amande._
Il faut prendre de la peine avant de retirer du profit de quelque chose. Les Latins disaient: _Qui nucleum esse vult frangit nucem_; _qui veut manger la noix doit en casser la coque_. Rabelais (Prologue du 1^{er} livre) recommande de _rompre l’os pour en sucer la moelle_.
=AMANDIER.=—_Il vaut mieux être mûrier qu’amandier._
Il y a plus de profit à être sage qu’à être fou.—L’amandier est considéré comme le symbole de l’imprudence, parce que sa floraison trop hâtive l’expose aux gelées du printemps; et le mûrier comme celui de la prudence, parce qu’il fleurit à une époque où il ne peut éprouver aucun dommage.
=AMANT.=—_L’ame d’un amant vit dans un corps étranger._
Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la vie de Marc-Antoine, signifie qu’un amant est tout entier à sa passion et ne s’appartient pas à lui-même. L’ame d’un amant vit plus dans ce qu’elle aime que dans ce qu’elle anime, _Anima plus vivit ubi amat quam ubi animat_, parce que, disent les philosophes, elle est par nécessité là où elle anime, tandis qu’elle est par choix et par inclination là où elle aime.
_La bourse d’un amant est liée avec des feuilles de porreau._
C’est-à-dire qu’elle n’est pas liée, parce que les feuilles de porreau, qui se rompent aussitôt qu’on veut les nouer, ne peuvent servir de lien.
Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, et qui est cité dans les Symposiaques de Plutarque (liv. I, quest. 5), s’emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité, dont on pourrait citer des milliers d’exemples remarquables, ne s’est jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à Delille les vers suivants:
Que j’aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse, Plein d’amour pour les lieux où jouit sa tendresse, De ses doigts que paraient des anneaux précieux Détache un diamant, le jette et dit: «Je veux Qu’un autre aime après moi cet asile que j’aime, Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même!» Cœur noble et délicat! dis-moi quel diamant Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment.
Cet amant était milord Albemarle, le même qui, voyant un soir mademoiselle Gaucher, sa maîtresse, occupée à regarder fixement une étoile, s’écria: _Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais pas vous la donner._
Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s’est exprimé avec tant d’esprit et de délicatesse, se retrouve sous une forme non moins naïve qu’originale dans ces vers d’une vieille ballade qui est insérée parmi les ballades de Villon, mais qui n’est pas de Villon:
Or elle a tort, car noise ne rancune Onc n’eut de moi: tant lui fus gracieux Que s’elle eût dit: donne-moi de la lune, J’eusse entrepris de monter jusqu’aux cieux.
=AME.=—_Être l’ame damnée de quelqu’un._
C’est être dévoué à toutes ses volontés, à tous ses désirs.
Cette façon de parler fait allusion à l’esprit familier, démon ou _ame damnée_, que tout sorcier est supposé avoir à ses ordres.
=AMENDE.=—_Les battus paient l’amende._
Lorsqu’il s’élevait quelque différend chez nos aïeux, et que rien n’indiquait de quel côté la balance de la justice devait pencher, leur législation autorisait le juge à remettre la décision de l’affaire au sort des armes. Il prononçait qu’_il échéait gage de bataille_, et les deux parties, après avoir entendu la messe célébrée pour la circonstance, _missa pro duello_, allaient plaider leur cause en champ clos, sous les yeux des magistrats. Les nobles combattaient à cheval, armés de pied en cap, les vilains à pied, tenant un bâton d’une main et un bouclier de l’autre. La victoire était la preuve du droit, comme le combat en était la discussion, parce que l’on croyait que _Dieu pris pour juge_ fesait toujours triompher celui qui avait raison. Lorsque la contestation avait lieu en matière criminelle, le vaincu, s’il ne succombait pas sous les coups de son adversaire, était livré au bourreau; lorsqu’elle avait lieu en matière civile, il n’était pas mis à mort, il était seulement obligé de faire satisfaction au vainqueur, et de payer une amende plus ou moins forte. De là le proverbe: _Les battus paient l’amende._
On dit aussi: _C’est la coutume de Lorris, les battus paient l’amende._ Ce qui est venu de ce que, autrefois, à Lorris, en Orléanais, tout créancier qui réclamait une somme, sans pouvoir fournir la preuve de sa créance, avait droit de contraindre son débiteur à un duel judiciaire à coups de poings, dans lequel le vaincu avait toujours tort, et de plus était amendé au profit du seigneur du lieu.
Cette coutume, fondée, dit-on, sur un titre octroyé par Philippe-le-Bel à la châtellenie de Lorris, était suivie dans plusieurs autres endroits; elle paraît avoir existé également à Paris, dans le quartier nommé _l’Apport_ ou la _porte Baudoyer_, comme le prouvent des lettres de rémission de 1374, où se trouve cette phrase: «Ce serait grief que le blessé fisse les frais de l’écot pour la réconciliation, _et le droit de la porte Baudoyer, qui est battu, si l’amende_.»
=AMI.=—_Au besoin on connaît l’ami._
Proverbe tiré de ce passage de l’Ecclésiastique (ch. 12, v. 9): _In bonis viri, immici illius in tristitia, in malitia illius amicus agnitus est_: quand un homme est heureux, ses ennemis sont tristes, et quand il est malheureux, on connaît quel est son ami.
_Amicus certus in re incertâ cernitur._ (ENNIUS.)
La bonté du cheval se connaît à la guerre, et la fidélité de l’ami dans la mauvaise fortune. (PLUTARQUE.)
_Le faux ami ressemble à l’ombre d’un cadran._
Cette ombre se montre lorsque le soleil brille, et elle n’est plus visible quand il est voilé par les nuages.
Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui paraissent dans la belle saison et disparaissent dans la mauvaise.
_Donec eris felix, multos numerabis amicos Tempora si fuerent nubila, solus eris._ (OVIDE, élég. 5.)
(Tant que vous serez heureux, vous aurez des amis; mais si la fortune vous devient contraire, ils vous laisseront seul.)
Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a inspiré cet ingénieux quatrain à Mermet, poëte du seizième siècle:
Les amis de l’heure présente Ont le naturel du melon: Il faut en essayer cinquante Avant d’en trouver un de bon.
_Rien de plus commun que le nom d’ami, rien de plus rare que la chose._
_Vulgare amici nomen, sed rara est fides._ (PHÆDR., lib. III, fab. 9.)
Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l’ombre d’un ami! disait, dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n’osait croire à la réalité d’un bien si précieux.
Aristote s’écriait: O mes amis, il n’y a plus d’amis! et Caton prétendait qu’il fallait tant de choses pour faire un ami, que cette rencontre n’arrivait pas en trois siècles.
L’amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas bête de troupeau. Remarque très vraie, car les amitiés célèbres n’ont jamais existé qu’entre deux personnes.
C’est un assez grand miracle de se doubler, a dit Montaigne; n’en connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler.
On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort: Dans le monde, vous avez trois sortes d’amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.
Hélas! pourquoi faut-il que ces chers amis à qui nous donnons notre confiance ne soient presque toujours que de chers ennemis!
_Qui cesse d’être ami ne l’a jamais été._
_Qui desinit esse amicus, amicus non fuit._
Ce bel adage se trouve en grec dans le troisième discours de Dion Chrysostôme, qui l’a développé, en disant que le caractère de l’amitié est de ne point changer, et que si quelqu’un est infidèle à une personne avec qui il était lié, il déclare par cette conduite qu’il ne l’aimait point véritablement, car s’il eût été son ami, il serait demeuré tel. C’est exactement la pensée que le père de Neuville a exprimée d’une manière si heureuse dans un de ses sermons, en parlant de _la cour, où les heureux n’ont point d’amis, puisqu’il n’en reste point aux malheureux_.
_Un bon ami vaut mieux que cent parents._
Ce proverbe a sa raison dans cet autre: _Beaucoup de parents et peu d’amis._
Delille a dit:
Le sort fait les parents, le choix fait les amis.
Dorat avait dit avant Delille:
C’est le hasard qui fait les frères Et la vertu fait les amis.
_Un ami est un autre nous-même._
Mot de Zénon, fondateur de la secte des stoïciens.
_Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami._
C’est-à-dire, celui qui n’est pas capable de bien haïr, n’est pas capable de bien aimer; celui qui ne peut mettre beaucoup d’ardeur à se venger de ses ennemis, ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses amis.—L’auteur des _Loisirs d’un Ministre d’état_ désapprouve très fort ce proverbe, qui mesure sur les degrés de la haine les degrés de l’amitié. «Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les passions peuvent nous entraîner et les suites d’une liaison sage et réfléchie. L’amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle devenait passion, elle cesserait d’être aussi estimable et aussi respectable qu’elle l’est; elle aurait tous les dangers de l’amour, qui fait faire autant de fautes que la haine et la vengeance. Dieu nous garde de trop aimer aussi bien que de trop haïr! Cependant, il faut bien aimer jusqu’à un certain point: le cœur de l’homme a besoin de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand il ne l’aveugle point. Mais la haine et le désir de la vengeance ne peuvent jamais que nous tourmenter. On est heureux de ne point haïr; mais en aimant d’une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans les affaires qui les intéressent? Eh! faut-il donc être cruel pour les uns parce que l’on est tendre pour les autres, persécuteur pour être serviable? non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi, non-seulement en force, mais en intention, quoique je sois ami très zélé et très essentiel.»
_Ami jusqu’aux autels._
C’est-à-dire dans tout ce qui n’est pas contraire à la religion.
Ce proverbe, rapporté par Aulu-Gelle et par Plutarque, est une réponse de Périclès à un de ses amis qui l’engageait à faire un faux serment en sa faveur. Il est fondé sur l’usage antique de jurer, la main posée sur un autel.
François I^{er} en fit une noble application lorsque, en 1534, il écrivit au roi d’Angleterre, Henri VIII, qui lui conseillait de se séparer de l’église romaine comme il venait de le faire: _Je suis votre ami, mais jusqu’aux autels._
_On ne peut dire ami celui avec qui on n’a pas mangé quelques minots de sel._
Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est que l’amitié ne peut se former subitement, et qu’elle a besoin d’être confirmée par le temps. «Semblable aux vins généreux dont les années augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, plus elle est parfaite; et c’est avec raison qu’on pense qu’il faut manger ensemble plusieurs boisseaux de sel pour la consommer.»
L’amitié est aussi comparée au vin dans l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 15): _Vinum novum amicus novus: vetarescet et cum suavitate bibes illud._ _Le nouvel ami est comme un vin nouveau: il vieillira, et alors tu le boiras avec plaisir._
_Amicitia pactum salis_, _amitié, pacte de sel_, est un proverbe du moyen âge pour exprimer que l’amitié doit s’établir lentement et être toujours durable. Les mots _pactum salis_ sont employés dans les livres saints, où ils signifient une alliance inviolable, par allusion à la nature du sel qui empêche la corruption. _Num ignoratis quod Dominus Deus Israël dederit regnum David super Israël in sempiternum ipsi et filiis ejus in_ PACTUM SALIS. Il était recommandé dans le Lévitique d’offrir du sel dans tous les sacrifices, _In omnii oblatione tuâ offeres sal_ (lib. II, cap. 13). Homère a donné au sel l’épithète de _divin_; Pythagore le regardait comme le symbole de la justice, et il voulait que la table en fût toujours pourvue. Vatable croit que les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu’ils dureraient toujours; et quelques auteurs ont pensé que le nom de _loi salique_ a pu dériver de cet usage.
_Il vaut mieux perdre un bon mot qu’un ami._
Ce proverbe doit être fort ancien. Quintilien a dit, dans ses _Institutions oratoires_, l. VI, ch. 3: _Lædere numquam velimus, longe que absit propositum illud: potius amicum quam dictum perdidit._
_Un ami en amène un autre._
Une personne invitée dans une maison y mène quelquefois une autre personne qu’on n’attendait pas, et la présentation se fait avec des excuses auxquelles on répond: _Un ami en amène un autre._
_Ami de Platon, mais plus ami de la vérité._
_Amicus Plato sed magis amica veritas._
Ce proverbe est un mot d’Aristote attaquant quelques opinions philosophiques de son maître Platon.
_Ami au prêter, ennemi au rendre._
Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Plaute: Si vous redemandez l’argent que vous avez prêté, vous trouverez souvent que d’un ami votre bonté vous a fait un ennemi.
_...... Si quis mutuum quid dederit, Cum repetit, inimicum amicum beneficio invenit suo._
(_Trinum_, act. IV, sc. 3.)
On trouve dans G. Meurier: _Au prêter Dieu, au rendre diable._
Les Espagnols ont ce proverbe: _Qui prête ne recouvre; s’il recouvre, non tout; si tout, non tel; si tel, ennemi mortel._
Les Anglais disent: _Qui prête son argent à son ami perd au double._ C’est-à-dire l’argent et l’ami.
_Vieux amis et comptes nouveaux._
Pour dire que c’est un moyen de conserver ses amis que d’avoir ses comptes toujours bien réglés avec eux. _Les vases neufs et les vieux amis sont les meilleurs_, disaient les Grecs et les Latins, dans un sens analogue.
_Les bons comptes font les bons amis._
Proverbe dont on fait ordinairement l’application pour s’excuser de revoir un compte ou un mémoire présenté par un ami.
_Il ne faut pas compter avec ses amis._
Ce proverbe, en opposition avec les deux précédents, signifie qu’il faut se montrer plutôt généreux qu’intéressé dans les affaires qu’on peut avoir avec ses amis.
Les Turcs disent: _L’amitié mesure par tonneaux et le commerce par grains._
_Entre amis, tout doit être commun._
Ce proverbe est fort ancien. Épicure blâmait Pythagore de l’avoir appliqué littéralement en obligeant ses disciples à mettre en commun tout ce qu’ils possédaient.—«Si j’ai un véritable ami, disait-il, ne suis-je pas aussi maître de ses biens que s’il m’en eût fait le dépositaire? Y a-t-il moins de mérite à donner son cœur que ses richesses? Je ne dois pas abuser de la tendresse de cet ami; ce qu’il possède, je dois le ménager comme ma propre fortune: mais je lui fais un outrage si j’exige qu’il la confie à un tiers pour nos besoins communs.»
_Il faut aimer ses amis avec leurs défauts._
C’est-à-dire qu’il faut être indulgent pour les défauts de ses amis, car l’indulgence augmente l’amitié, et la sévérité la diminue. Il ne s’agit ici que de ces petits défauts qui ne tirent point à conséquence. La complaisance pour les vices des amis serait contraire à la morale et même à l’amitié.
Pour les cœurs corrompus l’amitié n’est point faite. (VOLTAIRE.)
_Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux grandes._
_Il faut louer tout bas ses amis._
Madame Geoffrin établissait comme autant de règles, 1^o qu’il faut rarement louer ses amis dans le monde; 2^o qu’il ne faut les louer que généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou telle action, parce qu’on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le fait ou de chercher à l’action quelque motif qui en diminue le mérite; 3^o qu’il ne faut pas même les défendre lorsqu’ils sont attaqués trop vivement, si ce n’est en termes généraux et en peu de paroles, parce que tout ce qu’on dit en pareil cas ne sert qu’à animer les détracteurs et à leur faire outrer la censure.
Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du passage suivant des Proverbes de Salomon (ch. 27, v. 14): _Qui laudat amicum suum voce altâ erit illi loco maledictionis._ _Qui loue son ami à haute voix, attire sur lui la malédiction._
_Les amis de nos amis sont nos amis._
C’est-à-dire qu’ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu’ils ont des droits à nos égards.
_Il est bon d’avoir des amis partout._
Ce proverbe a donné lieu à un vieux conte qui a été mis en rimes de la manière suivante par je ne sais quel auteur:
Une dévote, un jour, dans une église, Offrit un cierge au bienheureux Michel, Un autre au diable.—Oh! oh! quelle méprise! Mais c’est au diable. Y pensez-vous? ô ciel! —Laissez, dit-elle, il ne m’importe guères; Il faut toujours penser à l’avenir. On ne sait pas ce qu’on peut devenir, Et les amis sont partout nécessaires.
L’abbé Tuet rapporte qu’un Visigoth arien, nommé Agilane, disait un jour sérieusement à Grégoire de Tours, qu’on peut choisir, sans crime, telle religion que l’on veut, et que c’était un proverbe de sa nation, qu’en passant devant un temple de païens et une église de chrétiens, il n’y a point de mal de faire la révérence devant l’un et devant l’autre. Ce Visigoth, faisant son offrande à saint Michel, n’aurait sûrement pas oublié l’estafier du bienheureux.
_Il faut se dire beaucoup d’amis et s’en croire peu._
Parce que, en se disant beaucoup d’amis, on peut obtenir quelque considération, et, en se croyant peu d’amis, on est moins exposé à se laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre.
_Dieu me garde de mes amis! Je me garderai de mes ennemis._
On peut se garantir de la vengeance d’un ennemi déclaré, mais il n’y a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les couleurs de la bienveillance et de l’amitié.
Stobée rapporte (pag. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux, les priait de le protéger contre ses amis, et qu’il répondait à ceux qui lui demandaient le motif de cette prière: _C’est que connaissant mes ennemis, je puis m’en préserver._
On lit dans l’Ecclésiastique (ch. 6, v. 13): _Ab inimicis tuis separare et ab amicis tuis attende._ _Séparez-vous de vos ennemis, et gardez-vous de vos amis._
Les Italiens disent comme nous:
_Di chi mi fido quarda mi Dio! Degli altri mi guardaro io._
En visitant les _pozzi_ du palais du doge, à Venise, j’ai trouvé ces deux vers sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix enfermait ses victimes; ils y avaient été tracés de la main d’un prêtre qui avait eu le bonheur d’échapper à son horrible captivité par une issue qu’il s’était ouverte en arrachant du pavé une large dalle posée sur un égout aboutissant au canal voisin.
Les Allemands ont le même proverbe, et Schiller l’a employé dans une de ses tragédies.
_Le plus bel âge de l’amitié est la vieillesse._
Le temps qui flétrit tout embellit l’amitié.
_Il faut découdre et non déchirer l’amitié._
Mot de Caton l’ancien, rapporté par Cicéron en ces termes: _Amicitiæ sunt dissuendæ magis quām discindendæ._
C’est quelquefois un malheur nécessaire de renoncer à certains amis; alors il faut s’en éloigner insensiblement, sans aigreur et sans colère, et faire voir qu’en se détachant de l’amitié on ne veut pas la remplacer par l’inimitié; car il n’y a rien de plus honteux que d’être en guerre ouverte après une liaison intime.
«Il ne faut pas croire, dit très bien madame de Lambert, qu’après les ruptures vous n’ayez plus de devoirs à remplir; ce sont les devoirs les plus difficiles, et où l’honnêteté seule vous soutient. On doit du respect à l’ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos querelles; n’en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre propre justification; évitez même de trop charger l’ami infidèle, etc.»
_Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié._
Il ne faut pas négliger ses amis. Les Celtes disaient: «Sachez que, si vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit d’herbes, et les arbres le couvrent bientôt si l’on n’y passe sans cesse.»
_L’amitié rompue n’est jamais bien soudée._
Les Espagnols disent par la même métaphore: _Amigo quebrado, soldado, mas nunca sano._ _Ami rompu peut bien être soudé, mais il n’est jamais sain._
Il n’y a guère de réconciliation tout à fait sincère; la défiance ou la trahison s’y mêlent presque toujours. Asmodée, parlant de sa dispute avec Paillardoc, a dit avec autant de vérité que de finesse: «On nous réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes ennemis mortels.»
Il y a un proverbe patois fort ingénieux, dont voici la traduction littérale: _L’amitié rompue ne se renoue point sans que le nœud paraisse ou se sente._
=AMOUR.=—_Amour et mort, rien n’est plus fort._
Rien ne résiste à l’amour ni à la mort. C’est la belle pensée de l’Écriture sainte: _Fortis ut mors dilectio_; _l’amour est fort comme la mort_.
_L’amour le plus parfait est le plus malheureux._
Les contrariétés auxquelles l’amour est soumis en prouvent la perfection. Tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité de ce proverbe. On n’y voit que des amants poursuivis par une fatale destinée et dont la constance s’affermit sous les coups du malheur.
_L’amour fait perdre le repas et le repos._
Ce proverbe est l’un des trente-un articles du _Code d’amour_ qui se trouve dans l’ouvrage intitulé: _Livre de l’art d’aimer et de la réprobation de l’amour_, par maître André, chapelain de la Cour royale de France. Voici cet article: _Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat._
Le souci ronge ceux qui aiment, dit l’auteur de l’_Imitation_. Ovide a dit dans son _Héroïde_ de Pénélope à Ulysse:
_Res est solliciti plena timoris amor._
L’amour est toujours plein d’un inquiet effroi.
Les Italiens ont ce proverbe: _Chi ha l’amor nel petto ha sprone nei fianchi_; _qui a l’amour au cœur a l’éperon aux flancs_.
_L’amour sied bien aux jeunes gens et déshonore les vieillards._
_Amare juveni fructus est, crimen seni._ (LABERIUS.)
L’_amour_, disait Louis XII, _est le roi des jeunes gens, et le tyran des vieillards_.
_Est in camtie ridiculosa Venus._ (OVIDE.)
_Turpè senex miles._ (Id.)
C’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard amoureux. (LA BRUYÈRE.)
_Lorsqu’un vieux fait l’amour,_ _La mort court à l’entour._
L’amour hâte la fin de la vie d’un vieillard. L’amour chez le vieillard est comme le gui qui fleurit sur un arbre mort.
_Qui se marie par amour_ _A bonnes nuits et mauvais jours._
Une femme d’esprit disait à son fils, pour le dissuader de faire un mariage d’amour, qui est ordinairement un mariage pauvre: Souvenez-vous, mon fils, qu’il n’y a qu’une chose qui revienne tous les jours dans le ménage: c’est le pot-au-feu.
_Après l’amour le repentir._
Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et le repentir nous prend où l’amour nous laisse.
_L’amour et la pauvreté font ensemble mauvais ménage._
Le ménage le plus uni cesse de l’être quand il est pauvre. La pauvreté tue l’amour. Les Anglais disent: _When poverty comes in at the door, love flies out at the window_; _lorsque la pauvreté entre par la porte, l’amour s’envole par la fenêtre_.
_L’amour ne loge point sous le toit de l’avarice._
Le Code d’amour déjà cité dit: _Amor semper ab avaritiæ consuevit domicitiis exulare._
_L’amour apprend aux ânes à danser._
La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens est que l’amour polit le naturel le plus inculte.
_L’amour porte la musique._
Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce proverbe, qu’on trouve expliqué dans les Symposiaques de Plutarque (liv. I, quest. 5). Les Anglais disent: _Love was the mother of poetry._ _Amour engendra poésie._ Ce qui a été ingénieusement développé dans le _Spectateur_, n^o 377.
_A battre faut l’amour._
_Faut_ est ici la troisième personne du présent indicatif du verbe _faillir_, et ce proverbe, tiré du latin, _Injuria solvit amorem_, signifie que les mauvais traitements font cesser l’amour.—Cependant le cas n’est point sans exceptions. On sait que les femmes moscovites mesuraient l’amour qu’elles inspiraient sur la violence avec laquelle elles étaient battues, et qu’il n’y avait ni paix ni contentement pour elles avant d’avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. _Experientia testatur fœminas moscoviticas verberibus placari._ (Drex., _de Jejunio_, lib. I, cap. 2.)
Une vieille chanson languedocienne attribue aux filles de Montpellier le même goût.
Lei castagnos aou brasié Pétoun qan soun pas mourdudos; Les fillos de Mounpelié Plouroun qan soun pas batudos.
Ce qu’un ancien traducteur a rendu ainsi vers par vers.
Les châtaignes au brasier Pètent de n’être mordues; Les filles de Montpellier Pleurent de n’être battues.
Il y a encore une exception très remarquable au proverbe, et ce sont les deux parfaits modèles des amants qui l’ont fournie. Le sensible Abeilard fustigeait quelquefois la sensible Héloïse, qui ne l’en aimait pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, raconte la chose dans une de ses lettres, où il avoue d’un cœur contrit les scandaleux excès de sa passion immodérée: _In ipsis diebus dominicæ passionis;.... te notentem ac dissuadentem sæpiùs minis ac flagellis ad consensum trahebam._ _Les jours mêmes de la passion de notre Seigneur,.... lorsque tu me refusais ce que je demandais ou que tu m’exhortais à m’en priver, ne t’ai-je pas trop souvent forcée par des menaces et par des coups de fouet à céder à mes désirs?_ Ausone avait deviné le cœur d’Héloïse, lorsqu’il disait en peignant les qualités d’une maîtresse accomplie (épig. 77): _Je veux qu’elle sache recevoir des coups, et qu’après les avoir reçus, elle prodigue ses caresses à son amant._
_On revient toujours à ses premières amours._
Parce qu’on espère y trouver un bonheur que ne donnent point les autres.
Ce premier sentiment de l’ame Laisse un long souvenir que rien ne peut user, Et c’est dans la première flamme Qu’est tout le nectar du baiser. (LEBRUN.)
_Que la nuit me prenne là où sont mes amours!_
Pour dire qu’on s’attarde volontiers dans un endroit où l’on se plaît, auprès des personnes qu’on aime.
Ce vœu tendre et délicat ne serait pas déplacé auprès du vœu de Léandre, dans l’Anthologie ou _Choix de fleurs_. C’est vraiment une fleur d’amour.
_Il n’y a point de laides amours._
_L’objet qu’on aime est toujours beau._
«Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa passion; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle.»
(BOSSUET.)
_Quisquis amat ranam ranam putat esse Dianam._
Quiconque aime une grenouille prend cette grenouille pour Diane.
C’est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs.
Les habitants de l’île de Chypre avaient érigé des autels à Vénus barbue. Les Romains adoraient Vénus louche, comme on le voit dans le second livre de l’_Art d’aimer_ d’Ovide, et dans le _Festin de Trimalcion_, par Pétrone. Ils disaient même proverbialement, en parlant d’une belle qui avait le rayon du regard faussé: _Si pæta, est Veneri similis._ _Si elle est louche, elle ressemble à Vénus._ Horace nous apprend qu’un certain Balbinus trouvait des grâces dans le polype d’Agna sa maîtresse.
Le meilleur développement du proverbe, _Il n’y a pas de laides amours_, est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du deuxième acte du _Misanthrope_.
.... L’on voit les amants vanter toujours leur choix; Jamais leur passion n’y voit rien de blàmable, Et dans l’objet aimé tout leur paraît aimable. Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms: La pâle est aux jasmins en blancheur comparable; La noire à faire peur, une brune adorable; La maigre a de la taille et de la liberté; La grasse est, dans son port, pleine de majesté; La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée; La géante paraît une déesse aux yeux; La naine, un abrégé des merveilles des cieux; L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne; La fourbe a de l’esprit; la sotte est toute bonne; La trop grande parleuse est d’agréable humeur, Et la muette garde une honnête pudeur. C’est ainsi qu’un amant, dont l’amour est extrême, Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.
=AMOUREUX.=—_Amoureux transi._
Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide, novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables volontaires des cours d’amour, espèce d’énergumènes qui avaient formé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée _la Ligue des amants_, dont l’objet était de prouver l’excès de leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de l’été et les rigueurs de l’hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils allumaient de grands feux pour se chauffer, et ne sortaient de chez eux qu’enveloppés d’épaisses fourrures. Quand il gelait à pierre fendre, ils se couvraient très légèrement, et allaient, par le froid, par la neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils se tenaient jusqu’à ce qu’ils les eussent aperçues, _étant parfois tellement morfondus et transis dans l’attente_, dit un vieux auteur, _qu’on entendait claquer leurs dents comme les becs des cigognes_. Cette dévotion d’amour, poussée ainsi jusqu’au martyre, éclatait en outre par une foule de pratiques minutieuses et d’expressions alambiquées. Tel confrère élisait son domicile à l’enseigne de la Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l’Assiduité, etc. Il existe un ouvrage rare et curieux, intitulé: _l’Amoureux transy_, par Jehan Boucher. Cet ouvrage, qui ne porte point de date, est une espèce de code galant de cette secte jadis si fameuse par ses extravagances et par ses niaiseries sentimentales.
=AN.=—_Je m’en moque comme de l’an quarante._
On croyait beaucoup à la fin du monde, dans le commencement du onzième siècle. C’était une opinion alors universellement répandue que les _mille ans et plus_ qu’on prétendait assignés par Jésus-Christ lui-même comme terme à son église et à la société entière, devaient expirer en l’an quarante de ce siècle. La peur avait gagné tous les esprits. Les pécheurs se convertissaient en foule, et chacun parlait de se faire ermite. Mais lorsque celle époque si redoutable fut passée, on changea de langage, et l’on dit _Je m’en moque comme de l’an quarante_, expression qui est encore usitée en parlant d’une chose qui ne doit inspirer aucune crainte.
=ANE.=—_Un âne en gratte un autre._
_Asinus asinum fricat._
On voit quelquefois deux ânes se mettre l’un contre l’autre et se frotter pour apaiser les démangeaisons de leur peau. De là ce proverbe qui s’emploie au figuré, en parlant de deux sots qui échangent entre eux des compliments ou des éloges.
_L’âne de la communauté Est toujours le plus mal bâté._
Pour dire qu’on néglige communément ce que l’on possède en commun: _Communiter negligitur quod communiter possidetur._
_L’âne de la montagne porte le vin et boit de l’eau._
Proverbe qu’on emploie en parlant d’un sot dupé qui a la peine sans avoir le profit.
On sait que les montagnards transportent à dos d’âne ou de mulet leur vin enfermé dans des outres, parce que la difficulté des chemins ne leur permet point de le transporter sur un chariot.
_L’âne au milieu des singes._
On désigne ainsi un imbécile qui se trouve parmi des gens malins auxquels il sert de jouet.
_Pour un point Martin perdit son âne._
Un ecclésiastique, nommé Martin, qui possédait l’abbaye d’Asello, en Italie, voulut faire inscrire sur la porte ce vers latin:
_Porta patens esto. Nulli claudaris honesto._
Porte reste ouverte. Ne sois fermée à aucun honnête homme.
C’était à une époque où la ponctuation, longtemps abandonnée, venait d’être remise en usage. Martin, étranger à cet art, s’adressa à un copiste qui n’en savait pas plus que lui. Le point, qui devait être après le mot _esto_, fut placé après le mot _nulli_, et changea le sens de cette manière:
_Porta patens esto nulli. Claudaris honesto._
Porte ne reste ouverte pour personne. Sois fermée à l’honnête homme.
Le pape, informé d’une inscription si mal séante, priva l’abbé Martin de son abbaye qu’il donna à un autre. Le nouveau titulaire corrigea la faute du malheureux vers, auquel il ajouta le suivant:
_Uno pro puncto caruit Martinus asello._
Martin, pour un seul point, perdit son asello.
Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains: _Qui cadit virgulà, caussâ cadit_; et comme _asello_ signifie également _un âne_, l’équivoque donna lieu au dicton: _Pour un point Martin perdit son âne._
Quelques parémiographes, jugeant cette explication trop recherchée, prétendent qu’il faut dire: _Pour un poil Martin perdit son âne_, et ils fondent leur opinion sur celle de Nicot qui dit dans son Dictionnaire: L’âne d’un nommé Martin avait été perdu ou volé à la foire. Notre homme, en le cherchant, apprit qu’un particulier venait d’en trouver un, et, comme il ne douta point que ce ne fût le sien, il courut le réclamer; mais celui qui l’avait trouvé demanda: De quelle couleur est le poil de la bête?—Il est gris, répondit le réclamant.—Non, répliqua l’autre, il est noir. Et c’est ainsi que _pour un poil Martin perdit son âne_.
La véritable origine est la première que j’ai rapportée, et ce qui le prouve, c’est qu’en Italie, d’où nous est venu le dicton, on dit aussi: _Per un punto Martin perse la cappa_, _pour un point Martin perdit la chape_, c’est-à-dire la dignité abbatiale dont la chape était l’insigne.
On a tort de dire: _Faute d’un point_ Martin perdit son âne, au lieu de _pour un point_, etc. Cette variante qui fausse l’explication que j’ai donnée, ne se trouve pas dans les vieux recueils. Évidemment elle est moderne.
_Être comme l’âne de Buridan._
C’est être tout-à-fait indécis entre deux partis ou deux avantages offerts.
Jean de Buridan, né à Béthune en Artois, célèbre dialecticien du quatorzième siècle, voulant prouver que, si les bêtes ne sont point déterminées par quelque motif externe, elles n’ont pas la force de choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique dans le genre du crocodile[8] des stoïciens, afin de soutenir sa thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il demandait: que fera cet animal? Si ceux qui voulaient bien discuter avec lui cette grave question répondaient: il demeurera immobile; le docteur répliquait: il mourra donc de soif et de faim entre l’eau et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire: il ne sera pas assez bête pour se laisser mourir; sa conclusion était: il se tournera donc d’un côté plutôt que d’un autre; il a donc le libre arbitre. Son raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne, devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe.
Spinoza (_Éthiq._, part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (_Ess._, liv. II, chap. 14) exprime la même opinion. «Qui nous logerait, dit-il, entre la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger, il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y ayant aucune raison qui nous incline à la préférence.»
Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi: «L’homme a deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend; il y a le remède de penser qu’il ne dépend pas des objets: 1º je veux préférer ceci à cela, parce qu’il me plaît d’en user ainsi; 2º il pourrait agir en tirant ce qu’il a à faire à la courte-paille.»
_C’est le pont aux ânes._
On se sert de cette expression en parlant des choses qui sont connues des esprits vulgaires et ne peuvent embarrasser que des ignorants de la première espèce, justement assimilés aux baudets qu’on voit s’arrêter devant un pont de bois dont les planches mal jointes leur laissent entrevoir le cours de l’eau, car ces animaux ont ordinairement une si grande peur de se noyer, que, suivant la remarque de Pline le naturaliste (liv. VIII, ch. 4), _ils se précipiteraient à travers les flammes pour éviter de se mouiller les pieds_. La même expression s’emploie aussi pour signifier les lieux communs et les réponses banales à l’usage des ignorants, et, dans ce sens, elle est une allusion à ces vieux recueils de solutions ou de thèmes tout faits, auxquels on donnait autrefois le nom de _pont aux ânes_, à cause de l’interrogatif _an_ qui figurait au commencement de toutes les questions énoncées en latin. C’est un véritable calembourg, où _pont aux ânes_ a été substitué à _pont aux an_, qui signifie le moyen de passer sur ces _an_ comme sur une rivière, c’est-à-dire de surmonter les difficultés.
