‹ Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres languesChapitre 2 sur 6 · C

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=CAGOT.=

Court de Gebelin dérive ce mot de _caco-deus_, rapporté par Ducange. _Caco_, dit-il, signifiant _faux_, sera devenu _cagot_, hypocrite; et comme l’hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l’emploie à tout, il aura été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu _God_, _kakle-God_, _caquette-Dieu_, et insensiblement _cak-god_ et _cagot_.

Rabelais donne à _cagot_ une origine moins honnête. C’est, suivant lui, la première personne de l’indicatif présent du verbe italien _cagare_, qu’il est difficile de traduire en français par le mot propre; et dans son _Ile sonnante_, il nous montre les cagots comme atteints de la maladie des harpies.

D’autres prétendent que _cagot_ vient de _cagoule_. Mais il est positif que _cagoule_ est beaucoup moins ancien que _cagot_. _Cagoule_ ne date que du seizième siècle, et il a été introduit par corruption de _cogule_ (cuculla), espèce de capuce ou capuchon.

Il est probable que _cagot_ s’est formé par contraction de _caas-goths_, _chiens goths_, dénomination injurieuse déjà usitée en 507 pour désigner les Goths, à cause de leur attachement à l’arianisme, objet de scandale et de haine pour nos catholiques ancêtres qui traitèrent ces malheureux, réfugiés dans les Pyrénées, comme les Indiens traitent les parias et les poulichis.

Disons un mot de cette espèce de _Cagots_ dont les pères avaient renversé et fondé plusieurs empires. Cette race, vouée à la persécution des Francs qui la vainquirent à la bataille de Vouillé, fut obligée de se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver ses habitudes religieuses. Elle y contracta des maladies héréditaires qui la réduisirent à un état pareil à celui des crétins. Lorsque, dans la suite, elle abjura l’arianisme et se réunit à la communion romaine, il lui fut impossible de se régénérer. Les Cagots furent alors regardés comme ladres et infects. On leur défendit sous les peines les plus sévères d’habiter dans les villes et les villages, et d’être chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils ne pouvaient entrer que par une porte particulière dans les églises, où ils avaient des siéges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient interdits en certains endroits par la même raison qu’aux bêtes. On ne recevait point leur témoignage en justice, et c’était par grâce que la coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d’entre eux équivaudraient à une déposition légale. Aujourd’hui ils ne sont plus exposés à la réprobation des autres hommes, mais ils restent toujours accablés des infirmités que la viciation du sang et de la lymphe peut produire. Leurs traits son difformes et livides. Cependant on y démêle quelque trace d’une origine étrangère que la dégradation de l’espèce n’a pas effacée entièrement. Leur moral paraît frappé d’imbécillité.

On comprend dans la race des Cagots ces êtres disgraciés de la nature appelés _cahets_ en Guienne et en Gascogne; _coliberts_ dans le Maine, l’Anjou, le Poitou et l’Aunis; _cacoux_ et _caqueux_ en Bretagne; et _caffons_ dans les deux Navarres. Ce nom de caffon, qu’on fait dériver de l’espagnol _cafo_, lépreux, est tout à fait semblable à celui de _caffoni_ que les habitants des environs de Rome et de Naples donnent aux paysans les plus grossiers.

=CAHIN-CAHA.=—_Aller cahin-caha._

C’est-à-dire d’une manière inégale, incertaine, tant bien que mal, de mauvaise grâce. Ces deux mots, suivant Ménage, viennent de _Quà hìnc quà hàc_, _deçà et delà_.

_L’esprit de l’homme_, dit un proverbe cité par Martin Delrio, _va clochant de côté et d’autre_, _claudicans in duas partes_, c’est-à-dire _cahin-caha_. Luther l’a comparé à un paysan ivre à cheval, et qui redressé d’un côté, tombe de l’autre.

Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, accusé de favoriser tantôt les jésuites et tantôt les jansénistes, fut surnommé _Cahin-caha_, comme on le voit dans cette épitaphe épigrammatique qu’on lui fit le jour de sa mort:

Ci-gît Louis Cahin-caha, Qui dévotement appela, De oui de non s’entortilla, Puis dit ceci, puis dit cela, Perdit la tête et s’en alla.

Tout le monde connaît la chanson de _Cahin-caha_ par Pannard que Marmontel appelait le La Fontaine du vaudeville. Elle fut tellement goûtée quand elle parut, que Pannard, en publiant ses œuvres, ne crut pouvoir trouver de meilleur moyen pour en assurer le succès que de mettre au titre: _Par l’auteur de Cahin-caha_.

=CAILLE.=—_Chaud comme une caille._

On a reconnu, dit Buffon, généralement plus de chaleur dans les cailles que dans les autres oiseaux, et c’est de là qu’est venue l’expression proverbiale.

Maris qui voulez être aimés de vos femmes, femmes qui voulez être aimées de vos maris, vous n’avez qu’à prendre un couple de cailles dont vous extrairez les deux cœurs pour les porter sur vous, à savoir: le mari celui du mâle, et la femme celui de la femelle, et vous pouvez compter que vous ferez très bon ménage. Ce n’est pas moi qui donne cette précieuse recette, c’est Antoine Mizauld, médecin français du seizième siècle, auteur d’un livre de _Centuries_ où il l’a consignée. (Cent. 8, n. 18.)

=CAILLETTE.=

Ce mot, qu’on applique à une personne frivole et babillarde, est regardé par quelques étymologistes comme un diminutif de _caille_, oiseau qui jabotte sans cesse, et par quelques autres comme un dérivé de _cail_, qui, en celtique, désigne une jeune fille de village.

Marot a employé _caillette_ dans le sens de timide, peureux ou niais, dans les vers suivants:

Bref, si jamais j’en tremble de frisson, Je suis content qu’on m’appelle _caillette_.

Peut-être aussi a-t-il voulu faire allusion à _Caillette_, fou de François I^{er}. Quoi qu’il en soit, le mot a eu les trois acceptions que je viens d’indiquer, et même celle de _badaud_; car les badauds de Paris ont été surnommés _caillettes_.

On appelait autrefois et l’on appelle encore, je crois, _caillette-maman_, un petit garçon habitué à se tenir comme une fillette auprès de sa mère au lieu d’aller jouer avec ses camarades.

=CALENDES.=—_Renvoyer aux calendes grecques._

Les Romains appelaient calendes le premier jour de chaque mois où les créanciers avaient coutume d’exiger l’argent qu’ils avaient prêté, et ce mot venait du verbe latin _calo_, j’appelle, je convoque, parce que ce jour là un pontife annonçait au peuple _convoqué_ le retour de la nouvelle lune. Mais les Grecs n’avaient point de calendes, et c’est ce qui donna lieu au proverbe _Renvoyer aux calendes grecques_, c’est-à-dire à une époque chimérique.

La plupart des étymologistes font venir _calendes_ d’un verbe grec; mais il n’est pas probable que les Romains aient pris le mot dans la langue d’un peuple qui ne connaissait pas la chose.

Philippe II, roi d’Espagne, avait envoyé à Élisabeth, reine d’Angleterre, un message ainsi conçu:

_Te veto ne pergas bello defendere belgas. Quæ Drakus eripuit nunc restituantur oportet. Quas pater evertit jubeo te condere cellas, Relligio papæ fac restituatur ad unguem._

Élisabeth répondit sur-le-champ par ces vers:

_Ad græcas, bone rex, fient mandata calendas._

=CÂLIN.=—_Faire le câlin._

C’est cacher la finesse sous un air niais, indolent, et prendre un ton doucereux pour se ménager l’esprit d’une personne dont on veut obtenir quelque chose.

Le mot _câlin_ a une origine douteuse; il peut venir du verbe _caler_, qui signifie au figuré céder, se soumettre, comme dans cette phrase de Montaigne (liv. III, chap. 12): «Eust-on ouy de la bouche de Socrate une voix suppliante? Cette superbe vertu eust-elle _calé_ au plus fort de sa montre?»

Un étymologiste a dérivé _câlin_ des paroles que l’exécuteur des hautes-œuvres adressa à Dom Carlos, infant d’Espagne, pour l’engager à ne pas se débattre au moment où il allait l’étrangler par ordre d’un père barbare: _Calla, calla, senor Dom Carlos! todo lo que se haze es por su bien_. _Tout doux, tout doux, seigneur Dom Carlos! tout ce qui se fait est pour votre bien._

=CALOMNIE.=—_La calomnie s’arme du vraisemblable._

Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit (_Quest. natur._, préf. du liv. IV): _C’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque la vérité_. La même pensée se trouve dans la vie d’Alexandre par Plutarque, chap. 75.

Le calomniateur ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour attaquer le côté le plus faible. Son propre est d’exagérer plutôt que d’inventer. C’est un adroit faussaire de la vérité.

_Calomniez, calomniez: il en reste toujours quelque chose._

On est généralement disposé à penser qu’une personne à qui l’on reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose, et ce pernicieux préjugé fait le succès du calomniateur. De là ce mot, que Beaumarchais a mis dans la bouche de Basile, mais qu’il n’a pas inventé; car avant lui Bacon l’avait cité comme proverbial dans son ouvrage de _La dignité et de l’accroissement des sciences_, liv. VIII, chap. 2, et le traducteur français de cet ouvrage l’avait rendu en ces termes: _Va! calomnie hardiment: il en restera quelque chose_.

=CAMÉLÉON.=—_C’est un caméléon._

Se dit d’un homme qui change d’avis et de conduite suivant les circonstances, parce que les anciens, de qui nous avons emprunté cette expression métaphorique, croyaient que le caméléon n’avait pas de couleurs propres et individuelles, et qu’il réfléchissait comme une glace toutes celles des objets environnants. Mais cette opinion, quoique adoptée par Aristote, Pline, Élien, etc., a paru erronée aux naturalistes modernes. Le caméléon, disent-ils, est un reptile de la famille des lézards; sa taille n’excède guère quatorze pouces, en y comprenant la queue qui en a sept. Sa tête est surmontée d’une espèce de pyramide cartilagineuse rejetée en arrière. L’ouverture de sa gueule est vaste, mais très peu apparente, à cause de l’union très exacte des deux mâchoires. Il ne se nourrit pas de vent et d’air, comme l’ont prétendu les naturalistes de l’antiquité: il mange des mouches, des vers et d’autres insectes qu’il trouve sur le sommet des arbres, où il se plaît à se promener, en s’aidant de sa queue qu’il roule autour des rameaux. Sa peau est d’un tissu transparent, et ses couleurs changent, varient, s’altèrent, suivant la nature des impressions qu’il éprouve, le degré de chaleur ou les effets de la lumière auxquels il est exposé: les teintes les plus habituelles sont le rouge, le jaune, le noir, le vert, le blanc. Le célèbre Bichat attribuait particulièrement cette variation de couleurs à la quantité d’air que l’animal aspire, et combine avec le sang artériel. En effet, le caméléon possède la faculté d’avaler une grande quantité d’air; il s’enfle et se désenfle à volonté, ce qui l’a fait appeler par Tertullien une _peau vivante_; et chaque fois qu’il use d’une telle prérogative, son corps reflète des nuances diverses. La nuit, et lorsqu’il se refroidit, il prend une couleur blanche, et quand il est mort il la conserve. Voilà les observations vraies, fidèles et sûres auxquelles on doit s’en tenir. Le reste n’est qu’un mensonge poétique; mais comme ce mensonge n’a rien de dangereux, on ne cessera point de voir dans le caméléon l’emblème de la flatterie, l’image ou le modèle des courtisans, qui, suivant leurs intérêts ou leurs passions, se parent de toutes les nuances, adoptent toutes les livrées, se couvrent de tous les masques.

=CAMELOT.=—_Quand le camelot a pris son pli, c’est pour toujours._

L’étoffe appelée camelot, parce que originairement elle était faite de poil de chameau, ne perd que très difficilement les mauvais plis qu’elle a pris. De là le proverbe, qu’on applique à une personne incorrigible.

=CANCAN.=—_Faire du cancan d’une chose._

C’est faire du bruit d’une chose pour un motif frivole.

Le mot _quanquàm_ (quoique) était fort à la mode au seizième siècle; les orateurs de l’Université l’affectionnaient particulièrement. Ils regardaient comme un trait de génie de le faire figurer le premier en tête de leurs discours, et ils en avaient fait, en raison de cette prééminence, le nom d’une harangue latine récitée en public par un écolier à l’ouverture des thèses de philosophie; mais la prononciation de ce mot passait alors pour défectueuse. On disait _kankam_, à la manière gothique. Le célèbre Ramus soutint qu’il fallait dire _couancouam_, conformément à la prononciation romaine, et les professeurs du collége royal se rangèrent à son avis. Les docteurs de Sorbonne s’opposèrent à l’innovation, et défendirent de l’adopter sous peine de leur censure. Cette menace eut bientôt son effet: un jeune ecclésiastique s’étant avisé, dans un discours d’apparat, de faire entendre le _couancouam_ réprouvé, nos docteurs scandalisés s’assemblèrent, crièrent à l’hérésie, et déclarèrent vacant un bénéfice que le beau diseur possédait. Celui-ci, très peu résigné à son rôle de victime grammaticale, interjeta appel au parlement. Il parut à l’audience escorté d’une foule de maîtres, de sous-maîtres et d’écoliers. Ramus était chargé de défendre sa cause. Il parla avec toute l’autorité du talent et de la raison; il ne négligea point de faire ressortir le ridicule des partisans de _kankam_. Les juges rendirent un arrêt qui réhabilita le bénéficiaire, et laissa à chacun _la liberté de prononcer comme il voudrait_. C’est de ce fameux litige, dans lequel se trouve peut-être la vraie cause de l’assassinat de Ramus, que plusieurs étymologistes font venir le mot _cancan_, employé d’abord pour signifier une discussion orageuse sur un sujet de peu d’importance, et appliqué depuis à tous les bavardages de société où il entre de la médisance. Quelques autres pensent qu’il a été formé par onomatopée du cri des canards; mais leur opinion pour être admise a besoin d’être appuyée de faits qui établissent qu’il était en usage avant la dispute de Ramus avec la Sorbonne, et jusqu’ici ils n’en ont rapporté aucun. La remarque faite par Buffon, que le verbe _cancaner_ exprime le cri désagréable des perroquets dans le langage des Français d’Amérique, ne peut leur fournir une induction probante en ce cas, puisque l’établissement de ces colons est postérieur à l’époque dont il est question.

=CAPHARNAÜM.=—_C’est un capharnaüm._

Capharnaüm ou Capernaüm était une ville de la Judée, située à l’extrémité septentrionale du lac de Génézareth, dans la province de Galilée. L’éloignement où cette province se trouvait de la Judée proprement dite, la tenant en dehors de l’influence morale de Jérusalem, l’avait souvent exposée aux troubles intérieurs, et lui avait fait donner par le prophète Isaïe la dénomination de _contrée de ténèbres et d’ignorance_ (ce qui est rappelé dans l’évangile selon saint Mathieu, chap. 4, v. 16). C’est de là qu’on a dit par allusion en parlant d’une assemblée où le désordre et la confusion régnent: _C’est un capharnaüm_.

=CAPON.=—_Faire le capon._

C’est faire un acte de poltronnerie ou de lâcheté, chercher à tromper, dissimuler pour arriver à ses fins; et, dans un sens spécial, hanter quelque tripot afin d’y prêter à gros intérêts de l’argent aux joueurs.

Le terme de _capon_ s’appliqua primitivement aux Juifs. Il y a une charte de Philippe-le-Bel qui appelle leur communauté _Societas caponum_, et le lieu de leurs assemblées _Domus societatis caponum_, _maison de la société des capons_ ou _chapons_. On ne sait pas au juste pourquoi ils furent désignés ainsi; mais les raisons qui firent depuis employer ce terme comme synonyme de poltron, lâche, fourbe, hypocrite, usurier, s’expliquent aisément par les habitudes de cette race autrefois proscrite et malheureuse. Il ne leur était pas permis de paraître en public sans une marque jaune sur l’estomac. Philippe-le-Hardi les obligea même de porter une corne sur la tête. Il leur était défendu de se baigner dans la Seine; et quand on les pendait, c’était toujours entre deux chiens. En horreur au peuple qui leur fesait essuyer toute sorte d’avanies, exposés aux mauvais traitements des seigneurs qui voulaient les rançonner, victimes de l’avarice des princes qui les chassaient pour s’emparer de leurs biens et qui leur accordaient ensuite la permission de revenir moyennant de fortes sommes, les Juifs nécessairement devaient manquer de courage, opposer la ruse et l’hypocrisie à la violence, et chercher à réparer par l’usure d’iniques spoliations.

=CAPUCIN.=—_Un verre de vin est la chemise d’un capucin._

D’après un précepte d’hygiène, il faut, lorsqu’on est en sueur, ou changer de chemise ou boire un verre de vin. Or, les capucins, qui ne portaient point de chemise d’après la règle de saint François leur fondateur, buvaient en ce cas un verre de vin, et de là le proverbe.

On dit aussi: _Un verre de vin vaut un habit de velours_. Ce qui a beaucoup d’analogie avec un proverbe latin qui se trouve dans le festin de Trimalcion: _Calda potio vestiarius est_. Le vin est désigné ici par les mots _calda potio_, _chaude boisson_, pour exprimer la chaleur qu’il a naturellement et non la chaleur qui lui est communiquée par le feu. C’est ainsi que l’eau est appelée, dans un sens opposé, _frigida potio_, _froide boisson_.

=CAQUETÉ.=—_Les morceaux caquetés se digèrent mieux._

Le plaisir de la conversation mêlé à celui de la bonne chère est un préservatif contre l’indigestion, parce qu’en parlant on mange plus lentement, et que les aliments s’imbibent mieux de salive, deux points importants pour les gastronomes qui tiennent à conserver un bon estomac, et qui pensent avec Brillat-Savarin qu’_on ne vit pas de ce qu’on mange_, mais de ce qu’on digère.

C’est à tort qu’on a regardé ce proverbe comme inventé par Piron, car il est beaucoup plus ancien que cet auteur.

=CARAT.=—_A vingt-quatre carats._

On dit qu’une personne est sotte, impertinente, folle, etc., _à vingt-quatre carats_, pour signifier qu’elle l’est au souverain degré, parce qu’on divisait autrefois en carats le titre de l’or qu’on divise actuellement en millièmes, et parce que l’or le plus pur était alors défini à vingt-quatre carats, quoiqu’il ne fût réellement qu’à vingt-trois carats sept huitièmes, à cause de l’affinage.

Le savant auteur des _Amusements philologiques_ rapporte une étymologie curieuse du mot _carat_. Ce mot, qu’on a écrit primitivement _karat_, vient de l’arabe _kouara_, qui est le nom d’un arbre appelé _corallodendron_ par les naturalistes, sans doute à cause de la couleur de sa fleur et de son fruit rouges comme du corail. Ce fruit, renfermé dans une coque ronde extrêmement dure, est une espèce de fève marquée d’une raie noire dans le milieu. Les fèves du _kouara_, ou les carats, ne variant presque pas de poids lorsqu’elles sont bien sèches, servirent à peser l’or chez les Shangallas dès les premiers âges du monde; et de là vint la manière d’estimer ce métal plus ou moins fin à tant de carats. Du pays de l’or, en Afrique, le carat passa dans l’Inde, où il fut aussi employé comme poids dans le commerce des pierres précieuses et surtout des diamants.

=CARDINAL.=—_Qui entre pape au conclave en sort cardinal._

Tous les cardinaux ont le même droit à la tiare, et il n’en est pas un seul peut-être qui ne désire l’obtenir; mais comme plusieurs d’entre eux ne peuvent raisonnablement compter que sur leur propre suffrage, ils se désistent d’une prétention inutile en faveur de ceux dont ils jugent l’élection avantageuse à leurs intérêts: il se forme alors dans le conclave divers partis qui épuisent les ressources de la cabale pour parvenir à leurs fins. Lorsqu’un de ces partis a des chances probables de succès, les opposants pour l’ordinaire, faisant de nécessité vertu, se joignent à lui de peur de s’aliéner par une résistance vaine le nouveau maître qu’il va leur donner: si de part et d’autre, au contraire, l’influence est à peu près égale, la rivalité continue jusqu’à ce que, de guerre lasse, on s’accorde à choisir dans un rang neutre quelque sujet dont la vieillesse peut bien faire espérer à l’intrigue une prochaine occasion de s’exercer avec plus d’avantage, mais n’en est pas moins, quoi qu’on dise, une solide garantie pour la morale religieuse. Et c’est ainsi que se vérifie, à la confusion des ambitieux, le proverbe, _Qui entre pape au conclave en sort cardinal_.

Le cardinal Julien de la Rouvère, promu au pontificat sous le nom de Jules II, en 1503, fit exception à ce proverbe. Il usa si bien de ses moyens d’influence pour assurer son élection, qu’elle précéda, à proprement parler, l’entrée des cardinaux dans le conclave.

=CARÊME.=—_Il ne faut pas prêcher sept ans pour un carême._

Il ne faut pas répéter sans cesse et sottement la même chose. Ce proverbe a été imaginé par allusion à cet autre: _Si le carême durait sept ans, tu serais un habile homme à Pâques_. C’est-à-dire, si tu avais l’instruction que peuvent donner les sermons prononcés dans le carême pendant sept ans, tu cesserais après ce temps d’être compté parmi les imbéciles.

_Arriver comme marée en carême._

C’est-à-dire fort à propos, comme la marée ou le poisson dans le carême.

_Arriver comme mars en carême._

Se dit d’une chose qui arrive toujours en certain temps, comme le mois de mars dans le carême.

=CASAQUE.=—_Tourner casaque._

C’est-à-dire changer de parti.

On a prétendu que cette locution était fondée sur la conduite versatile du duc de Savoie, Charles Emmanuel I^{er}, qui, tantôt l’allié de la France, tantôt l’allié de l’Espagne, retournait son justaucorps blanc d’un côté et rouge de l’autre, quand il abandonnait la cause du premier de ces pays pour celle du second. Mais la locution date d’une époque plus ancienne; elle est née au commencement des guerres de la réforme. Comme les catholiques et les religionnaires portaient des casaques de couleur différente, celui qui voulait passer d’un camp dans l’autre avait soin de mettre la sienne à l’envers quand il s’approchait des postes avancés, afin de faire connaître qu’il ne se présentait pas en ennemi; et cet acte de transfuge, alors très commun, s’appelait proprement _Retourner_ ou _Tourner casaque_.

Nous disons aussi: _Changer de casaque_;—_Changer d’écharpe_;—_Changer de cocarde_; et il est à remarquer que le prophète Sophonie (c. 1, v. 8) a dit dans le même sens: _Indui veste peregrinâ_, _revêtir un habit étranger_.

Le recueil d’Oudin rapporte cette autre expression proverbiale: _Porter casaque de diverses couleurs_, c’est-à-dire se ranger facilement à toutes sortes de partis.

=CASTILLE.=—_Avoir castille avec quelqu’un._

Ce mot qui, dans le langage familier, signifie un différend, une petite querelle, désignait anciennement l’attaque d’une tour ou d’un château. Il fut employé depuis, dit Lacurne de Sainte-Palaye, pour les jeux militaires qui n’étaient que la représentation des véritables combats. La cour de France, en 1546, passant l’hiver à la Roche-Guyon, s’amusait à faire des _castilles_ (châteaux ou forteresses en bois) que l’on attaquait et l’on défendait avec de pelotes des neige. Mais le bon ordre que Nitharda fait remarquer dans les jeux militaires de son temps ne régnait point dans celui-ci. La division se mit entre les chefs, la dispute s’échauffa, et il en coûta la vie au duc d’Enghein.

=CATHERINE.=—_Rester pour coiffer sainte Catherine._

C’était autrefois l’usage, en plusieurs provinces, le jour où une jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies qui désirait faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale, dans l’idée superstitieuse que cet emploi portant toujours bonheur, celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir à son tour un époux dans un temps peu éloigné; et l’on trouve encore au village plus d’une jouvencelle qui, sous le charme d’une telle superstition, prend secrètement ses mesures afin d’attacher la première une épingle au bonnet d’une fiancée. Or, comme cet usage n’a pu jamais être observé à l’égard d’aucune des saintes connues sous le nom de Catherine, puisque, d’après la remarque des légendaires, toutes sont mortes vierges, on a pris de là occasion de dire qu’une vieille fille _reste pour coiffer sainte Catherine_, ce qui signifie en développement qu’il n’y a chance pour elle d’entrer en ménage qu’autant qu’elle aura fait la toilette de noces de cette sainte, condition impossible à remplir.

Cette explication, qui ma été communiquée, est bonne à connaître, parce qu’elle rappelle des faits assez curieux; mais elle me paraît un peu trop compliquée: en voici une autre plus simple, fondée sur l’ancienne coutume de coiffer les statues des saintes dans les églises. Comme on ne choisissait que des vierges pour coiffer sainte Catherine, la patrone des vierges, il fut très naturel de considérer ce ministère comme une espèce de dévolu pour celles qui vieillissaient sans espoir de mariage, après avoir vu toutes les autres se marier.

Les Anglais disent dans le même sens: _To carry a weeping willow branch_, _porter la branche du saule pleureur_, soit par allusion à la romance _du saule_, où gémit une amante délaissée, soit parce que cet arbre, étant l’emblème de la mélancolie, peut très bien servir d’attribut à ce caractère malheureux que M. de Balzac appelle _la nature élégiaque et désolée de la vieille fille_.

=CATHOLIQUE.=—_Catholique à gros grains._

Mauvais catholique qui ne dit de son chapelet que les _pater_ marqués par de gros grains, et passe les _ave_ marqués pour de petits grains, beaucoup plus nombreux que les autres. Cette expression était très usitée du temps de la ligue; et le fanatique Ravaillac, qui assassina Henri IV, l’employait fréquemment pour désigner le duc d’Épernon. Le fait est consigné dans une pièce du procès instruit contre ce régicide.

=CEINTURE.=—_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._

On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. 22, v. 1): _Melius est nomen bonum quam divitiæ multæ_, _la bonne renommée vaut mieux que les grandes richesses_; et probablement notre proverbe n’est qu’une traduction de cette phrase; car, _ceinture_ s’est dit pour impôt, trésor (_voy._ Ducange, _Zona reginæ_), dans un temps où l’on portait la bourse attachée à la ceinture, et où la ceinture et la bourse n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Cependant il passe pour avoir une autre origine que voici.

On se donnait autrefois le baiser de paix à l’église, d’après un usage établi par le pape Léon II, vers la fin du septième siècle, quand le prêtre prononçait les paroles _Que la paix du Seigneur soit avec vous!_ La reine Blanche, épouse de Louis VIII, donna un jour ce baiser de paix à une courtisane dont le costume annonçait une dame honnête, et cette méprise, qui lui fut très déplaisante, la porta à faire rendre une ordonnance pour défendre aux femmes de mauvaise vie la robe à collet renversé et à queue avec _la ceinture dorée_, ordonnance que le parlement de Paris renouvela en 1420. Comme on ne tint pas la main à l’exécution de ce règlement, la ceinture cessa bientôt d’être une marque de distinction, et les femmes sages, que l’uniformité de l’habillement confondit avec les autres, s’en consolèrent par le témoignage de leur conscience, en disant: _Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée_.

Lacurne de Sainte-Palaye n’admet point cette explication. Il dit que lorsque les tournois eurent ruiné la plupart des nobles et dégradé la chevalerie, la ceinture d’or des chevaliers fut souvent accordée à l’intrigue et à la richesse, au lieu de rester le prix du courage et de la vertu, et qu’un tel abus fit naître le proverbe, qu’on a depuis appliqué mal à propos aux dames seulement, puisque les hommes ont toujours porté la ceinture aussi bien qu’elles.

=CÉLESTIN.=—_Voilà un plaisant célestin._

Les religieux de l’ordre de saint Benoît, nommés célestins parce qu’ils furent institués par le pape Célestin V, ont pu donner lieu à ce dicton par l’orgueil que leur inspiraient leurs richesses, leurs nombreux priviléges et la grande faveur dont ils jouirent auprès de quelques-uns de nos rois. Cependant Richelet assure qu’il a eu une autre origine. Autrefois, à Rouen, dit-il, les célestins n’étaient exempts de payer l’entrée de leur boisson qu’à la charge qu’un des frères de leur couvent précéderait la première des charrettes sur lesquelles on transportait cette boisson, et qu’il sauterait et danserait en passant devant l’hôtel du gouverneur de la ville: un jour, le frère chargé d’un pareil office parut extrêmement gai; ses gestes excitèrent un rire universel, et le gouverneur s’écria: _Voilà un plaisant célestin!_ Mot qui passa en proverbe pour désigner un homme dont l’esprit est un peu aliéné, un bouffon arrogant, un original qui n’observe pas les convenances. Richelet avait appris cette anecdote du père Le Comte, célestin.

Suivant un historien de la ville de Rouen, les célestins n’étaient pas seulement tenus de sauter et de danser pour avoir droit de passage avec une charrette chargée, il fallait aussi qu’ils jouassent du flageolet en passant.

=CERNOIR.=—_Faire de l’arbre d’un pressoir le manche d’un cernoir._

C’est réduire presque à rien une chose considérable, se ruiner par de folles dépenses. Les Italiens disent: _Far d’una lancia una spinella_; _faire d’une lance une épingle_.

L’arbre d’un pressoir est une pièce de bois fort longue et fort grosse, tandis que le manche d’un cernoir est un morceau de bois fort court et fort petit. Le mot _cernoir_, que l’Académie a omis dans son dictionnaire, désigne un couteau destiné à cerner les noix, c’est-à-dire à les séparer de leur coque pour en faire des cerneaux.

=CHAMEAU.=—_Rejeter le moucheron et avaler le chameau._

Éviter de petites fautes et s’en permettre de grandes.—Cette expression est prise de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 23, v. 24) où Jésus-Christ adresse ces paroles aux pharisiens hypocrites: «Malheur à vous, guides aveugles, qui faites passer votre boisson de peur d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau! _Excolantes culicem et camelum glutientes._»

Les Italiens disent: _Scrupoleggiare sul galateo e peccare contra il decalogo_; _être scrupuleux sur le galatée et pécher contre le décalogue_.—Le galatée est un traité sur la politesse composé par Jean della Casa, archevêque de Bénévent, orateur et poëte italien du seizième siècle. Cet ouvrage, qui jouit d’une réputation méritée, fut imprimé en 1560 à Florence sous ce titre: _Galateo, owero de costumi_.

_Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le ciel._

Proverbe tiré de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 19, v. 24). Quelques interprètes pensent que ce proverbe a été altéré par la substitution d’un _e_ à un _i_ dans l’orthographe du mot hébreu que la vulgate traduit par chameau, et qu’il faudrait traduire par _câble_, en admettant leur rectification. Mais ils se trompent; et ce qui le prouve, c’est cet autre proverbe familier aux anciens Juifs, et rapporté dans la Talmud[26]: _Serais-tu comme ceux de Pumbédéta, qui font passer un éléphant par le trou d’une aiguille?_

=CHAMPAGNE.=—_Être du régiment de Champagne._

C’est se moquer de l’ordre.—Dans un bal qui fut donné en 1747, au palais de Versailles, en réjouissance du mariage du dauphin fils de Louis XV, un inconnu prit place sur une banquette réservée, et voulut y rester malgré l’injonction que lui fit un garde du corps de se mettre ailleurs. Comme cette injonction réitérée devint impérieuse, il répondit: _Je m’en moque_, en se servant d’une expression militaire que je ne rapporte pas très historiquement; et il ajouta: _Si cela ne vous convient pas, monsieur, je suis un tel, colonel du régiment de Champagne_. Une dame témoin de cette scène se trouvait également sur un siége qui était destiné à une autre; invitée à son tour de quitter la place, elle s’écria fièrement: _Je n’en ferai rien, je suis aussi du régiment de Champagne_. Le mot fit rire et passa en proverbe.

Quelques officiers français qui étaient allés à Berlin, ayant été admis à l’honneur de faire leur cour au grand Frédéric, l’un deux se présenta devant Sa Majesté sans uniforme et en bas blancs. Le monarque lui demanda: Quel est votre nom?—Le marquis de Beaucour, Sire.—Et votre régiment?—Le régiment de Champagne.—Ah! ah! repartit Frédéric en lui tournant le dos, _ce régiment où l’on se moque de l’ordre_. Après cela il ne lui adressa plus la parole et il causa beaucoup avec tous les autres qui étaient en uniforme et en bottes.

_Regarder en Picardie pour voir si la Champagne brûle._

On dit aussi _Regarder en Gatinois_, etc., témoin ces vers d’un poëte comique:

......Son œil qui toujours dissimule Regarde en Gatinois la Champagne qui brûle.

Cette locution signifie avoir des yeux louches, des yeux qui prennent leur visée d’une manière si oblique, qu’en se dirigeant vers la Champagne ils semblent se tourner du côté de la Picardie, lors même que le point de mire leur est indiqué par un incendie, c’est-à-dire par l’objet le plus apparent. Ces provinces sont situées, par rapport à Paris, de telle sorte qu’on ne saurait les regarder à la fois de cette ville, ou de quelque autre lieu intermédiaire, sans une extrême divergence dans les rayons visuels. Les Anglais disent: _To look at once on the ground, and at the north pole star_; _regarder à la fois vers la terre et vers l’étoile polaire_. Presque tous les peuples emploient des phrases proverbiales de la même espèce pour désigner l’action de loucher. Mais ce sont les Grecs qui leur en ont fourni le modèle. On trouve dans la comédie des _Chevaliers_ par Aristophane (acte I, sc. 3): _Tourner l’œil droit du côté de la Carie et le gauche du côté de la Chalcédoine_, parce que la Carie et la Chalcédoine, jadis tributaires d’Athènes, l’une au midi, l’autre au nord de cette ville, étaient placées aux deux extrémités de l’Asie, et séparées par un espace qui comprenait la mer Égée, l’Hellespont et la Propontide.—Nous disons aussi: _Tourner un œil en Normandie et l’autre en Picardie_.

_Il ne sait pas toutes les foires de Champagne._

Cela se dit d’un homme qui se croit bien informé du fond et des détails d’une affaire, et qui ne l’est point. Les foires de Champagne, dont il est fait mention, dès l’an 427, dans une lettre de Sidoine Apollinaire à saint Loup, étaient fort célèbres au moyen âge, en raison de leur ancienneté et de leur importance commerciale. Elles offraient un point central de réunion aux marchands d’Espagne, d’Italie et des Pays-Bas, qu’on y voyait arriver en foule, et elles trouvaient dans la législation simple et commode qui les régissait toute sorte d’éléments de prospérité. Mais il cessa d’en être ainsi à dater du règne de Philippe-le-Bel devenu maître de la Champagne par sa femme. Elles furent multipliées dans un intérêt tout fiscal, et donnèrent lieu à une grande quantité de règlements qui gênèrent beaucoup les transactions. A ces embarras s’en joignirent d’autres produits par la variation et l’altération des monnaies dont il n’était pas facile d’établir le pair; et il fut très naturel de juger de l’habileté d’un négociant d’après la connaissance qu’il avait de ce qui concernait ces foires.

=CHAMPENOIS.=—_Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes._

«On donne à ce dicton, dit l’abbé Tuet, une origine qui a tout l’air d’un conte. Lorsque César fit la conquête des Gaules, le principal revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons qui payaient au fisc un impôt en nature. Le vainqueur, pour favoriser le commerce de cette province, exempta de la taxe tous les troupeaux au-dessous de cent bêtes; alors les Champenois ne formèrent plus que des troupeaux de quatre-vingt-dix-neuf moutons. Cela n’était pas si bête; mais César, instruit de la ruse, ordonna qu’à l’avenir le berger de chaque troupeau serait compté pour un mouton et paierait comme tel.»

Thibault IV, comte de Champagne, voulant faire face aux dépenses occasionnées par les fêtes qu’il donnait, mit aussi un impôt sur les troupeaux de cent moutons, et usa du même expédient que César pour faire payer cet impôt que ses sujets prétendaient éluder à la façon de leurs aïeux. Mais le dicton paraît antérieur à ce second fait, auquel il se rattacherait avec plus de vraisemblance qu’au premier.

Les Champenois le regardent comme une allusion à leur excessive bonté qu’on a voulu assimiler à la bêtise, et ils soutiennent que la bêtise leur a été imputée fort gratuitement, puisque la Champagne a produit, aussi souvent que toute autre contrée de la France, des talents éminents dans tous les genres. Je crois qu’ils ont raison, et je leur conseille de prendre pour devise ces deux vers de Juvénal:

_Summos posse viros et magna exempla daturos Vervecum in patriâ crassoque sub aëre nasci._

Des hommes supérieurs, et dont la vie est fertile en grands exemples, peuvent naître dans une atmosphère épaisse et dans la patrie des moutons.

Cette expression _vervecum patria_, _la patrie des moutons_, était proverbiale chez les anciens, qui croyaient que l’air de certains lieux abrutissait les hommes, lorsqu’il était favorable aux animaux. C’est à cause de cela que les Béotiens passaient pour les sots de la Grèce et les Campaniens pour les sots de l’Italie. Il est très probable que les Champenois en France auront été victimes du même préjugé fortement réveillé dans les esprits par le nom latin _Campani_ qui leur est donné dans les chartes du moyen âge, et qui est le même que celui des habitants de l’ancienne Campanie. L’homonymie leur a porté malheur.

=CHANCELIER.=—_Il faut se défier de la messe du chancelier._

Le chancelier de L’Hôpital, qui avait défendu les calvinistes avec tant de courage et d’éloquence, était accusé par les catholiques intolérants de pencher pour le calvinisme, quoiqu’il assistât régulièrement à la messe; et le proverbe fut l’expression de ce reproche, que beaucoup de personnes encore aujourd’hui regardent comme fondé. Mais il est certain que ce grand homme ne fut pas moins opposé à l’esprit de secte qu’à l’esprit de persécution. S’il en eût été autrement, Adrien Turnèbe, son contemporain, ne lui aurait pas adressé une belle épître en vers latins qui le loue dignement et roule en partie sur cette opinion remarquée d’une manière trop vague par les historiens, que les huguenots voulaient rendre les Français à la barbarie en les empêchant d’étudier les langues et les auteurs de l’antiquité.

=CHANDELEUR.=—_A la Chandeleur, les grandes douleurs._

Ces grandes douleurs sont les grands froids qui se font ordinairement sentir vers le commencement de février, temps où arrive la fête de la Chandeleur, ainsi nommée à cause de l’extraordinaire quantité de chandelles de cire qu’on portait autrefois à la procession et aux offices de cette fête. Chaque fidèle en avait une, quelquefois deux; ce qui était moins un signe de piété que de superstition, car on attribuait à ces luminaires consacrés, de même que les païens aux flambeaux de Cérès[27], une foule de vertus surnaturelles propres à conjurer les vents, les tonnerres, les grêles, les tempêtes, les spectres nocturnes et les démons, comme le disent les vers suivants:

_Mira est candelis illis et magna potestas; Nam tempestates creduntur tollere diras Accensæ, simul et sedare tonitrua cœli, Dæmonas atque malos arcere horrendaque noctis Spectra, atque infaustæ mala grandinis atque pruinæ, etc._

(NAOGEORGUS Hospinian, lib. IV _Regni papistici_.)

=CHANDELLE.=—_Devoir à Dieu une belle chandelle._

On dit d’une personne sauvée de quelque danger qu’_elle doit à Dieu une belle chandelle_, par allusion à la coutume d’offrir des chandelles de cire à Dieu et aux saints, en reconnaissance de leur protection. Autrefois ces chandelles étaient plus ou moins belles, selon le degré d’importance qu’on attachait aux grâces obtenues. Les grands seigneurs offraient des cierges égaux à leur corps en poids et en longueur, et cela s’appelait _donner son pesant de cire_. Louis XI se fit remarquer plusieurs fois par cette dévotion.

Les habitants de Paris, après la bataille de Poitiers où le roi Jean fut fait prisonnier, eurent un tel effroi des gens de guerre qui ravageaient la campagne, qu’ils offrirent à Notre-Dame une bougie roulée comme une corde et assez longue, dit-on, pour faire le tour de leur ville.

_A chaque saint sa chandelle._

Il faut faire la cour à chaque personne qui peut nous faire du bien ou du mal.

_Donner une chandelle à Dieu et une au diable._

C’est se ménager adroitement la faveur de deux partis opposés.—Robert de La Mark avait fait peindre sur ses enseignes sainte Marguerite avec le diable, et lui-même, à genoux en leur présence, tenant une chandelle dans chaque main. Cette singulière peinture avait pour inscription les mots suivants: «Si Dieu ne me veut aider, le diable ne saurait me manquer.» Le fait est rapporté par Brantôme.

_La chandelle qui va devant vaut mieux que celle qui va derrière._

Sous l’écorce grossière de ce proverbe, dit l’abbé Tuet, est cachée une belle pensée, savoir: que les aumônes qu’on fait durant sa vie sont plus méritoires que les legs pieux qu’on laisse après sa mort.

_Moucher la chandelle comme le diable sa mère._

C’est en arracher la mèche en voulant la moucher.—Un voleur, surnommé le Diable, étant conduit au pied de la potence, demanda à embrasser sa mère avec laquelle il était brouillé. On la lui amena, et lorsque cette pauvre femme se fût jetée dans les bras de son fils, ce scélérat lui saisit le nez avec les dents, et en arracha un morceau qu’il lui cracha au visage, en disant: Si vous m’aviez corrigé dans mon enfance, je n’aurais pas commis les crimes qui m’ont fait condamner au supplice, et vous n’auriez pas été mouchée de la sorte. Cette anecdote, qui n’est qu’une variante de la fable d’Ésope intitulée _le Voleur et sa Mère_, a été l’origine de notre expression proverbiale.

La Mésangère a donné cette autre explication: «Le diable, c’est le soleil; sa mère, c’est la lune à qui il arrache le nez, quand elle est en décours.» Mais, où a-t-il pris que la lune ait jamais été regardée comme la mère du soleil?

_Il y a des nouvelles à la chandelle._

Cela se dit lorsqu’on voit se former au lumignon ou à la mèche d’une chandelle des boutons nommés champignons, qui sont supposés annoncer l’arrivée de quelque lettre, ou la visite de quelque étranger. C’est le reste d’une superstition qui leur attribuait jadis bien d’autres présages. Suivant qu’ils apparaissaient brillants ou ternes, rouges ou bleus, flamboyants ou fumants, on les regardait comme des indices des événements heureux ou malheureux auxquels on devait s’attendre, et même de la présence des anges ou des diables dans sa maison; et les gens du peuple pouvaient lire leur destinée dans les lampes, comme les monarques dans les comètes, également bien.

_C’est un bon enfant, il ne mange pas des bouts de chandelle._

On sous entend: _Mais il sait où l’on en vend_; et c’est pour cela que cette locution populaire, qui paraît vouloir dire, _il n’est pas bête_, signifie le contraire. Elle fait allusion à un ancien usage de galanterie, qui consistait à avaler des bouts de chandelle allumés, pour l’amour de sa maîtresse. Shakespeare a dit dans son _Henri IV_ (part. II, act. 3, sc. 4): _Drinks off candles’ ends for flap-dragons_; _il avale des bouts de chandelle pour un brûlot_. _Le flap-dragons_ désigne des grains de raisin qu’on fesait brûler dans un verre d’eau-de-vie, et qu’on avalait tout enflammés. La même chose se pratique encore fréquemment dans le midi de la France, avec un quartier de poire ou de pomme, qu’on larde d’un morceau d’amande ou de noix, en guise de mèche.

Il y a en Normandie cet autre dicton: _Il ne mange pas des bouts de chandelle le vendredi_. Ce qui est fondé, à ce qu’on prétend, sur l’histoire d’une vieille dévote qui était à confesse un vendredi soir. Au moment où elle sortait du confessionnal, le prêtre lui recommanda de moucher des chandelles placées tout près de là sur un pupitre; elle crut entendre qu’il lui disait de les manger, et elle se mit, en effet, à donner un commencement d’exécution à cet acte qu’elle regardait comme une partie essentielle de la pénitence qui lui avait été imposée. Mais fatiguée de mâcher et de remâcher sans en venir à bout, elle s’écria piteusement: Ah! mon père, je ne pourrai jamais avaler la mèche!—Eh! qui vous oblige à le faire? répondit le confesseur étonné.—Hélas! mon père, c’est vous, pour mes péchés.—Moi, madame! vous vous êtes étrangement méprise. Allez, allez, et dites votre chapelet en expiation, afin que Dieu vous pardonne d’avoir fait gras un jour maigre comme le vendredi.

=CHAPE.=—_Se débattre de la chape à l’évêque._

C’est disputer à qui s’emparera d’un objet sur lequel ceux qui se le disputent n’ont aucun droit de propriété, comme la chape de l’évêque qui n’appartient qu’à lui seul; ou, dans un autre sens, c’est contester pour une chose à laquelle aucun des contestants n’a ni ne peut avoir d’intérêt.

Le concile de Pontion en Champagne, dans l’année 876, défend de piller les meubles d’un évêque après sa mort, et ordonne aux économes de l’église de les tenir en réserve, afin qu’ils soient remis au successeur, ou appliqués à quelques usages pieux pour le repos de l’âme du défunt. C’est de cet abus de piller les meubles de l’évêque après sa mort qu’est venue, suivant quelques auteurs, l’expression proverbiale: _Se débattre_ ou _Disputer de la chape à l’évêque_, _De capâ episcopi litigare_. D’autres en rapportent l’origine à une coutume anciennement pratiquée en Berri, lorsque l’archevêque de Bourges fesait sa première entrée dans la cathédrale. Le peuple, qui attendait le prélat à la porte, lui enlevait sa chape attachée sur ses épaules par un simple fil de soie, et la déchirait en s’en disputant les lambeaux.—Cette coutume avait été introduite sans doute à l’imitation de celle des premiers chrétiens qui découpaient les vêtements de leurs évêques morts, pour s’en distribuer les morceaux comme de saintes reliques.

_Chercher_ ou _Trouver chape-chute_.

C’est chercher ou trouver l’occasion de profiter de la négligence ou du malheur d’autrui. La même expression s’emploie aussi pour dire: chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse. Le sens de ces locutions est déterminé par les mots qui les précèdent ou qui les suivent.

_Attendre chape-chute_ n’est pas susceptible d’avoir deux sens opposés. Il signifie attendre bonne aubaine, bonne fortune.

Messer loup attendait chap-chute à la porte.

(LA FONTAINE, liv. IV, fab. 16.)

_Chut_, _chute_, qu’on a remplacé par _chu_, _chue_, dont on ne se sert plus guère, est le participe du verbe _choir_; et _chape-chute_ est la même chose que _chape tombée_.

=CHAPEAU.=—_Frère chapeau._

On donnait autrefois le surnom de _frère chapeau_, chez les religieux mendiants, à un frère qui avait l’emploi d’accompagner un père dans les quêtes, parce que ce frère portait un chapeau au lieu de capuchon. Maintenant on appelle quelquefois ainsi, par allusion, un homme qui s’attache à quelque patron pour lui servir de compère, et pour faire valoir son mérite dans le monde. Mais on entend plus souvent par _frère chapeau_ un vers oiseux, qui n’est amené que par le besoin de rimer le distique, auquel il va tout juste comme un œil postiche à un borgne. Cette dernière acception a été créée par Boileau.

_C’est la plus belle rose de son chapeau._

C’est-à-dire le plus grand, le plus précieux de ses avantages. On dit aussi: _C’est le plus beau fleuron de sa couronne_.—Le chapeau, chapel ou chapelet de roses, était une couronne que nos pères se plaisaient à porter dans les circonstances solennelles. Cette couronne était aussi le prix qu’un servant d’amour recevait de sa très honorée dame, dont les blanches mains la lui posaient sur la tête.