On trouve dans le vingt-huitième chapitre du deuxième livre de Rabelais le passage suivant, qui confirme l’explication que je viens de donner: «O qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre les trois cents géants! O ma muse! ma Calliope! ma Thalie! inspire-moy à ceste heure! Restaure-moy mes esperits; car voici _le pont aux ânes de logicque_; voici le trébuchet, voici la difficulté de povoir exprimer l’horrible bataille qui feut faicte.»
_Les ânes de Beaune._
L’animosité des Athéniens contre les Thébains n’est pas plus célèbre que celle des habitants de Dijon contre les habitants de Beaune. S’il faut en croire les Dijonais, l’air seul du pays de leurs adversaires est abrutissant, et c’est à qui racontera les simplicités beaunoises le plus ridicules. La querelle de Piron avec les Beaunois n’a pas peu contribué à fortifier le préjugé qui leur est défavorable. Tous les jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison d’un sot avec un âne ont été employés d’une manière plus ou moins heureuse, et jusqu’à satiété. Mais de telles plaisanteries sont-elles fondées? Les habitants de Beaune ont-ils l’esprit plus lourd et la conception plus tardive que ceux de Dijon? Il n’y a rien qui le prouve, et le proverbe n’a pas été fait pour populariser le béotisme qu’on leur impute. Il est venu de ce que, dans le XIII^e siècle, il y avait à Beaune une famille de négociants distingués dont le nom était Asne. Lorsqu’on voulait parler d’un commerce bien établi, on citait les Asne de Beaune. Depuis, ce nom est passé aux habitants, et c’est sur cette misérable équivoque que roulent tous les quolibets qui sont faits sur leur compte.
_La sépulture des ânes._
Au moyen âge, ceux qui mouraient déconfès ou excommuniés étaient jetés dans les champs ou à la voirie, comme des charognes. C’est ce qu’on appelait la _sépulture des ânes_. On lit dans une vieille charte: _Extrà cimeterium sepulturâ asinorum sepulti._ La même expression se trouve dans un passage de la bulle d’excommunication fulminée par le pape Grégoire V contre le roi Robert et la reine Berthe. Voici ce passage littéralement traduit du latin: «Qu’ils n’aient d’autre _sépulture_ que celle _des ânes_, afin qu’ils soient aux nations futures un exemple d’opprobre et de malédiction.» Cette expression est prise de l’Écriture sainte, où l’on voit qu’il fut prédit par Jérémie que Joachim aurait la _sépulture d’un âne_; prophétie qui se vérifia lorsque Nabuchodonosor fit massacrer ce roi de Juda et jeter son corps hors de la ville, avec défense de l’inhumer.
=ANGE.=—_Écrire comme un ange._
Ange Vergèce, célèbre calligraphe, venu de l’île de Candie, sa patrie, à Paris, vers 1540, donna lieu, dit-on, à cette expression proverbiale par la beauté de son écriture qui servit d’original aux graveurs des caractères de l’alphabet grec pour les impressions royales sous François I^{er}. La bibliothèque royale possède trois beaux manuscrits grecs de cet hellène, qui était attaché au collége royal en qualité d’_écrivain du roi en lettres_ grecques.
_Être aux anges._
C’est être transporté de joie.—Les Grecs et les Romains disaient dans le même sens: _Être admis aux plus secrets mystères_, par allusion aux jouissances que devaient éprouver les initiés aux mystères d’Eleusis, lorsqu’ils étaient admis par l’hiérophante, après de nombreuse épreuves, à la connaissance de ces mystères, si secrets, dit Tibulle (élég. 5, liv. III), qu’il n’était pas permis de les révéler même aux dieux.
_Boire aux anges._
Saint Césaire, évêque d’Arles, dit, dans sa sixième homélie, que, de son temps, au commencement du VI^e siècle, on poussait si loin la débauche de vin que, lorsqu’on ne pouvait presque plus boire, on adressait, pour s’y exciter encore, des santés aux saints et aux anges. Cette superstition d’ivrogne, renouvelée des Grecs qui, à la fin d’un repas, vidaient quelques coupes de plus en l’honneur des dieux, a donné naissance à l’expression _boire aux anges_, c’est-à-dire _boire au delà de sa soif_, ou, comme s’exprime Rabelais, _boire pour la soif à venir_.
_Voir les anges violets._
On dit de quelqu’un qui a reçu un coup sur les yeux, qu’_il a vu les anges violets_, qu’_on lui a fait voir les anges violets_. C’est une allusion à l’éblouissement lumineux qui accompagne d’ordinaire ces sortes de coups, à la couleur violette de la partie contuse, à celle du costume épiscopal qui est aussi violette, et à l’usage où l’on était autrefois de désigner les évêques par le nom d’_anges_ que saint Jean l’évangéliste leur a donné dans le deuxième chapitre de son Apocalypse.
L’Académie s’est bornée à dire que _Voir les anges violets_ signifie avoir des visions creuses; mais il est certain que cette expression a toujours été employée dans le sens que j’ai donné et comme synonyme de cette autre plus usitée aujourd’hui: _Voir trente-six chandelles._
=ANGLAIS.=—_Être poursuivi par les Anglais._
C’est être poursuivi par des créanciers rigides.—Le mot Anglais, pris dans ce sens, fut introduit, suivant Borel, à l’époque de l’occupation de la France par les Anglais qui, s’étant emparés de tout l’argent du pays, prêtaient aux habitants à des conditions fort dures, et se conduisaient comme de vrais Arabes envers leurs malheureux débiteurs. D’autres étymologistes pensent qu’il fut employé à l’occasion des impôts extraordinaires établis pour la rançon du roi Jean, prisonnier à Londres. Estienne Pasquier le fait venir des réclamations des Anglais qui prétendaient que cette rançon, fixée à trois millions d’écus d’or, par le traité de Bretigny, n’avait pas été entièrement payée.
Oncques ne vys Anglois de vostre taille, Car, à tout coup, vous criez: baille, baille. (MAROT.)
=ANGUILLE.=—_Il y a quelque anguille sous roche._
Pour signifier qu’il y a dans une affaire quelque chose de caché et de dangereux dont il faut se défier.
Le mot anguille, venu du latin _anguilla_, dont la racine est _anguis_, _serpent_, se prenait autrefois pour serpent, et il a gardé cette acception dans notre proverbe, qui correspond à celui des Grecs: _Le scorpion dort sous la pierre_; et à celui des Latins: _Latet anguis in herba_, _le serpent est caché sous l’herbe_.
On désigne encore les couleuvres, en certains endroits, sous le nom d’_anguilles de haie_.
_Écorcher l’anguille par la queue._
C’est commencer par où il faudrait finir.
_Rompre l’anguille au genou._
C’est tenter l’impossible, car une anguille, qui glisse toujours des mains, ne peut se rompre sur le genou comme un bâton. M. de Mennechet dit dans une annotation à la page 209 de l’_Histoire de l’estat de France sous le règne de François II_: «_Rompre l’anguille au genou_, signifie rompre une étoffe nouée à l’endroit du nœud.» Ce qui est un équivalent, et non une explication de l’expression proverbiale.
On trouve dans Rabelais, _Rompre l’andouille au genou_.
Les Espagnols disent: _Soldar el azogue_, _souder le vif-argent_; et les Italiens: _Pigliar il vento con le reti_, _prendre le vent au filet_.
_Il ressemble aux anguilles de Melun, il crie avant qu’on l’écorche._
On représentait un jour à Melun le mystère de saint Barthélemy qui, suivant le martyrologe, fut écorché et mis en croix: un étudiant de cette ville, nommé Languille, chargé de faire le rôle du martyr, fut tellement épouvanté, au moment où les bourreaux le saisirent pour simuler le supplice, qu’il ne put s’empêcher de pousser des cris. Et de là vint la locution proverbiale qu’on applique à une personne qui s’effraie sans sujet, qui se plaint avant de sentir le mal. D’après cette explication, donnée par Fleury de Bellingen, il faudrait dire: _Il ressemble à Languille_, et non pas _aux anguilles de Melun_; mais la seconde version, quoique fautive, n’est pas moins usitée que la première, et le Dictionnaire de l’Académie l’a consacrée.
=ANGOISSE.=—_Faire avaler à quelqu’un des poires d’angoisse._
C’est lui faire essuyer de mauvais traitements dont il ne peut se plaindre. Allusion à la poire d’angoisse, petite boule de fer qui, étant glissée pur les voleurs dans la bouche d’un homme qu’ils voulaient dépouiller, et s’y détendant par la pression d’un ressort secret, accroissait son volume au point de lui couper la parole et de ne pouvoir être retirée qu’avec l’aide d’un serrurier. Machine vraiment diabolique dont l’invention a été attribuée par quelques auteurs au capitaine Gaucher qui servait, du temps de la ligue, au pays de Luxembourg, et par quelques autres à un Toulousain nommé Palioly, chef d’une bande de filous établie à Paris. L’Académie semble croire que cette locution fait allusion à la poire d’Angoisse, fruit _si âpre et si revéche au goût_, dit-elle, _qu’on a de la peine à l’avaler_. Mais elle se trompe, car ce fruit est assez doux dans sa maturité, et les Parisiens, qui le trouvaient fort bon autrefois, devaient en faire une consommation assez considérable, puisque les colporteurs le criaient dans les rues. Témoin ce vers des _Crieries de Paris_, par Guillaume de la Villeneuve:
Poires d’Angoisse crier haut.
L’instrument de fer a été nommé _poire d’angoisse_, parce qu’il est en forme de poire et qu’il cause de _l’angoisse_ ou de la douleur; le fruit a tiré son nom de celui d’_Angoisse_ ou _Angoissement_ (d’autres disent _Angoisserent_), village du Limousin où il fut primitivement connu et devint très abondant.
=ANNÉE.=—_Les années de Pierre._
C’est-à-dire vingt-cinq années de pontificat, parce que saint Pierre fut à la tête de l’Église de Rome pendant vingt-cinq années. On dit à chaque nouveau pape qu’on élève sur la chaire de l’apôtre: _Sancta pater, non videbis annos Petri_; _saint-père, vous ne verrez pas les années de Pierre_. Et en effet, aucun pape ne les a vues. La raison en est toute simple: c’est que pour être un _sujet papable_, dit l’histoire des conclaves, il faut être cardinal d’un âge avancé et d’une complexion dont on ne puisse attendre ni un long règne ni de trop vigoureuses résolutions.
En examinant la liste des papes, on voit que le terme moyen de leur règne est d’environ huit ans. Pie VII est le pontife qui a gouverné le plus longtemps l’Église depuis saint Pierre. S’il eût vécu un an de plus, la prophétie proverbiale aurait été démentie, et Rome, alors, aurait été exposée aux plus grands malheurs et à la destruction, suivant l’opinion superstitieuse des habitants de cette ville.
=ANTAN.=—_Parler des neiges d’antan._
C’est-à-dire de choses qui sont passées et dont on ne doit plus s’occuper. On trouve dans la dix-neuvième satire de Régnier: _Discourir des neiges d’antan._
_Antan_ est un vieux mot formé par contraction des deux mots latins _ante annum_, et signifiant _l’autre année_, _l’année d’avant_. L’expression des _neiges d’antan_, qu’on n’emploie guère aujourd’hui, a été pendant longtemps en grande vogue, à cause de la fameuse ballade de Villon sur _les dames du temps jadis_, dont voici quelques vers:
. . . . . . . . Où est la reine Qui commanda que Buridan Fût jeté dans un sac en Seine? Mais où sont les neiges d’antan? La reine, blanche comme un lys, Qui chantait à voix de sirène, Berthe au grand pied, Biétris, Alys, Harembouges qui tint le Maine, Et Jeanne, la bonne Lorraine, Qu’Anglais brûlèrent à Rouen, Où sont-ils, vierge souveraine? Mais où sont les neiges d’antan?
=ANTIFE.=—_Battre l’antife._
Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur industrie, au milieu de la foule qui s’y rend. C’est dans ce sens que l’auteur du poëme de _Cartouche_ s’est servi de ce mot, qui paraît être le même qu’_antive_, féminin d’_antif_ (antique), vieux adjectif tombé en désuétude. Ainsi, l’expression populaire _battre l’antife_, qui correspond figurément à _battre le pavé des rues_, ou, comme on dit encore, _battre l’estrade_, signifie, au propre, _battre le pavé des églises_, acception qui n’est pas usitée.
=APOTHICAIRE.=—_Apothicaire sans sucre._
Le sucre, cette précieuse denrée que le vieux poëte Eustache Deschamps appelait l’_auxiliaire de la civilisation_, fit son entrée dans le monde, au commencement du XIV^e siècle, par l’officine des apothicaires qui lui attribuaient toute sorte de vertus curatives et l’employaient dans tous les remèdes: de là cette expression, _Apothicaire sans sucre_, par laquelle on désigne tout marchand mal assorti et toute personne qui manque de quelque chose d’essentiel à sa profession.
On trouve dans de vieux auteurs, _Apothicaire sans caffetin_. Le sucre blanc raffiné était autrefois appelé _caffetin_. Ce mot est dans une ordonnance rendue par le roi Jean, en 1353.
=APÔTRE.=—_Faire le bon apôtre._
Chercher à tromper en contrefaisant l’homme de bien. On dit encore ironiquement, _C’est un bon apôtre_, en parlant de quelqu’un qui déguise sa malice sous les apparences de la bonté, qui affecte une candeur, une probité qu’il n’a pas.—Allusion à la conduite de l’apôtre Judas, qui portait la trahison dans le cœur en faisant à son divin maître des protestations d’attachement et de fidélité.
=APPÉTIT.=—_L’appétit vient en mangeant._
Plus on a, plus on veut avoir.—Autant croît le désir que le trésor.
C’est la réponse que fit Amyot à Charles IX, dont il avait été le précepteur, un jour que ce roi lui témoignait sa surprise de ce qu’ayant paru d’abord borner son ambition à un petit bénéfice qu’il avait obtenu, il demandait encore le riche évêché d’Auxerre. Mais cette réponse, qu’on croit avoir été l’origine du proverbe, n’en fut que l’application. Amyot, en s’exprimant ainsi, répétait simplement un mot rapporté par Rabelais dans le cinquième chapitre de _Gargantua_, et attribué à Angeston[9], qui n’en était peut-être pas l’inventeur. Ovide, parlant d’Erisichton, condamné par Cérès à une famine dévorante, avait dit:
. . . . . . . . _Cibus omnis in illo Causa cibi est._ (_Metam._, lib. VIII, fab. 11.)
Tout aliment l’excite à d’autres aliments.
Et Quinte-Curce (liv. VII, ch. 8) avait mis la phrase suivante dans le discours des Scythes à Alexandre: _Primus omnium satietate parasti famem._ _Tu es le premier chez qui la satiété ait engendré la faim._ Cependant, il est juste de dire que si Angeston a pris la pensée de ces deux auteurs, il se l’est appropriée par l’heureuse originalité avec laquelle il l’a rendue en français.
_Pain dérobé réveille l’appétit._
Pain dérobé que l’on mange en cachette, Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète. (LA FONT.)
On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. 9, v. 17): _Aquæ furtivæ dulciores sunt, et panis absconditus suavior._ _Les eaux dérobées sont plus douces, et le pain pris en cachette est plus agréable._ C’est de là qu’a été tiré notre proverbe, qui signifie que nous trouvons une certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues, que l’objet de nos désirs nous plaît d’autant mieux qu’il est moins permis.—Les Latins disaient: _Dulce pomum quum abest custos._ _Le fruit est doux en l’absence du gardien._
_Nitimur in vetitum semper cupimusque negata._ (OVID, lib. III, éleg. 4.)
Nous nous roidissons toujours contre ce qui nous est défendu, et nous désirons ce qu’on nous refuse.
Tel est le cœur humain, surtout celui des femmes: Un ascendant mutin fait naître dans nos ames, Pour ce qu’on nous permet un dégoût triomphant, Et le goût le plus vif pour ce qu’on nous défend. (PIRON, _Métrom._)
=ARBRE.=—_Quand l’arbre est tombé, tout le monde court aux branches._
Pour dire que tout le monde cherche à retirer quelque avantage de la disgrâce qui atteint un homme élevé en dignité.
_On ne jette des pierres qu’à l’arbre chargé de fruits._
Il n’y a que l’homme distingué qui soit en butte aux traits envenimés de la critique: les détracteurs attaquent le mérite et laissent en paix la médiocrité. Un vieux proverbe les assimile aux _chiens qui n’aboient qu’après la pleine lune sans se soucier du croissant_.
=ARC.=—_Débander l’arc ne guérit pas la plaie._
Il ne suffit pas, pour réparer ou pour guérir le mal qu’on a fait, de renoncer au moyen d’en faire.
Lorsque le roi René perdit Isabelle de Lorraine, sa première épouse, qu’il aimait beaucoup, il prit pour devise un arc dont la corde était rompue, avec ces mots italiens: _Arco per lentare, piaga non sana_, dont notre proverbe est la traduction, et il mit cette devise dans un beau livre d’Heures qu’il peignit pour Jeanne de Laval, sa seconde épouse, à laquelle il était aussi tendrement attaché. La Bibliothèque royale conserve ce précieux ouvrage, qui présente sur toutes les pages les lettres R I enlacées avec grâce, et sur toutes les marges plusieurs autres devises relatives aux deux princesses.
=ARCHIDIACRE.=—_Crotté en archidiacre._
C’est-à-dire bien crotté, parce que les archidiacres étaient tenus autrefois de faire à pied leurs visites, dans toutes les saisons, chez tous les curés de leur archidiaconé. Le temps a fait disparaître cet usage et la locution qui s’y rattache.
=ARGENT.=—_L’argent est un bon serviteur, mais c’est un mauvais maître._
Ce proverbe a été attribué au chancelier Bacon, mais il existait avant Bacon; peut-être a-t-il été inspiré par ce vers d’Horace:
_Imperat aut servit collecta pecunia cuique;_
ou bien par ce mot sur Caligula: «Il n’y eut jamais un meilleur esclave ni un plus mauvais maître.»
Il faut pouvoir dire de l’argent ce que le philosophe Aristippe disait d’une belle courtisane: «Je possède Laïs sans qu’elle me possède.»
_L’argent fait tout._
_Nummus vincit, nummus regnat, nummus imperat._
On lit dans l’Ecclésiaste: _Pecuniæ obediunt omnia._
Les Italiens disent: _Il danaro e un compendio del poter humano._
_Argent comptant porte médecine_,
pour signifier qu’il est d’un grand secours, qu’il guérit bien des maux.
_L’argent est un remède à tout mal, hormis à l’avarice._
L’esprit, le temps, l’argent, sont trois grands médecins; L’argent seul!... est-il rien, excepté l’avarice, Que ce doux élixir n’endorme et ne guérisse?
(PIRON, _École des Pères_, act. III, sc. 3.)
_Argent fait perdre et pendre gent._
Nos pères, qui aimaient les jeux de mots, disaient encore: _Argent ard gent_. _Ard_ est la troisième personne du présent indicatif du vieux verbre _ardre_ ou _arder_ (brûler).
Les Italiens disent: _Qui veut s’enrichir dans un an se fait pendre dans six mois._
_Qui a de l’argent a des pirouettes_ (ou _des cabrioles_).
Ce proverbe signifie, au propre, que celui qui a de l’argent saute et danse volontiers, et, au figuré, qu’il a de quoi se réjouir, de quoi satisfaire ses fantaisies et se procurer tout ce qui lui plaît; explication plus juste et plus naturelle que celle qu’on trouve dans la plupart des auteurs, qui disent seulement que _celui qui a de l’argent a de tout_, laissant à deviner pour quel motif il est question de pirouettes ou de cabrioles.
_Chargé d’argent comme un crapaud de plumes._
Le proverbe précédent nous a montré l’homme qui a de l’argent plein de légèreté et prêt à entrer en danse; celui-ci assimile l’homme sans argent à un lourd reptile: en effet, quand on a la bourse bien garnie, on se sent plus léger, comme si le contentement était une espèce de ressort secret qui favorise l’aisance des mouvements; et quand on a la bourse vide, on se sent plus lourd, comme si la tristesse était un poids invisible sous lequel on ne peut avoir une allure dégagée: deux faits qui sont en raison inverse des lois du système de gravité. Il est probable que cette différence a été présente à l’esprit de l’homme qui le premier a imaginé de dire _chargé d’argent comme un crapaud de plumes_; elle est du moins caractérisée dans cette expression. On sait que l’_argent_ et les _plumes_ se confondent sous une même idée, dans plusieurs façons de parler usitées parmi le peuple, comme _se remplumer_, _plumer quelqu’un_, _avoir des plumes de quelqu’un au jeu_, _laisser ses plumes au jeu_, etc.
Les Polonais disent: _Nu comme un saint turc_, parce que les dervis ou derviches, religieux turcs qui font profession de pauvreté, vont toujours les jambes nues et la poitrine découverte, à l’imitation des gymnosophistes indiens, qui avaient adopté la nudité comme emblème de leur amour pour la vérité nue.
_L’argent est rond pour rouler._
Maxime des prodigues.
_L’argent est plat pour s’entasser._
Maxime des avares.
_Semer l’argent._
Cette expression fut d’abord employée littéralement pour désigner une prodigalité mémorable qui eut lieu dans une cour plénière tenue à Beaucaire par Raymond V, comte de Toulouse, en 1174. Le sire de Simiane, d’autres disent Bertrand de Raiembaus ou Raibaux, cherchant à surpasser en magnificence tous ses rivaux, fit labourer avec douze paires de taureaux blancs les cours et les environs du château, et y fit semer 30,000 sous en deniers, somme équivalente à 600 marcs d’argent fin, puisque 50 sous formaient alors un marc.
_L’argent prêté veut être racheté._
C’est-à-dire que celui qui a prêté son argent a autant de peine à le recouvrer qu’il en aurait à le gagner, car on trouve presque toujours dans la main qui l’a reçu la main qui refuse de le rendre.
_Ne prêtez point votre argent à un grand seigneur._
Proverbe pris des paroles de l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 1): _Noli fænerari homini fortiori te: quod si fæneraveris quasi perditum habe._ _Ne prêtez point votre argent à un homme plus puissant que vous; et si vous le lui avez prêté, tenez-le pour perdu._
Le conseil que donne ce proverbe se trouvait fort bon à suivre dans l’ancien temps, où les grands seigneurs pouvaient facilement abuser de leur position pour faire attendre longtemps tout créancier bourgeois qui réclamait son argent, et pour le punir de cette liberté grande: c’était alors un de leurs plaisirs et même un de leurs priviléges. Les registres du parlement et les taxes des chancelleries royales constatent qu’ils obtenaient quelquefois des _lettres de non payer_; et l’on sait que Philippe de Valois, voulant se montrer reconnaissant envers ceux qui avaient aidé à son élévation, leur octroya de pareilles lettres, en grande quantité. Le témoignage de ces faits n’est pas consigné dans l’histoire seulement, il l’est aussi dans le langage, car on dit, en parlant d’un débiteur qui tarde à satisfaire à ses engagements: _Il se croit dispensé de payer ses dettes._
Les Basques se servent du proverbe suivant: _Ne prête pas ton argent à celui à qui tu serais obligé de le redemander le chapeau à la main._
_Si vous voulez savoir le prix de l’argent, essayez d’en emprunter._
En ce cas, il faut payer l’argent au poids de l’or.
_L’argent ne sent pas mauvais._
On dit aussi: _L’argent n’a point d’odeur._
L’empereur Vespasien, ayant mis un impôt sur les latrines, contre l’avis de son fils Titus, prit une pièce du premier argent qu’il en retira, et l’approcha du nez de ce prince, en disant: «Cela sent-il mauvais?» ce qui donna lieu au proverbe, dont Juvénal s’est servi:
. . . . . . _Lucri bonus est odor ex re Qualibet._ (Sat. 14, v. 204.)
L’argent qu’on gagne sent toujours bon, de quelque part qu’il vienne.
Ennius avait dit:
_Unde habeas curat nemo, sed oportet habere._
Personne ne s’informe d’où vous avez, mais il faut avoir.
Les Anglais disent: _Money is welcome, though it comes in a dirty clout._ _L’argent est toujours bien venu, quoiqu’il arrive dans un torchon sale._
_Plaie d’argent n’est point mortelle._
Pour exprimer qu’un malheur est supportable lorsqu’on peut l’adoucir par quelque sacrifice d’argent.
Les Russes disent: _Ce qu’on peut éviter à force d’argent n’est point un malheur; le vrai malheur est d’avoir dans sa poche une bourse vide._
_Qui n’a point argent en bourse ait miel en bouche._
Quand on est pauvre, il faut filer doux, n’avoir que d’agréables paroles, car si l’on passe au riche quelques grossièretés, on n’en passe aucune au pauvre.
_Ne touchez point à l’argent d’autrui, car le plus honnête homme n’y ajouta jamais rien._
Avertissement qu’on donne, par manière de plaisanterie, à quelqu’un qui prend dans ses mains de l’argent qui ne lui appartient pas.
_Avoir de l’esprit argent comptant._
Cette expression est littéralement traduite de l’expression latine _Habere ingenium in numerato_, dont l’empereur Auguste se servait pour caractériser le talent du célèbre Vinicius, et dont Quintilien a fait l’application à un orateur habile à improviser sur toute sorte de sujets. L’abbé Gedoin l’a rendue ainsi: _Avoir toutes les richesses de son esprit en argent comptant._
Un vieux traducteur avait dit: _Én bonne pécune nombrée._
_Argent sous corde._
On dit _Jouer, payer argent sous corde_, dans le même sens que _Jouer, payer argent comptant_, ou _argent sur table_. C’est une métaphore prise du jeu de paume, où l’on met l’argent sous la corde.
=ARGOULET.=—_C’est un pauvre argoulet._
Les argoulets étaient des arquebusiers à cheval, qui existèrent depuis Louis XI jusqu’à Henri II. Comme dans le dernier temps ils n’étaient pas considérables, dit Ménage, en comparaison des autres cavaliers, on employa le nom d’_argoulet_ pour désigner un chétif soldat, et par extension un homme de néant.
=ARISTARQUE.=
Célèbre grammairien de Samos, qui fut chargé par Ptolémée Philadelphe de revoir les poëmes d’Homère, dont il donna l’édition que nous avons aujourd’hui. Dans cette importante révision, il fit preuve d’une critique si sage et si judicieuse, que son nom, devenu appellatif, a servi depuis à désigner un censeur juste, profond et éclairé. C’est ce que les Romains entendaient par _un Aristarque_, comme le prouve un passage de l’_Art poétique_ d’Horace, où il est dit: _Fiet Aristarchus_, etc. C’est aussi ce que nous entendons, mais quelquefois nous y attachons une idée particulière de sévérité.
=ARISTOTE.=—_Faire le cheval d’Aristote._
On dit _Faire le cheval d’Aristote_, pour désigner une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage touché, ou dans quelque autre jeu semblable, et qui consiste à prendre la posture d’un cheval, afin de recevoir sur son dos une dame qu’on doit promener ainsi dans le cercle où elle doit être embrassée par les joueurs. Cette pénitence est sans doute une allusion à l’usage symbolique d’après lequel le vassal ou le vaincu se mettait aux pieds du suzerain ou du vainqueur, une bride à la bouche et une selle sur le dos[10].
Quant à l’expression singulière par laquelle elle est désignée ici, elle doit son origine à un fabliau intitulé _le Lai d’Aristote_, dont voici le canevas[11].
Alexandre-le-Grand, épris d’une jeune et belle Indienne, semblait avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais aucun d’eux n’était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement général. Son précepteur Aristote s’en chargea: il lui représenta qu’il ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour l’amour; que l’amour n’était bon que pour les bêtes, et que l’homme esclave de l’amour méritait d’être envoyé paître comme elles. Une telle remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller chez sa maîtresse; mais il n’eut pas le courage de défendre qu’elle vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée pour savoir la cause de son délaissement, et elle apprit ce qu’avait fait Aristote. «Eh quoi! s’écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l’humeur contre le penchant le plus naturel et le plus doux? Il vous conseille d’exterminer par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous blâme d’aimer qui vous aime! C’est une déraison complète, c’est une impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant ne s’opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en œuvre pour séduire le philosophe. _Ce que veut une belle est écrit dans les cieux_, et l’égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l’apprit à ses dépens. Son cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre sa morale. Vainement il crut l’apaiser en recourant à l’étude et en se rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans cesse se placer devant ses yeux et détournait vers elle seule toutes les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l’étude et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était d’y succomber. Dès l’instant il laissa là tous les livres et ne songea qu’aux moyens d’avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un jour qu’elle fesait une promenade solitaire dans le jardin du palais impérial, il accourut auprès d’elle, et à peine l’eut-il abordée qu’il se jeta à ses pieds, en lui adressant une pathétique déclaration. L’enchanteresse feignit de ne pas y croire pour se la faire répéter. Cette manière de prolonger les jouissances de l’amour-propre était alors en usage chez le beau sexe. Obligée enfin de s’expliquer, elle répondit qu’elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu’il était possible d’exiger lui furent offertes. «Eh bien, reprit-elle, après cela, il faut satisfaire un caprice. Toute femme a le sien: celui d’Omphale était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d’un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie; mais la folie est à mes yeux la meilleure preuve d’amour.» Il fut fait comme elle le désirait. Qu’y a-t-il en cela d’étonnant? Le dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l’aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et d’autre, et pendant qu’il s’essouffle à trotter, elle chante joyeusement un lai d’amour approprié à la circonstance. Enfin, quand il est bien fatigué, elle le presse encore et le conduit... devinez où?—elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure d’où il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d’Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats, l’apostropha de cette manière: «O maître! est-ce bien vous que je vois dans ce grotesque équipage? Vous avez donc oublié la morale que vous m’avez faite, et maintenant c’est vous qu’il faut mener paître.» La raillerie semblait sans réplique; mais l’homme habile a réponse à tout.—«Oui, c’est moi, j’en conviens, répondit le philosophe en se redressant. Que l’état où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l’amour. De quels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu’il a pu réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie?»
Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut l’approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune Indienne. C’était là qu’on lui reprochait d’avoir perdu sa raison, c’était là qu’il devait la retrouver. Il y réussit, mais ce fut, dit-on, par l’effet du temps, plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour guérir de l’amour, en sait beaucoup plus qu’Aristote.
=ARLEQUIN.=—_Les trente-six raisons d’Arlequin._
On appelle ainsi des raisons superflues. Arlequin, dans une comédie du théâtre italien, excuse son maître de ce qu’il ne peut se rendre à une invitation, pour trente-six raisons. La première c’est qu’il est mort. On le dispense des autres.
DU PERSONNAGE D’ARLEQUIN.
Un comédien italien venu en France avec sa troupe, sous le règne de Henri III, ayant fréquenté la maison du président de Harlay, grand amateur de ses facéties, fut surnommé, dit-on, par ses camarades _Arlechino_ (le petit Harlay), ce qui lui donna occasion d’équivoquer un jour facétieusement, en disant à ce magistrat: «Il y a parenté entre nous au cinquième degré: vous êtes Harlay premier, et je suis Harlay-quint.» Telle fut, suivant Ménage, l’origine du nom d’Arlequin. Mais quoique cet auteur ait rapporté sérieusement une telle étymologie, on ne doit la prendre que pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour une plaisanterie. Court de Gébelin la rejette avec raison, parce que le fait sur lequel elle repose ne lui paraît pas avéré et ne s’accorde guère avec les mœurs graves et austères du président de Harlay. Il pense que _arlequin_ est un mot composé de l’article _al_, où _l_ s’est changé en _r_, et de _lecchino_, diminutif de _lecco_, qui, en italien, désigne un homme adonné à la gloutonnerie, un _lécheur de plats_. En effet, Arlequin se montre constamment avec ce défaut sur la scène de sa patrie; mais il s’en est un peu corrigé en s’établissant en France. Ce qu’il y avait de trop grossier dans ses goûts a été modifié par l’heureuse influence de notre pays. Il s’est aussi amendé sur son penchant à la grotesque bouffonnerie, et il a su joindre à ses lazzi un esprit et une malice de meilleur ton, qui sont devenus les traits distinctifs de son caractère. Florian est le seul auteur de quelque mérite qui se soit avisé de lui attribuer des qualités contraires. Il lui a prêté de la timidité et de la bonhomie; il en a fait tour à tour un bon fils, un bon époux, un bon père, et il a su mêm le rendre intéressant dans ces divers rôles. Cependant une pareille innovation, quoique justifiée par le succès, a été regardée justement comme une faute capitale; car il n’est jamais permis de dénaturer à ce point des mœurs consacrées au théâtre. D’ailleurs Arlequin a perdu beaucoup plus qu’il n’a gagné dans cette réforme. Le sentiment fait un contraste bizarre avec son costume, et ne va nullement à sa figure de grillon[12]. Combien est préférable la joyeuse humeur qui l’anime sur le théâtre de Gherardi! C’est là qu’il est dans son véritable élément. Tout ce qu’il y fait, tout ce qu’il y dit est marqué au coin de l’originalité la plus plaisante. Qui pourrait ne pas applaudir à ses nombreuses saillies? elles feraient rire un Anglais attaqué du _spleen_. Boileau, qui se connaissait en bons mots, les a louées en désignant le recueil des comédies dont elles font le principal mérite sous le titre de _Grenier à sel_. Je ne puis résister au désir d’en citer quelques-unes.
«Il n’y a dans le monde que trois sortes de gens: les trompeurs, les trompés et les trompettes.»
«Un financier est un homme qui a sauté du derrière de la voiture dans l’intérieur, en évitant la roue.»
«L’amour d’une femme est un sable mouvant sur lequel on ne peut bâtir que des châteaux en Espagne.»
«On ne fait pas l’amour à Paris; on l’achète tout fait.»
Ce dernier mot a été attribué au spirituel marquis de Caraccioli, mais il était imprimé dans une arlequinade avant que M. le marquis eût appris à lire.