_Être comme saint Roch en chapeau._

Cette expression proverbiale qu’on emploie pour dire qu’on est abondamment pourvu d’une chose, qu’on en a plus qu’il n’en faut, est fort controversée. Les uns prétendent que le mot _chapeau_ doit y être écrit au singulier, les autres qu’il doit y être écrit au pluriel. Diderot a adopté la dernière orthographe dans cette phrase de _Jacques le fataliste et son maître_: «Te voilà en chirurgiens _comme saint Roch en chapeaux_;» et l’éditeur des œuvres de ce philosophe a remarqué, dans une note, que saint Roch avait trois chapeaux, avec lesquels on le voit souvent représenté. Cependant on a soupçonné cet éditeur d’avoir pris sous son bonnet les trois chapeaux de saint Roch, et j’avoue pour mon compte que, n’ayant pu découvrir aucune preuve du fait iconologique dont il parle, je suis porté à croire que saint Roch a toujours été peint avec un seul chapeau, le chapeau de pèlerin, mais si grand, à la vérité, qu’il en vaut bien trois.

Les lecteurs voudront bien choisir entre les deux explications, ou attendre des renseignements plus positifs. Une si grave question ne peut manquer d’être résolue dans une nouvelle édition du chapitre des chapeaux cité par Sganarelle.

_Qui a bonne tête ne manque pas de chapeaux._

L’homme habile trouve toujours le moyen de se procurer ce qui lui est nécessaire, et de réparer les pertes qu’il a éprouvées.

=CHAPELET.=—_Il faut se défier du chapelet du connétable._

Proverbe auquel donna lieu la singulière dévotion du connétable Anne de Montmorency, qui avait toujours son chapelet à la main pendant la marche de l’armée, et, tout en le roulant entre ses doigts, commandait tantôt de mettre le feu à un village, tantôt de faire main basse sur une garnison, et tantôt de châtier ou de pendre quelque soldat.

On disait aussi: _Il faut se défier du cure-dent de monsieur l’amiral_, parce que l’amiral de Coligni agissait à peu près de la même manière en se curant les dents.

=CHAPITRE.=—_N’avoir pas voix en chapitre._

C’est n’être pas consulté, n’avoir aucun crédit, parce qu’il n’y avait que les principaux personnages d’un chapitre qui eussent voix délibérative.—Le _chapitre_, lieu de l’assemblée d’une communauté religieuse, fut ainsi nommé, parce qu’on y lisait _un chapitre_, _capitulum_, de la règle et de l’Écriture. L’usage de faire des réprimandes dans cette assemblée, appelée aussi _chapitre_, a introduit dans notre langue le verbe _chapitrer_.

=CHAPON.=—_Qui chapon mange chapon lui vient._

Le bien vient à ceux qui en ont déjà; l’argent cherche l’argent.

_Semper eris pauper, si pauper es, Æmiliane, Dantur opes nullis nil nisi divitibus._ (MARTIAL.)

Si tu es pauvre, Emilien, tu seras toujours pauvre. Les richesses ne sont données qu’à ceux qui sont déjà riches.

=CHARBON.=—_Le méchant est comme le charbon._

On sous-entend: s’il ne vous brûle, il vous noircit.

_Le charbon n’est jamais si bien éteint qu’en s’approchant du feu il ne se rallume._

Le méchant n’est jamais si bien corrigé de ses vices, qu’il ne s’y livre encore sous l’influence de l’occasion.

_Amasser des charbons ardents sur la tête de son ennemi._

Cette expression est littéralement traduite des Paraboles de Salomon (ch. 25, v. 22): _Prunas congregare super caput inimici_. Ce que les pères de l’Église expliquent en ces termes: Celui qui fait du bien à son ennemi, le rend par là plus inexcusable, et le livre à la colère divine, représentée par les charbons ardents.

=CHARBONNIER.=—_La foi du charbonnier._

Le diable déguisé en docteur de Sorbonne entra un jour dans la cabane d’un charbonnier qu’il voulait tenter, et lui dit: Que crois-tu?—Je crois ce que croit la sainte Église.—Et que croit la sainte Église?—Elle croit ce que je crois. L’esprit malin vit échouer toutes ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son projet. De ce conte est venue, dit-on, l’expression de _la foi du charbonnier_, pour signifier une foi simple et sans examen.

_Charbonnier est maître chez soi._

François I^{er} s’étant égaré à la chasse entra, à la nuit tombante, dans la cabane d’un charbonnier dont il trouva la femme seule et accroupie auprès du feu. C’était en hiver, et le temps était pluvieux. Le roi demanda à souper et à passer la nuit; mais il fallut attendre le retour du mari, ce qu’il fit en se chauffant assis sur l’unique chaise qu’il y eût dans la cabane. Arrive enfin le charbonnier, las de son travail, tout mouillé et fort affamé. Le compliment d’entrée ne fut pas long. A peine eut-il salué son hôte et secoué son chapeau couvert de pluie, qu’il se fit rendre le siége que le roi occupait, et prit la place la plus commode en disant: J’agis ainsi sans façon, parce que c’est mon habitude et que cette chaise est à moi.

Or, par droit et par raison, Chacun est maître en sa maison.

François I^{er} applaudit au proverbe, et s’assit sur une sellette de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume. Le charbonnier se plaignait des impôts, et voulait qu’on les supprimât. Le prince eut de la peine à lui faire entendre raison. Eh bien! soit, répondit notre homme; mais ces défenses rigoureuses contre la chasse, les approuvez vous aussi? Je vous crois fort honnête homme, et je pense que vous ne me dénoncerez pas. J’ai là un morceau de sanglier qui en vaut bien un autre, mangeons-le; et que le _grand nez_[28] n’en sache rien. François I^{er} promit tout, soupa avec appétit, se coucha sur des feuilles sèches et dormit bien. Le lendemain, sa suite l’ayant rejoint, il se fit connaître au charbonnier qui se crut perdu; il lui paya généreusement l’hospitalité qu’il en avait reçue et lui permit la chasse. C’est à cette aventure, rapportée dans les Commentaires de Blaise de Montluc, qu’on attribue le proverbe _Charbonnier est maître chez soi_, qui n’est qu’une variante de celui dont le charbonnier se servit.

=CHARITÉ.=—_Charité bien ordonnée commence par soi-même._

_Prima sibi charitas._ Les Polonais expriment ainsi la même pensée: _Kazdi ma rence do siebie_, _chacun porte les mains tournées vers soi_. On disait dans le moyen âge, avant que le concile de Trente, par une décision prise à la pluralité de trois voix, eût imposé le célibat aux prêtres, _Le prêtre baptise son enfant le premier_, ce qui se dit encore en Angleterre, où les ecclésiastiques sont mariés.

Il est juste, ou du moins naturel de songer à ses propres besoins plutôt qu’à ceux des autres. Tel est le sens dans lequel on applique ordinairement notre proverbe dont l’égoïsme a fait sa maxime favorite; mais il a aussi un sens conforme à la charité chrétienne: c’est qu’avant de morigéner les autres, et de prétendre leur imposer des lois, il faut se morigéner soi-même, s’imposer à soi-même des lois.

_Pour réformer ce qui va mal, il faut commencer par sa maison_, dit un autre proverbe.

=CHARYBDE.=—_Tomber de Charybde en Scylla._

D’un péril en un autre.—De mal en pis.—Un ancien journal, _La feuille villageoise_, a donné l’explication suivante: «Les tremblements de terre et les volcans, fléaux terribles auxquels la Sicile fut sujette de tout temps, firent crouler dans la Méditerranée l’isthme qui attachait le sol sicilien au reste de l’Italie. De là vient le détroit de Scylla et de Charybde, deux écueils opposés et redoutables. Charybde est du côté de la Sicile et près de Messine, Scylla du côté de l’Italie au bord de la Calabre. Charybde est un gouffre vaste et profond dans lequel la mer s’enfonce en tournoyant, avec une rapidité qui ne permet pas aux vaisseaux de résister ni de revirer de bord; Scylla est un rocher menaçant, au pied duquel sont plusieurs autres rochers et des cavernes souterraines où les flots se précipitent. On les entend mugir de loin; en approchant, le bruit redouble. Si le pilote effrayé, en voyant d’un côté des rochers contre lesquels il va se briser et de l’autre un gouffre où il va se perdre, ne garde pas un juste milieu, il ne se sauve d’un rocher que pour se jeter dans un abîme, ou d’un abîme que pour se briser contre un rocher. De là le proverbe, _Tomber de Charybde en Scylla_.»

On pense que ce proverbe a dû être usité chez les anciens; cependant il n’est consigné dans aucun de leurs écrits; et il se trouve pour la première fois dans l’_Alexandréide_, poëme en vers latins de Philippe Gaultier, auteur du moyen âge. Ce poëte, dans son livre V, vers 299-301, apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre:

..........._Nescis, heu! perdite, nescis Quem fugias: hostes incurris, dum fugis hostem; Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim._

Les Espagnols disent: _Escape del trueno y di en el relampago_, proverbe remarquable qui peut se traduire par ce vers:

En fuyant le tonnerre on tombe sous la foudre.

Quoique les mots _tonnerre_ et _foudre_ dans l’usage commun se prennent assez ordinairement l’un pour l’autre, ils offrent néanmoins une différence de signification qu’il faut distinguer si l’on veut parler exactement. Le _tonnerre_ est le bruit ou l’explosion, et la _foudre_ est le feu ou le coup de l’électricité.

=CHAT.=—_Acheter chat en poche._

C’est acheter une chose sans l’avoir vue, faire un marché de dupe.—L’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_ prétend que ce dicton a été altéré dans son orthographe, qu’il rectifie ainsi: _Acheter chat’en poche_, ce qui signifie au propre, suivant lui, _Acheter un bijou chatoyant sans l’avoir fait démonter_. Mais son interprétation n’est pas admissible. Il s’agit certainement, non d’un bijou, mais d’un chat mis à la place d’un lièvre dans une poche de gibecière pour tromper un acheteur de peu de précaution, et la preuve en est dans cet autre dicton qui a la même signification, _Acheter le chat pour le lièvre_.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 5), _Acheter chat en sac_.

_Il est comme le chat qui tombe toujours sur ses pieds._

Comparaison proverbiale fréquemment employée en parlant d’une personne qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations embarrassantes.—«Les chats, quand ils tombent d’un lieu élevé, tombent ordinairement sur leurs pieds, quoiqu’ils les eussent d’abord en haut et qu’ils dussent par conséquent tomber sur la tête. Il est bien sûr qu’ils ne pourraient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l’air où ils n’ont aucun point fixe pour s’appuyer; mais la crainte dont ils sont saisis leur fait courber l’épine dorsale de manière que leurs entrailles sont poussées en haut; ils allongent en même temps la tête et les jambes vers les lieux d’où ils sont tombés, comme pour les retrouver, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier. Ainsi leur centre de gravité vient à être différent de leur centre de figure et placé au-dessus. Il s’ensuit que ces animaux vent faire un demi-tour en l’air, et retourner leurs pattes en bas, ce qui leur sauve presque toujours la vie. La plus fine connaissance de la mécanique ne ferait pas mieux dans cette occasion que ce que fait un sentiment de peur confus et aveugle.» (_Mémoires de l’Académie des Sciences_, an 1700, p. 156.)

_Chat échaudé craint l’eau froide._

Quand on a été attrapé en quelque chose, on craint tout ce qui a l’apparence d’une nouvelle surprise. L’auteur de l’histoire des chats prétend que ces animaux ne peuvent être dupés deux fois, et qu’ils sont armés de défiance non-seulement contre ce qui les a trompés, mais contre tout ce qui fait naître l’idée d’une nouvelle tromperie.—On dit aussi: _Chat échaudé ne revient pas en cuisine._

_Le chat qui a été mordu par un serpent appréhende jusqu’à la corde._ (Proverbe arabe.)

_Tranquillas etiam naufragus horret aquas._ (OVIDE.)

Celui qui a été exposé au naufrage redoute jusqu’aux eaux tranquilles.

_Qui naquit chat court après les souris._

C’est-à-dire que les inclinations originelles conservent leur influence, et que le naturel perce toujours en dépit de l’éducation.—Proverbe dérivé d’une fable d’Ésope mise en vers par La Fontaine, dans laquelle il s’agit d’une chatte changée en femme qui, oubliant sa métamorphose à la vue d’une souris, s’élance sur cet animal pour le dévorer.

Ce proverbe est très usité en Italie, _chi gata nasce sorice piglia_; et un auteur de ce pays lui a attribué une autre origine que je rapporterai, car elle se rattache à une anecdote curieuse. Dante et Cecco avaient l’habitude de se proposer l’un à l’autre des questions philosophiques à résoudre. Un jour ils disputèrent sur celle-ci: _L’art l’emporte-t-il sur la nature?_ Dante se prononça pour l’affirmative, et il allégua l’exemple de son chat qu’il avait dressé à tenir entre les pattes une chandelle allumée pour se faire éclairer pendant le repas du soir. Cecco soutint la négative, en disant qu’il pourrait opposer au fait cité quelque fait plus concluant encore, et les deux antagonistes se séparèrent sans avoir pu s’accorder. Le lendemain la dispute recommença de plus belle. Dante crut la terminer à son avantage par l’expérience du chat. Aussitôt que le docile animal fut en fonction, Cecco tira une boîte de sa poche, l’ouvrit, et lacha deux souris qu’il y avait enfermées. Le chat ne les eut pas plutôt aperçues qu’il laissa tomber la chandelle, et se précipita à leur poursuite, donnant par là gain de cause à Cecco.

Dante changea dès lors d’opinion, et il proclama la supériorité de la nature sur l’art, dans un vers de sa _Divina comedia_, où il dit que la nature est _la fille de Dieu_, tandis que l’art n’en est que _le petit-fils_.

_C’est un nid de souris dans l’oreille d’un chat._

Cela se dit pour marquer une situation périlleuse ou une chose impossible.

_Propre comme une écuelle à chat._

Pour bien comprendre cette comparaison, il faut connaître la différence qui distingue la netteté de la propreté. Le chat rend l’écuelle nette à force de la lécher; mais cette écuelle n’est pourtant pas propre. Elle ne devient telle qu’après avoir été lavée. C’est pour cela qu’on dit très bien d’une personne ou d’une chose dont la propreté est équivoque, qu’_Elle est propre comme une écuelle à chat_.

_Appeler un chat un chat._

C’est-à-dire, nommer les choses par leur nom.—On connaît ce vers de Boileau passé en proverbe à cause de sa simplicité et du sens naïf qu’il renferme:

J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon.

Rolet était procureur au parlement de Paris, où on l’avait surnommé l’_Ame damnée_. Son improbité présentait un caractère si peu douteux et si public, que le président de Lamoignon disait ordinairement _c’est un Rolet_, quand il voulait désigner un insigne fripon. Ce procureur, que Furetière, dans son Roman bourgeois, a peint sous le nom de Volichon, ayant été convaincu d’avoir fait revivre une obligation de cinq cents livres, dont il avait déjà reçu le paiement, fut condamné par un arrêt du mois d’août 1681 au bannissement pour neuf années, à quatre mille livres de réparation civile et à d’autres amendes.

Les Grecs disaient: _Appeler une figue une figue et un bateau un bateau_, ce que Rabelais a eu en vue dans cette phrase: «Nous sommes simples gens puisqu’il plaît à Dieu, et _appelons les figues figues_.» (Pantagr., liv. IV, ch. 54.)

Les Latins avaient la même expression que les Grecs, en y remplaçant le mot bateau par le mot _hoyau_: _Ficus, ficus, ligonem, ligonem vocare_.

_Emporter le chat._

C’est s’en aller sans payer ou sans prendre congé. Ce dicton a les deux acceptions que je viens d’indiquer dans le recueil d’Oudin, ainsi que dans tous les anciens recueils. L’abbé Tuet et La Mésangère ne lui ont attribué que la dernière, sans doute parce qu’elle leur a paru seule conforme à l’origine qu’ils en voulaient donner. Le premier a pensé qu’il pouvait être une allusion à quelque trait trop peu important pour qu’on en eût conservé la mémoire, par exemple, au trait d’un homme qui, emportant le chat d’une maison, se serait sauvé sans dire adieu, dans la crainte que l’animal ne vînt à miauler et à découvrir le vol. Le second l’a rattaché à un usage observé encore dans les Vosges, où une jeune fille congédie un jeune garçon qui n’est plus dans ses bonnes grâces en lui faisant l’envoi d’un chat, Je crois qu’il doit être expliqué différemment. Ce n’est que par calembourg que le mot chat s’entend ici d’un animal; il désigne proprement une monnaie du même nom qui était autrefois en grande circulation, particulièrement dans le Poitou. Le Glossaire de Ducange parle de cette monnaie au mot _Chatus_, et rapporte cette phrase d’une charte de 1459: _Confessus est recepisse in chatis et aliâ monetâ..._ Il avoua avoir reçu en chats et autre monnaie... Ainsi _Emporter le chat_ c’est emporter l’argent, s’en aller sans payer, et par extension, partir sans prendre congé.

_Payer en chats et en rats._

Les chats, comme je viens de le dire, étaient une monnaie qui avait cours autrefois. _Payer en chats_ pourrait donc signifier payer en espèces sonnantes; mais en ajoutant _et en rats_, on fait entendre qu’il n’est question d’espèces que par plaisanterie ou par calembourg, et l’expression s’emploie en parlant des personnes qui paient fort mal ou qui ne paient pas du tout. L’Académie dit qu’elle signifie payer en bagatelles, en toute sorte d’effets de mince valeur. Cette signification, qui repose sur une fausse interprétation, est très moderne.

_La nuit tous chats sont gris._

La nuit, il est facile de se méprendre; ou, dans un sens particulier qui est le plus usité, il n’y a point de différence pour la vue, pendant l’obscurité, entre les belles et les laides, _Hélène n’a aucun avantage sur Hécube_, comme dit Henri Étienne. Les Grecs se servaient d’un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes: _Sublatâ lucernâ, nihil discriminis inter mulieres_; _quand la lampe est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l’une de l’autre_. Plutarque rapporte, dans son traité _Des préceptes du mariage_, qu’une belle et chaste dame cita ce proverbe à Philippe roi de Macédoine, pour l’engager à cesser les poursuites amoureuses dont elle était l’objet de la part de ce roi.

_Il ne faut pas faire passer tous les chats pour des sorciers._

Il ne faut pas conclure du particulier au général; il ne faut pas imputer à tous les fautes ou les vices de quelques individus.—Ce proverbe fut sans doute originairement une réclamation de quelque bonne femme amie des chats contre une croyance superstitieuse qui les fesait regarder non-seulement comme inséparables compagnons des sorciers, mais comme sorciers eux-mêmes. On allait jusqu’à les accuser de se rendre à un sabbat général, la veille de la Saint-Jean. Aussi était-ce œuvre pie de faire ce jour-là des perquisitions dans les gouttières, de s’emparer de tous les matous qui s’y étaient réfugiés, et de les enfermer dans une grande cage qu’on plaçait sur le feu de joie pour en faire un auto-da-fé. Cette coutume bizarre existait en plusieurs villes de France, particulièrement à Paris, où un fournisseur breveté était chargé d’apporter sur le bûcher que le roi devait allumer _un sac rempli de chats, afin de faire rire Sa Majesté_. Elle ne fut abolie qu’au commencement du règne de Louis XIV.

=CHAUSSES.=—_Va te promener, tu auras des chausses._

Les religieux et les religieuses de la congrégation des feuillants[29] devaient suivre pieds nus le chemin du paradis, conformément aux statuts de leur ordre, et ils marchèrent sans bas avec des socques jusqu’en 1715, où un bref du pape Clément XI, sollicité par leur supérieur, les obligea de renoncer à un usage qui entraînait des inconvénients plus graves encore que les rhumes et les catarrhes. Avant cette réforme, il ne leur était permis d’être chaussés que lorsqu’ils allaient à la campagne, et de là vint le dicton, _Va te promener, tu auras des chausses_, dont on se sert pour renvoyer un mendiant ou un importun.

_Gentilhomme de Beauce, qui se tient au lit quand on raccommode ses chausses._

Les gentilshommes de Beauce fesaient autrefois triste figure à cause de leur extrême pauvreté. Rabelais a dit d’eux, dans son _Gargantua_, qu’_ils déjeunaient de bâiller_, parce qu’on bâille beaucoup quand on a le ventre creux. Il semble qu’alors l’estomac, par ses tiraillements, veuille forcer la bouche à s’ouvrir, afin qu’elle lui transmette les aliments dont il a besoin.

On dit aussi: _Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du pain_.

=CHAUSSURE.=—_Cordonnier, borne-toi à la chaussure._

Apelle venait de terminer un beau tableau. Il l’exposa aux regards du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier y signala un défaut dans la chaussure du principal personnage, et le peintre le corrigea. Le lendemain, le même cordonnier, enhardi par le succès de la remarque qu’il avait faite la veille, s’avisa de critiquer la jambe. Apelle indigné se montra et lui dit: _Cordonnier, borne-toi à la chaussure_.

Voltaire disait à maître André, son perruquier, qui avait composé une tragédie et la lui avait dédiée: _Maître André, faites des perruques_.

Louis XV dit un jour au peintre Latour, qui fesait son portrait, un mot noble et spirituel dont le sens est parfaitement analogue à celui du proverbe. L’artiste, tout en travaillant, causait avec Sa Majesté, qui avait la bonté de le permettre; mais naturellement indiscret, il poussa la témérité jusqu’à s’écrier: Au fait, Sire, nous n’avons point de marine.—Et Vernet donc? répliqua le monarque.

=CHEMIN.=—_Qui trop se hâte reste en chemin._

Ce proverbe est de Platon, qui s’en servait pour recommander de ne pas agir avec précipitation, mais de suivre une marche bien mesurée. Caton l’ancien avait coutume de dire: _Sat cito, si sat bene_; _assez tôt, si assez bien_. Tout cela revient au mot célèbre de Chilon, _hâte-toi lentement_, que l’empereur Auguste se plaisait à répéter, et qu’Erasme appelait le roi des adages.

Il faut se hâter lentement dans les affaires importantes, surtout dans l’étude; car on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et l’on ne peut bien connaître que ce qu’on a examiné en grand détail.

_A chemin battu il ne croît point d’herbe._

Dans une profession ou dans un négoce dont trop de personnes se mêlent il n’y point de gain à faire.

_Tout chemin mène à Rome._

Quelques moyens qu’on emploie, on peut, en s’y prenant bien, parvenir au but qu’on se propose. La Fontaine (liv. XII, fable 27) a fait une application plaisante de ce proverbe à la canonisation.

_Mener quelqu’un par un chemin où il n’y a point de pierres._

Le traiter fort durement, sans qu’il puisse se défendre; car les pierres sont les armes de ceux qui n’ont pas d’autres moyens de défense.

_Aller par quatre chemins._

Expression qui a été quelquefois employée pour dire: aller sans savoir où l’on va, sans avoir un but fixe. Elle fait peut-être allusion à ce qui se pratiquait chez les Francs lorsqu’on affranchissait un esclave. On plaçait cet esclave dans un carrefour qu’on appelait la place des Quatre-Chemins, _Compitam quatuor viarum_, parce qu’elle aboutissait à quatre chemins, et on prononçait cette formule: Qu’il soit libre, et qu’il aille où il voudra. Le malheureux affranchi, qui n’avait pas de demeure, devait probablement errer sur ces quatre chemins pour en trouver une où l’on voulût le recevoir.—Cette expression n’est plus guère en usage maintenant que pour exprimer une manière d’agir qui manque de franchise. _Il ne faut pas aller par quatre chemins_, c’est-à-dire, il ne faut pas chercher des détours.

=CHEMINÉE.=—_Il faut faire une croix à la cheminée._

C’est ce qu’on dit à la vue d’un événement agréable et inattendu, particulièrement quand on voit venir dans une maison une personne qui n’y avait point paru depuis longtemps, et qui y était désirée. Les Italiens disent qu’_il faut faire une croix avec un charbon blanc_, _Segnare col carbon bianco_, pour faire ressortir la rareté du fait par la rareté du signe.

L’abbé Tuet conjecture qu’on a écrit primitivement, _Mettre la croye à la cheminée_, et que ce mot _croye_, qui signifie _craie_, a été remplacé, dans la suite, par le mot _croix_. Mais il semble que nos dévots aïeux ont dû penser plutôt au signe du christianisme qu’ils étaient habitués à tracer partout et en toute occasion. Quoi qu’il en soit, la cheminée choisie pour recevoir la croix ou la craie, donne à entendre qu’il s’agit d’un événement agréable marqué par des traits blancs, les plus apparents de tous, sur un mur noirci par la fumée. Ainsi notre expression correspond exactement pour le sens à l’expression latine, _Dies albo notanda lapillo_, _jour digne d’être marqué par une pierre blanche_. Ce qui est une allusion à l’usage pratiqué chez les Thraces et les Crétois, de noter les jours heureux par des cailloux blancs et les jours malheureux par des cailloux noirs.

_Se chauffer à la cheminée du roi Réné._

C’est se chauffer au soleil, ou, comme on dit encore: _Se chauffer aux dépens du bon Dieu_.—Le roi Réné, forcé de renoncer à la couronne de Sicile, revint gouverner paisiblement son comté de Provence, où il vécut au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses enfants. On le voyait presque tous les jours, en hiver, environné de bourgeois et de gens du peuple, faire sa promenade dans les endroits abrités contre le vent du mistral ou du mistrau, et prendre sa place au soleil à côté d’eux pour se pénétrer de ses rayons. Ce qui donna lieu à l’expression très usitée chez les Provençaux, _Se chauffer à la cheminée du roi Réné_.

=CHEMISE.=—_Que ta chemise ne sache ta guise._

C’est-à-dire ta façon de penser.—Le sénateur Q. Metellus le Macédonique fut, dit on, l’inventeur de ce proverbe, en répondant à quelqu’un qui lui demandait à quoi tendaient les marches et les travaux qu’il fesait faire à ses troupes, après avoir levé le siége de la ville de Contébrie en Espagne: _Si ma tunique savait mon secret, je brûlerais à l’instant ma tunique_.—La tunique était un vêtement de laine sans manches qui se portait sous la toge, et servait de chemise aux Romains.

_La chemise est plus proche que le pourpoint._

Les Latins disaient: _Tunica pallio propior est_, la tunique est plus proche que le manteau; et les Grecs: _Le genou est plus proche que la jambe_. Nous disons encore: _La peau est plus proche que la chemise_.—Ces proverbes signifient que les droits à notre bienveillance doivent se mesurer sur les degrés de la parenté, ou que nous devons penser à nos propres affaires avant de penser à celles de nos parents et amis.—Le pourpoint était un vêtement d’homme qui couvrait la partie supérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux aines. Les paysans de la Provence et du Languedoc portent encore ce vêtement qu’ils appellent _rebonde_.

=CHERTÉ.=—_Cherté foisonne._

Lorsqu’une marchandise est chère, les vendeurs ayant intérêt à s’en dessaisir et les consommateurs à s’en priver, elle se trouve partout en abondance. Lorsqu’elle est bon marché, au contraire, elle devient quelquefois très rare, soit parce que ceux qui la possèdent attendent pour s’en défaire une occasion plus avantageuse, soit parce que les spéculateurs se hâtent de l’accaparer. L’historien Socrate (_Hist. de l’église_, liv. II) nous apprend que l’empereur Julien ayant voulu baisser le prix des denrées à Antioche, y causa une horrible disette; et ce fait prouve combien Duclos a eu raison de dire: «La nature donne les vivres et les hommes font la famine.»

=CHEVAL.=—_L’œil du maître engraisse le cheval._

Tout va mieux dans une maison quand le maître surveille lui-même ses affaires.—Plutarque cite ce proverbe dans son traité qui a pour titre: _Comment il faut nourrir les enfants_ (ch. 27), et il le donne comme une réponse faite par un écuyer à quelqu’un qui avait demandé quelle était la chose qui engraissait le plus un cheval.

_Le cheval du père Canaye._

Le père Canaye, jésuite, né à Paris en 1594, était un très mauvais cavalier qui disait qu’il lui fallait un cheval très doux et très facile à gouverner, _equus mitis et mansuetus_, comme on le voit dans un petit ouvrage fort ingénieux attribué à Charleval, et inséré dans les œuvres de Saint-Évremond, sous le titre de _Conversation du maréchal d’Hocquincourt et du père Canaye_. Les vers suivants, extraits de l’_Anglomane_, comédie de Saurin, offrent l’application et l’explication de cette locution proverbiale:

Il vous faut un cheval comme au père Canaye, Un doux et paisible animal Qui plus que son maître soit sage, Et qui ne songe point à mal, Tandis que votre esprit dans la lune voyage.

_A cheval donné, il ne faut point regarder à la bouche._

Il faut toujours avoir l’air de trouver bon ce qu’on a reçu en présent et ne point chercher à le déprécier. _Non oportet equi dentes inspicere donati_; _il ne faut point inspecter les dents d’un cheval donné_.

_Il n’est si bon cheval qui ne bronche._

Les plus habiles sont sujets à se tromper.—On raconte qu’un membre du parlement de Toulouse allégua ce proverbe devant le roi ou son ministre comme une espèce d’excuse de l’assassinat juridique de Calas, perpétré par ce parlement, et qu’il lui fut répondu: _Passe pour un cheval; mais toute l’écurie!_...

Les Italiens disent: _Erra il prete a l’altare_, _le prêtre se trompe à l’autel_. Nous disons encore: _Il n’est si bon qui ne faille_.

_Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval._

C’est une chose qui ne se trouve point facilement.—Le vieux Géronte s’écrie dans les _Fourberies de Scapin_ (acte II, sc. 2): «Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un cheval?» Cette façon de parler fait allusion à une vieille superstition d’après laquelle la trouvaille d’un fer de cheval était regardée comme un présage de fortune. Cette superstition se rattachait à une légende rapportée sous le proverbe: _Il ne faut pas mépriser les petites choses._

Il y a un vers latin de je ne sais quel auteur du moyen âge qui me paraît propre à justifier l’explication que je viens de donner:

_Copia nummorum ferro non pendet equino._

_Il est bien aisé d’aller à pied, quand on tient son cheval par la bride._

Une privation n’est point pénible quand on se l’impose volontairement, et qu’on peut la faire cesser sans retard; ou, dans un autre sens, il fait bon poursuivre une affaire lorsqu’elle ne coûte d’autre peine que celle qu’on veut bien se donner et qu’on a des moyens tout prêts pour en faciliter et en assurer le succès.—On se sert particulièrement de ce proverbe en réponse à quelqu’un qui, étant en position de faire une chose à l’aise, s’étonne qu’elle paraisse difficile et hasardeuse à ceux qui n’ont pas les mêmes facilités que lui.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 3): «_Il a bel aller à pied, qui mène son cheval par la bride_. Mon ame se rassasie et se contente de ce droit de possession.»

_C’est un bon cheval de trompette._

Il est accoutumé au bruit et ne s’en épouvante pas. Les Italiens disent: _E una cornacchia di campanile_, _c’est une corneille de clocher_. Cet oiseau ne redoute ni carillon ni tocsin.

_Parler à cheval à quelqu’un._

C’est-à-dire avec hauteur et dureté, comme fesait, dans les joutes et dans les tournois, un chevalier qui demandait raison à un autre.

_C’est son grand cheval de bataille._

C’est la chose sur laquelle il s’appuie et compte le plus dans une discussion ou dans une affaire, comme le guerrier d’autrefois sur son _grand cheval de bataille_.

_Monter sur ses grands chevaux._

Parler avec hauteur et emportement.—Les chevaliers avaient des chevaux pour la route et des chevaux pour le combat. Ces derniers, appelés _dextriers_ ou _destriers_, parce que les écuyers chargés de les conduire les tenaient à leur _dextre_ ou droite, étaient d’une taille plus élevée que les autres, et, quand l’ennemi paraissait, ils étaient amenés à leurs maîtres, qui _montaient_ alors _sur leurs grands chevaux_, _sur leurs grands chevaux de bataille_, pour se lancer dans la mêlée.

=CHÈVRE.=—_Ménager la chèvre et le chou._

C’est ménager deux intérêts opposés, pourvoir à deux inconvénients contraires. Cette locution est fondée sur le problème suivant qu’on propose aux enfants pour exercer leur sagacité: Un batelier doit passer en trois fois du bord d’un fleuve à l’autre bord un loup, une chèvre et un chou, sans laisser la chèvre exposée à la dent du loup, ou le chou à la dent de la chèvre. Comment faut-il qu’il s’y prenne? Voici la solution de ce problème: il faut qu’il passe 1º la chèvre, 2º le chou qu’il gardera dans son bateau, 3º le loup qu’il débarquera avec le chou.

La locution _Ménager la chèvre et le chou_ s’applique d’ordinaire en mauvaise part, et ce n’est point sans raison. Il y a par le temps qui court tant de gens qui ne _ménagent la chèvre et le chou_ que dans l’espoir de mettre le chou au pot et la chèvre à la broche! comme dit très bien M. A. A. Monteil.

_Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute._

Suivant Feydel, ce proverbe ne concerne pas les hommes. Il ne concerne pas même les femmes en général, et il n’a guère d’application que pour imposer silence poliment à une femme qui se plaint de son mari. Tel est, en effet, le sens qu’il a eu autrefois; mais le sens actuel est que toute personne doit se résigner à vivre dans l’état où elle se trouve engagée, dans le lieu où elle est établie. Le texte a subi aussi un changement. Dans plusieurs éditions du _Dictionnaire de l’Académie_, il était énoncé ainsi: _Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle y broute_; dans celle de 1835, on a supprimé l’avant-dernier mot autorisé par l’usage ancien de la langue, et condamné par l’usage moderne qui le regarde comme une périssologie.

_Il aimerait une chèvre coiffée._

Cette expression, qu’on emploie en parlant d’un homme qui s’éprend de toutes les femmes quelque laides qu’elles soient, n’est pas aussi hyperbolique qu’elle le paraît. On peut en voir la preuve dans le _Lévitique_ (ch. 17, v. 7), dans le traité de Plutarque, _Que les bêtes usent de la raison_ (ch. 17), et dans un chapitre des _Mémoires d’Artagan_, où il est parlé de deux mille chèvres qui étaient couvertes de caparaçons de velours avec des galons d’or, et avaient la tête parée d’ornements de poupée.

Rhulières rapporte qu’à une époque qu’il ne précise point, la cour de Russie s’amusa à célébrer le mariage d’un bouffon avec une chèvre.

On connaît la fameuse épigramme de l’Anthologie qui a été traduite par Voltaire, et qui commence par ce vers:

Charmantes filles de Mendès, etc.

_On n’a jamais vu chèvre morte de faim._

La chèvre trouve à vivre partout; elle broute également les plantes de toute espèce, les herbes grossières et les arbrisseaux chargés d’épines. De là ce proverbe, qu’on emploie pour signifier qu’il y a de l’avantage à prendre l’habitude de n’être point difficile sur les aliments et de manger de tout.

_Prendre la chèvre._

«La chèvre, dit Buffon, est vive, capricieuse et vagabonde... L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses actions; elle marche, elle s’arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s’approche, s’éloigne, se montre, se cache, ou fuit, comme par caprice et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité bizarre de son sentiment intérieur; et toute la souplesse des organes, tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements qui lui sont naturels.» Quelqu’un qui courrait après une chèvre échappée pour la prendre serait donc obligé de se donner une agitation extraordinaire, et il éprouverait en même temps beaucoup d’impatience. On croit que de là est venue l’expression, _Prendre la chèvre_, pour dire se fâcher, s’emporter sans raison.

Peut-être vaudrait-il mieux rapporter cette expression au jeu de la _cabre_ ou de la _chèvre_, espèce de trépied de bois que les joueurs renversent avec des bâtons lancés d’une distance de vingt à trente pas, et que l’un d’eux relève dans un rond marqué, jusqu’à ce qu’il ait mis la main sur quelqu’un de ceux qui osent franchir ses lignes pour reprendre leurs bâtons, tandis que ce trépied est debout. Le _cabrier_ ou _chevrier_, c’est-à-dire l’individu chargé de garder la chèvre ou de _prendre la chèvre_, suivant les termes techniques du jeu, ne cesse de se démener, afin de redresser son trépied fréquemment abattu, et de poursuivre ses adversaires entrés dans son quartier. Il va, vient, court de côté et d’autre, s’élance par sauts et par bonds, et présente l’image naturelle d’un homme qui se laisse emporter à tous les brusques mouvements que l’impatience et la colère peuvent produire.

Ce jeu, en usage dans quelques départements du midi, fesait autrefois le délassement des soldats, et l’on peut s’étonner que Rabelais ait oublié de l’ajouter à la liste des deux cent-quinze jeux _auxquels s’esbattait_ le jeune Gargantua, _après s’estre lavé les mains de vin frais, et s’estre escuré les dents avec un pied de porc_.

_Les chèvres de Blois._

Ce sobriquet, rapporté par Guill. Crétin (page 176), fut autrefois donné aux femmes de Blois, parce que, dit Le Duchat, _elles étaient toutes, généralement parlant, laides et de mauvais air, de vraies chèvres coiffées_.

Je crois que le sexe blaisois possède aujourd’hui toutes les qualités opposées aux défauts signalés dans cette citation, dont il ne saurait se plaindre, s’il est vrai qu’il n’y ait que la vérité qui offense.

=CHEVRIER.=—_Les chevriers de Nîmes._

Le territoire de cette ville comprenait autrefois une très vaste lande aujourd’hui défrichée, où l’on fesait paître beaucoup de chèvres. De là le sobriquet de _Cabriers ou Chevriers de Nîmes_.

On dit, en Languedoc et en Provence, d’un homme qui brave le respect humain: _Il fait parler de lui comme le chevrier de Nîmes_. Ce qui vient, dit-on, de ce qu’un chevrier nîmois, rustique Érostrate, voulut mettre le feu à la Maison carrée pour se rendre célèbre.

=CHIEN.=—_Chien qui aboie ne mord pas._

C’est-à-dire que celui qui fait le plus de menaces n’est pas celui qui est le plus à craindre.—Ce proverbe est très ancien. Quinte-Curce nous apprend qu’il était usité chez les Bactriens. _Apud Bactryanos vulgo usurpabant canem timidum vehementius latrare quam mordere._—Les Turcs disent: _Le chien aboie, mais la caravane passe_.

_Un chien regarde bien un évêque._

On ne doit pas s’offenser d’être regardé par un inférieur.

Ce dicton, qu’on adresse à un sot dont la susceptibilité s’irrite quand on fixe les yeux sur lui, signifie en développement: Êtes-vous donc un objet si sacré qu’il faille baisser respectueusement la vue en votre présence, et un homme ne peut-il vous regarder, lorsqu’un chien peut regarder un évêque qui est un personnage bien au-dessus de vous? Quant au rapprochement du chien et de l’évêque, qui fait le sel de ce dicton, il n’a pas été produit par le simple caprice de l’imagination, qui aurait pu choisir tout aussi bien un chien et un roi, un chien et un pape; il a probablement sa raison dans ce fait historique peu connu: c’est qu’autrefois il était défendu aux évêques d’avoir chez eux aucun chien. La défense avait été faite par le second concile de Mâcon, le 23 octobre 585, afin que les fidèles qui iraient leur demander l’hospitalité ne fussent point exposés à être mordus.

_C’est le chien de Jean de Nivelle, Il s’enfuit quand on l’appelle._

Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi. Ni l’un ni l’autre n’obéirent; leur père, irrité, les déshérita en les traitant de _chiens_.—Suivant le dictionnaire de Trévoux, Jean de Montmorency, seigneur de Nivelle, ayant donné un soufflet à son père, fut cité au parlement, proclamé et sommé à son de trompe pour comparaître en justice. Mais plus on l’appelait, plus il se hâtait de fuir du côté de la Flandre. Il fut traité de _chien_, à cause de l’horreur qu’inspiraient son crime et son impiété.

Telle est l’explication généralement adoptée; en voici une autre moins connue et peut-être plus exacte. Il y avait autrefois sur le haut du clocher de Nivelle un homme de fer, appelé Jean de Nivelle, qui frappait les heures sur la cloche de l’horloge. Comme les heures, représentées par des statues, ne se montraient que pour disparaître à mesure que ce jaquemart semblait les appeler avec son marteau, on disait d’une personne qui se dérobait à un appel, qu’elle était _comme les heures de Jean de Nivelle_. Le peuple, qui abrége volontiers les termes, même aux dépens du sens, supprima les _heures_, en attribuant le rôle qui leur appartenait à Jean de Nivelle; et plus tard, probablement à l’époque où l’on traita de _chien_ le seigneur du même nom, il introduisit cette épithète dans le dicton.

La Fontaine paraît avoir cru qu’il s’agissait d’un véritable chien, lorsqu’il a dit:

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle; Ne vous pressez donc nullement. Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en, Que le chien de Jean de Nivelle.

Les Italiens disent: _Far come il can d’Arlotto che chiamato se la batte_; _faire comme le chien d’Arlotto, qui décampe quand on l’appelle_. Ici le mot _chien_ désigne l’animal de ce nom.

_Jamais bon chien n’aboie à faux._

Proverbe qu’on applique à un homme qui ne menace point sans frapper, ou à un homme dont les paroles et les résolutions ne restent point sans effet.

_Il n’est pas nécessaire de montrer le méchant au chien._

Proverbe fort ancien, qui se trouve dans le petit lexique de l’ancienne langue bretonne, à la suite des origines gauloises de Boxhornius: _Nid rhaid dangos diriaid i gwn_.—Le chien est doué d’un instinct merveilleux qui le tient constamment en garde contre les hommes capables de nuire ou de faire du mal à son maître. Il les connaît aux vêtements, à la physionomie, à la voix, à la démarche, aux gestes. Il semble même qu’averti par l’odorat, il les devine avant de les apercevoir. De là ce proverbe, dont le sens est qu’il n’est pas besoin de signaler à un homme habile et vigilant les piéges qu’il doit éviter.

_Bon chien chasse de race._

Les enfants tiennent ordinairement des inclinations et des mœurs de leurs parents. Ce proverbe, appliqué à un homme, s’emploie en bonne et en mauvaise part; appliqué à une femme, il se prend toujours en mauvaise part.

_Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage._

On trouve aisément un prétexte quand on veut quereller ou perdre quelqu’un.

_Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée._

Il arrive toujours quelque accident aux gens querelleurs.

_Battre le chien devant le lion._

C’est châtier le faible devant le fort, ou le petit devant le grand, pour une faute que l’un et l’autre ont commise. _Ma fille_, disent les Turcs, _c’est à vous que je parle, afin que ma bru me comprenne._

_Entre chien et loup._

Cette expression, qui a de l’analogie avec le πρῶτη υπ̓ Αμφιλυκη des Grecs (_à la première heure autour du loup_), est fort ancienne en France, puisqu’on lit dans les Formules de Marculfe, auteur du VII^e siècle, _Infra horam vespertinam_, INTER CANEM ET LUPUM. Elle s’emploie pour dire: à l’heure du crépuscule du soir, _lorsque n’étant plus jour il n’est pas encore nuit_; _sideribus dubiis_. Mais ce n’est point par allusion à la difficulté qu’éprouve alors la vue de discerner les objets sans se méprendre entre ceux qui se ressemblent, sans confondre, par exemple, un chien avec un loup, ou un loup avec un chien, comme l’ont prétendu tous les glossateurs qui ont adopté pour explication ces deux vers de Baïf:

Lorsqu’il n’est jour ne nuit, quand le vaillant berger Si c’est un chien ou loup ne peut au vrai juger.

L’expression _Entre chien et loup_ désigne proprement l’intervalle qui sépare le moment où le chien est placé à la garde du bercail et le moment où le loup profite de l’obscurité qui commence pour aller rôder à l’entour, car c’est un usage, de tout temps observé par les bergers, de lâcher le chien ou de le mettre en sentinelle aussitôt que la chute du jour les avertit que le loup ne tardera pas à sortir du bois; et de là vient sans doute qu’on ne peut dire _Entre loup et chien_, comme on dit _Entre chien et loup_, car l’ordre des faits serait interverti.

On trouve dans des lettres de rémission de 1409: «A l’heure tarde, _quæ vulgariter vocatur_ INTER CANEM ET LUPUM, _à l’heure d’encour_ (entour) _chien et leu_.» Madame de Sévigné a employé substantivement l’expression _Entre chien et loup_, pour signifier des idées douteuses ou obscures. On lit dans sa 802^e lettre à madame de Grignan: «Il me semble que vous êtes une substance qui pense beaucoup. Que ce soit du moins d’une couleur à ne pas vous noircir l’imagination. Pour moi, j’essaie d’éclaircir mes _entre chiens et loups_, autant qu’il m’est possible.»

_Leurs chiens ne chassent point ensemble._

Les chiens savent pénétrer les sentiments de leur maître et s’y conformer. Prévenants pour ses amis, ils se déclarent contre ses ennemis, et s’éloignent même par un instinct naturel des chiens qui leur appartiennent. De là cette expression proverbiale, qu’on emploie en parlant des personnes qui ne sont pas en bonne intelligence.

_Les chiens d’Orléans._

Mathieu Paris, dans la vie de Henri III roi d’Angleterre, rapporte que les Orléanais furent appelés _chiens_, pour être demeurés tranquilles spectateurs et même approbateurs de la violence qui fut faite aux écoliers et au clergé de leur ville par les pastoureaux, brigands dont les bandes fanatiques désolèrent la France durant la captivité de saint Louis. Il paraît que ce fut leur évêque qui les qualifia de la sorte dans une bulle qu’il fulmina contre eux à cause de leur lâche silence. Si cette origine est vraie, dit l’abbé Tuet, il faut prendre le sobriquet dans le sens du passage de l’Écriture, _Canes muti non valentes latrare_... _chiens muets qui ne savent pas aboyer_. Mais Lemaire, dans ses _Antiquités d’Orléans_, pense que ce sobriquet fut donné aux Orléanais parce qu’ils firent preuve de fidélité envers nos rois.

_Il n’est chasse que de vieux chiens._

Parce que les vieux chiens sont les plus habiles à dépister le gibier dont ils connaissent toutes les ruses. Le sens figuré du proverbe est, qu’il n’y a point d’hommes plus propres au conseil et aux affaires que les vieillards, à cause de leur expérience.

Camus, évêque de Belley, fit un jour à ce proverbe une variante assez singulière. Peu partisan des saints nouveaux, il s’écria dans un de ses sermons: Je donnerais cent de nos saints nouveaux pour un ancien. _Il n’est chasse que de vieux chiens_; _il n’est châsse que de vieux saints._—Il avait peut-être raison dans le fond, à cause de certains abus de la canonisation. Mais il avait tort dans la forme, et l’on aurait pu lui adresser cette interrogation proverbiale de l’_Ecclésiastique_ (ch. 13, v. 22): _Quæ communicatio sancto homini ad canem?_ _quel rapport a le saint avec le chien?_

_D’oiseaux, de chiens, d’armes, d’amours, Pour un plaisir mille doulours._

Ce vieux proverbe atteste combien les anciens seigneurs français devaient prendre à cœur tout ce qui concernait la fauconnerie, la vénerie, les tournois et la galanterie, quatre objets importants de leurs occupations et de leurs goûts.

_Rompre les chiens._

Au propre, c’est rappeler les chiens de la voie qu’ils suivaient, leur faire quitter ce qu’ils chassaient; au figuré, c’est interrompre des propos qui prenaient une tournure désagréable pour quelqu’un des auditeurs, ramener la conversation sur un autre sujet.

=CHOSE.=—_Il ne faut pas mépriser les petites choses._

Notre Seigneur Jésus-Christ, dit une vieille légende, se promenant un jour avec quelques-uns de ses disciples, aperçut un morceau de fer de cheval qui se trouvait sous les pas de saint Pierre, et il invita cet apôtre à le ramasser; mais celui-ci, dédaignant une si pauvre trouvaille, le repoussa du pied. Le Seigneur ne dit rien, se baissa modestement et le prit dans sa main. Bientôt après, un atelier de forgeron s’offrit sur la route. Il y entra et vendit le fragment de fer pour lequel il reçut trois sous. Avec cet argent, il acheta des cerises, les mit dans un pan de sa robe, et continua la promenade. Lorsque tout le monde fut bien fatigué, il laissa tomber les cerises l’une après l’autre. Saint Pierre, qui avait grand’soif, s’empressa de s’en emparer à mesure qu’elles tombaient, et se désaltéra en les mangeant. Comme il portait la dernière à la bouche, le fils de Dieu, qui l’avait vu faire sans avoir l’air de le regarder, se tourna vers lui en souriant et lui dit avec beaucoup de douceur: «Pierre, tu n’as pas voulu te baisser une fois pour prendre le morceau de fer, et tu t’es baissé plus de cent pour prendre les cerises, dont tu aurais été privé si j’avais été aussi dédaigneux que toi de ce débris. Tu sens maintenant le tort que tu as eu: souviens toi donc qu’il ne faut jamais mépriser les petites choses, et qu’elles ont souvent d’importants résultats.»—_Celui qui méprise les petites choses_, dit un autre proverbe, _n’en aura jamais de grandes_.

_Il ne faut pas négliger les petites choses._

«Parfois petite négligence accouche d’un grand mal, dit le bonhomme Richard: faute d’un clou, le fer du cheval se perd; faute du fer, on perd le cheval; et faute du cheval, le cavalier lui-même est perdu, parce que l’ennemi l’atteint et le tue: le tout pour n’avoir pas fait attention à un clou de fer de cheval.»

Qu’on examine les grandes affaires, et l’on verra que la négligence des menus détails les empêche presque toujours de réussir. _Qui spernit modica paulatim decidet_ (Ecclésiastique, ch. 19, v. 1), _qui ne fait pas attention aux petites choses, tombera peu à peu_.

L’attention aux petites choses, dit Confucius, est l’économie de la vertu.

=CHOU.=—_Envoyer quelqu’un planter ses choux._

C’est le reléguer à la campagne, le priver de son emploi. La Dixmerie prétend que Dioclétien donna lieu à cette expression proverbiale lorsque, après avoir abdiqué l’empire, il vivait à Salone sa patrie, occupé à cultiver son jardin. Les députés du sénat étant venus l’engager à remonter sur le trône, il leur montra des choux supérieurement plantés de ses mains, en disant: «Voilà mes nouveaux sujets: ils répondent à mes soins, ils ne sont jamais indociles; je ne veux pas les échanger contre d’autres.»

_Chou pour chou, Aubervilliers vaut bien Paris._

Autrefois, le terrain du village d’Aubervilliers était presque entièrement planté de choux qui passaient pour meilleurs que ceux des autres endroits. De là ce proverbe, dont on se sert pour égaler sous quelque rapport deux choses dont l’une a été trop rabaissée, ou pour signifier que chaque chose a une qualité qui la rend recommandable.

_Arrive qui plante, ce sont des choux._

Cette phrase proverbiale, dont le second membre explique le premier, s’employa primitivement pour dire qu’on n’attachait point d’importance à une chose, et qu’on en laissait le soin à qui voudrait. Elle ne s’emploie aujourd’hui que pour signifier la résolution qu’on a prise de faire une chose, au risque de tout ce qui peut arriver; et le dernier membre de la phrase est presque toujours supprimé.

_Il s’y entend comme à ramer des choux._

C’est-à-dire, il ne s’y entend pas du tout, il n’a pas la moindre connaissance de la chose dont il veut se mêler. Ramer signifie soutenir des plantes grimpantes avec des rames, petits branchages qu’on fiche en terre. On rame les pois, dont les tiges ont besoin de support parce qu’elles s’élèvent à une certaine hauteur; mais on ne rame point les choux.

=CHOUETTE.=—_Larron comme une chouette._

La chouette dont il est ici question est une espèce de corneille, le petit choucas, que les Latins nommaient _monedula_, parce que cet oiseau aime beaucoup à prendre et à cacher les pièces d’argent et d’or qu’il peut trouver. _Monedula_, dit Vossius, _quasi monetula a surripiendis monetis_.—On dit aussi: _Larron comme une pie_, et l’histoire de la pie voleuse est bien connue.

_Faire la chouette._

C’est jouer seul contre plusieurs qui jouent alternativement.

_Être la chouette d’une société._

C’est être l’objet ordinaire des railleries de cette société.

Ces expressions sont des métaphores empruntées de la chasse à la pipée. Cette chasse est due à l’antipathie naturelle qu’ont les oiseaux de jour pour les oiseaux de nuit. Le pipeur, caché dans une loge de feuillage, au pied d’un arbre qu’il a couvert de petits tuyaux de paille enduits de glu, imite le cri de la chouette ou fait crier une chouette qu’il a avec lui. A ce cri, les oiseaux irrités accourent pour se jeter sur l’ennemi nocturne qui ose se montrer en plein jour. Le plus petit roitelet, n’écoutant que sa haine et son courage, arrive comme les autres, impatient de donner aussi son coup de bec. Ils se posent sur l’arbre fatal, ils voltigent de branche en branche afin de découvrir la chouette. La glu s’attache à leurs ailes, arrête leurs pieds délicats et les livre au chasseur qui s’applaudit du succès de la ruse.—Le mot _pipée_ est une onomatopée du cri, ou, comme dit Nicod, du _pippis_ des petits oiseaux, parce que dans cette chasse on imite aussi le cri de ces petits oiseaux, ou l’on en fait crier un qu’on a pris, afin d’attirer les autres.

=CHRÊME.=—_Être du bon chrême._

C’est être fort crédule. Mauvaise allusion au saint-chrême, dont l’évêque oint le front de ceux qu’il confirme dans la foi. On trouve dans _les XV joyes de Mariage_ (p. 64, éd. de 1726): «Le bonhomme est de la bonne foy et _du bon cresme_.»

=CHUTE.=—_De grande montée, grande chute._

Leçon donnée aux ambitieux. La fortune est inconstante: _E summo retro volvi suevit_, dit Tite-Live. Ainsi monter ce n’est souvent qu’élever sa chute; et plus une chute est élevée, plus elle creuse un abîme profond.

......._Tolluntur in altum Ut lapsu graviore ruant._ (CLAUDIEN.)

Les Espagnols emploient le même proverbe en y ajoutant un exemple tiré de l’histoire naturelle: _De gran subida gran cayda: por su mal nacen las alas a la hormida_; _de grande montée, grande chute: pour son mal naissent les ailes à la fourmi_.

Nous disons encore: _Qui saute le plus haut, descend le plus bas_.—Les Italiens disent: _A cader va chi troppo in alto sale_; _c’est se précipiter que de s’élancer trop haut_.

=CIMETIÈRE.=—_Il a de l’esprit, il a couché au cimetière._

_Ingenio valet in cœmeterio dormivit._ C’est comme si l’on disait: c’est un adroit, un rusé pèlerin; car ce proverbe est venu de ce que des pèlerins, faisant vœu de ne coucher sous le toit d’aucun homme vivant, allaient passer la nuit dans les cimetières, où ils trouvaient des vivres préparés pour leur subsistance par les soins compatissants du clergé. La conduite de ces pieux voyageurs eut une conséquence remarquable. Comme le peuple se rendait auprès d’eux pour acheter des croix, des rosaires, des agnus, des scapulaires, etc., il en résulta l’usage des foires tenues dans les lieux des sépultures. Ces foires, à la vérité, n’y restèrent pas longtemps, parce que les synodes s’y opposèrent; mais alors elles furent transférées sur les terrains adjacents; et de là vient qu’on voit encore aujourd’hui des marchés près des anciens cimetières en plusieurs lieux de France et d’autres pays.

=CIRE.=—_Comme de cire._

On dit de deux hommes de même humeur, de même inclination, qu’_ils sont égaux comme de cire_, et d’un habit qui ne fait pas un pli, qu’_il est_ ou qu’_il va comme de cire_. Regnier-Desmarais observe que dans ces deux phrases il n’y a nulle construction, et que, pour y en trouver quelqu’une, il faut y rétablir plusieurs mots ellipsés, savoir: que les deux hommes sont égaux comme deux figures de cire sorties du même moule; que l’habit est ou va comme celui qu’une statue de cire prend dans le moule. Les Espagnols se servent, ajoute-t-il, d’une expression tout à fait semblable à la dernière phrase, en parlant d’un habit qui vient extrêmement bien à la taille: _Le viene como de molde_; _il va comme s’il sortait du moule, comme s’il était moulé_.

_Comme de cire_, ou simplement _de cire_, signifie aussi, fort à propos. «Ah! vous voilà, infante de mon ame! vous arrivez _comme de cire_. Il y a longtemps que je vous attendais.» (Théât. ital. de Gherardi, _Naissance d’Amadis_, sc. 6.)

Tels dons étaient pour des dieux, Pour des rois voulais-je dire. L’un et l’autre y vient de cire. Je ne sais quel est le mieux. (LA FONTAINE.)

_Cela va de cire._

Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci: _Cela va_ comme si c’était _de cire_; c’est-à-dire, cela va bien, cela va à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable, d’après laquelle le mot _cire_ aurait la signification de son homonyme _sire_ (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez _C’est un pauvre sire_). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, _Cela va de sire_, reproduirait exactement celle des Italiens, _Questa cosa va da signore_; _cette chose va comme si elle était faite par un seigneur_. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne peut manquer de faire toutes choses merveilleusement.

=CLAUDE.=—_Être bien Claude._

L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction. Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas; et Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature, disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise: _Il est plus imbécile que mon fils Claude_. Une telle opinion se trouva souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie. Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à propos de bouchers et de marchands de vin: Je vous le demande, pères conscrits, qui peut vivre sans andouillettes? Malgré des disparates si extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature, et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après sa mort, métamorphosé en citrouille dans l’_Apocoloquintose_. Et cette satire contribua beaucoup à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude.

=CLEF.=—_Mettre les clefs sur la fosse._

C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le tombeau du testateur. «Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles, pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était là présent.» (Monstrelet.)

=CLERC.=—_Ce n’est pas un grand clerc._

Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait _clerc_ pour savant, _mauclerc_ pour ignorant, et _clergie_ pour science, parce qu’il n’y avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant à honte de savoir quelque chose.—La vie d’un clerc était alors réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et en Allemagne, un privilége nommé _bénéfice de clergie_, _beneficium clericorum_, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains passages désignés par les juges; mais comme ces juges eux-mêmes ne savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès que celui-ci avait dit: _Legit ut clericus_, _il lit comme un clerc_, le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué légèrement d’un fer chaud à la paume de la main.

_Faire un pas de clerc._

C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On disait autrefois _vice de clerc_ dans le même sens que _pas de clerc_.

_Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins._

Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais latin: _Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes_.

Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe: _Que les gens d’esprit sont bêtes!_ par lequel la médiocrité de l’homme du monde se console de leur supériorité.

Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original et fort comique, intitulé: «Voyage, aventures, exploits et jours d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur, et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître panégyrique et catéchétique.» Cet aumônier est un puits de science. Il n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout cela il est le plus niais des mortels. _Hors sa science, il ne sait absolument rien_, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de son maître.

L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un excellent article sur cet ouvrage dans la _Revue de Paris_.

=CLOCHE.=—_Fondre la cloche._

C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée longtemps en suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps agitée.—La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande beaucoup de préparatifs.

_Étonné_ ou _Penaud comme un fondeur de cloche._

Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche, lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il trouve que l’opération est manquée; on concevra sans peine combien est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire dont ils croyaient le succès assuré.

On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas réussi dans leur ouvrage; on en cite aussi plusieurs morts de joie d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise.

_Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien._

On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une des deux parties; il faut écouter les raisons qui peuvent être alléguées par chacune d’elles.—On dit aussi _Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son_.

_Gentilshommes de la cloche._

On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins, à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse dans seize villes de France, savoir: Abbeville, Angers, Angoulême, Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche.

_On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut._

Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des autres.

Comment puis-je gagner le ciel? demandait un riche laboureur à un religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce passage qui se trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent: _Audite campanas monasterii; dicunt: dando, dando, dando_. _Écoutez tes cloches du monastère; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons._

On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu son mari.—C’est bien, lui dit le curé; mariez-vous avec lui.—Mais, ajouta-t-elle, il y a du danger à cela: je crains que mon valet ne devienne mon maître.—En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le curé.—Comment ferai-je donc? s’écria-t-elle; car je ne puis soutenir seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace.—Eh bien! prenez ce quelqu’un.—Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper.—Alors, ne le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs et entendit fort distinctement ces paroles: _Prends ton valet, prends ton valet_. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient: _Ne le prends pas, ne le prends pas_. Le malheur lui avait donné de l’intelligence.

J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième sermon latin _De viduitate_ (du veuvage), par Jean Raulin, moine de Cluny, prédicateur du XV^e siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre.

=CLOU.=—_Un clou chasse l’autre._

Proverbe pris du latin: il se trouve dans cette phrase de la quatrième Tusculane de Cicéron: _Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum, ejiciendum putant_; _ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un ancien amour, comme un clou chasse l’autre_.

_River le clou à quelqu’un._

C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le _Roman de la Rose_ emploie souvent cette expression dans ce sens (Le Duchat).

=COCAGNE.=—_Pays de Cocagne._

Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale dans le _Journal de la langue française_, en réponse à un abonné qui m’avait demandé, 1º d’expliquer ce que c’est que le _pays de Cocagne_; 2º de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce pays; 3º de dire quelle est celle qui est la meilleure.

1º On appelle _pays de Cocagne_ un pays d’abondance et de bonne chère. Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu particulièrement.

Ce pays a nom Cokaigne, Qui plus i dort, plus i gaigne.

Les murs des maisons sont construits de divers comestibles: les chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de saucisses; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables dressées où l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin blanc; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds, etc...; partout des concerts et des danses; jamais querelle ni guerre, parce que tout y est en commun; toutes les femmes y sont belles, peu farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré, on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de Jouvence. Devient-on vieux? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant plus que vingt ans.

Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge: «Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de forgerons, de semences, d’échalas? Des fleuves de sauce noire, sortant à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues, roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux délicieux; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée toute chaude, et du _vermicelle_ assaisonné de lis et d’anémones. Les arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives braisés.»

Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit les délices de l’âge d’or: «Il ne coulait que du vin dans tous les torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées bien tendres et bien arrosées... Des petits-pâtés et des grives toutes rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer.»

On peut voir dans le sixième livre des _Deinosophites_ d’Athénée le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la traduction de M. Hubert.

2º Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du mot _Cocagne_, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a donné une explication ridicule. _Cocagne_, dit-il, est un pays imaginé par le fameux Merlin Cocaye, qui, tout au commencement de sa première Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants, où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et _Cocagne_ n’est qu’une altération de _Cocaye_.

Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver _gogaille_ de _gogue_, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que _pays de cocagne_ est venu de _pays de gogaille_.

Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une petite contrée appelée _Cocagna_, dont la situation est très agréable, le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon marché; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du _pays de Cocagne_.

Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent sur cette explication: «Il nous paraît très vraisemblable que c’est du nom de ce pays qu’on a fait celui de _pays de Cocagne_, et que le nom de _Cocagna_ vient du proverbe: _Il est à son aise comme un coq en pâte_; ou du latin _coccus_, graine de kermès, cochenille; ou du languedocien _coco_, pain mollet, au sucre et aux œufs.» Il faut avouer que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur sagacité ordinaire.

L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle _Cocagne_ un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en poudre et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans des terres fertiles, on a donné le nom de _Cocagne_ à ce pays, où il est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent l’abondance et la bonne chère.

On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la _Chimie appliquée à l’agriculture_ (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble confirmer l’opinion de Furetière: «Avant la découverte de l’indigo, qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais, fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays était devenu si riche, qu’on l’a appelé _pays de Cocagne_, du nom de son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un pays riche et très fertile.

«Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de François I^{er}, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution.»

3^o Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le mot _Cocagne_, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la source. Je crois que _Cocagne_, autrefois _Cokaigne_, _Coquaigne_, ou _Cokaine_, est dérivé du latin _coquina_, _cuisine_, _bonne chère_. Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes, en traçant l’origine du mot anglais _Cockney_: «_Coquin_, _coquine_, olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam, desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos pagani nostri olim _Cokaignes_, quod nunc scribitur _Cockneys_, vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam, in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens.» (Gramm. anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome I, page 254.)

Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le modèle et les principaux traits du pays de _Papimanie_.

Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’_Histoire Macaronique_ de Merlin Cocaye, il est question des _royaumes de crespes et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse_. C’est une contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes, et où les _vignes sont liées avec des saucisses_, trait qui est devenu un proverbe italien correspondant à l’expression _C’est un pays de Cocagne_.

_Vi si legano le viti con le salciccis._

Nos matelots ont imaginé un pays de _Giboutou_ ou de _Gipoutou_, qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là, disent-ils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec une fourchette et un couteau sur le dos; et coupe qui veut.

Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo: _Dices hic porcos coctos ambulare_, _vous diriez que les cochons y courent tout rôtis_. Cette phrase se trouve dans le _Festin de Trimalcion_.

=CŒUR.=—_Le cœur mène où il va._

Chacun se laisse entraîner par son penchant. _Trahit sua quemque voluptas._—J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre cœur, si nous savions bien l’y chercher.

Ce proverbe est une pensée de Confucius.

_Avoir le cœur gros._

Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à Cologne, le 3 juillet 1645.

_Apprendre par cœur._

On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots _recorder_, _se recorder_, _recordance_, _recordation_, en latin _recordari_, _recordatio_: de là aussi l’expression _apprendre par cœur_. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique, vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte. La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur.

_Faire quelque chose de grand cœur._

C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que _grand cœur_ a été mis dans cette phrase par altération de _gréant cœur_, qui se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie _de cœur qui agrée_. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il n’apporte aucune preuve. _Grand cœur_ s’est toujours dit pour _cœur généreux_; et on lit dans _Justin_: _Magno corde aliquid facere_, _faire quelque chose de grand cœur_.

_Avoir le cœur à la bouche._

S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un gosier.

_Remettre le cœur au ventre à quelqu’un._

C’est lui rendre le courage.—Le ventre est chez beaucoup de gens le siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace: poltrons avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent.

_Avoir un cœur de citrouille._

Celte expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les _Adages des pères de l’Église_. Elle est dérivée de l’expression latine employée par Tertullien contre Marcion: _Peponem cordis loco hahere_, _avoir pour cœur un melon_ ou _une citrouille_. La même métaphore se trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les Grecs πέπονες, _melons_ ou _citrouilles_.

On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir _un cœur de citrouille fricassée dans de la neige_.

=COFFRE.=—_Il s’y entend comme à faire un coffre._

Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont la confection exigeait certain talent; et les coffretiers appartenaient moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes.

_Drôle comme un coffre._—_Rire comme un coffre._—_Raisonner comme un coffre._

Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort drôles, fort joyeures et fort bizarres.

L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux.

_Piquer le coffre._

A la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement: attendre assis sur un coffre qu’on pique d’impatience.

_Mourir sur le coffre._

C’est mourir misérablement, dit Oudin, en suivant la cour, ou au service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la fameuse épitaphe de _Tristan l’Hermite_:

Je vécus dans la peine, attendant le bonheur, Et _mourus sur un coffre_, en attendant mon maître.

Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame de Sévigné rapporte dans sa 411^e lettre que Turenne, faisant ses adieux au cardinal de Retz, lui dit: «Sans ces affaires où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole que, si j’en reviens, _je ne mourrai pas sur le coffre_.»

=COGNÉE.=—_Il ne faut pas jeter le manche après la cognée._

Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée, et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore faire usage.

=COIFFÉ.=—_Il est né coiffé._

Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par allusion à la membrane appelée _coiffe_ qui enveloppe la tête de quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée, dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée _amnion_ dans leur langue, l’augure favorable de l’_amniomancie_. Les sages-femmes de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre, et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale, ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation.

La superstition qui attribue une vertu de talisman à _ce chapeau de Fortunatus_, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les journaux qu’il y a _une coiffe de nouveau-né à vendre_: ce qui fait toujours affluer les acheteurs.

=COLIN-TAMPON.=—_Je m’en moque comme de Colin-tampon._

Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de François I^{er}. _Colin-tampon_ est un sobriquet que les soldats de ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin sur cette bataille. Les _Mémoires de l’état de France sous Charles IX_ (t. II, f^o 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces derniers par la dénomination de _Colins-tampons_. «Les Rochelois crioient par dessus la muraille que l’on fît aller les _Colins-tampons_ à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper leurs grandes piques.»

=COLLIER.=—_Être franc du collier._

C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée, dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier.

=COLOMB.=—_C’est l’œuf de Colomb._

Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après coup.—Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur; aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb, et je vais vous le prouver: en même temps il fit tenir l’œuf sur sa pointe qu’il aplatit en le posant.—Oh! s’écrièrent-ils alors, rien n’était plus aisé.—J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur.

La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites.

=COLOMBE.=—_Craignez la colère de la colombe._

N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement est des plus terribles; ne provoquez pas le courroux d’une femme, car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. _Notumque furens quid fœmina possit_ (Virg.); _on sait ce que peut une femme furieuse_.—L’_Ecclésiastique_ dit: _Non est ira super iram mulieris_ (ch. 25, v. 23); _il n’y a pas de colère au-dessus de la colère de la femme_.

Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, _ira columbæ_ et _gladius columbæ_, qui ne peut être comprise sans connaître l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui, pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu:

_Desinit in piscem mulier formosa superne[30]._

Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque signifie _colombe des champs_. Parvenue au trône d’Assyrie, elle décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour les colombes: en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de _la Colombe_; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites, guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image, on aura alors l’explication naturelle de la _colère_ et _du glaive de la colombe_ dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses _Lamentations_, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent point distinguer la justesse et la clarté.

Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle de douceur, _estote mitis sicut columbæ_, a donné lieu au proverbe _Timete iram columbæ_, _craignez la colère de la colombe_.

Les Italiens disent dans le même sens: _Guardati d’aceto di vin dolce_; _garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux_.

=COMMENCEMENT.=—_Heureux commencement est la moitié de l’œuvre._

Proverbe traduit de ce vers latin:

_Dimidium facti, qui bene cœpit, habet._

Les Grecs avaient le même proverbe.

_Commencement n’est pas fusée._

On dit aussi: _N’a pas fait qui commence_.

On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter; mais dès qu’on y a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet pas de continuer.

Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la fin d’une entreprise.

=COMMISSAIRE.=—_Faire chère de commissaires._

Dans le temps des conférences entre les catholiques et les religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient, les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les uns et du gras pour les autres, on appela _chère de commissaires_ un repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où l’on avait des mets de toute espèce.

Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des _missi dominici_, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines, abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables, les traitaient de leur mieux.

Les Latins disaient: _Epulæ saliares_, _festins des saliens_. Les prêtres du dieu Mars, nommés saliens, _a saliendo_, à cause des danses qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois de mars.

=COMPAGNIE.=—_La mauvaise compagnie pend l’homme._

Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe: _Le bruit pend l’homme_.

On dit dans le même sens: _Par compagnie on se fait pendre_.

_Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte._

On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on laisse les personnes avec qui l’on se trouve; mais on s’expose à entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique: _Comme disait le roi Dagobert à ses chiens_.

=COMPAGNON.=—_Qui a compagnon a maître._

On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer à celle de son compagnon. Les associés sont dépendants l’un de l’autre.

=COMPARAISON.=—_Comparaison n’est pas raison._

On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets.

_Toute comparaison cloche._

Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et d’incomplet.

_Toute comparaison est odieuse._

On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les autres; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux; chacune d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre est exagéré.—La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin:

Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison D’éviter la comparaison. L’or se peut partager, mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, Ne contenterait pas, en semblables desseins, Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints.

=CONNAITRE.=—_Connais-toi toi-même._

Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaient croire qu’un homme en fût l’auteur; et ils l’attribuaient à la divinité même.

«Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la raison; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie d’y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux réparations et ne court point aux remèdes.»—Il n’y a donc rien de plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même. Qui se connaît, connaît aussi les autres; car _chaque homme_, comme le remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.

=CONSEIL.=—_La nuit porte conseil._

Ce proverbe, pris du latin, _in nocte consilium_, signifie qu’il y a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on dit encore, _de consulter l’oreiller_.

Les Arabes disent: _Confiez-vous aux réflexions du lendemain_.

_Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient._

_Écoute les conseils de tous_, parce que l’ignorant même peut en donner un bon. _Prends celui qui te convient_, parce que tu dois seul en éprouver les effets, et que _les conseilleurs_, comme on dit, _ne sont pas les payeurs_.

Un proverbe grec recommande de _choisir un conseil entre mille_. L’_Ecclésiastique_ (ch. VI, v. 6) fait la même recommandation.

=CONTENTEMENT.=—_Contentement passe richesse._

Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens.—Les Latins disaient: _La pauvreté que la joie accompagne est un trésor_.

_Paupertas, cum læta venit, ditissima res est._

=CONTE.=—_Contes de ma mère l’oie._

Contes niais, ridicules.—Cette expression est prise d’un ancien fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire. (_Bibliothèque des romans._)

_Faire des contes bleus._

C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de la _Bibliothèque bleue_, ainsi appelée parce que les petits livres qui la composent ont des couvertures de papier _bleu_, et sont même quelquefois imprimés sur papier _bleu_. Cette bibliothèque, très connue dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme faisant partie de la _Bibliothèque bleue_.

On dit aussi dans le même sens: _Faire des contes jaunes_, parce que la couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois _jaune_.

=COQ.=—_Le coq de la paroisse._

Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme emblème de la vigilance chrétienne; au figuré, c’est l’homme qui, dans un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque charge, ou par la considération dont il jouit.

_Coq de paroisse_, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse, comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission de l’an 1467: «Icelluy Godefroy dist au suppliant: Vous estes un très mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement _ung coq de paroisse_.»

On appelle aussi _le coq de la paroisse_ ou _le coq du village_, un galant qui courtise toutes les belles du lieu.

_Être comme un coq en pâte._

C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus.—Cette expression signifie aussi: avoir tout à souhait dans un lieu.

=COQ-À-L’ÂNE.=—_Faire des coq-à-l’âne._

C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à l’âne.—Ménage prétend que Marot a inventé le terme de _coq-à-l’âne_, en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’_Art poétique françois_, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos anciens poëtes appelaient _coc-à-l’asne_ certaine espèce de satire, _pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment par le proverbe du_ SAULT DU COQ A L’ASNE.

Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné un raisonnement absurde par le mot composé _coq-à-l’âne_, et qu’on a dit _faire des coq-à-l’âne_ et _sauter du coq à l’âne_.

Il y a parmi les chansons de Collé un _coq-à-l’âne en proverbes_, dont voici le premier couplet:

Trop parler nuit, Trop gratter cuit, Trop manger n’est pas sage. A barbon gris Jeune souris. L’amour est de tout âge. Enfants d’Paris, quel temps fait-il? Il pleut là bas, il neige ici. Pendant la nuit Tous chats sont gris. Pour faire route sûre, Si l’amour va Cahin-caha, Ménage ta monture.

=COQUECIGRUE.=—_A la venue des coquecigrues._

C’est-à-dire jamais.—Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé des trois mots _coq_, _cygne_, _grue_, et suivant Huet, est dérivé de _Néphélococcygie_, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la _coquecigrue_ est l’oiseau aquatique appelé _clyster_ chez les anciens et révéré des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de donner des lavements.—On dit d’une personne qui raisonne de travers, qu’_elle raisonne comme une coquecigrue_; et d’une personne qui conte des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’_elle conte des coquecigrues_.

Le poëte Saint-Amand, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer:

Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues, Son esprit à cheval sur des coquecigrues.

=COQUELUCHE.=—_Être la coqueluche de quelqu’un._

C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont il raffole, l’objet dont _il est coiffé_, comme on dit. Cette façon de parler fait allusion à la _coqueluche_, espèce de bonnet autrefois fort à la mode, dont les dames se paraient.

Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un étrange rhume qu’on nomma _coqueluche, lequel tourmenta toute sorte de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les colléges en furent muets_. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne de Louis XII.—Valériola, dans l’appendice de ses _Lieux communs_, prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple, parce que ceux qui en étaient atteints portaient une _coqueluche_ ou capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis. Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée _coqueluche_ à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la guérir.

La Bruyère disait de Benserade, représenté dans le _Livre des Caractères_ sous le nom de Théobalde, qu’il était _la coqueluche des femmes_; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier: Voilà qui est divin! qu’est-ce qu’il a dit?

Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie de _la Mort d’Achille_, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse:

Ah! je me vois si haut en cet amour ardent Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant!

=COQUILLE.=—_A qui vendez-vous vos coquilles? à ceux qui reviennent du Mont-Saint-Michel?_

Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être dupes.—Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève.

=CORBEAU.=—_De mauvais corbeau mauvais œuf._

On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fît recevoir dans son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement desquelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme, et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées, au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice, et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause: «Jeune homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu perdes: vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu, tu paieras encore par arrêt du tribunal.»

Un pareil argument semblait sans réplique; mais le rusé Tisias avait réponse à tout; il le rétorqua de cette manière: «Sage maître, vous vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement.» A ces mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31], prononcèrent pour toute sentence, Κακου Κόρακος Κακὀν ῶον, _de mauvais corbeau, mauvais œuf_, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut dire _corbeau_, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant _qui paie_ ou _qui punit_; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire qu’Élien a prise pour une vérité. «Le corbeau, dit cet auteur, dans son Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet acte de voracité qu’on a dit: _De mauvais corbeau mauvais œuf_, pour signifier des vices héréditaires.»

_Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux._

Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux.

On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur proie, respectent les yeux des corbeaux avec lesquels ils viennent à se battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église, et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet de _corbeaux_, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur rapacité.

=CORDE.=—_Gens de sac et de corde._

On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI, marqué par plusieurs séditions populaires; les agents de l’autorité s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.—Ce supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui portait cette inscription: _Laissez passer la justice du roi_.

De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon, poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom, fut cousu dans un sac et jeté à la mer.

Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le discours de Cicéron: _pro Roscio Amerino_.)

Dans l’_Histoire de la sultane de Perse et des visirs_, contes turcs, composés au XV^e siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le fils de son mari.

Quelques auteurs assignent une autre origine à l’expression proverbiale: avant le règne de Charles VI, disent-ils, on appelait _sacards_ ou _gens de sac_ de bonnes gens qui, en temps de peste, allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de _gens de corde_, pour n’en faire qu’une avec elle.

J’aime mieux croire que l’expression _Gens de sac et de corde_, dont on fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double allusion aux anciens supplices du _sac_ et de la _corde_.

_Filer sa corde._

Se conduire de manière à être pendu.—Les Italiens disent: _Faire comme l’araignée qui travaille à se pendre_.

Charpentier, ennemi déclaré de Furetière, tira contre lui de ce proverbe une devise fort piquante qui avait pour corps une araignée suspendue à son fil, et pour ame ces mots: _Lavora per impiccarsi_, avec les vers suivants:

Je ne vis que de saleté, Je ne me plais que dans l’ordure, Je suis l’horreur de la nature, Et fais un ouvrage empesté. Les dieux, dont je souille l’image Avec mon seul attouchement, M’ordonnent, pour mon châtiment, De me pendre à mon propre ouvrage.

=CORDELIERS.=—_Il ne faut pas parler latin devant les cordeliers._

Il ne faut point raisonner sur une matière devant ceux qui la connaissent parfaitement. Les cordeliers avaient la réputation d’être très bons latinistes, et cela leur valut l’honneur de figurer dans ce proverbe, synonyme de cet autre plus ancien: _Il ne faut point parler latin devant les clercs_.

Les Espagnols disent: _En casa del Moro no hables algarabia_, _ne parle point arabe dans la maison d’un Maure_.

_Faire tout à rebours comme les cordeliers d’Antibes._

Cette comparaison proverbiale, dont on se sert en quelques endroits de la Provence et du Languedoc pour marquer une sotte maladresse, doit son origine à un fait qui peut fournir une nouvelle preuve à l’opinion de ceux qui regardent certaines pratiques de l’ancienne fête des Innocents comme dérivées des saturnales. «Lorsque cette fête se célébrait dans le couvent des cordeliers d’Antibes, les frères coupe-choux et les marmitons occupaient la place des pères, et, revêtus d’ornements tournés à l’envers, portant au nez des lunettes garnies d’écorce de citron, ils marmottaient confusément quelques mots de prière qu’ils feignaient de lire dans des livres tournés à l’envers.» (_Voyageur à Paris_, t. II, pag. 21.)

_Se confesser comme les cordeliers de Metz._

Cette locution proverbiale a dû son origine à un fait historique que je vais rapporter dans tous ses détails.

Au mois d’octobre 1555, le P. Léonard, gardien d’un couvent de cordeliers à Metz, homme d’un esprit actif et intrigant, qui avait donné de grandes preuves de dévouement aux Français, et qui, à ce titre, avait obtenu d’eux une confiance illimitée, forma le projet de les déposséder de cette ville dont ils s’étaient rendus maîtres trois ans auparavant, et de la livrer, à condition qu’il en serait fait évêque, aux troupes de Charles-Quint cantonnées à Thionville. Il communiqua son plan à la reine douairière de Hongrie, régente des Pays-Bas, et, après avoir reçu l’assurance qu’elle emploierait de son côté tous les moyens propres à le faire réussir, il s’empressa de le mettre à exécution, de concert avec ses religieux séduits par la perspective des honneurs et des richesses dont il avait su flatter leur ambition. On était loin de soupçonner qu’il n’y eût pas un seul honnête homme parmi ces moines. L’estime publique qui les environnait servit de voile à la perfidie de leurs desseins. Ils introduisirent chez eux un certain nombre de soldats impériaux sous le costume ecclésiastique, en les faisant passer pour des confrères qui venaient assister à un chapitre général. Le succès de ce stratagème semblait garantir celui de la conspiration. Elle était déjà à la veille d’éclater, lorsque M. de Villevieille, gouverneur de Metz, reçut avis d’un espion, qu’il entretenait à Thionville, que le commandant de cette place avait admis plusieurs cordeliers à des conférences nocturnes, et qu’il s’occupait mystérieusement des préparatifs de quelque expédition importante. Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière. Il prit à l’instant ses mesures contre toute espèce de surprise, courut visiter le couvent, à la tête de sa garde, et se saisit de tous les traîtres, à l’exception du gardien, qui fut arrêté bientôt après en revenant de Thionville où il était allé mettre la dernière main à son ouvrage. Cet aventurier, réduit par les aveux de quelques-uns de ses complices à l’impossibilité de nier le complot, en révéla les circonstances sans attendre la torture. Il déclara que la nuit suivante le feu devait être mis en différents quartiers de la ville, et que, dans le temps où les habitants et la garnison auraient été occupés à l’éteindre, un corps ennemi, arrivé à la faveur de l’ombre, aurait escaladé les remparts, tandis que les soldats auxquels il avait donné asile seraient venus seconder cette entreprise, en attaquant brusquement par derrière tout ce qui s’y serait opposé. La terreur et la confusion produites par des événements si imprévus ne pouvaient manquer de faire réussir le complot. M. de Villevieille ne se contenta point de l’avoir déconcerté, il voulut encore le faire tourner contre les ennemis. Il alla se mettre en embuscade sur le chemin de Thionville, les tailla en pièces pendant qu’ils s’avançaient avec confiance, et revint triomphant à Metz, où il s’occupa de faire instruire le procès des conspirateurs. La crainte de donner un sujet de joie aux ennemis de l’Église fit tenir quelque temps leur sort indécis. Mais enfin Léonard et vingt de ses moines furent condamnés à la peine capitale. On rapporte qu’enfermés dans la même chambre et invités à se préparer à la mort en se confessant les uns aux autres, ces malheureux, au lieu d’employer leur temps à ce dernier devoir, éclatèrent en reproches contre leur gardien, le massacrèrent sur la place, dans un accès de désespoir, et maltraitèrent si fort quatre autres religieux, qu’on fut obligé de les transporter sur une charrette avec le corps mort de Léonard jusqu’au lieu de l’exécution. Cette dispute tragique donna lieu à l’expression proverbiale dont on se sert en parlant des gens qui se battent au lieu de s’expliquer.

=CORINTHE.=—_Il n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe._

_Non homini cuivis contingit adire Corinthum._

Les parémiographes anciens sont partagés en deux avis sur l’origine de ce proverbe: les uns le font venir de ce que le port de Corinthe était d’un abord difficile pour les vaisseaux qui y fesaient quelquefois naufrage; les autres, et c’est le plus grand nombre, le regardent comme une allusion à la conduite d’une célèbre courtisanne de cette ville, Laïs, qui mettait la jouissance de ses charmes à un prix excessif; ce qui fit dire à Démosthène: _Je n’achète pas si cher un repentir_; mot qui fait plus d’honneur à la parcimonie qu’à la continence de cet orateur.

=CORNES.=—_Porter des cornes._

Dans la haute antiquité, les cornes étaient un symbole de la dignité et de la puissance. On représentait Jupiter-Ammon, Sérapis, Isis et Astarté avec des cornes; on en plaçait une belle paire sur le front du dieu Pan, qui passait pour l’inventeur de l’ordre des batailles et de l’arrangement des armées en deux lignes formées l’une à la droite et l’autre à la gauche du centre; d’où vint l’expression latine _cornua exercitus_ (les cornes de l’armée) que nous rendons par _les ailes de l’armée_. Bacchus était ainsi figuré cornu, soit parce que les premiers vases dont on se servit pour boire furent des cornes de bœuf, comme le remarque Diodore de Sicile (t. I, liv. III), soit à cause de la vertu du vin qui donne de la vigueur aux faibles et de l’audace aux poltrons. Et pour exprimer cet effet du vin, on disait poétiquement qu’il prêtait des cornes aux buveurs. De là ces vers d’Horace dans l’ode à son amphore:

_Tu spem reducis mentibus anxiis, Viresque, et_ addis cornua pauperi.

Ce qu’Ovide (_de Arte amandi_, lib. I) a imité ainsi:

_Tunc veniunt risus_, _tunc_ pauper cornua sumit.

Apollon et Diane avaient quelques autels qui étaient construits de cornes entrelacées, et Martial (_de Spectac._, epig. 15) parle d’un de ces autels comme d’une merveille. Mais les cornes n’étaient pas des attributs exclusivement consacrés aux dieux; elles servaient d’insignes à plusieurs héros. Les rois de Macédoine portaient des cornes de bélier à leur casque. Suivant Clément d’Alexandrie, Alexandre-le-Grand ne quitta jamais cette marque de distinction; et de là vint le nom d’_Alexandre aux deux cornes_, _Zou cornaïn_, que lui donne Mahomet dans le Coran (ch. 18). Enfin les cornes sont, dans la Bible même, des symboles sacrés; et les images qui nous retracent Moïse au sortir de son entrevue avec l’Éternel sur le mont Sinaï, nous présentent le front de ce législateur décoré de cornes. _Cornutam Moysi faciem_, dit la Vulgate. Il est vrai pourtant que les interprètes entendent par ces cornes des croissants de feu.

N’est-il pas étrange qu’après avoir employé les cornes à des usages si respectables, on en ait fait, dans la suite, le ridicule et odieux ornement de la tête des maris trompés? Quelle peut être la raison de cela? Cette raison, on la trouve dans les habitudes du bouc qui supporte tranquillement la rivalité d’un autre bouc, sans le regarder même de travers, quoique Virgile ait dit, pour un cas extraordinaire, à la vérité: _Transversa tuentibus hircis_. Il est certain que les Grecs désignaient sous le nom de bouc, άϊξ, l’époux d’une femme lascive comme une chèvre, et qu’ils appelaient _fils de chèvre_ les enfants illégitimes. L’expression _Planter des cornes à quelqu’un_ leur fut même connue, car elle est dans ces mots Κἕρατα αυτὧ ποιηϚαι, dont Artémidore s’est servi en son _Traité des songes_ (liv. II, ch. 12), où il dit que rêver de cornes est un fâcheux pronostic pour un mari. Nous apprenons en outre de l’historien Nicetas que l’empereur Andronic voulant reprocher aux habitants de Constantinople l’inconduite de leurs femmes, fesait dresser sur les principales places de cette ville les plus beaux bois de cerf qu’il pouvait se procurer.

Les Romains attachaient aussi aux cornes une signification pareille. Ils avaient l’expression _Vulcanus corneus_, qui répond exactement à notre _mari encornaillé_; et c’est à quoi Plaute a voulu sans doute faire allusion par un jeu de mots lorsque, employant _corne_ pour _lanterne_, il a dit dans son _Amphitryon_ (act. I, sc. 1): _Quo ambulas, tu qui Vulcanum in cornu conclusum geris? où vas-tu, toi qui portes Vulcain enfermé dans une corne?_

Je puis citer encore ce vers d’Ovide:

_Atque maritorum capiti non cornua desunt._

En Italie, on donne à l’époux d’une femme infidèle le sobriquet de _becco_ (_bouc_), que Molière a francisé dans ces vers de _l’École des Femmes_ (act. IV, sc. 6):

Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.

Voltaire a prétendu à tort que les cornes métaphoriques sont venues des cornettes, espèce de coiffure dont les dames se paraient au XV^e siècle, et dont je parlerai dans un article particulier. Longtemps avant l’introduction de cette coiffure, les expressions _cornard_, _cornu_ et _porteur de cornes_ avaient été employées comme synonymes de _sot_, dans le sens qu’a ce mot d’après le vieux proverbe, _Qui demeure trop à se marier, il s’avance d’être sot_, et d’après ce vers d’une de nos comédies,

Épouser une sotte est pour n’être point _sot_.

Elles se trouvent chez plusieurs poëtes de la langue romane, parmi lesquels je citerai les troubadours Bertrand de Ventadour, Pierre d’Auvergne et Guillaume de Bergedan. D’ailleurs, ce fut anciennement en France un malicieux usage de railler les maris _nés_, comme on dit, _sous le signe du Capricorne_, en arborant des cornes à leur porte, la veille de la fête de saint Jean qu’on leur donnait pour patron, à cause de l’homonymie de ce saint avec Jan ou Janus, à qui sa double tête avait fait attribuer le même ministère. A Paris, on poussait plus loin l’avanie. L’homme convaincu de s’être laissé déshonorer par sa femme, était condamné à mettre un grand bonnet à cornes, et à parcourir les rues sur un âne, la tête tournée vers la queue qu’il tenait à la main, tandis que cette femme menait l’animal par la bride, et qu’un crieur public répétait à haute et intelligible voix: _On en fera autant à celui qui le sera_. Une semblable coutume était établie aussi en Catalogne; mais pendant la promenade que le patient fesait à pied, il était fouetté par son infidèle, laquelle l’était en même temps par le bourreau, et, après cela, il était obligé de payer l’amende. Ces folles punitions n’auraient-elles pas eu pour principe cette observation assez juste que les déréglements des femmes proviennent, en très grande partie, des torts des maris?

Les Espagnols comparent le mari résigné qui ferme les yeux sur l’inconduite de sa femme, _à l’escargot qui, pour se délivrer d’inquiétude, échangea ses yeux pour des cornes_.

_El caracol, por quitar de enojos, Por los cuernos troco los ojos._

Ce proverbe fort original, dont on se sert aussi dans le midi de la France, est fondé sur une tradition populaire qui dit que l’escargot, qu’on suppose aveugle, fut créé avec de bons yeux, mais qu’étant sans cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre, il pria le bon Dieu de les lui ôter, et de les remplacer par des cornes, dont il espérait retirer plus d’avantage: ce qui lui fut accordé.

J’ai entendu chanter dans un village du département de l’Aveyron une vieille chanson patoise qui rappelle cette singulière tradition, et qui se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l’idée, à défaut des paroles que j’ai oubliées:

Celui que le guignon fit naître Sous le signe ingrat du bélier, Se tourmente pour mieux connaître Ce qu’il ferait bien d’oublier. Eh! qu’espère-t-il que souffrance D’une ombrageuse vigilance Qui doit lui prouver qu’il est sot? Veut-il fuir des chagrins sans bornes? Qu’il change ses yeux pour des cornes, A l’exemple de l’escargot.

On emploie le nom de _cornélius_ pour synonyme de _cornard_, comme on le voit dans ce vers du _Sganarelle_ de Molière (sc. 6):

Et l’on va m’appeler seigneur _cornélius_.

L’évêque de Belley disait à un mari qui se plaignait hautement: «Taisez-vous donc; il vaut mieux être _Cornelius Tacitus que Publius Cornelius_.»

=CORNEILLE.=—_Y aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat des noix._

C’est se donner beaucoup de mouvement pour venir à bout de quelque chose.

La corneille est très friande d’une espèce de noix fort grosse que Rabelais appelle _noix grollière_, terme dérivé de _grolle_ (ou _graille_), nom qu’on donnait autrefois à cet oiseau, et que les naturalistes donnent aujourd’hui au freux, autre oiseau de semblable espèce. La corneille préfère cette noix à toutes les autres, parce que la coque en est moins dure; et lorsqu’elle se sent excitée par la faim, elle s’envole sur un noyer, s’accroche du bec et des griffes à quelque branche, et l’agite aussi fortement qu’elle peut pour en abattre le fruit qui, s’entr’ouvrant dans la chute, lui offre un aliment plus facile à extraire de l’enveloppe où il est contenu.

En quelques endroits, on donne métaphoriquement le nom de _corneille_ à l’homme chargé d’abattre les noix, parce qu’il ressemble à la corneille par l’agitation qu’il se donne et par la couleur d’un mauvais vêtement dont il s’affuble d’ordinaire, à cause des taches que font les écales.

_Bayer aux corneilles._

S’amuser à regarder en l’air niaisement, et par extension, faire le badaud.—_Bayer_ ou _béer_ signifie ici _regarder bouche béante_: état qui est naturel au badaud, et qui est nécessaire d’ailleurs pour sa respiration, lorsqu’il lève la tête en haut afin de contempler le vol élevé des corneilles.

=CORNETTE.=—_Porter la cornette._

On disait autrefois d’un homme qu’_il portait la cornette_ lorsque sa femme _portait la culotte_; mais aujourd’hui cette expression ne désigne plus un mari en puissance de femme, _vir uxorius_, comme disaient les Latins; elle s’emploie dans le même sens que _porter des cornes_.

La cornette, ou le hennin, était une espèce de bonnet à deux cornes très élevées, dont l’introduction fut due à Isabeau de Bavière. Toutes les dames s’empressèrent de l’adopter, et c’était à qui aurait les hennins les plus riches, les cornes les plus élevées. De ces cornes descendaient en flottant sur les épaules des crêpes, des franges et d’autres ornements. Comme une pareille coiffure coûtait fort cher, les maris s’en plaignirent beaucoup. Les confesseurs, surtout les moines, se réunirent à eux, et la traitèrent d’invention diabolique. Un carme nommé _Connéette_ l’anathématisa par dix-sept sermons qu’il prêcha à Lille, vers l’année 1427, et il engagea les jeunes gens à parcourir les rues avec des crochets pour abattre les hennins et les jeter dans la boue. Un autre carme, peut-être le même, fit de semblables prédications à Paris. Mais son éloquence fut impuissante contre la mode, qui ne parut s’arrêter un moment que pour reprendre de nouvelles forces. «Après son département, dit Paradin, les femmes relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes; ensuite, le bruit passé, ils les relèvent plus grandes que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais plus grands, plus pompeux et plus superbes, qu’après le département du carme.»