Le personnage d’Arlequin n’est point moderne comme son nom; je vais essayer de le prouver en établissant sa généalogie. Il descend en droite ligne d’une famille originaire du pays des Osques, et transplantée dans la cité de Romulus. Cette famille est celle des sannions ou bouffons qui jouaient les fables atellanes, ainsi nommées de la ville d’Atella, d’où ils étaient venus, vers les premiers temps de la république, pour ranimer les Romains découragés par une peste affreuse. C’est peut-être en mémoire d’un tel service que ces comédiens ne furent jamais confondus avec les autres; ils jouissaient de tous les droits des citoyens, et les jeunes patriciens se fesaient un honneur de s’associer à leurs jeux scéniques. Plusieurs écrivains de l’antiquité, qui ont pris soin de nous transmettre quelques-uns de leurs faits et gestes, assurent qu’il n’y avait rien de si divertissant. Cicéron, émerveillé de leur jeu, s’écrie: _Quid enim potest tam ridiculum quam sannio esse, qui ore, vultu, imitandis moribus, voce, denique corpore ridetur ipso?_ (_de Oratore_, lib. II, cap. 61.) Le costume de ces mimes, tout à fait étranger aux habitudes grecques et aux habitudes romaines, se composait d’un pantalon de diverses couleurs, avec une veste à manches, pareillement bigarrée, qu’Apulée, dans son Apologie, désigne par le nom de _centunculus_, _habit de diverses pièces cousues ensemble_. Ils avaient la tête rasée, dit Vossius, et le visage barbouillé de noir de fumée: _Rasis capitibus et fuligine faciem obducti_. Tous ces traits caractéristiques se trouvent retracés dans des portraits empreints sur des vases antiques sortis des fouilles d’Herculanum et de Pompéia; et l’on peut en conclure que jamais descendant de noble race n’a offert une ressemblance de famille aussi frappante que celle qui existe entre Arlequin et ses aïeux.
Les sannions conservèrent toujours le privilége d’amuser les maîtres du monde, et ce privilége ne fut pas même suspendu par les guerres civiles qui désolèrent Rome, comme s’il eût dû servir de compensation à tant de désastres. Dans la suite, un tyran qui ne voulait laisser aucune consolation à ses sujets, Tibère, entreprit vainement de le faire cesser, en bannissant des acteurs si chéris; il se vit obligé de les rappeler pour apaiser la multitude prête à se révolter. Les peuples tiennent encore plus à leurs amusements qu’à leurs droits politiques, et il n’y a point de révolution qui puisse les leur enlever entièrement. Les beaux sermons de saint Jérôme, de saint Augustin, de Tertullien, de Lactance et de quelques autres pères de l’Église, n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir le goût du public pour les jeux mimiques, en les présentant comme incompatibles avec les mœurs chrétiennes. Lorsque les hordes du Nord fondirent sur l’Italie, l’empire éternel disparut, mais les sannions restèrent. Leur gaieté pourtant sembla s’être perdue parmi les ruines. Ils ne consacrèrent point aux plaisirs des vainqueurs un talent que ces barbares étaient sans doute indignes d’apprécier, et ils se contentèrent de reparaître dans les réjouissances annuelles du carnaval et dans les farces du moyen âge. La _comedia dell’arte_ vint enfin les relever de cette décadence et les réhabiliter dans une partie de leurs anciennes fonctions. Ils prirent alors le nom de _zanni_, qu’ils portent encore en Italie, et qui est évidemment le même que celui de sannions. Ils revêtirent aussi l’habit de trente-six couleurs, affecté à ce genre de comédie, qui représente des corporations individualisées, chaque losange servant à marquer une corporation. Ce que j’ai dit plus haut de l’emploi de cette bigarrure allégorique dans les fables atellanes prouve qu’elle n’est pas de l’invention des modernes; il est probable que son origine remonte aux Égyptiens. Le dieu Monde chez ce peuple, dit Porphyre, était figuré debout et revêtu des épaules aux pieds d’un magnifique manteau nuancé de mille couleurs[13]. Ce manteau était l’emblème de la nature; l’habit d’Arlequin est l’emblème de la société.
=ARMES.=—_Se battre à armes égales._
Les armes dont on se servait dans les anciens duels devaient être parfaitement égales. C’étaient des épées qu’on nommait _jumelles_, parce qu’on les renfermait dans le même fourreau.
_Il n’est pas de plus belles armes que les armes de vilain._
_Armes_ se prend ici pour armoiries. «Ces glorieuses marques, dit Mézeray, n’appartenaient autrefois qu’aux vrais gentilshommes, c’est-à-dire, à ceux qui étaient tels par des services militaires; et elles fesaient l’une des plus illustres parties de la succession dans leurs maisons. Aujourd’hui tout le monde en porte; les plus roturiers en sont les plus curieux. Ceux qui sont de profession contraire à celle des armes ne parlent que de leurs armoiries. Ils font passer des rébus de la vile populace, des allusions grossières sur leurs noms, des chiffres de marchands, des enseignes de boutiques et des outils d’artisans, dans les escus, à l’ombre des couronnes, des timbres, des cimiers et des supports; ils ont, par une hardiesse insupportable, choisi les pièces les plus illustres, et donné sujet de dire qu’_il n’est point de plus belles armes que les armes de vilain_.» (_Abrégé chronol. de l’Hist. de France_, t. II, p. 493, in-12. Paris, 1676.)
Ce proverbe a son application au figuré, en parlant d’une personne qui fait un pompeux étalage de qualités feintes ou affectées.
=ARMOIRIES.=—_Les armoiries des gueux._
Lorsqu’un pauvre fait l’important, qu’il a l’air de trancher du grand seigneur, on lui conseille de prendre _les armoiries des gueux_. Ces armoiries sont deux carottes de tabac en croix avec ces mots autour: _Dieu vous bénisse._
On dit aussi: _Le blason des gueux._
=ART.=—_L’art est de cacher l’art._
Le grand art de l’homme fin, dit Montaigne, est de ne le point paraître: où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus.
En littérature, toute la perfection de l’art consiste, suivant la remarque de Fénelon, à montrer si naïvement la simple nature qu’on le prenne pour elle.
Quand l’art ne laisse aucune trace dans un ouvrage, le lecteur s’imagine qu’il aurait pu le faire lui-même, et ce sentiment d’un amour-propre qui se flatte le rend singulièrement indulgent envers l’auteur. Ce n’est pas tout, quand l’art ne se montre pas, le plaisir de le deviner est laissé aux lecteurs, et ceux qui sont faits pour deviner savent gré à l’auteur de leur avoir ménagé ce plaisir.
=ARTICHAUT.=—_Faire d’une rose un artichaut._
C’est faire d’une belle chose une laide, d’une bonne une mauvaise. On dit aussi dans le même sens, _Faire d’une pendule un tourne-broche_.
Allusion à l’histoire d’un barbouilleur chargé de peindre une rose pour enseigne sur la porte d’un cabaret; il mit tant de vert-de-gris dans le fond de ses mélanges, que les teintes légères du rouge furent absorbées, et la rose en séchant devint un artichaut.
=ASPERGES.=—_En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire des asperges._
Cette expression proverbiale et comique, employée par Rabelais (liv. V, ch. 7), est traduite de l’expression latine: _Citiùs quàm asparagi coquuntur._ Érasme, qui la rapporte dans ses Adages, observe qu’elle était familière à l’empereur Auguste.
=ASSEZ.=—_Il n’y a point assez, s’il n’y a trop._
Ce proverbe, qu’on exprimait autrefois d’une manière abrégée qui prêtait à l’équivoque, _Assez n’y a, si trop n’y a_, renferme une observation morale d’une grande vérité: c’est qu’on forme sans cesse des désirs immodérés. Les grands enfants, qu’on appelle les hommes, ressemblent à ce petit enfant gâté qui, invité à fixer lui-même le nombre des hochets qui devaient lui être donnés, ne répondait que par ces mots: _Donnez-m’en trop._
Sénèque écrivait à Lucilius (épit. 119): _Quod naturæ satis est homini non est; inventus est qui concupisceret aliquid post omnia._ Ce qui suffit à la nature ne suffit point à l’homme; il s’en est trouvé un (Alexandre-le-Grand) qui, maître de tout, désirait quelque chose de plus que tout.
Les Yolofs, habitants de la Sénégambie occidentale, disent: _Rien ne peut suffire à l’homme que ce qu’il n’a pas._
Beaumarchais a très spirituellement enchéri sur notre proverbe, lorsqu’il a mis dans la bouche de son Figaro, parlant de l’amour, ce mot charmant qui est aussi devenu proverbe: _Trop n’est pas assez._
=ASSIETTE.=—_Deux gloutons ne s’accordent point en une même assiette._
Pas plus que _deux chiens après un os_. Ce proverbe est du temps où plusieurs personnes mangeaient à la même assiette. Les Espagnols disent: _A dos pardales, en una espiga, nunca ay liga._ _Entre deux moineaux à un épi, il n’y a jamais de ligue._
_Faire l’assiette._
On disait autrefois _l’assiette d’une table_, pour l’ordre dans lequel on devait y être assis; et _faire l’assiette_ ou _ordonner l’assiette_, c’était désigner la place de chaque convive. Cette expression, qui n’est plus d’usage, se trouve dans la traduction des Symposiaques de Plutarque par Amyot; il serait bon de la rétablir, car elle épargnerait une périphrase. _L’assiette_ se disait aussi pour _le service_.
=ASTROLOGUE.=—_Il n’est pas grand astrologue._
C’est-à-dire, il manque d’esprit, de prévoyance, d’habileté. Nos bons aïeux avaient foi à l’astrologie, et ils regardaient les astrologues comme des hommes du plus grand génie. (Voyez l’expression _Faire la pluie et le beau temps_.)
_C’est un grand astrologue, il devine les fêtes quand elles sont venues._
Expression ironique, en parlant de quelqu’un qui manque de perspicacité.
=ATTENDRE.=—_Tout vient à point à qui sait attendre._
Pour dire que les affaires ont un point de maturité qu’il faut attendre et qu’il est dangereux de prévenir. «La science des occasions et des temps, dit Bossuet, est la principale partie des affaires. Il faudrait transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter ses affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des occasions.»
_Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet cæpto sub cœlis._ (Ecclésiast., ch. 3, v. 1). _Il y a pour tout un moment fixé, et chaque entreprise a son temps marqué sous les cieux._
_Il ne faut pas se faire attendre ni arriver trop tôt._
On est impoli quand on se fait attendre, et gênant quand on arrive trop tôt.
_Ne t’attends qu’à toi-même._
C’est-à-dire, ne compte pas sur la protection ou sur le secours d’autrui. La meilleure protection, les meilleurs secours que tu puisses avoir, il faut les chercher en toi-même; tu les trouveras dans ta bonne conduite, dans ton travail, dans ton économie, etc. C’est l’adage des Grecs: _Si tu veux du bien, tire-le de toi-même._ «Faites-vous, s’il se peut, dit Vauvenargues, une destinée qui ne dépende point de la bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez des honneurs, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d’amis fidèles, ni de protecteurs, ni d’admirateurs. Soyez donc d’abord par vous-même, si vous voulez acquérir les étrangers. Ce n’est point à une ame courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul caprice d’autrui; c’est à son travail à lui faire une destinée digne d’elle.»
=ATTENTE.=—_L’attente tourmente._
_Spes quæ differtur affligit animam._ (Salomon, Parab., cap. 13, v. 12.) _L’espérance différée afflige l’ame._
L’attente est douce, dit Montaigne, mais elle s’aigrit comme le lait.
Montesquieu appelle l’attente une chaîne qui lie tous nos plaisirs.
=AUNE.=—_ Au bout de l’aune faut_ (manque) _le drap._
Au propre, quelque grande que soit une pièce de drap, on en voit le bout à force de l’auner; au figuré, quelque étendue que soit une ressource, on l’épuise à force d’en user. Il n’y a rien dont on ne trouve la fin.
Les Grecs exprimaient la même idée par un tour de paradoxe passé dans la langue latine en ces termes: _Quidquid extremum breve._
_Savoir ce qu’en vaut l’aune._
Se dit d’une chose dont on a fait l’expérience à ses dépens.
_Il ne faut pas mesurer les autres à son aune._
Il ne faut pas juger d’autrui par soi-même.
_Les hommes ne se mesurent pas à l’aune._
Il ne faut pas juger du mérite des hommes par la taille.
=AUTEL.=—_Il en prendrait sur l’autel._
Cette expression, dont on se sert pour caractériser un homme avide du bien d’autrui, et, en général, toute personne que rien n’arrête quand il s’agit de se procurer des jouissances, est un emprunt que nous avons fait aux Latins, qui disaient dans le même sens, _Edere de patellâ_, comme on le voit dans cette phrase de Cicéron: _Atqui reperias asotos ita non religiosos ut edant de patellâ._ (_De finib. bonor et malor_, lib. II.) _Il y a des libertins si peu scrupuleux, qu’ils mangeraient dans le plat du sacrifice._ Le mot _patella_ signifie une espèce de vase où l’on mettait quelque partie réservée d’une victime, ainsi que les viandes offertes aux dieux pénates nommés, pour cette raison, _patellarii_.
_Il faut que le prêtre vive de l’autel._
On fesait autrefois une distinction entre _l’église_ et _l’autel_, en donnant le nom _d’église_ aux revenus fixes du clergé, et le nom _d’autel_ aux offrandes des fidèles, parce que ces offrandes étaient ordinairement déposées sur l’autel. Le premier lot appartenait à des feudataires ecclésiastiques, et le second à des vicaires ou desservants. Quelques évêques prétendirent être maîtres de _l’autel_ aussi bien que de _l’église_, comme on le voit dans une lettre de saint Abbon, qui les en blâme beaucoup; et cet acte de cupidité peu évangélique fit naître le proverbe comme une juste réclamation.
On dit: _Il faut que le prêtre vive de l’autel_, pour signifier qu’il doit avoir un salaire qui le laisse sans inquiétude sur les besoins de la vie; mais, suivant une remarque de Gusman d’Alfarache, il faut qu’il vive de l’autel pour servir à l’autel, et non pas qu’il serve à l’autel pour vivre de l’autel.
Le proverbe s’emploie aussi, par extension, pour exprimer qu’une personne qui exerce une profession honorable doit y trouver un honnête profit.
=AVALEUR.=—_Avaleur de charrettes ferrées._
C’est-à-dire fanfaron, faux brave.
On lit dans la satire Ménippée: «Douze ou quinze mille fendeurs de nazeaux et _mangeurs de charrettes ferrées_.» Cette expression proverbiale n’est pas nouvelle; car Athénée a dit (_Deipnosoph._, liv. VI): _C’est un mangeur de lances et de catapultes._
=AVARE.=—_L’avare et le cochon ne sont bons qu’après leur mort._
L’assimilation de l’avare et du cochon donne à ce proverbe quelque chose de spirituel et de piquant, qui le rend préférable au proverbe latin que P. Syrus a renfermé dans ce vers:
_Avarus, nisi cum moritur, nil recte facit._
L’avare ne fait qu’une bonne chose, c’est de mourir.
_A père avare, enfant prodigue._
Le fils d’un avare se voyant exposé à beaucoup de privations, se fait escompter par des usuriers la riche succession qu’il attend, et comme il a pris en horreur l’avarice de son père, il se jette dans l’excès contraire.
L’observation qui sert de fondement à ce proverbe se trouve dans l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 13-14): _Est infirmitas pessima quam vidi sub sole, divitiæ conservatæ in malum domini sui: pereunt enim in afflictione pessimâ. Generavit filium qui in summâ egestate erit._ Il y a une maladie bien fâcheuse que j’ai vue sous le soleil, des richesses conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède: il les voit périr dans une extrême affliction. Il a mis au monde un fils qui sera réduit à la dernière misère.—A père pilleur, fils gaspilleur.
=AVARICE.=—_Quand tous vices sont vieux, avarice est encore jeune._
L’âge et les réflexions, dit Massillon, guérissent d’ordinaire les autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et prendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi dire, cette indigne passion. Elle se nourrit et s’enflamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor.
_Avarice passe nature._
L’avare se prive des commodités de la vie; il est mal logé, mal vêtu, mal nourri; il souffre du froid et du chaud, et il endure la faim pour satisfaire une passion plus forte en lui que nature, une passion qui lui fait _jeter ses entrailles hors de lui_, selon l’expression énergique de l’Ecclésiaste.
Un proverbe anglais compare l’avare au chien placé dans la roue d’un tourne-broche: _A covetous man like a dog in a wheel, roasts meat for others._
_L’avarice est comme le feu, plus on y met de bois, plus il brûle._
Cette comparaison proverbiale se trouve dans le Traité des Bienfaits, par Sénèque (liv. II, ch. 27): _Multò concitatior est avaritia in magnarum opum congestu collocata, ut flammæ acrior vis est quo ex majore incendio emicuit._ Il en est de l’avarice comme du feu, dont la violence augmente en proportion des matières combustibles qui lui servent d’aliment.
Ovide, avant Sénèque, avait également comparé au feu la faim dévorante d’Erisichton, symbole frappant de l’avarice. (_Métamorph._, liv. VIII, fab. 11.)
_Avarice de temps seule est louable._
Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit, en parlant du temps: _Cujus solius honesta est avaritia._
=AVENIR.=—_Nul ne sait ce que lui garde l’avenir._
C’est un proverbe qui se trouve parmi ceux de Salomon (ch. 27, v. 1): _Ignoras quid superventura pariet dies._ Tu ignores ce que produira le jour de demain. C’est aussi un proverbe latin, dont Varron fit le titre d’une de ses satires: _Nescis quid vesper serus trahat._ Tu ne sais pas les événements que peut amener le soir.
M. Dussault rapporte, dans un article du _Journal des Débats_, que la chevalière d’Éon avait coutume de dire: _On ne sait pas ce qu’il y a de caché dans la matrice de la Providence._ Si l’axiome n’est pas nouveau, l’expression est assurément neuve.
_Il ne faut pas se fier sur l’avenir._
Il ne faut pas que les espérances que l’on fonde sur l’avenir fassent négliger les soins du présent. Fontenelle disait: «Nous tenons le présent dans nos mains; mais l’avenir est une espèce de charlatan qui, en nous éblouissant les yeux, nous l’escamote. Pourquoi souffrir que des espérances vaines ou douteuses nous enlèvent des jouissances certaines!»
Les Basques ont ce proverbe: _Gueroa alderdi_; _l’avenir est perclus de la moitié de ses membres_, pour signifier, je crois, que l’avenir qu’on a en vue n’arrive presque jamais, ou que, s’il arrive, il n’est ni tel qu’on le désire, ni tel qu’on le craint. «Il est des millions de millions d’avenirs possibles, dit M. de Chateaubriand. De tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé qui n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant et une chimère.»
_Quid brevi fortes jaculamur ævo Multa?_ (HORACE, od. 16, lib. II.)
Pourquoi, si loin de nous, lancer dans l’avenir L’espoir d’une existence aussi prompte à finir?
_Bien fou qui s’inquiète de l’avenir._
Ce proverbe ne doit pas s’entendre à la lettre, car il signifierait qu’il est sage de négliger les soins de l’avenir, de laisser au hasard la disposition de notre vie, et de ne pas pourvoir à l’intervalle qu’il y a entre nous et la mort; ce qui offrirait une maxime déraisonnable, ce qui assimilerait ta prudence à la folie. Il signifie simplement qu’il ne faut point se livrer à des prévoyances inquiètes de l’avenir, parce qu’elles détruisent la sécurité du présent et ne laissent aucune paix à l’homme.
Il ne faut point, dit Bossuet, avoir une prévoyance pleine de souci et d’inquiétude, qui nous trouble dans la bonne fortune; mais il faut avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empêche que la mauvaise fortune ne nous prenne au dépourvu.
_Par le passé l’on connaît l’avenir._
Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Sophocle: _L’homme sage juge de l’avenir par le passé._ Les Espagnols disent: _Por el hilo sacarás el ovillo, y por lo pasado lo no venido._ _Par le fil tu tireras le peloton, et par le passé l’avenir._
Rien n’est tel que l’expérience du passé pour découvrir l’avenir; car l’avenir reproduit le passé, n’est qu’_un passé qui recommence_, suivant l’expression de M. Nodier. _Quidquid jàm fuit, nunc est; et quod futurum est, jàm fuit_ (Ecclésiaste, ch. 3, v. 15). _Tout ce qui est déjà arrivé arrive encore maintenant; et les événements futurs ont déjà existé._ Pour bien juger de l’avenir, il importe donc de consulter le passé. Voulez-vous savoir, s’écrie Bossuet, ce qui fera du bien ou du mal aux siècles futurs? Regardez ce qui en a fait aux siècles passés: il n’y a rien de meilleur que les choses éprouvées.
=AVERTI.=—_Un homme averti en vaut deux._
Un homme qui a pris ses précautions, qui se tient sur ses gardes, est doublement fort. Quelques auteurs ont altéré ce proverbe, en écrivant: _Un bon averti en vaut deux._
_Qui dit averti, dit muni._
Muni se prend ici dans le sens de fortifié.
Le proverbe anglais qui correspond au nôtre est: _Fore-warned, fore-armed._ _Averti d’avance, armé d’avance._
=AVEUGLE.=—_Être réduit à chanter la chanson de l’aveugle._
C’est-à-dire, être réduit à la misère. Voltaire, après avoir employé cette expression, parle de la chanson de l’aveugle, dont il cite ce couplet, qu’il a refait à sa manière:
Dieu, qui fait tout pour le mieux, M’a fait une grande grâce: Il m’a crevé les deux yeux Et réduit à la besace.
_Nous verrons, dit l’aveugle._
Dicton qui trouve son application lorsqu’une personne ignorante, ou sans connaissance de la chose dont il s’agit, s’ingère de donner des avis.
_C’est un aveugle qui juge des couleurs._
Ce proverbe, qui ne paraît susceptible d’aucune exception, en a eu pourtant plusieurs assez remarquables. Il s’est rencontré des aveugles qui ont su très bien distinguer les couleurs au simple toucher, comme on peut le voir dans le _Journal des Savants_, du 3 septembre 1685.
Voici comment le fait s’explique: les couleurs, dit le père Regnault dans ses _Entretiens physiques_, ne sont dans les objets colorés que des tissus de parties propres à diriger vers nos yeux plus ou moins de rayons efficaces, avec des vibrations plus ou moins fortes. Il ne faut qu’une nouvelle tissure de parties pour offrir à la vue une couleur nouvelle. Le marbre noir réduit en poudre blanchit, et l’écrevisse en cuisant passe du vert au rouge, etc. Il y a sur une montagne de la Chine une statue qui présente un phénomène de la même espèce: elle se colore diversement suivant les diverses variations de l’atmosphère, et elle marque ainsi le temps comme un baromètre. Ce changement dans les couleurs n’arrive qu’autant que les corps acquièrent une nouvelle disposition de parties; et comme un tact bien exercé suffit pour faire reconnaître et apprécier cette nouvelle disposition, il s’ensuit qu’il n’est pas impossible à un aveugle de juger des couleurs.—Malgré cela, on appliquera toujours très bien le proverbe à un homme qui juge des choses sans les connaître.
=AVIS.=—_Autant de têtes, autant d’avis._
_Quot capita tot sensus._
Il n’y a peut-être pas dans le monde deux opinions absoluā ment les mêmes. Comme le microscope nous fait voir des différences entre des choses qui semblent n’en offrir aucune, entre deux gouttes d’eau, par exemple, un examen attentif peut nous en faire reconnaître entre des opinions que nous jugeons identiques. M. Delaville a dit, dans son _Folliculaire_, avec autant de raison que d’esprit:
Les gens du même avis ne sont jamais d’accord.
Une pareille divergence tient à beaucoup de causes. Voici les principales: la raison humaine a diverses faces, et ne se présente pas du même côté à toute sorte d’esprits. La manière de juger, dit Bernardin de Saint-Pierre, diffère, dans chaque individu, suivant sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son âge, la saison de l’année, l’heure même du jour, et surtout d’après l’éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos jugements. Les impressions que chacun reçoit des objets, quoique ces objets restent les mêmes, varient à l’infini, comme le remarque Suard, suivant la disposition où chacun se trouve, et nos jugements sont moins l’expression de la nature des choses que de l’état de notre âme En outre, les mots dont on se sert pour énoncer les jugements étant souvent impropres, mal définis et mal compris, les font paraître encore plus discordants.
On donne à ces mots des sens doubles; Et, faute de s’entendre, on se bat pour des riens. Montaigne a bien raison, quand il dit que nos troubles Sont presque tous grammairiens. (FR. DE NEUFCHATEAU.)
_Un bon avis vaut un œil dans la main._
Un bon avis éclaire la conduite qu’on doit tenir; il dirige l’action comme l’œil dirige la main.
=AVOCAT.=—_Avocat de Ponce-Pilate._
Avocat sans cause. C’est, dit Moisant de Brieux, une misérable allusion à ces mots de Ponce-Pilate, dans l’Évangile: _Ego nullam invenio... causam._ _Je ne trouve aucune cause._
_Avocat du diable._
Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui parle en faveur des vices, qui soutient des opinions contraires aux doctrines de la foi, est venue de l’usage établi anciennement de disputer pour et contre, en public et même dans les églises, sur les objets les plus importants et les plus respectables de la religion. Celui qui défendait les mauvais principes était appelé _avocat du diable_.
Cette expression peut être venue tout aussi bien d’un autre usage qui consistait à citer le diable en justice pour lui demander réparation ou cessation de quelque mal dont on l’accusait d’être l’auteur, par exemple, du dégât fait dans la campagne par les mulots ou par les chenilles, qu’on excommuniait formellement, en ce cas. On lui fesait le procès suivant les règles de la jurisprudence, et on lui donnait un défenseur nommé d’office qui devenait pour lors à juste titre _l’avocat du diable_.
=AVRIL.=—_Poisson d’avril._
Tout le monde sait que le poisson d’avril est une fausse nouvelle qu’on fait accroire à quelqu’un, une course inutile qu’on lui fait faire le premier jour d’avril, qui est appelé, pour cette raison, _la journée des dupes_. Mais il est très peu de personnes qui sachent au juste ce qui a donné naissance à une telle mystification, et il semble que les étymologistes aient pris à tâche de la renouveler pour leurs lecteurs, en voulant en expliquer l’origine. Quelques-uns prétendent que la chose et le mot viennent de ce qu’un prince de Lorraine, que Louis XIII fesait garder à vue dans le château de Nancy, se sauva en traversant la Meurthe à la nage, le premier avril, ce qui fit dire aux Lorrains qu’on avait donné aux Français un poisson à garder; mais la chose et le mot existaient avant le règne de Louis XIII. D’autres les rapportent à la pêche qui commence au premier jour d’avril. Comme la pêche est alors presque toujours infructueuse, elle a donné lieu, suivant eux, à la coutume d’attrapper les gens simples et crédules, en leur offrant un appât qui leur échappe comme le poisson, en avril, échappe aux pêcheurs. Fleury de Bellingen pense que le _poisson d’avril_ est une allusion aux courses que les Juifs, par manière d’insulte et de dérision, firent faire au Messie, à l’époque de sa passion, arrivée vers le commencement d’avril, en le renvoyant d’Anne à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d’Hérode à Pilate. Une telle origine paraît même assez vraisemblable, dans un temps de grossière piété comme le moyen âge, où l’on traduisait en spectacles et en divertissements, dans les rues comme sur les théâtres, les histoires de l’Ancien et du Nouveau Testament, le tout pour la plus grande gloire de Dieu et pour l’édification des fidèles. Cependant il est peu probable que le mot _poisson_ ne soit autre que celui de _passion_ corrompu par l’ignorance du vulgaire, ainsi que le prétend l’auteur cité. Il y a sur ce mot une seconde conjecture, d’après laquelle, bien loin d’avoir été introduit par altération, il l’aurait été par choix, en remplacement du nom de Christ, qui ne pouvait figurer dans un jeu à cause de la coutume religieuse de ne jamais le prononcer sans faire quelque démonstration de respect; et le choix aurait été d’autant plus naturel, que les chrétiens primitifs, obligés de couvrir leur doctrine d’un voile mystérieux pour se soustraire aux persécutions, avaient désigné le divin législateur par le terme grec ΊΧθϒ̄̃Σ (poisson), dans lequel se trouvent les initiales des cinq mots sacrés: Ίησοῦς, Χριστὸς, θεὸς, ϒίὸς, Σωτἠρ, Jésus, Christ, Dieu, Fils, Sauveur.
L’explication de Fleury de Bellingen, ainsi rectifiée, s’accorderait assez bien avec l’opinion de ceux qui regardent le _poisson d’avril_ comme une institution politique conçue par le clergé, à une époque où l’année commençait au mois d’avril et où l’imprimerie n’avait pas encore rendu communs l’art de lire et l’usage des calendriers; mais est-il certain que cette institution soit d’une date aussi ancienne? J’avoue que je n’ai pu découvrir aucun document qui le prouve, tandis que j’en ai trouvé plusieurs qui autorisent à penser le contraire. Par exemple, Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), le seul des nombreux parémiographes du seizième siècle qui ait rapporté l’expression de _poisson d’avril_ (_aprilis piscis_), ne lui a consacré qu’un article de trois lignes où l’on voit simplement que c’était une dénomination sous laquelle ses contemporains désignaient un proxénète, parce que le poisson dont cet infame entremetteur porte le nom[14] dans le langage du bas peuple est excellent à manger au mois d’avril. Or, il est très probable que si le jeu du _poisson d’avril_ avait été connu du temps de Gilbert Cousin, celui-ci n’aurait pas manqué d’en parler, et il est permis de conclure de son silence et de celui des autres auteurs, que ce jeu n’eut point l’origine qu’on lui attribue. Tout porte à croire qu’il ne fut établi, ou du moins ne fut nommé comme nous le nommons maintenant, que vers la fin du seizième siècle, précisément lorsque l’année cessa de commencer en avril, conformément à une ordonnance que Charles IX rendit en 1564, et que le parlement n’enregistra qu’en 1567. Par suite d’un tel changement, les étrennes qui se donnaient en avril ou en janvier indifféremment, ayant été réservées pour le jour initial de ce dernier mois, on ne fit plus le premier avril que des félicitations de plaisanterie à ceux qui n’adoptaient qu’avec regret le nouveau régime; on s’amusa à les mystifier par des cadeaux simulés ou par des messages trompeurs, et comme au mois d’avril le soleil vient de quitter le signe zodiacal des poissons, on donna à ces simulacres le nom de _poissons d’avril_.
Le peuple alors était très familiarisé avec l’idée du zodiaque, parce que le zodiaque jouait un rôle important dans l’astrologie judiciaire, en faveur de laquelle existait un préjugé dominant, et parce qu’il était représenté sur le portail et dans les roses des principales églises, avec des bas-reliefs qui correspondaient à chacun de ses signes et indiquaient les travaux de chaque mois. Il faut observer que de tous les peuples chez qui le divertissement du premier avril est en usage, il n’y a que les Français qui l’aient désigné par le signe des poissons transporté en avril, si l’on excepte les Italiens, qui emploient quelquefois cette expression analogue, _Pescar l’aprile_; _pêcher l’avril_. Les Allemands disent: _In den April schicken_, _envoyer dans l’avril_; et les Anglais: _To make april fool_, _faire un sot d’avril_, ce qui leur est commun avec les Hollandais. Les Espagnols, qui font le jeu à la fête des Innocents, lui donnent le nom de cette fête.
Je terminerai cet article en rapportant un poisson d’avril des plus singuliers. L’électeur de Cologne, frère de l’électeur de Bavière, étant à Valenciennes, annonça qu’il prêcherait le premier avril. La foule fut prodigieuse à l’église. L’électeur monta en chaire, salua son auditoire, fit le signe de la croix, et s’écria d’une voix de tonnerre: _Poisson d’avril!_ puis il descendit en riant, tandis que des trompettes et des cors de chasse fesaient un tintamarre digne de cette scène si peu d’accord avec la gravité ecclésiastique.
B
=B.=—_Être marqué au B._
C’est avoir quelque défaut corporel dont le nom commence par la lettre B; être bancal, ou bègue, ou bigle, ou boiteux, ou borgne, ou bossu.
_Il faut se défier des gens marqués au B._
_Cave a signatis._ Les gens marqués au B se trouvant exposés, chaque jour, à des railleries, ont ordinairement le caractère aigri par la contrariété qu’ils en éprouvent et l’esprit excité par le besoin d’y riposter. Ainsi, ils deviennent doublement redoutables. De là l’opinion qu’il faut se défier d’eux, opinion qui a été presque toujours exagérée par une espèce de superstition. Chez les Romains, les défauts corporels étaient regardés comme des signes de mauvais augure et de méchanceté. On en voit la preuve dans ces deux vers de Martial (liv. XII, épigr. 54):
_Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine læsus, Rem magnam præstas, Zoile, si bonus es._
Avec cette crinière rousse, ce visage noir, ce pied boiteux et cet œil unique, tu es un vrai phénomène, Zoile, si tu es bon.
Chez les Hébreux, le Lévitique excluait de l’autel les aveugles, les bossus, les manchots, les boiteux, les borgnes, les galeux, les teigneux, les nez trop longs et les nez trop courts.
_Ne savoir ni A ni B._
Les Latins, pour désigner un homme tout à fait ignorant, se servaient du proverbe suivant qu’ils avaient reçu des Grecs: _Nec litteras didicit nec natare._ _Il ne sait ni lire ni nager._ Ce qui fait voir qu’à Rome, ainsi qu’à Athènes, la natation était jugée tellement utile, qu’on l’enseignait aux enfants avec le même soin que la lecture. L’empereur Auguste ne voulut pas qu’un autre que lui montrât à nager à ses petits-fils; et Trajan fut loué par son panégyriste comme très habile nageur.
_On n’a pas plutôt dit A qu’il faut dire B._
On n’a pas plutôt dit ou fait une chose qu’on est entraîné à en dire ou à en faire une autre pour satisfaire à l’exigence d’autrui. Une concession ne va presque jamais seule.
Ce proverbe est aussi allemand: _Wer A sagt muss auch B sagen._
Quelqu’un a dit: Si j’avouais que mon ami est borgne, on voudrait me faire avouer qu’il est aveugle.
=BABOUIN.=—_Baiser le babouin._
C’était autrefois l’usage, dit Richelet, de tracer avec du charbon sur la porte ou sur le mur d’un corps de garde certaine figure grotesque qui représentait d’ordinaire un babouin (espèce de gros singe dont la queue est très courte et le museau très allongé), et lorsqu’un soldat avait commis quelque faute, il était condamné par ses camarades à baiser cette figure. Ce qui donna lieu à l’expression proverbiale _Baiser le babouin_, c’est-à-dire faire des soumissions honteuses et forcées.
_Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre mère qui est plus sage que vous._
C’est ce qu’on dit à un jeune étourdi qui veut se mêler de la conversation des personnes âgées ou qui tient des propos déplacés. Ici le mot _babouin_, dérivé du latin _babus_, _babuinus_, signifie _bambin_.
Nos vieux parémiographes attribuent à ce proverbe l’origine suivante, qui a tout l’air d’un conte fait après coup.