=CORPS-SAINT.=—_Enlever quelqu’un comme un corps-saint._

C’est l’enlever promptement, de vive force, sans qu’il ait le temps ni le moyen de résister.

_Corps-saint_ n’est point, comme l’ont cru plusieurs étymologistes, une corruption de _corsin_ ou _cahorsain_, double nom d’usuriers italiens, qui appartenaient, dit-on, à la famille des _Corsini_, célèbres marchands de Florence, et qui s’étaient établis à Cahors, lesquels, étant venus à Paris, furent enlevés, dans une nuit, par ordre de l’autorité supérieure. Le mot est écrit ainsi qu’il doit l’être, et désigne réellement le corps d’un saint. Rien n’était plus commun, au moyen âge, que l’enlèvement d’une telle relique fort précieuse pour les bourgs et villes qui en avaient la possession, à cause de la nombreuse affluence de fidèles et de pèlerins qu’elle y attirait. Cet enlèvement était considéré comme une œuvre pie par ceux qui le fesaient, et ils y employaient beaucoup d’adresse, de promptitude et quelquefois de violence, pour mettre en défaut la vigilance des légitimes propriétaires. L’historien d’Abbeville dit: «Le grand nombre de corps saints que renferme l’abbaye de Sainte-Saulve, de Montreuil, n’est-il pas un témoignage de la cupidité des comtes de Flandre? Ces corps saints n’ont-ils pas été tous volés? Le nez de saint Wilbrod ne provient-il pas du prieuré de Wetz, en Hollande? le nombril de saint Adhelme, d’un monastère normand?»

=COTEAU.=—_Être de l’ordre des coteaux._

Cette expression fut très usitée dans le XVII^e siècle pour désigner de fins gourmets qu’on appelait _chevaliers de l’ordre des coteaux_, ou tout simplement _coteaux_.

Ces hommes admirables, Ces petits délicats, ces vrais amis de tables Et qu’on en peut nommer les dignes souverains, Savent tous les _coteaux_ où croissent les bon vins; Et leur goût leur ayant acquis cette science, Du grand nom de _coteaux_ on les appelle en France.

(DE VILLIERS, coméd. des _Coteaux, ou marquis friands_.)

«Le dîner de M. Valavoir effaça entièrement le nôtre, non par la quantité des viandes, mais par l’extrême délicatesse qui a surpassé celle de tous nos _coteaux_.» (MADAME DE SÉVIGNÉ, _lettre 124_.)

«Il y a des grands qui se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants, et qui se contentent d’être gourmets ou _coteaux_.» (LA BRUYÈRE.)

Certain hâbleur à la gueule affamée, Qui vint à ce festin, conduit par la fumée, Et qui s’est dit _profès dans l’ordre des coteaux_, A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux.

(BOILEAU, sat. 3.)

Des Maizeaux, auteur de la _Vie de Saint-Évremond_, a observé que Boileau, le père Bouhours et Ménage, ont rapporté inexactement l’origine des _coteaux_, et il a donné l’explication suivante qu’il tenait de son héros, et qu’on doit regarder comme la meilleure. «M. de Saint-Evremond, dit-il, se rendit fameux par son raffinement sur la bonne chère. Mais dans la bonne chère on cherchait moins la somptuosité et la magnificence que la délicatesse et la propreté. Tels étaient les repas du commandeur de Souvré, du comte d’Olonne, et de quelques autres seigneurs qui tenaient table. Il y avait entre eux une espèce d’émulation à qui ferait paraître un goût plus fin et plus délicat. M. de Lavardin, évêque du Mans, et cordon-bleu, s’était mis aussi sur les rangs. Un jour que M. de Saint-Evremond mangeait chez lui, cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse et sur celle du comte d’Olonne et du marquis de Bois-Dauphin.—Ces messieurs, dit le prélat, outrent tout, à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger que du veau de rivière, il fout que leurs perdrix viennent d’Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont pas moins délicats sur le fruit; et pour le vin, ils n’en sauraient boire que des trois coteaux d’Aï, de Haut-Villiers et d’Avenay.... M. de Saint-Évremond ne manqua pas de faire part à ses amis de cette conversation, et ils répétèrent si souvent ce qu’il avait dit des coteaux, et en plaisantèrent en tant d’occasions, qu’on les appela _les trois coteaux_.»

=COUCOU.=—_Avaler comme un coucou._

Le coucou est un nourrisson insatiable et qui le paraît d’autant plus, que de petits oiseaux, tels que le rouge-gorge, la fauvette, le chantre et le troglodite, dans les nids desquels il éclot, ont de la peine à fournir de la subsistance à un hôte d’une si grande dépense, surtout lorsqu’ils ont en même temps une famille à nourrir, comme cela arrive quelquefois. De là l’expression _Avaler comme un coucou_.

_Maigre comme un coucou._

Le coucou est très maigre au printemps, et c’est alors seulement que cette façon de parler a sa juste application, car, en automne, il devient excessivement gras, et fournit un assez bon mets aux amateurs.

_Ingrat comme un coucou._

Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou, après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes, dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contre le coucou. Il n’en fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude, et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est beaucoup plus usité qu’en France. _Undankbar wie der Kuckuck._

=COUDE.=—_Lever le coude._

C’est-à-dire boire.

On dit aussi _Plier le coude_. L’expression se trouve dans les _Serrées_ de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours où il est bon de _bien plier le coude_.

Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés. Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse bienveillante; adorons et buvons!

_Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude._

Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe qui s’explique par cet autre: _Qui veut guérir ses yeux, doit s’attacher les mains_.

=COURTAUD.=—_Courtaud de boutique._

On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans, portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa _Néologie_, prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans acheter parce qu’on a surfait: _Cours tôt_, c’est-à-dire cours vite après lui.

=COURTISAN.=—_Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur._

C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe, pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé: C’est en recevant des outrages, et en remerciant.

Un autre courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut.

Henri Estienne (_Dialogue du langage françois italianisé_) donne cette recette curieuse pour devenir vrai courtisan: «Prenez trois livres d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme _front d’airain_, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation, trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit, afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble: après, il faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis, quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience, et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme.»

=CRAMOISI.=—_Sot en cramoisi._

C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que ce soit; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit _rouge-cramoisi_, _violet-cramoisi_[32]. On lit dans Rabelais (liv. V, ch. 46): _Rimer en cramoisi_, c’est-à-dire faire des vers aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de couleur.—Aujourd’hui l’expression _en cramoisi_ ne s’adapte plus guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le sens péjoratif. Il en est de même en italien: _Poltrone in cremisino_ signifie poltron au suprême degré.

Le mot _cramoisi_ vient du mot arabe _kermès_ passé dans notre langue, où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit. Le peuple dit _kermoisi_, et il est à observer que le peuple a conservé la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie. On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens.

=CRACOVIE.=—_Avoir ses lettres de Cracovie._

Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe _craquer_ (mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. _Avoir ses lettres de Cracovie_, signifie donc être reconnu et proclamé menteur.

Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’_arbre de Cracovie_, pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de Pologne. Le prototype de ces _cracovistes_ était un abbé dont on ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’_abbé trente mille hommes_, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne; il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.

=CRÉPIN.=—_C’est tout son saint-crépin._

C’est tout son avoir. On dit aussi: _Porter tout son saint-crépin_;—_Perdre tout son saint-crépin_. Ces façons de parler populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et appellent ce petit bagage _saint-crépin_, du nom du saint qu’ils ont pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant, ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre _crépin_ et _crepida_, bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point.

_Offre de saint Crépin._

Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les offrait dans celle qui les attendait, on appella _offre de saint Crépin_, une offre qui ne se réalise point.

=CRITIQUE.=—_La critique est aisée et l’art est difficile._

Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe: _Il est aisé de reprendre et malaisé de faire mieux_. Mais c’est à tort qu’on croit réfuter la critique en citant ce vers; car de ce que la critique est aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse.

=CROCHET.=—_Aller aux congres sans crochet._

C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter. Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer attachés à de longues perches; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces instruments.—On dit de même, et plus fréquemment: _Aller aux mûres sans crochet_.

=CROCODILE.=—_Larmes de crocodile._

Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à émouvoir la compassion pour mieux tromper.—Cette expression, qui était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine, lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il veut attirer pour en faire sa proie.

=CROIX.=—_Chacun porte sa croix en ce monde._

Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées également dans tous les états des hommes.—Ce proverbe est tiré de l’évangile où le Sauveur dit: _Si quis vult me sequi deneget semetipsum et tollat crucem suam_ (Saint Marc, ch. VIII, v. 34; Saint Luc, ch. IX, v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa croix.

Le mot _croix_, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres auteurs en offrent plusieurs exemples.

_A dix il faut faire une croix._

Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui paraît y mettre le comble.

Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de Molière (acte I, sc. 11) s’écrie:

Et trois: Quand nous serons à dix nous ferons une croix.

«Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou croix de Bourgogne, X.—Court de Gebelin, dans son excellente _Histoire de la parole_, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la perfection de dix, nombre parfait.» (BRET., _Commentaire de Molière_).

_Faire une croix à la porte de quelqu’un._

Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y traçant une croix.

_Jouer à croix et à pile._

Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une _croix_, et sur l’autre celle de deux _piles_ ou piliers. Les uns pensent, avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance. Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende: XRISTIANA RELIGIO[34].

Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie, et ils disaient: _Caput aut navis_, _tête ou vaisseau_. Macrobe et saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent: _Fiore o santo_, _fleur ou saint_, parce que les monnaies de Florence et de quelques autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols est: _castillo y léon_, par allusion aux figures empreintes sur leurs pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon. En Angleterre, on appelle _king’s side_, _côté du roi_, celui où est l’effigie du monarque, et _cross’ side_, _côté de la croix_, celui où se trouve ce signe du christianisme.

_Jeter une chose à croix et à pile._

C’est abandonner une chose aux chances du hasard.

_N’avoir ni croix ni pile._

C’est n’avoir pas le sou.

=CROSSE.=—_Crosse d’or, évêque de bois._

Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les saints mystères, ce saint répondit en soupirant: «Autrefois l’église avait des calices de bois, et des évêques d’or; aujourd’hui elle a des calices d’or, et des évêques de bois.» C’est de là qu’est venu notre dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un pareil reproche.

=CROUPIÈRE.=—_Tailler des croupières à quelqu’un._

Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux, coupait ou _taillait les croupières_.

=CRUCHE.=—_C’est une cruche._

C’est un imbécile, un idiot.—On mettait autrefois de belles inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte, _vas scientiæ_, _vase de science_[35]. De là aussi, par opposition, l’usage d’appeler un ignorant, _une cruche_ ou _un cruchon_.

_C’est une cruche sans anse._

C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a point de prise, _un animal indécrottable_.

_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise._

A force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on finit par y périr.—Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui paraît être du commencement du XIV^e siècle. _Tant va pot à eue_ (eau) _qu’il brise._

On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe, _Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit_.

=CUIR.=—_Faire un cuir._

Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon, et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième épître:

Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages Occuper les loisirs des laquais et des pages, Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart, Servir de second tome aux airs du Savoyard!

Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui, gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la force de ses poumons les _pataqui_, _pataquiès du savetier_, pot-pourri remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des _s_ et des _t_ finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est, dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot _cuir_ était souvent répété, qu’est venue la locution populaire _faire un cuir_, laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, _parler comme un savetier, comme un faiseur de savates_.

Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années, dans le _Journal grammatical_, et que d’autres journaux ont reproduite; mais aujourd’hui il me paraît plus naturel et plus exact de penser que l’expression _Faire un cuir_ a été imaginée comme variante de l’expression _Écorcher la langue_, en raison de l’analogie que présentent _écorcher_ et _faire un cuir_.

On dit aussi: _Faire un velours_, par allusion à _Faire un cuir_; mais les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette différence entre le _cuir_ et le _velours_, que le premier marque une liaison rude, et le second une liaison douce. _Il va-t-à Paris_ est un _cuir_; _Il va-z-à Paris_ est un _velours_.

_Faire du cuir d’autrui large courroie._

C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos. Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII:

Faire son preu (profit) d’autruy dommage Et d’autruy cuir larges correies.

Plaute a dit: _De meo tergo degitur corium_, _le cuir est pris de mon dos_, pour signifier: c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose.

=CUIRASSE.=—_Trouver le défaut de la cuirasse._

C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne ou d’une chose. On disait autrefois, au propre: _Le défaut de la cuirasse_, pour signifier l’endroit où la cuirasse _défaillait_, manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on pouvait enfoncer le poignard.

_Petite cuisine agrandit la maison._

La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une maison.

=CUJAS.=—_Commenter les œuvres de Cujas._

Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année, pour prévenir les suites de son tempérament amoureux; mais il ne put empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage; et depuis ses noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils appelaient cela _commenter les œuvres de Cujas_, et cette expression passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la fille du maître.

Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle cette épigramme latine qui est assez bien tournée:

_Viderat immensos Cujati nata labores_ _Æternum patri promeruisse decus._ _Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem_ _Filia: quod potuit corpore fecit opus._

Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot.

=CUL.=—_Être à cul._

C’est ne savoir plus que faire ni que dire.—Allusion à un usage autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de se rasseoir, ce qui s’appelait _être à cul_ ou _être mis de cul_, comme on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. II): «Il tint contre tous les régents et orateurs, et _les mit de cul_.»

Lamonnoye, dans le _Glossaire alphabétique_ qui se trouve à la suite des _Noëls bourguignons_, donne une autre explication que je vais rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. «_Le diable est à cul._ C’est comme si l’on disait: le diable est poussé à bout; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le _cul_ rangé contre un mur; il est _acculé_. On appelle _accul_ le lieu où l’on est acculé.»

_Cul-de-plomb._

Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives.

_Demeurer entre deux selles le cul à terre._

Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit par aucun des deux.

=CULOTTE.=—_Porter la culotte._

On dit aussi: _Porter le haut-de-chausses_.—Ces deux expressions, parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en a donnée: «La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu’_elles portent le haut-de-chausses_, nous faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme.»

On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris. Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait qu’à remonter à la mère du genre humain; il lui était tout aussi aisé de démontrer qu’Ève _porta la culotte_, dans le sens propre comme dans le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement: _Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata_; ce qu’un ancien traducteur a rendu en ces termes: _Ils cousirent des feuilles de figuier et s’en firent des culottes_. L’auteur des _Illustres Proverbes_ aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le droit _de porter culotte_.

Mais faisons trève à la plaisanterie, et cherchons une origine plus raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé un fabliau intitulé: _Sire Hains et dame Anieuse_. Ces deux époux n’étaient jamais d’accord; la femme contrecarrait sans cesse le mari. Celui-ci fatigué lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse, n’est-ce pas? moi, je veux être le maître; or, tant que nous ne céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder: il faut, une fois pour toutes, prendre un parti; et puisque la raison n’y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte, il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison, et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et entière dans le ménage. Elle y consentit; la lutte s’engagea en présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins, et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire.—L’abbé Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a donné lieu aux expressions: _Porter le haut-de-chausses_ et _Porter la culotte_.

Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux de l’_Histoire du monde renversé_, sont attestés par de graves et véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux que personne les usages et les coutumes de notre nation.

Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari.

_C’est un sans-culotte._

Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula _le Sans-culotte_, par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter _la livrée du Parnasse_, c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés; et quelques années plus tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire. C’est ainsi que le nom de _va-nu-pieds_ avait été appliqué par les _partisans_ aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier, la véritable explication du mot _sans-culotte_ (voy. le _Nouveau Paris_, t. III, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène Labaume, auteur de l’_Histoire monarchique et constitutionnelle de la révolution française_, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le 10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela des _sans-culotte_; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent comme un titre d’honneur ce nom donné par le mépris, et l’on sait combien ils le rendirent fameux.

=CYGNE.=—_Le chant du cygne._

«Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre merveilleux; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était, disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible des Grecs: poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles valaient bien de tristes, d’arides vérités; c’étaient de doux emblèmes pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante: _C’est le chant du cygne_.» (BUFFON.)

D

=D.=—_Tout se fait dans le monde par quatre grands D._

Ces quatre grands D signifient: Dieu, Diable, Dame, Denier.

=DADA.=—_C’est son dada._

_Dada_ est un terme emprunté de la langue des enfants, qui l’ont formé par onomatopée de l’allure du cheval, pour désigner cet animal. Dans la locution proverbiale, il signifie une idée qu’on se plaît à caresser, dont on est entiché, à laquelle on revient toujours. C’est le milieu précis entre la passion et la monomanie.—On dit dans le même sens: _C’est son califourchon_. Le mot _califourchon_, qui ne s’emploie substantivement que dans cette phrase figurée, signifierait au propre la manière d’être affourché sur une monture, sur un dada, jambe deçà, jambe delà.

=DAME.=

Espèce d’interjection dont on se sert pour exprimer quelque surprise, quelque impatience, ou pour donner plus de force à une assertion. C’est un reste de l’usage de nos dévots aïeux qui appelaient, invoquaient, prenaient à témoin la vierge nommée _Sainte-Dame_, _Notre-Dame_, expressions que nos vieux auteurs ont employées dans le même sens que nous employons l’interjection _dame_. On trouve dans la farce de _Patelin_:

_Sainte-Dame!_ comme il barbote!

Et dans l’_Apparition du maréchal de Chabannes_, par Guillaume Cretin:

_Notre-Dame!_ Ce bon roy pris sans avoir secours d’âme.

De _Notre-Dame_ est venue, par aphérèse, l’exclamation _tre-dame_, usitée dans le langage de la populace.

=DAMER.=—_Damer le pion à quelqu’un._

C’est avoir une supériorité marquée sur lui, et par extension, le supplanter.—Métaphore tirée du jeu de dames, où celui qui dame un pion à son adversaire, c’est-à-dire qui lui fait l’avantage d’une dame, est beaucoup plus habile que lui.

Le jeu de dames est, dit-on, un allusion à une distinction féodale. Le pion ou dame simple représente la damoiselle qui était la femme d’un écuyer, et la dame damée représente la dame épouse d’un chevalier, laquelle était au-dessus de la première.

=DANAÏDES.=—_Le tonneau des Danaïdes._

On compare au tonneau des Danaïdes un travail inutile, une mémoire où rien ne laisse de trace, un cœur dont rien ne remplit les désirs, un prodigue qui dissipe à mesure qu’il reçoit.

On connaît la fable des Danaïdes qui, pour avoir égorgé leurs maris, la première nuit de leurs noces, furent éternellement condamnées à remplir d’eau, dans le tartare, un tonneau sans fond.

=DANGER.=—_Au danger on connaît les braves._

La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans l’anecdote suivante rapportée par le cardinal Maury. «Le courage se montre surtout lorsqu’il lutte contre les obstacles et les dangers; sa force est dans le combat. Un brave soldat disait, à la vue de la citadelle de Namur, le lendemain de l’assaut: J’escaladai hier ce rocher au milieu du feu; je n’y grimperais pas aujourd’hui.—Vraiment, je le crois bien, répondit un autre; on ne nous tire plus des coups de fusils de là-haut.»

Ce trait est aussi beau dans son genre que celui d’Ajax provocant Jupiter et s’écriant au milieu des ténèbres:

Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous!

Il y a un bel adage allemand employé par Schiller: _Verdopple die Gefahr, spricht der Held, nicht die Helfer_; _double les dangers, dit le héros, et non pas les auxiliaires_.

_Le danger dissout tous les liens._

Ce proverbe n’est que trop vrai, malgré quelques exceptions honorables qui font honneur à l’humanité. On voit régner, dans les temps de peste et de famine, tous les vices hideux d’un égoïsme dénaturé; il n’y a plus alors ni parents ni amis. Les cœurs glacés par la terreur sont inaccessibles à la pitié. On dirait que le ciel qui les châtie permet qu’ils renoncent aux affections généreuses, afin qu’ils restent sans consolation.

_Danger passé, saint moqué._

_Scampato il pericolo, gabbato il santo._ On dit aussi: _Péril passé, promesses oubliées_. Ces proverbes font allusion aux vœux qu’on fait sur mer pendant la tempête, et qu’on oublie d’ordinaire aussitôt qu’on est arrivé au port. Dans les _Facéties_ de Pogge, il est parlé d’un marin qui, sur le point de faire naufrage, vouait à la Vierge un cierge de la grosseur d’un mât; comme on lui représentait qu’il n’en trouverait point de pareil chez aucun marchand: Bon, répondit-il, si nous échappons, il faudra bien qu’elle se contente d’une petite bougie. La Fontaine a rapporté un trait de la même espèce dans la fable 12^e du liv. IX:

Un passager, pendant l’orage, Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans: Il n’en avait pas un. Vouer cent éléphants N’aurait pas coûté davantage. Oh! combien le péril enrichirait les dieux, Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire! Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère De ce qu’on a promis aux cieux. On compte seulement ce qu’on doit à la terre. Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier; Il ne se sert jamais d’huissier.

=DANSE.=—_Après la panse, la danse._

Les Espagnols disent: _Barriga caliente, pie durmiente_; _à panse chaude, pied endormi_. Ces deux proverbes, dont l’un caractérise la vivacité française, et l’autre la gravité castillane, expriment, d’une manière contradictoire, qu’on ne doit pas interrompre la digestion par un travail sérieux, et ils sont fondés sur cet aphorisme de l’école de Salerne:

_Post cœnam, stabis—vel passus mille meabis._

Après dîner tu te reposeras—ou tu feras mille pas.

Mais notre proverbe s’emploie presque toujours pour signifier que lorsqu’on a fait bonne chère, on ne songe qu’à se divertir. C’est le sens qu’il avait chez les Grecs de qui nous l’avons emprunté, comme on peut le voir dans les _Causes naturelles_ de Plutarque (ch. 21), où il est rapporté.

L’usage de danser en sortant de table n’a jamais cessé d’exister dans les fêtes villageoises. Aussitôt que les paysans ont satisfait leur appétit, ils sautent et folâtrent sur l’herbe, au son des musettes ou du tambourin, et ils se moquent des citadins qui digèrent mollement sur des canapés.

Théophraste, dans ses _Caractères_, a signalé comme un contre-temps ridicule l’invitation de danser faite à un homme à jeun.

_Donner une danse à quelqu’un._

C’est le châtier, parce que celui qu’on châtie se débat sous les coups qu’il reçoit, et semble exécuter une espèce de danse.—Les Grecs disaient, dans le même sens: _Faire chanter à quelqu’un le bonheur des tortues_. Ce qui s’explique par ce passage d’une comédie d’Aristophane: «O tortues, que votre enveloppe vous rend heureuses! vous êtes trois fois plus heureuses que moi avec ma peau. Cette écaille placée sur votre dos vous empêche de sentir les coups; mais, hélas! rien ne garantit mon dos, et dès qu’on me bâtonne je suis à la mort.»

Le mot _danse_, au XV^e siècle, était souvent employé pour signifier des remontrances, des reproches, une moralité, une leçon, une correction; et c’est pour cela qu’il servit de titre à plusieurs ouvrages, tels que _la Danse macabre_, _la Danse des morts, la Danse des femmes_, _la Danse des aveugles_ ou _Danse aux aveugles_, etc.

Avant la révolution on donnait au bourreau, par euphémisme, la dénomination de _maître à danser_, et on le désignait même ainsi sur les registres de la chambre de la grande chancellerie. Rabelais l’appelait l’_aveugle qui fait danser_, parce qu’il exécute aveuglément les arrêts de la justice.

=DANSER.=—_Qui bien chante et qui bien danse Fait un métier qui peu avance._

Ce proverbe, qui manque aujourd’hui de vérité, est une preuve que les chanteurs et les danseurs ne fesaient pas fortune chez nos aïeux aussi facilement que chez nous. _Autres temps, autres mœurs._

=DARIOLETTE.=

Nom propre devenu appellatif pour désigner une entremetteuse d’amour, parce qu’il était celui de la confidente d’Élisenne dans le roman d’_Amadis_. Cette confidente, la perle des soubrettes, fut ainsi nommée, suivant Le Duchat, à cause de son vêtement _riolé_ (rayé). Mais M. Éloi Johanneau pense que _dariolette_ est venu de _dariole_, petite pièce de pâtisserie contenant de la crème, et a été appliqué à une jeune fille friande de cette espèce de pâtisserie, ce qui a plus de sel et de vérité.

Scarron, dans son _Virgile travesti_, liv. IV, dit de la sœur de Didon:

En un cas de nécessité Elle eût été dariolette.

Regnier, sat. 5, appelle _dariolet_ un entremetteur.

Doncq’ la même vertu le dressant au poulet, De vertueux qu’il fut, le rend _dariolet_.

=DÉ.=—_Le dé en est jeté._

C’est-à-dire la résolution en est prise, et elle sera exécutée, quoi qu’il en puisse arriver. _Alea jacta est_, proverbe célèbre que César prononça lorsqu’il était prêt à passer le Rubicon pour marcher contre Rome. Les Latins, de qui nous l’avons reçu, l’avaient eux-mêmes reçu des Grecs: έῤῥίφθη ὸ ϰύϐος

=DÉCHAUSSER.=—_Il ne faut pas se déchausser pour manger cela._

C’est ce que dit un gaillard de bon appétit, à la vue d’un mets qu’il se flatte d’avaler promptement, sans crainte d’en avoir l’estomac surchargé. L’abbé Tuet pense que cette locution populaire peut être fondée sur la coutume des anciens qui, au moment du repas, quittaient leur chaussure pour se mettre sur les lits disposés autour de la table.

=DÉCOUDRE.=—_Il faut en découdre._

C’est-à-dire en venir aux mains, se prendre corps à corps. On prétend que cette locution populaire est fondée sur ce que les soldats portaient autrefois des jaques ou casaques garnies de coton ou de crin sous plusieurs double de toile qu’il fallait en quelque sorte désassembler, _découdre_, dans le _combat au joindre_, pour que le poignard pût pénétrer jusqu’à la chair. Il est plus naturel de penser qu’elle est fondée sur ce que, en se saisissant au collet, comme font les gens du peuple, on _découd_ ou déchire ses habits.

=DÉCOUVRIR.=—_Plus on se découvre plus on a froid._

Plus on se dit malheureux, plus on est privé du secours d’autrui. Les hommes ne font guère du bien qu’à ceux qui peuvent le leur rendre, et quand on leur montre qu’on est sans ressource, on les trouve sans obligeance. _Qui chante ses maux épouvante_, suivant un autre proverbe.—Le secret de notre indigence, a dit un homme d’esprit, doit être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets.

=DÉFIANCE.=—_La défiance est mère de sûreté._

C’est-à-dire qu’il faut être toujours sur ses gardes pour éviter d’être trompé.—Ce proverbe, qui nous exhorte à nous défier de nos semblables, est peu conforme à l’humanité et sent la misanthropie. Il n’y a point de sagesse à croire tous les hommes trompeurs, et la défiance poussée à l’excès empoisonnerait la vie. Gardons-nous de ce rigorisme antiphilosophique, et si nous ne pouvons nous fier à beaucoup de gens, ayons du moins la consolation de nous fier à quelqu’un.

«J’aime beaucoup mieux être trompé, dit Bossuet, que de vivre éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cette erreur innocente que la prudence, que l’humanité, que la vérité même m’inspire; car la prudence m’enseigne à ne précipiter pas mon jugement, l’humanité m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal, et la vérité m’apprend de ne m’abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur que, sans y songer, je ne flétrisse les innocents par une condamnation injurieuse.»

=DÉFRUCTU.=—_C’est un bon défructu._

Le _défructu_ (mot oublié dans la dernière édition du _Dictionnaire de l’Académie_) était, autrefois, un bon repas qui avait lieu la veille de Noël, et qui se nommait ainsi, non pas, comme on l’a prétendu, à cause des fruits qu’on n’y servait point, mais à cause de l’antienne _De fructu ventris tui_, etc., chantée, ce jour-là, aux secondes vêpres, sur le psaume 131, d’où elle est extraite. L’usage voulait que cette antienne fût entonnée par un notable séculier qui se trouvait placé dans le chœur où il attendait que le chapier vînt la lui annoncer. Celui-ci se présentait au moment marqué, et après quelques salutations, lui offrait une branche d’oranger garnie de son fruit, ou une branche de laurier à laquelle était attachée une orange. Mais une telle distinction ne se fesait pas en vain, car celui qui en était l’objet ne pouvait se dispenser d’inviter à souper le clergé de la paroisse, et de donner aux chantres la desserte avec une certaine somme d’argent; et de là vint l’expression: _C’est un bon défructu_, pour signifier un bon régal, ou bien encore une bonne gratification, un bon pourboire.

Cette cérémonie fort ancienne fut interdite, en 1551, par le concile provincial de Narbonne, parce qu’elle dégénérait presque toujours en grands abus. Cependant elle se maintint dans plusieurs diocèses qui n’étaient point sous la juridiction de ce concile, et elle existait encore vers le milieu du XVII^e siècle. Une chronique rapporte comme un fait curieux, qu’à cette époque Claude Girardin, lieutenant général au bailliage d’Auxerre, ayant été élu _coryphée du défructu_ dans la cathédrale de cette ville, fit les honneurs de sa nouvelle charge _avec tant de magnificence que plus ne se pouvait_.

=DÉGOÛTÉ.=—_Au dégoûté le miel est amer._

On trouve dans les Proverbes de Salomon (c. XXVII, v. 7): _Anima satiata calcabit favum_; _l’ame rassasiée méprisera le rayon de miel_.—Nous disons encore: _A ventre soûl, cerises sont amères_.

=DÉLUGE.=—_Après moi le déluge._

Pour faire entendre qu’on se moque de tout ce qui pourra arriver quand on ne sera plus. Proverbe qui répond à un proverbe grec ainsi traduit en latin:

_Me mortuo, conflagret humus incendiis._

Que la terre après moi des flammes soit la proie.

Néron ayant entendu citer ce proverbe par un de ses courtisans, s’écria: _J’aime mieux que l’incendie ait lieu de mon vivant_, et il agit en conséquence en mettant le feu à Rome. Caligula n’était pas allé si loin; il s’était contenté de répéter souvent le proverbe, digne expression de son féroce égoïsme.

Les Indiens disent: _Quand je me noie, tout le monde se noie_.

=DEMAIN.=—_Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui._

Parce que les délais peuvent compromettre les meilleures affaires. Ceux qui disent _Je ferai demain_ sont des imprudents. Les Latins les comparaient aux corbeaux dont le croassement semble faire entendre _cras, cras, demain, demain_, ce qui avait donné lieu à l’expression _Sponsio corvina_, _promesse de corbeau_, dont saint Augustin s’est servi plusieurs fois.—Voici des réflexions de deux auteurs anglais dans lesquelles le sens moral du proverbe se trouve développé d’une manière élégante et originale. «Sois sage aujourd’hui: c’est folie de différer. Demain le fatal exemple de la veille t’entraînera, et toujours ainsi jusqu’à ce que la sagesse ne soit plus en ton pouvoir. Les délais sont les ravisseurs du temps. Ils nous enlèvent nos années l’une après l’autre. Enfin la vie nous échappe et laisse à la merci d’un seul instant les grands intérêts de l’éternité. Si cette erreur était moins commune, ne serait-elle pas bien étrange? mais qu’elle soit si commune, cela n’est-il pas plus étrange encore?.... Tous les hommes se préparent à vivre sans jamais sortir des liens de l’enfance. Ils se font tous l’honneur de croire qu’ils reviendront un jour à la raison, et sur la foi de ce retour, leur orgueil reçoit des félicitations toujours prêtes, au moins les leurs. Ils applaudissent à leur future conversion. Qu’elle est édifiante, en effet, cette vie qu’ils ne connaîtront jamais! Le temps confié à leurs mains devient le patrimoine de la folie. Celui qui appartient au destin, ils le lèguent à la sagesse..... Au milieu des meilleures intentions, l’homme forme et reforme de nouveaux plans, puis il meurt le même.»

(YOUNG.)

«Demain, dis-tu? Demain! c’est un fripon qui joue son indigence contre ta richesse, qui reçoit ton argent comptant et le rembourse en souhaits, en espérances, en promesses, monnaie des sots; détestable banqueroute dont un créancier trop crédule est la dupe! Demain! c’est un jour qu’on ne trouve nulle part dans les vieux registres des âges, si ce n’est peut-être dans le calendrier des fous. La sagesse rejette ce mot et ne veut point de société avec ceux qui s’en servent.... C’est un enfant du caprice dont l’extravagance est la mère. Il est de la même étoffe que les songes et aussi vain que les chimériques visions de la nuit. Crois-moi, mon ami, arrête les moments présents; car sois certain que ce sont de vrais délateurs; et quoiqu’ils s’échappent sans bruit, sans laisser de trace après eux, ils vont droit au ciel, où ils rendent compte de ta folie... Arrête le moment présent, mon cher Horatio, imprime sur ses ailes le sceau de la sagesse. Voilà ce qui vaut mieux qu’un royaume, et ce qui est plus précieux que tous les dons brillants de la fortune. Oh! ne le laisse pas échapper de tes mains; mais, comme ce bon patriarche dont parlent nos annales, saisis l’ange au vol et retiens-le jusqu’à ce qu’il t’ait béni.» (COTTON.)

Le proverbe est fort ancien. Blaise de Montluc, dans ses _Commentaires_ (liv. II, p. 540), l’appelle _la devise d’Alexandre-le-Grand_, et le rapporte en ces termes: _Ce que tu peux faire anuit, n’attends pas au lendemain_. Le mot _anuit_ est synonyme de aujourd’hui. Les uns prétendent qu’il a pris cette signification de l’usage de compter par nuits établi chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, les Arabes, les Germains, les Islandais, etc.; les autres pensent qu’il a été formé par contraction de _ante noctem_ (avant la nuit); mais ces étymologies sont justement révoquées en doute: il est évident que _anuit_ est dérivé de la préposition _en_ et du vieux substantif _huy_ ou _hui_ qui signifie jour. _En hui_ est une expression qui se trouve dans nos plus anciens livres, notamment dans le _Roman de Rou_, par Robert Wace. Robert d’Artois disait aux Flamands qu’il conduisait: «Nous bevrons encore _en hui_ de ces bons vins de Saint-Omer.» (Cette phrase est dans la _Chronique publiée par M. Sauvage_, p. 156.)

=DÉMÉNAGEMENT.=—_Trois déménagements valent un incendie._

Lorsqu’on déménage on brûle beaucoup de papiers et d’autres objets qu’on juge inutiles ou embarrassants; de là ce proverbe qu’on emploie pour marquer les inconvénients et les dégâts qui résultent de trop fréquents déménagements.

=DÉMÉNAGER.=—_On n’est jamais si riche que quand on déménage._

Parce que lorsqu’on déménage on trouve toujours qu’on a trop de choses à emporter. Fontenelle (d’autres disent le président Hénault) fit une application spirituelle et plaisante de ce proverbe. Après un examen de conscience pour une confession générale qu’il voulut faire vers la fin de sa vie, il s’écria: _En vérité, l’on n’est jamais si riche que quand on déménage_.

=DÉMENTI.=—_Un démenti vaut un soufflet._

Proverbe qui signifie également qu’un démenti doit être vengé par un soufflet, et qu’un démenti, qui équivaut à un soufflet, est un soufflet en paroles.—Le préjugé sur lequel est fondé ce proverbe remonte aux premiers temps de notre monarchie. C’était alors une injure des plus graves que d’appeler quelqu’un _menteur_, et le titre XXXII^e de la loi salique, rédigée sous Clovis, infligeait à ceux qui s’en rendaient coupables la grosse amende de 600 deniers.—Les Grecs et les Romains se donnaient des démentis sans en recevoir d’affront, et sans entrer en querelle. Ils ne connaissaient pas la chimère du point d’honneur qui n’a jamais fait d’autres héros que _les héros du meurtre_.

=DÉNICHEUR.=—_A d’autres, dénicheur de merles._

Expression dont on se sert pour faire entendre à une personne qu’on pénètre sa malice déguisée, et qu’on ne s’y laissera pas prendre. Elle a tiré son origine de l’historiette suivante, racontée par Boursault dans ses _Lettres à Babet_. Un jeune manant de vingt-deux ou vingt-trois ans, étant à confesse, s’accusa d’avoir rompu la haie de son voisin pour aller reconnaître un nid de merles. Le prêtre lui demanda si les merles étaient pris.—Non, lui répondit-il; je ne les trouve pas assez forts, et je n’irai les dénicher que samedi au soir. Il y alla en effet ce jour-là; mais il trouva la place vide, et il ne douta point que son confesseur n’eût enlevé les oiseaux. Cependant il n’osa lui en rien dire. Quelques mois après, un jubilé l’ayant obligé de retourner à confesse, il s’accusa d’aimer une jeune villageoise, et d’en être assez aimé pour obtenir ses faveurs. Quel âge a-t-elle? dit le prêtre.—Dix-sept ans.—Elle est sans doute jolie?—Oui, très jolie, la plus jolie de tout le village.—Et dans quelle rue demeure-t-elle? ajouta promptement le confesseur.—_A d’autres, dénicheur de merles_, lui répliqua tout aussi promptement le jeune homme; je ne me laisse pas attraper deux fois.

=DENT.=—_C’est l’histoire de la dent d’or._

Métaphore proverbiale usitée en parlant d’une chose qui a passé pour vraie pendant quelque temps, et qui est enfin reconnue fausse.—Le bruit se répandit, vers 1593, qu’un enfant de Silésie avait une dent molaire en or qui avait poussé naturellement dans sa gencive. A cette nouvelle, revêtue d’un certain caractère d’authenticité, plusieurs savants d’Allemagne s’empressèrent d’aller sur les lieux pour examiner un tel phénomène. Jacques Horstius, professeur en médecine à l’Université de Helmstad, ne fut pas des derniers à s’y rendre, et il publia, en 1595, une dissertation par laquelle il prétendait démontrer que la dent d’or était à la fois naturelle et merveilleuse, et qu’elle présageait l’abaissement du Grand-Turc[36] qui affligeait alors les chrétiens. Rullandus, Ingolsterus, Libavius, et d’autres savants en _us_, expliquèrent aussi, à leur tour, par des arguments opposés, la formation de cette dent métallique; mais leurs doctes explications n’éclaircirent pas la chose. L’honneur de la découverte était réservé à un orfèvre qui sut détacher de la fameuse dent une enveloppe d’or qui y avait été appliquée avec l’adresse la plus parfaite. Van Dale a donné sur ce sujet quelques détails curieux dans le dernier chapitre de son livre _de Oraculis_.

_Avoir une dent de lait contre quelqu’un._

C’est avoir contre lui une vieille animosité, une animosité sucée pour ainsi dire avec le lait.

_Malgré vous et vos dents._

Feydel, auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie française_, a prétendu, après d’autres grammairiens, que la locution originaire était _Malgré vous et vos aidants_, et que le mot _aidants_ devint ensuite _dents_ par la figure que les lexicographes appellent aphérèse, comme _Antoinette_ est devenu _Toinette_. L’abbé Morellet lui reproche d’assimiler deux cas très différents. «On ne peut accourcir, dit-il, un mot entrant dans une locution qui n’est pas d’un usage habituel, et surtout l’accourcir en l’altérant de manière à le rendre inintelligible, comme _dants_ au lieu de _aidants_. Il faut que l’étymologiste nous explique comment _dants_ est devenu _dents_. Les dents, arme naturelle de l’homme et des animaux, sont prises figurément dans beaucoup de locutions pour tous les moyens de défense et d’attaque qu’on peut employer; on dit: _Montrer les dents_, _Avoir une dent contre quelqu’un_, _Déchirer à belles dents_, etc., toutes phrases dans lesquelles la substitution d’_aidants_ à _dents_ serait ridicule.»

L’explication de l’abbé Morellet vaut beaucoup mieux que celle de Feydel, et elle peut être confirmée par cette expression de la basse latinité du moyen âge: _Malegratibus dentium ejus_, qu’on trouve dans le _Glossaire_ de Carpentier. Cependant il faut observer qu’on trouve aussi _Malgré vous et vos dans_, c’est-à-dire malgré vous et ceux qui sont plus puissants que vous. _Dan_, _dant_ ou _damp_ est un vieux mot qui signifie seigneur, maître.

=DÉPOUILLER.=—_Il faut dépouiller le vieil homme._

C’est-à-dire renoncer à ses vieilles habitudes. _Dépouiller le vieil homme_ ou _Se dépouiller du vieil homme_, est une expression employée dans l’Écriture sainte pour signifier se défaire des inclinations de la nature corrompue. Elle est fondée sur la coutume de revêtir le néophite de nouveaux habits. Tous les mystères anciens prescrivaient de _dépouiller le vieil homme_ à l’entrée du sanctuaire.

_On ne se dépouille pas tout à fait du vieil homme._

On ne se défait pas entièrement des penchants vicieux qu’on a contractés depuis longtemps; on en conserve toujours quelque reste en passant d’une vie mondaine à une vie pieuse. Ainsi Rachel, quittant la maison paternelle pour suivre Jacob dans la sainte demeure des patriarches, emportait secrètement ses _téraphim_, idoles qu’elle avait adorées dans son enfance.

_Il ne faut pas se dépouiller_, ou _se déshabiller, avant de se coucher_.

Il ne faut pas donner son bien avant sa mort.—Proverbe fort ancien dans notre langue, car il fut employé dans la réponse que fit Guillaume-le-Conquérant, lorsque son fils Robert-Courte-Heuse ou Courte-Cuisse, qui s’était révolté contre lui, proposait de se soumettre en obtenant la possession de la Normandie comme apanage. Ce proverbe paraît pris de l’_Ecclésiastique_, qui dit, ch. XXXIII: «Ne donnez point pouvoir sur vous, pendant votre vie, à votre fils, à votre femme, à votre frère, ou à votre ami; ne donnez point à un autre le bien que vous possédez, de peur que vous ne vous en répentiez, et que vous ne soyez réduit à leur en demander avec prière. Tant que vous vivrez et que vous respirerez, que personne ne vous fasse changer sur ce point; car il vaut mieux que ce soient vos enfants qui vous prient, que d’être réduit à attendre ce qui vous viendra d’eux..... Distribuez votre succession le jour que finira votre vie et à l’heure de votre mort.»

Les Espagnols disent qu’il faut frapper d’un maillet le front de celui qui donne son bien avant sa mort. _Quien da lo suyo antes de su muerte, que le den con un maço en la frente._

Ces proverbes ont été inspirés par l’égoïsme; mais ils ne sont que trop justifiés par l’ingratitude des héritiers souvent pires que les vautours, car les vautours ne s’attachent qu’aux cadavres. _Si vultur es, cadaver expecta_, disaient les Latins à l’homme avide qui voulait dévorer la succession d’un parent encore en vie.

Le parti le plus raisonnable à prendre est indiqué dans ce passage de Montaigne: «Un père atterré d’années et de maux, privé par sa faiblesse, et faute de santé, de la commune société des hommes, il se fait tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses. Il est assez en estat, s’il est sage, pour avoir désir _de se dépouiller pour se coucher_, non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robe de nuit bien chaude. Le reste des pompes de quoy il n’a plus que faire, il doit en estrenner volontiers ceux à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir.»

=DÉRATÉ=.—_Courir comme un dératé._

C’est courir vite et longtemps.—Locution fondée sur la croyance populaire que les meilleurs coureurs ont dû leur agilité extraordinaire à l’oblitération ou à l’absence de la rate, viscère abdominal dont le gonflement douloureux est regardé comme la principale cause qui empêche de courir longtemps. Cette croyance est venue comme beaucoup d’autres de la fabuleuse antiquité. Pline le naturaliste a dit sérieusement (liv. XXVI, ch. 13): «La prêle (_equisetum_) employée en décoction dans un vase de terre neuf, à la quantité qu’il peut en contenir, jusqu’à la réduction du tiers, étant bue, pendant trois jours, par hémines, consume la rate des coureurs, qu’on prépare à cette recette par une abstinence de toute nourriture grasse ou huileuse durant vingt-quatre heures.»

Il y eut autrefois en France, vers la fin du dix-septième siècle, une compagnie de chirurgiens qui prétendirent qu’il serait très avantageux pour les hommes de se faire ôter la rate; et afin de rassurer les esprits contre les craintes que devait causer cette extraction, ils s’avisèrent de dérater des chiens qui ne laissèrent pas, dit-on, de manger, de courir et de sauter comme auparavant. Mais ces animaux étant morts quelque temps après, personne ne voulut se soumettre à l’opération cruelle et bizarre qu’ils avaient subie.

=DÉSIRER.=—_Qui désire est en peine._

Tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on éprouve sont pénibles. C’est dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés, dit Jean-Jacques Rousseau, que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux..... Diminuez l’excès des désirs par les facultés, et mettez une égalité parfaite entre la puissance et la volonté.

Une tradition orientale rapporte qu’Oromase apparut un jour au vertueux Usbeck, et lui dit: Forme un souhait, je l’accomplirai à l’instant.—Source de lumière, répondit le sage, je te prie de borner mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer.

_N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup._

Proverbe qui se trouve dans Sénèque: _Non qui parum habet sed qui plus cupit pauper est_.

Voulez-vous rendre riche Pithoclès? écrivait Épicure à son ami Idoménée; ne lui donnez point de l’argent, mais ôtez-lui des désirs.

On demandait à Cléanthe, philosophe stoïcien: Quel est le meilleur moyen de devenir riche?—C’est, répondit-il, d’être pauvre de désirs.

Les désirs ne sont au fond que des besoins; et il n’y a vraiment d’homme pauvre que celui qui ne peut trouver ce qu’il désire dans ce qu’il possède.

C’est une grande richesse, disait saint Paul, que de se contenter de ce qu’on a.

Qui borne ses désirs est toujours assez riche. (VOLTAIRE.)

C’est un grand bonheur d’avoir ce qu’on désire, disait quelqu’un à un philosophe. Celui-ci répliqua: C’en est un bien plus grand de ne désirer que ce qu’on a.

=DEUIL.=—_Deuil joyeux._

Deuil d’héritier, deuil pour se conformer à l’usage et pour sauver les apparences; douleur sur le visage, et joie dans le cœur. C’est ce que les Grecs et les Latins désignaient par l’expression, _Pleurer au tombeau de sa belle-mère_.

_Tous vont au convoi du mort, et chacun pleure son deuil._

On n’est guère sensible qu’à ses propres peines, et ce n’est que par un secret retour sur soi que l’on compatit à celles des autres. Il entre toujours une certaine dose d’égoïsme dans la composition du sentiment qu’on appelle la pitié; quelquefois même il n’y entre pas autre chose. On connaît l’histoire de cette dame qui, rentrant chez elle toute transie de froid, avait ordonné à ses gens de distribuer une voie de bois aux pauvres. Aussitôt qu’elle se fut placée dans une bergère commode auprès d’un bon feu, elle commença par modifier son ordre, et finit par le rétracter tout à fait en disant: Le temps s’est bien radouci.

=DEVISE.=—_Entendre la devise._

C’est-à-dire les propos galants. Cette expression se trouve dans une ancienne pièce qui a pour titre: _Nouvelle moralité d’une pauvre fille villageoise, laquelle aima mieux avoir la tête coupée par son père que d’être violée par son seigneur, faicte à la louange et honneur des chastes et honnestes filles, à quatre personnages_. Le valet du seigneur dit à la jeune villageoise qui repousse les propositions qu’il vient lui faire de la part de son maître:

Vous n’entendez point la devise, Pauvre sotte!