Une jeune villageoise, atteinte du mal secret qui fait mourir les bergères, allait, soir et matin, se prosterner devant une image de Vénus tenant par la main son fils Cupidon, et là, dans l’effusion de son ame, elle priait presque à haute voix la déesse qui prend pitié des cœurs en peine d’opérer sa guérison, en lui faisant épouser un beau jeune homme qu’elle aimait. Certain espiègle caché derrière l’autel, l’ayant entendue, voulut s’amuser à ses dépens, et s’écria malignement: _Ce beau jeune homme n’est pas pour vous._ La suppliante ingénue crut que ces mots étaient partis de la bouche de Cupidon, et elle répliqua d’un ton de dépit: _Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre mère qui est plus sage que vous._
=BADAUD.=—_Badaud de Paris._
Le père Labbe a émis sur ce sobriquet des conjectures vraiment curieuses. On doute, dit-il, si c’est pour avoir été _battus au dos_ par les Normands, ou pour avoir _bien battu et frotté leur dos_, ou bien à cause de l’ancienne porte _Baudaye_ ou _Badaye_, que les Parisiens ont été appelés _badauds_. Un autre étymologiste prétend qu’ils ont dû cette dénomination, dérivée du mot celtique _badawr_, _batelier_, à leur goût pour la navigation; car il y avait chez eux une corporation de bateliers connus, au commencement du cinquième siècle, sous le titre de _Mercatores aquæ parisiaci_, _Marchands parisiens par eau_, dont l’institution remontait peut-être au delà du temps de Jules César, et dont les Romains s’étaient avantageusement servis pour le transport des vivres et des munitions de guerre.—Le _Mercure de France_ (25 avril 1779) donne l’explication suivante: «Rabelais rapporte (liv. V, ch. 1) que Platon comparait les niais et les ignorants à des gens nourris dans des navires, d’où, comme si l’on était enfermé dans un baril, on ne voit le monde que par un trou. De ce nombre sont les _badauds de Paris en Badaudois_, par rapport à la cité de Paris, laquelle, étant dans une île de la figure d’un bateau, a donné lieu aux habitants de prendre une nef pour armoiries de leur ville. Comme ils ne quittent pas légèrement leurs foyers, rien de plus naturel que le sobriquet de _badauds_ qu’on leur a appliqué par allusion au bateau des armoiries de Paris.»
Bien des lecteurs penseront peut-être qu’ils feraient un acte de badauderie en attachant quelque importance à ces étymologies, et ils seront de l’avis de Voltaire, que, si l’on a qualifié de _badaud_ le peuple parisien plus volontiers qu’un autre, c’est uniquement parce qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan ou un charretier dont la charrette sera renversée sans qu’ils lui aident à la relever. Il est libre à chacun d’attribuer à tel motif qu’il jugera convenable la préférence accordée aux badauds de Paris sur les badauds de tous les autres lieux.
Remarquons, en terminant cet article, que la badauderie des Parisiens a été très bien peinte dans le petit livre qui est intitulé: _Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer et par terre._
=BAGUE.=—_Avoir une belle bague au doigt._
C’est posséder une belle propriété dont on peut se défaire aisément avec avantage; c’est occuper un emploi qui rapporte de bons honoraires sans assujettir à un grand travail.—Cette expression est un reste de l’usage observé autrefois en France, pour mettre en possession les acquéreurs et les donataires, et nommé _l’investiture de l’anneau_, parce qu’un anneau sur lequel les parties contractantes avaient juré était remis au nouveau propriétaire comme un titre spécial de la propriété. Afin de constater l’ancienneté de cet usage, qui avait lieu particulièrement pour lu saisine du fief ecclésiastique, je citerai l’acte de fondation du monastère de Myssy, nommé depuis Saint-Maximin, aujourd’hui Saint-Mesmin-sur-Loiret, qui fut donné à Euspice et à son neveu Maximin par Clovis, en 497, un an après la bataille Tolbiac. Le texte porte: _Per annulum tradidimus_; _nous avons livré par l’anneau_. C’est la première fondation de ce genre qu’ait faite un monarque franc.
On employait autrefois une autre expression proverbiale qui avait quelque rapport au même usage: _Laisser l’anneau à la porte_, c’est-à-dire faire l’abandonnement de sa maison et de ses biens.
_Bagues sauves._
On dit d’une personne qui sort heureusement d’une affaire ou d’un péril, qu’_elle en sort bagues sauves_. Ce qui est pris de la formule militaire _Sortir vie et bagues sauves_, qu’on emploie dans les capitulations pour garantir à une garnison qu’en évacuant la place elle sera à l’abri de toute attaque et conservera ses _bagues_ ou bagages.
=BAGUETTE.=—_Commander à la baguette._
C’est commander d’une manière hautaine et dure. _Être servi à la baguette_, c’est être servi avec respect et promptitude. Ces façons de parler font apparemment allusion à la baguette magique dont la vertu ne connaît point d’obstacle. Cependant quelques parémiographes pensent qu’elles ont rapport à la baguette des huissiers ou des écuyers.
=BAHUTIER.=—_Ressembler aux bahutiers qui font plus de bruit que de besogne._
C’est-à-dire faire beaucoup d’embarras et peu d’ouvrage, parce que les bahutiers, après avoir cogné un clou, donnent plusieurs coups de marteau qui semblent inutiles, avant d’en cogner un second.
=BAIE.=—_Donner à quelqu’un des baies._
C’est le tromper, lui en faire accroire. Estienne Pasquier pense que cette locution est venue de la _Farce de Patelin_ dans laquelle le berger Agnelet, cité en justice par son maître qui l’accuse d’avoir égorgé ses moutons, fait l’imbécile, d’après le conseil de l’avocat, et ne répond que par des _bée bée_ ou bêlements au juge qui l’interroge et à l’avocat lui-même, lorsque celui-ci lui demande son paiement. Ménage n’adopte pas cette explication, trouvant plus naturel de dériver le mot _baie_ (tromperie) de l’italien _baia_, qui a la même signification.
M. Ch. Nodier observe que le mot _baie_ est mal orthographié, et que la lettre _i_ devrait y être remplacée par la lettre _y_, car il est la racine de notre ancien verbe _bayer_. Un homme à qui l’on donne des _bayes_, dit-il, est un homme sujet à s’ébahir de peu de chose.
=BAILLER.=—_La bailler belle à quelqu’un._
On pense généralement que le pronom _la_, par lequel commence cette phrase proverbiale, représente le substantif _bourde_ (_défaite_, _mensonge_, _raillerie_), qui est sous-entendu, et que le verbe _bailler_ doit se prendre comme synonyme de _donner_. Mais M. Charles Nodier croit que ce verbe a usurpé la place de _bayer_ (tromper); je le crois aussi, et je regarde le mot _belle_ (voyez ce mot) comme employé adverbialement pour _bel_ ou _bellement_. Un fait qui me paraît le prouver, c’est que nos anciens auteurs ont dit _bailler belle_, sans substantif ni pronom. Cette manière de s’exprimer se trouve dans la _Farce de Patelin_ et dans les _pièces de Luynes_, où je lis (pag. 401): _C’est baille-luy belle et du tout rien_; c’est-à-dire, ce sont des promesses sans effet.
Je ne prétends pas, toutefois, qu’il faille revenir à écrire _bayer belle_ au lieu de _bailler belle_. La locution _la bailler belle_ ou _la donner belle_ est aujourd’hui la seule admise et la seule rationnelle avec l’emploi du pronom.
=BÂILLEUR.=—_Un bon bâilleur en fait bâiller deux._
_Oscitante uno deindè oscitat et alter._
Ce proverbe, dont on se sert pour exprimer la contagion du mauvais exemple, doit être fort ancien. Socrate (_Charmid._) dit que ses doutes se sont communiqués à Critias avec la même facilité que les bâillements se communiquent.
=BAISE-MAIN.=—_A belles baise-mains._
On dit faire une chose, recevoir une grâce _à belles baise-mains_, pour signifier avec soumission et reconnaissance. _Baise-mains_ n’est féminin que dans cette expression adverbiale, venue de la coutume de rendre hommage à une personne, soit en lui baisant la main, soit en se baisant la main.
Cette coutume, très ancienne et presque universellement répandue, a été également partagée entre la religion et la société. Dans l’antiquité la plus reculée, on saluait le soleil, la lune et les étoiles en portant la main à la bouche. Job assure qu’il n’a point donné dans cette superstition: _Si vidi solem cùm fulgeret aut lunam incedentem clarè, et osculatus sum manum meam ore meo._
On lit dans l’Écriture: «Je me suis réservé, dit le Seigneur, sept mille hommes qui n’ont point fléchi les genoux devant Baal, et qui ne l’ont point adoré en baisant la main.»
Salomon rapporte que les flatteurs et les suppliants de son temps ne cessaient point de baiser les mains de leurs patrons jusqu’à ce qu’ils en eussent obtenu les faveurs qu’ils désiraient. Priam baisait les mains d’Achille, teintes du sang de son fils Hector, pour le conjurer de lui rendre le corps de ce malheureux fils.
Les Romains adoraient les dieux en portant la main droite à la bouche: _In adorando_, dit Pline, _dexteram ad osculum referimus_. Ils fesaient de même, dans les premiers temps de la république, pour témoigner leur respect; mais ce n’étaient que des subalternes qui agissaient ainsi à l’égard des supérieurs; les personnes libres se donnaient simplement la main ou s’embrassaient. L’amour de la liberté alla si loin, dans la suite, que les soldats mêmes ne rendaient pas volontiers ce devoir à leurs généraux, et l’on regarda comme quelque chose d’extraordinaire la démarche des soldats de l’armée de Caton, qui allèrent tous lui baiser la main, lorsqu’il fut obligé de quitter le commandement. Plus tard, ils devinrent moins délicats: la grande considération dont jouirent les tribuns, les consuls et les dictateurs, porta les particuliers à vivre avec eux d’une manière plus respectueuse; au lieu de les embrasser comme auparavant, ils étaient trop heureux de leur baiser la main, et c’est ce qu’ils appelaient _accedere ad manum_. Sous les empereurs, cette conduite devint un devoir essentiel, même pour les grands dignitaires, car les courtisans d’un rang inférieur devaient se contenter d’adorer la pourpre, ce qu’ils faisaient en se mettant à genoux pour toucher la robe impériale avec la main droite qu’ils portaient ensuite à leur bouche; mais cet honneur devint avec le temps le partage exclusif des consuls et des premiers officiers de l’état. Il ne fut permis aux autres de saluer l’empereur que de loin, en portant la main à la bouche de la même manière que dans l’adoration des dieux. Dioclétien fut le premier qui se fit baiser les pieds.
Fernand Cortez trouva l’usage des baise-mains établi au Mexique, où plus de mille seigneurs vinrent le saluer, en touchant la terre avec leurs mains qu’ils portaient ensuite à la bouche.
En France, les courtisans étaient admis à l’honneur de baiser la main du roi, les vassaux baisaient celle de leur suzerain, et les fidèles baisaient celle du prêtre, lorsqu’ils allaient à l’offrande, ce qui a fait désigner l’offrande par le nom de _baise-main_. Cette dernière pratique a été remplacée par le baisement de la patène; les deux autres n’existent plus. On regarde aujourd’hui comme une trop grande familiarité ou comme une trop grande bassesse de baiser la main de ceux avec qui on est en société. Aussi _Je vous baise les mains_, qui était autrefois une expression de civilité, n’est plus qu’une formule ironique.
=BAISER.=—_Le baiser est un fruit qu’il faut cueillir sur l’arbre._
Proverbe galant et spirituel qu’on adresse à une femme qui envoie des baisers avec la main. Ces baisers sont appelés _baisers d’été_, parce que, n’ayant rien d’échauffant, ils conviennent très bien à la chaude saison; et c’est ce que paraît indiquer le souffle dont on les accompagne ordinairement.
_Les baisers sont retournés._
C’est ce que disent les femmes du peuple à quelque malotru pour lui signifier que ce n’est pas à leur visage, mais à un autre endroit qu’elles lui permettront d’appliquer ses lèvres. Je ne me souviens pas si Jean della Casa, archevêque de Bénévent, a indiqué spécialement cet endroit dans son fameux chapitre sur les baisers qu’on peut prendre honnêtement sur diverses parties du corps; mais Owen l’a désigné dans une charade dont le mot est _os-culum_, et dont voici les deux derniers vers:
_Syllaba prima meo debetur tota marito Sume tibi reliquas, non ero dura, duas._
La première syllabe est toute à mon époux; Prenez, je le veux bien, les deux autres pour vous.
=BALAI.=—_Avoir rôti le balai._
Ceux qui fréquentaient le sabbat devaient s’y rendre avec un balai dont ils tenaient la tête entre les mains et le manche entre les jambes, ce qui les fit appeler à la Ferté-Milon _chevaucheurs de ramon_, et à Verberie _chevaucheurs d’escouvette_ (_ramon_ et _escouvette_ sont deux vieux mots qui signifient _balai_). Tous les nouveaux admis au sabbat étaient dressés à ce manége. _ Edoctus quisque,_ dit Gaguin, _scopam sumere et inter femora equitis instar ponere._ Une fois passés maîtres en sorcellerie, ils pouvaient aller à l’assemblée infernale sur un cheval, sur un âne ou sur un bouc. Quelquefois même ils n’avaient pas besoin de monture; il leur suffisait de se frotter de certain onguent ou de prononcer certaines paroles dont la vertu toute seule les y transportait, en les faisant passer par les tuyaux des cheminées; mais avant de jouir de ce privilége vraiment magique, il fallait qu’ils eussent bien chevauché sur le balai. Lorsque le balai avait fait le service exigé, il était _rôti_, c’est-à-dire brûlé dans le grand brasier destiné à faire bouillir la _grande chaudière des maléfices_, et le sorcier à qui il appartenait se dévouait par cet acte symbolique à la géhenne des feux éternels pour ne plus être séparé de Satan, son seigneur et maître. Telle est l’idée que la crédulité superstitieuse du moyen âge attachait à la combustion du balai. Il est tout naturel qu’elle ait donné naissance à l’expression proverbiale dont on se sert en parlant d’un homme ou d’une femme qu’on accuse grossièrement d’avoir mené une vie fort déréglée.
Cette origine a été indiquée par Regnier, lorsqu’il a dit dans sa plaisante description des meubles d’une courtisane, satire 11:
Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat, Un _balet_ pour brusler en allant au sabbat.
Moisant de Brieux a donné une autre origine que je vais rapporter, parce qu’on y trouve la preuve que _rôtir_ a été employé dans le sens de _brûler_. «_Rôtir le balai_, dit-il, signifiait autrefois _brûler un fagot_ en compagnie, entrer en goguette au point de rôtir le balai faute d’autre bois.»
=BALLE.=—_Enfant de la balle._
On appelle ainsi proprement l’enfant d’un maître de jeu de paume, et figurément celui qui est élevé dans la profession de son père.
_La balle cherche le joueur._
L’occasion se présente d’elle-même à celui qui sait en profiter. On dit aussi, dans le même sens, _Au bon joueur la balle_.
_Prendre la balle au bond._
Saisir adroitement une occasion.
_Renvoyer la balle à quelqu’un._
Se décharger sur quelqu’un d’un soin, d’un travail, riposter vivement.
_A vous la balle._
Cela vous regarde.
Toutes ces expressions sont des métaphores prises du jeu de paume, qui était un des principaux exercices de nos bons aïeux.
_De balle._
Cette expression, jointe à un substantif, sert à marquer le mépris, comme dans _marquis de balle_, _juge de balle_, _musicien de balle_, _rimeur de balle_. En ce cas, la métaphore n’est point tirée du jeu de paume, mais de la profession de ces marchands forains appelés _porte-balles_, qui mettent dans une balle leurs marchandises presque toujours d’assez mauvais aloi. _De balle_ signifie la même chose que _de pacotille_.
=BAN.=—_Convoquer le ban et l’arrière-ban._
Cette expression s’emploie figurément en parlant d’une personne qui s’adresse à tous ceux dont elle peut espérer du secours ou quelque appui pour le succès d’une affaire.
«Quand les rois, dit M. de Chateaubriand, sémonnaient, pour le service du fief militaire, leurs vassaux directs, les ducs, comtes, barons, chevaliers, chatelains, cela s’appelait le _ban_; quand ils sémonnaient leurs vassaux directs et leurs vassaux indirects, c’est-à-dire les seigneurs et les vassaux des seigneurs, les possesseurs d’arrière-fiefs, cela s’appelait l’_arrière-ban_. Ce mot est composé de deux mots de l’ancienne langue, _har_, camp, et _ban_, appel; d’où le mot de basse latinité _heribarinum_. Il n’est pas vrai que l’_arrière-ban_ soit le réitératif de _ban_.»
=BANNIÈRE.=—_Aller au-devant de quelqu’un avec la croix et la bannière._
C’est ainsi que le clergé de Rome allait au-devant de l’exarque ou représentant de l’empereur, pour lui rendre hommage; ce cérémonial fut observé par le pape Adrien I^{er}, lorsque Charlemagne fit son entrée à Rome, comme l’atteste le passage suivant du _Liber Pontificalis_ (t. III, part. 1, p. 185): _Obviam illi ejus sanctitas dirigens venerabiles cruces, id est signa, sicut mos est ad exarchum aut patricium suscipiendum, eum cum insigni honore suscipi fecit._ On fesait les mêmes honneurs aux rois et aux princes dans les villes et les villages où ils passaient. «Quant le roy (saint Louis) arriva en Aire, dit Joinville, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de la mer, o (avec) leurs processions à trez grant joye.» Les seigneurs dans leurs fiefs étaient reçus d’une semblable manière. C’est de cet usage qu’est venue notre expression proverbiale dont on se sert pour marquer une réception fort honorable.
_Il faut l’aller chercher avec la croix et la bannière._
Se dit d’une personne qui se fait attendre, et cette façon de parler est fondée sur un ancien usage observé dans quelques chapitres, notamment dans celui des chanoines de Bayeux. Lorsqu’un de ces pieux fainéants ne se rendait pas aux vigiles, appelées depuis matines, qu’on chantait dans la nuit, quelques-uns de ses confrères étaient députés vers lui processionnellement, avec la croix et la bannière, comme pour faire une réprimande à sa paresse. Cet usage durait encore, dit-on, en 1640.
_Faire de pennon bannière._
Le pennon était l’enseigne d’un gentilhomme bachelier qui avait sous lui vingt hommes d’armes; la bannière était l’enseigne d’un gentilhomme banneret qui commandait à cinquante hommes d’armes. Le pennon se terminait en queue, et la bannière avait une forme carrée. Quand le bachelier passait banneret, la cérémonie consistait à couper la queue de son pennon qui devenait ainsi sa bannière. De là l’expression héraldique _Faire de pennon bannière_, qui est passée en proverbe pour dire, s’élever en grade, être promu d’une dignité à une dignité supérieure.
_Cent ans bannière, cent ans civière._
C’est-à-dire que les grandes maisons finissent par déchoir. On les a comparées aux pyramides dont la vaste masse se termine en petite pointe. La bannière était autrefois l’attribut des hauts seigneurs. On appelait _maison bannière_, _chevalier bannière_, la maison et le chevalier qui avaient un nombre de vassaux suffisant pour lever bannière, et l’on donnait par opposition le nom de _civière_ à un noble sans fief et du dernier ordre, comme on le voit dans ces deux vers extraits de l’histoire des archevêques de Brême:
_Erat dacus nobilis sanguine regali Ex matre, sed genitor miles civeralis._
Les Espagnols se servent du proverbe suivant: _Abaxanse los adarves y alcance los muladares._ _Les murs s’abaissent et les fumiers se haussent._ C’est-à-dire les grands deviennent petits et les petits deviennent grands.
_Irus et est subito qui modo cresus erat._ (OVID.)
Platon disait: Il n’est point de roi qui ne soit descendu de quelque esclave; il n’est point d’esclave qui ne soit descendu de quelque roi.
=BANQUET.=—_Banquet de diables._
Repas où il n’y a point de sel. On dit, dans le même sens, _Souper de sorciers_, et ces deux expressions ont une origine commune; elles sont dérivées d’une croyance superstitieuse qui attribuait aux diables et aux sorciers la plus forte horreur pour le sel, attendu que le sel est le symbole de l’éternité, et qu’étant exempt de corruption il peut en préserver toutes choses. C’est ce que dit Morésin dans son curieux ouvrage intitulé _Papatus_ (p. 154): _Salem abhorrere constat diabolum et ratione optimâ nititur, quia sal æternitatis est et immortalitatis signum neque putredine neque corruptione infestatur unquam sed ipse ab his omnia vindicat._
=BAPTISÉ.=—_N’attendez rien de bon d’un homme mal baptisé._
C’est une superstition bien ancienne qu’il y a des noms heureux et des noms malheureux, et que la destinée de chaque individu est pour ainsi dire écrite dans celui qu’il porte. Cette superstition était fort accréditée chez les Romains, qui cherchaient ordinairement à connaître par un présage appelé _Omen nominis_, si les personnes auxquelles on confiait la direction de quelque affaire, soit publique, soit privée, rempliraient leur mission avec succès. Ils détestaient les noms dont la signification rappelait quelque chose de triste ou de désagréable, et quand ils levaient des troupes, le consul devait prendre soin que les premiers noms inscrits sur le contrôle fussent de bon augure, comme ceux de Valérius, Victor, Faustus, etc. S’il ne se trouvait personne qui les portât, on les inscrivait toujours, après les avoir prêtés à des soldats imaginaires. Nos pères croyaient aussi à la fatalité des noms, et l’histoire en offre plus d’une preuve. On sait qu’on augura mal de la paix conclue à Saint-Germain-en-Laye, entre les calvinistes et les catholiques, deux ans avant la Saint-Barthélemy, et nommée _paix boiteuse et mal assise_, parce que M. de Biron, qui était boiteux, et M. de Mesmes, seigneur de Malassise, s’en étaient mêlés.
M. A.-A. Monteil, dans son curieux _Traité de matériaux manuscrits_ (t. II, p. 169), parle d’un manuscrit du dix-septième siècle, intitulé: _Nomancie cabalistique, ou la science du nom et du surnom des personnes dont l’on veut connaître l’événement._
=BAPTISTE.=—_Tranquille comme Baptiste._
Se dit d’un homme qui montre de l’indolence et de l’apathie dans quelque circonstance où il devrait agir. C’est une allusion au rôle des niais qui, dans les anciennes farces, étaient désignés ordinairement par le nom de Baptiste.
=BARAGOUIN.=
Langage corrompu et inintelligible. Deux voyageurs bas-bretons, qui ne connaissaient d’autre idiome que celui de leur province, arrivèrent dans une ville où l’on ne parlait que français. Pressés de la faim et de la soif, ils eurent beau crier _bara_, qui veut dire _pain_, et _gouin_, qui veut dire _vin_, ils ne furent compris de personne, tant qu’ils ne s’avisèrent point d’indiquer par des gestes les objets de leur besoin; et cette aventure donna, dit-on, naissance au mot _baragouin_. Que l’anecdote soit vraie ou fausse, l’étymologie de _baragouin_ n’en est pas moins, suivant Ménage, dans les mots _bara_ et _gouin_ ou _guin_, qui, dans le bas-breton dérivé du celtique, signifient _pain_ et _vin_, deux choses dont on apprend d’abord les noms quand on étudie une langue étrangère. Dire de quelqu’un qu’il _parle baragouin_ ou qu’il _baragouine_, c’est faire entendre qu’il ne sait de l’idiome dont il use que les mots de _pain_ et de _vin_.
On trouve cette autre étymologie dans le Chevréana: «Baragouin vient de _bar_, qui signifie _dehors_, _champ_, _campagne_, et de _gouin_ qui signifie _gens_. Ainsi, _parler baragouin_, c’est parler comme les gens du dehors et les étrangers.»
=BARBE.=—_Faire barbe de paille à Dieu._
Cette expression, dont on se sert pour marquer la conduite intéressée d’un hypocrite qui ne fait que de mauvaises offrandes à l’église, tout en ayant l’air d’en faire de bonnes, a été corrompue par la substitution de _barbe_ à _jarbe_ ou gerbe. On a dit primitivement _faire jarbe de foarre à Dieu_, en parlant d’un payeur de dîmes qui ne donnait que des gerbes où il y avait peu de grain et beaucoup de _foarre_, _foerre_, _fouerre_ ou _fuerre_ (mots dérivés de _foderum_, qui, dans la basse latinité, signifie paille longue de tout blé). Rabelais dit de Gargantua (liv. I, ch. 2): _il faisait gerbe de feurre aux dieux_.
_Faire la barbe à quelqu’un._
C’est le braver; c’est lui faire affront, ou bien l’emporter sur lui, l’effacer en esprit, en talent, etc. Le cardinal de Richelieu disait, dans ce dernier sens, en parlant de son affidé, le père Joseph, surnommé l’éminence grise: «Je ne connais en Europe aucun ministre ni plénipotentiaire qui soit capable de faire la barbe à ce capucin, quoiqu’il y ait belle prise.» Cette expression figurée est venue de l’usage de porter la barbe longue et du déshonneur attaché à l’avoir rasée, comme on le verra dans l’article suivant que j’ai déjà publié dans le journal _la Presse_, du 27 octobre 1838. Tous les faits qu’il contient sont historiques; j’en préviens les lecteurs, afin que le mensonge de la forme sous laquelle je les ai présentés ne leur fasse point suspecter la vérité du fond.
POGONOLOGIE, DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE LA BARBE.
Plusieurs savants, qui ont écrit de beaux et bons traités sur la barbe, en font remonter l’origine au sixième jour de la création. Ce ne fut point l’homme enfant que Dieu voulut faire. Adam, en sortant de ses mains, eut une grande barbe suspendue au menton, et il lui fut expressément recommandé, ainsi qu’à toute sa descendance masculine, de conserver avec soin ce glorieux attribut de la virilité, par ce précepte transmis de patriarche en patriarche et consigné depuis dans le Lévitique: _Non radetis barbam._ Il est même à remarquer que ce fut le seul des commandements divins que les hommes ne transgressèrent point avant le déluge; car dans l’énumération des crimes qui amenèrent ce grand cataclysme, il n’est pas question qu’ils se soient jamais fait raser. Quoi qu’il en soit, Noé et ses fils étaient prodigieusement barbus lorsqu’ils sortirent de l’arche, et les peuples qui naquirent d’eux mirent longtemps leur gloire à leur ressembler. Les Assyriens renoncèrent les premiers à cette noble coutume; mais qu’on ne s’imagine point que ce fut de gaieté de cœur: leur reine Sémiramis les y força. Il entrait dans sa politique, disent quelques historiens, de se déguiser en homme, afin de passer pour un homme aux yeux de ses sujets peu disposés à obéir à une femme; et comme son déguisement pouvait être aisément trahi par l’absence de la barbe, car on n’en avait point encore inventé de postiche, elle voulut effacer cette marque caractéristique qui empêchait de confondre les mentons des deux sexes, et elle fit tomber, en un jour, sous le fer de la tyrannie toutes les barbes de ses états.
C’est ainsi que s’opéra, par la volonté d’une reine ambitieuse, cette étrange révolution qui devait changer la _face_ de tous les peuples; elle s’étendit rapidement de l’Assyrie jusqu’en Égypte, où elle trouva de puissants promoteurs parmi les prêtres. Ces prêtres novateurs introduisirent dans les temples de nouvelles effigies de dieux représentés chauves et rasés, et ils fascinèrent tellement les esprits par la superstition, que chaque Égyptien s’empressa de se débarrasser, non-seulement du poil du menton, mais de celui de tout le corps, comme d’une superfluité impure. Dès lors une loi religieuse assujettit la nation à une tonte générale, à l’instar d’un troupeau de moutons. Il faut pourtant observer qu’une pareille loi ne devint rigoureusement obligatoire que dans les circonstances où l’on était en deuil de la mort du bœuf Apis. Dans les autres cas, on pouvait rester velu en toute sûreté de conscience. Il suffisait d’avoir la précaution de se couper de très près la barbe, qu’il n’était pas permis de laisser pousser deux jours de suite, excepté lorsqu’un nouvel Apis avait paru.
Mais pendant que les Égyptiens traitaient la barbe avec tant de mépris, le ciel, sans cesse attentif à placer le bien à côté du mal, appela chez eux les Israélites qui savaient apprécier ce qu’elle valait. Ce peuple, quoique esclave de l’autre, ne cessa point de porter la barbe en présence de ses oppresseurs, et il est certain que sa persévérance à cet égard contribua beaucoup dans la suite à le soustraire à sa captivité; car, je vous le demande, Moïse et Aaron auraient-ils pu opérer sa délivrance s’ils eussent été des blancs-becs? Non, non; croyons-en le témoignage d’un docte rabbin qui nous assure que le Seigneur avait communiqué une vertu divine à leurs barbes, comme il attacha plus tard une force miraculeuse à la chevelure de Samson, et ne nous étonnons plus, après cela, qu’Israël, malgré l’inconstance de son caractère, ait toujours considéré la barbe, soit comme un gage de salut, soit comme un objet de religieuse vénération, et qu’il ait entrepris une guerre exterminatrice pour en venger l’honneur outragé. David mit à feu et à sang le pays des Ammonites qui avaient eu l’insolence de couper la moitié de la barbe à ses ambassadeurs. Jugez de ce qu’eût fait ce roi dans son indignation, s’ils eussent poussé le sacrilége jusqu’à la leur couper tout entière.
C’était alors l’époque brillante de la barbe. Quel éclat elle répandit depuis les rives du Jourdain jusqu’aux bords de l’Eurotas! Nommerait-on une gloire qui ait été séparée de la sienne? La barbe obtint des Grecs enthousiastes les honneurs de l’apothéose. Elle flotta majestueusement sur la poitrine de leurs dieux, comme un attribut de la puissance céleste. Elle s’arrondit avec grâce autour du menton de Vénus, adorée dans l’île de Chypre sous le nom de Vénus barbue; elle fut consacrée à la miséricorde, en mémoire de l’usage des suppliants qui pressaient dans leurs mains pieuses la barbe de ceux dont ils cherchaient à émouvoir la compassion; elle figura dans plusieurs lois au même titre que les choses saintes et inviolables; elle para les héros, plus redoutables avec elle, d’un lustre non moins beau que celui des trophées; elle devint même une décoration glorieuse décernée aux veuves argiennes qui, sous la conduite de la noble Télésilla, avaient vengé le meurtre de leurs maris, en chassant de leur ville les armées réunies des deux rois de Sparte, Démarate et Cléomène. Le décret rendu à ce sujet établissait que ces veuves, en se remariant, auraient le droit de porter une barbe feinte au menton, quand elles entreraient dans la couche nuptiale. Ce décret, cité par Plutarque, est assurément un des plus remarquables qui aient jamais été faits. Il suffirait seul pour prouver combien les Grecs étaient plus sages que nous dans le choix des insignes qu’ils accordaient à la valeur. Ces insignes, ils les prenaient parmi les attributs de la virilité, tandis que nous allons les chercher parmi les ornements des femmes. Nous n’offrons que des rubans à nos héros; ils donnaient des barbes à leurs héroïnes.
Parcourez les fastes de la Grèce, vous n’y trouverez point d’événement célèbre où la barbe n’ait été mêlée. On pourrait démontrer que l’influence de la barbe fut une des premières causes de la civilisation, des beaux-arts et de la philosophie, qui jetèrent tant de splendeur sur cette contrée favorisée du ciel. La barbe, compagne inséparable des législateurs et des rages, relevait admirablement leur dignité et leur prêtait cet ascendant qui subjuguait les hommes; la barbe se jouait parmi les cordes de la lyre des poëtes jaloux de chanter ses louanges; la barbe était le signe caractéristique des philosophes, dont le mérite se mesurait sur sa longueur. Y eut-il jamais sous le soleil rien de plus magnifique et de plus respectable que les barbes de Minos, de Nestor, de Musée, d’Homère, de Lycurgue, de Pythagore, de Thalès, de Solon, d’Anacréon, de Miltiade, d’Aristide, de Thémistocle, de Périclès, d’Hippocrate, de Socrate, de Platon, etc., etc., etc.? On disait avec raison: _Tant vaut la barbe, tant vaut l’homme_; et il est à remarquer que pendant le temps où cet adage fut en honneur, la Grèce occupa le premier rang parmi les nations. On peut même croire qu’elle n’en aurait point été dépossédée, si elle n’eût pas adopté la sotte coutume de se raser. Ce qu’il y a d’incontestable, c’est que son asservissement par les Macédoniens date de cette innovation, introduite, à ce que dit Athénée, par un mauvais citoyen dont le nom s’est perdu dans le sobriquet flétrissant de _korsès_, qui signifie _tondu_ ou _rasé_.... Réfléchissez à cet événement, peuples de la terre, et gardez-vous bien de faire repasser vos rasoirs!!!
Oui, c’est un fait digne de la plus sérieuse considération, que la barbe se montra constamment auprès du berceau des empires, et le rasoir auprès de leur tombeau. L’histoire universelle, qui offre tant de contradictions sur d’autres points, n’a jamais varié sur celui-ci. Je pourrais en rapporter mille preuves irréfragables, mais il serait trop long de les chercher au milieu des matières diverses qu’elle embrasse, matières dont la totalité, suivant l’abbé Langlet, ne formerait pas moins de trente mille volumes de mille pages chacun. Je prierai mes bénévoles lecteurs de m’en croire sur parole, et je me bornerai à leur citer l’exemple des Romains. Ce grand peuple portait la barbe lorsqu’il expulsa les Tarquins, et l’on sait que, dans la suite, les sénateurs aimèrent mieux se faire massacrer sur leurs chaises curules que de la laisser profaner par les mains des Gaulois. L’attachement qu’elle inspirait, accru par un trait si sublime, dura quatre siècles et demi. Ce ne fut que vers l’an de Rome 454, que des barbiers pénétrèrent dans cette ville, arrivés de Sicile, à la suite de Ticinus Ménas. Des barbiers! quel cortége pour un consul! les ombres héroïques des vieux Romains en frémirent d’indignation dans leurs sépulcres, mais leurs enfants dégénérés applaudirent à la nouveauté insensée, et livrèrent avec empressement l’honneur de leurs mentons au tranchant du rasoir qui jusque-là n’avait été employé dans Rome qu’à couper un caillou[15]. Cependant, afin de détourner le courroux des dieux barbus de l’Olympe, qu’une telle conduite ne pouvait manquer d’irriter, ils eurent soin de leur consacrer les poils abattus. Cet acte religieux du dépôt de la barbe, _officium barbæ positæ_, fut renouvelé depuis par tous ceux qui se firent raser pour la première fois, et chacun se piqua d’y joindre autant de luxe et de magnificence que son rang le lui permettait. Les historiens nous apprennent que Néron, en pareille circonstance, monta les cent degrés du _clivus sacer_ (colline sacrée), à l’instar d’un triomphateur, pour aller déposer au Capitole, sur l’autel de Jupiter, les premiers poils de sa barbe, enfermés dans un vase d’or orné de perles du plus grand prix. Espérait-on compenser la perte de la barbe par un appareil pompeux? Il eût été bien plus avantageux de la conserver au menton que de la faire figurer auprès des dépouilles opimes. C’est ce que pensèrent plusieurs empereurs, et ils s’efforcèrent de la rétablir. Les plus célèbres de ces réformateurs furent Adrien et Julien, surtout ce dernier, qui signala son avénement au trône en chassant mille barbiers du palais impérial, et qui accabla les misopogons[16] des traits de la satire. L’empire alors brilla d’un reflet de son antique splendeur; mais, hélas! ce n’était que l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre. Les misopogons et les barbiers reparurent, et, peu de temps après, les soldats du Nord, qui portaient de longues barbes, vinrent soumettre les Romains rasés.
_Tantæ molis erat romanam_ radere _gentem!_
Les Francs, qu’on vit s’élever parmi ces conquérants et fonder une monarchie qui ne tarda pas à dominer sur les autres, les Francs, passionnés d’abord pour les seules moustaches, comprirent bientôt que ce relief incomplet ne pouvait suffire à leur figure martiale. Ils laissèrent croître leur barbe, et avec elle crût leur pouvoir. Elle devint chez eux, aussi bien que la chevelure, un attribut de la liberté, et il n’y eut presque point de relations sociales ni d’affaires importantes où elle ne fut appelée à jouer un rôle. S’agissait-il, par exemple, d’attacher à des contrats de vente ou de donation un caractère spécial de validité, les vendeurs ou les donateurs offraient trois ou quatre poils de leur barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs, ou aux donataires. Voulait-on témoigner des égards ou de l’affection à quelqu’un, s’engager à le protéger, le recevoir en adoption, lui accorder une investiture; tous ces actes se confirmaient par l’attouchement de la barbe, qui les rendait plus sacrés. Les traités politiques même étaient sanctionnés par ce moyen. Aimoin rapporte que Clovis, voulant conclure une alliance avec Alaric, roi des Visigoths, lui envoya des ambassadeurs pour le prier de venir toucher sa barbe. On croit que cet attouchement se fesait tantôt avec les mains et tantôt avec des ciseaux; mais, en ce cas, le fer n’avait pas une action destructive. Il ne tranchait que l’extrémité des poils pour leur donner une forme régulière. Celui qui était chargé de cette opération, où l’on retrouve quelques traits de ressemblance avec la cérémonie du dépôt de la barbe alors en usage chez plusieurs peuples chrétiens, prenait le titre et les obligations de parrain ou père adoptif. Il se fesait suppléer quelquefois par un prêtre qui récitait des prières dont les formules existent dans le Sacramentaire de saint Grégoire. Les poils coupés étaient enveloppés dans de la cire sur laquelle on imprimait l’image du Christ, et ils étaient remis ensuite au parrain qui les déposait dans un lieu consacré, comme une dépouille vouée à Dieu. Cette destination religieuse des rognures de la barbe était bien préférable à celle que les Grecs, les Romains et les Lombards du même temps donnaient à la barbe entière, en l’envoyant en présent, lorsqu’ils voulaient offrir des gages précieux d’estime et de dévouement que Paul Diacre appelle _les assurances d’une amitié inviolable_. Les Francs tenaient trop à leur barbe pour en faire cadeau à un homme, quel qu’il fût; d’ailleurs c’était pour eux une espèce d’infamie d’avoir la barbe tout à fait coupée, et la peine la plus terrible que Dagobert put infliger à Sadragrésil, duc d’Aquitaine, après l’avoir fait fustiger, fut de ne pas lui laisser un poil au menton.
Il existait alors une indissoluble union entre le diadème et la barbe, et l’on sait que la première formalité pour opérer la déchéance des rois consistait à leur raser la tête et le visage. Charlemagne eut grand soin d’ordonner, dans ses Capitulaires, qu’aucun de ses descendants ne fût exposé à cet outrage régicide, et certes une telle précaution était très digne du grand homme qui fesait trembler tout l’Occident devant sa barbe, surtout lorsqu’il jurait _par sa barbe et par saint Denis_. Les paladins qui, sous son règne, se signalèrent par tant d’exploits, attachaient la plus grande gloire à conserver intact le poil de leur menton, et à couper celui des mentons de leurs adversaires. Un de ces paladins portait sur ses épaules, comme un trophée, un manteau tissu de ce poil moissonné par son glaive; un autre couchait sur un lit d’honneur dont les matelas en étaient garnis, et cela était mille fois plus beau que de reposer sur des lauriers. Mais on doutera peut-être de la vérité de ces deux traits, parce qu’ils ne sont consignés que dans des livres de chevalerie. Et quand même ils auraient été imaginés à plaisir, ce que je suis bien loin de penser, ils serviraient du moins à prouver de quelle haute considération la barbe jouissait en ces temps héroïques. Ses honneurs et ses prérogatives se maintinrent jusqu’au douzième siècle. Il faut dire pourtant que, dans cet intervalle, la manière de la porter subit diverses modifications. Tantôt on la façonna en triangle, tantôt en losange et tantôt en trapèze, selon les lois de la plus exacte géométrie; quelquefois on l’arrangea de telle sorte que la face humaine eut l’apparence de celle d’un bouc. On lui donna aussi la forme d’un hérisson: dans ce dernier cas, elle était confondue avec les moustaches et taillée pour faire une bordure circulaire à la bouche. Enfin, on l’amoindrit considérablement, afin qu’elle échappât aux bulles d’interdiction lancées contre elle par le pape Grégoire VII. Cet implacable ennemi de toutes les puissances de la terre ne pouvait ménager la barbe; mais devait-il être égaré par la haine qu’il lui portait jusqu’à devenir l’imitateur du plus grand adversaire de la papauté, de Photius, patriarche de Constantinople, qui s’était séparé de l’Église romaine, et avait excommunié la barbe du pape Nicolas I^{er}?[17] Quel étrange spectacle que celui d’un pontife prenant pour modèle un eunuque schismatique! Cependant ses violentes persécutions n’eurent pas tout leur effet. Les ecclésiastiques qui par état renonçaient aux pompes du monde, furent les seuls qui se firent raser entièrement. Un archevêque de Rouen trouva mauvais que les séculiers, malgré les défenses de Grégoire, conservassent un privilége que n’avait plus le clergé. Il fulmina des mandements contre ce reste de barbe et ordonna de l’abolir sous peine d’excommunication. Les dévots obéirent; les autres furent indignés: on se disputa, on s’arma des deux côtés, et l’on vit naître une guerre civile de la barbe. Enfin, Louis VII, dit le Jeune, docile aux volontés sacerdotales, se fit raser publiquement par Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d’Éléonore, sa femme, qui s’écria, dans son dépit, qu’elle avait cru épouser un roi, et qu’elle n’avait épousé qu’un moine. Les courtisans, toujours singes du prince, imitèrent Louis, et l’on n’aperçut plus que des mentons pelés. C’est alors que commença à se former une corporation de barbiers qui choisirent, dans la suite, saint Louis pour leur patron, sans doute à cause de la faveur spéciale que ce monarque avait accordée à son barbier Labrosse, indigne parvenu, qui fut pendu sous le successeur de son maître.
Une des plus belles actions de Philippe de Valois fut de restaurer la barbe. Sous son règne, on poussa le luxe jusqu’à la parfumer, à l’orner de paillettes d’or et à la galonner, c’est-à-dire à y suspendre des glands dorés nommés _galands_, ce qui, d’après certain étymologiste dont je cite l’opinion sans l’adopter, pourrait bien avoir introduit le terme de galanterie, car, dit-il, les dames se montraient jalouses de caresser des barbes si bien arrangées. Ce noble usage cessa dans le siècle suivant. Les barbiers redevinrent nombreux et puissants. On sait la grande fortune d’Olivier-le-Daim, barbier de Louis XI; on sait aussi comment il expia son élévation. Ce misérable fut pendu comme l’avait été Labrosse, et tous les deux l’avaient bien mérité.
François I^{er}, qui aspirait à tous les genres de gloire, n’oublia pas celle de la barbe, honteusement négligée après Philippe de Valois. Les détracteurs de ce roi chevalier ont prétendu qu’il ne laissait croître la sienne que pour regagner en poils ce qu’il avait perdu en cheveux, depuis qu’un tison lancé d’une fenêtre par le capitaine de Lorge, comte de Montgommery, lui avait endommagé le crâne; mais il est certain qu’il agit ainsi par un autre motif. Il sentait toute la valeur de la barbe, et, ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il fit vendre le droit de la porter. Une ordonnance rendue par lui, en 1533, envoyait ramer sur les galères les Bohémiens, les vilains, et tous ceux qui oseraient la porter sans y être autorisés et sans payer la redevance imposée. Il est vrai que la barbe dont il est question n’était pas une barbe roturière. Elle était une prérogative du costume de cour, et elle équivalait à un titre de noblesse.
Sous Henri IV, on vit paraître des barbes de toutes les espèces. Il y en avait de façonnées en toupet, en éventail, en feuille d’artichaut, en queue d’hirondelle. Mais aucune d’elles ne valait la barbe grise du bon Béarnais _sur laquelle le vent de l’adversité avait soufflé_. O la plus vénérable des barbes! maudite soit la langue qui ne proférera pas tes louanges!
Quel dommage qu’un aussi grand roi que Louis XIV n’ait pas eu pour la barbe les mêmes égards que pour la perruque! C’est un des plus grands reproches qu’on puisse lui adresser.
Tel fut le sort de la barbe chez les principales nations. Il serait trop long de raconter celui qu’elle éprouva chez les autres. Je dirai cependant qu’aucun peuple n’eut jamais pour elle un plus grand amour que les Espagnols et les Portugais. C’était une passion qui conservait quelquefois sa force après le trépas. Je n’exagère point. Voici ce que don Sébastien de Cobarruvias raconte à ce sujet: «Cid Rai-Dios, gentilhomme castillan, étant mort, un juif, qui le haïssait, se glissa furtivement dans la chambre où le corps reposait sur un lit de parade. Il se mettait déjà en posture de lui tirer la barbe, lorsque le corps se leva soudain, et dégaînant à moitié son épée qui se trouvait près de lui, causa une telle frayeur au juif qu’il s’enfuit comme s’il eût eu cinq cents diables à ses trousses. Le corps se remit ensuite sur le lit comme auparavant.»
La barbe avait alors autant de prix que l’or et les diamants. Un moyen sûr de se procurer de l’argent était d’emprunter sur sa barbe ou sur ses moustaches, comme fit le grand Albukerque. Une telle hypothèque offerte aux prêteurs les plus intraitables fesait sur eux l’effet d’un talisman. Oh! pourquoi sa vertu n’est-elle plus la même aujourd’hui? Ces maudits barbiers ont tout gâté. Ce sont eux sans doute qui, pour engager tout le monde à se faire raser, ont inventé le dicton: _Prêter sur la barbe d’un capucin_, c’est-à-dire _prêter sans garantie_; mais les barbiers passeront, je l’espère, et la barbe restera. Déjà son règne a recommencé parmi nous, et ce qui présage qu’il sera glorieux, c’est qu’il a été ramené par la jeune France. Honneur à ces incomparables jeunes gens qui ont si bien préludé à la restauration de la barbe par la guerre contre les perruques! quelle gloire pour eux d’être barbus dans un siècle où les barbons n’ont point de barbe!
Mais ce n’est point assez. La réforme qu’ils ont faite en appelle une autre. Le costume actuel ne saurait convenir à la majesté de la barbe. Ils doivent le supprimer. Puissent-ils adopter celui de ces héros du moyen âge dont nous admirons les portraits dans ces précieuses tapisseries qui décoraient jadis les lambris des palais des rois et des châteaux des grands seigneurs! Oh! qu’il me tarde de voir luire ce jour heureux où les habits étriqués des fashionables seront remplacés par les magnifiques vêtements de Geoffroi le barbu et de Baudoin à la belle barbe!
=BARBOUILLÉE.=—_Se moquer de la barbouillée._
Se dit d’une personne qui débite des choses absurdes et ridicules, qui fait des propositions exagérées et extravagantes, ou d’une personne qui, ayant bien fait ses affaires, se moque de tout ce qui peut arriver et de tout ce qu’on peut dire et faire. C’est ainsi que cette locution se trouve expliquée dans le _Dictionnaire de l’Académie_. J’ajouterai qu’elle s’emploie aussi quelquefois pour signifier qu’on se moque de ses créanciers, et que cette acception en désigne l’origine. La _barbouillée_ signifie proprement la cédule, ordinairement barbouillée, de l’huissier qui cite le débiteur en justice, ou le billet par lequel le débiteur s’est engagé à payer.
=BARQUE.=—_A barque désespérée Dieu fait trouver le port._
Là où les secours humains sont inutiles, éclate la protection de Dieu. Plus l’infortune est grande, disent les Allemands, plus Dieu est près, _Je grosser die Noth deste naher Gott_.
Les Grecs et les Latins avaient ce proverbe: _Si Dieu le veut, tu navigueras sur une claie._
=BARRES.=
Les barres sont un jeu de course entre certaines limites, «lequel, dit Nicot, se joue par deux bandes, l’une front à front de l’autre, en plaine campagne, saillants de leurs rangs les uns sur les autres, file à file, pour tascher à se prendre prisonniers. Là où le premier qui attaque l’escarmouche est sous les barres de celuy de la bande opposite qui sort sur luy, et cestuy sous les barres de celuy qui de l’autre part saut (s’élance) en campagne sur luy, et ainsi les uns sur les autres, tant que les deux troupes soient entièrement meslées. Ayant par advanture tel jeu prins tel nom, parce que telles bandes estoient retenues de _barres_ ou _barrières_ qu’on leur ouvroit, quand il estoit proclamé qu’on laissast aller les vaillants joueurs que les Latins appellent _carceres_.» Ce jeu, qui est semblable à celui de la _palestre_, chez les Grecs et les Romains, a donné lieu à plusieurs expressions proverbiales.
_Jouer aux barres._
Se chercher sans se joindre, parce qu’au jeu de barres on poursuit ceux qui fuient, et on fuit ceux qui poursuivent.
_Avoir barres sur quelqu’un._
Avoir quelque avantage sur lui; comme le joueur de barres sur ceux de ses adversaires qui sont partis du camp avant lui.
_Ne faire que toucher barres._
Ne point s’arrêter dans un endroit; à l’exemple du coureur qui, rentré au camp en repart aussitôt pour s’élancer à la poursuite de ceux devant lesquels il fuyait.
=BASILIC.=—_Regard de basilic._
C’est une ancienne croyance populaire, encore existante chez les paysans, que les vieux coqs pondent quelquefois un œuf qui éclot dans le fumier et produit une espèce particulière de basilic, reptile redoutable auquel on attribue le pouvoir de tuer par son seul regard quiconque s’y trouve exposé, et de se tuer lui-même quand il se voit dans une glace[18]. De là ces expressions proverbiales: _Lancer des regards de basilic_, et _Faire des yeux de basilic à quelqu’un_; c’est-à-dire des regards et des yeux enflammés de fureur qui donneraient la mort, s’ils le pouvaient, à la personne contre laquelle ils sont dirigés.
Les vieux coqs ne se mêlent pas de la procréation du basilic, et le basilic n’a pas la puissance destructive qu’on lui suppose. Les auteurs qui, dans un siècle d’ignorance, ont prétendu qu’il laissait échapper de ses rayons visuels un poison meurtrier, ne méritent aucune foi; ils ont extravagué, et Borel a extravagué plus qu’eux encore, lorsqu’il a parlé dans ses Centuries d’un individu de sa connaissance dont les regards avaient une maligné si pernicieuse, si terrible, qu’ils fesaient périr les petits enfants, desséchaient les mamelles des nourrices, les plantes et les fruits, corrodaient et perçaient toute espèce de verres. Quel embarras n’aurait pas éprouvé cet homme-basilic, s’il eût été obligé de porter des lunettes!
=BASQUE.=—_Courir comme un Basque._
Les Basques ont été toujours renommés pour leur agilité, et c’est parmi eux que les grands seigneurs choisissaient autrefois leurs coureurs.
_Le tour du Basque._
On appelle ainsi le croc-en-jambe, parce que les Basques sont très habiles à faire ce tour de lutte en portant rapidement un pied sur le jarret d’un adversaire à qui ils appliquent en même temps un coup dans l’estomac, ce qui le jette aussitôt à la renverse.
=BASSIN.=—_Cracher au bassin_ ou _au bassinet._
Contribuer malgré soi à quelque dépense.
On dit que cette locution est venue de ce qu’autrefois on se servait d’un bassin au lieu d’une bourse pour faire la quête dans les églises, ce qui se pratique encore dans quelques endroits; mais cette explication ne donne pas la raison du mot _cracher_ employé dans le sens de _donner de l’argent_. En voici une autre:
Dans un vieux _recueil de proverbes en figures au nombre de deux cents_, dont quelques-unes représentent des circonstances de la vie des gueux, on voit le roi de Gueuserie, nommé Guillot ou grand Coësre, comme celui des bohémiens, présidant une assemblée publique de ses sujets. Il est revêtu d’un ample manteau en loques; il a pour trône le dos d’un coupeur de bourses sur lequel il est assis, pour sceptre un bâton noueux fait en forme de béquille, et pour diadème un chapeau entouré de coquillages. A ses pieds est un bassin de cuivre, et à son côté une estrade du haut de laquelle son archi-suppôt debout lit et explique une ordonnance qui oblige tous les gueux, excepté les principaux officiers, à payer une contribution à laquelle ils sont tenus. Chacun se prépare en rechignant à déposer dans le bassin sa quote-part de la somme demandée; et c’est ce qui s’appelle en terme d’argot _cracher au bassin_ ou _au bassinet_, pour marquer sans doute qu’on éprouve autant de peine à tirer son argent de sa bourse qu’un catarrheux en éprouve à expectorer ses mucosités.
=BASTILLE.=—_Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille._
Prenez-moi ces abbés, ces fils de financiers Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers, Volant à toute main, ont mis dans leur famille _Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille_.
(REGNIER, sat. 13.)
Autant d’argent que le feu roi En avait mis dans la Bastille. (MAYNARD.)
Ce roi est Henri IV. Son trésor, gardé à la Bastille, se composait en 1604 de sept millions d’or, et en 1610 de quinze millions huit cent soixante-dix mille livres d’argent comptant serré dans les chambres voûtées, coffres et caques, outre dix millions qu’on en avait tirés pour bailler au trésorier de l’épargne. C’est textuellement ce que dit Sully dans ses mémoires. Cette richesse, qui n’était point destinée aux dépenses publiques, provenait de l’administration sage et économe de ce ministre, qui probablement l’avait déposée à la Bastille, parce qu’il était gouverneur de cette forteresse. Avant lui le trésor des rois de France avait été placé successivement au Temple, au Louvre et dans une tour de la cour du palais.
On trouve dans le roman de Gérard de Roussillon, une expression proverbiale très analogue à celle qui vient d’être expliquée: _Il a volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie._ Allusion au trésor des rois lombards qui était dans cette ville.
=BATEAU.=—_Arriver en trois bateaux._
Cette expression proverbiale et comique, qu’on emploie en parlant d’une personne ou d’une chose dont on veut relever l’importance, est une allusion à l’usage de faire escorter par des vaisseaux de guerre un vaisseau de transport qui est richement chargé ou qui a quelque passager illustre à son bord. Elle se trouve dans le chapitre 16 du livre I de Rabelais, où il est parlé de la jument de Gargantua, _amenée de Numidie en trois quarraques et ung brigantin_. Elle se trouve aussi dans la fable de La Fontaine intitulée: _le Léopard et le Singe qui gagnent de l’argent à la foire_. Le singe dit au public qu’il harangue pour l’attirer à son spectacle:
Votre serviteur Gille, Cousin et gendre de Bertrand, Singe du pape en son vivant, Tout fraîchement arrive en cette ville; _Arrive en trois bateaux_ exprès pour vous parler.
Le peuple dit aujourd’hui _Arriver en quatre bateaux_, dans une acception de reproche, en parlant d’une personne qui affiche des prétentions, se donne de grands airs, fait de l’embarras dans une société où elle paraît.
=BÂTON.=—_Être réduit au bâton blanc._
On prétend que cette expression est un allusion à l’ancien usage d’après lequel les soldats d’une garnison qui avait capitulé sortaient de la place avec un bâton à la main, c’est-à-dire avec un bois de lance dégarni de fer. Mais on se trompe certainement; car l’usage dont on parle ne fut introduit que parce que le bâton dépouillé de son écorce était un symbole de dénûment et de sujétion affecté particulièrement aux suppliants et aux prisonniers. On sait qu’aux termes de la loi salique, le meurtrier, obligé de quitter le pays lorsqu’il ne pouvait payer la composition, sortait de sa maison, _en chemise, déceint, déchaux et bâton en main_, _palo in manu_. Une disposition analogue se trouve dans cette formule des archives de Bade: _Partir avec petit bâton et du bien faire l’abandon_ (Grimm., 133). On voit dans _les Antiquités d’Anvers_, par Gramaye, que les confrères de l’arc de la ville de Welda se présentèrent devant les statues des saints avec des baguettes blanches dans leurs mains en signe de dépendance. «Je ne plains pas les garçons, dit Luther: un garçon vit partout, pourvu qu’il sache travailler; mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie avec _un bâton blanc_ à la main.» (_Mém. de Luther_, par M. Michelet, II, p. 160.)
C’est une coutume en Hollande, que les servantes qui sont sans place courent les rues en portant des _bâtons blancs_.
_Le tour du bâton._
On appelle ainsi les profits casuels et souvent illicites d’un emploi.
Cette expression vient, suivant Borel, des deux mots _bas_ et _ton_, parce que lorsqu’on veut faire un gain injuste on ne le dit qu’à voix basse (_d’un bas ton_) à l’oreille des personnes qu’on met dans ses intérêts. Lamonnoye la tire du petit bâton avec lequel les joueurs de gobelets exécutent leurs tours de passe-passe. Moisant de Brieux pense qu’elle fait allusion au bâton des maîtres d’hôtel. Elle peut tout aussi bien faire allusion au bâton des huissiers, ou mieux encore au bâton des juges suppléants qui, toutes les fois qu’ils étaient appelés à remplacer les titulaires, dans le temps de la féodalité, grevaient les plaideurs de quelque dépense surérogatoire. Les seigneurs les y autorisaient pour se dispenser de les payer, et partageaient même avec eux. C’est ce qui rendait la justice seigneuriale beaucoup plus chère que la justice royale, et fesait dire que _Justice coute moult souvent plus que ne vaut_.
_Faire sauter à quelqu’un le bâton._
L’obliger à faire quelque chose contre son gré.
Allusion à un amusement des bergers qui, faisant sortir le troupeau de la bergerie ou l’y faisant rentrer, se placent sur la porte avec un bâton élevé à une certaine hauteur, pour se donner le plaisir de le faire sauter à leurs bêtes.—On dit aussi _Sauter le bâton_ dans le même sens que _Franchir le pas_, franchir l’obstacle.
_Faire une chose à bâtons rompus._
On a regardé cette façon de parler comme une allusion aux exercices du tournoi où les chevaliers, dans les joûtes de plaisir, se servaient de lances mornées qui se nommaient _bâtons rompus_[19], tandis que dans les joûtes sérieuses, ils fesaient usage de lances acérées, deux manières de combattre qui différaient entre elles, comme l’escrime et le duel. Mais une telle explication fausserait l’idée qu’on attache à l’expression _Faire une chose à bâtons rompus_, qui ne signifie point _faire une chose peu sérieusement et par manière de jeu_, comme on l’imagine, mais bien, _faire une chose après de fréquentes interruptions et à diverses reprises_. Cette expression est une métaphore prise d’une batterie de tambour, qui consiste à faire jouer les bâtons ou baguettes alternativement et par intervalle, ce qui s’appelle _rompre les bâtons_. Elle est proprement le contraire de _aller rondement_, autre métaphore prise aussi d’une batterie de tambour qu’on nomme le _roulement_.
=BAUME.=—_Fleurer comme baume._
Exhaler une odeur agréable. On dit proverbialement et figurément, _Cela fleure comme baume_, en parlant d’une affaire qui paraît bonne et avantageuse.
_Donner du baume de Galaad._
S’apitoyer sur le malheur au lieu de le secourir; donner de l’eau bénite de cour.
Cette expression est venue d’un vieux livre intitulé: _Le Baume de Galaad_, qui fut fait pour la consolation des malheureux.—Le pays de Galaad, en Judée, était la patrie du prophète Elie, dont les paroles avaient la vertu de guérir les maux, _Cujus verba erant medicina_; et il produisait tant d’essences balsamiques, qu’on disait proverbialement, _Porter des parfums à Galaad_, dans le même sens que _Porter du blé en Egypte, du safran en Cicile, des roses à Prestum, des chouettes à Athènes, de l’eau à la mer_, etc.
Autrefois on appelait aussi _baume_, ce qu’on appelle aujourd’hui _pot-de-vin_ ou _épingles_, c’est-à-dire le cadeau fait à la suite d’un contrat. Dans le livre intitulé _Droits et coutumes de Champagne que le roi Thiébaut établit_, on lit: «Une somme d’argent déboursée par forme de _baulme_, à la suite du bail.» Cette signification du mot _baume_, fesait ressortir par opposition celle de _baume de Galaad_.
Les Italiens nomment plaisamment l’égoïste dont la bienfaisance ne consiste qu’en paroles; _Amico da stranuti_, _Ami pour les éternuements_, parce qu’on ne peut tirer de lui qu’un _Dieu vous bénisse_.
=BAVETTE.=—_Tailler des bavettes._
Babiller, bavarder.—Cette expression populaire est une espèce de calembourg où le mot _bavette_, qui signifie la partie haute d’un tablier destinée à couvrir la poitrine, se prend dans le sens de _bavardage_ qu’il avait autrefois. Les femmes du peuple disent en se séparant après une longue causerie: _Maintenant que nous avons taillé des bavettes, il faut aller les coudre_; c’est-à-dire, maintenant que nous avons bavardé, il faut aller travailler.
=BEAU.=—_Cela doit être beau, car je n’y comprends rien._
Ainsi s’exprime le bel esprit Desmazures, dans une comédie de Destouches, et il ne fait que répéter ce que plusieurs philosophes ont dit avant lui très sérieusement.
Le poëte Lucrèce (_De rerum naturâ_, lib. 1) parle en ces termes d’Héraclite surnommé Skoteinòs, _le ténébreux_.
_Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes Quamde graves inter graios, qui vera requirunt. Omnia enim stolidi magis admirantur amantque Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt._
(C’est par l’obscurité de son langage qu’il s’attira la vénération des hommes superficiels, mais non pas des sages Grecs accoutumés à réfléchir; car la stupidité n’admire et n’aime que les opinions cachées sous des termes mystérieux.)
Montaigne, qui cite les vers de Lucrèce, fait les réflexions suivantes: «La difficulté est une monnoie que les savants emploient comme les joueurs de passe-passe, pour ne découvrir l’inanité de leur art, et de laquelle l’humaine bêtise se paye aisément..... On voit Aristote à bon escient se couvrir souvent d’obscurité si expresse et si inextricable, qu’on n’y peut rien choisir de son avis. Non Aristote seulement, mais la plupart des philosophes ont affecté la difficulté pour faire valoir la vanité du sujet, et amuser la curiosité de notre esprit. Epicure a évité la facilité» (c’est-à-dire d’être clair et facile à entendre). (Ess., liv. II, chap. 12.)
Quintilien dit: «J’en ai vu plusieurs qui prenaient à tâche d’être obscurs, et ce vice n’est pas nouveau; car je trouve dans Tite-Live que, de son temps, il y avait un maître qui recommandait à ses disciples de jeter de l’obscurité dans tous leurs discours: de là cet éloge incomparable: _Cela est fort beau: je ne l’ai pas entendu moi-même._»
Lycophron, poëte grec, dont le nom est devenu proverbialement appellatif pour désigner un auteur inintelligible, affectait dans ses vers une obscurité énigmatique, et il protestait publiquement qu’il se pendrait s’il se trouvait quelqu’un qui pût entendre son poëme de la _Prophétie de Cassandre_; en quoi il ne prenait pas un engagement téméraire. Ce poëme, demeuré inexplicable jusqu’à ce jour, malgré tous les efforts des grammairiens, des scoliastes et des commentateurs, a été justement comparé à ces souterrains où l’air est si épais et si étouffé, que les flambeaux qu’on y apporte s’y éteignent.
Hégel, philosophe allemand, mort en 1830, regardait la clarté comme une qualité d’un ordre inférieur. Dans sa préface de l’Encyclopédie, il a formellement énoncé cette pensée, qu’_un philosophe doit être obscur_, et dans tous ses écrits il s’est très bien conformé à ce précepte.
Nous avons aujourd’hui bon nombre d’écrivains qui _croient passer pour sublimes à force d’être obscurs_, et qui se figurent que le proverbe doit tourner pour eux de l’ironie à l’éloge. Laissons-les se complaire dans cette opinion; car si tout doit se compenser, comme le prétend M. Azaïs, n’est-il pas juste que ces nouveaux Lycophrons prennent leur obscurité pour le dernier terme du génie, lorsqu’on prend leur génie pour le dernier terme de l’obscurité?
=BEC.=—_N’avoir que du bec._
_Bec_ pour _caquet_, se trouve dans Villon, Coquillart, Marot, etc., et dans plusieurs autres locutions proverbiales que je vais rapporter.
_Faire le bec à quelqu’un._
C’est le styler, lui faire la leçon, lui apprendre ce qu’il doit répondre pour ne rien dire de compromettant dans une affaire.
_Prendre quelqu’un par le bec._
C’est prendre quelqu’un par ses paroles, l’amener à se couper dans son discours, le faire tomber en contradiction.
On a remarqué qu’il n’y a pas dans la langue française de mot plus ancien que le mot _bec_, qui se retrouve dans tous les dialectes celtiques. Suétone (_In Vitell._, cap. 18) nous apprend que le toulousain Antonius Primus, ami du poëte Martial et poëte lui-même, dont la victoire valut l’empire à Vespasien, avait été surnommé BEC par ses compatriotes.
_Les bègues sont ceux qui ont le plus de bec._
_Balbutientes plus cæteris loquuntur._
Ceux qui parlent moins bien sont ceux qui parlent davantage. Il semble qu’ils ne puissent énoncer une idée qu’en recourant à un nombre infini de paroles, de même que les bègues ne parviennent à articuler un mot qu’à force d’en répéter les syllabes. L’esprit des premiers et tout juste comme la langue des seconds.
Ce proverbe s’emploie pour critiquer des prétentions ridicules et sans fondement.
_Caquet-bon-bec, la poule à ma tante._
On appelle ainsi une cajoleuse, une enjoleuse.
M. de Walckenaer croit que l’expression vraiment comique de _caquet-bon-bec_ est de l’invention de La Fontaine, qui dit en parlant de la pie dans la fable 11 du livre XII;
_Caquet-bon-bec_ alors de jaser au plus dru.
Mais il se trompe, puisque le dicton dont elle fait partie se trouve dans _les Curiosités françaises d’Antoine Oudin_, recueil imprimé en 1640, c’est-à-dire 54 ans avant le douzième livre des fables, qui ne parut qu’en 1694.
Ce dicton a fourni à M. de Junquières le titre d’un poëme badin qui est d’une lecture agréable.
_Tenir quelqu’un le bec dans l’eau._
Le tenir dans l’incertitude, en différant de prendre une détermination sur une affaire qui l’intéresse, l’amuser par de vaines espérances. C’est comme si l’on disait _le tantaliser_, car cette expression est évidemment une allusion au supplice de Tantale, que les poëtes représentent plongé jusqu’au menton dans un étang dont l’eau, échappant sans cesse à ses lèvres desséchées, l’empêche d’apaiser la soif brûlante qui le dévore.
_Passer la plume par le bec à quelqu’un._
Le frustrer des espérances qu’on lui a données; le prendre pour dupe ou pour jouet.
Cette façon de parler a sans doute été prise, dit Moisant de Brieux, de ce qui se pratique à la campagne par les paysans, qui passent effectivement une plume par le bec ou dans les narines des oies et des canes, quand ils veulent les empêcher de couver. Cependant, ajoute-t-il, _un grand homme_ croit qu’elle fait allusion à une espiéglerie de clercs ou d’écoliers qui, pour faire pièce à un nouveau venu, lui tirent la plume lorsqu’il la met à la bouche, et lui barbouillent les lèvres d’encre. Voilà deux origines au lieu d’une, et toutes deux sont probables. Mais quelle est celle qu’il faut préférer? En vérité, je ne le sais, et je ne cherche pas à le savoir, car je ne vois pas que ceux qui le savent aient un grand avantage sur ceux qui l’ignorent. J’espère que mes lecteurs voudront bien penser comme moi.
=BÉCASSE.=—_La bécasse est bridée._
Locution métaphorique dont on se sert en parlant d’un sot qui se laisse attraper, qui se laisse prendre à quelque piége, comme la bécasse au lacet vulgairement appelé _bride_.
Le nom de bécasse s’emploie proverbialement dans plusieurs langues comme synonyme d’imbécile, parce que cet oiseau est d’un instinct si obtus et d’un naturel si stupide, qu’il ne sait éviter aucun piége. Pour cette raison le vieux naturaliste Belon l’a qualifié de _moult sotte bête_, et les habitants de la Barbarie, au rapport du docteur Shaw, l’ont appelé _hammar el hadjel_, l’_âne des perdrix_.
_Sourd comme une bécasse._
Les bécasses se tiennent ordinairement tapies dans les grandes haies et dans les taillis les plus épais; le bruit qu’on fait pour les en chasser est presque toujours inutile. Elles ne partent guère que lorsque le chien est près de les atteindre, et souvent même sous les pieds du chasseur. C’est ce qui a fait croire à la surdité de cet oiseau et a fait prendre cette prétendue surdité pour terme de comparaison proverbiale.