Le mot _devise_ est un des plus anciens de la langue française, et depuis près de huit cents ans il y a peu d’auteurs chez lesquels il ne se trouve employé en sens divers, comme le remarque le père Ménétrier dans la _Science et l’Art des devises_. Geoffroy de Villehardouin, sous Philippe-Auguste, donne le nom de _devise_ à un testament. _Devise_ se prend pour volonté dans une traduction manuscrite d’Ovide faite sous le règne de Jean-le-Bon: _Lors fera Diex_ (Dieu) _à sa devise_. Les limites et bornes des champs s’appelaient aussi _devises_, apparemment du latin _dividere_, diviser. Enfin le même terme servait aussi à désigner les habits mi-partis de deux couleurs, comme ceux des échevins de quelques villes, les livrées, les armoiries et plusieurs autres choses qui distinguaient les personnes et marquaient leur dignité.

=DIABLE.=—_La beauté du diable._

C’est la fraîcheur de la jeunesse qui prête quelque agrément à la figure la moins jolie. La raison de cette expression est une enigme dont le mot se trouve dans ce proverbe: _Le diable était beau quand il était jeune_. Le temps de la jeunesse du diable est celui où il était au rang des anges du ciel d’où il fut banni et précipité dans l’enfer à cause de sa rébellion.

_Le diable n’est pas si noir qu’on le fait._

Pour signifier qu’une personne n’a pas autant de vices ou de défauts qu’on lui en suppose.—Nos anciens poëtes, dit Fauchet, appellent le diable _malfez_ ou _maufez_ (mal fait), et les peintres le représentent horrible et hideux, comme s’il avait perdu cette beauté qui fit monter Luciabel en si grand orgueil.

_Crever l’œil du diable._

Parvenir en dépit de l’envie.—Le diable est ici l’envieux dont le regard passe pour nuisible, d’après une vieille superstition que nous ont transmise les anciens, et que Virgile a rappelée dans ce vers de sa troisième églogue:

_Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._

_Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert._

Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements horribles et un bruit affreux de chaînes traînées, disait-on, par des spectres. Saint Louis donna ce château inhabité aux Chartreux qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression proverbiale: _Envoyer_ ou _Aller au diable de Vauvert_, et par corruption, _au diable vert_.

Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à ce manoir infernal prit le nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.

_Quand le diable dit ses patenôtres, il veut te tromper._

Lorsqu’un méchant parle ou agit comme un homme de bien, il médite quelque perfidie.

Le crime prend souvent l’accent de la vertu. (GRESSET.)

On appelle _patenôtres du diable_, les prières de l’hypocrite qui, _sous le nom de Dieu, commet toute sorte de mal_, comme dit le proverbe hébreu. Il y a une vieille épigramme anglaise intitulée: _Patenôtre_ ou _Pater du diable_ (_the devil’s Pater_), dont le principal mérite consiste à être en vers, soit qu’on la lise en allant de gauche à droite, soit qu’on la lise en revenant de droite à gauche, avec cette différence qu’elle exprime des bénédictions d’un côté et des malédictions de l’autre.

_Le diable chante la grand’messe._

Ce proverbe, employé par Rabelais, s’applique à l’hypocrite.

Les Portugais disent: _Detras de la cruz esta el diablo_; _le diable est derrière la croix_.

Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al campanario_; _par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au clocher_.

Les Anglais: _Were god hat is church the devil will his chapel_; _il n’y a point d’église où le diable n’ait sa chapelle_.

Les Italiens comme les Anglais: _Non sì tosto si fa un tempio a Dio come il diavolo ci fabrica una capella apresso_.

Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die einen Engel vor jeden Teufel slellt_; _que le crime est rusé! il place un ange devant chaque démon_. Ce qui revient à l’expression française: _Couvrir son diable du plus bel ange_, dont la reine de Navarre s’est servie dans sa _Nouvelle douzième_.

L’Évangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au dehors et de pourriture au dedans_.

_Le diable n’est pas toujours à la porte d’un pauvre homme._

Un homme malheureux ne l’est pas toujours.

Les Turcs disent: _Ne meurs pas, ô mon âne! le printemps viendra, et avec lui croîtra le trèfle_.

_Tirer le diable par la queue._

Avoir de la peine à subsister; ne pouvoir chasser la misère.

Il faut procéder, dans l’explication de certaines locutions proverbiales, comme au jeu du baguenaudier. Elles sont tellement enchaînées l’une à l’autre, rentrent si bien l’une dans l’autre, qu’il est nécessaire d’avoir la clef de celle-ci pour trouver la clef de celle-là. Veut-on, par exemple, découvrir la raison du dicton: _Tirer le diable par la queue_, on doit la chercher en prenant pour point de départ un proverbe antérieur qui nous apprend que _le diable_, c’est-à-dire le malheur personnifié dans l’être infernal, _est souvent à la porte d’un pauvre homme_. Ce proverbe a fait supposer entre le diable et le pauvre homme une lutte dans laquelle celui-ci, n’osant attaquer de front son adversaire, sans doute à cause des cornes et des griffes, le saisit par derrière afin de l’éloigner de son logis; et l’inutilité de ses efforts a été rendue par une métaphore empruntée de ces bêtes récalcitrantes qui s’obstinent à avancer au lieu de reculer quand on les tire par la queue.

Le mitron qui tire le diable par la queue, est un symbole de la lutte incessante de l’homme contre le malheur, et du travail opiniâtre auquel il est condamné pour se procurer de quoi vivre.

On connaît cette phrase originale que M. Victor Hugo, dans sa _Lucrèce Borgia_, a mise dans la bouche de Gubetta: «Il faut que la queue du diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échine d’une manière bien triomphante, pour qu’il résiste à l’innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement.»

Le comte de Conflans plaisantait un jour le cardinal de Luynes de ce qu’il se fesait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis. L’éminence piquée au jeu répondit que tel avait été toujours son usage, et que parmi ses caudataires il s’en était même trouvé un qui prenait le nom et les armoiries des Conflans.—Il n’y a rien d’étonnant en cela, repartit le comte avec gaieté: dans ma famille on a été réduit plus d’une fois _à tirer le diable par la queue_.

_Le diable bat sa femme et marie sa fille._

Ce dicton, employé fréquemment pour signifier qu’il pleut et qu’il fait soleil à la fois, a pour fondement une tradition mythologique que je vais rapporter, d’après un fragment de Plutarque qu’Eusèbe nous a conservé dans sa _Préparation évangélique_ (liv. III, ch. 1).—Jupiter était brouillé avec Junon qui se tenait cachée sur le mont Cythéron. Ce dieu, errant dans le voisinage, rencontra le sculpteur Alalcomène qui lui dit que, pour la ramener, il fallait la tromper et feindre de se marier avec une autre. Jupiter trouva le conseil fort bon et voulut le mettre sur l’heure en pratique. Aidé d’Alalcomène il coupa un grand chêne remarquable par sa beauté, forma du tronc de cet arbre la statue d’une belle femme, lui donna le nom de Dédala, et l’orna de la brillante parure de l’hyménée. Après cela, le chant nuptial fut entonné, et des joueurs de flûte, que fournit la Béotie, l’accompagnèrent du son mélodieux de leurs instruments. Junon instruite de ces préparatifs descendit à pas précipités du mont Cythéron, vint trouver Jupiter, se livra à des transports de jalousie et de colère, et fondit sur sa rivale pour la maltraiter; mais ayant reconnu la supercherie, elle changea ses cris en éclats de rire, se réconcilia avec son époux, se mit joyeusement à la tête de la noce qu’elle voulut voir achever, et institua, en mémoire de l’événement, la fête des _dédales_ ou des _statues_ qu’on célébra depuis, tous les ans, en grande pompe, à Platée en Béotie.

La dispute du Jupiter et de Junon est une allégorie de la lutte du principe igné représenté par ce dieu, et du principe humide représenté par cette déesse. Lorsque ces deux principes, ne se tempérant pas l’un par l’autre, ont rompu l’harmonie qui doit régner entre eux, il y a trouble et désordre dans les régions atmosphériques. La domination du premier produit une sécheresse brûlante, et celle du second amène des torrents de pluie. Ce dernier accident survint sans doute dans la Béotie qui fut inondée, ainsi que l’indique le séjour de Junon sur le Cythéron; et lorsque la terre dégagée des eaux eut reparu, on dit que la sérénité rendue à l’air par le calme était l’effet de la réconciliation des deux divinités, comme le mauvais temps avait été l’effet de leur division.

Après cette explication, il est presque superflu d’ajouter que Jupiter qui triomphe du courroux de Junon, ou, suivant l’expression de Plutarque, le principe igné qui se montre plus fort que le principe humide, est le _diable qui bat sa femme_, qui l’emporte sur sa femme, tandis que le même dieu qui fait la noce de la statue, dont il est l’auteur ou le père, est le _diable qui marie sa fille_. On sait que Jupiter a reçu le nom de _diable_ et de _grand diable_ dans le langage des chrétiens.

Les Italiens se servent du dicton _le nozze del diavolo_, _les noces du diable_, pour marquer cette coïncidence du soleil et de la pluie dans l’atmosphère qui tend à reprendre sa sérénité.

_Faire le diable à quatre._

C’est faire beaucoup de bruit ou de désordre, s’emporter à l’excès. Les Italiens disent: _Far el diavolo e la versiera_, _faire le diable et la sorcière_.

Dans l’enfance du théâtre français, où l’on jouait les saints, la vierge et Dieu, on jouait aussi les diables. Les pièces qui représentaient ces êtres infernaux s’appelaient petites diableries ou grandes diableries; petites, lorsqu’il y avait moins de quatre diables, et grandes, lorsqu’il y en avait quatre. De là l’expression _Faire le diable à quatre_.

Cette sorte de spectacle populaire, dit le savant Huet, se donnait aux grandes fêtes et dans les cimetières des églises. Il était surtout en usage dans les villes du Poitou, où il avait été imaginé pour frapper de terreur les pécheurs endurcis et les ramener à la religion.

Il y a un ancien recueil de _Diableries_, qui a été publié par un nommé Brigadier. C’est une collection curieuse à laquelle sa rareté donne aujourd’hui beaucoup de prix.

_Le diable devenu vieux se fit ermite._

On voit dans la légende que plusieurs diables fatigués de leur méchanceté y ont renoncé en vieillissant pour embrasser l’état monastique. Par exemple, le diable Puck est entré au service des dominicains de Schewerin dans le Mecklembourg, ainsi que l’atteste le livre intitulé: _Veridica ratio de dæmonio Puck_; le diable Bronzet s’est fait moine dans l’abbaye de Montmajor près d’Arles; et le diable que les Espagnols appellent _Duende_ a porté aussi le capuchon[37]. C’est probablement à cette démonologie que se rattache le proverbe. Peut-être aussi fait-il allusion à l’histoire de Robert-le-Diable, père de Richard-sans-Peur, duc de Normandie. Robert-le-Diable, ainsi nommé à cause de sa conduite pleine de désordre et d’irréligion, se convertit vers la fin de ses jours, et se retira dans un désert pour y faire pénitence, comme on le voit dans le livre intitulé: _Vie du terrible Robert-le-Diable, lequel après fut surnommé l’Omme-Dieu_; in-4^o gothique. Lyon, Mareschal, 1496.

Le proverbe s’adresse aux hommes qui viennent à résipiscence après une jeunesse dissipée; mais la malignité l’applique particulièrement aux femmes que la vieillesse fait tourner du côté des litanies, et qui trouvent dans une dévotion, feinte ou réelle, le refuge d’une galanterie repentante ou répudiée.

On dit de ces pénitentes retardataires qu’_elles offrent à Dieu les restes du démon_, pensée originale que j’ai prise pour fondement de l’épigramme suivante:

La vieille Arsinoé, fuyant les railleries Des amants échappés à ses galanteries, Dévote par dépit, dans un mystique lieu, Fait des restes du diable un sacrifice à Dieu.

_Martyr du diable._

Cette expression, autrefois proverbiale, a été employée dans un sermon latin de Jean Gerson, pour désigner un homme livré à l’_ensorcellement des niaiseries_, _fascinationi nugarum_, et continuellement tourmenté dans des agitations pleines de l’esprit du monde mais vides de l’esprit de Dieu.—Elle pourrait s’appliquer très bien à ces petits-maîtres et à ces petites-maîtresses qui mettent leur corps à la torture pour paraître avec plus d’éclat sous les livrées de la mode, ainsi qu’à ces êtres blasés qui poursuivent si laborieusement de coupables voluptés, et qui portent presque toujours la peine de leurs plaisirs.

M***, presque septuagénaire, s’est avisé de prendre une épouse de dix-huit ans. Il cherche à racheter par des excès de jeune homme son insuffisance de vieillard. Il promène en tous lieux madame qui a besoin de distractions; il l’accompagne aux spectacles et aux bals; il ne prend de repos ni le jour ni la nuit, il est condamné aux plaisirs forcés. C’est vraiment un _martyr du diable_.

_C’est le valet du diable, il fait plus qu’on ne lui commande._

Cette façon de parler, qui se prend d’ordinaire en mauvaise part, s’applique à un homme qui, par zèle ou par tout autre motif, fait plus qu’on n’exige de lui. Elle est probablement venue de ce que, dans les _mystères_ et les _diableries_, les valets de Satan, étaient souvent représentés allant au delà de ses ordres, afin de signaler leur dévouement pour ses intérêts.

_Il a les quatre poils du diable._

Autrefois, lorsqu’on voulait attacher aux contrats de vente ou de donation un caractère spécial de validité, c’était l’usage que les vendeurs ou les donateurs offrissent trois ou quatre poils de leur barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs ou aux donataires, comme l’atteste la formule suivante citée par Ducange, au mot _barba_: «Pour que cet écrit reste à toujours fixe et stable, j’y ai apposé la force de mon sceau, _avec trois poils de ma barbe_.» C’est par allusion à cet usage qu’on dit en certains endroits, notamment du côté de la Suisse, pour désigner un rusé fripon qui vient à bout de tout ce qu’il entreprend, comme s’il avait fait pacte avec l’esprit infernal: _Cet homme a les quatre poils du diable_.

_Ce qui vient du diable retourne au diable._

Ce qui est acquis par des moyens illégitimes ne se conserve pas, ou ne fait aucun profit.—Richard-Cœur-de-Lion avait coutume d’employer ce proverbe en parlant de sa famille qui, depuis Robert-le-Diable, père de Guillaume-le-Conquérant, s’était souillée de toutes sortes de vices et de crimes. _Du diable nous venons_, disait-il, _et au diable nous retournons_. Saint Bernard avait dit le même mot en parlant de Henri II, père de Richard-Cœur-de-Lion. _De diabolo venit et ad diabolum ibit_; _il vient du diable, et au diable il retournera_. (J. BRONTON, _Ap. scr. fr._, XIII, 215.)

_Quand il dort le diable le berce._

Mot proverbial dont on se sert en parlant d’un homme inquiet, impatient, malicieux, qui ne songe qu’à tourmenter les autres, et qui se tourmente lui-même. Les Allemands nous ont pris ce mot pour nous l’appliquer. _Quand le Français dort_, disent-ils, _le diable le berce_. Ce qui est parfaitement vrai, si l’on en restreint l’application à la vivacité française pour laquelle _le repos est un état violent et incommode_.

_Si le diable sortait de l’enfer pour se battre, il se présenterait aussitôt un Français pour accepter le défi._

Et c’est le cas de dire que le diable aurait affaire à forte partie.

L’ardeur guerrière du Français est très bien caractérisée dans ce vieux proverbe.

_De jeune ange vieux diable._

On a observé que les caractères pleins de douceur dans le premier âge ont, en général, beaucoup de vivacité et de malice dans un autre âge. Ce changement est peut-être moins un effet de la nature que de l’éducation. C’est ainsi que le rosier, qui naît sans épines sur les hautes Alpes, se hérisse de pointes acérées lorsqu’il est cultivé dans nos jardins.

_C’est le diable à confesser._

Expression très usitée en parlant d’une personne dont on ne peut tirer quelque aveu, ou dont on ne peut obtenir ce qu’on désire, et par extension, d’une chose très difficile, presque impossible.

_Loger le diable dans sa bourse._

Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource, _Et logeant le diable en sa bourse_, C’est-à-dire n’y logeant rien.

(LA FONTAINE, fable 16 du livre IX.)

On a prétendu que cette expression devait son origine à une anecdote qui est racontée fort agréablement dans l’épigramme suivante de notre vieux poëte Saint-Gelais:

Un charlatan disait en plein marché Qu’il montrerait le diable à tout le monde. Si n’y eust nul, tant fust-il empesché, Qui ne courust pour voir l’esprit immonde. Lors une bourse assez large et profonde, Il leur déploye et leur dit: Gens de bien, Ouvrez vos yeux, voyez, y a-t-il rien? —Non, dit quelqu’un des plus près regardans. —Et c’est, dit-il, le diable; oyez-vous bien Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans?

Ce n’est point de là certainement que l’expression est venue. Elle a précédé l’anecdote qui lui doit une bonne partie de son sel, et elle est née à une époque où toutes les monnaies étaient frappées à l’effigie de la croix, signe très redouté du diable, comme chacun sait: ce qui donna lieu d’imaginer que si le diable voulait se glisser dans une bourse, il fallait nécessairement qu’il n’y eût ni sou ni maille. Cette explication se justifie par un vieux proverbe fort original que voici: _Le plus odieux de tous les diables est celui qui danse dans la poche, quand il n’y a pas la moindre pièce marquée du signe de la croix pour l’en chasser_.

_Les menteurs sont les enfants du diable._

Le diable est nommé _le père du mensonge_ dans l’Écriture sainte, et le mot grec διἁϐολος, d’où dérive le nom du _diable_, signifie _calomniateur_.

_Envoyer quelqu’un à tous les mille diables._

On croit que cette expression proverbiale fait allusion à une bande de voleurs qui exercèrent un fameux brigandage, en 1523, dit l’historien Duplex, et se firent nommer _les mille diables_.

=DIAMANT.=—_C’est un diamant sous le marteau._

Cette expression, par laquelle on désigne un homme fort et constant dans ses disgraces, est fondée sur une vieille opinion populaire qui attribuait au diamant plusieurs vertus qu’il n’a point, et particulièrement celle de résister à l’action du marteau. Cette opinion est consignée dans _le Propriétaire des choses_, liv. XVI, ch. 8, où il est dit que le diamant est de tous les corps le plus dur, que le marteau ne peut le briser, ni le feu le détruire, mais que le sang d’un jeune bouc a la faculté de le dissoudre. _Credat judæus Apella._

=DIEU.=—_L’homme propose et Dieu dispose._

C’est-à-dire que les desseins des hommes ne réussissent qu’autant qu’il plaît à Dieu; que leurs entreprises tournent fréquemment au contraire de leurs projets et de leurs espérances. Les Espagnols disent: _Los dichos en nos, los hechos en dios_; _les dits en nous, les faits en Dieu_.

Il y a souvent dans les affaires les mieux concertées des rencontres imprévues qui les font échouer ou réussir, comme pour prouver l’insuffisance des calculs humains et manifester la supériorité de la Providence. _L’homme dispose sa voie_, dit la Sagesse, _et Dieu conduit ses pas_; ce que Fénelon a redit heureusement dans cette phrase de son beau sermon pour la fête de l’Épiphanie: «Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi, _l’homme s’agite et Dieu le mène_.»

Écoutons Bossuet sur la même matière. «Il n’y a point de hasard, dit-il, dans le gouvernement des affaires humaines, et la fortune n’est qu’un mot qui n’a aucun sens. Tout est sagesse et providence. On a beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins, l’occasion apporte toujours je ne sais quoi d’imprévu; en sorte qu’on dit et qu’on fait toujours plus ou moins qu’on ne pensait. Et cet endroit inconnu à l’homme dans ses propres actions et dans ses propres démarches, c’est l’endroit secret par où Dieu agit, et le ressort secret qu’il remue.»

_Aux petits des oiseaux Dieu donne leur pâture._

La providence de Dieu est grande, elle pourvoit à la subsistance de toutes les créatures.—Les Espagnols disent: _Les petits oiseaux des champs ont le bon Dieu pour maître-d’hôtel_. Il y a dans leur proverbe je ne sais quel mélange de fierté et de confiance qui caractérise la pauvreté castillane, habituée à ne pas travailler et à vivre au soleil, dans des vestibules de palais et sous des porches d’église.

_Servir Dieu, c’est régner._

Parce que celui qui sert Dieu maîtrise toutes ses passions, et règne sur lui-même. Ce proverbe est la traduction littérale de cette pensée d’un père de l’Église, _Servire Deo regnare est_. Il a beaucoup d’analogie avec ce qu’a dit Horace (Ode 6, liv. III):

_Dis te minorem quod geris imperas._

_Dieu donne le froid selon le drap._

Dieu proportionne les peines qu’il nous envoie aux forces que nous avons pour les supporter.—Henri Étienne, qui ne laisse guère échapper l’occasion de ridiculiser les moines, prétend dans le chapitre 32 de son _Apologie d’Hérodote_, que quelques-uns d’entre eux avaient traduit par ce proverbe la belle expression du psaume 147, v. 16, _Dat nivem sicut lanam_, dont Godeau a fait la paraphrase suivante:

Lorsque la froidure inhumaine De leur vert ornement dépouille les forêts, Sous une neige épaisse il couvre les guérets, Et la neige a pour eux la chaleur de la laine.

_Dieu vous bénisse!_

Polydore Virgile prétend que du temps de saint Grégoire-le-Grand, en 591, il régna dans l’Italie une épidémie violente qui fesait mourir en éternuant ceux qui en étaient atteints, et que le pontife ordonna des prières accompagnées de vœux pour arrêter les progrès du mal, ce qui introduisit la coutume de dire: _Dieu vous bénisse!_ Mais cette coutume date d’une époque bien antérieure au sixième siècle. Elle a existé de toute antiquité dans toutes les parties de l’ancien monde, et les navigateurs qui ont découvert le nouveau l’y ont trouvée établie. Plusieurs auteurs qui en ont recherché l’origine, l’attribuent à diverses raisons qu’ils déduisent de la religion, ou de la morale, ou de la physique. Je vais rapporter ce que j’ai pu recueillir de plus curieux sur cette matière traitée par Skookius, par Bartolin, par Strada et par d’autres savants.

HISTOIRE DE L’ÉTERNUMENT.

Lorsque notre père Adam fut devenu mortel par sa désobéissance, Dieu, disent les rabbins, décida, dans sa sagesse, que ce pécheur éternuerait une fois, et que ce serait au moment de rendre l’esprit. Il n’y eut pas, ajoutent-ils, d’autre genre de mort naturelle parmi les hommes jusqu’à Jacob. Ce patriarche, moins résigné que ses prédécesseurs à une pareille fin, et craignant de quitter ce monde à chaque bâillement qu’il fesait, obtint du Seigneur la révocation d’un tel arrêt. Il éternua et resta vivant, à la grande surprise de ceux qui l’entendirent. Ce miracle pourtant ne détruisit pas toutes les frayeurs que causait le mortel éternument. On crut que ses effets pourraient bien n’avoir été que différés, et l’on contracta l’habitude d’y remédier par des vœux. Ces vœux furent si efficaces, que le signe du trépas devint celui de la vie. Les enfants commencèrent dès lors à éternuer en naissant, et dans la suite le fils de la Sunamite, rappelé du tombeau à la voix du prophète Élysée, marqua sa résurrection par sept éternuments consécutifs qui, suivant la remarque d’un mélomane, retentirent en formant les sept tons de la gamme.

Il serait difficile de trouver un sens raisonnable au récit des rabbins, peu scrupuleux, comme on sait, à donner des énigmes sans mot. Ce que les mythologues ont imaginé sur le même sujet vaut un peu mieux. Lorsque Prométhée, disent-ils, eut façonné sa statue d’argile, il alla dérober, avec l’aide de Minerve, le feu céleste dont il avait besoin pour l’animer, et il l’apporta sur la terre dans un flacon hermétiquement bouché qu’il ouvrit ensuite sous le nez de cette statue pour le lui faire aspirer. Aussitôt que le phlogistique divin se fut insinué dans le cerveau, elle agita sa tête en éternuant. Prométhée ravi lui dit: _Bien te fasse!_ et ce souhait fit tant d’impression sur la nouvelle créature, qu’elle ne l’oublia jamais et le répéta toujours, dans le même cas, à ses descendants qui l’ont perpétué jusqu’à nous. Cette fiction ingénieuse prouve du moins que les secrets de l’électricité, dont elle est une allégorie, n’étaient pas tout à fait inconnus dans les temps les plus reculés; mais elle ne décide pas la question qui nous occupe.

Aristote et d’autres philosophes ont cru trouver la solution de cette question dans le respect religieux qu’on avait jadis pour la tête, regardée comme la partie la plus noble du corps humain et le siége de l’ame, cet être immatériel et pensant émané de la divinité même à qui le cerveau fut consacré pour cette raison. C’est à cause de cela, assurent-ils, que l’éternument fut toujours accueilli avec une grande vénération, et qu’il obtint même des adorations en certains pays où l’on se mettait à genoux aussitôt qu’il se fesait entendre.

Les Siamois ont une opinion différente. Ils sont persuadés qu’il y a dans leur enfer plusieurs juges écrivant sans cesse sur un livre tous les péchés des hommes qui doivent paraître un jour devant leur tribunal; que le premier de ces juges, nommé Prayomppaban, est incessamment occupé à feuilleter ce registre où la dernière heure de chaque créature humaine est marquée, et que les personnes dont il lit l’article ne manquent jamais d’éternuer au même instant; ce qui dénote qu’elles ont bon nez. Ainsi l’éternument est de la part de ces personnes un signe de détresse pour avertir la compassion d’implorer l’assistance divine en leur faveur.

Avicène et Cardan le regardent comme une espèce de convulsion qui fait craindre l’épilepsie, et ils prétendent que les souhaits dont il est accompagné n’ont pas d’autre fondement que cette crainte.

Suivant d’autres médecins, l’éternument est une crise avantageuse dans plusieurs maladies, et une preuve du bon état du cerveau dans presque toutes les circonstances. Voilà pourquoi il a toujours obtenu des compliments de la part de ceux qui l’entendent.

Un auteur anonyme a fait l’hypothèse suivante: Parmi les enfants qui viennent de naître, quelques-uns ne respirent que quelques instants après qu’ils sont au monde, et d’autres restent tellement plongés dans un état de mort apparente qu’il faut avec des liqueurs irritantes leur communiquer la chaleur et la vie. Dans tous les cas possibles, le premier effet de l’air et le premier signe d’existence qu’ils donnent est l’éternument: cette espèce de convulsion générale semble les réveiller en sursaut. C’est alors que commence le jeu de la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes, un père n’a qu’un souhait à faire, un souhait qu’il répétera, ou qui retentira dans son cœur, à chaque secousse qui fait tressaillir l’enfant: c’est qu’il vive, que le Dieu des cieux le conserve. Ainsi cet usage, en apparence frivole, ridicule, bizarre, inexplicable, est l’image et l’expression du sentiment le plus pur excité par le tableau le plus touchant de la nature. C’est la trace de la plus douce émotion et de l’élan irrésistible de l’homme vers son plus cher ouvrage; c’est le souvenir de la première chaîne d’affection qui se soit formée autour d’un nouveau membre de la société, du premier _vivat_ qui soit sorti de la bouche des hommes. Enfin cet usage, dans quelque sens qu’on le prenne, est le cri général, universel de la tendresse paternelle, de la piété filiale, de l’amitié fraternelle, de toutes les plus douces affections de l’homme dans l’âge d’or; et cet âge, du moins sous ce rapport, existera toujours pour les ames sensibles.

On voit par ce qu’on vient de lire que l’habitude de saluer ceux qui éternuent, quoique attribuée à des causes diverses, est des plus antiques, des plus répandues et des plus constantes. Pour la rendre telle, il a fallu sans doute des motifs plus puissants que ceux de la civilité qui, soumise à diverses modifications dépendantes des temps, des lieux et des mœurs, n’aurait pu seule la propager partout, de siècle en siècle, et d’une manière si uniforme. On doit y reconnaître l’influence de la superstition établie à demeure fixe dans l’esprit humain dominé toujours par elle, soit à son insu, soit de son consentement, soit malgré lui, par l’entremise des passions dont elle est inséparable. La superstition, dans ce cas, a été favorisée par des législateurs qui n’y ont rien vu que d’honnête. Témoin ce précepte du Sadder, abrégé du Zend-Avesta de Zoroastre; «Dis _Ahuno-var_ et _Ashim vuhû_, lorsque tu entends éternuer.»

Examinons maintenant les idées qui ont été attachées à l’éternument, et les cérémonies auxquelles il a donné lieu chez plusieurs peuples, soit anciens, soit modernes. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains le prenaient pour un avertissement divin de la conduite qu’ils devaient tenir en telle ou telle circonstance, et pour un présage, tantôt favorable et tantôt funeste, des événements de la vie. Il y avait chez eux des devins qui fesaient métier d’expliquer ce qu’il signifiait, selon l’endroit, le temps et l’heure où il était venu, selon le bruit plus ou moins fort qu’il avait fait, et selon la position de la tête d’où il était parti. S’il paraissait d’heureux augure, on rendait grâces aux dieux, et l’on se hâtait de conclure les affaires qu’on avait le plus à cœur; mais s’il ne présageait rien de bon, on s’abstenait de toute entreprise importante, de sortir de chez soi, de manger même; jusqu’à ce qu’on eût rompu le maléfice par certaines pratiques religieuses ou par l’acceptation volontaire de quelque petit malheur en remplacement de celui qu’on croyait avoir à redouter. Les poëtes et les historiens ont pris plaisir à nous faire connaître de semblables préjugés, et s’il faut en citer des exemples,

Les exemples fameux ne nous manqueront pas.

Lorsque Pénélope, obsédée par ses amants, priait les dieux immortels de lui ramener Ulysse, son fils Télémaque fit un éternument si fort que tout le palais en retentit; et la chaste princesse se livra dès lors à la joie, ne doutant plus de l’accomplissement de sa prière, quoiqu’elle l’eût faite en vain tant de fois.

Les Athéniens, partis pour une expédition navale, voulaient rentrer dans le port parce que Thimothée, leur amiral, avait éternué. Eh quoi! leur dit-il, vous vous étonnez de ce qu’un homme sur dix mille a le cerveau humide!

Pendant que Xénophon exhortait les troupes à un parti périlleux, mais nécessaire, un soldat éternua. L’armée se persuada que son nez, qui était sans doute très remarquable, avait été choisi par les dieux pour sonner à la fois la charge et la victoire. Décidée aussitôt par ce pronostic bien plus que par l’éloquence de son chef, elle offrit un sacrifice au bon événement et brava tous les dangers avec confiance.

Les bonnes gens pensent que Socrate ne devint le plus sage des hommes qu’à force d’étudier la philosophie et de lutter contre ses passions; c’est une erreur. Qu’on lise Plutarque, _De genio Socratis_, on verra qu’il dut principalement cet avantage aux éternuments par lesquels son génie l’avertissait.

On croyait que l’amour éternuait à la naissance des belles et les destinait ainsi à partager avec les Grâces et Vénus l’encens des mortels. Aussi le plus joli compliment qu’un galant petit-maître de Rome pût adresser à celle dont il était épris consistait-il à lui dire: _Sternuit tibi amor_, _l’amour a éternué pour vous_. Ce que Parny s’est peut-être rappelé lorsqu’il a dit à son Éléonore:

Éternuez en assurance, Le dieu d’amour vous bénira.

L’éternument eut quelquefois le privilége d’adoucir la férocité d’un tyran. Tibère devenait affable lorsqu’il avait éternué sous l’influence du bon quart-d’heure, et il se promenait sur un char dans les rues pour recevoir les félicitations de ses sujets.

Cette précieuse civilité n’avait pas lieu seulement à l’égard des autres: on ne négligeait point de se la faire à soi-même. Martial parle d’un certain Proclus dont le nez, curieux morceau d’histoire naturelle, avait son bout si distant des oreilles que le pauvre homme ne pouvait s’entendre éternuer pour former en son propre honneur le vœu ordinaire.

L’auteur de l’_Histoire de la conquête du Pérou_ rapporte que lorsque le cacique de Guachoia ou Guacaya éternuait, ses sujets étaient avertis de cet heureux événement par des signaux publics, afin qu’ils se prosternassent en l’honneur de leur maître et qu’ils priassent le soleil de le protéger, de l’éclairer et d’être toujours avec lui.

Quand le roi de Monomotapa éternue, a dit quelque part Helvétius, tous les courtisans sont obligés d’éternuer aussi; et l’éternument gagnant de la cour à la ville et de la ville en province, l’empire paraît affligé d’un rhume général.

Chez le roi de Sennar, les choses se passent d’une manière plus curieuse encore. Aussitôt que ce prince a éternué, tous ceux qui sont en sa présence lui tournent le dos en faisant une pirouette et en se donnant une claque sur la fesse droite. Ils prétendent que le salut de l’état dépend de cette manœuvre. Ne nous en moquons pas, car nous le faisons dépendre aussi quelquefois de choses qui, pour paraître plus sérieuses, n’en sont pas moins risibles.

Les anabaptistes et les quakers ont proscrit le culte de l’éternument. Ce qu’ils ont fait là par esprit de secte et par singularité, on le fait maintenant dans le monde pour éviter la gêne et pour se conformer au bon ton qui ne permet plus de dire _Dieu vous bénisse_ à quelqu’un, si ce n’est à un pauvre auquel on refuse la charité. Je suis assurément bien éloigné de trouver mauvais qu’on éternue sans cérémonie et tout à son aise; mais bien des gens n’approuvent pas les réformateurs, et ils regardent comme funeste l’abolition d’une coutume si religieusement observée pendant tant de siècles.

_Ressembler au bon Dieu de Gibelou._

Cette comparaison, qu’on emploie en parlant d’une personne mal accoutrée et chargée de plusieurs pièces d’habillement l’une sur l’autre, est fondée sur une tradition populaire qui rapporte que les habitants de Gibelou avaient coutume d’envelopper la statue de l’enfant Jésus de chiffons de toute espèce.

_Promettre ou jurer ses grands dieux._

Les païens, comme on sait, avaient de _grands dieux_ et de _petits dieux_, et les engagements qu’ils prenaient en jurant par les grands dieux étaient plus solennels et plus sacrés que ceux qu’ils prenaient en jurant par les petits dieux.

=DINDON.=—_Être le dindon de la farce._

Les pères de comédie qui jouent des rôles de dupes étaient autrefois appelés _pères dindons_, par allusion à ces oiseaux de basse-cour, dont on a fait le symbole de la sottise. De là cette expression _Être le dindon de la farce_, ou _Être le dindon d’une chose_.

_C’est la danse des dindons._

Cette métaphore proverbiale, qu’on emploie en parlant d’une chose qu’on a l’air de faire de bonne grâce, quoique ce soit à contre-cœur, est fondée sur l’historiette suivante qui paraît être d’une tradition fort ancienne:

Un de ces hommes dont le métier est de spéculer sur la curiosité publique, fit annoncer à son de trompe, un jour de foire, dans une petite ville de province, qu’il donnerait un ballet de dindons. La foule s’empressa d’accourir à ce spectacle extraordinaire; la salle fut remplie; des cris d’impatience commandèrent le lever de la toile; le théâtre se découvrit enfin, et l’on vit paraître les acteurs de basse-cour qui sautaient précipitamment, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre, en déployant leur voix aigre et discordante sur tous les tons, tandis que le directeur s’escrimait à les diriger avec une longue perche pour leur faire observer les règles du _chassez_ et du _croisez_. Cette scène burlesque produisit sur les assistants un effet difficile à d’écrire. Les uns se récriaient de surprise, les autres applaudissaient avec transport; ceux-ci trépignaient de joie, ceux-là poussaient des éclats de rire immodérés; et l’engouement général était tel que personne ne soupçonnait pourquoi les dindons se donnaient tant de mouvement. On s’aperçut enfin que c’était pour se soustraire au contact d’une tôle brûlante sur laquelle ils étaient placés. Quelques étincelles échappées d’un des fourneaux disposés sous cette tôle découvrirent le secret de la comédie. Mais en même temps la peur du feu gagna l’assemblée: dans un instant tout y fut _tohu bohu_, et les spectateurs et les acteurs, se précipitant pêle-mêle, se sauvèrent comme ils purent, les premiers avec un pied de nez, et les seconds avec des pieds à la sainte-menehould.

=DÎNER.=—_Qui dort dîne._

«Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, est tirée de l’école de médecine, où l’on enseigne que le sommeil tient lieu d’aliment lorsque, l’estomac étant plein de crudités, il faut dégager la nature, et lui donner loisir de les cuire, sans la surcharger de nouvelles viandes.»

On trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 5): _Qui dort, il boit._

_Que le riche dîne deux fois._

Proverbe ancien qu’on lit dans le festin de Trimalcion en ces termes: _Tu beatior es? bis prande, bis cœna; si tu es plus riche que moi, dîne et soupe deux fois._—C’est une espèce de défi donné au riche par le pauvre dont le pain grossier a pour assaisonnement un appétit vigoureux, tandis que tout le luxe des festins les plus raffinés ne peut suppléer à cet attrait que le riche ne connaît pas. On sait le mot de ce financier accosté, comme il rentrait chez lui, à l’heure du dîner, par un malheureux qui demandait l’aumône en s’écriant: J’ai faim.—Que ce coquin dit-il, est heureux! il a faim!

=DIRE.=—_Bien dire fait rire, bien faire fait taire._

Ce proverbe s’applique aux personnes qui démentent et décréditent par leur conduite la morale qu’elles prêchent dans leurs discours, et qui font rire d’elles par leurs beaux préceptes, parce qu’elles ne se font pas applaudir par leurs bonnes actions.

_Tout est dit._

_Nullum est jam dictum, quod non dictum sit prius._ (Térence.)

Cet adage, qu’une critique décourageante veut ériger en dogme littéraire, n’est pas absolument vrai. Tout est pensé peut-être, mais tout n’est pas dit; et s’il n’y a point d’idées tout à fait nouvelles, il peut y avoir des expressions neuves, car la combinaison des mots est infinie, et c’est un art créateur que celui de les placer, de les assortir, de les embellir l’un par l’autre, en leur ménageant des reflets étrangers, et en leur faisant trouver dans ces échanges réciproques des couleurs toujours variées. Il en est du langage comme de la lumière qui, sans changer dans son essence, prend mille teintes différentes, suivant les combinaisons d’un habile opticien.

=DISEUR.=—_L’entente est au diseur._

_Unusquisque verborum suorum optimus interpres est._ Celui qui parle est toujours censé le plus habile à comprendre et à expliquer ce qu’il dit, lors même qu’il lui est impossible de le faire; ce qui n’est pas aussi rare qu’on pourrait l’imaginer, car il y a bon nombre de discoureurs auxquels cela ne manque pas d’arriver, parce qu’une sotte vanité les engage à débiter inconsidérément des phrases sur tout, quand ils n’ont des idées sur rien. On peut dire d’eux, avec Sterne, que leur tête creuse est comme le tourne-broche que la fumée seule fait aller.

Le philosophe Phavorin adressait à un bavard de cette espèce l’apostrophe suivante, rapportée par Aulu-Gelle: _An scire atque intelligere neminem vis quæ dicas? Quidni, homo inepte, ut quod vis abunde consequaris, taces?_

Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu’il pense, Dis-moi, qui peut t’empêcher De te servir du silence? (MAYNARD.)

Spéron-Spéroni, écrivain italien du XVI^e siècle, explique très bien comment des gens qui s’énoncent clairement pour eux-mêmes, dans leurs discours ou leurs écrits, sont obscurs pour les auditeurs ou les lecteurs. C’est, dit-il, que ces gens vont de la pensée à l’expression, tandis que les autres vont de l’expression à la pensée.

_Diseur de bons mots, mauvais caractère._

Mot de Pascal, répété par La Bruyère, et passé en proverbe, pour blâmer ces mauvais plaisants qui cherchent à faire briller leur esprit aux dépens de leur cœur, et qui _aiment mieux perdre un ami qu’un bon mot_.

_Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs._

Ceux qui se vantent le plus, qui promettent le plus, sont ordinairement ceux qui font le moins. Nous disons encore: _Grand vanteur, petit faiseur._

_Chi e largo di bocca e stetto di mano, qui est large de bouche est étroit de main._ (Proverbe italien.)

_La lengua luengua es senal de mano corta, la langue longue est signe de main courte._ (Proverbe espagnol.)

_Great cry and little wool, grand cri et peu de laine._—Proverbe anglais, qui est venu de ce que, dans plusieurs _mystères_, le diable était représenté tondant les soies de ses cochons.

=DOIGT.=—_Mettre le doigt dessus._

C’est deviner, découvrir une chose. Les Latins disaient: _Rem acu tangere_, _toucher la chose avec l’aiguille._ Ce que Cicéron appliqua plaisamment à un sénateur dont le père avait été tailleur.

_Savoir une chose sur le bout du doigt._

La savoir parfaitement de mémoire. C’est une variante de _Savoir sur l’ongle_, expression traduite de l’expression latine _ad unguem_ qu’Erasme regarde comme une métaphore empruntée des marbriers qui tâtent à l’ongle la jointure des marbres rapportés, pour juger si elle est bien faite.

_Mon petit doigt me l’a dit._

Phrase proverbiale qu’on adresse aux enfants, pour leur faire croire qu’on sait la vérité de quelque chose qu’ils refusent d’avouer. Elle a été agréablement employée par Molière dans une scène du _Malade imaginaire_ que tout le monde connaît.

«Quelques auteurs ont estimé, dit le père Labbe, qu’il fallait expliquer _Mon petit doigt me l’a dit_, par _mon petit dé_ (_dé_ pour _dex_, ou dieu) _me l’a dit_, faisant allusion au génie de Socrate, à la nymphe Egérie de Numa, et autres démons familiers; ces démons étant présumés inspirer ceux qu’ils favorisaient, et leur parler à l’oreille.»

Il est plus probable que cette phrase est née de l’usage de porter à l’oreille le petit doigt, nommé _auriculaire_ pour cette raison. Un père, en y portant le sien, aura feint qu’il lui révélait quelque chose, et ce trait imité par d’autres sera passé en coutume.

Lorsque le général Beurnonville fit son fameux rapport sur une victoire qui ne lui avait coûté que le petit doigt d’un tambour, un plaisant composa une chanson dont le refrain était:

Holà! citoyen Beurnonville, Le petit doigt n’a pas tout dit.

_Il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce._

Il ne faut pas se mêler des querelles d’un mari et de sa femme, et en général des personnes qui sont naturellement unies. Une scène comique de Molière fait voir à quoi s’expose l’indiscret conciliateur.—Ce proverbe est plaisamment travesti dans le _Médecin malgré lui_ (act. I, sc. 2), où Sganarelle l’énonce ainsi: _Entre l’arbre et le doigt il ne faut pas mettre l’écorce._

=DON.=—_Il n’y a pas de plus bel acquêt que le don._

Il n’y a pas de bien acquis d’une plus belle manière que celui qui nous est donné.

_Jamais un don ne vaut autant qu’au moment où l’on désire l’obtenir._

Ce proverbe a été employé par le troubadour Savary de Mauléon qui en est peut-être l’inventeur.

=DONNER.=—_Qui tôt donne, deux fois donne._

Traduction littérale de cette pensée de Sénèque: _Bis dat qui cito dat._ «La règle de la vraie bienfaisance, dit ce philosophe, est de donner comme nous voudrions recevoir, de bon cœur, promptement et sans hésiter. Un bienfait n’est pas agréable quand le bienfaiteur le garde trop longtemps dans ses mains, qu’il ne le lâche qu’avec peine, et comme s’il se l’arrachait. Après le refus, rien de plus dur que l’irrésolution. Elle manque à coup sûr la reconnaissance. En effet, le principal mérite du bienfait consistant dans la bienveillance, témoigner par ses délais qu’on oblige à contre-cœur, ce n’est pas donner, c’est mal défendre ce qu’on donne.»

On perd la grâce et le mérite d’un don quand on ne l’accorde pas le plus tôt qu’on peut. Un don qui se fait trop attendre, est gâté quand il arrive.

«Ne dites point à votre ami qui vous demande quelque chose: _Allez et revenez, je vous le donnerai demain_, lorsque vous pouvez le lui donner à l’heure même.» (Proverbe de Salomon.)

Si devant servir aujourd’hui ton prochain, tu attends à demain, fais pénitence. (_Zend-Avesta_ de Zoroastre.)

_On ne donne rien pour rien._

On ne donne que pour recevoir. Les présents qu’on fait ne sont que les arrhes de ceux qu’on attend.—Ce n’est pas là donner, dit Pline le jeune, c’est avec des présents trompeurs qui cachent l’hameçon et la glu dérober le bien d’autrui, _Viscatis humatisque muneribus non sua promere sed aliena corripere._ (Epist. 30, lib. IX.)

Les Italiens disent: _Chi da ensegna rendere_, _qui donne enseigne à rendre_; et les Arabes: _Qui apporte, emporte_.

_Donner un œuf pour avoir un bœuf._

Les Latins employaient dans le même sens ce jeu de mots: _Pileum donat ut pallium recipiat, il donne un bonnet pour avoir un manteau._ Les Espagnols ont les deux dictons suivants: _Con una sardina pescar una trucha, avec une sardine pêcher une truite._—_Meter aguja y sacar reja, mettre une aiguille et tirer un soc de charrue._

=DORMIR.=—_Dormir la grasse matinée._

Quelqu’un a prétendu, je crois que c’est Pasquier, que le mot _grasse_ a été mis ici par métonymie, parce que ceux qui dorment beaucoup prennent de l’embonpoint; mais ce mot s’explique très bien sans figure dans le sens de _grande_ qu’il a quelquefois; et l’expression _Dormir la grasse matinée_, ou _la grande matinée_, est traduite du latin _Mane totum dormire_.

Les Espagnols disent, d’une manière heureuse: _Hazer plazer al sueno, faire plaisir au sommeil_; ce qui rappelle ces jolis vers de Vergier sur La Fontaine:

Il laisse à son gré le soleil Quitter l’empire de Neptune, Et dort tant qu’il plaît au sommeil.

Nous disons encore proverbialement: _Faire honneur au soleil._ Cet honneur consiste à le laisser lever le premier.

=DOS.=—_Il tombe sur le dos et se casse le nez._

Expression plaisante dont on se sert en parlant d’un homme tout à fait malencontreux. Les Basques disent: _Les vers s’engendrent dans sa salière_;—les Provençaux: _Il ferait faire naufrage à une barque chargée de crucifix_;—les Italiens: _Si romperebbe il collo in un filo di paglia, il se casserait le cou contre un brin de paille._—Nous disons encore: _Il se noierait dans un verre d’eau ou dans un crachat._

=DOUBLURE.=—_Fin contre fin n’est pas bon à faire doublure._

On ne réussit pas à tromper aussi fin que soi. _Ars deluditur arte._—Les Italiens disent: _Duro con duro non fece mai bono muro, dur contre dur ne fit jamais bon mur._

=DOUCEUR.=—_Plus fait douceur que violence._

Proverbe dont La Fontaine est peut-être l’auteur.—Un autre proverbe dit: _On prend plus de mouches avec du lait_, ou _du miel, qu’avec du vinaigre._

=DOUTE.=—_Dans le doute abstiens-toi._

Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste à rester dans l’inaction, car il vaut mieux ne rien faire que de s’exposer à mal faire.—Ce proverbe se trouve dans le Zend-Avesta de Zoroastre qui passe pour en être l’inventeur. Cicéron l’a rapporté et expliqué en ces termes: _Quod dubites ne feceris; æquitas enim lucet per se, dubitatio autem cogitationem significat injuriæ._ Ce qui se trouve très bien traduit dans cette phrase du deuxième sermon de Bossuet, pour le dimanche de la Passion: «Quand nous doutons de la justice de nos entreprises, c’est une bonne maxime de se désister tout à fait. L’équité reluit assez d’elle-même, et le doute semble envelopper dans son obscurité quelque dessein d’injustice.»