_La lune des bécasses._
C’est ainsi que les chasseurs nomment la pleine lune de novembre, parce que, pendant ce mois, qui est la principale époque du passage des bécasses, elles se promènent par troupes, au clair de la lune, pour chercher leur nourriture qu’elles ne trouvent pas si facilement au grand jour, car le grand jour blesse leurs yeux. Ce qui, pour le dire en passant, a donné lieu aux Espagnols de nommer cet oiseau _gallina ciega_, _poule aveugle_.
=BÉGUINE.=—_C’est une béguine._
Les béguines étaient des religieuses dont les uns attribuent l’institution à sainte Bègue, sœur de sainte Gertrude, et les autres à saint Lambert Berggh, dit le Bègue, prêtre de l’église de Liège au douzième siècle. Leur nom, qu’on fait dériver de celui de leur fondatrice ou de celui de leur fondateur, vient peut-être du verbe saxon _beggin_, _prier_. Louis IX les appela en France, où elles furent établies dans un grand nombre de villes. Comme elles occupèrent à Paris le couvent de _l’Ave-Maria_, elles y prirent, vers la fin du quinzième siècle, le titre de _Cordelières de l’Ave-Maria_, que certains auteurs ont prétendu leur avoir été donné parce qu’elles étaient habituées à proférer ces deux mots de la salutation angélique aussi souvent que les soldats en profèrent d’autres beaucoup moins religieux. Ces pieuses filles, qui avaient réveillé le mysticisme en plusieurs contrées de l’Europe, se relâchèrent de leur ferveur. L’histoire des ordres monastiques dit qu’elles fesaient volontiers toute sorte de vœux, excepté celui de ne pas se marier et de ne pas jouir des plaisirs du monde. Alors un préjugé défavorable se forma sur leur compte, et le discrédit dans lequel elles tombèrent donna lieu à l’expression proverbiale qu’on emploie pour désigner une femme d’une dévotion ridicule et même suspecte.
Observons que, du temps même de saint Louis, on désignait un dévot par le terme de _béguin_, qui n’a pas conservé cette acception. La preuve en est dans cette phrase de Joinville: «Quant le roy estoit en joye, si me disoit: Séneschal, pourquoy preud’homme vaut mieux que _béguin_?»
=BÉJAUNE.=—_Montrer son béjaune._
On dit que _quelqu’un a montré son béjaune_, ou qu’_on lui a fait voir son béjaune_, pour signifier qu’il a montré ou qu’on lui a fait voir son inexpérience, son ineptie. _Béjaune_ est une altération de _bec jaune_, terme de fauconnerie par lequel on désigne, en prenant la partie pour le tout, un jeune oiseau qui n’est pas encore sorti du nid et qui a réellement le bec jaune. Comme cet oiseau ne sait rien faire, sa dénomination a été appliquée aux personnes novices et peu habiles. Dans le _Roman de la Rose_, la vieille dit à Belaccueil:
Si n’en savez quartier ne aulne, Car _vous avez le bec trop jaune_.
Les Allemands se servent d’une pareille métaphore; ils appellent un niais, _Gelbschnabel_, _jaune-bec_.
Dans l’ancienne Université de Paris, les étudiants nouveaux venus et les régents qui débutaient recevaient le nom de _béjaunes_, et ils étaient soumis à payer un droit de bien-venue nommé aussi _le béjaune_, dont l’intendance était déférée, dans les écoles de théologie, à un individu qui prenait le titre d’_abbé des béjaunes_. Ce fonctionnaire devait monter sur un âne, à la fête des Innocents, parcourir la ville escorté de ses subordonnés, et faire sur eux certaines aspersions. On rapporte qu’il fut condamné en 1476, par arrêt de la Faculté, à une amende de _huit sols_, pour avoir mal rempli son office. On délivrait des _lettres de béjaune_ aux clercs de la Bazoche, en attestation du service qu’ils avaient fait chez les maîtres-procureurs, lorsqu’ils voulaient eux-mêmes le devenir.
=BÉLÎTRE.=—_C’est un bélître._
C’est un misérable, un homme vil. Ce mot, qu’on croit formé du latin _balatro_, qui signifie gueux, coquin, parasite, s’employait autrefois pour mendiant, dans une acception qui n’avait rien de reprochable. Les pèlerins de la confrérie de Saint-Jacques, à Pontoise, avaient pris le titre de _Bélistres_, et les quatre ordres mendiants s’appelaient _les quatre ordres de Bélistres_. Montaigne a donné un féminin au mot bélître dans cette phrase remarquable (_Essais_, liv. III, chap. 10): «Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et _bélistresse_, qui nous le fait coquiner de toute sorte de gens par des moyens abjects et à quelque prix que ce soit. C’est déshonneur d’estre ainsi honoré.»
=BELLE.=—_Il l’a échappé belle._
Il a évité heureusement un danger ou un malheur. On s’étonne de l’usage qui veut qu’on écrive ici au masculin le participe _échappé_, qu’il faudrait écrire, dit-on, au féminin, parce qu’il se trouve précédé d’un régime de ce genre indiqué par le mot _belle_. Cependant cet usage ne viole pas la loi de l’accord, car le régime qu’on croit du féminin est du masculin, et le mot _belle_ qu’on suppose adjectif de ce régime n’est l’est point. _Il l’a échappé belle_ doit s’analyser ainsi: _il l’a_ (le malheur) _échappé belle_, c’est-à-dire _d’une belle manière_ ou _bellement_. Si le résultat de l’analyse était: _il l’a_ (la chose) _échappée belle_, c’est-à-dire _étant belle_, la locution mentirait à la pensée, elle présenterait un sens différent de celui qu’elle a, à moins qu’elle ne fût entendue ironiquement. Mais ce n’est point de cette façon qu’il convient de l’entendre. Le mot _belle_ ne se rapporte donc pas au régime du participe; il fait partie de l’adverbe _bellement_, dont la terminaison _ment_, qui, comme on sait, signifie _manière_, a été ellipsée, et sa fonction est de modifier le verbe. Les auteurs de la langue romane usaient ordinairement de la même ellipse, lorsqu’ils avaient à mettre des adverbes terminés en _ment_ à la suite l’un de l’autre; ils n’en écrivaient qu’un seul dans son entier, le premier ou le dernier, à leur choix. Ils disaient, par exemple: _Il l’a échappé bellement et heureuse_, ou _Il l’a échappé belle et heureusement_; et notre expression n’est sans doute qu’un démembrement de la leur. Le grammairien Bescher pensait qu’elle pouvait être un démembrement de cette autre: _Il l’a échappé bel et bien_, l’adverbe _bel_ ayant été confondu par l’orthographe avec l’adjectif _belle_, à cause de la ressemblance de prononciation.
Quoi qu’il en soit, on n’est pas fondé à penser que la règle de l’accord du participe ait pu être méconnue dans la locution _Il l’a échappé belle_, qui est née précisément à une époque où tout participe s’accordait, qu’il fût suivi ou précédé de son complément direct.
_Les belles ne sont pas pour les beaux._
Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les mères et les maris les redoutent et les observent; les femmes tendres croient qu’ils s’aiment trop; les fières ne leur trouvent point assez de soumission; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux pour leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui paient; ils ne donnent rien à celles qui se font payer: d’ailleurs ils n’ont point ces craintes obligeantes d’être quittés qui flattent tant la vanité féminine; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils reçoivent les faveurs comme des tributs mérités.
_Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam._
_Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions._
La raison de cette observation proverbiale est très bien développée dans le passage suivant de Montesquieu (_Essai sur le goût_): «Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grâce naturelle qu’on n’a pu définir, et qu’on a été forcé d’appeler _le je ne sais quoi_. Il me semble que c’est un effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru d’abord devoir nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a su vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très souvent des grâces et qu’il est rare que les belles en aient; car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient à nous paraître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle nous surprend en mal; mais l’impression du bien est ancienne, et celle du mal est nouvelle. Aussi les belles personnes font-elles rarement les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des grâces, c’est-à-dire des agréments que nous n’attendions pas et que nous n’avions pas sujet d’attendre.»
=BÉNÉDICITÉ.=—_Être du quatorzième bénédicité._
C’est être simple et idiot; mauvaise allusion à ces paroles, _Benedicite omnes bestiæ et pecora domino_, qui forment le quatorzième verset du cantique chanté par les trois jeunes Israélites, Misach, Sydrac et Abdenago, dans la fournaise où Nabuchodonosor les avait fait jeter pour les punir d’avoir refusé de se prosterner devant sa statue qu’il avait exposée aux adorations de ses sujets, dans la campagne de Dura près de Babylone.
=BÉNÉFICE.=—_Bénéfice à l’indigne est maléfice._
Si l’on avait, dit le comte de Maistre, des observations morales comme on a des observations météorologiques, on verrait que les envahissements de l’orgueil, les violations de la foi jurée, ou les biens mal acquis sont autant d’anathèmes dont l’accomplissement est inévitable sur les individus et sur les familles.
Le prophète Jérémie (ch. XXXI, v. 29.) a exprimé la même pensée dans ces paroles passées en proverbe chez les Hébreux: _Patres comederunt uvam acerbam et dentes filiorum obstrepuerunt._ _Les pères ont mangé le verjus, et les dents de leurs fils en ont été agacées._
Saint Grégoire de Nazianze appelle le gain illicite _les arrhes du malheur_, dans un beau vers grec traduit ainsi en latin:
_Infortunii arrha certa quæstus est malus._
Les Romains disaient dans le même sens: _Aurum habere Tolosanum_, _avoir de l’or de Toulouse_; proverbe dont nous nous servons également, et dont voici l’origine: Il y avait autrefois à Toulouse, dans un temple qui est devenu, dit-on, l’église de Saint-Sernin, un trésor de cent mille livres pesant d’or, et de cent mille livres pesant d’argent, suivant les écrivains qui ont le moins exagéré dans le calcul de cette richesse. Ce trésor n’avait point de garde, parce que la croyance générale était qu’il porterait malheur à ceux qui l’enlèveraient. Le consul Servilius Cépion, étant entré dans la ville, qui s’était donnée aux Romains pour échapper à la domination des Cimbres, se moqua d’un pareil préjugé, et, n’écoutant que son avarice, il ordonna de piller le temple. Ensuite, il fit partir le butin pour Marseille, d’où on devait le transporter à Rome; mais il envoya secrètement des assassins qui égorgèrent les conducteurs, et il se l’appropria par ce nouveau crime. L’année suivante, sa folle témérité perdit l’armée et causa un des plus épouvantables désastres qu’aient jamais essuyés les Romains. Il fut destitué de son commandement, dépouillé de ses biens et exilé du sénat. Tous les spoliateurs eurent également un sort misérable, qui fut regardé comme un châtiment infligé par les dieux; et de là vint l’adage de _l’or de Toulouse_, usité dans les Gaules pour signifier que les larcins n’attirent sur leurs auteurs que des calamités.
B. Thomas à Villanova (de Villeneuve) rapporte un proverbe semblable, souvent cité dans les écrits des Pères de l’Église: _De Jericho sibi aliquid reservare_, _se réserver quelque chose du butin de Jéricho_. Ce qui est fondé sur la punition d’Achan, lapidé, avec toute sa famille, par ordre de Josué, pour s’être emparé d’un manteau d’écarlate, de deux cents sicles d’argent et d’une règle d’or, à la prise de Jéricho.
_On ne peut avoir en même temps femme et bénéfice._
Il y avait autrefois des bénéfices que, durant certains mois, les collecteurs, patrons laïques, étaient obligés de conférer aux gradués de l’Université. Mais ces gradués ne pouvaient y être nommés lorsqu’ils étaient mariés. De là ce proverbe, dont le sens est qu’on ne peut cumuler deux avantages.
_Les chevaux courent les bénéfices et les ânes les attrapent._
On n’accorde pas toujours les places ou les grâces à ceux qui les méritent.
Ce proverbe fut originairement, dit-on, un mot de Louis XII. Ce roi voulut désigner sous le nom _d’ânes_, par une espèce de calembourg, certains seigneurs ignorants qui couraient à franc-étrier pour aller solliciter quelque bénéfice vacant, et qui l’obtenaient d’ordinaire, parce qu’ils arrivaient les premiers, grâce à leurs chevaux.
Les Espagnols disent dans le même sens: _Le plus mauvais pourceau mange le meilleur gland._
=BÉNITIER.=—_Pisser au bénitier._
C’est braver le respect humain, faire quelque grande sottise et même quelque action criminelle d’une manière éclatante, pour faire parler de soi.
A faux titre insolents et sans fruit hasardeux _Pissent au bénestier_, afin qu’on parle d’eux. (REGNIER.)
Les Grecs avaient une expression non moins énergique: ἑν πυθἰου κἑϚαι (_In Pythii templo cacare_). Cette expression, par laquelle ils indiquaient quelque chose d’impie et de dangereux, était venue, dit Érasme, de ce que le tyran Pisistrate avait défendu de faire des ordures contre le temple d’Apollon Pythien, et avait impitoyablement puni de mort un étranger en contravention à la défense.
_S’agiter comme un diable au fond d’un bénitier._
Cette comparaison proverbiale est fondée sur l’ancienne coutume d’exorciser les possédés et les sorciers en les plongeant la tête la première dans une cuve remplie d’eau bénite. Une vieille chronique, dans laquelle il est parlé de ces immersions singulières, offre une peinture curieuse du dépit du démon ainsi condamné au baptême, et des moyens dont il usait pour s’y soustraire. En voici un passage propre à égayer les lecteurs: _Coactus dæmon per posteriora egredi talem dedit crepitum ut omne dolium a compage suâ solveretur._ «Le diable, forcé de s’évader par les voies inférieures, fit entendre une détonation si forte, que les douves de la cuve volèrent dispersées de côté et d’autre.»
=BERCEAU.=—_Ce qu’on apprend au berceau Dure jusqu’au tombeau._
Ce proverbe, qui fait sentir toute l’importance de la première éducation, en rappelant que les impressions et les leçons reçues dans l’enfance sont ineffaçables, s’exprimait autrefois de cette manière: _Ce qui s’apprend au ber dure jusqu’au ver._
Les Espagnols disent: _Lo que en la leche se mama en la mortaja se derrama._ _Ce qu’on suce avec le lait au suaire se répand._
=BERLOQUE.=—_Battre la berloque._
La berloque ou breloque est une batterie de tambour par laquelle on annonce aux soldats le moment de nettoyer la caserne ou d’aller aux distributions. Comme cette batterie semble être sans règle et sans suite, on a dit proverbialement, _Battre la berloque_ ou _la breloque_, dans le sens de divaguer, déraisonner.
=BERTHE.=—_Au temps où Berthe filait._
C’est-à-dire au bon vieux temps. En ce temps-là le fuseau et la quenouille formaient le symbole de la mère de famille, et les femmes du premier rang s’occupaient à filer comme les humbles ménagères. Tanaquil, épouse de Tarquin l’ancien, était devenue célèbre chez les Romains par son zèle dans l’accomplissement de ce soin domestique. Chez les Francs, il en fut de même de Berthe, épouse de Pépin et mère de Charlemagne.
Dans le palais comme sous la chaumière, Pour revêtir le pauvre et l’orphelin, Berthe filait et le chanvre et le lin: On la nomma _Berthe la filandière_.
Ces vers sont extraits d’un épisode du chant IX du poëme de _Charlemagne_ par Millevoye, qui a emprunté cet épisode d’Adenès, trouvère du douzième siècle, auteur du roman en vers de _Berthe au grand pied_, dont M. Paulin Paris a donné une excellente édition.
Les Provençaux disent: _Au temps où Marthe filait._ Ce qui place le bon vieux temps à l’origine du christianisme; car il s’agit ici de cette Marthe qui, suivant une tradition populaire, ayant été chassée de Jérusalem et exposée sur un vaisseau sans voiles et sans avirons, avec son frère Lazare, sa sœur Marie Magdelène et quelques disciples du Sauveur, aborda miraculeusement sur les côtes de Provence, où elle prêcha la foi et sanctifia par une pénitence exemplaire, dans la grotte nommée _Sainte-Baume_, la fin d’une vie dont elle avait passé la première moitié au milieu des plaisirs, dans son château de Béthanie.—L’expression des Provençaux n’est pas toujours employée dans le même sens que la nôtre; on s’en sert souvent pour rappeler un temps d’opulence, de prospérité, de vigueur, dont on a joui, pour marquer et pour regretter les honneurs passés.
Je dirai pour les lecteurs qui aiment les étymologies des noms propres, que celui de _Berthe_, en francique ou en théotisque, signifie _brillante_, _splendide_, et que celui de _Marthe_, en hébreu, signifie _maîtresse_.
=BÊTE.=—_Prendre du poil de la bête._
C’est chercher le remède dans la chose même qui a causé le mal, comme font les buveurs qui dissipent le malaise que leur a laissé l’ivresse de la veille par l’ivresse du lendemain.
Cette expression est fondée sur la croyance populaire que le poil de certains animaux, appliqué sur la morsure qu’ils ont faite, en opère la guérison. _Del can che morde il pelo sana_, dit le proverbe italien: _Du chien qui mordit le poil guérit._
Pline rapporte (liv. XXIX, ch. 5) qu’à Rome on croyait guérir ou préserver de l’hydrophobie un homme mordu par un chien, en faisant entrer dans la plaie de la cendre des poils de la queue de cet animal.
_Porter sa bête dans sa figure._
Expression fondée sur l’opinion de quelques physionomistes qui enseignent qu’il existe des rapports frappants de ressemblance entre la tête de certains animaux et celle de certains hommes. Le napolitain J.-B. Porta, qui le premier a donné des développements à cette opinion, dans son _Traité de la physionomie_, soutenait que la figure du divin Platon, telle qu’elle est représentée sur des médailles antiques, a son parfait analogue dans un chien braque. Le peintre Lebrun, séduit par le système de Porta, chercha à l’accréditer, et il composa une collection de dessins comparés qui offrent les analogies les plus curieuses; il y joignit même un texte qui s’est perdu, et auquel son élève Nivelon a tâché de suppléer par des interprétations. Les idées de Lebrun, répandues dans le monde, y occupèrent tant les esprits, qu’il ne fut plus question que d’elles. On ne pouvait paraître dans un cercle sans se soumettre à l’inspection des curieux et s’entendre demander: _Quelle bête portez-vous dans votre figure?_ Et c’est alors que naquit cette expression suffisamment expliquée par ce qu’on vient de lire.
La ressemblance que Lebrun prétendait trouver au physique entre les hommes et les animaux, Diderot a prétendu la trouver au moral. Il a dit, en parlant de la variété de la raison humaine, qu’elle correspond seule à toute la diversité de l’instinct des animaux. «De là vient, ajoute-t-il, que, sous la forme bipède de l’homme, il n’y a aucune bête innocente ou malfaisante dans l’air, au fond des forêts, dans les eaux, que vous ne puissiez reconnaître. Il y a l’homme-loup, l’homme-tigre, l’homme-renard, l’homme-pourceau, l’homme-mouton (et celui-ci est le plus commun), l’homme-anguille, l’homme-serpent, l’homme-brochet, l’homme-corbeau, etc. Rien de plus rare qu’un homme qui soit homme de toute pièce. Aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal.»
_Morte la bête, mort le venin._
Un ennemi mort n’est plus en état de nuire.
Le duc d’Orléans régent fit de ce proverbe une application qui prouve qu’il avait fort peu d’affection pour le cardinal Dubois dont il subissait si complètement l’influence. A la mort de ce ministre, qui l’avait forcé de rompre ses liaisons avec le comte de Nocé, le chef des roués, il écrivit au favori disgracié: «Reviens, mon cher Nocé. _Morte la bête, mort le venin._ Je t’attends ce soir à souper.»
_Au temps où les bêtes parlaient._
Rabelais prétend qu’il n’y a que trois jours, et l’on peut, si l’on veut, abréger encore l’intervalle.
Cette expression, dont on se sert pour faire une facile épigramme ou pour signifier le temps jadis, n’est point venue, comme on pourrait le croire, des fictions de l’apologue qui attribue à tous les animaux la faculté de parler. Elle est fondée sur une observation philosophique d’un très grand sens, et elle désigne proprement l’époque primitive où les hommes, vivant dans les bois, ignoraient l’art sublime de fixer la parole par le moyen des signes, n’avaient par conséquent qu’une intelligence bornée peu différente de l’instinct des bêtes, n’étaient en un mot que des bêtes parlantes.
=BIEN.=—_Bien perdu, bien connu._
On ne connaît le véritable prix des choses que lorsqu’on ne les possède plus. Ce proverbe est tiré des deux vers suivants de Plaute (Comédie _des Captifs_, acte I, scène 2):
.......... _Nostra intelligimus bona, Cum quæ in potestate habuimus, ea amisimus._
C’est après avoir perdu les biens dont nous jouissions que nous sentons ce qu’ils valent.
_Il ne faut attendre son bien que de soi-même._
Le quatrain suivant, de je ne sais quel auteur, explique très bien ce proverbe:
Je ne puis me plaindre de rien, Chacun prend part à ma disgrâce; Tout le monde me veut du bien, Et j’attends toujours qu’on m’en fasse.
_Il ne faut pas délibérer pour faire le bien._
Parce qu’en délibérant on perd souvent l’occasion de faire le bien: _Deliberando sæpe boni perit occasio._
Ce proverbe n’est pas d’une vérité absolue. Il est besoin quelquefois de délibérer pour faire le bien, car le bien peut être suivi du mal.—Le père Jouvency a dit dans une scène qu’il a ajoutée au _Phormion_ de Térence: _Benefacta male collocata malefacta existimo._ _Je pense que les bienfaits mal placés sont de mauvaises actions._
_Bien vient à mieux, et mieux à mal._
On dit aussi: _Le bouton devient rose, et la rose gratte-cul._
Il a dans les choses de ce monde une progression ascendante et une progression descendante auxquelles les vertus mêmes sont soumises. Semblables aux anges que le patriarche aperçut en songe, elles ont une échelle double par laquelle elles montent d’un côté jusqu’au ciel et redescendent de l’autre sur la terre.
_Le bien lui vient en dormant._
Se dit d’une personne qui devient riche sans rien faire.
On prétend que ce proverbe fut inventé par Louis XI qui, ayant trouvé un prêtre endormi dans un confessional, dit aux seigneurs de sa suite: «Afin que cet ecclésiastique puisse un jour se vanter que le bien lui est venu en dormant, je lui donne le premier bénéfice vacant.» Mais ce proverbe était en usage chez les anciens; il se trouve dans les apophthegmes de Plutarque et dans la phrase suivante de la dernière _Verrine_ de Cicéron: _Non idem mihi licet quod iis qui nobili genere nati sunt, quibus omnia populi romani beneficia dormientibus deferuntur._ _Je n’ai pas le même privilége que ces nobles, à qui toutes les faveurs du peuple romain viennent en dormant._ C’est une allusion aux pêcheurs dont les nasses restant la nuit dans la rivière, se remplissent de poissons pendant qu’ils dorment.
Élien (liv. II, chap. 10) rapporte que Timothée eut un bonheur si rare dans tous les siéges qu’il entreprit, qu’on imagina de le peindre endormi, ayant à la main un filet où la fortune poussait les villes. On ne sait si c’est la flatterie ou l’envie qui avait suggéré l’idée de ce tableau.
_On trouve plutôt le mal que le bien._
On cherche le bien sans le trouver, disait Démocrite; on trouve le mal sans le chercher.
_Il faut faire le bien pour lui-même._
C’est une maxime de Confucius, passée en proverbe, pour signifier que le bien ne doit pas être fait en vue de quelque récompense, mais qu’il doit être une œuvre désintéressée et toute du cœur.
=BIENFAIT.=—_Rien ne vieillit plus vite qu’un bienfait._
Rien ne s’oublie plus vite qu’un bienfait. Je ne sais si c’est Isocrate ou Aristote qui a dit le premier le mot suivant, attribué à l’un et à l’autre: «On n’a jamais vu de bienfait parvenir à l’extrême vieillesse.»—Le poëte Stésichore a fait sur le même sujet un beau vers dont voici la traduction:
Le bienfait disparaît avec le bienfaiteur.
_Un bienfait n’est jamais perdu._
Un bienfait porte intérêt dans un cœur reconnaissant, et si celui qui l’a reçu l’oublie, Dieu s’en souvient et en tient compte à son auteur. Voici un apologue très original qui semble avoir été fait exprès pour graver ce proverbe dans la mémoire.
Dieu dit un jour à ses saints de se tenir prêts à fêter l’arrivée d’un nouvel élu avec tous les honneurs du cérémonial observé dans la cour céleste à l’égard d’un petit nombre de rois admis à l’éternelle béatitude; et les saints se hâtèrent de courir à l’entrée du Paradis, afin de recevoir de leur mieux un hôte si important et si rare. Ils pensaient que ce devait être un grand monarque qui venait d’expirer; mais, au lieu du personnage qu’ils attendaient, ils ne virent arriver qu’un pied, un pied en chair et en os, détaché du corps dont il avait fait partie. Il était surmonté d’une riche couronne, et il s’avançait fièrement au milieu d’eux en passant entre leurs jambes. Saisis d’étonnement à la vue de ce phénomène, ils s’en demandaient l’un à l’autre l’explication, et personne ne pouvait la donner. En ce moment apparut au-dessus de leurs têtes l’archange Gabriel qui s’envolait à tire-d’aile vers notre globe. Ils l’interrogèrent, et il leur repondit: Le pied couronné que vous voyez est celui d’un roi. Ce roi, allant un jour à la chasse, aperçut un chameau qui était attaché à un arbre et qui s’efforçait d’allonger le cou vers un baquet plein d’eau placé hors de sa portée. Le prince compatit à la peine de l’animal et rapprocha de lui le baquet avec le pied, afin qu’il pût s’y désaltérer. C’est pour cette bonne action, la seule qu’il ait faite dans sa vie, que son pied est venu à Dieu, tandis que le reste de son corps est allé au diable. Le Très-Haut m’envoie publier cette nouvelle sur la terre, pour que les hommes se souviennent _qu’un bienfait n’est jamais perdu_.
_On s’attache par ses bienfaits._
C’est une bonté de la nature, dit Chamfort; il est juste que la récompense de bien faire soit d’aimer.
=BIGOT.=
Lorsque Rollon reçut de Charles-le-Simple l’investiture de la Normandie dont il fut le premier duc, on lui représenta que, dans cette cérémonie, il devait rendre hommage au roi son suzerain en lui baisant les pieds. Le fier Danois répondit qu’il ne baiserait jamais les pieds de qui que ce fût. Pour ne pas rompre le traité, on consentit qu’un de ses officiers s’acquittât en son nom de ce devoir; mais celui-ci prit le pied de Charles pour le porter à sa bouche, et le leva si haut, que le prince fut jeté à la renverse. D’anciens auteurs rapportent que Rollon, en protestant qu’il ne baiserait pas les pieds du roi, s’écria dans sa langue: _Nese by Goth!_ _non par Dieu!_ et que de là vient le nom de _bigot_, qu’on appliqua d’abord aux Normands qui juraient souvent de la sorte, et ensuite aux dévots outrés et superstitieux ainsi qu’aux faux dévots.
=BILLET.=—_Billet à La Châtre._
Le marquis de La Châtre était depuis quelques jours l’amant heureux de Ninon de Lenclos, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à l’armée. Une séparation, en pareil cas, est une chose bien cruelle. La Châtre ne put penser à la sienne qu’avec une extrême terreur, car il pressentait le tort que devait lui faire l’absence auprès d’une belle habituée à regarder l’amour comme une sensation et non comme un sentiment. Pour se rassurer l’esprit, il chercha une garantie contre l’inconstance de sa maîtresse. Il exigea d’elle qu’elle s’engageât par écrit à lui rester fidèle... Ninon eut beau lui représenter l’extravagance d’un pareil acte; obligée de céder pour se soustraire à d’incessantes importunités, elle lui signa un fameux billet où elle fesait de tous les serments celui qu’elle était le moins en état de tenir, le serment de n’en jamais aimer d’autre que lui. Mais elle ne se crut pas liée un seul instant par un engagement si téméraire; et dans le moment même où elle manquait à la foi jurée de la manière la moins équivoque, elle s’écria plusieurs fois: _Ah! le bon billet qu’a La Châtre!_ Saillie plaisante qui est devenue proverbe, pour signifier une assurance peu solide sur laquelle il ne faut pas compter.
=BISCORNU.=—_Raisonnement biscornu._
C’est un mauvais dilemme, et par extension, un raisonnement faux, baroque.—On sait que le dilemme est une espèce de syllogisme composé de deux propositions contraires entre lesquelles il n’y a point de milieu, et dont on laisse le choix à un adversaire, pour tirer contre lui de celle qu’il choisira une conséquence sans réplique. Il faut donc rigoureusement que ce syllogisme ne soit pas susceptible d’être rétorqué par la personne à qui on l’oppose, car en établissant ainsi le pour et le contre il n’aurait aucune valeur. Or, comme dans l’ancienne école on nommait _argument cornu_, à cause de sa force, un bon dilemme qui ne donnait absolument raison qu’à l’un des deux argumentateurs, on nomma aussi _argument_ ou _raisonnement biscornu_, c’est-à-dire doublement cornu, un mauvais dilemme qui pouvait tour à tour servir d’arme à l’un et à l’autre. On peut voir un exemple curieux de cette manière d’argumenter également favorable à l’attaque et à la défense dans l’article consacré au proverbe, _De mauvais corbeau mauvais œuf_.
=BISCUIT.=—_S’embarquer sans biscuit._
Tenter une entreprise sans avoir pris les précautions qu’elle exige. Métaphore empruntée des marins, qui ne s’embarquent jamais qu’après s’être munis de la quantité de biscuit dont ils ont besoin pour la traversée.
=BISQUE.=—_Prendre bien sa bisque._
Certains étymologistes pensent que cette locution signifie se _mettre en mesure_, et qu’elle fait allusion à la bisque, ou pique de _Biscaye_, que les régiments d’infanterie employaient pour tenir contre la cavalerie, et que les colonels de ces régiments portaient encore du temps de Charles IX, lorsqu’ils marchaient à leur tête. Mais _Prendre bien sa bisque_ se dit généralement dans le sens de profiter habilement de quelque avantage, et c’est une métaphore prise du jeu de paume, où l’on appelle _bisque_ un avantage de quinze points qu’un joueur reçoit d’un autre, et qu’il compte en tel endroit de la partie qu’il veut.
_Donner quinze et bisque à quelqu’un._
C’est avoir sur quelqu’un une si grande supériorité, qu’elle permet de lui faire un double avantage.
=BISSESTRE.=—_Porter bissestre._
_Bissestre_ ou _bissêtre_ se dit pour malheur, comme dans ces vers de Molière (_l’Étourdi_, acte V, sc. 7):
Il va nous faire encor quelque nouveau _bissêtre_.
C’est une altération de _bissexte_, qui s’est employé dans le même sens, parce que le _bissexte_, ou le jour qu’on ajoute au mois de février dans les années bissextiles, était autrefois réputé malheureux, par une superstition que nos aïeux avaient reçue des Romains. Voici l’origine de ce mot.
Lorsque le calendrier fut réformé à Rome, quarante-six ans avant l’ère chrétienne, par les soins de Jules César, alors souverain pontife, on calcula que l’année était composée de trois cent soixante-cinq jours, plus six heures, et l’on décida que ces heures annuellement répétées ne seraient employées qu’après qu’elles auraient formé un jour entier. Or, le quantième assigné à ce jour, qui devait revenir tous les quatre ans, fut le 24 février, que l’on compta double en ce cas; et comme le 24 février était appelé, chez les Romains, _sextus ante calendas martii_, _le sixième avant les calendes de mars_, il joignit à cette dénomination celle de _bis-sextus_, _deux fois sixième_ ou _bissexte_.
=BLANC.=—_Il n’est pas blanc._
C’est-à-dire, il est dans une situation fâcheuse, embarrassante, dangereuse.
Les Latins disaient, d’après les Grecs: _Quem fortuna nigrum pinxerit hunc non universum ævum candidum reddere poterit._ _Celui que la fortune a peint en noir ne sera jamais blanc._ Ce proverbe, qui, suivant Erasme, est une allusion à la coutume de marquer les suffrages par des pierres noires et par des pierres blanches, a probablement donné lieu à notre dicton.
Les Turcs se servent d’une expression analogue. Ils disent, dans un sens de louange: _Avoir un visage blanc_, et dans un sens de reproche: _Avoir un visage noir_. Le dervis qui consacra la nouvelle milice des janissaires (_yenni cheri_ ou _nouveaux soldats_), leur donna sa bénédiction en ces termes: «Puisse votre valeur être toujours brillante, votre épée tranchante et votre bras victorieux! puisse votre lance être toujours suspendue sur la tête de vos ennemis, et, quelque part que vous alliez, puissiez-vous en revenir _avec un visage blanc_!»
=BLANQUE.=—_Hasard à la blanque._
La _blanque_ était une espèce de jeu de hasard en forme de loterie qui avait été importé d’Italie, où on l’appelait _bianca_ (blanche), sous-entendant _carta_, parce que les billets blancs, qui ne fesaient gagner personne, sortaient de l’urne en nombre beaucoup plus considérable que les billets noirs ou écrits qui apportaient quelque lot. De là l’expression, _Hasard à la blanque_, pour signifier à tout hasard, qu’il en arrive ce qu’il pourra. De là aussi, cette autre expression, _Trouver blanque_, c’est-à-dire, ne trouver rien, être déçu dans son attente.
Est-il un financier noble depuis un mois Qui n’ait son dîner sûr chez madame Guerbois? Et que de vieux barons pour le leur trouvent blanque!
(BOURSAULT, _les Mots à la mode_, sc. 8.)
_Blanque_ a été employé encore populairement, dans une acception adverbiale qui équivaut à inutilement, sans effet, sans succès. _Il fera cela blanque. Si vous y comptez...blanque._ Et c’est probablement cette espèce d’adverbe qui se trouve altéré dans la locution _Faire chou blanc_, dont le peuple se sert en parlant, au propre, d’une arme à feu qui rate, et, au figuré, d’une entreprise qui avorte. Le mot _chou_ est une onomatopée du bruit de la détente ou de l’amorce, et le mot _blanc_, pour _blanque_, exprime que ce bruit est en pure perte.
=BLOIS.=—_Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres._
Un voyageur anglais, passant à Blois, écrivit sur son album que toutes les femmes de cette ville étaient rousses et acariâtres; et sur quoi avait-il ainsi condamné tout le sexe blaisois? il n’avait vu que la maîtresse de son auberge. De là ce dicton dont on se sert en plaisantant pour réfuter une personne qui veut conclure du particulier au général, et imputer à tous des défauts ou des vices qui n’appartiennent qu’à un individu ou à très peu d’individus.
Il y a des gens qui révoquent en doute cette anecdote, et qui veulent trouver quelque rapport entre ce dicton et le vieux sobriquet de _Chèvres de Blois_, appliqué aux dames de cette ville. (_Voy._ ce sobriquet.)
=BŒUF.=—_Promener comme le bœuf gras._
Cette comparaison s’applique à une demoiselle que ses parents conduisent affublée de toutes les parures de la mode aux promenades, aux spectacles et aux bals, dans l’espoir qu’elle y trouvera des épouseurs.
La promenade du bœuf gras, semblable à la procession du bœuf Apis en Égypte, reproduit une cérémonie du culte astronomique qui était en usage chez les Gaulois, comme le prouvent les célèbres bas-reliefs trouvés en 1711 au-dessous du chœur de Notre-Dame de Paris, dans lesquels le taureau Kymrique, est figuré revêtu d’un ornement en forme d’étole qui représente le zodiaque, et surmonté de trois grues qui sont le symbole de la lune.
=BOHÈME.=—_Vivre comme un Bohème._
Se dit d’un homme qui est toujours errant, qui n’a ni feu ni lieu. On dit aussi: _C’est une maison de Bohème_, en parlant d’une maison où il n’y a ni ordre ni règle.
Ces façons de parler font allusion à ces aventuriers basanés qui courent les pays en exerçant la chiromancie, et qui ressemblent trait pour trait aux ambubaies d’Horace. Le nom de _Bohèmes_ ou de _Bohémiens_ leur a été donné parce que les premiers qui parurent en Europe étaient porteurs de passeports que Sigismond, roi de Bohème, leur fit délivrer, en 1417, pour débarrasser d’eux son royaume. Ils étaient, dit-on, originaires de l’Égypte, d’où les Mameluks les avaient chassés, et c’est à cause de cela qu’ils ont été également appelés _Égyptiens_.
Le nom de _Bohèmes_ peut être dérivé aussi du vieux mot français _boem_, auquel certains glossateurs attribuent la signification de voleur; et certains autres celle d’ensorceleur.—Les _Bohèmes_ ou _Gougots_ ont toujours été accusés de vol et de sortilége.
=BOIRE.=—_Boire à la santé de quelqu’un._
Cette expression, en usage dans toute l’Europe, n’a pas besoin d’être expliquée. La coutume d’où elle est venue, ou la philotésie, remonte à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, les Assyriens, les Hébreux et les Perses se plaisaient à l’observer. Chez les Grecs et chez les Romains, c’était une cérémonie consacrée par la religion, par l’amitié, par la reconnaissance, par l’estime, par l’admiration, etc., en l’honneur des dieux, des personnes chéries, des magistrats, des hommes célèbres et des événements glorieux; à Rome, elle commençait ordinairement par l’invocation de Jupiter Sospitator, et de la déesse Hygie, pour laquelle on vidait des coupes appelées _Pocula salutoria_ ou _Pocula bonæ salutis_. Les grâces et les muses étaient aussi honorées d’un culte particulier: on saluait les premières par trois rasades, et les dernières par neuf, ce qui donna lieu au proverbe, _Aut ter aut novies bibendum_, _il faut boire trois fois ou neuf fois_, que le poëte Ausonne a développé dans ce distique:
_Ter bibe vel toties ternos; sic mystica lex est, Vel tria potanti vel ter tria multiplicanti._
Ensuite venait le tour des convives. Celui qui voulait en saluer un autre lui disait avant de boire: _Propino tibi salutem!_ ou _Benè te!_ ou _Dii tibi adsint!_ Il ajoutait quelquefois: _Benè me!_ et cette formule était la plus raisonnable.
Le vin ne tourne à ma santé Qu’autant que je le bois moi-même. (PARNY.)
_Propino tibi_ est une expression qui signifie proprement, _je bois à toi le premier_: on entendait par là que la personne à l’intention de laquelle on vidait sa coupe usât de réciprocité, et, dans certains cas, on lui transmettait cette coupe, après en avoir goûté la liqueur, afin qu’elle l’achevât.
Quand on portait la santé d’une maîtresse, la galanterie exigeait qu’on bût autant de cyathes qu’il y avait de lettres à son nom, témoin ce vers de Martial:
_Omnis ab infuso numeretur amica Falerno._
Que le nom de chaque amie soit _épelé en rasades_ de Falerne.
Les cyathes étaient versés dans un vase de grandeur à les contenir pour être avalés d’un seul coup.
Les anciens Danois employaient dans leurs festins solennels diverses coupes dont chacune était affectée à un usage spécial et était nommée conformément à cet usage. Ils avaient _la coupe des dieux_, qu’ils prenaient pour demander des grâces au Ciel ou pour souhaiter un règne heureux à un prince; la coupe consacrée à Brag, dieu de l’éloquence et de la poésie, ou le _Bragarbott_, qu’ils réservaient toujours pour la bonne bouche, et _la coupe de mémoire_, dont ils ne se servaient qu’aux funérailles des rois. L’héritier de la couronne restait assis sur un banc, en face du trône, jusqu’à ce qu’on lui eût présenté cette _coupe de mémoire_, et, après l’avoir bue, il montait sur le trône. C’était une espèce de sacre par la boisson.
Les premiers chrétiens, dans leurs agapes, exprimaient, en buvant, des vœux pour la santé du corps et pour le bonheur de la vie future; ce qui dégénéra en grands abus plusieurs siècles après. On but alors en l’honneur de la Sainte-Trinité et de tous les bienheureux du paradis (voyez _Boire aux anges_, page 60); et cette coutume devint une telle source d’ivrognerie, que divers conciles la condamnèrent, et que Charlemagne la prohiba par un article de ses Capitulaires.
Cet empereur défendit en outre à ses soldats de boire à la santé les uns des autres, parce qu’il en résultait des querelles et des combats entre les buveurs et ceux qui ne voulaient pas leur faire raison.
Dans le temps des Vaudois, les inquisiteurs éprouvaient la foi d’un chrétien suspect en lui ordonnant de boire à saint Martin, parce que saint Martin était le patron des buveurs, et peut-être aussi parce qu’il s’était montré le protecteur de certains hérétiques de son époque, en leur ménageant la clémence de l’empereur Maxime qui voulait les sacrifier au zèle sanguinaire de quelques évêques.
Des historiens dignes de foi rapportent que les Écossais n’élisaient jamais un évêque avant de s’assurer qu’il était bon buveur, ce qu’ils fesaient en lui présentant le verre de saint Magnus, qu’il devait vider d’un trait. L’accomplissement de cette condition, assez difficile à remplir vu la grande capacité du verre, était regardé comme un présage certain que l’épiscopat serait heureux.
Les moines, au moyen âge, fêtaient les anniversaires des personnes qui leur avaient laissé quelque legs, en mettant à sec de grandes bouteilles, appelées _pocula charitatis_, dans une assemblée gastronomique appelée _charitas vini_ ou _consolatio vini_. On assure qu’ils portaient la santé du testateur décédé, en s’écriant: _Vive le mort!_ Les Flamands instituèrent un grand nombre de ces charités qui servirent à enrichir les monastères. C’était une croyance superstitieuse que les morts étaient réjouis par ces pieuses orgies: _Plenius inde recreantur mortui_, dit une charte de l’abbaye de Kedlinbourg en Allemagne. Voilà sans doute la raison qui engagea un chanoine d’Auxerre nommé Bouteille à fonder, en 1270, un obit en vertu duquel on devait étendre un drap mortuaire sur le pavé du chœur de l’église, avec quatre grandes bouteilles de vin placées aux quatre coins de ce drap, et une cinquième au beau milieu, pour le profit des chantres qui assisteraient au service.
Quelques partisans de ces cérémonies d’ivrognes cherchèrent dans le temps à les autoriser par des passages tirés de l’Écriture sainte; mais il faut reconnaître que la discipline ecclésiastique ne cessa point de s’opposer à de pareils abus.
_Puisque le vin est tiré, il faut le boire._
C’est-à-dire, puisque l’affaire est engagée, il faut la poursuivre, il faut en courir les risques. Proverbe originairement employé comme une formule de défi entre des convives qui se piquaient de _boire d’autant_, ou à qui mieux mieux, et qui entendaient par là que ceux qu’ils provoquaient leur fissent raison eux-mêmes, au lieu de se faire suppléer par des champions bachiques buvant en sous-ordre; car il était quelquefois permis dans les anciennes orgies, comme dans les anciens duels, de recourir à des combattants substitués.
Cette guerre d’ivrognes, à laquelle se plaisaient beaucoup nos bons aïeux, a été décrite avec des particularités curieuses par quelques érudits de la fin du moyen âge qui en font remonter l’origine aux temps les plus reculés. Suivant eux, il n’y a pas eu de grand peuple qui n’ait fait éclater pour elle un vif et durable enthousiasme, depuis l’époque où le patriarche Noé trouva l’heureux secret de multiplier les raisins et d’en exprimer le jus. Les Hébreux, les Babyloniens, les Grecs et les Romains la regardèrent toujours comme une affaire importante et glorieuse. Mais il faut croire qu’elle fut en plus grand honneur chez les Perses, si l’on en juge par le trait de Cyrus-le-Jeune, qui prétendait fonder sur les succès qu’il y avait obtenus des titres suffisants pour être nommé roi à la place de son frère Artaxerxès-Mnémon, qu’il taxait d’être _mauvais buveur_. Il se croyait plus recommandable par ce singulier avantage que par tout autre, à l’exemple de Darius I^{er} qui, en mourant, avait ordonné de graver sur son tombeau: _J’ai pu boire beaucoup de vin et le bien porter_. Tant il est vrai que la vanité humaine s’attache moins à une vertu commune qu’à un vice extraordinaire!
Cyrus-le-Jeune eût obtenu ce qu’il désirait chez les Scythes, qui, au rapport d’Aristote, élisaient pour roi celui qui buvait le mieux.
Plus d’un roi électif, en Pologne, a dû en partie sa nomination au courage qu’il a montré, le verre à la main, en faisant raison aux palatins qui ont toujours passé pour d’intrépides buveurs: témoin le dicton, _Boire comme un Polonais_.
_Boire tanquam sponsus._—_Boire comme un fiancé._
Cette expression proverbiale, qui signifie boire largement, se trouve dans le cinquième chapitre de Gargantua. Fleury de Bellingen la fait venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi l’abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu’à ces noces le vin manqua, mais non pas que l’on y but beaucoup, encore moins que l’époux donna l’exemple de l’intempérance. J’aimerais mieux tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à boire, à danser, etc. Horace appelle _sponsos Penelopes_ les personnes livrées à la débauche.»
Aucune de ces explications ne me paraît admissible; en voici une nouvelle que je propose. Autrefois, en France, on était dans l’usage de _boire le vin des fiançailles_. Le fiancé, dans cette circonstance, devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui portaient des santés; et de là vint qu’on dit, _Boire tanquam sponsus_ et _Boire comme un fiancé_.
D. Martenne cite un Missel de Paris, du quinzième siècle, où il est dit: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain et le présente à l’époux et à l’épouse pour qu’ils y mordent; le prêtre bénit aussi le vin et leur en donne à boire; ensuite il les introduit lui-même dans la maison conjugale.»
Aujourd’hui encore, dans la Brie, on offre aux époux qui reviennent de l’église une soupière de vin chaud et sucré.
En Angleterre, on fesait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin sucré dans des coupes qu’on gardait à la sacristie parmi les vases sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu’ils trempaient dans leur vin. De vieux Missels attestent cette coutume, qui fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II.
Selden (_uxor hebraica_) a signalé parmi les rites de l’église grecque une semblable coutume, qu’il regarde comme un reste de la confarréation des anciens.
Stiernhook (_De jure suevorum et gothorum_, p. 163, édition de 1572) rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles chez les Suèves et les Goths. «Le fiancé entrant dans la maison où devait se faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et après avoir écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il vidait cette coupe en signe de constance, de force et de protection, à la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennétique (_morgenneticam_), c’est-à-dire une dot pour prix de la virginité. La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour quelques instants, et ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le costume de l’épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était présentée et jurait amour, fidélité, diligence et soumission.»
Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n’offrent pas de tableau plus gracieux.
_Boire comme un chantre._
Le chant augmente la soif, de là vient la réputation qu’ont les chanteurs d’être des buveurs infatigables.
Les gens de ce métier ont toujours la pépie,
a dit Poisson, et le vers de ce fameux Crispin n’a rien d’exagéré.
C’est une opinion populaire, consignée par Laurent Joubert dans son _Ramas de propos vulgaires_, que, quand on a bu on chante mieux. Elle a été accréditée, sans doute, par les chantres eux-mêmes, afin qu’on eût de l’indulgence pour leur péché favori.
_Boire comme un sauneur._
C’est-à-dire beaucoup, parce que les sauneurs ou marchands de sel sont toujours très altérés.—Rabelais a dit: «Panocrates, remontrant que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir; c’est, répondit Gargantua, la vraie vie des Pères; car de ma nature, _je dors salé_.»—Les viandes salées sont appelées _aiguillons de vin_, parce qu’elles excitent à boire.
On dit aussi: _Boire comme un sonneur_, parce que celui qui sonne les cloches, en éprouve beaucoup de fatigue, et que la fatigue augmente la soif.
_C’est la mer à boire._
Se dit d’une chose qui présente des difficultés extrêmes, des obstacles insurmontables.
Les monarques de l’antiquité se plaisaient, comme les bergers de Virgile, à se proposer des énigmes ou des questions difficiles, à la condition que le moins habile à les expliquer se soumettrait à payer une amende considérable. L’histoire des Hébreux nous apprend que Salomon et Hiran, roi de Tyr, mettaient leur honneur à l’emporter l’un sur l’autre en subtilité dans ces sortes de jeux d’esprit. Amasis, roi d’Egypte, avait une semblable ambition. Son rival était un roi d’Éthiopie, qui lui porta un jour le défi de boire la mer, et de ce défi, si l’on en croit Plutarque, devait dépendre la possession d’un vaste territoire. Amasis, fort embarrassé, envoya consulter en Grèce le philosophe Bias qui lui répondit: «Écrivez au prince éthiopien que vous êtes prêt à boire la mer telle qu’elle est maintenant, et que vous attendez pour commencer qu’il ait détourné tous les fleuves qui s’y rendent.»
L’auteur de la vie d’Ésope rapporte que ce fabuliste, esclave de Xantus, usa du même expédient afin de tirer d’embarras son maître qui s’était soumis à la même épreuve.
_Qui fait la faute la boit._
Les anciens et nos aïeux, à leur imitation, avaient coutume, dans les jours de gala, de choisir un des convives pour faire observer les lois de la table. Celui à qui ce soin était confié se nommait _symposiarque_ en Grèce, _modimperator_ à Rome, et _roi du festin_ en France. Il réglait le nombre des santés, ainsi que la manière de les porter, et il condamnait quiconque n’observait pas l’étiquette à boire quelque coup de plus, soit de vin pur, soit de vin trempé. Si le condamné ne voulait pas le faire, il était obligé de sortir de table, et il recevait sur la tête la liqueur qu’il avait refusée. C’est sans doute de cette punition qu’est venu le proverbe, _Qui fait la faute_, ou _Qui fait la folie, la boit_.
On dit dans le même sens: _Il faut boire ce que l’on a brassé_. C’est une métaphore prise de l’art du brasseur.
_Après grâces Dieu but._
Regnier s’est servi de ce proverbe dans sa deuxième satire:
Après grâces Dieu but, ils demandent à boire.
Et voici comment son excellent commentateur, M. Viollet Le Duc, l’a expliqué: «Un auteur grave (Béotius Epo, _Comment. sur le chap. des Décrétales, Ne clerici vel monachi_, etc., cap. 1, n. 13) dit que les Allemands, fort adonnés à la débauche, ne se mettaient point en peine de dire grâces après leur repas. Pour réprimer cet abus, le pape Honorius III donna des indulgences aux Allemands qui boiraient un coup après avoir dit grâces. L’origine de cette façon de parler ne vient-elle pas plutôt de cet endroit de l’Évangile: _Et accepto calice, gratias agens dedit eis et biberunt ex illo omnes?_»
_Buvez, ou allez vous-en._
Ce proverbe, dont le sens moral est qu’il faut s’accommoder à l’humeur des personnes avec qui l’on vit ou s’en séparer, est venu d’une loi des Grecs sur les festins publics. Cette loi ordonnait à tout convive qui ne voulait pas boire comme il le devait de quitter la table, après que l’un des trois officiers préposés à la surveillance des banquets lui avait adressé une sommation en ces termes: ἤ πίθι, ἤ ἄπιθι, _ou bois, ou va-t’en_.
=BOIS.=—_Avoir l’œil au bois._
C’est être sur ses gardes, agir avec précaution; parce que les voyageurs en passant près d’un bois y regardent toujours, afin de ne pas se laisser surprendre par les voleurs qui peuvent en sortir.
_Il est du bois dont on les fait._
Il a les qualités requises pour obtenir telle ou telle dignité.
L’abbé Tuet croit que cette expression est venue d’un proverbe grec qu’Apulée attribue à Pythagore, et qu’il rapporte traduit ainsi en latin dans sa première apologie: _Non e quovis ligno fiat Mercurius_.
De tout bois, comme on dit, Mercure, on me façonne.
(REGNIER.)
Un tronc de figuier suffisait pour faire la statue d’un dieu aussi grossier que Priape; mais il fallait un bois plus précieux pour celle de Mercure, le dieu des beaux-arts.
_Porter bien son bois._
Se tenir bien droit en marchant, avoir un maintien, un port distingué. Cette locution figurée s’employa primitivement au propre, en parlant d’un homme d’armes qui portait avec grâce sa pique ou sa lance qu’on nommait _bois_. Montaigne a dit (liv. I, chap. 33): _Rompre un bois_, pour rompre une lance.
=BOISSEAU.=—_Il ne faut pas cacher la lumière sous le boisseau._
Il ne faut pas laisser inutiles les talents dont on est doué. Proverbe pris des paroles de l’Évangile selon saint Marc (ch. 4, v. 21), _Numquid venit lucerna ut sub modio ponatur vel sub lecto_.
On disait à un homme modeste: Il y a des fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus.
=BOISSON.=—_Il est de l’ordre de la boisson._
C’est un franc buveur.
Il y avait, au commencement du XVIII^e siècle, un _Ordre de la boisson_ ou _de l’étroite observance_, dont le fondateur et grand-maître était M. de Posquière, né dans la petite ville d’Aramon, sur la rive droite du Rhône, homme célèbre parmi les _coteaux_ et les gourmets de son temps. Le quartier-général de cet ordre était à Villeneuve-lez-Avignon, dans une maison de campagne appelée _Ripaille_. Tous ceux qui y étaient admis prenaient des noms et des devises analogues à leur caractère ou à leur goût particulier en fait de mets et de coulis, comme _frère Jean des vignes_, _frère Splendide_, _frère Roger-bon-temps_, _frère Magnifique_, _frère Templier_, _frère de Flaconville_, _frère Boit-sans-eau_, _frère Boit-sans-cesse_, etc. Tous les diplômes commençaient par cette formule:
Frère François Réjouissant, Grand-maître d’un ordre bachique, Ordre fameux et florissant, Fondé pour la santé publique, A ceux qui ce présent statut Verront et entendront, salut, etc.
Ils étaient imprimés par _frère Museau cramoisi au papier raisin_, et expédiés par _frère l’Altéré_ secrétaire. On y remarquait un écusson entouré de pampres, et un cachet en cire rouge figurant deux mains, dont l’une versait du vin d’une bouteille et l’autre le recevait dans un verre, avec ces mots: _Donec totum impleat_.
Chaque candidat était tenu de donner aux chevaliers qui assistaient à sa réception un festin où l’on se servait de la _coupe de cérémonie_, qui était d’un diamètre prodigieux, et le compte-rendu de la fête était consigné dans une gazette très spirituelle envoyée dans toute l’étendue de l’ordre, qu’on divisait en dix cercles, savoir: Champagne, Bourgogne, Languedoc, Provence, Guyenne, Nèkre, Rhin, Espagne, Italie, Archipel.
Cette réunion d’aimables épicuriens cessa d’exister peu de temps après la mort du grand-maître, qui finit tranquillement ses jours, en 1735, au milieu de ses amis, auxquels il recommanda d’inscrire ces vers sur son tombeau:
Ci gît le seigneur de Posquière, Qui, philosophe à sa manière, Donnait à l’oubli le passé, Le présent à l’indifférence, Et, pour vivre débarrassé, L’avenir à la Providence.
=BOITEUX.=—_Il faut attendre le boiteux._
Il faut attendre la confirmation d’une nouvelle avant d’y croire.
Cette façon de parler, dit Voltaire, signifie le Temps, que les anciens figuraient sous l’emblème du vieillard boiteux qui avait des ailes, pour faire voir que le mal arrive trop vite et le bien trop lentement.
_Il ne faut pas clocher devant les boiteux._
Ce proverbe, que nous avons emprunté des Grecs, ne signifie pas, dit l’abbé Morellet, qu’il ne faut pas contrefaire les gens qui ont un défaut corporel, mais bien qu’il ne faut pas faire une friponnerie devant un fripon, parce qu’il s’en aperçoit plus facilement qu’un autre. Un boiteux s’efforce communément de dissimuler son infirmité, et ses confrères sont ceux qu’il peut tromper le plus difficilement. C’est ce qu’on peut dire aussi des bossus. L’abbé Hubert, bossu de beaucoup d’esprit, disait à un bossu qui se cachait de l’être: Monsieur avoue-t-il?
=BONHOMME.=—_Petit bonhomme vit encore._
Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes auxquelles on imposait des noms divers d’anges ou de saints, afin de transporter ensuite au nouveau-né comme gage de longue vie le nom de celle qui avait été le plus longtemps à s’éteindre. Cette superstition, dont saint Chrysostôme (tome X de ses œuvres, p. 107) avait déjà signalé la présence au quatrième siècle, durait encore au quatorzième, où elle était pratiquée aussi pour guérir les malades à l’agonie, ainsi que nous l’apprend saint Bernard de Sienne[20]. Après s’être maintenue pendant mille ans, elle ne pouvait pas disparaître sans laisser quelque trace. Il nous en est resté l’expression métaphorique _Petit bonhomme vit encore_, devenue la formule d’un jeu qu’on croit dérivé de l’usage antique observé, à la fête des lampadromies, par les jeunes Athéniens qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau, emblème de la propagation de la vie.
=BONNET.=—_Opiner du bonnet._
Adopter l’opinion d’autrui sans examen. Ducange dit que, dans plusieurs couvents, les vieillards opinaient de la voix, tandis que les jeunes n’opinaient que par une inflexion de tête, _capitis inflexione_, ou en portant la main à leur bonnet. De là cette expression, ainsi que la suivante: _Passer du bonnet_, c’est-à-dire, passer tout d’une voix sur une affaire.
A Rome, on opinait des pieds. Ceux qui adoptaient l’avis de quelqu’un allaient se ranger de son côté, ce qui les fit appeler _pedarii_, et donna lieu à la locution _In alienam sententiam pedibus ire_. Labérius comparait une pareille manière d’opiner à une tête sans langue. _Caput sine linguâ pedaria sententia est._
Le mot _bonnet_ a une origine curieuse. Il servit primitivement à désigner une certaine étoffe qui se fabriquait, dit-on, dans la ville de Saint-Bonnet, par la même raison que celui de Caudebec a servi à désigner des chapeaux qui sortaient des manufactures de la ville de Caudebec. Comme la plupart des couvre-chef étaient faits de cette étoffe, ils en reçurent le nom.
_Porter le bonnet vert._
Expression autrefois très usitée en parlant d’un débiteur qui avait fait faillite ou cession de biens en justice, parce que celui qui se trouvait dans ce cas était condamné à porter _un bonnet vert_, et ne pouvait paraître en public sans en avoir la tête couverte, sous peine d’être constitué prisonnier par ses créanciers, conformément à un usage observé en France jusque sous le règne de Louis XIV, comme l’attestent ces vers de la première satire de Boileau:
Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront Flétrisse les lauriers qui lui couvent le front.
Cet usage, si peu d’accord avec les mœurs françaises, d’échapper au châtiment par la honte, était venu d’Italie vers la fin du XVI^e siècle, suivant les arrêts rapportés par nos jurisconsultes.
Pasquier pense que la couleur verte du bonnet signifiait que le failli ou le cessionnaire était devenu pauvre par sa folie, attendu que cette couleur était affectée aux fous. (_Recherches_, liv. IV, ch. 10.) Le dictionnaire de Trévoux, au contraire, croit qu’elle annonçait qu’il était entièrement libéré après avoir fait l’abandonnement de ses biens, parce qu’elle était le symbole de la liberté.
Cette dernière raison me paraît préférable, et c’est encore à elle qu’il faut attribuer la coutume de sceller en cire verte et en lacs de soie verte les lettres de grâce, d’abolition et de légitimation.
Les évêques adoptèrent la couleur verte pour leurs chapeaux. L’abbé Tuet dit que ce fut en signe de leur exemption, et que ces chapeaux verts qu’on trouve dans leurs armoiries furent introduits en France par Tristan de Salazar, archevêque de Sens, qui les tira d’Espagne, où ils avaient paru dès l’an 1400.
_C’est un bonnet rouge._
Le bonnet rouge était autrefois un attribut de haute noblesse, et quand on voulait parler d’un bon gentilhomme, on disait qu’il portait _bonnet rouge_, ou qu’il était _bonnet rouge_. Mais les expressions ont quelquefois une destinée malheureuse, et celle-ci devait cesser de désigner de grands personnages pour ne plus désigner que des forçats et des anarchistes pires que des forçats. Voici comment elle passa de la gloire à l’opprobre. Quelques soldats du régiment suisse de Château-Vieux qui s’était révolté à Nancy, en 1790, avaient été condamnés aux galères. Délivrés quelque temps après par les révolutionnaires devenus tout-puissants, ils furent appelés à Paris où des banquets et des fêtes les attendaient. _Ces honnêtes criminels_ y parurent en triomphe sous le costume du bagne qu’on les félicitait d’avoir ennobli. Le bonnet rouge dont ils avaient la tête couverte fut regardé comme une couronne civique, et tous les ardents révolutionnaires s’empressèrent de l’adopter. Telle est l’histoire exacte de ce fameux bonnet que le peintre David façonna à la ressemblance de l’antique bonnet phrygien, pour en coiffer la statue de la Liberté.
_Avoir la tête près du bonnet._
Les auteurs qui ont expliqué cette locution pensent qu’elle est une variante de cette autre, _Avoir la tête chaude_, et qu’elle signifie en développement, _Être porté à la colère_, comme si l’on avait la tête chaude dans son bonnet, car la chaleur fait monter le sang à la tête et dispose à l’emportement. Pour moi, je crois que les deux phrases ne présentent qu’une fausse analogie, et ne peuvent être assimilées ni pour le fond ni pour la forme. Quand on dit d’un homme qu’_Il a la tête près du bonnet_, on n’indique pas seulement qu’il est sujet à s’emporter, on indique aussi que ses emportements sont voisins de la folie, désignée par le bonnet qu’elle a ici pour attribut, ainsi que dans ce vieux proverbe, _A chaque fou plaît son bonnet_. C’est une allusion au bonnet qui était autrefois la coiffure distinctive des fous en titre d’office.
Ce bonnet rappelle la fameuse boutade de Triboulet, fou de François I^{er}. Il disait un jour devant son maître: Si l’empereur Charles-Quint est assez peu sensé pour voyager en France sur la parole de notre roi qui a tant de raisons de le traiter en ennemi, je lui donnerai mon bonnet.—Et s’il y voyage, répondit le monarque, sans avoir à s’en repentir?—Alors, répliqua Triboulet, je reprendrai mon bonnet pour en faire présent à Votre Majesté.
_Chausser son bonnet._
S’opiniâtrer, n’en vouloir pas démordre, suivre les mouvements de son caprice.
_Mettre son bonnet de travers._
Se livrer à sa mauvaise humeur. C’est le désordre de l’esprit représenté par le désordre de la coiffure.
=BORGNE.=—_Borgne de Provence._
C’est-à-dire aveugle, parce que les Provençaux, dans leur patois, disent _borgne_ pour _aveugle_.
_Au pays des aveugles les borgnes sont rois._
Plusieurs dictionnaires disent à tort: _Au royaume des aveugles_, etc., car la substitution du mot _royaume_ au mot _pays_ détruit le sel de ce proverbe, pris du latin, _In regione cæcorum rex est luscus_.
=BOSSE.=—_Donner dans la bosse._
Locution populaire introduite à l’époque du système de Law, cet homme qui fit tourner la roue de fortune, et qui ne sut pas en maîtriser le mouvement. Pendant que les capitalistes, fascinés par les promesses de ce financier, couraient en foule échanger leurs écus contre le papier de la banque de Mississipi, qu’il avait établie rue Quincampoix, à Paris, un bossu, qui se tenait assidûment dans l’hôtel où se fesaient les échanges, parvint à gagner beaucoup d’argent en offrant sa bosse pour pupitre aux spéculateurs pressés de signer des billets; et, comme on désignait alors ce beau négoce par l’expression, _Donner dans le Mississipi_, on trouva plaisant d’admettre une variante indiquée par la circonstance, en disant des _mississipiens_ pris pour dupes qu’_ils avaient donné dans la bosse_.
L’expression _Donner dans_ a été signalée comme récente au commencement du dix-huitième siècle dans un livre curieux imprimé à Bruxelles en 1701, et intitulé: _La politesse, l’esprit et la délicatesse de la langue française, par l’auteur de l’Éloquence du temps_. Mais elle est beaucoup plus ancienne dans certaines expressions proverbiales, telles que _Donner dans la visière_, _Donner dans le panneau_, etc.
=BOSSU.=—_Rire comme un bossu._
On a observé que les bossus montrent en général de la gaieté, et qu’ils sont habitués à rire et à faire rire, même à leurs dépens; ce qui pourrait bien être une espèce de tactique à laquelle ils se seraient façonnés de longue main, afin de prévenir les plaisanteries dont ils sont toujours menacés ou de les repousser avec plus d’avantage, après avoir eu l’air d’être eux-mêmes peu affectés du vice de conformation qui les leur attire.
_Les bossus d’Orléans._
On croit qu’il y a, ou du moins qu’il y avait autrefois à Orléans un plus grand nombre de bossus qu’en aucune autre ville de France, et une vieille tradition, rapportée par La Fontaine, explique facétieusement ce phénomène de la manière suivante: La Beauce fut primitivement un pays couvert de monts. Les Orléanais, gens pour la plupart délicats et fainéants, qui voulaient marcher à leur aise, se plaignirent au Destin d’avoir toujours à grimper en parcourant ce pays. Mais le Destin irrité leur répondit:
Vous faites les mutins; et dans toutes les Gaules Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez. Mais puisqu’ils nuisent à vos pieds Vous les aurez sur vos épaules. Alors les monts de s’aplanir, De s’égaler, de devenir Un terrain uni comme glace, Et bossus de naître en leur place.
On trouve une autre explication dans un article du _Mercure de France, mars 1734_. Suivant l’auteur de cet article, le sobriquet de _bossus_ aurait été appliqué aux habitants d’Orléans, parce qu’une sorte de gale ou mal épidémique dont ils furent atteints leur couvrit le corps de certaines _bosses_, qui n’étaient point des gibbosités, mais des _feux_ ou _clous_. Un vieux rituel à l’usage du clergé de cette ville contient une formule de prière où le curé demande à Dieu de délivrer ses paroissiens de ces bosses.
=BOTTE.=—_A propos de bottes._
Régnier Desmarais dit dans sa grammaire: «_A propos_ est entièrement du style familier; et non-seulement il s’emploie fort ordinairement dans la conversation à la liaison de deux choses qui ont d’ailleurs quelque convenance ensemble, comme, _A propos de cela je vous dirai_; _à propos de ce que vous dites_; _à propos de tableaux, je sais un homme qui en a de beaux à vendre_, mais on s’en sert aussi à lier des choses qui n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, comme, _A propos, j’avais oublié de vous dire_. Et c’est de l’abus qu’on fait de cette sorte de conjonction de transition qu’est venue la phrase proverbiale _A propos de bottes_, qui se dit comme par reproche d’un pareil abus.»
Il se peut qu’elle soit venue de là, ainsi que celle des Italiens, _A propositio di un chiodo di carro_, _à propos d’un clou de charrette_; mais elle peut avoir eu une origine historique que je vais rapporter.
Un seigneur de la cour de François I^{er} venait de perdre un procès. Le roi lui demanda quel était le prononcé du jugement.—Sire, répondit-il, le jugement porte que je dois être débotté.—Débotté, dites-vous?—Oui, sire; j’ai bien compris ces mots: _Dicta curia debotavit et debotat dictum actorem_, etc.—Ah! je vous entends, reprit le monarque en riant; vous me signalez un abus toujours subsistant, malgré mes ordonnances[21]; l’avis n’est pas à dédaigner. Colin, lecteur royal, était présent à ce dialogue. Il s’éleva contre l’usage barbare de rendre la justice en latin, et depuis, toutes les fois que l’occasion s’en offrit, il soutint la même thèse en répétant le _debotavit et debotat_ à l’appui de ses arguments. La plaisanterie eut un bon effet. Elle porta François I^{er} à donner l’ordonnance de Villers-Cotterets, qui prescrivit que dorénavant tous les arrêts judiciaires seraient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties _en langage maternel françois et non autrement_. Cette célèbre ordonnance, à l’exécution de laquelle on tint la main, excita le mécontentement des gens de pratique dont elle bouleversait le protocole. Ils crurent en faire une grande critique en disant qu’elle était venue _à propos de bottes_, et c’est alors que fut mise en vogue cette expression pour signifier une chose faite ou dite hors de propos, sans motif raisonnable. Je dis seulement _fut mise en vogue_, car elle existait déjà. Je me souviens de l’avoir trouvée dans un livre antérieur au règne de François I^{er}, avec une annotation marginale qui en a rapporté l’origine à une autre époque et à une autre cause. L’époque est celle de l’occupation de la France par les Anglais, et la cause est le caprice des officiers de leur armée dans la manière d’imposer certaines villes et certains villages que leur roi leur avait assignés comme fiefs. Non contents d’en percevoir les revenus ordinaires, ils se fesaient payer encore assez fréquemment de fortes sommes pour _leurs souliers et pour leurs bottes_, ce qui introduisit l’expression proverbiale par allusion à une telle bizarrerie.