=DOUTER.=—_Qui doute ne se trompe point._

_Qui dubitat non errat._ C’est en opinant qu’on se trompe, et non pas en doutant.

_Error opinando non dubitando venit._

=DRAGÉE.=—_Tenir la dragée haute à quelqu’un._

C’est différer de lui accorder une chose promise; c’est offrir un vain appât à son espérance.

Cette locution est venue d’un jeu dans lequel on excite la convoitise des enfants en faisant voltiger devant eux une dragée suspendue par un long fil au bout d’un bâton, sans qu’il leur soit permis de la saisir autrement qu’avec la bouche.

=DRAP.=—_Mettre quelqu’un dans de beaux draps blancs._

C’est médire beaucoup de lui, découvrir tous ses défauts, et par extension, le placer dans une situation embarrassante. Mettez un Maure en de beaux draps blancs, dit Le Duchat, c’est de quoi le faire paraître encore plus noir.

=DRAPEAU.=—_Le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine._

Il en est de même de la fortune délabrée de l’homme vertueux. La vertu, dit Rivarol, tire sa gloire des persécutions qu’elle endure, comme le drapeau de guerre tire son lustre de ses lambeaux déchirés.

Le mot _drapeau_, autrefois _drapel_, qu’on croit dérivé, dans le sens d’enseigne, de l’italien _drapello_, n’est pas très ancien en français. Il fut introduit au XVI^e siècle par les capitaines qui tenaient à honneur d’avoir fait les guerres d’Italie sous François I^{er}, et qui voulaient faire entendre par ce mot que leur bannière avait été déchirée, car _drapel_ (morceau de drap, chiffon) emportait autrefois un pareil sens.

=DUIRE.=—_Ce qui nuit à l’un duit à l’autre._

Ce qui est mauvais pour l’un est bon pour l’autre. Le verbe _duire_, que La Bruyère a mis dans la liste des mots qu’il regrettait, signifie _convenir_, et ne s’emploie qu’à la troisième personne.

E

=EAU.=—_Il n’est pire eau que l’eau qui dort._

Ce proverbe nous est venu des anciens, car on lit dans Quinte-Curce (liv. VII) que les Bactriens disaient: _Altissima flumina minimo sono labuntur_, _les fleuves les plus profonds sont ceux qui coulent avec le moins de bruit_. Il se trouve avec explication dans les vers suivants extraits du livre IV des _Distiques de Caton_, qui furent composés dans le VII^e ou le VIII^e siècle par un moine dont on ignore le vrai nom:

_Demissos animo et tacitos vitare memento: Quod flumen tacitum est forsan latet altius unda._

Évite les gens sournois et taciturnes, car il n’y a peut-être pas dans le fleuve d’eau plus profonde que l’eau dormante.

_L’eau échauffée prend plus vite la gelée._

C’est une opinion depuis longtemps répandue parmi le peuple, que l’eau qui a bouilli est plus susceptible de passer à l’état de congélation. Ce que Descartes, dans son traité des _Météores_ (discours 1^{er}), explique de la manière suivante: «On peut voir par expérience que l’eau qu’on a tenue longtemps sur le feu se gèle plus tôt que d’autre, dont la raison est que celles de ses parties qui peuvent le moins cesser de se plier (d’être liquides) s’évaporent pendant qu’on la chauffe.»—De là le proverbe employé figurément pour signifier que la trop grande ardeur qu’on met à faire une chose est sujette à se refroidir bien vite, ou que le caractère le plus prompt à se livrer à l’emportement est aussi le plus prompt à en revenir.

_Croyez cela et buvez de l’eau._

Dicton qu’on adresse à une personne qui a l’air de croire ou de vouloir faire accroire quelque nouvelle dénuée de vraisemblance. C’est comme si on lui disait: La chose est difficile à avaler, et puisque vous voulez bien l’avaler, buvez de l’eau pour la faire passer.

_Mettre de l’eau dans son vin._

C’est revenir de son emportement, rabattre de ses menaces ou de quelque résolution excessive, rentrer dans les bornes de la modération.—On peut regarder, au premier aperçu, comme une singularité frappante les éloges unanimes que les philosophes et les historiens grecs ont consacrés à la découverte du vin trempé, comme si elle eût été de nature à mériter l’admiration de la postérité; mais si l’on déroule la grande liste des crimes que l’ivresse a produits, il est impossible de ne pas approuver leur opinion, et de ne pas applaudir à la sagesse des peuples antiques qui érigèrent des statues à celui qui leur apprit à mêler de l’eau dans le vin _pour modérer_, comme dit Platon, _une divinité furieuse par la présence d’une divinité sobre_[38], ou _pour calmer_, comme dit Plutarque, _les ardeurs de Bacchus par le commerce des nymphes_. Ces peuples pensaient qu’un service si important ne pouvait leur avoir été rendu par un homme sans l’inspiration de quelque dieu. Ils en attribuaient l’idée à Bacchus lui-même, et l’exécution à divers personnages. Pythagore cite Achéloüs comme le véritable inventeur, dans ses _Apothéoses_ qui commencent en ces termes: «Crotoniates, gardez la mémoire d’Achéloüs, magistrat suprême d’Étolie, qui le premier mit de l’eau dans le vin.» Pline le naturaliste nomme un certain Staphilus. Quelques écrivains parlent d’Amphyction, roi d’Athènes, et quelques autres de Cranaüs, également roi de la même ville. Montaigne, adoptant cette dernière tradition, a dit dans ses _Essais_ (liv. III, ch. 13): «Cranaüs, roy des Athéniens, fut inventeur de cet usage de tremper le vin, utilement ou non, j’en ai vu desbattre.»

Voici une application plaisante de l’expression proverbiale. Deux personnes disputaient un jour chaudement sur ce vers où il est parlé des Romains:

Ils buvaient le falerne et les larmes du monde.

L’une d’elles soutenait qu’il était fort beau, et à chaque explication qu’elle en donnait, l’autre ne répondait que par ces mots: Qu’est-ce que cela prouve? Le poëte Lemière, témoin de la discussion, dit: Cela prouve évidemment que les Romains _mettaient de l’eau dans leur vin_.

_L’eau trouble est le gain du pêcheur._

Les pêcheurs prennent beaucoup plus de poissons dans l’eau trouble que dans l’eau claire; de même, les intendants font leur profit dans l’administration d’un bien où le maître lui-même ne met pas bon ordre. De là ce proverbe, et l’expression proverbiale _Pêcher en eau trouble_, c’est-à-dire tourner à son avantage les désordres qui se présentent, ou ceux même qu’on a suscités exprès dans les affaires, soit publiques, soit particulières.—Les Grecs disaient dans le même sens: _Troubler l’eau du lac pour pêcher des anguilles_. Ce qu’Aristophane applique à un mauvais citoyen excitant des troubles dans l’état afin de s’enrichir aux dépens du public.

_Ne faire que de l’eau claire._

C’est s’occuper sans succès de quelque affaire, y perdre son temps et sa peine.—Le malin Furetière donnait pour devise à l’Académie française un iris causé par les rayons du soleil qui lui était opposé, avec ce quatrain:

Pendant que le soleil m’éclaire Je parais de grande valeur; Mais ma plus brillante couleur Ne fait que de l’eau toute claire.

_Revenir sur l’eau._

C’est rétablir ses affaires, recouvrer du crédit, rentrer en faveur. Cette expression est une métaphore prise de l’écorce du liége qu’on ne peut enfoncer dans l’eau sans qu’elle remonte à la surface, aussitôt qu’elle cesse d’être retenue par la main.

Pindare, dans ses _Pythiques_ (ode 2), s’est comparé à cette écorce qui surnage toujours au milieu de l’agitation des flots; _immersabilis undis_, comme dit Horace.

_Les eaux sont basses._

Cette façon de parler métaphorique s’emploie pour signifier que la bourse d’une personne est à peu près sans argent, parce que les eaux basses sont ordinairement sans poisson.

=ÉCHELLE.=—_Après lui il faut tirer l’échelle._

Il s’agit ici de l’échelle patibulaire sur laquelle on fesait monter les condamnés afin de les accrocher à la potence. L’usage où l’on était, lorsqu’il y avait plusieurs complices, de pendre le plus coupable le dernier, et par conséquent de _retirer l’échelle après lui_ puisqu’il ne restait personne à exécuter, donna lieu à cette expression qu’on devrait employer, ce me semble, en mauvaise part, et dont on se sert le plus souvent en bonne part, pour dire que quelqu’un a si bien fait en quelque chose qu’il ne faut pas prétendre à l’égaler.

=ÉCHO.=—_Dans la tempête adore l’écho._

Maxime de Pythagore, qui signifie, dans les troubles civils, retire-toi à la campagne.—Pope interprète différemment cette maxime dont le texte grec est traduit plus littéralement de la manière suivante: _Quand les vents s’élèvent, rends tes hommages à l’écho_. Il pense que Pythagore a voulu dire: Quand tes oreilles sont frappées de toutes sortes de rumeurs, n’ajoute foi qu’au second rapport. Mais une telle explication n’est point reçue, quoiqu’elle soit plus naturelle que l’autre, et plus conforme à la nature de l’écho.

Les Grecs exprimaient encore l’avantage de ne point se mêler aux agitations populaires par ce proverbe: _La foudre épargne ceux qui dorment_; car ils croyaient que le corps de l’homme, pendant le sommeil, était dans un état propre à neutraliser les effets du feu du ciel. Les lecteurs curieux de connaître les raisons physiques sur lesquelles se fondait cette opinion erronée, les trouveront dans les _Symposiaques_ de Plutarque (liv. IV, quest. 19).—Les Chinois disent: _L’hirondelle qui est dans son nid voit d’un œil tranquille les batailles des vautours_.

Une pareille doctrine peut être utile sans doute aux intérêts de quelques individus, mais elle est nuisible aux intérêts de l’état. Le devoir du vrai citoyen, dans un temps d’émeutes, est de paraître sur la place publique pour y donner l’exemple du courage civil. Une loi de Solon, tout à fait contraire au précepte de Pythagore, décernait des peines contre ceux qui gardaient la neutralité quand les partis en venaient aux mains. L’objet de cette loi était d’arracher l’homme de bien à une inaction funeste, de le jeter au milieu des factieux, et de sauver la cité par l’ascendant de la vertu.

=ÉCOLE.=—_Révéler les secrets de l’école._

C’est apprendre aux étrangers ce dont les confrères seuls doivent être instruits.—Dacier rapporte l’origine de cette expression à la loi fondamentale de l’école de Pythagore qui défendait de communiquer aux profanes les dogmes de sa doctrine. Platon, Aristote, les épicuriens, les stoïciens, et presque tous les philosophes de l’antiquité avaient aussi dans leur enseignement plusieurs choses que leurs disciples étaient obligés de tenir secrètes.

_Faire l’école buissonnière._

Cette expression, suivant les uns, fait allusion à la conduite de certains pédagogues qui, pour se soustraire à un droit qu’ils devaient payer aux chantres de l’église de Notre-Dame, allaient établir leurs classes en plein air, hors de la ville. Elle est venue, suivant les autres, de ce que les luthériens et les calvinistes, dont on ne tolérait pas les écoles, en avaient de clandestines qui se tenaient dans les halliers et les bois. Les deux explications se fondent également sur un arrêt du 5 août 1552, par lequel le parlement défendit tout enseignement que le chantre de Paris n’aurait pas autorisé, et particulièrement les _écoles buissonnières_. Mais l’expression est beaucoup plus ancienne que les faits auxquels on a voulu la rattacher. Elle existait au commencement du XIII^e siècle, et s’appliquait aux conciliabules secrets des Albigeois. Elle se trouve implicitement dans un passage de _la Nouvelle de l’Hérétique_ (_las Novas del Heretge_), poëme du troubadour Izarn, missionnaire dominicain et inquisiteur employé à convertir ces hérétiques. L’auteur, parlant à un théologien de la secte proscrite, lui dit: Tu n’as garde de prêcher ta doctrine dans les églises, ni sur les places; _tu la prêches dans les bois, dans les broussailles et les buissons_.

Tu no vols demostrar ta predicatio En gleyza ne en plassa, ni vols dir ton sermo, _Sinon o fas en barta, en bosc, o en boisso_[39].

Si l’on veut assigner une origine historique à la locution, c’est là certainement qu’il faut la chercher. Mais n’est-il pas plus naturel de penser qu’on a dit _Faire l’école buissonnière_ par la même raison qu’on dit _Prendre ou Se donner campos_, en faisant allusion aux escapades des écoliers villageois qui vont courir les champs et chercher des nids dans les haies et les buissons?

=ÉCOSSAIS.=—_Fier comme un Écossais._

Il n’y a pas de pays plus propre que l’Écosse à rappeler ses habitants à l’humilité, et cependant les Écossais sont de tous les êtres les plus enclins à se glorifier. On serait tenté de croire que la nature a voulu développer chez eux ce penchant outre mesure afin de les empêcher de reconnaître les désavantages de ce sol triste et pauvre où elle les a placés. Leur misère a toujours une compensation toute prête dans leur excessive admiration d’eux-mêmes, et surtout dans leurs extrêmes prétentions à une antique noblesse. Garrick racontait plaisamment sur ce sujet que s’étant arrêté un soir dans une auberge, à quelques lieues d’Edimbourg, il n’y avait trouvé que des domestiques gentilshommes qu’il entendait parler entre eux de cette manière:—Monsieur le comte, conduisez le cheval à l’écurie.—Madame la comtesse, mettez le couvert.—Monsieur le marquis, nettoyez les bottes.—Madame la marquise, faites donc du feu.—M. le baron, quand servirez-vous la soupe? etc.... Rien n’est donc plus juste que le proverbe qui leur reproche un orgueil exagéré, proverbe usité en Angleterre depuis un temps immémorial, _Proud as a Scotchman_, et naturalisé en France dans le XV^e siècle, à l’occasion des compagnies d’élite que Charles VII, pendant ses guerres contre les Anglais, avait composées de soldats fournis par des seigneurs d’Écosse dévoués à sa cause. Ces soldats étrangers avaient beaucoup de priviléges honorifiques avec une paie considérable, et leurs fonctions, en les approchant de la personne du roi, leur donnait une excessive importance à leurs propres yeux, comme aux yeux de tous les Français.

=ÉCOUTE-S’IL-PLEUT.=—_C’est un écoute-s’il-pleut._

Un _écoute-s’il-pleut_ est proprement un moulin qui ne va que par des écluses et qui, manquant d’eau fort souvent, semble écouter s’il en tombera du ciel. Au figuré, c’est un homme qui a besoin du secours d’autrui pour faire quelque chose, un homme qui s’attend à des choses qui n’arrivent presque jamais, une espérance très incertaine, une promesse illusoire, une mauvaise défaite.

=ÉCOUTE.=—_Qui se tient aux écoutes entend souvent son fait._

La raison en est toute simple: c’est qu’ordinairement on ne se tient aux écoutes que pour surprendre les paroles de ceux qu’on soupçonne de malveillance, ou avec lesquels on a quelque chose à démêler.—On appelle proprement _écoutes_ les endroits où l’on se cache pour écouter ce qui se dit.

Plutarque a comparé les oreilles d’un curieux à des ventouses qui attirent tout ce qu’il y a de mauvais.

L’Ecclésiaste dit (ch. VII, v. 22): «Que votre cœur ne se rende point attentif à toutes les paroles qui se disent, de peur que vous n’entendiez votre serviteur parler mal de vous. _Cunctis sermonibus qui dicuntur ne accomodes cor tuum, ne forte audias servum tuum maledicentem tibi._»

=ÉCRIT.=—_Les paroles s’envolent, et les écrits restent._

_Verba volant et scripta manent._—Ce proverbe a deux sens: le premier est qu’en affaires il faut traiter par écrit, et non verbalement; ce qu’on exprime encore par cette phrase burlesque: _Les effets sont des mâles, et les paroles sont des femelles_; c’est-à-dire les effets ont plus de force que les paroles.

Le second sens est qu’on ne saurait être assez prudent quand on écrit quelque chose, parce qu’un écrit venant à tomber entre les mains des malveillants qui l’interprètent à leur façon, peut attirer à son auteur des désagréments ou des persécutions. On sait que le cardinal de Richelieu soutenait qu’il n’avait besoin que de deux lignes de l’écriture d’un homme pour y trouver de quoi le faire pendre.

Fabio Mirto, archevêque de Nazareth, qui fut trois fois nonce du pape en France dans le XVII^e siècle, voulant montrer combien il faut prendre de précautions pour écrire, disait: «Il ne se trouve point dans tous les évangiles que notre Seigneur Jésus-Christ ait écrit plus d’une fois; encore ne l’a-t-il fait que sur le sable, afin que le vent effaçât l’écriture.»

On lit dans l’_Inconséquence du jugement public_, par Diderot, ce joli passage: «J’ai cent fois dit aux amants: n’écrivez point; les lettres vous perdront. Tôt ou tard le hasard en détournera une de son adresse. Le hasard combine tous les cas possibles, et il ne lui faut que du temps pour amener la chance fatale.»

Les Italiens ont ce proverbe: _Pensa molto, parla poco, scrivi meno_; _pense beaucoup, parle peu, écris moins_.

=ÉCUELLE.=—_Manger à la même écuelle._

Au temps de la chevalerie, dit Legrand d’Aussy, la galanterie avait imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme. La politesse et l’habileté des maîtres ou maîtresses de maison consistaient à savoir bien assortir les couples qui n’avaient qu’une assiette commune; ce qui s’appelait _manger à la même écuelle_, expression qui, détournée du sens propre au figuré, s’employa pour marquer accointance, comme le prouvent ces deux vers d’un fabliau où il est parlé d’un oncle qui vivait scandaleusement avec sa nièce:

Et si sachiez que chascun jour En une escuelle menjoient.

(_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7588.)

Les dévots eux-mêmes suivaient l’usage de manger à la même écuelle par esprit d’humilité. Une vie de sainte Élisabeth en vers, célébrant la charité de cette sainte envers les pauvres, dit:

Mengier les fit en s’escuelle.

(_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7218.)

Au reste, cet usage, bon ou mauvais, ajoute Legrand d’Aussy, s’est conservé longtemps en France, et même il a subsisté en partie à la cour jusque sous Louis XIV. «Le roi, dit la duchesse de Montpensier dans ses _Mémoires_ (t. IV, p. 17), ne mettait pas la main à un plat qu’il ne demandât si on en voulait, et ordonnait de manger avec lui. Pour moi qui ai été nourrie dans un grand respect, cela m’étonnait, et j’ai été longtemps à m’accoutumer à en user ainsi. Quand j’ai vu que les autres le faisaient, et que la reine me dit un jour que le roi n’aimait pas les cérémonies et qu’il voulait qu’on mangeât à son plat, alors je le fis.»

_Qui s’attend à l’écuelle d’autrui, dîne sauvent par cœur._

C’est-à-dire qu’on est souvent désappointé lorsqu’on attend quelque chose des autres, comme celui qui croyant trouver à bien dîner chez quelqu’un, y dîne fort mal ou n’y dîne pas.

_Il a bien plu dans son écuelle._

C’est-à-dire, il a beaucoup hérité.

=ÉGLISE.=—_Près de l’église et loin de Dieu._

Cela se dit d’une personne qui loge près d’une église et qui remplit mal ses devoirs de chrétien. Il se dit aussi quelquefois par extension, en parlant d’un faux dévot.

_Se marier en face de l’église._

Les usages de nos pères sont presque toujours la véritable source où nous devons puiser l’explication de certaines façons de parler dont nous sommes embarrassés de nous rendre raison; autrement il n’y a pas moyen de sortir de cet embarras. Si nous voulons savoir, par exemple, pourquoi l’on dit _Se marier en face de l’église_, il ne faut point se mettre l’esprit à la torture pour découvrir dans le sens figuré, comme on a prétendu le faire, l’origine de cette expression qui peut paraître assez étrange. Il faut se rapporter à l’ancienne coutume de commencer devant la porte de l’église la cérémonie du mariage qui se fait aujourd’hui dans l’intérieur. Notre expression est née de cette coutume, et elle date d’une époque très reculée; car elle se trouve au vingt-sixième chapitre du III^e livre de Guillaume de Newbridge, savant anglais qui écrivait en latin il y a plus de six cents ans. Voici le passage où cet auteur l’a consignée, en faisant mention du mariage de Henri II Plantagenet avec Éléonore d’Aquitaine, épouse divorcée du roi de France Louis VII dit le jeune: _Solutamque a lege prioris viri_ IN FACIE ECCLESIÆ _quâdam illicitâ licentiâ ille mox suo accepit conjugio_.

Dans un missel de 1555, à l’usage de l’église de Salisbury, se trouve cette recommandation: _Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ, sive_ IN FACIEM ECCLESIÆ, _coram deo et sacerdote et populo; que l’homme et la femme soient placés devant la porte de l’église, ou_ EN FACE DE L’ÉGLISE, _en présence de Dieu, du prêtre et du peuple_.

On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu le 18 août 1572, par le ministère du cardinal de Bourbon, sur un brillant échafaud dressé à la porte de l’église de Notre-Dame.

Ces faits, et beaucoup d’autres semblables que je pourrais citer, prouvent qu’en France et en Angleterre on se mariait encore devant la façade de l’église vers la fin du seizième siècle. Cependant il faut observer que, dans la mauvaise saison et les jours pluvieux, on fesait la cérémonie sous le porche; d’où l’on ne tarda pas à passer dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu faire adopter le mariage en plein air? Quelques auteurs pensent que cet usage était un reste des mœurs païennes. Plusieurs peuples antiques, particulièrement les Étrusques, disent-ils, se mariaient dans la rue, devant la porte de la maison où l’on entrait pour la conclusion de la cérémonie.

A cette raison Selden en ajoute une autre, dans son _Uxor hebraica_ (operar., t. III, p. 680): c’est que la dot ne pouvait être légalement assignée qu’en face de l’église.

=ÉLÉPHANT.=—_Faire d’une mouche un éléphant._

C’est exagérer une chose pour lui donner de l’importance; c’est, comme dit Pascal, _grossir un néant en montagne_. Cette expression proverbiale était en usage chez les Grecs, car elle se trouve littéralement dans Lucien: ἐλἐφαντα ἐϰ μνας ποιειν.

On pourrait appliquer souvent à certains exagérateurs le mot plaisant de Goldsmith à Johnson qui avait l’habitude de traduire les choses les plus simples en style très ampoulé: «Je crois, docteur, que si vous vouliez écrire une fable sur de petits poissons, vous feriez parler ces petits poissons comme des baleines.»

=ELLÉBORE.=—_Avoir besoin de deux grains d’ellébore._

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne qu’on veut taxer de folie, nous est venue des anciens qui employaient l’ellébore pour purger le cerveau des fous.—Cette plante croissait abondamment dans les trois îles d’Antycire, et c’est pour cela que les Romains disaient dans le même sens: _Naviget Antyciram, qu’il aille à Antycire_.—_O tribus Antyciris caput insanabile! ô têtes que ne pourraient guérir tous les remèdes des trois Antycires!_

Archigenès, médecin fameux qui vivait sous Trajan, avait donné lieu à une autre expression proverbiale très analogue; comme il excellait dans le traitement des maladies mentales, on disait d’un homme qui paraissait privé de la raison: _Il a besoin d’Archigenès_, comme on dirait aujourd’hui: il a besoin d’Esquirol ou de Leuret. Suidas nous apprend que ce médecin, natif d’Apamée en Syrie et établi à Rome, avait beaucoup écrit sur son art et sur la physique.

=EMPLOI.=—_L’emploi fait connaître un homme._

Ce proverbe est littéralement traduit d’une sentence grecque attribuée à Solon par Sophocle, et à Bias par Aristote. Il s’applique à peu près dans le même sens que cet autre: _A l’œuvre on connaît l’ouvrier_.

=EMPRUNT.=—_Emprunt n’est pas avance._

Il est plutôt retard; car les intérêts qu’il faut payer retiennent plus longtemps l’emprunteur dans la gêne. L’emprunt finit presque toujours par _ronger une fortune ou grossir une misère_, comme dit le bonhomme Richard. Le distique suivant, dont la pensée appartient à Socrate, indique une bonne manière d’emprunter, à laquelle il faut recourir quand on ne veut point mettre de l’arriéré dans ses affaires:

Voulez-vous sûrement rétablir vos finances? Empruntez de vous-même en bornant vos dépenses.

_L’emprunt du Gascon._

Le quatrain suivant, de M. Capelle, fait très bien connaître quelle est cette espèce d’emprunt:

Je commence à manquer de vivres, J’attends des fonds de mon pays: Prêtez-moi donc neuf francs.—Neuf! je n’en ai que six. —Eh bien! donnez toujours: vous me devrez trois livres.

=ENCENS.=—_Selon les gens l’encens._

Il y a des vers latins dialogués dans lesquels le diable et un moine échangent les paroles suivantes, que les uns regardent comme le principe et les autres comme la conséquence du dicton:

Diabolus. _Super latrinam non debes dicere primam._

Monachus. _Quod vadit supra do Deo, tibi quod vadit infra._

Voici une imitation de ces vers:

Un jour le diable ayant trouvé Saint Pacome sur un privé, Qui disait tout bas ses matines, S’écria: Dans un sale lieu, Pacome, peux-tu prier Dieu, Et faire un autel des latrines! Lors le bon moine lui repart: Que cela ne te mette en peine; Ce qui monte en haut, Dieu le prenne; Ce qui tombe en bas soit ta part.

Je ne sais si le fait attribué à saint Pacome est rapporté dans quelque légende, mais il y en a un d’analogue que citent plusieurs historiens. L’impératrice Agnès, veuve de Henri III surnommé le Noir, chargea, disent-ils, un évêque de faire cette belle question à Pierre Damiani, savant ecclésiastique regardé comme l’oracle de son siècle: _Utrum liceret homini inter ipsum debiti naturalis egerium aliquid ruminare psalmorum?_ A quoi Pierre Damiani répondit qu’il était permis de réciter les psaumes aux latrines tout en faisant ses besoins naturels, puisque saint Paul avait dit dans sa première épître à Thimothée (ch. II, v. 8): _Volo ergo viros orare in omni loco_, _je veux qu’on prie en tout lieu_.

_L’encens entête et tout le monde en veut._

Le pape Jean XXII, avait coutume de dire, _Tu m’aduli ma mi piace_. _Tu me flattes, mais tu me plais._ Mot charmant dont on trouve une traduction originale dans cet autre mot plus charmant encore qui était familier à Henri IV: _Tu me flattes, mais va toujours_. Je ne sais si ce n’est pas le même pape qui, étant comparé à Dieu lui-même par un moine italien, s’écria: _C’est un peu fort, mais ça fait toujours plaisir_.

Les louanges les plus outrées sont toujours bien accueillies; si ce n’est comme l’expression exacte de la vérité, c’est du moins comme le témoignage indulgent de la bienveillance qu’on se flatte d’inspirer; tout en reconnaissant qu’elles ne sont pas justes, on les croit sincères, et il n’y a personne qui ne soit charmé de voir les autres se tromper ainsi à son avantage. Cependant il en est d’ordinaire de ces louanges comme des calomnies, dont il reste toujours quelque fâcheux effet.

L’encens noircit l’idole en fumant pour sa gloire. (MERCIER.)

=ENCLUME.=—_Il faut être enclume ou marteau._

Proverbe qu’on emploie pour signifier qu’on est réduit par des circonstances inévitables à la fâcheuse alternative de souffrir du mal ou d’en faire: «_Il faut être enclume ou marteau dans ce monde_, disait Chamfort; il faut que le cœur se brise ou se bronze.»

_Il vaut mieux être marteau qu’enclume._

C’est-à-dire, il vaut mieux battre que d’être battu.

_Être entre le marteau et l’enclume._

C’est être entre deux inconvénients, entre deux maux. M. Laromiguière fit un jour une application très plaisante et très philosophique de cette expression proverbiale. On lui lisait un article du _Mercure de France_ (mai 1809), dans lequel Andrieux attaquant une proposition de Condillac avait dit entre autres choses: «Pour bien faire une langue ou pour la refaire et la corriger, il faut raisonner; mais on ne peut raisonner qu’avec une langue bien faite: il sera donc toujours impossible de raisonner faute d’une langue bien faite, et de bien faire une langue faute de raisonner.» En entendant cette phrase, notre philosophe interrompit son lecteur et s’écria: Qu’est-ce que cela signifie? Pour bien faire une lime, il faut une lime, pour bien faire un marteau, il faut un marteau, pour bien faire une enclume, il faut une enclume; ou, pour le dire d’une manière tout à fait analogue à celle du critique, pour faire une enclume il faut un marteau, et pour faire un marteau, il faut une enclume. Donc il est impossible qu’il existe des marteaux et des enclumes. Voilà Andrieux, ajouta-t-il, _entre le marteau et l’enclume_, et c’est bien sans la moindre malice que je l’y ai placé.

Les Latins disaient comme nous: _Inter malleum et incudem_, _entre le marteau et l’enclume_. Ils disaient aussi: _Inter sacrum et saxum_, _entre l’autel et la pierre_. Métaphore empruntée des sacrifices qui se fesaient à l’occasion d’une alliance jurée entre deux nations. Le sacrificateur tuait un cochon sur l’autel, en le frappant avec une pierre, et il disait: Que Jupiter frappe le peuple qui violera le traité comme je frappe la victime.

_A dure enclume, marteau de plume._

C’est-à-dire que les coups du malheur deviennent légers pour l’homme armé de patience et de résignation, comme le seraient ceux d’un marteau de plume sur une enclume solide.

=ENFANT.=—_Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison._

Autrefois les enfants de bonne maison étaient envoyés _en apprentissage d’honneur, bravoure et courtoisie_, dans les châteaux des seigneurs suzerains dont ils devenaient les valetons et les pages. Ils n’étaient jamais refusés en cette école de noblesse et de loyauté, dit Froissard, car c’eût été injure et discourtoisie; aussi tel châtelain en avait-il quelquefois plus de cinquante à son service. Ces jeunes gens remplissaient l’office de domestiques auprès de leurs maîtres et de leurs maîtresses. Ils les servaient à table, fesaient leurs messages et les suivaient en voyage. La discipline à laquelle ils étaient soumis était sévère, et ils ne pouvaient guère l’enfreindre sans recevoir la correction. De là cette façon de parler: _Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison_, c’est-à-dire le châtier, ou, pour employer une expression qui a la même origine, _le fouetter comme un page_.

_Les hommes sont de grands enfants._

«Encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, nous fasse espérer enfin la perfection, et qu’elle ne semble ajouter tant de traits nouveaux à l’ouvrage qu’elle a commencé que pour y mettre la dernière main, néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit point, et c’est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l’enfance s’étendent toujours bien avant, si l’on n’y prend garde, dans toute la suite de la vie.» (Bossuet.)

L’enfance passe, mais l’enfantillage reste.

_Les enfants sont ce qu’on les fait._

Proverbe qui se trouve dans les _Adelphes_ de Térence (act. III, sc. 5): _Ut quemque suum volt esse, ita est_. _Chaque enfant est ce que son père veut qu’il soit._—C’est une erreur de croire que les enfants apportent en naissant des inclinations bonnes ou mauvaises qui déterminent leur conduite. Ces inclinations leur surviennent, et la destinée morale de chacun d’eux est attachée à l’éducation qu’il reçoit, comme la plante à sa racine.

_Il n’y a plus d’enfants._

On commence à avoir de la malice de bonne heure.—Les Latins disaient: _Pueri nasum rhinocerotis habent_, _les enfants ont un nez de rhinocéros_, parce que, à Rome, on regardait un long nez comme un signe de malice, et qu’il n’y a pas de nez plus long que celui du rhinocéros, à cause de la corne pointue qui s’y trouve. C’est même de là que cet animal a tiré son nom, qui signifie _nez cornu_.

Une jeune fille de sept ou huit ans répondit un jour à sa mère qui voulait lui faire accroire que les enfants naissaient sous des choux: Je sais bien qu’ils viennent d’ailleurs.—Et d’où viennent-ils donc, mademoiselle?—Du ventre des femmes.—Qui vous appris cette sottise?—Maman, c’est l’_Ave Maria_.

Voici un joli quatrain du vieux poëte Ogier de Gombauld:

Nos enfants, messieurs et mesdames, A quinze ans passent nos souhaits: Tous nos fils sont des hommes faits, Toutes nos filles sont des femmes.

=ENFOURNER.=—_A mal enfourner on fait les pains cornus._

Le mauvais succès d’une affaire, d’une entreprise, vient ordinairement de ce qu’on s’y est mal pris d’abord.

=ENGRENER.=—_Le premier venu engrène._

Ce proverbe, usité pour dire que la diligence dans les affaires en facilite et en assure le succès, est une formule qu’on trouve dans toutes les anciennes coutumes, qui voulaient que la personne arrivée la première au moulin fût aussi la première à moudre. La coutume de Marsal admettait pourtant une exception en faveur de la ménagère qui allaitait.

=ENNEMI.=—_Il faut se défier d’un ennemi réconcilié._

L’Ecclésiastique dit: «Ne vous fiez jamais à votre ennemi, car sa malice est comme la rouille qui revient toujours au cuivre. Quoiqu’il s’humilie et qu’il aille tout courbé, soyez vigilant et donnez-vous de garde de lui. _Non credas inimico tuo in æternum, sicut enim æramentum ærugina nequit in illius. Etsi humiliatus vadat curvus, adjice animum tuum et custodi te ab illo._» (Cap. XII, v. 10 et 11.)

_Il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui fuit._

«Jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage qui ja estoit deject et failly; et n’y a meilleur remède de salut à gens estonnés et recrus que de n’espérer aulcun. Quantes victoires ont été tollues des mains des vainqueurs par les vaincus, quand ils ne se sont contemptez de raison! Ouvrez à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus tôt leur _faictes un pont d’argent_ afin de les renvoyer.» (RABELAIS, liv. IV, ch. 43.)

Ce proverbe a été employé par Napoléon dans un des bulletins de la grande armée.—Il nous est venu des Romains, qui disaient: _Hosti fugienti pontem substerne aureum._—On en a attribué l’invention à Scipion l’Africain; mais ce grand capitaine ne fit que formuler une pensée bien connue avant lui des guerriers et des politiques. On sait que Lycurgue, dans une de ses lois, avait recommandé aux Spartiates de ne poursuivre l’ennemi qu’autant qu’il le fallait pour assurer la victoire, et de ne pas le pousser à un héroïque désespoir.

_Les présents des ennemis sont funestes._

Ce proverbe est tiré de l’_Ajax furieux_ de Sophocle (v. 665). Ajax mourut percé du glaive qu’Hector lui avait donné, et Hector fut attaché au char d’Achille avec le baudrier qu’il avait reçu d’Ajax. Cette tradition est rappelée par Virgile dans le IV^e livre de l’_Énéide_, lorsqu’il suppose que Didon se sert de l’épée du fils d’Anchise pour se donner la mort.

_Il n’y a point de petit ennemi._

Il ne faut s’exposer à l’inimitié de personne, car celui-là même qui paraît le moins en état de nuire peut faire beaucoup de mal, en se vengeant.—Les Grecs avaient un proverbe correspondant passé dans la langue latine en ces termes: _Inest et formicæ bilis, la fourmi même a sa bile_.—Les Turcs disent: _Tiens pour un éléphant ton ennemi, ne fût-il pas plus gros qu’une fourmi._

=ENSEIGNE.=—_A bon vin point d’enseigne._

Ce qui est bon n’a pas besoin d’être vanté, prôné.—On dit aussi: _A bon vin il ne faut point de bouchon._ Le mot _bouchon_ désigne ici un petit paquet de paille ou d’herbe entortillée qu’on met à la porte d’un cabaret.—Les Latins employaient le lierre au même usage, parce que cette plante était consacrée à Bacchus, et ils disaient: _Vino vendibili suspensâ hederâ nihil opus._—Les Espagnols disent: _El bon vino la venta trahe consigo, le bon vin porte sa vente à soi._

_A bonnes enseignes._

Dans les tournois, les dames donnaient à leurs chevaliers ce qu’elles appelaient _faveurs_, _joyaux_, _noblesses_, _noblois_, _connaissances_ ou _enseignes_. Ces dons étaient une écharpe, un voile, un bracelet, un nœud, une boucle, etc., qui servaient à parer la cotte d’armes comme d’un signe de reconnaissance. C’est de cet usage qu’est venue l’expression _A bonnes enseignes_, qui s’emploie pour signifier: à bon titre, à juste titre, avec des garanties, avec des sûretés. Exemples: Il ne faut donner des éloges qu’_à bonnes enseignes_.—Il ne faut prêter son argent qu’_à bonnes enseignes_.

On dit aussi: _A fausses enseignes_ dans un sens contraire. «Giles, évêque de Reims...., jouissait _à fausses enseignes_ de quelques terres appartenant au roi.» (PASQUIER, _Recherch._, p. 129.)—_A telles enseignes que..._, est une expression qui équivaut à celle-ci: La preuve en est que...

=ENTENDRE.=—_Il ne faut pas condamner sans entendre._

Ce proverbe est une formule de droit. Pour en constater l’ancienneté en France, je remarquerai qu’un article de la _constitution perpétuelle_ dressée sous Clotaire II, en 614, par l’aristocratie laïque et l’aristocratie ecclésiastique réunies, défendit aux juges de condamner un homme libre ou même un esclave sans l’avoir entendu.

_Il faut entendre les deux parties._

«Il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond.—Plutarque (_Contredits des philosophes stoïques_) rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties: Car, disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et il doit être débouté.—Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il faut les écouter tous; ou l’on est injuste.» (J.-J. Rousseau, _Émile_, liv. IV, note.)

Sénèque dit dans sa _Médée_ (act. II, sc. 2): _Celui qui a prononcé sur une affaire après n’avoir entendu que l’une des parties intéressées, s’est montré injuste, quoiqu’il ait prononcé avec justice_.

_Qui statuit aliquid, parte mauditâ alterâ, Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._

=ENVIE.=—_Il vaut mieux faire envie que pitié._

Ce proverbe est très ancien, car il est rapporté par Hérodote. Il existe dans presque toutes les langues.

_L’envie nuit plus à son sujet qu’à son objet._

En d’autres termes: L’envie est plus préjudiciable à celui qui l’éprouve qu’à celui qui la cause. C’est une maxime de l’école: _Invidia plus officit subjecto quam objecto_.—Horace a très bien dit: _L’envieux maigrit de l’embonpoint d’autrui_.

_Invidus alterius macrescit rebus opimis._

_Les envieux mourront, mais non jamais l’envie._

Philippe Garnier, dans son recueil imprimé à Francfort en 1612, a cité ce proverbe avec ce vers latin où on le retrouve trait pour trait:

_Invidus acer obit sed livor morte carebit._

C’est donc à tort qu’on en a attribué l’invention à Molière qui l’a mis dans la bouche de madame Pernelle.

_Envie passe avarice._

Ce proverbe a été mis en action dans un vieux fabliau dont voici les principaux traits: Un avare et un envieux faisant route ensemble rencontrèrent saint Martin dans une plaine, et marchèrent quelque temps avec lui, sans se douter qu’ils eussent un tel compagnon de voyage. Le saint ne se fit connaître qu’au moment de les quitter, et il leur dit pour les éprouver: «Il ne tient qu’à vous de mettre à profit l’avantage d’avoir fait ma rencontre. Que l’un des deux me demande ce qu’il voudra, je promets de le lui accorder sur-le-champ. Quant à l’autre, je me réserve de faire moi-même sa part, en lui donnant le double de ce que le premier aura demandé.»

Voilà nos hommes bien joyeux, mais en même temps bien embarrassés, et quoiqu’ils n’eussent qu’à ouvrir la bouche pour obtenir une grande fortune, l’un et l’autre s’obstinaient à la tenir fermée afin de recevoir deux fois davantage. L’avare ne pouvait consentir à se priver de ce qu’il n’aurait pas eu l’esprit de souhaiter, ni l’envieux à jouir de tous les biens qui lui seraient échus en partage, à la condition de voir son camarade plus riche que lui: ils s’exhortaient mutuellement à former le vœu le plus magnifique, mais chacun d’eux conseillé par sa passion se gardait de céder à une pareille instance. Enfin l’avare transporté de fureur se précipita sur l’envieux en menaçant de l’assommer s’il continuait à se taire. Eh bien! je vais parler, répondit celui-ci, et tu n’y gagneras rien. En même temps, par un trait unique de vengeance ou plutôt de caractère, il s’écria: Grand saint Martin, faites-moi la grâce de me priver d’un œil. Il n’eut pas plus tôt dit que la chose fut faite. L’un se trouva borgne et l’autre aveugle, et ce fut le seul bénéfice qu’ils retirèrent de leur position. Ainsi le vice fut puni par le vice même, mais il ne fut pas corrigé. Le pouvoir du saint n’allait pas jusque-là. Il ne put même obtenir que l’envieux servît de conducteur à l’avare qui ne pouvait regagner seul son logis.

=ÉPAULE.=—_Jeter ses dettes derrière l’épaule._

Il est à Paris plus d’un drôle Empruntant dans tous les quartiers Et _jetant_ assez volontiers _Les dettes derrière l’épaule_. (H. MOREL.)

D’après une ancienne coutume consacrée par la loi salique, au titre de _Chrenecruda_ ou de la cession, l’homme qui était dans l’impossibilité de payer intégralement la composition exigée de lui, devait produire douze témoins chargés d’attester par serment son insolvabilité. Reconduit ensuite à son logis, il y ramassait, aux quatre coins, un peu de poussière qu’il mettait dans le creux de sa main gauche; après quoi, se plaçant sur le seuil et tenant le poteau de la porte avec la main droite, il jetait cette poussière derrière son épaule à son plus proche parent, pour signifier sans doute qu’il se déchargeait sur lui de sa dette et qu’il le rendait responsable du déshonneur qu’il y avait pour la famille à ne pas l’acquitter. C’est de cet usage que sont venues, dit-on, les expressions _Jeter ses dettes derrière l’épaule_ ou _par dessus l’épaule_, et _Payer par dessus l’épaule_, pour signifier ne point payer.

Remarquons qu’il y avait chez les Hébreux une façon de parler analogue, _Rejeter quelque chose derrière soi_, dont le sens était: n’en pas tenir compte, l’oublier. _Tu as rejeté derrière toi toutes mes fautes_, dit Ézéchias à Dieu, dans son cantique.

Pasquier, dans ses _Recherches_ (liv. VIII, ch. 47), a donné une autre explication. «Nous disons _un homme estre riche_ ou _vertueux par dessus l’épaule_, nous mocquans de luy et voulans signifier n’y avoir pas grands traicts de vertu ou de richesse en luy. Duquel dire appris-je l’origine et dérivaison par quelques joueurs de flux... Il advint qu’un quidam, en se riant, dist qu’il avoit deux as en son jeu, et les exhibant sur la table, fut trouvé que c’estoient deux varlets, chacun desquels, comme l’on sçait, porte une unité sur _l’espaule_: à quoi ayant appresté par son mensonge à rire à la compagnie, il répondit véritablement qu’il en avait deux, mais que c’estoit _par dessus l’espaule_, qui est prendre ce propos (dont nous faisons un proverbe) en sa vraye signification; car chaque teste, soit cœurs, careaux, trèfle et picque, a un as dessus l’espaule pour faire cognoistre de quel jeu ils sont roys, roynes ou varlets; et toutefois, ceste unité ne représente pas un as: parquoy, si nous voulons rapporter ce commun proverbe à ce jeu, nous le trouverons estre dit avec quelque fondement de raison, combien qu’autrement il semble avoir esté inventé à crédit et par une témérité populaire.»

_Porter quelqu’un sur les épaules._

C’est en être ennuyé, fatigué.—Métaphore empruntée probablement de l’usage symbolique d’après lequel le vainqueur te mettait sur les épaules du vaincu et le chevauchait même, pour marquer qu’il le tenait sous sa dépendance absolue. Cet usage, dont les temps féodaux offrent plus d’un exemple, était né dans les âges antiques, et les Grecs y fesaient sans doute allusion lorsque, voulant exprimer l’extrême insolence d’un homme, ils disaient proverbialement qu’_il montait à cheval sur les épaules de quelqu’un_. Leur expression avec laquelle la nôtre est en rapport, comme un effet avec une cause, a été conservée par Eschile, qui s’en est servi plusieurs fois dans ses _Euménides_ (vers 145, 718 et 781). Des auteurs latins l’ont aussi employée. Plaute, dans l’_Asinaire_ (act. III, sc. 3), fait dire à Liban parlant à Argyrippe:

_Vehes, Pol, hodie me, si quidem hoc argentum ferre speras._

Par Pollux, il faut qu’aujourd’hui je monte à cheval sur toi, si tu veux avoir cet argent.

Horace met le vers suivant dans la réponse de la magicienne Canidie (ode 17 du liv. V):

_Vectabor humeris tunc ego inimicis eques._

Alors je serai portée comme un cavalier sur tes épaules ennemies.

Notez que, dans un conte des _Mille et une Nuits_, le supplice dont Canidie menace le poëte est infligé par un magicien à un malheureux qu’il a ensorcelé.

Les évêques adoptèrent dès le dixième siècle, pour la cérémonie de leur intronisation, l’usage de se faire porter sur les épaules des principaux seigneurs du royaume, auxquels ils inféodèrent des terres sous cette expresse condition; et c’est de là qu’ils prirent, dit-on, le nom de _prélat_ formé de _prælatus_, _porté devant_. Un évêque de Paris somma un frère de saint Louis de lui rendre personnellement ce devoir, dont Philippe-Auguste s’était acquitté par procureur, comme seigneur de Corbeil et de Montlhéry, et dont Charles V et ses successeurs, jusqu’à Charles IX inclusivement, s’acquittèrent de la même manière envers les évêques d’Auxerre, depuis la réunion de ce comté à la couronne. Les Montmorency, soumis à une telle servitude envers l’évêque de Paris, s’en tenaient d’autant plus honorés qu’ils avaient le premier rang parmi les barons qui la partageaient. De là, suivant Millin, leurs titres de _premiers barons de la chrétienté_, ce nom de _chrétienté_ étant alors spécialement consacré pour désigner la cour, la juridiction, les droits et toutes les prérogatives épiscopales. De là aussi le cri de cette illustre maison: _Dieu aide au premier baron chrétien_.

Il ne faut pas croire pourtant que les seigneurs portassent eux-mêmes les évêques. Ceux-ci auraient couru risque d’être culbutés. Les barons mettaient seulement la main sur le brancard, et en laissaient le fardeau à de vigoureux mercenaires. C’est ce qu’atteste ce passage d’un procès-verbal: _Tandem in jam dictâ cathedrâ, ab ecclesiâ sancti Martini ad turrem carnotensem, à quatuor hominibus ex parte baronum deputatis magnifice portatus est_.

=ÉPÉE.=—_A vaillant homme courte épée._

La valeur supplée aux armes.—Les Lacédémoniens, si renommés par leur courage, avaient des épées très courtes. Un d’eux, à qui l’on en demandait la raison, répondit: C’est pour frapper l’ennemi de plus près. L’épée romaine, qui a conquis le monde, n’était pas plus longue que celle des Lacédémoniens.