_Mettre du foin dans ses bottes._
Au temps des chaussures à la poulaine, dont la grandeur était proportionnée au rang de ceux qui les portaient, on garnissait ordinairement de foin les vides que les pieds ne devaient pas remplir dans ces chaussures; et c’est ce qui donna lieu à l’expression proverbiale, _Il a mis du foin dans ses bottes_, qu’on emploie en parlant d’un homme devenu riche par des moyens peu honnêtes. C’est comme si l’on disait: voilà un homme dont les bottes n’ont pas été faites pour lui; ou bien, en passant du sens propre au sens figuré, voilà un homme dont la fortune ne lui est pas venue légitimement.
_Il y a laissé ses bottes._
Il y est mort.—Métaphore tirée des hommes de guerre d’autrefois, qui partaient bien bottés et bien éperonnés pour des expéditions dangereuses d’où ils ne revenaient pas toujours. _Il y a laissé ses houseaux_ est absolument la même métaphore, car les _houseaux_ étaient une espèce de bottines ou de brodequins qui se fermaient avec des boucles et des courroies. Ces deux expressions ne s’employèrent primitivement qu’en parlant des nobles ou chevaliers auxquels une pareille chaussure était spécialement affectée, parce qu’ils combattaient seuls à cheval. Les roturiers combattaient à pied, et portaient des guêtres; ce qui donna naissance à la locution, _Il y a laissé ses guêtres_, plus communément usitée aujourd’hui que les deux autres.
_Graisser ses bottes._
Ce qui a été dit dans l’article précédent explique pourquoi cette façon de parler signifie se préparer à la mort, être sur le point de faire le grand voyage.
=BOUC.=—_C’est le bouc émissaire._
Se dit d’une personne sur laquelle ont fait retomber toutes les fautes, à laquelle on impute tous les torts, et qu’on accuse de tous les malheurs qui arrivent.
Cette expression, tirée de l’Écriture sainte, est une allusion à la fête des expiations que les Juifs célébraient tous les ans, le dixième jour du septième mois appelé _tifri_, correspondant au mois de septembre. En ce jour solennel, on amenait au grand-prêtre deux boucs, sur lesquels il jetait le sort, à l’entrée du tabernacle du témoignage, afin de connaître par ce moyen celui des deux dont le sang était destiné à laver les fautes de la nation et dont la chair devait être offerte en holocauste. Aussitôt que la victime était désignée, il la consacrait par sa bénédiction, puis, étendant les mains, il confessait et déplorait à haute voix les iniquités d’Israël, en chargeait la tête de l’autre bouc, et proférait des imprécations contre cet animal réprouvé qu’il désignait sous le nom d’_Azazel_, qui signifie _émissaire_ ou renvoyé. C’est ainsi que les Septante et la Vulgate ont expliqué ce terme hébreu que quelques interprètes ont regardé, par pure conjecture, comme un surnom particulier du démon, et quelques autres comme une désignation du désert où la bête maudite était menée et mise en liberté, car on ne la tuait point, de peur qu’elle ne parût immolée à l’esprit des enfers, et son conducteur était obligé de se laver le corps et les vêtements avant de rejoindre ses concitoyens.
La fête des expiations, dit M. Salvador, était une espèce d’amnistie morale, car tous les citoyens, toutes les familles devaient déposer leurs ressentiments aux pieds du Dieu qui leur en donnait un si généreux exemple.
Spencer, auteur d’un ouvrage curieux sur les lois des Hébreux, prétend que le culte rendu aux boucs en Egypte et ailleurs fut une des raisons qui engagèrent Moïse à choisir un de ces animaux pour objet de malédiction.
Quelques historiens rapportent que les magistrats de Marseille, dans l’antiquité, avaient adopté un usage pareil à celui du bouc émissaire. Ils fesaient nourrir pendant une année, de la manière la plus somptueuse, un malheureux destiné à servir de victime expiatoire, en temps de peste. Après ce délai, ils le paraient de fleurs et de bandelettes sacrées, le promenaient en cérémonie autour de la ville, priaient les dieux de détourner sur sa tête tous les maux qui menaçaient les habitants, et le précipitaient dans la mer, en le chargeant d’imprécations.
=BOUCHE.=—_Faire venir l’eau à la bouche._
C’est faire naître le désir d’une chose.
Cette expression, tout à fait conforme à celle des Latins, _Salivam movere_, est fondée sur la sensation qu’on éprouve dans les organes dégustateurs à la vue où à la pensée d’un mets délicieux. La bouche alors se mouille, et tout l’appareil papillaire, dit Brillat-Savarin, est quelquefois en titillation depuis la pointe de la langue jusque dans les profondeurs de l’estomac.
_Qui garde sa bouche garde son ame._
Traduction littérale de ces paroles de Salomon: _Qui custodit os suum custodit animam suam_. (Prov., c. 13, v. 3.)
_Bouche en cœur au sage, cœur en bouche au fou._
«La démangeaison de parler emporte le fou; la circonspection mesure toutes les paroles du sage. L’un s’échauffe en discourant, et s’engage; l’autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu’il veut.» (BOSSUET.)
Ce proverbe est tiré de l’Ecclésiastique (chap. 21, v. 29): _In ore fatuorum cor illorum in corde sapientium os illorum_. Ce qui revient à ces paroles de Salomon: _L’insensé répand tout d’un coup tout ce qu’il a dans l’esprit; le sage ne se hâte pas, et se réserve pour l’avenir_.
Les Arabes disent d’une manière hardiment figurée: _Le sage se repose sur la racine de sa langue, et le fou voltige sur le bout de la sienne_.
_Il arrive bien des choses entre la bouche et le verre._
Ce proverbe est tiré d’un vers grec qu’Aulu-Gelle a traduit par cet hexamètre latin:
_Multa cadunt inter calices supremaque labra._
Il signifie qu’il suffit d’un moment pour faire manquer une affaire par un accident imprévu.
On trouve dans le _Roman de Renard_:
Entre bouche et cuillier Avient souvent grant encombrier.
Les Romains disaient, et nous disons aussi comme eux: _De la coupe à la bouche il y a souvent bien du vin perdu_.—Les Romains, lorsqu’ils prenaient leurs repas, étaient dans l’habitude de se coucher sur des lits garnis de coussins où ils appuyaient le coude gauche. Cette manière d’être à table, connue sous le nom de _lectisterne_, rendait très difficile l’ingestion des liquides ou l’action de boire, et elle exigeait une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos le vin contenu dans les larges coupes dont on se servait alors; de là le proverbe. Les Espagnols disent: _De la mano a la boca se pierde la sopa_, _de la main à la bouche se perd la soupe_.
_Sa bouche dit à ses oreilles que son menton touche à son nez._
Phrase proverbiale et comique dont on se sert pour désigner une laide figure dont le menton et le nez sont rapprochés au-dessus d’une bouche très fendue qui semble, comme on dit, vouloir mordre les oreilles.
=BOUDIN.=—_Envoyer de son boudin à quelqu’un._
C’est faire présent d’un plat de son métier à quelqu’un.
Le porc est, de temps immémorial, la nourriture favorite du peuple. Lorsqu’un paysan tue son porc, il en met le sang à profit en faisant du boudin, et comme le boudin n’est pas de garde, il en donne à ses amis et connaissances qui lui en donnent, à leur tour, quand ils sont dans le même cas.
_Cela s’en est allé en eau de boudin._
Cela s’est réduit à rien.
On croit que cette locution est tirée du conte du _Bûcheron_ ou des _souhaits inutiles_, et qu’elle a été corrompue par le peuple qui a substitué _eau de boudin_ à _aune de boudin_. Mais telle qu’elle est, elle peut très bien s’expliquer, car on appelle _eau de boudin_ l’eau dans laquelle on lave les boyaux qui doivent former l’enveloppe du boudin; et cette eau n’est bonne qu’à jeter. Les Italiens disent: _Tutto sene andato in limatura_, _tout s’en est allé en limaille_.
=BOUILLIE.=—_Faire de la bouillie pour les chats._
Se tourmenter pour une chose dont personne ne doit tirer aucun avantage, parce que les chats, dit Feydel, ne mangent point de bouillie dans la crainte qu’ils ont de se salir les barbes.
=BOULE.=—_Tenir pied à boule._
Être assidu, ne point abandonner une affaire.
Métaphore empruntée de l’action du joueur qui accompagne la boule qu’il vient de lancer, comme pour en régler le mouvement et l’arrêter au but.
=BOURBIER.=—_Il n’est que d’être crotté pour affronter le bourbier._
Le sens moral de ce proverbe est qu’après avoir fait quelques taches à son honneur on ne craint plus d’y en ajouter de nouvelles, car l’habitude de l’infamie finit par produire l’impudence, qui brave ouvertement le respect humain et cherche à compenser par l’abandon de toute pudeur la perte de toute considération. On connaît la réponse d’une femme de la cour à madame de Cornuel qui venait de lui faire des représentations sur le désordre de sa conduite: _Eh! madame, laissez-moi jouir de ma mauvaise réputation_. Nous avons aujourd’hui bien des gens qui semblent avoir pris ce mot pour devise. Comme ces malades qui, dans les temps d’épidémie, se vautrent au milieu de la boue, ils se plongent publiquement dans leur turpitude; ils aiment mieux montrer à découvert leurs souillures que de les cacher sous le voile de l’hypocrisie, pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu.
=BOURGES.=—_Les armes de Bourges._
On dit d’un ignorant assis dans un fauteuil, qu’_il représente les armes de Bourges_, et voici l’origine assignée par Ménage à ce dicton: «César s’étant rendu maître de Bourges, y établit un gouverneur nommé _Asinius Pollio_. La ville fut ensuite assiégée par les Gaulois, tandis que le gouverneur était malade de la goutte. Comme elle était sur le point d’être prise d’assaut, Asinius se fit porter en litière ou en chaise, pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit très bien. On ne parla plus que du succès qu’avait eu Asinius dans sa chaise; on fit peut-être un tableau le représentant dans cette position, et on le regarda comme l’armoirie la plus honorable pour la ville. Mais par la suite le nom d’_Asinius_ se changea en _Asinus_. La mémoire du vrai sens se perdit avec celle du trait historique, et l’idée _d’un âne dans une chaise_, _Asinus in cathédra_, resta pour toujours.» Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, cité par l’abbé Bordelon, rapporte la même origine, avec cette différence qu’Asinius Pollio, au lieu d’être un général romain, était un général gaulois qui combattait contre l’armée de César.
Il est plus probable que le dicton a été imaginé par allusion à quelque professeur ignorant de l’université de Bourges, quoique cette université ait eu parmi ses professeurs des hommes justement célèbres dans la jurisprudence civile et canonique, comme Alciat, Baron, Duarenus, Balduin, Cujas, etc. C’est par une semblable allusion que les Italiens disent: _Arma di Catania, un asino in una cathedra_. _Les armes de Catane, un âne dans une chaise._
=BOURGUIGNON.=—_Jurer comme un Bourguignon._
On disait dans le treizième siècle: _Li plus renieurs sont en Bourgogne_, parce que les habitants de cette province avaient souvent à la bouche les mots, _Je renie Dieu, si je ne dis vrai_. C’est sans doute au fréquent usage de ce juron et d’autres semblables qu’il faut rapporter l’expression proverbiale moderne comme une variante de l’ancienne, car rien ne prouve que les Bourguignons se soient signalés par une autre manière de jurer qui est particulière aux Normands, et qui a donné lieu au dicton, _Jureurs de Bayeux_. (Voy. ce Dictionnaire).
_Les Bourguignons ont les boyaux de soie._
Les Bourguignons ne sont pas gens à _faire_, comme on dit, _ventre de son et habit de velours_ ou _de soie_: ils tiennent pour maxime proverbiale qu’_un bon repas vaut mieux qu’un bel habit_, et ils ont soin de dépenser le moins qu’ils peuvent en frais de toilette, afin de dépenser le plus qu’ils peuvent en frais de table. C’est un goût qui paraît avoir régné de tout temps parmi eux. Sidoine Apollinaire attribue à leurs ancêtres un penchant gastronomique des plus prononcés. Luitprand rapporte la même chose, et Paradin qui cite, dans son _Histoire de Bourgogne_, le témoignage de ces deux auteurs, y joint la remarque suivante: «Encore aujourd’hui les Bourguignons retiennent l’ancienne façon de faire, car je crois qu’en toute la Gaule il n’y a nation en laquelle se fassent plus de banquets et de joyeusetés. Au reste, l’on les dit avoir _ventre de veloux_, pour raison des bonnes chères.»
_Bourguignons salés._
On pourrait penser que les Bourguignons, adonnés aux plaisirs de la table, ont été nommés ainsi à cause de leur goût pour les viandes salées, qui excitent l’appétit et la soif. Cependant telle n’a pas été l’origine de ce sobriquet. Plusieurs auteurs prétendent qu’il fait allusion au sort de quelques soldats bourguignons qui, s’étant rendus maîtres d’Aigues-Mortes pendant les troubles du règne de Charles VII, furent massacrés par les habitants de cette ville et jetés dans une grande fosse, d’autres disent dans une grande cuve de pierre, avec beaucoup de sel; soit qu’on cherchât à conserver leurs cadavres pour les produire dans la suite comme un témoignage d’un acte si courageux de fidélité envers le roi légitime, soit qu’on voulût empêcher qu’ils n’infectassent l’air en se putréfiant, car l’un et l’autre motif sont également allégués. Mais ce fait, que lesdits auteurs rapportent à l’an 1422, est justement révoqué en doute, et, en supposant qu’il fût vrai, il ne pourrait avoir donné lieu au sobriquet, puisqu’il y a au _trésor des chartes_ des lettres d’abolition de 1410 où se trouve cette phrase citée par Ducange: «Le suppliant dist qu’il avoit plus chier estre bastard que _Bourguignon salé_.»
E. Pasquier raconte que, dans le temps où les Bourguignons étaient établis au delà du Rhin, ils avaient de fréquents démêlés avec les Allemands pour des salines dont ils leur disputaient la propriété, et que _leurs voisins, les voyant en ce point piquez et continuer leurs discordes au sujet du sel, s’induisirent facilement à les appeler salez_.—Suivant La Monnoye, les Bourguignons ayant embrassé le christianisme avant les autres peuples de Germanie, ceux qui restèrent païens les surnommèrent _salés_, par dérision et par allusion au sel qu’on mettait alors dans la bouche de ceux qu’on baptisait.—Le Duchat croit que l’épithète accolée à leur nom est venue de la _salade_ ou _bourguignotte_, espèce de casque particulier à leur milice, et son opinion paraît confirmée par le dicton rimé que voici:
_Bourguignon salé_, L’épée au côté, La barbe au menton; Saute Bourguignon.
Il est plus vraisemblable pourtant que _Bourguignon salé_ s’est dit à cause des salines nombreuses qui ont existé dans l’ancien comté de Bourgogne, et qui ont fait donner le nom de Salins à l’une des villes de ce comté.
On appelle aussi _Bourguignon salé_ un homme qui mêle beaucoup de sel à ses aliments.
=BOURREAU.=—_Se faire payer en bourreau._
Se faire payer d’avance.—Autrefois le bourreau percevait, en vertu du droit d’avage[22] qui lui était dévolu, une contribution, en argent ou en nature, sur les denrées de la halle, le jour où il devait faire une exécution. On dit même qu’en certains lieux il attendait pour se mettre à l’œuvre qu’un officier de la justice lui eût jeté sur l’échafaud, en présence de la foule, la somme qui lui revenait. C’est sur cet usage qu’est fondée la locution.
On rapporte à l’an 1260 l’origine du nom de _bourreau_, qu’on fait dériver de celui du clerc Richard Borel, qui possédait le fief de Bellemcombre à la charge de faire pendre les voleurs du canton, et qui prétendait que le roi lui devait des vivres tous les jours de l’année en conséquence de ces fonctions. Mais cette origine ne me paraît point admissible, quoiqu’elle soit consignée dans les _Olim_[23], car le nom de Borel, pris dans le sens de _bourreau_, est antérieur à l’époque assignée. Odon ou Eudes I^{er}, qui était duc de Bourgogne sous le règne de Louis VII, avait été surnommé _Borel_, parce qu’il ne se fesait aucun scrupule d’assassiner les riches voyageurs qui passaient sur ses terres, pour s’emparer de leur argent; chose assez commune, au reste, dans ces temps barbares, parmi les gentilshommes, ou _gens pille-hommes_, comme dit Rabelais, et désignée par l’expression _aller à la proie_.
On ne sait pas précisément quelle est l’étymologie du mot _bourreau_. Le père Labbe le fait venir par contraction de _bouchereau_, petit boucher; et Ménage de _buccarus_, _buccarellus_, _burellus_, qui a la même signification. Caseneuve le tire du grec _borros_, dévoreur de chair humaine; et il observe que, dans un glossaire, _manger la chair_ est pris pour _bourreler_. Suivant Borel, il est dérivé du latin _burrus_, roux, parce que les gens roux sont méchants, où parce que l’exécuteur de la haute justice en divers lieux était vêtu d’une livrée jaune et rouge. Ducange veut qu’il ait sa racine dans le mot _bourrée_, faisceau de verges, à cause du supplice de la fustigation. Eusèbe Salverte croit qu’il a été formé du bourguignon _buro_, _lance_. Il me semble qu’il peut l’avoir été tout aussi bien de _borellus_, nom d’une arme prohibée: _Borellus inter arma prohibita numeratur_, dit le glossaire de Carpentier. C’était peut-être l’arme affectée à l’exécuteur des hautes-œuvres.
=BOUTEILLE.=—_Porter les bouteilles._
C’est-à-dire marcher lentement, comme un homme qui porte des bouteilles marche dans la crainte de les casser.
La Fontaine s’est servi de cette expression dans la fable intitulé: _L’âne chargé d’éponges, et l’âne chargé de sel_.
L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier; Et l’autre, se faisant presser, _Portait_, comme on dit, _les bouteilles_.
=BRAIES.=—_Sortir les braies nettes d’une affaire._
S’en retirer heureusement.—Allusion à certain accident auquel sont exposés les poltrons à qui la peur donne ordinairement la colique. Les _braies_ étaient une espèce de haut-de-chausses ou de culotte que portaient nos ancêtres.
=BRAVE.=—_Brave à trois poils._
Sous Charles IX, on désignait par cette dénomination les spadassins qui portaient une longue moustache terminée en pointe de chaque côté à la lèvre supérieure, et un bouquet de la même forme au menton. C’étaient des hommes de la même espèce que ceux qui, sous Charles V et ses successeurs, étaient appelés _mauvais garçons_.
=BRAY.=—_Faire comme le curé de Bray._
«Le curé de Bray, dit M. A*** (l’abbé de Feletz) dans _le Journal des Débats_, avait tant applaudi aux travaux de l’assemblée constituante, qu’on ne doutait point que la constitution décrétée par cette assemblée n’eût obtenu le plus haut degré de son admiration. Il s’extasiait surtout sur la _démocratie royale_: on le croyait irrévocablement fixé à cette forme de gouvernement; on n’imaginait point qu’il fût possible d’obtenir son assentiment pour une autre. Cependant le trône est renversé, et le curé de Bray est enchanté. La république est proclamée, il est transporté. La constitution de 1793 lui paraît le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le gouvernement révolutionnaire, qui suspend cette constitution, est à ses yeux une conception sublime. Le 9 thermidor, qui détruit ce gouvernement et renverse le comité du salut public, si cher au bon curé, sauve cependant la patrie. La constitution de l’an III en fixe les destinées, et le directoire est à jamais le régulateur de la France, enfin libre et heureuse. Le curé de Bray n’avait pas manqué d’envoyer à tous ces gouvernements ses adhésions, ses soumissions, ses félicitations. Il en était là de ses variations politiques et de ses admirations toujours croissantes, lorsqu’un de ses paroissiens, zélé pour la gloire de son pasteur, et craignant qu’elle ne fût compromise par une pareille versatilité dans ses discours et sa conduite, tâcha de lui faire observer, avec beaucoup de ménagements, que peut-être cette rapide succession d’adresses à toutes les factions et de serments à toutes les constitutions pourrait enfin exciter quelques soupçons sur la fermeté de ses principes et le faire accuser à la rigueur de légèreté dans ses actions et d’inconstance dans ses opinions. «Moi, léger! s’écria le curé tout étonné; moi, inconstant et variable dans mes opinions, dans mes principes! Eh! j’ai toujours voulu être curé de Bray. Il n’y a pas d’homme au monde plus constant que moi.» Nous espérons que cette admirable constance et cette imperturbable ténacité de caractère ne se seront jamais démenties, et que M. le curé aura toujours regardé comme le meilleur des gouvernements, dans le meilleur des mondes possibles, tous ceux qui se sont succédé depuis le directoire, où finit son histoire. Nous espérons surtout qu’il est toujours curé de Bray.»
Cette spirituelle biographie expose très bien les titres en vertu desquels le curé de Bray est devenu le prototype de ces chevaliers de la circonstance, vulgairement appelés _girouettes_, qui savent si adroitement se prêter aux exigences de tous les événements et revêtir le caractère de tous les régimes; mais elle pèche contre la vérité historique, en faisant de ce personnage un membre du clergé français auquel il n’a jamais appartenu. Il est anglais, témoin le proverbe: _The vicar of Bray is the vicar of Bray still_. _Le curé de Bray est toujours le curé de Bray._ Il a dû sa célébrité à une chanson dans laquelle il explique lui-même les motifs qui l’ont porté à changer quatre fois de religion en passant du catholicisme au protestantisme, _et vice versâ_, sous les règnes successifs de Charles II, de Jacques II, de Guillaume III et de la reine Anne. Voici le refrain de cette chanson:
_And this is law, I will maintain_ _Until my dying day, sir,_ _That whatsoever king shall reign,_ _I will be vicar of Bray, sir._
Et ceci est ma loi, je la soutiendrai jusqu’au jour de ma mort, que, quel que soit le roi qui règne, je serai vicaire de Bray[24].
=BREBIS.=—_Qui se fait brebis, le loup le mange._
Il est quelquefois dangereux d’avoir trop de douceur; les méchants profitent de l’excessive bonté d’une personne pour l’opprimer. On dit aussi dans le même sens: _Faites-vous miel, et les mouches vous mangeront_.
Un berger priait son père de lui donner un conseil qui fût le résultat de sa longue expérience: «Mon fils, répondit le vieillard, sois bon, car il est avantageux de l’être; mais sois-le de manière que le loup n’ose te montrer les dents.»
_A brebis tondue Dieu mesure le vent._
Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie.
_Il ne faut qu’une brebis galeuse pour infecter tout un troupeau._
_Morbida facta pecus totum corrumpit ovile._
Il ne faut qu’un homme corrompu dans une compagnie pour la corrompre tout entière. La contagion du mauvais exemple donné par ceux qu’on fréquente a tant de puissance, qu’elle agit sur les personnes mêmes qui semblent les plus propres à y résister par la solidité de leurs principes. C’est une remarque très fine et très judicieuse de Chamfort que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les défauts de ceux avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre une partie. Être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère n’est pas même un préservatif contre eux.
_Brebis qui bêle perd sa goulée._
Il ne faut pas perdre en paroles un temps qu’il importe d’employer à l’action. Ce proverbe s’applique particulièrement pour signifier qu’à table il ne faut pas trop parler, si l’on ne veut pas être dupe de l’avidité des convives.
_Brebis comptées, le loup les mange._
Proverbe pris de celui qu’on trouve dans la septième églogue de Virgile: _Non ovium curat numerum lupus_. Il s’employait autrefois, comme on le voit dans les Adages d’Érasme (Chil. II, centur. IV, n^o 99), pour dire que, si un voleur timide s’abstient de toucher à certains objets parce qu’il sait qu’on les a comptés, un hardi voleur n’est jamais arrêté par une telle considération. Aujourd’hui ce proverbe se prend dans un sens plus général: il signifie que les précautions ne garantissent pas toujours d’être trompé, et même que l’excès de précaution expose quelquefois à l’être. Les joueurs s’en servent fréquemment, et ils entendent qu’il ne faut point compter son argent pendant qu’on joue, car c’est une superstition de la plupart d’entre eux que l’argent compté appelle une mauvaise chance qui le fait vite passer en d’autres mains.
=BRETAGNE.=—_Qui a Bretagne sans Jugon a chape sans chaperon._
Le château de Jugon, qui fut démoli en 1420, était la principale forteresse de la Bretagne. Il garantissait ce pays des incursions de l’ennemi, comme le chaperon, dont le manteau appelé _chape_ ou _pluvial_ était surmonté, garantissait le voyageur de la pluie en lui couvrant la tête et les épaules.
_Oncle_ ou _tante à la mode de Bretagne._
Nulle part la parenté ne s’étend aussi loin qu’en Bretagne; elle y dépasse le douzième degré, en se comptant double dans plusieurs cas. Ainsi les enfants donnent le titre d’_oncle_ ou de _tante_, non-seulement au frère ou à la sœur, mais au cousin-germain ou à la cousine-germaine de leur père ou de leur mère, comme ils en reçoivent par réciprocité le titre de neveu ou de nièce.
On raconte qu’un capucin, prêchant à la prise d’habit de la fille de sa cousine-germaine, s’écria: «Quel honneur pour vous, ô ma cousine, qui devenez la belle-mère du Seigneur, et quelle gloire pour moi qui vais être l’oncle du bon Dieu à la mode de Bretagne!»
Je ne garantis pas l’anecdote; il se pourrait pourtant qu’elle fût vraie, et que le capucin eût voulu enchérir sur saint Jérôme, qui disait à Paula pour la féliciter d’avoir voué au ciel la virginité de sa fille Eustochium: _Socrus dei esse cœpisti_. _Vous avez commencé d’être la belle-mère de Dieu._ (_D. Hieron opera_, t. 1, p. 140, _ad Eustochium_.)
=BRETON.=—_Qui fit Breton fit larron._
La vérité n’a point été sacrifiée à la rime dans ce proverbe, comme le prétend Fleury de Bellingen, car s’il est vrai que les habitants de la Bretagne, d’après sa remarque, ne sont pas plus adonnés au vol que ceux des autres provinces, il n’en a pas été toujours ainsi. La manière barbare dont ils pillaient les vaisseaux échoués sur leurs côtes en est une preuve. Les seigneurs riverains, qui retiraient les principaux bénéfices de ce brigandage connu sous le nom de _droit de bris_, recouraient ordinairement, pour le rendre plus productif, à un moyen aussi singulier qu’inhumain. Ils fesaient promener pendant la nuit, près des récifs, un bœuf qui portait sur la tête une lanterne allumée et qui avait une jambe liée, afin qu’il imitât par sa marche claudicante les ondulations du fanal d’un navire, de manière à tromper ceux qui étaient en mer et à les attirer sur les écueils. Le clergé même ne restait pas tout à fait étranger à ces mœurs sauvages. Obligé de céder aux ordres des seigneurs et de la populace, il ordonnait quelquefois des processions et des prières publiques pour que l’année fût _heureuse en naufrages_.
Une autre preuve de l’esprit de pillage des anciens Bretons, c’est que dans le quatorzième siècle ils formaient la plus grande partie des bandes de routiers et de brigands qui infestaient la France. Les mots _Bretons et pillards_, _Britones et pillardi_, se trouvent presque toujours réunis dans les anciennes chartes et chroniques pour désigner cette soldatesque mercenaire et effrénée.
=BRIC.=—_De bric et de broc._
Métaphore empruntée des instruments de travail dont on se sert tour à tour par les deux bouts. En langue celtique, _bric_ signifie _tête_, et _broc_ signifie _pointe_. Ainsi _faire une chose de bric et de broc_, c’est s’y prendre de toutes les manières, y employer tous ses moyens.
=BRIOCHE.=—_Faire une brioche._
C’est faire une faute en musique, et par extension en quelque chose que ce soit. Cette expression fut introduite à l’époque de la fondation de l’Opéra en France. Les musiciens attachés à ce théâtre avaient imaginé de condamner à une amende pécuniaire celui d’entre eux qui manquerait aux règles de l’harmonie en exécutant sa partition, et le produit des amendes était destiné à l’achat d’une brioche qu’ils devaient manger ensemble dans une réunion où les amendés figuraient ayant chacun une petite image de ce gâteau suspendue à la boutonnière en guise de décoration. Un tel usage ne fut pas jugé propre à les rendre moins fautifs dans leur art, et le grand nombre de repas qu’il amena ne fit pas concevoir une haute idée de leur talent. Bientôt ils se virent exposés à la raillerie du public, qui prit le mot de _brioche_ pour synonyme de faute, bévue; et l’amour-propre alors l’emportant sur la friandise, ils décidèrent qu’ils pourraient faire désormais autant de _brioches_ qu’ils voudraient sans être obligés d’en payer aucune.
=BUDGET.=
Ce mot peut être regardé comme proverbial à cause du fréquent emploi qu’on en fait journellement dans toutes les classes de la société. Grands et petits, riches et pauvres, chacun parle de son budget. On dit un _budget de cuisinière_, _un budget d’apothicaire_, comme un budget de ministre. Je dois donc consigner ici l’histoire et la généalogie de ce mot, qui sont assez curieuses[25]. Il est d’origine française, et nous avons eu la bonté de le recevoir de seconde main des Anglais, qui nous l’ont rendu défiguré et méconnaissable. Qui pourrait croire qu’il vient de _poche_, et que c’est là précisément ce qu’il signifie? On objectera peut-être qu’il a bien changé sur la route; mais il n’est besoin que de la tracer pour se retrouver. _Poche_ a fait le diminutif _pochette_, et par la facilité qu’a le _p_ de se changer en _b_, pochette a insensiblement coulé en _bogète_, _bougette_, vieux mots dont le dernier a été conservé dans plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie avec son augmentatif _bouge_, qui garde encore son acception originaire dans cette locution, _bien remplir ses bouges_, c’est-à-dire bien remplir ses poches ou faire un gros gain, et qui partout ailleurs signifie un petit endroit propre à resserrer divers objets dans une maison, comme la poche sert à le faire dans un habit. _Bulge_, qui veut dire enveloppe, bourse, valise, est la racine de tous ces mots.—A présent, on doit trouver assez facile le passage de _bogète_ en _budget_, surtout chez les Anglais qui donnent à l’_u_ le son de l’_o_; et il faut remarquer en outre que les Languedociens ont toujours dit dans leur patois _lou bugé_ ou _lou budjet_ en parlant d’une garderobe ou d’un petit endroit dans lequel ils renferment diverses choses.
=BUISSON.=—_Il n’y a si petit buisson qui n’ait son ombre._
Ce proverbe s’emploie dans deux sens opposés, pour dire qu’il n’y a rien de si petit qui ne puisse être avantageux ou préjudiciable. C’est ainsi que les Latins disaient: _Etiam unus capillus habet umbram suam_, _un cheveu même a son ombre_. On prétend que l’ombre du buisson est devenue proverbiale à cause de cet apologue de la Bible:—«Les arbres voulurent se choisir un roi. Ils s’adressèrent d’abord à l’olivier et lui dirent: Règne. L’olivier répondit: Je ne quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson, et le buisson répondit: Je vous offre mon ombre.»
On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée, mais elle est dans la Bible. Ce ne sont pas les philosophes, dit Chamfort, c’est le Saint-Esprit à qui elle appartient.
_Trouver buisson creux._
C’est ne pas trouver ce qu’on s’attendait à trouver. Les chasseurs appellent _buisson creux_, un buisson dans lequel il n’y a point de gibier.
_Il a battu les buissons et un autre a pris les oisillons._
Il s’est donné des peines dont un autre a profité. Moisant de Brieux explique ainsi ce proverbe: «On fait en hiver une petite chasse aux flambeaux et entre deux haies: un valet porte un bouleau ou autre arbrisseau plein de glu; d’autres valets battent de côté et d’autre les buissons, d’où les oiseaux sortant vont donner à la lumière et dans le bouleau où ils demeurent pris. Nous appelons cela _aller au bouleau_.»
Ce proverbe a une célébrité historique. Le duc de Bedfort, régent de France pour Henri VI roi d’Angleterre, en fit une application imprudente, en répondant à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, qui demandait à garder en dépôt la ville d’Orléans; et cette réponse, dont le prince bourguignon fut offensé, le détermina à se séparer des Anglais, dans un temps où ces derniers avaient le plus grand besoin d’un si puissant allié pour résister aux efforts de Charles VII.
=BUREAU.=—_Bureau vaut bien écarlate._
Les petits peuvent avoir autant de mérite que les grands.
Le bureau, ou la bure, est une étoffe grossière dont s’habillaient autrefois les gens du commun, tandis que l’écarlate, qui est d’un assez grand prix, servait à parer les hauts seigneurs. Lacroix du Maine attribue l’invention de ce proverbe à Michel Bureau, abbé de la Couture, en 1518. Celui-ci, étant en discussion avec le cardinal de Luxembourg, lui dit dans un accès de vivacité: _Bureau vaut bien écarlate_. Aulu-Gelle, dans ses _Nuits attiques_, liv. II, rapporte un proverbe qui correspond au nôtre: _Sous le chapeau d’un paysan, est le conseil d’un prince_.
_Fin comme bureau teint._
C’est-à-dire très grossier, parce que cette étoffe, lorsqu’elle est teinte, est pire qu’auparavant.
_Bureau d’adresse._
On appelle ainsi proprement un endroit indiqué au public pour donner ou recevoir certains renseignements, et figurément une personne qui s’informe de tout ce qui se passe et va le débiter de côté et d’autre. Jean-Jacques Rousseau a dit dans ses Rêveries, sixième promenade: «Quand ma personne fut affichée par mes écrits, je devins dès lors le _Bureau d’adresse_ de tous les souffreteux ou soi-disant tels, et de tous les aventuriers qui cherchaient des dupes.»
=BUVEUR.=—_Ce que le sobre tient au cœur Est sur la langue du buveur._
Les Espagnols disent: _El vino anda sin calças_, _le vin va sans chausses_.
_Les méchants sont buveurs d’eau._
La chanson dit que _c’est bien prouvé par le déluge_. Mais, sans doute, il ne faut pas aller chercher si loin la raison de ce proverbe. Il paraît fondé sur l’observation que ceux qui boivent de l’eau sont moins expansifs que ceux qui boivent du vin, l’expansion étant regardée comme une marque de bonté. Cependant, s’il ne remonte pas jusqu’au déluge, il est d’une assez grande antiquité; car Eschine, voulant accuser Démosthène de méchanceté, lui reprochait d’être _buveur d’eau_.