_Se faire blanc de son épée._

«Cette expression signifie au propre et dans la langue de l’escrime, se couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouvements; au figuré, se vanter, se prévaloir de son courage, de son crédit, de ses moyens de toute espèce. On a prétendu qu’elle était tirée des anciens jugements de Dieu par les armes, le vainqueur demeurant absous, _blanc_ ou blanchi du crime imputé; mais elle est manifestement plus nouvelle. Je suis sûr de l’avoir entendu employer au propre pour signifier l’action de celui qui fait avec son épée le moulinet, qui s’en couvre pour ainsi dire tout entier et qui éblouit son adversaire.» (L’abbé MORELLET.)

=ÉPELER.=—_Épeler en rasades._

C’est boire autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom de la personne dont on porte la santé. Cet usage, qui n’est guère plus de mode, a inspiré à Ronsard les vers suivants:

Ores, amis, qu’on n’oublie De l’amie Le nom qui nos cœurs lia! Qu’on vide autant cette coupe, Chère troupe, Que de lettres il y a.

Neuf fois, au nom de Cassandre, Je vais prendre Neuf fois du vin du flacon, Afin de neuf fois le boire, En mémoire Des neuf lettres de son nom.

Voyez l’article _Boire à la santé_.

=ÉPERON.=—_Gagner ses éperons._

C’est bien mériter, justifier d’une manière brillante les avantages et les récompenses qu’on obtient.—Allusion aux éperons dorés qui étaient donnés aux chevaliers dans la cérémonie de leur réception.

_Vilain ne sait ce que valent éperons._

Cet ancien proverbe, qu’on applique à des gens qui semblent incapables de sentir le mérite ou le prix des bonnes et belles choses, est venu de ce qu’autrefois les nobles seuls servaient à cheval, tandis que les roturiers ou vilains servaient à pied.

=ÉPERVIER.=—_On ne saurait faire d’une buse un épervier._

C’est-à-dire d’un sot un habile homme.—Les fauconniers dressaient très bien l’épervier à la chasse; mais ils ne pouvaient en faire autant de la buse, qui passe pour le plus stupide des oiseaux de proie.—Les Anglais disent: _You cannot make a silken purse of a sow’s ear_. _On ne peut faire une bourse de soie avec l’oreille d’un cochon._

_Mariage d’épervier: la femelle vaut mieux que le mâle._

Expression prise de la fauconnerie, pour dire qu’une femme est plus habile que son mari. La femelle de l’épervier est plus grosse et plus forte que le mâle.

=ÉPINE.=—_L’épine en naissant va la pointe devant._

Pour signifier que le naturel du méchant se manifeste dès la plus tendre enfance. _Venena statim à radicibus pestifera sunt_, _les plantes vénéneuses le sont dès leur racine même_.—Les Anglais disent dans le même sens: _It early pricks that will be a thorn_, _de bonne heure pique ce qui deviendra une épine_.

_Qui sème épines n’aille déchaux._

Celui qui cherche à faire du mal aux autres s’expose à le voir retomber sur lui-même. Le mot _déchaux_, qui signifie déchaussé, n’est plus usité qu’en parlant de quelques religieux qui portaient des sandales sans bas, comme les carmes nommés _carmes déchaux_.

=ÉPINGLE.=—_Être tiré à quatre épingles._

Cette expression, qu’on applique à une personne fort soigneuse de sa parure, fait allusion à l’usage ou à la mode d’employer quatre épingles pour arrêter un fichu sur le dos, l’assujettir sur les deux épaules et le tenir croisé sur le sein. L’importance des _quatre épingles_ dans la toilette est attestée par le passage suivant d’un _règlement de la paroisse de Saint-Jacques-de-l’Hôpital_ de Paris, rédigé il y a plus de trois cents ans: «Le crieur est tenu avant la fête de monseigneur saint Jacques, d’aller par la ville avec sa clochette et vestu de son corset, crier la confrérie. _Item_, doit à chasque pèlerin et pèlerine _quatre épingles_ pour attacher les quatre cornets des mantelets des hommes et les chapeaux de fleurs des femmes, etc.»

=ÉPITAPHE.=—_L’épitaphe est la dernière des vanités._

Toutes les fois que je vois de magnifiques épitaphes, disait l’académicien Charpentier, il me prend envie d’écrire au-dessous: Puisque l’homme n’est qu’infirmité et qu’orgueil, passant, tu le vois ici tout entier: l’infirmité dans le tombeau, et l’orgueil sur l’épitaphe.

=ERGO-GLU.=

On disait autrefois _ergo-gluc_.—C’est un terme des écoles pour signifier de grands raisonnements qui ne concluent rien. Quelques-uns prétendent qu’il est venu, par altération, de la phrase _ergo Guoguelu dixit_, _or Guoguelu l’a dit_, phrase usitée dans l’ancienne université, par allusion à un maître sot de ce nom, qui ne cessait d’argumenter à tort et à travers. Suivant quelques autres, _ergo-glu_ serait l’abrégé de _ergo glu capiuntur aves_, _donc les oiseaux se prennent avec de la glu_. Ce qui revient à ce que Molière fait dire au _Médecin malgré lui_: «Il arrive que ces vapeurs _ossabundus_, _nequeis_, _nequer_, _potarinum_, _quipsa_, _milus_..., voilà justement pourquoi votre fille est muette.»—_Glu_ ou _gluc_ est, à ce qu’ils prétendent, un mot tronqué pour _gluce_, ablatif de _glux_, _glucis_, qui, dans quelques auteurs, se trouve employé comme synonyme de _glus_, _glutinis_, colle, glu.

=ESCLAVE.=—_Être esclave de sa parole._

Chez les Germains et chez les Francs, les guerriers qui se piquaient d’une valeur à toute épreuve, avaient l’habitude de s’attacher une chaîne de fer autour d’un bras ou autour des flancs, et juraient solennellement de ne la déposer qu’après avoir accompli quelque fait d’armes extraordinaire, voulant prouver ainsi qu’ils étaient capables de pousser l’héroïsme au point d’aliéner le plus précieux de leurs biens, la liberté, afin de la racheter par un triomphe digne d’elle[40]. A leur imitation, les chevaliers et les pèlerins du moyen âge adoptèrent cet emblème de la servitude, comme le signe spécial des _emprises_, c’est-à-dire des entreprises qu’une promesse irrévocable les obligeait d’exécuter. En voici un exemple remarquable: Jean de Bourbon, duc de Bourbonnais, jaloux de fuir l’oisiveté, d’acquérir de la gloire et de mériter la bonne grâce de sa dame, rassembla dans son palais, en 1414, seize chevaliers et écuyers de nom et d’armes qui, animés des mêmes sentiments, firent vœu avec lui, devant les autels, de porter tous les dimanches, à la jambe gauche, un anneau de prisonnier en or pour les chevaliers, et en argent pour les écuyers, jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé à combattre contre un nombre égal de chevaliers et d’écuyers anglais. L’expression _Être esclave de sa parole_ est probablement un reste de cet usage qu’on retrouve chez presque tous les peuples, même chez les sauvages, qui entourent leur nez de petites plaques de métal, pour se souvenir des engagements qu’ils ont pris. Il se peut aussi qu’elle soit venue d’un usage semblable observé à l’égard des débiteurs, qui devenaient esclaves lorsqu’ils n’acquittaient pas leurs dettes selon la parole qu’ils avaient donnée, comme l’atteste le passage suivant des _Assises de Jérusalem_ (ch. 119): «Si aucun autre que chevalier doit dète...., il doit estre livré à celui à qui il doit ladite dète; et il le peut tenir comme son esclaf, tant que il ou aultre pour lui ait paié ou faict son gré de ladite dète, et il le doit tenir sans fer, mais que un anneau de fer au bras pour reconnoissance que il est à pooir d’autrui pour dète.»

Quelques auteurs ont fait dériver l’expression _Être esclave de sa parole_ de ce que, chez les Gaulois, le débiteur insolvable allait trouver son créancier, lui présentait une paire de ciseaux, et devenait son esclave en se laissant couper les cheveux.

Le mot esclave a aussi une origine historique. Il est formé de _sclavus_, _sclave_, _esclavon_ ou _slave_, nom d’un peuple originaire de la Scythie, parce que beaucoup de Slaves faits prisonniers, soit à l’époque de leur établissement sur les côtes de l’Adriatique, soit à l’époque de leur irruption sur les frontières françaises, sous le règne de Dagobert, furent vendus comme serfs dans les principaux marchés de l’Italie et de la France[41]. Ce mot doit être ajouté à la liste de ceux qui ont dégénéré; car dans la langue d’où il a été tiré il signifie _illustre_, _glorieux_.

=ESPAGNE.=—_Faire des châteaux en Espagne._

C’est prendre son imagination pour architecte et bâtir dans le vide, c’est-à-dire former des projets en l’air, se repaître d’agréables chimères. On a fait plusieurs conjectures sur cette façon de parler proverbiale, sans en donner une explication satisfaisante. Certain étymologiste a voulu voir en elle une allusion aux mines d’or et d’argent qui se trouvaient jadis en Espagne, où une tradition mythologique avait placé la demeure souterraine de Plutus, et même aux pommes d’or du jardin des Hespérides, quoique ce jardin fût sur la côte d’Afrique. Fleury de Bellingen l’a rapportée à la conduite de Q. Métellus le Macédonique, qui, désespérant de réduire par la force la ville hispanienne de Contébrie, en leva le siége, dans l’intention de la surprendre par la ruse, et parcourut la province, où il élevait de côté et d’autre des redoutes, des forts et des châteaux, ouvrages qui étant abandonnés, lorsqu’il changeait de quartier, semblaient n’annoncer que des projets vains et extravagants. Estienne Pasquier dit qu’elle est venue de ce que, autrefois, les Espagnols ne construisaient point de châteaux de peur que les Maures, aux incursions desquels ils étaient sans cesse exposés, ne s’en emparassent et n’en fissent des fortifications pour se maintenir dans leur conquête. Suivant l’abbé Morellet, elle est née de l’opinion qui fit regarder l’Espagne, devenue maîtresse des métaux précieux du Mexique et du Pérou, comme le pays le plus riche et la source des richesses les plus abondantes.

Il n’est pas besoin de montrer le vice ou le ridicule des deux premières interprétations. Quant à la dernière, elle s’appuie sur un anachronisme bien prouvé par ce vers du _Roman de la Rose_, publié longtemps avant la découverte du Nouveau-Monde:

Lors feras chasteaulx en Espagne.

Celle de Pasquier n’est pas dépourvue de vérité; mais elle est présentée d’une manière incomplète; car si elle nous apprend pourquoi l’on appelle _châteaux en Espagne_ des choses qui n’existent que dans l’imagination, elle nous laisse à deviner pourquoi l’on n’appelle ces choses ainsi qu’autant qu’elles forment de douces, d’heureuses illusions. Le proverbe n’a pas été fondé seulement sur ce que l’Espagne n’avait point de châteaux, il l’a été aussi, et peut-être en raison de cela même, sur ce qu’elle paraissait très propre à en avoir de bons et de beaux. C’est vers la fin du XI^e siècle qu’il a pris naissance, à une époque de féodalité où l’on construisait beaucoup de châteaux, et où toutes les idées de grandeur et de fortune étaient liées à l’idée de ces édifices. Cette époque est celle où Henri de Bourgogne, suivi d’un grand nombre de chevaliers, alla conquérir gloire et butin sur les Infidèles au delà des Pyrénées, et obtint, en récompense des services qu’il rendit à Alphonse, roi de Castille, la main de Thérèse, fille de ce prince, avec le comté de Lusitanie, qui devint, sous son fils Alphonse Henriquès, le royaume de Portugal. Le succès de ces illustres aventuriers excita l’émulation et les espérances de la noblesse française, et il n’y eut pas de fils de bonne mère qui ne se flattât de fonder, comme eux, quelque riche établissement; qui ne fît dans son esprit _des châteaux en Espagne_.

La même ambition avait été déjà excitée dans toutes les têtes par la considération des grands biens échus en partage aux principaux guerriers de Guillaume-le-Conquérant, et elle avait donné lieu à l’expression _Faire des châteaux en Albanie_, dont le sens est absolument semblable à celui de _Faire des châteaux en Espagne_. Ce nom d’Albanie, synonyme d’Albion, s’appliquait alors à l’Angleterre, où les Normands bâtissaient beaucoup de châteaux. Les Saxons n’y en avaient fait construire que très peu; _Munitiones quas galli castella nuncupant anglicis provinciis paucissimæ fuerant_ (_Ord. Vit._, XI, 240), et cela fut cause que la perte de la bataille d’Hastings entraîna pour eux la perte de tout le pays.

Je vais, je viens, le trot et puis le pas, Je dis un mot, puis après je le nye, Et si tu bastis sans reigle ni compas, Tout fin seulet, _les chasteaulx d’Albanye_. (VERGIER D’HONNEUR.)

La duchesse de Villars disait que, pour se guérir de la manie de faire des _châteaux en Espagne_, il suffisait de voyager dans ce pays. Mot encore plus vrai aujourd’hui que de son temps.

On dit qu’une personne fait des _cachots en Espagne_, par opposition aux _châteaux en Espagne_, et pour signifier qu’elle se forge des chimères tristes, qu’elle voit tout en noir. Cette expression fut justement appliquée à M. de Ximenès, que son ami, M. d’Autrep, définissait plaisamment en ces termes: «C’est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui ne peut entendre chanter le rossignol sans s’écrier: Ah! la vilaine bête!»

M. Ch. Nodier a créé une autre expression qui me paraît heureuse, lorsqu’il a dit, dans sa charmante pièce intitulée: _Changement de Domicile_:

Quand je rêve tout seul, à travers la campagne, Je me creuse parfois _des fosses en Espagne_. Il est bon d’être à l’aise où l’on sera toujours. Je voudrais y descendre à la fin des beaux jours. Que chercher aux forêts si ce n’est une tombe?

=ESPÉRANCE.=—_L’espérance est le pain des malheureux._

Les malheureux se nourrissent d’espérance, ils suppléent par l’espérance aux biens dont ils sont privés. Eh! que deviendraient-ils, si elle ne les soutenait, si elle ne fesait luire ses rayons consolateurs sur ce fond d’agonie où se traîne leur misérable existence?

_L’espérance est le viatique de la vie._

L’espérance est la compagne inséparable de l’homme sur le chemin qu’il parcourt du berceau à la tombe, et c’est elle qui le fait vivre jusqu’à son dernier soupir. La devises des philosophes elpistiques, _Dum spiro, spero_, _tant que je respire, j’espère_, appartient à tout le genre humain.

_L’espérance est le songe d’un homme éveillé._

Sentence d’Aristote passée en proverbe.—L’espérance, en effet, est de la même nature que les songes. Il n’y a rien en elle de réel. Elle fait luire à nos yeux de belles veilles de jours fortunés auxquelles nous ne trouvons pas de lendemain; elle nous offre de beaux vergers en fleurs dont nous ne cueillons pas les fruits; elle étend devant nous un horizon doré où la gloire, la fortune, les plaisirs qui nous invitent ne sont plus, à notre approche, que des fantômes. Rivarol l’a définie très spirituellement: _Un emprunt fait au bonheur_. Mais cet emprunt est presque toujours usuraire; car il faut payer d’un temps précieux qu’elle nous enlève les chimériques rêves que nous lui devons. Ainsi elle est bien plutôt un vol fait au présent en faveur d’un avenir qui n’existera peut-être jamais. Le sage compte peu sur elle; il en laisse les illusions aux ames faibles ou malheureuses qui ne savent pas trouver en elles-mêmes ce qu’il leur faut; il la considère comme ce mirage trompeur dont l’éclat ne brille d’ordinaire que sur les sables arides des déserts.

Les Arabes disent: _Qui a de longues espérances a de longues douleurs_.—Ils disent aussi: _Qui voyage sur le char de l’espérance a la pauvreté pour compagne_.

Les Italiens ont ce proverbe: _Assai guadagna chi vano sperar perde_. _Gagne beaucoup qui perd une vaine espérance._

_Espérance bretonne._

Cette expression, fréquemment employée par les troubadours et les trouvères, pour marquer une espérance toujours déçue et jamais rebutée, s’explique par celle-ci: _Attendre comme les Bretons Arthur_, qui est également familière à ces poëtes et qui a la même origine et la même signification.—Cet Arthur ou Artus, héros de la romancerie anglo-normande qui lui attribue l’institution de l’ordre de la Table-Ronde, fut le dernier roi des Bretons-Siluriens[42]. Après avoir défendu longtemps son pays avec succès contre les Angles du nord, les Saxons de l’occident et les Danois qu’il vainquit en douze batailles successives, il fut complétement défait à Camblan, vers 542. Blessé mortellement dans cette affaire, il se fit transporter en un lieu inconnu, où il termina sa glorieuse vie. Ses soldats étonnés de ne pas le voir reparaître allèrent à sa recherche, et, comme ils ne trouvèrent nulle part son tombeau, ils se persuadèrent qu’il n’était pas mort. La superstition du temps accueillit cette idée exploitée par la politique nationale comme moyen de résistance contre les vainqueurs; et bientôt ce fut une croyance populaire qu’Arthur reviendrait un jour régner sur l’Angleterre affranchie du joug étranger, et qu’il y ramènerait le siècle d’or. En attendant, il était censé dormir du sommeil d’Endymion au pied du mont Etna, par l’effet d’un philtre magique que les enchanteurs Merlin et Thaliessin lui avaient donné pour prolonger son existence, après l’avoir guéri de sa blessure. Les chants patriotiques des bardes le représentaient tantôt guerroyant en Palestine contre les Infidèles, et tantôt errant dans les forêts des deux Bretagnes. Cette espérance du retour d’Arthur s’accrut à mesure que le peuple fut opprimé. Elle fut assez générale sous la domination despotique des rois normands. Henri II, à qui elle inspirait des inquiétudes, imagina un moyen pour la faire cesser. Il se rendit à Glassenbury, dans le pays de Galles, fit faire des fouilles en un lieu que des vers chantés en sa présence par un pâtre indiquaient comme l’endroit de la sépulture d’un grand homme, et l’on en retira un cercueil de pierre décoré d’une petite croix de plomb, sur laquelle était écrit: _Hic jacet inclytus rex Arthurius in insulâ Avaloniâ_. Cette prétendue découverte ne produisit pas néanmoins l’effet qu’il en attendait. L’espérance bretonne continua à régner. Elle était si vive au temps d’Alain de l’Isle, que ce savant a écrit dans ses explications des prophéties de Merlin: «On serait lapidé en Bretagne, si l’on osait dire qu’Arthur est mort.» (_Explanat. in proph. Merlini_, p. 19, lib. I.)

=ESPRIT.=—_Avoir l’esprit enfoncé dans la matière._

Cette expression, dont on se sert pour désigner un esprit épais, est empruntée de l’expression latine _demersus in corpus homo_, _homme plongé dans le corps_, qu’on trouve dans Pline le naturaliste.

L’obésité a toujours été regardée comme l’indice de la stupidité, et quelques médecins ont cherché à démontrer par des raisonnements physiologiques la vérité de cette opinion qui avait donné lieu au proverbe suivant, que les Romains tenaient des Grecs:

_Subtile pectus venter obesus non parit._

On dit aussi: _Avoir la forme enfoncée dans la matière_, locution que Molière a mise en vogue, lorsqu’il a cherché à la faire tomber en la reléguant dans le jargon des _Précieuses ridicules_. Ce mot _forme_ signifie sans doute ici l’esprit ou l’ame, que des philosophes anciens nommaient _la forme essentielle_.

_Bienheureux les pauvres d’esprit._

L’évangile selon saint Mathieu (ch. V, v. 3) dit: _Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cælorum_; _bienheureux les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient_; ce qui doit s’entendre des hommes qui ont le cœur et l’esprit entièrement détachés des biens de la terre. Mais on a voulu l’entendre de ceux qui sont dépourvus d’esprit, et c’est sur ce fondement que le langage proverbial a proclamé la béatification ou la canonisation de la bêtise.

_Les grands esprits se rencontrent._

Les grands esprits, habitués à voir les choses telles qu’elles sont, doivent nécessairement se rencontrer quelquefois, lorsque leur attention se porte sur le même objet. De là ce proverbe qui s’emploie par plaisanterie, lorsque deux personnes ont ou prétendent avoir à la fois la même pensée, et qui sert bien souvent d’excuse aux plagiaires.

S’il y avait un recueil des rencontres des écrivains dans un ordre chronologique, on y découvrirait bien des vols plaisamment déguisés, et si une loi obligeait à la restitution littéraire, on verrait bien des ouvrages volumineux auxquels il resterait à peine quelques feuillets. Ce n’est pas sans raison qu’on a dit: _Un auteur est un homme qui prend dans les livres tout ce qui lui passe par la tête_.

=ESTOMAC.=—_Mauvais cœur et bon estomac._

Maxime par laquelle sont énoncées les deux conditions auxquelles les égoïstes attachent le bonheur. Elle a quelque vérité sous ce rapport qu’en étouffant sa sensibilité et en digérant très bien, on éviterait beaucoup de souffrances morales et de souffrances physiques; mais elle est d’une fausseté révoltante sous tous les autres rapports. Le secret d’être heureux ne peut consister à n’aimer que soi et à se soustraire au devoir essentiel de la société; car il exclurait les jouissances les plus douces, les plus délicates et les plus nobles du cœur humain. Le bonheur dépend du sentiment encore plus que des nombreux avantages qu’on possède, et peut-être le bonheur n’est-il que le sentiment.

On pense que la maxime anti-sociale _Mauvais cœur et bon estomac_ fut inventée, ou du moins accréditée, par Fontenelle, dont la vie longue et tranquille en offrit constamment l’application.

=ESTRADE.=—_Battre l’estrade._

Battre le pavé, perdre son temps à courir les rues, être désœuvré.—Le mot _estrade_, suivant Henri Estienne, ne vient point de l’italien _strada_, mais du latin _strata_, que quelques auteurs, notamment Eutrope, ont employé dans le sens de _pavé_, au lieu de _strata via_. On trouve dans Virgile, _per strata viarum_. L’expression _Battre l’estrade_ et le vieux verbe _estrader_ se disaient primitivement, au propre, en parlant de certains soldats à pied et à cheval chargés d’aller à la découverte et de battre le pays. Ces soldats étaient appelés _estradiots_, nom que plusieurs étymologistes font dériver du grec στρατιὠτης, _soldat_, parce que les premiers qui eurent cette fonction avaient été tirés de la Grèce.

=ÉTAMINE.=—_Passer par l’étamine._

Aussitôt qu’une fois ma verve me domine, Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine.

L’_étamine_ est le nom d’une étoffe fort mince et fort claire, dont les vieilles bourgeoises avaient coutume de se vêtir autrefois. Comme ces vieilles étaient sévères, malignes et bavardes, on disait des personnes critiquées ou tancées par elles, qu’elles avaient passé par l’étamine.—Telle est l’origine qu’on attribue à cette expression, qui peut être venue tout aussi bien d’une allusion à l’_étamine_ ou tamis des apothicaires.

=ÉTOILE.=—_Son étoile commence à blanchir_, ou _à pâlir_.

Expression dont on peut faire l’application à la décadence de plus d’une qualité brillante, et dont on se sert spécialement pour marquer la chute prochaine d’un homme en faveur. C’est une double allusion à l’état des étoiles, qu’on voit blanchir ou pâlir aussitôt que le jour se lève, et à l’influence qui leur est attribuée sur la destinée humaine.—Cette rêverie astrologique a donné lieu à ces autres expressions proverbiales: _Être né sous une heureuse étoile_,—_Être né sous une malheureuse étoile_,—_Ne pouvoir résister à son étoile_.

=ÉTRANGLER.=—_Je veux que ce morceau m’étrangle, si..._

Ducange pense que cette formule d’affirmation métaphorique est venue d’une épreuve judiciaire qui fut introduite au commencement du onzième siècle, et qui consistait à faire avaler aux gens accusés de vol, un morceau de pain et un morceau de fromage sur lesquels on avait dit la messe. Le pain était d’orge sans levain, et le fromage de lait de brebis du mois de mai. La difficulté d’avaler ces morceaux qui pesaient chacun neuf deniers constatait la culpabilité.

Lorsque les Siamois veulent connaître de quel côté est le bon droit dans certaines affaires civiles ou criminelles, ils obligent les deux parties à prendre des pilules purgatives; et la personne qui les garde plus longtemps dans son estomac obtient gain de cause.

=ÊTRE.=—_Connaître les êtres d’une maison._

C’est en connaître les coins et recoins, ou les endroits les plus cachés.—Cette expression est très ancienne, car elle se trouve dans le manuscrit du _Roman du Renard_:

Lors s’en vint droict à la fenestre Com cil qui bien _savoat l’estre_.

Elle se trouve aussi dans beaucoup d’autres ouvrages de notre littérature primitive; mais il est à remarquer que le mot _êtres_ y figure écrit de cinq manières différentes, à savoir: _estres_, _aistres_, _aitres_, _astres_, et _âtres_, sans que son acception varie avec son orthographe. Les étymologistes s’accordent à dire que ce mot est dérivé du latin _atrium_. Cependant Huon de Villeneuve, remarquant qu’il signifie quelquefois _route_, _chemin_, le fait venir de _strada_.

=ÉTREINDRE.=—_Qui trop embrasse mal étreint._

Il faut mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens: celui qui entreprend trop ne réussit point.

Mais d’embrasser tant de matières En ung coup, tout n’est pas empraint. _Qui trop embrasse, mal estraint._ (G. COQUILLART.)

Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée: ils ne saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient. Il en est des facultés de l’esprit comme des bras. Les exercer sur trop de matières à la fois, c’est les affaiblir. Il faut les concentrer pour qu’elles aient toute leur énergie. Musschembroëck disait: _Dum omnia volumus scire, nihil scimus_;_ en voulant tout savoir, nous ne savons rien_.

_Pluribus intentus minor est ad singula sensus._

On avait érigé à Buffon une statue où on lisait ces mots: _Naturam amplectitur omnem_, _il embrasse toute la nature_. Un plaisant y ajouta: _Qui trop embrasse mal étreint_. Buffon alors fit supprimer l’éloge et la critique.

=ÉVÉNEMENT.=—_Les grands événements procèdent des petites causes._

Cette maxime, passée en proverbe, est devenue le sujet et le titre d’un ouvrage où sont rapportées beaucoup de petites particularités qui ont influé sur de grandes affaires. Cependant la disproportion qu’on remarque entre la cause et l’effet n’est pas aussi réelle qu’on se l’imagine. La Harpe regarde cette disproportion apparente comme la suite nécessaire de la différence de rang et de pouvoir. «Les passions, dit-il, c’est-à-dire les affections qui ne sont pas dans l’ordre de la raison, sont petites en elles-mêmes, comme l’avarice, l’amour, la jalousie, etc., ou très susceptibles de petitesses, comme l’orgueil, l’ambition, la haine, la vengeance, etc. Elles occasionnent les mêmes incidents chez ceux qui gouvernent et chez ceux qui sont gouvernés, avec cette différence que, dans les conditions inférieures, ces incidents n’ont qu’une influence obscure et bornée, et qu’ils en ont une très étendue et très sensible dans les personnes qui ont entre leurs mains les destinées publiques, et qui ne sont pas toujours mues par des ressorts proportionnés à l’importance de la chose publique, et dans un rapport exact avec le devoir et avec le bien général.»

Jean-Baptiste Say a dit sur le même sujet: «Les petites causes amènent parfois de grands événements; mais c’est lorsque ses grands événements sont mûrs pour arriver. Elles sont causes _occasionnelles_ et non pas _efficientes_. Un souffle fait tomber une poire; il est cause de cet événement, si vous voulez; mais ce n’est pas le souffle qui a produit la poire; c’est la terre, le soleil et le temps; le temps! élément si important dans toutes les choses de ce monde!

«Je conviens que de très petits événements ont eu de graves conséquences; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une arête, et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors point de ces royaumes grecs fondés en Syrie, en Égypte; point de Cléopâtre; la bataille d’Actium n’eût pas été perdue par Antoine; Auguste ne serait pas monté sur le trône du monde, etc. Mais il serait arrivé des événements analogues, parce que l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage; Rome devait être gouvernée par le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes militaires; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par un autre.»

Voltaire a bien mal raisonné aussi, lorsqu’il a écrit: «Si Léon X avait donné des indulgences à vendre aux moines augustins qui étaient en possession du débit de cette marchandise, il n’y aurait point de protestants.» Le protestantisme était un feu couvé pendant la plus grande partie du moyen âge, et ce volcan devait avoir nécessairement son éruption.

=EXCEPTION.=—_Il n’y a point de règle sans exception._

Quelque générale que soit une règle, elle n’est point applicable à tous les cas particuliers.

_L’exception confirme la règle._

L’exception, tout en dérogeant à la règle, en constate l’existence; de la nécessité où l’on est de violer la règle en certains cas, se tire précisément la preuve qu’elle existe. Le mot _confirme_ n’est pas ici d’une exactitude rigoureuse; _suppose_ vaudrait peut-être mieux.

=EXCUSE.=—_Qui s’excuse s’accuse._

Trop de soins à se justifier produisent souvent un préjugé contraire. Quiconque est innocent n’insiste guère pour qu’on ne le croie point coupable, et il laisse les excuses à ceux qui en ont besoin.—Toute excuse implique quelque idée de faute. _Nescio quid peccati portat secum omnis purgatio._ (Térence.)

=EXIL.=—_Ceux qui passent de l’exil au pouvoir sont avides de sang._

Marius et Tibère n’ont que trop justifié ce proverbe; la vie de l’empereur Andronic en montra la justesse. Le nombre des victimes de ce tyran, dit Gibbon, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que la dénomination de _jours de l’alcyon_ (jours tranquilles) appliquée à l’espace bien rare dans son règne d’une semaine où il se reposa de verser du sang.

=EXPÉRIENCE.=—_Expérience passe science._

C’est-à-dire que les leçons de l’expérience valent mieux que celles de tous les maîtres.—_Usus frequens omnium magistrorum præcepta superat._ (Cicéron.)

=EXTRÊME.=—_Les extrêmes se touchent._

Napoléon disait: _Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas_.

F

=FABLE.=—_Être la fable du public._

C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les Latins disaient: _Esse fabula aliorum_, en prenant le mot _fabula_ dans l’acception d’_entretien_, _discours_, et peut-être aussi dans celle de _pièce de théâtre_. Cette locution, dont la nôtre est littéralement traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc. Racine a fait dire à Achille (_Iphigénie_, act. II, sc. 7):

Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée?

=FÂCHER.=—_Qui se fâche a tort._

On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves: Entre deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien: «Tu prends ta foudre au lieu de répondre, donc tu as tort.»

=FACE.=—_Face d’homme porte vertu._

On dit aussi: _Face d’homme fait vertu._—Ces proverbes signifient que la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte.

=FAGOT.=—_Sentir le fagot._

C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété.—Cette façon de parler fait évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux hérétiques; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite sous le règne de François II, qui institua les _chambres ardentes_ chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François I^{er}. Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par centaines; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination de _sarmentitii_, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec des fagots de sarment.

_Il y a fagots et fagots._

Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui fait dire à Sganarelle (_Médecin malgré lui_, act. 1, sc. 6): «_Il y a fagots et fagots_, mais pour ceux que je fais...»

_Conter des fagots._

C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans vraisemblance.—On prétend que la plus ancienne de nos feuilles périodiques, la _Gazette de France_[43], donna lieu à cette phrase proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier dans les rues: or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté de lui; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation; ce fut à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et comme leurs cris alternatifs _Gazette!_ _Fagots!_ firent événement pour tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception synonymique.

Cette explication peut s’appeler un _fagot_, car elle repose sur un fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptant les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée: _La querelle de Gaultier Garguille et de Périne sa femme_, ne laisse aucun doute sur ce sujet. «Tu me renvoies de Caïphe à Pilate; _tu me contes des fagots pour des cotterets_.» _Conter_ est mis ici pour _compter_; la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait rien à la chose; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe latin _computare_, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une édition de Boileau où l’on trouve:

Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles.

Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’_Entrée du roi et de la reine_, le 26 août 1660, on lit en gros caractères: CHAMBRE DES CONTES.

J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où _conter_ pour _compter_ revient à chaque couplet:

Si tu peux me _conter_ les fleurs Du printemps, etc.

Un fait que je garantis, c’est que _conter_, dans le sens de _calculer_, _énumérer_, a été employé plus souvent que _compter_ par les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle.

Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert: Quel bien avaient fait à l’humanité les encyclopédistes.—Quel bien? répondit le philosophe; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du chemin de la vérité.—En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis plus surprise s’_ils nous ont débité tant de fagots_.

=FAILLIR.=—_On apprend en faillant._

C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes.—Les Espagnols ont ce beau proverbe: _Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta._

Qui bronche sans tomber accélère ses pas.

=FAIM.=—_La faim de Sancerre._

Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero (Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé: _Il avait la faim de Sancerre dans les entrailles_ (dialogue IV, _Des rares et éminentes qualités des ânes de ce temps_).

Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêtes immondes de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim.

=FAIRE.=—_Fais ce que dois, advienne que pourra._

Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain, transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire: _Non vis esse justus sine gloriâ: at me Hercule sæpè justus esse debebis cùm infamiâ. Tu ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être souvent, même avec infamie._

_Fais ce que je dois et non ce que je fais._

Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon saint Mathieu (ch. XXIII, v. 2 et 3): _Super cathedram Moysi sederunt pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite: secundum opera vero eorum nolite facere; dicunt enim et non faciunt. Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: observez donc et faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font; car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas._

Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage.—Montaigne les appelait des _dupeurs d’oreille_.—D’après un adage ingénieux des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et donne la farine: _Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis farinam exhibet_.—Nous disons dans le même sens: _La cloche appelle à l’église, mais elle n’y entre pas_.—Les Anglais disent: _The friar preached against stealing when he had pudding in his sleeve_. _Le moine prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche._

=FAMILIARITÉ.=—_La familiarité engendre le mépris._

Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être respecté. Saint Bernard dit: _Familiaris dominus fatuum nutrit servum_. _Un maître familier nourrit un valet impertinent._—Les Italiens disent: _Dimestichezza di padrone, capello di matto_; _familiarité de maître, chapeau de fou_, c’est-à-dire signe de folie.

=FAMINE.=—_La famine amène la peste._

Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce proverbe, traduit du latin _Famem pestilentia sequitur_, fut employé au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains: Sire, vous vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine; mais _la famine amène la peste_, et la peste atteint les rois.

=FANTAISIE.=—_La fantaisie fait la loi à la raison._

Le mot _fantaisie_ désignait autrefois l’imagination: il désigne aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait presque toujours céder la raison.

=FARINE.=—_Gens de même farine._

On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée chez les Latins. On lit dans Sénèque: _Omnes hi sunt ejusdem farinæ_; _ces gens-là sont tous de même farine_, c’est-à-dire ils sont tous de même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre.

_Réussir mieux en pain qu’en farine._

Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise, terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée.

_Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac._

Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une occasion avantageuse dont on n’a pu profiter.—Les Anglais disent: _When it rains omelettes, the devil upsets the plates_. _Quand il pleut des omelettes, le diable enlève les assiettes._

=FATRAS.=—_C’est du fatras._

Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée _fatras_, où un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant:

Le prisonnier Qui n’a argent Est en danger, Le prisonnier. Pendre ou noyer Le fait l’agent, Le prisonnier Qui n’a argent.

On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue: _C’est de la riqueraque_. On appelait autrefois _riqueraque_ une sorte de longue chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées, à peu près dans le même genre que le _fatras_. Pierre Lefèvre, curé de Merai, fait mention de ces deux espèces de poëmes dans son _Art de pleine rhétorique_.

=FÉE.=—_Il ne faut pas courroucer la fée._

C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même sens que le proverbe _Il ne faut pas réveiller le chat qui dort_.—La croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire du mal. Le Grand d’Aussy (_Recueil de fabliaux_, tom. I, page 79) raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait, tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des fées.

=FEMME.=—_Ce que femme veut, Dieu le veut._

Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes: ce qu’elles veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait.—Ce proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a inspiré à La Chaussée ce joli vers:

Ce que veut une femme est écrit dans le ciel.

Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux hommes comme aux femmes: _Nobis animus est deus_; _notre esprit est un dieu pour nous_.—_Quod volumus sanctum est_; _ce que nous voulons est saint_ ou _sacré_. Le premier est rapporté en grec par Plutarque, qui en attribue l’invention à Menandre; le second est cité par saint Augustin.

_Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux._

Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, _se marier pour les yeux_, ou, suivant l’expression de Corneille, _épouser un visage_.

Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux fermés.

_La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a._

C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne faut pas en exiger davantage.—Ce proverbe n’est pas juste sous tous les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de ce qu’on reçoit. Les faveurs qu’elle accorde ont plus que leur _réalité propre_, suivant l’heureuse expression de Montesquieu.

_La plus honnête femme est celle dont on parle le moins._

«Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert, avaient en général un très grand respect pour les femmes; mais ils marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient les plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins. C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en colère: Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de bien? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles publiques.»

Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la vérité de cette maxime: c’est l’expression _Faire parler de soi_; quand elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme, tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se rapporte à un homme. _Cette femme fait parler d’elle_ est une phrase qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son compte par une conduite répréhensible; _Cet homme fait parler de lui_ se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses talents ou par ses belles actions.

_Prends le premier conseil d’une femme et non le second._

Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion: _elles ont l’esprit primesautier_, suivant l’expression de Montaigne; elles savent pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les délibérations politiques.

Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre: _Les premiers conseils des femmes_, disent-ils, _sont les meilleurs, et leurs dernières résolutions les plus dangereuses_.

_Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé._

Une femme honnête est vraiment _un don divin_, et il n’y a pas de plus grand malheur pour un mari que d’en être privé; car il perd avec elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants? _Procul et de ultimis finibus pretium ejus._ (Salomon, _Prov._, c. 31, v. 10.)

_Il n’est attention que de vieille femme._

Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme qui commence à vieillir: elle sent que son empire ne peut plus se maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur; elle s’applique à fixer l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté; elle est toujours aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de délicates attentions qu’elle ne lui prodigue.

Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus soigneusement qu’une jeune. Par exemple: elle est bien meilleure garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des yeux battus.

_Maison faite et femme à faire._

Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse; et il faut prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre.

_La femme est toujours femme._

C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante. _Varium et mutabile semper femina._ (Virg.)

_Foi de femme est plume sur l’eau._

Un proverbe des Scandinaves dit: _Ne vous fiez point aux paroles de la femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne._

_Il ne faut pas se fier à femme morte._

Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui, étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute d’une colonne élevée sur ce tombeau.

_Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un habillement complet et une couronne avec une feuille de persil._

Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les infiniment petits.

_Bonne femme, mauvaise tête:_ _Bonne mule, mauvaise bête._

Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé: _Sylva nuptialis, la Forêt nuptiale_, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du corps qui sont douces et aimables, _quæ sunt dulcia et amicabilia_; mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en abandonna la façon au diable: _de capite noluit se impedire, sed permissit illud facere dæmoni_.

_Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut._

Un autre proverbe dit grossièrement: _A tout heure chien pisse et femme pleure._—Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est le résultat d’une étude particulière.

_Ut flerent oculos erudiere suos._

_Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas._

C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui lui appartient en propre; car elle cache toujours très bien ce qu’il lui importe personnellement de cacher: par exemple, son indiscrétion ne va jamais jusqu’à révéler son âge.

_A qui Dieu veut aider sa femme lui meurt._

On dit aussi: _A qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage de l’argent._ Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire.

_Ce n’est rien; c’est une femme qui se noie._

Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en s’écriant: _Ma maîtresse se meurt_, il lui répond:

Quoi! n’est-ce que cela? Je croyais tout perdu de crier de la sorte.

Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre; une femme y dit: _Ce n’est rien; c’est mon mari que l’on tue._

Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début de sa fable intitulée _La femme qui se noie_:

Je ne suis pas de ceux qui disent: _Ce n’est rien;_ _C’est une femme qui se noie_. Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.

_Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer._

Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang, pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants, espérance qui fut promptement réalisée.

On trouve dans l’_Art d’aimer_, poëme d’un trouvère, le passage suivant: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te déplaît, tu peux la quitter.»

La _Chronique bordelaise_, année 1314, rapporte ce fait singulier: A Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les juges, et dit pour toute défense: Je suis bien fâché d’avoir tué ma femme; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du coupable qu’un témoignage de repentir.

Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux les actions qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits, l’avertissement que voici: _Bon battre sa femme en hui._

Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant Fournel, jusqu’au règne de François I^{er}, paraît avoir été fort répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque plus reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidilité pour son voisin. _Si deliquerit vicino suo, tenetur eam castigare quasi puerum._ Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit: Si la femme d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence.

Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante! Ils auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.»

Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article: _Porter la culotte._)

Jean Belet, dans son _Explication de l’office divin_, parle d’un singulier usage de son temps: La femme, dit-il, bat son mari la troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain: ce qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir conjugal[44].

_Qui femme a, noise a._

Saint Jérôme dit: _Qui non litigat cœlebs est_, _celui qui n’a point de dispute est dans le célibat_, ce qui paraît avoir été un proverbe de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort de ces querelles est imputé aux femmes seule? Consultez ces dames; elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela, tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre.

_Temps pommelé et femme fardée Ne sont pas de longue durée._

Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques endroits, les _éponges du ciel_, par une métaphore assez heureuse. Ce signe paraît-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve qu’elles se divisent; et dans les deux cas il indique un changement prochain dans l’état de l’atmosphère.—Le fard est un cosmétique pernicieux à la peau: les femmes qui en font usage sont flétries bien promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir _mettre sur leur visage plus que Dieu n’y a mis_, comme dit le troubadour Pierre de Résignac.

_Il faut toujours que la femme commande._

Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont elles ne se vantent pas.

Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la maîtresse: il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied.

On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception, et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La législation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la sienne: il s’y engageait formellement par une clause indispensable exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras, en Assyrie, il y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne cessaient d’y affluer.

_Femme qui prend, se vend;—Femme qui donne, s’abandonne._

Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des anciennes cours d’amour.

_Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts._

La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes sont-ils donc moins imparfaits qu’elles? La vérité est que les femmes ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.

_Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines._

Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes; et plusieurs histoires, notamment les _Antiquités de Paris_, par Sauval, an 1457, parlent des _capitainesses_ investies du commandement de certaines places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires de plusieurs de ces livres, par les soins de François I^{er}, qui les jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire sur leurs amants; elles les engageaient dans telle ou telle faction de l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux, ou montées en croupe avec eux.

_Les femmes sont trop douces, il faut les saler._

Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion à l’ancienne farce des _Femmes salées_, dont il est parlé dans l’_Histoire du Théâtre français_. Voici la piquante analyse que M. A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen, chez Abr. Cousturier, en 1558.—«Des maris sont venus se plaindre que leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler. Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien saler: on lui livre les femmes; et le parterre et les loges de rire. Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent d’injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu’il ne le peut; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes avec un bâton, se résignent à prendre patience; et le parterre et les loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne cesser de se tenir les côtés de rire.»

_Trois femmes font un marché._

C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes: _Tre donne e una oca fan un mercato._—On trouve dans le recueil de Gabriel Meurier: _Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet, quatre un plein marché._—Les Auvergnats disent: _Les femmes sont faites de langue, comme les renards de queue._

_La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas rouiller._

Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine; car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des sept causes de divorce que les épouses ont à craindre.

Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils disent: _Die Weiber fuhren das Schwert im Maule, darum muss man sie auf die Scheide schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche, c’est pourquoi il faut les frapper sur la gaine._

Ils disent encore: _Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders todt schlagen_. _A femme trépassée, il faut tuer la langue en particulier._

D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet: _Lingua mulieris ne quidem excisa silet._ L’idée de ce proverbe, que saint Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses _épîtres_, paraît avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude!

La rage du babil est-elle donc si forte Qu’elle doive survivre en une langue morte!

Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir; ce qui donna lieu au distique suivant:

_Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur: Mirum eum linguâ quod taceat mulier._ Il se peut que sans langue une femme caquette, Mais non qu’en ayant une elle reste muette.

=FESSE-MATHIEU.=—_C’est un fesse-mathieu._

C’est un avare, un usurier.—Le Duchat pense que cette dénomination est venue par corruption de _feste-Mathieu_, c’est-à-dire _fête-Mathieu_, parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression de l’Évangile, _sedebat in telonio_, est _fêté_ par les collecteurs, les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, _Enrichir saint Mathieu_, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit dans ces deux vers de Joachim du Bellay:

Et puis mettre tout en gage Pour _enrichir saint Mathieu_.

On trouve, dans le _Glossaire de la langue romane_, le terme de _fesse-maille_ dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne par celui de _fesse-pinte_ un intrépide buveur, un ivrogne; ce qui s’explique très bien de la même manière que _fesse-mathieu_.

Quelques étymologistes prétendent que _fesse-mathieu_ est une abréviation corrompue de, il _fait_ le _Mathieu_, ou il _fait_ comme saint _Mathieu_; quelques autres veulent qu’il soit venu de _face à Mathieu_, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble préférable à toutes les autres.

=FER.=—_Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud._

Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a employé dans son _Apocoloquintose_: _Oportet ferrum tundere, dum rubet._

=FÊTE.=—_Il n’y a point de fête sans lendemain._

Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un second repas, qu’ils appelaient _repotia_, du verbe _repotare_, parce qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier.

_Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues._

C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée peut être frustrée dans son attente; elle n’est bien souvent que le prélude de la douleur.

Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.

Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le _Dépit amoureux_ (acte I, sc. 1):

Pourquoi subtiliser et faire le capable A chercher des raisons pour être misérable? Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer! _Laissons venir la fête avant de la chômer._

_Aux bonnes fêtes les bons coups._

C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les cabarets que les églises, parait en foule dans les rues et sur les places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue, comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse.

=FÉTU.=—_Cela ne vaut pas un fétu._

C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une chose dont on ne fait pas le moindre cas.—Les Grecs disaient de même: Όυδὲ γρὐ; et les Latins: _Ne festuca quidem._

_C’est un cogne-fétu._

On dit aussi: _Il ressemble à cogne-fétu; il se tue et ne fait rien._ «Un _cogne-fétu_, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant aussi souvent qu’il s’épointerait.» Les Grecs et les Romains donnaient le nom de _Callipide_ à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou des environs.—Callipide était un histrion dont le talent consistait à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place. La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter.

=FEU.=—_Il faut faire feu qui dure._

Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois. C’est une variante de la maxime de Pythagore: _Ne mets pas au feu le fagot entier._

_Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée._

Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens: _Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu._

_Faire du feu violet_, ou _Faire feu violet_.

Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du feu d’artifice violet.

Les Provençaux disent dans le même sens: _Aco soun d’Espagnaous, ce sont des Espagnols_; et par _Espagnols_ ils entendent les étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles sont désignées par le nom de _Bretons_. J’ignore si c’est pour une raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les Bretons avaient des habits rouges.

Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce.

_Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un._

L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère.—Métaphore prise de certains animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre. C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux dans l’arène avec des pétards.

_J’en mettrais la main au feu._

Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux. L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge sur lequel les juges apposaient leurs sceaux; et s’il n’y avait pas de trace de brûlure lorsqu’on levait l’appareil, trois jours après, c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge pour se purger des soupçons injurieux de son époux. _Le pied de Sitah_, disent les historiens, _était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur dévorante fut pour elle un lit de roses_. Les Grecs, à une époque très reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation. Dans l’_Antigone_ de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient: «Nous étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui qui l’a méditée ou qui l’a faite.»

Dans un _Voyage en Lybie_, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été endommagée par le contact.

La _Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant_ nous apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y a un juge suprême appelé _Mebasscha_, au tribunal duquel ressortissent toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes cuillers de fer dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire, en lèche l’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de l’eau, et puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le _beschaa_ (c’est le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée, il gagne sa cause; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve; c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui par la grâce du diable a léché vingt fois le _beschaa_ sans en éprouver aucun mal.

Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela, sans doute, le même secret que les jongleurs dits _incombustibles_. Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans l’antiquité; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri II, la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine. C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps.

=FÈVE.=—_C’est le roi de la fève._

Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie. Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du _roi de la fève_ paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin, et saluaient celui qui en était investi en criant: _Phœbe domine_, comme on crie aujourd’hui: _Le roi boit_. Cette espèce d’invocation à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait, on lui disait _Phœbe_, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même. De là les expressions _phœbissare_ et _phœbe facere_, usitées en basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant _tirer la fève_. De là aussi la dénomination de _Roi de la fève_, qui n’est qu’une altération des mots _Phœbe domine_; et ce qui confirme une telle étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et non une fève.

Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian:

_Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit Omnia: vis ingens illis et magna potestas Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum._

Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7 décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la ville était remplie.

_Les fèves fleurissent._

_Florent fabæ._ Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte les cerveaux faibles, et détermine la folie. Mais cette opinion, qu’on fait remonter aux enseignements de Pythagore, et qu’on appuie de l’autorité de Pline le naturaliste, est tout à fait déraisonnable. Si Pythagore a recommandé de s’abstenir de fèves, ce n’a point été parce qu’il les jugeait propres à causer une aliénation mentale; et si Pline a observé (liv. XXIV, ch. 17) que la folie ne se guérit jamais si bien qu’elle ne se manifeste encore par quelques retours, à l’époque de la floraison des fèves, ce n’a point été non plus pour établir entre ces plantes et cette maladie la relation d’une cause à un effet: il a voulu simplement proportionner ses observations à l’esprit de la multitude habituée à distinguer les diverses parties de l’année par la succession des phénomènes de la végétation. Le fait ne tient pas à la nature des plantes, mais à la révolution de l’année qui ramène souvent avec le printemps des accès périodiques d’affections cérébrales.

_Cum faba florescit stultorum copia crescit._

_En avoir pour sa mine de fèves._

Porter la peine de sa témérité, de son imprudence. C’est comme si l’on disait, en avoir pour ses folies, parce que les fèves sont le symbole de la folie. Les Grecs, pour désigner un homme dont la folie était insupportable, le nommaient _mangeur de fèves_. La même dénomination existe dans le patois du département de l’Aveyron, où l’on appelle _macho-fabos_, _mache-fèves_, celui qui fait preuve d’imbécillité ou d’extravagance.

_Il n’est pas fou_, dit un vieux proverbe, _mais il tient un peu de la fève_. Ce qui signifie: il n’est pas fou, mais il a tout ce qu’il faut pour l’être.

Dans le _Festin de Pierre_ par Molière (act. II, sc. 1), le paysan Pierrot dit à Charlotte: «Oh! parguienne! sans vous, _il en avait pour sa maine de fèves_.» _Maine_ est-il ici une altération du vieux mot mainée (poignée), comme le prétendent plusieurs commentateurs, ou bien du mot _mine_, mesure de capacité dont il est question dans l’expression proverbiale? Il me semble que Molière, en mettant cette expression dans la bouche d’un paysan, a voulu simplement traduire _mine_ en jargon. Du reste _maine_ et _mine_ sont égaux pour le sens général.

=FIACRE.=—_Cela n’empêche pas son fiacre d’aller._

Un cocher de fiacre avait été cité devant le parlement de Paris. Comme il ne parut pas assez coupable pour mériter une condamnation, la cour se contenta de lui dire qu’elle le blâmait; et notre homme, s’imaginant que ce blâme équivalait à une défense expresse de continuer son métier, se mit à gémir de la rigueur d’un jugement qui lui ôtait son gagne-pain; mais, averti de sa méprise, il passa subitement de la tristesse à la joie, et s’écria: Je vous demande bien pardon, messieurs les juges; blâmez-moi tant que vous voudrez, puisque _cela n’empêche pas mon fiacre d’aller_. Ces paroles firent rire, et devinrent d’un usage proverbial en parlant des gens qui vont toujours leur train, quoi qu’on dise d’eux.

=FIDELIUM.=—_Passer les choses par un fidelium._

C’est ne remplir ses obligations qu’en gros, ne s’acquitter de ce qu’on doit faire que d’une manière incomplète et nonchalante.

Suivant E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 33), cette façon de parler fait allusion à la négligence de certains prêtres qui se bornent à dire une messe générale pour le repos de l’âme de plusieurs trépassés à chacun desquels ils devraient consacrer une messe particulière, et qui croient être quittes envers eux en les comprenant tous nominativement dans le _fidelium_, dernière oraison de l’office des morts.

On lit dans la _satyre Menippée_: «Les autres villes n’eussent pas brûlé du feu de la rébellion, _si leurs députés eussent passé par le même fidelium_,» c’est-à-dire si leurs députés eussent été traités de la même manière, eussent été enveloppés dans la même condamnation. Tel est le sens relatif qu’il faut donner ici à l’expression proverbiale.

=FIER.=—_Fier comme Artaban._

Cette comparaison proverbiale, qu’on applique à une personne ridicule par l’exagération de sa fierté, date seulement du dix-septième siècle, et elle fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage d’un roman de la Calprenède, qui obtint alors une grande vogue. C’est à tort qu’on l’a rapportée à une époque antérieure, en la fondant sur le trait historique du roi des Parthes, Artaban IV, qui jura de poursuivre la guerre contre Rome jusqu’à ce que le dernier Romain ou le dernier Parthe eût péri, et qui, dans l’ivresse d’un succès, prit le double diadème avec le titre de grand roi.

_Fier comme un pou._

Cette comparaison méprisante est une abréviation de cette autre, aujourd’hui inusitée: _Fier comme un pou sur son fumier_. Le mot _pou_ y figure comme synonyme de coq. Voici un passage de la vie de saint Hilaire où il a la même signification. «Quand Hilaires fu entrez ou concile, le pape li dist: Tu es Hilaires li gauz; et Hylaires li respondist: Je ne suis pas galz, c’est-à-dire pous, mais je suis de France, et ne suis mie nez de geline.» (Vita ss. mss. ex cod. 28, s. Vict. Paris, fol. 28, vº, col. 1.)

_Fier comme un pou_, se dit d’un homme qui se glorifie dans sa turpitude. C’est ainsi qu’on dit encore: _Gallus cantat in suo sterquilinio_; proverbe du moyen âge qui fut peut-être présent à l’esprit de Napoléon lorsque, voulant adopter l’aigle pour enseigne impériale, il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre le coq gaulois: Non, non; _c’est un oiseau qui chante sur le fumier_.

_Fier comme un pou sur une gale._

Dans cette comparaison, à laquelle peut avoir donné lieu la précédente encore plus ancienne, _Fier comme un pou sur son fumier_, le mot _pou_ ne désigne plus le coq, mais l’insecte qui s’engendre de la malpropreté. On trouve dans _Le pédant joué_ de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 2), _Se carrer comme un pou sur une rogne_.

=FIERABRAS.=

Les grammairiens pensent que le nom de _fierabras_ a été formé par altération de la phrase _il fiert à bras_, dans laquelle _fiert_ est la troisième personne du présent indicatif du verbe _férir_, frapper; et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière suivante: _fier-à-bras_. Mais une telle étymologie et une telle orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans peine en traçant l’histoire et la généalogie de _fierabras_, qui sont assez curieuses. _Fierabras_ a dû sa première origine à la combinaison de l’adjectif et du substantif latin _ferrea brachia_, _bras de fer_, dont voici les transformations successives. De _ferrea brachia_ la latinité corrompue fit _ferrebracchia_, mot cité dans le _Glossaire_ de Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin, comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume IV, comte de Poitou. A _ferrebracchia_ la langue romane substitua _ferabras_, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne, devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années. _Ferabras_ fut enfin remplacé par _fierabras_, qui, dans le livre des _Douze pairs_, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le manuscrit en vers des _Miracles de la Vierge_, est une dénomination du diable. _Fera_ dans _ferabras_ et _fiera_ dans _fierabras_ sont des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux où l’on appelle une fourche de fer _fourca fera_ et _fource fiera_, expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée _Le loup, la mère et l’enfant_.

Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches fières L’ajustent de toutes manières.

Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que _fierabras_ était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient de lui donner?—Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs, qui ont tous mis _fierabras_ en un seul mot, et je ne crains pas d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible, comme _fierabras_, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif, ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison.

=FIÈVRE.=—_La fièvre de Saint-Vallier._

Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, père de la célèbre Diane de Poitiers, ayant été arrêté après la fuite du connétable de Bourbon, dont il était le parent et l’ami, fut condamné à être décapité, en place de Grève, par arrêt du 24 janvier 1524, comme complice de ce prince et criminel de lèse-majesté. Mais il fut préservé du supplice par des lettres de rémission arrivées au moment même où il allait se baisser pour recevoir le coup de la hache du bourreau[45]. Presque tous les historiens rapportent que la terreur qui le frappa, quand on lui lut son arrêt de mort, fit blanchir ses cheveux en quelques heures, et qu’en allant de la prison à l’échafaud, il fut saisi d’une fièvre extraordinaire qu’ils attribuent à la même cause, quoique les actes du procès et le rapport de Braillon, médecin du parlement, prouvent que c’était une fièvre invétérée qui lui avait fait obtenir un sursis, et lui avait épargné les tourments de la question. C’est à cette fièvre, regardée comme l’effet subit de la peur, que fait allusion l’expression proverbiale, employée pour signifier le tremblement qu’éprouve un homme en présence du danger.

On trouve dans les Contes d’Eutrapel: _Il en fut quitte pour une once de la peur de Saint-Vallier_.

=FIGUE.=—_Faire la figue à quelqu’un._

C’est lui montrer le pouce placé entre le doigt du milieu et l’index, pour lui faire nargue. Cette expression est fort ancienne; car elle se trouve dans le roman de Jauffre, que M. Raynouard dit avoir été composé, au plus tard, vers le commencement du treizième siècle.

_Et li fels la figa denant_: Tenetz, dis-el, en vostra gola.

On prétend qu’elle est fondée sur un fait historique rapporté par plusieurs auteurs, entre autres, Albert Krantz, _Saxonia_, lib. VI, c. 6;—Herman Cornerus, _Apud Eccard_, II, 729;—Paradin, _de antiq. statu Burgundiæ_, 1542, pag. 49 et 50;—et Rabelais, liv. IV, ch. 15. Les Milanais, disent ces auteurs, s’étant révoltés, en 1162, contre Frédéric I^{er}, chassèrent de leur ville la princesse Béatrix, épouse de cet empereur, après l’avoir promenée sur une mule nommée _Tacor_, le visage tourné vers la queue, qu’elle était obligée de tenir à la main, en guise de bride. Frédéric, brûlant de venger un tel affront, marcha précipitamment contre les rebelles, les réduisit à l’impossibilité de résister, fit placer par le bourreau une figue dans l’anus de la mule, ordonna que chacun l’en retirât avec les dents et la remit en place de la même manière, après l’avoir présentée à l’exécuteur des hautes-œuvres, en disant: _Ecco la fica_, _voilà la figue_; le tout sous peine d’être pendu à l’instant. Quelques-uns aimèrent mieux périr que de se soumettre à cette humiliation; mais la crainte du supplice y détermina tous les autres. Les Italiens, depuis lors, quand ils veulent mortifier les Milanais, leur reprochent un acte si honteux par le signe de dérision qui s’appelle, chez eux, _Far la fica_, et chez nous, _Faire la figue_.

M. Sismonde-Sismondi regarde ce fait comme faux, parce qu’il ne l’a trouvé consigné dans aucun écrit contemporain et pour d’autres raisons qu’il a exposées dans l’article _Béatrix_ de la _Biographie universelle_. S’il en est ainsi, et je crois qu’il n’est guère permis d’en douter lorsqu’on a lu ce que dit ce savant historien, l’expression doit avoir une origine différente de celle qui lui est attribuée. D’où est-elle donc venue? Le mot _fica_, _figue_, n’y désigne-t-il pas une tout autre chose qu’un fruit? Et Rabelais ne semble-t-il pas avoir voulu indiquer ce qu’il faut entendre par ce mot, lorsqu’il a donné à la mule le nom hébreu de _Tacor_, signifiant un fic qui s’engendre au fondement? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une allusion obscène que saisiront facilement ceux qui savent l’extension de sens de _fica_ dans les écrits licentieux de l’Arétin. Ce qui ajoute encore à la probabilité de la conjecture, c’est qu’en Italie il y a aussi l’expression _Far la castagna_ (faire la châtaigne ), tout à fait synonyme de _Far la fica_. Or le terme de _castagna_, comme celui de _fica_, prend très fréquemment une acception déshonnête dans le langage de ce pays, ainsi que dans nos patois méridionaux.

Les Latins disaient: _Ostendere medium unguem_. Mais cette locution employée par Juvénal (sat. X, v. 53) n’exprimait pas la même chose que la nôtre. Millin s’est étrangement trompé lorsqu’il l’a traduite par _montrer la moitié de l’ongle_ ou _le bout du pouce entre deux doigts_; elle signifiait: _montrer le doigt du milieu_, la partie y étant prise pour le tout, et elle était la même que cette autre: _Digitum porrigere medium_. Il n’y avait pas, chez les anciens, de plus forte marque de mépris que de narguer quelqu’un avec le doigt du milieu, nommé _verpus, à verrendo podice_, suivant l’abbé Tuet. Perse appelle ce doigt _infâme_, et Martial _impudique_.

_Moitié figue, moitié raisin._

Moitié de gré, moitié de force, en partie bien, en partie mal.—Les Italiens disent: _Moitié mâle, moitié femelle_; et les Auvergnats: _Moitié chien, moitié lièvre_.

=FIL.=—_Sa vie ne tient qu’à un fil._

Cette locution, très usitée en parlant d’un moribond, est prise, dit Moisant de Brieux, ou de la fable qui nous représente les Parques filant les jours de chaque homme, ou bien de l’épreuve que Denys le tyran fit subir à son courtisan Damoclès, en faisant placer au-dessus de sa tête une épée suspendue à un fil. La même métaphore se trouve dans ce vers d’Ovide:

_Omnia sunt hominum tenui pendentia filo._

_A toile ourdie, Dieu envoie le fil._

Dieu aide à celui qui a bien commencé.

=FILER.=—_On ne peut filer si l’on ne mouille._

Proverbe usité parmi les buveurs, pour dire qu’il faut humecter fréquemment le gosier quand on mange; car de même qu’on ne peut bien tordre la filasse sans la mouiller, de même on ne peut bien tordre les morceaux sans les arroser.

_Filer le parfait amour._

C’est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque. Cette façon de parler fait allusion à la conduite d’Hercule, filant aux pieds de la reine Omphale. Elle a été probablement introduite dans la langue proverbiale à l’époque où les confrères de la passion représentaient le _Mystère d’Hercule_ sur leur théâtre. On sait que ce titre de _Mystère_ consacré à certains ouvrages dramatiques s’appliquait à un sujet profane comme à un sujet religieux.

_Dame qui moult se mire, peu file._

Les Espagnols disent: _La muger quanto mas mira la cara, tanto mas destruye la casa_. Ce qui est rendu exactement par cet ancien jeu de mots: _Plus la femme mire sa mine, plus sa maison elle mine_.

Il fut un temps où la principale occupation des dames était de filer. De vieux portraits les représentent avec une quenouille attachée sur le sein du côté gauche, et avec un miroir suspendu à leur ceinture du côté droit. Elles ne quittaient guère ces deux attributs; ils étaient pour ainsi dire des pièces essentielles de leur costume. Mais l’un fesait tort à l’autre, et celui du travail devait être fréquemment négligé pour celui de la coquetterie. Le dernier finit par l’emporter. Les dames cessèrent de filer, et se mirèrent tout à leur aise.—Jean des Caurres, auteur du seizième siècle, dit dans ses œuvres morales que les courtisanes et _damoiselles masquées_ de son temps portaient le miroir sur le ventre, et il ajoute qu’un pareil usage tendait à devenir général: _Si est ce qu’avec le temps, il n’y aura bourgeoise, ni chambrière qui par accoutumance n’en veuille porter_. Cependant cet usage ne s’est pas conservé. Le beau sexe l’a jugé inutile depuis que les moindres appartements ont été ornés de trumeaux et de glaces où il peut se mirer et s’admirer de la tête aux pieds.

=FILLE.=—_Faire d’une fille deux gendres._

C’est promettre une seule et même chose à deux personnes, ou retirer deux profits d’une seule et même chose. Cette expression proverbiale est traduite de celle des Latins: _Unicâ filiâ duos parare generos_.

_Quand la fille est mariée, viennent des gendres._

Quand on n’a plus besoin d’une chose, viennent des gens qui vous l’offrent. Ce dont on n’a plus que faire se trouve facilement.

=FILS.=—_Chacun est le fils de ses œuvres._

Chaque homme est ce que ses œuvres ou ses qualités personnelles le font être; il tire sa valeur réelle de lui-même.

_Au demeurant le meilleur fils du monde._

_Le meilleur fils du monde_ se disait autrefois dans le même sens que _Le meilleur enfant du monde_. Ce vers devenu proverbe, qui se place comme un _Gloria patri_ à la suite des critiques qu’on fait de quelqu’un, est pris de la charmante épître où Marot raconte à François I^{er} comment il a été volé par son valet.

J’avais un jour un valet de Gascogne, Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde, _Au demeurant le meilleur fils du monde_.

C’est, dit Laharpe, un trait bien plaisant que ce vers après l’énumération de pareilles qualités.

=FIN.=—_La fin couronne l’œuvre._

_Finis coronat opus._ Il ne suffit pas de bien commencer; l’essentiel est de bien finir; c’est la fin qui accomplit l’œuvre.

_En toute chose, il faut considérer la fin._

Le grand défaut des hommes est de ne pas prévoir. Ils n’ont qu’une idée générale des inconvénients attachés à la plupart des affaires qu’ils veulent entreprendre; ils s’engagent et trouvent mille accidents imprévus. Alors ils désirent retourner en arrière; mais il est trop tard: il faut qu’ils subissent la peine de leur imprévoyance. On ne saurait donc mieux faire que de méditer ce proverbe, et de l’avoir toujours présent à l’esprit avec cette sage maxime du cardinal de Retz: «Il faut toujours tâcher de former ses projets de façon que leur irréussite même soit suivie de quelque avantage.»

=FION.=—_Donner le fion à une chose._

«Un Français enseignait à des mains royales à faire des boutons. Quand le bouton était fait, l’artiste disait: _A présent, sire, il faut lui donner le fion_. A quelques mois de là, le mot revint dans la tête du roi. Il se mit à compulser tous les dictionnaires, et il n’y trouva pas ce mot. Il appela un Neuchâtelois qui était à sa cour, et lui dit: Apprenez moi ce que c’est que le _fion_ dans la langue française. Sire, répondit le Neuchâtelois, le _fion_, c’est la bonne grâce.» (Mercier, _Tableau de Paris_, tome V, ch. 70.)

D’après le _Dictionnaire du bas langage_, imprimé en 1808, le _fion_ est le poli, le dernier soin qu’on donne à un ouvrage pour le perfectionner.

=FLAMBE.=—_Soldat de la petite flambe._

C’est la même chose que _Chevalier de la petite épée_. En termes d’argot, _la petite flambe_, comme _la petite épée_, désigne un couteau à l’usage des coupeurs de bourses; et c’est pour cela qu’_être flambé_ se dit dans le même sens qu’être ruiné.

=FLAMBEAU.=—_C’est l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre._

Lorsqu’un flambeau est près de s’éteindre, il jette une lueur plus éclatante; l’air qui en soulève la flamme devenue plus légère, communique à ses parties languissantes une agitation qui les ranime et leur donne cette vivacité d’un instant à laquelle on compare les derniers éclairs du génie et les traits inattendus de vigueur qui font espérer la guérison d’un mourant.

=FLAMBERGE.=—_Mettre flamberge au vent._

Expression employée le plus souvent dans un sens ironique pour dire, tirer l’épée, dégaîner. La _flamberge_, ou grande _flambe_, était une épée très ancienne dont la lame imitait les ondulations de la flamme par la configuration de son coupant, et présentait l’image du glaive de feu que tenait à sa main l’ange chargé de garder l’entrée du paradis terrestre. Renaud de Montauban se servait d’une _flamberge_, et l’on a regardé à tort le nom de _flamberge_ comme particulier à l’arme du héros.—Notez que _flambe_, d’où vient _flamberge_, s’est dit autrefois pour flamme.

=FLANC.=—_Se battre les flancs._

Cette locution, qu’on emploie en parlant d’une personne dont les grands efforts pour faire une chose n’obtiennent qu’un très petit résultat, est une métaphore prise des habitudes du lion qui se bat les flancs de sa queue lorsqu’il veut s’exciter au combat.—Les Grecs usaient d’une pareille métaphore en appelant Alcée _la queue du lion_. Mais leur expression n’était pas ironique comme la nôtre; elle caractérisait le mâle génie de ce poëte qui animait leur valeur.

=FLANDRE.=—_Faire flandre._

C’est _faire_ comme en _Flandre_, c’est-à-dire faire faillite, s’évader; car autrefois les banqueroutiers étaient plus communs en Flandre que partout ailleurs, en raison du grand nombre de commerçants qu’il y avait dans ce pays.

=FLANDRIN.=—_C’est un grand flandrin._

De quel pays est donc ce grand jeune homme, dont le jargon est si singulier et les manières si empruntées? demandait une dame, en parlant d’un étranger qui venait de sortir d’un salon où il avait fait sa première entrée. On lui répondit: Il est de la Flandre. Une semaine après, se trouvant dans la même société, et n’y revoyant pas cet original: Où est donc, dit-elle, le grand flandrin? Alors tout le monde de rire, et de répéter le mot, appliqué depuis comme un sobriquet aux hommes élancés, fluets, de mauvaise contenance et même un peu niais.

On pensera peut-être que l’anecdote a été faite à plaisir, et l’on adoptera plus volontiers l’opinion des lexicographes qui disent que l’expression est une métaphore prise des chevaux flamands maigres et allongés, que les maquignons appellent _flandrins_.

=FLATTER.=—_Qui te flatte veut te tromper._

_Fistula dulce canit volucrem dum decipit anceps._

La flûte fait entendre de doux sons quand l’oiseleur trompe l’oiseau.

Suivant le proverbe basque, _le flatteur est proche parent du traître_. _Lausengaria traidorearen hurren ascasia._

Les Italiens disent: _Gola degli adulatori sepolcro aperto_; _bouche des flatteurs, sépulcre ouvert_; ce qui est traduit littéralement de ces paroles du psalmiste: _Sepulcrum patens est guttur eorum_.

_Pessimum inimicorum genus laudantes_ (Tacite, in _Agric._, cap. 41). _Les flatteurs sont la pire espèce des ennemis._

=FLEUR.=—_Qui peint la fleur n’en peut peindre l’odeur._

_Qui pingit florem non pingit floris odorem._

Avis aux hypocrites. Leur vertu simulée ne saurait parvenir à passer pour naturelle, et toujours elle se reconnaît comme la fleur peinte ou artificielle à l’absence de ce parfum exquis qu’exhale la véritable vertu.

=FLEURETTE.=—_Conter fleurettes._

Tenir des propos galants.—Cette expression est venue, suivant la remarque de Le Noble, de ce qu’il y avait en France, sous Charles VI, des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette raison, _florettes_ ou _fleurettes_, de même qu’on nomme encore florins une monnaie d’or ou d’argent qui portait primitivement l’empreinte d’une fleur. Ainsi _conter fleurettes_ aurait d’abord signifié compter de l’argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le moyen le plus persuasif, d’après ce vieux proverbe: _Amour peut moult, argent peut tout_. Ceux qui rejettent cette origine allèguent la différence qu’il y a entre _conter_ et _compter_; mais ce n’est point là une bonne raison, puisque autrefois ces deux mots étaient confondus sous le rapport de l’orthographe, comme je l’ai prouvé en expliquant la locution _conter des fagots_. Cependant je n’adopte point l’opinion de Le Noble, je crois qu’il est plus naturel d’entendre par _fleurettes_ les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥῶδα εἴρειν, et les Latins de même, _rosas loqui_. On trouve, dans quelques auteurs français du quinzième siècle, _dire florettes_[46], et il existe un vieux livre intitulé: «_Les fleurs de bien dire_, recueillies aux cabinets des plus rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l’un et de l’autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use en amour, par forme de dictionnaire. Paris, 1598, chez Guillemot.»

=FLÛTE.=—_Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour._

Nous disons encore: _Ce qui vient de flot s’en retourne de marée_, ce que le flux amène est emporté par le reflux.

Les Latins disaient: _Salis onus undè venerat illuc abiit_, par allusion au naufrage d’une cargaison de sel, substance qui, comme on sait, est formée d’eau de mer.

Les Italiens disent: _Farina del diavolo se riduce in crusca_. _Farine du diable se change en recoupe._

Les Anglais disent: _What is got over the devil’s back, is spent under his belly_. _Ce qui est gagné sur le dos du diable est dépensé sous son ventre._

Tous ces proverbes, fondés sur des comparaisons différentes, ont la même signification, et reviennent à celui-ci: _Biens mal acquis ne profitent point_. _Malè parta malè dilabuntur._

_Il est du bois dont on fait les flûtes._

Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui par complaisance ou par faiblesse, n’ose contredire personne. Elle s’explique par cette autre: _Il est de tous bons accords_.

_Il souvient toujours à Robin de ses flûtes._

On se rappelle volontiers les goûts, les penchants de sa jeunesse; on revient facilement à d’anciennes habitudes. Le Duchat dit que ce proverbe est venu d’un ami de la bouteille, nommé Robin, qui, n’osant plus, à cause de la goutte dont il était tourmenté, boire dans de grands verres appelés _flûtes_, ne pouvait cependant en perdre le souvenir[47].

=FLÛTEUR.=—_Les flûteurs d’Orléans._

M. Fétis dit qu’il y avait à Orléans, sous le règne de François I^{er} et de Henri II, des flûteurs qui jouaient de la flûte à neuf trous. Mais la célébrité proverbiale des flûteurs d’Orléans date d’une époque plus reculée. Martial d’Auvergne en a parlé.

=FOI.=—_Par ma foi._

Ce juron fut d’un grand usage et d’une grande valeur dans les temps où l’on se battait en France pour la foi. Aujourd’hui, il est à peu près insignifiant.

_Foi de gentilhomme, un autre gage vaut mieux._

Les anciens gentilshommes ne se piquaient pas de tenir les promesses qu’ils fesaient aux vilains, et les vilains, fatigués d’être dupes de ces promesses, y attachaient fort peu de valeur. De là ce proverbe, où la franche défiance des derniers accuse la foi suspecte des premiers.

=FOIRE.=—_La foire n’est pas sur le pont._

Il n’est pas nécessaire de tant se presser.—Locution fondée sur une ancienne coutume autorisant les petits marchands, après la clôture d’une foire, à continuer leur vente, pendant une demi-journée ou une journée entière, dans un quartier particulier, ordinairement près d’un pont et sur le pont même.

=FOIREUX.=—_Les foireux de Blois._

Les habitants de Blois assurent que ce sobriquet n’a rien d’offensant pour eux, et qu’il leur a été appliqué à cause de plusieurs foires accordées à leur ville par nos anciens rois.

=FOLLE.=—_Tout le monde en veut au cas de la reine folle._

Brantôme, dans ses _Dames galantes_, rapporte cet ancien proverbe, que Le Duchat explique ainsi: «Quelque qualifiée que soit une femme, dès qu’elle s’en laisse conter, chacun se croit en droit d’aspirer à ses faveurs.»

Les Italiens disent de cette femme, dont la qualité compromise par la galanterie n’impose plus à personne, qu’elle est comme le bénitier où chacun vient tremper le doigt, quoiqu’il soit sacré. _Ella e la pila dell’acqua benedetta._

=FONTAINE.=—_Il ne faut pas dire: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau._

Il ne faut pas assurer qu’on n’aura pas besoin de telle personne ou de telle chose.—Allusion à l’aventure d’un ivrogne qui jurait sans cesse qu’il ne boirait jamais d’eau et qui se noya dans le bassin d’une fontaine. Cette aventure est rappelée dans les vers suivants de l’Arioste:

_Come veleno e sangue viperino, L’acqua fuggia, quanto fuggir si puote. Or quivi muore, e quel che più l’annoia El sentir che nell’acqua sene muoia._

Il fuyait l’eau comme le poison et le sang de vipère, autant qu’il est possible de la fuir. Cependant il y laissa la vie, et sa plus grande douleur fut de sentir qu’il mourait dans l’eau.

=FORCE.=—_Force n’est pas droit._

Ce proverbe se trouve dans Huon de Villeneuve.

_Force n’est mie drois_: piéça l’ai oi dire.

On dit aussi: _Où force règne droit n’a lieu_.

=FORGERON.=—_A force de forger on devient forgeron._

_Fabricando fit faber._ Par l’exercice on parvient à faire les choses facilement; l’usage est un excellent maître.

=FORMALISTE.=—_Dieu nous garde des formalistes._

«Les formalistes s’attachent tout aux formes et aux dehors, pensent être quittes et irrépréhensibles en la poursuite de leurs passions et cupidités, pourvu qu’ils ne fassent rien contre la teneur des lois et qu’ils n’omettent rien des formalités. Voilà un richard qui a ruiné et mis au désespoir de pauvres familles; mais ça été en demandant ce qu’il a cru être sien, et ce par voie de justice. Qui peut le convaincre d’avoir mal fait? O combien de méchancetés se commettent sous le couvert des formes! On a bien raison de dire: Dieu nous garde des formalistes!» (Charron.)

=FORTUNE.=—_Faire fortune._

«C’est une si belle phrase et qui dit une si bonne chose qu’elle est d’un usage universel. On la connaît dans toutes les langues: elle plaît aux étrangers et aux barbares; elle règne à la cour et à la ville; elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et de l’autre sexe: il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.» (La Bruyère.)

_Bien danse à qui la fortune chante._

Proverbe qu’on applique à une personne qui voit tout lui succéder à souhait, et qui doit moins les avantages qu’elle obtient à une habile conduite qu’à l’aveugle faveur de la fortune.

_Chacun a dans sa vie un souris de la fortune._

_Semel in omni vitâ cuique arridet fortuna._—Proverbe du moyen-âge que le cardinal Impériali avait sans doute présent à l’esprit lorsqu’il disait ces paroles citées par Montesquieu: «Il n’y a point d’homme que la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie; mais lorsqu’elle ne le trouve pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort par la fenêtre.» Heureux celui qui sait profiler de cet instant avant lequel la fortune ne lui sourit point encore, et après lequel elle ne lui sourit plus!

_Grande fortune, grande servitude._

_Magna fortuna, magna servitus._—Celui qui possède une grande fortune est obligé d’exercer beaucoup de surveillance et de se livrer à une foule de soins qui ne lui laissent aucun repos, de sorte que, dans cette occupation continuelle, il semble moins être le maître que l’esclave de ses richesses; et presque toujours il devient tel réellement.

_Être affligé d’une grande fortune._

C’est être fort riche. Il y a peu d’expressions plus philosophiques et plus vraies que celle-ci, quoiqu’elle semble énoncer un paradoxe. En effet, les prestiges d’une grande fortune n’ont qu’une courte durée et les jouissances qu’elle donne sont promptement suivies de la satiété; car, lorsqu’on peut avoir tout ce qu’on désire, on finit bien vite par ne plus rien désirer. Alors, il ne reste plus au possesseur blasé que les inconvénients, les embarras et les inquiétudes inséparables des richesses trop abondantes; et cet état malheureux ne fait qu’empirer, s’il n’a pas la sagesse d’y remédier en pratiquant la bienfaisance. _Les richesses sans la vertu_, dit Sapho, _sont des hôtesses trop fâcheuses_.

=FOSSÉ.=—_Au bout du fossé la culbute._

On pense à tort que le mot _bout_ est ici un mot impropre qu’il faudrait remplacer par le mot _bord_. D’après un usage féodal, les manants tenus d’amuser le seigneur châtelain et sa compagnie, en certains jours de fête, devaient franchir, à qui mieux mieux, un fossé plein d’eau, qui allait en s’évasant d’un bout à l’autre. Les sauteurs commençaient par la partie la plus étroite et continuaient jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la plus large. C’est là qu’ils aspiraient à signaler leur agilité. Mais il était fort rare que leur élan dépassât la distance des deux bords, et presque tous tombaient dans l’eau la tête la première. De là ce dicton, _Au bout du fossé la culbute_, dont on se sert lorsque, se conduisant avec étourderie ou avec audace, on veut faire entendre que, s’il en résulte pour soi des suites fâcheuses, on ne s’en plaindra point, on les verra d’un œil indifférent.

=FOU.=—_Le fou se trahit lui-même._

Traduction littérale d’un proverbe latin qui se trouve dans Sénèque: _Stultus ipse se prodit_.

Le cœur de l’insensé publie à haute voix ses folles pensées. _Cor insipientium provocat stultitiam._ (Salom., _Prov._, chap. XII, v. 25.)

Le cardinal Mandruce disait: Ce n’est pas être fou que de faire une folie, mais c’est l’être que de ne pas savoir la cacher. Le proverbe allemand qui correspond au nôtre est très spirituel: _Der Kuckuck seinen einigen Namen ruft aus_. _Le coucou chante son propre nom._

Celui des Italiens se fait remarquer par le même caractère:

_Se tacesse la gallina non si saprebbe che a fatto l’uovo._ _Si la poule n’avait pas chanté, l’on ne saurait pas qu’elle a pondu._

_Qui ne sait être fou n’est pas sage._

La multitude des fous est si grande, que la sagesse est obligée de se mettre sous leur protection. _Sanitatis patrocinium est insanientium turba._ (St Augustin, _de Civit. Dei_, lib. VI, c. 10.)

Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise. (Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 9.)

On n’est estimé sage qu’autant qu’on est fou de la folie commune. (Fontenelle.)

_Il vaut mieux être fou avec tous que sage tout seul._

Le sage qui se trouve en compagnie des fous ne doit pas afficher un rigorisme déplacé, parce qu’il ne peut lui revenir rien de bon d’une pareille conduite.

La raison même a tort quand elle ne plaît pas. (LACHAUSSÉE.)

Il y a de la folie à vouloir se montrer sage tout seul, et de la sagesse à savoir à propos contrefaire le fou.

J’ai toujours vu, dit Montesquieu, que, pour réussir dans le monde, il faut avoir l’air fou et être sage.

_Un fou avise un sage._

«Tous les jours, la sotte contenance d’un autre m’avertit et m’avise... Ce temps n’est propre qu’à nous amender à reculons, par disconvenance plus que par convenance, par différence que par accord. Étant peu appris par les bons exemples, je me sers des mauvais, desquels la leçon est ordinaire.» (Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 8.)

On demandait à Lokman de quels maîtres il avait appris la sagesse, il répondit: De ceux qui ne la pratiquaient point.

Les poisons, disait Confucius, deviennent des antidotes entre les mains d’un médecin habile: il en est de même des mauvais exemples pour le sage.

C’est d’après ce principe, inhumainement appliqué, que les magistrats de Lacédémone fesaient enivrer un ilote qu’ils offraient en spectacle à leurs concitoyens, pour leur inspirer l’horreur de l’ivrognerie.

_Les fous sont plus utiles aux sages que les sages aux fous._

Paroles de Caton l’Ancien qui sont passées en proverbe.

_Sans les fous, les sages ne pourraient pas vivre._ (Proverbe turc.)

_Les sages vont chercher de la lumière, et les fous leur en donnent._ (Proverbe espagnol.)

_Au rire on connaît le fou._

Le rire, dit Oxenstiern, est la trompette de la folie.

L’abbé Damascène, espèce d’astrologue italien, a fait un traité où il distingue les tempéraments des hommes par leur manière de rire. Cet appréciateur burlesque prétend que le _ha ha ha_ caractérise les flegmatiques, le _hé hé hé_ les bilieux, le _hi hi hi_ les mélancoliques, le _ho ho ho_ les sanguins. Il ne fait pas mention expressément du rire des fous; mais ce rire est facile à reconnaître, malgré ses innombrables variétés. C’est celui qui naît tout à coup sans sujet, c’est-à-dire sans sujet apparent, car il est toujours produit par quelque hallucination. Salomon le compare au bruit que font les épines en brûlant sous la marmite, _Sicut vox spinarum sub ollâ, ita risus stultorum_. (Ecclés., c. VII, v 7.) Les épines pétillent beaucoup, se consument promptement, donnent peu de chaleur et ne font pas bouillir la marmite. Il en est de même de la joie des fous: elle éclate d’une manière bruyante, n’a pas de consistance, ne dure qu’un moment et n’amène pas de bon résultat.

_Plus fou que ceux de Béziers._

Le troubadour Giraud de Borneil dit qu’un baiser qu’il a reçu de sa dame l’a rendu _plus fou que ceux de Béziers_. C’est encore un espèce de proverbe injurieux que _Dans chaque maison de Béziers il y a la chambre d’un fou_; et les habitants de cette ville paraissent reconnaître la notoriété du fait, lorsqu’ils disent en parlant d’eux-mêmes: _Nous avons tous de l’esprit, mais ils sont fous_.

Il y a aussi un dicton qui reproche aux habitants de Béziers d’être capables de pousser la folie jusqu’au déicide. Lorsqu’on cite le vers proverbial auquel a donné lieu la beauté de leur pays,

_Si Deus in terris, vellet habitare Bliteris,_

Si Dieu descendait sur la terre, il viendrait habiter Béziers,

On ne manque guère d’ajouter, _ut iterum crucifigeretur_, _pour être crucifié de nouveau_.

_Plus on est des fous, plus on rit._

Un fou rit beaucoup, témoin l’expression proverbiale _Rire comme un fou_, et plusieurs fous réunis rient encore davantage, car ils s’excitent l’un l’autre à la joie.

_Fou qui se tait passe pour sage._

_Stultus quoque si tacuerit sapiens reputabitur, et si compresserit labia sua intelligens._ (Salomon, _Parab._, c. XVII, v. 23). _L’insensé même passe pour sage lorsqu’il se tait, et pour intelligent lorsqu’il tient sa bouche fermée._

_Dieu aide à trois sortes de personnes: aux fous, aux enfants et aux ivrognes._

Il semble, en effet, que Dieu leur accorde une protection spéciale pour les préserver des malheurs et des dangers qui les menacent continuellement.

_Tous les fous ne portent pas la marotte._

Proverbe qui a le même sens que cet autre: _Tous les fous ne sont pas aux Petites-Maisons_.—Les Italiens disent: _Se tutti i pazzi portassero una beretta bianca, pareremmo un branco d’oche_. _Si tous les fous portaient le bonnet blanc, nous ressemblerions à un troupeau d’oies._

=FOUETTER.=—_Chacun se fait fouetter à sa guise._

Chacun fait comme il veut, en ce qui le touche personnellement.—Un Espagnol repris de justice était conduit sur un âne d’un lieu à un autre, et frappé à coups de fouet pendant tout le trajet, conformément à l’ancienne coutume du pays. Comme on le raillait d’affecter, en subissant sa peine, une gravité mal placée, qui l’empêchait de piquer sa bête pour la faire aller plus vite, il répondit qu’il voulait que cela fût ainsi, et qu’il était bien maître de _se faire fouetter à sa guise_. C’est de là, dit-on, qu’est venu le proverbe. On peut croire, avec plus de raison, qu’il a dû son origine à un autre fait que voici: Les moines, dès le onzième siècle, avaient trouvé bon de se donner mutuellement la discipline par esprit de pénitence, mais tous ne se conformaient pas à cet usage avec le même zèle. Les capucins, qui se fouettaient chaque jour vigoureusement, reprochaient aux Augustins de ne se fouetter que trois jours par semaine, avec mollesse, et ceux-ci leur répliquaient: _Chacun se fait fouetter à sa guise_.

La flagellation monastique n’avait d’autre lénitif que le chant du psaume _Miserere_, pendant la durée duquel on ne cessait de l’appliquer. Et c’est ce qui donna lieu de dire proverbialement d’un homme bien battu: _Il en a eu depuis miserere jusqu’à vitulos_; depuis le premier jusqu’au dernier mot de ce psaume.

=FOURGON.=—_La pelle se moque du fourgon._

Proverbe dont on fait l’application à une personne qui reproche à un autre des ridicules ou des défauts qu’elle a elle-même. Le mot _fourgon_ désigne ici une perche à laquelle est emmanché un long morceau de fer recourbé par le bout, qui sert à remuer le bois ou la braise dans le four.—Les Espagnols disent: _Dice la sartena a la caldera: Tirte alla, culo negro_. _La poêle dit au chaudron: Retire-toi, cul noir._

On disait autrefois: _Le piètre se moque du boiteux_; et par le mot _piètre_, formé de _pes tritus_ (pied trituré, broyé), on entendait un boiteux des deux pieds. Ce mot n’existe plus que comme adjectif dans le sens de mesquin, chétif, de nulle valeur, en parlant des choses et des personnes.

=FRANÇAIS.=—_Parler français._

La langue française est moins susceptible qu’aucune autre d’amphibologie et d’obscurité, grâce à l’heureuse simplicité de sa construction qui, conformant presque toujours, dit M. Allou, la phrase à l’ordre direct, fait que l’enchaînement des mots s’y trouve exactement le même que celui des éléments dont se compose la pensée. Ce caractère lui est tellement propre, qu’on peut établir en axiome de grammaire que _ce qui n’est pas clair n’est pas français_; et c’est à cause de cela sans doute qu’elle a été choisie pour la rédaction des traités diplomatiques dont on peut dire que l’unique bonne foi c’est la clarté. Mais il faut observer qu’elle n’a pas été choisie, ainsi qu’on le croit communément, sous le règne de Louis XIV. Le congrès de Nimègue ne fit alors que consacrer l’usage dès longtemps reçu de l’employer, dans les transactions politiques, comme l’interprète la plus fidèle et comme la garantie la plus assurée qu’à l’avenir _on ne sèmerait plus la guerre dans des paroles de paix_.

On voit, d’après ce que je viens de dire, que l’expression _parler français_ doit signifier: s’exprimer sans détour, sans équivoque, énoncer franchement sa pensée. C’est dans ce sens que Montaigne l’a employée en parlant des femmes qui, après avoir fait mauvais ménage avec leurs maris, paraissent inconsolables quand ils sont morts. «Est-ce pas, s’écrie-t-il, de quoy ressusciter de despit, qui m’aura craché au nez, pendant que j’estoy, me vienne frotter les pieds quand je ne suis plus? Ne regardez pas à ces yeux moites et à ceste piteuse voix. Regardez ce port, ce teinct et l’embonpoint de ces joues soubs ces grands voiles. C’est par là qu’_elle parle françois_.»

Montaigne dit encore: «_Il faut parler françois_, il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.»

Les Latins se servaient de l’expression _latinè loqui_, _parler latin_, à laquelle ils attachaient le même sens.

_Parler français_ signifie aussi parler avec autorité, d’un ton menaçant; et il n’est pas besoin de remarquer que cette nouvelle acception n’a pas été fondée sur le caractère de la langue, mais sur celui du peuple qui la parle.

=FRANCOLIN.=—_Muet comme un francolin pris._

Le francolin, que Gesnerus nomme gelinotte sauvage et perdrix de montagne, est un oiseau pulvérateur qui multiplie beaucoup. Il ne s’apprivoise pas et devient muet dans l’état de captivité; mais il recouvre la voix quand la liberté lui est rendue. C’est ce que dit le vieux naturaliste Belon, dans le quatrain suivant de son livre intitulé: _Portraits d’oiseaux_:

Le francolin étant oiseau de pris, En liberté chante et se tait en cage; Aussy celui qui a peu de langage Est dit _Muet comme un francolin pris_.

=FRELAMPIER.=—_C’est un frelampier._

C’est un homme de peu ou de rien.—Les uns dérivent ce mot de _frélampe_, menue monnaie de douze à quinze deniers, qui d’ordinaire était entre les mains des pauvres gens; d’autres, avec plus de raison peut-être, le font venir de _frère lampier_, frère allumeur de lampes dans les couvents. Borel l’explique par _charlatan_; mais cette acception n’est plus usitée, si elle l’a été.

=FRELUQUET.=—_C’est un freluquet._

C’est un homme léger, frivole, un damoiseau qui n’a d’autre mérite que sa parure. Le mot _freluquet_ est dérivé du roman _Freluque_ rapporté dans le _Glossaire_ de Roquefort, qui le traduit par bouquet, flocon, petit paquet de cheveux.

=FRÉQUENTER.=—_Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es._

On prend les goûts et les mœurs des personnes avec lesquelles on vit. La communication a tant d’influence sur l’homme, qu’elle ne lui permet pas d’avoir un caractère à soi. Elle le modifie et lui pétrit une ame sur le moule de ses liaisons, nourrit Achille avec la moelle des lions quand il est chez les Centaures, et l’habille en femme parmi les courtisans de Lycomède.

=FRÈRE.=—_Le frère est ami de nature, Mais son amitié n’est pas sûre._

Ce distique proverbial est une traduction de la phrase suivante de Cicéron: _Cum propinquis amicitiam natura ipsa peperit, sed ea non satis habet firmitatis_. (_De Amicitiâ_, cap. VI.)

On voit que Legouvé ne doit pas avoir eu beaucoup de peine à faire ce vers charmant.

Un frère est un ami donné par la nature[48].

_La borne sied très bien entre les champs de deux frères._

«C’est à la vérité, dit Montaigne, un beau nom et plein de dilection que le nom de frère; mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela destrempe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle.»

Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Partir como hermanos: lo mio, mio; lo tuyo de entrambos_. _Partager comme frères: le mien est mien; le tien est à nous deux._

Remarquons pour l’honneur de la fraternité, que l’expression française _Partager en frères_ exprime une pensée différente; elle signifie: partager également, amiablement, sans contestation. Il faut avouer pourtant qu’elle est rarement exacte dans son application.

=FRIANDISE.=—_Avoir le nez tourné à la friandise._

Le peuple de Paris disait autrefois, en parlant d’un gourmand: _Il est comme saint Jacques-de-l’Hôpital, il a le nez tourné à la friandise_, phrase proverbiale venue de ce que l’image de saint Jacques, placée sur le portail de l’église, regardait la _rue aux Oues_ (aux Oies), dans laquelle il y avait beaucoup de rôtisseurs dont les boutiques étaient garnies d’oies rôties, mets très estimé de nos bons aïeux[49]. C’est de cette phrase qu’on a pris l’expression _Avoir le nez tourné à la friandise_, en y attachant un nouveau sens; car on l’applique ordinairement à une jeune femme qui a l’air coquet et éveillé, l’air d’aimer le plaisir.

=FRICASSÉE.=—_Sentir de loin la fricassée._

Avoir un pressentiment des inconvénients ou des dangers auxquels on s’exposerait en acceptant une invitation.—Cette façon de parler, employée par Brantôme (_Capitaines étrangers_, t. II, p. 177), fait allusion, suivant Le Duchat, au repas où furent arrêtés les comtes d’Egmont et de Horn, malheureuses victimes de la tyrannie de Philippe