II.
=FRINGALE.=—_Avoir la fringale._
C’est-à-dire un appétit désordonné, une faim dévorante.—Ce mot est une corruption de _faim-valle_. La mauvaise habitude qu’a le peuple de dire _fraim_ pour _faim_ a changé d’abord _faim-valle_ en _fraim-valle_, puis en _fraim-galle_, et finalement en _fringale_. Quant à l’étymologie de _faim-valle_, M. Ch. Nodier pense qu’elle est assez difficile à trouver. «Il faut peut-être la chercher, ajoute-t-il, dans cette vieille expression employée par Baïf (feuillet 22 des _Mimes et enseignements_, 1581):
Tout l’été chanta la cigale, Et l’hiver elle eut la faim-vale.
«_Vale_ est ici adverbe, et vient de _valdè_; ou adjectif, et vient de _valens_, ou de _valida_.»
=FROID.=—_Souffler le chaud et le froid._
C’est parler tantôt pour, tantôt contre une personne ou une chose; en dire tantôt du bien, tantôt du mal, suivant les circonstances et les dispositions de ceux à qui l’on parle.
Plutarque, dans son _Traité du premier froid_, ch. VII, rapporte cette expression qu’il explique en disant, d’après Aristote, que quand on souffle la bouche ouverte, on exhale un air intérieur qui est chaud, et que quand on souffle les lèvres serrées, on ne fait que pousser l’air extérieur qui est froid.
On connaît l’apologue où figure un satyre qui, voyant un villageois souffler tour à tour dans ses doigts pour les rechauffer et sur son potage pour le refroidir, s’écrie: «Je n’aurai jamais amitié ni accointance avec un homme qui d’une même bouche _souffle le chaud et le froid_.» Cet apologue n’a pas été l’origine, mais l’application de l’expression proverbiale, qui remonte à la plus haute antiquité.
Si vous soufflez l’étincelle, il en sortira un feu ardent; si vous «crachez dessus, elle s’éteindra; et c’est la bouche qui fait l’un et l’autre.» (Ecclésiastique, ch. II, v. 14.)
=FRONDEUR.=—_C’est un frondeur._
On sait que cette expression, employée figurément et dans un sens politique, naquit à l’époque où le cardinal de Mazarin gouvernait la France. Voici l’origine qu’elle eut, suivant Ménage. Le duc d’Orléans, dit cet auteur, s’était rendu au parlement pour empêcher qu’on y mît en délibération quelques propositions qu’il jugeait désavantageuses au ministère. Le conseiller Le Coigneux de Bachaumont engagea alors plusieurs de ses confrères à remettre la chose à une autre séance à laquelle le prince n’assisterait pas, et il ajouta qu’il fallait imiter les _frondeurs_ qui ne frondaient pas en présence des commissaires, mais qui frondaient en leur absence, malgré les défenses de ceux-ci. (Ces _frondeurs_ étaient des enfants de Paris qui, divisés par bandes armées de frondes, s’attaquaient à coups de pierres, prenaient la fuite quand ils voyaient accourir les agents de la police, et revenaient sur le champ de bataille, aussitôt qu’ils ne les apercevaient plus.) Quelques jours après, Le Coigneux de Bachaumont, entendant opiner quelques membres du parlement en faveur du ministre, dit qu’il allait _fronder_ cet avis. Ses amis applaudirent à l’expression; Marigny de Nevers, poète satirique, l’employa dans ses vaudevilles contre Mazarin, et de là vinrent les mots _frondeur_ et _fronde_, dont le premier servit à désigner tout opposant aux actes de ce ministre, et le second le parti de l’opposition.
=FUMÉE.=—_Il n’y a point de feu sans fumée._
Quelque précaution qu’on prenne pour cacher une passion vive, on ne peut s’empêcher de la laisser paraître. Quelquefois même on la découvre par le soin qu’on met à la tenir secrète.
_Il n’y a point de fumée sans feu._
En général, il ne court point de bruit qui n’ait quelque fondement. Les Italiens disent: _Non si grida mai al lupo ch’ egli non sia in paese_. _On ne crie jamais au loup qu’il ne soit dans le pays._
_La fumée s’attache au blanc._
La calomnie s’attache à la vertu; elle noircit l’innocence.
_La fumée suit_ ou _cherche les belles_.
Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans un passage d’Athénée (_Deipnos._ liv. VI), où un parasite dit: _Comme la fumée je vole aux belles_. Gilbert Cousin qui le rapporte ainsi en latin, _Fumus pulchriorem persequitur_, n’en donne pas l’origine. Il se pourrait qu’il fût venu de ce que les belles, mettant d’ordinaire plus de recherche que les autres dans leur parure, font choix d’étoffes blanches ou brillantes, dont la fumée ternit facilement le lustre. Il s’applique par plaisanterie aux personnes qui se plaignent de la fumée; mais il se prend quelquefois dans une acception morale, pour signifier que l’envie poursuit le mérite.
=FUMIER.=—_L’œil du fermier vaut fumier._
La surveillance du fermier ou du maître, dans la culture de ses terres, sert autant que les engrais pour les rendre productives. Caton le censeur la regardait comme le fondement de l’économie rurale, et la recommandait en disant: _Frons occipitio prior_; ce que Pline le naturaliste a expliqué par cette remarque: _Frontem domini plus prodesse quam occipitium non mentiuntur. On a bien raison de dire que le front du maître est plus utile que son occiput._
=FURIE.=—_La furie française._
Cette expression date, dit-on, de la bataille de Fornoue que Charles VIII remporta, en 1495, sur les troupes réunies du pape, de l’empereur et de la république de Venise. Les ennemis, au nombre de trente-cinq à quarante mille hommes, furent culbutés par seize mille Français et prirent la fuite, incapables de se rallier, en s’écriant: _Non possiamo resistere a la furia francese_; paroles que Le Tasse a rappelées dans le septième chant de la _Jérusalem délivrée_, pour caractériser la valeur impétueuse de notre nation, l’_impeto franco_.
Quelque accréditée que soit l’origine que je viens de rapporter, elle ne me paraît pas admissible. _La furie française_ était proverbiale longtemps avant la bataille de Fornoue. Gilbert Cousin, qui écrivait trente-cinq ans après cet événement, n’en a pas même parlé dans l’article de ses Adages intitulé: _Gallica furia_. Il a donné pour fondement à cette expression la remarque faite par César et par quelques autres historiens, que les habitants des Gaules ont toujours été à la guerre plus que des hommes dans le premier choc, et moins que des femmes dans le second. «Telle est la nature et la complexion des François, dit Rabelais (liv. IV, ch. 48), qu’ils ne valent qu’à la première poincte; lors ils sont pires que des diables: mais s’ils séjournent, ils sont moins que femmes.»
Aristote a donné le nom d’_audace Celtique_ à cette intrépidité qui fait qu’on se précipite dans le danger en se jouant de sa vie.
=FUSEAU.=—_Le fuseau doit suivre le hoyau._
La femme doit filer quand l’homme pioche; il ne faut pas qu’elle reste oisive quand il travaille.
=FUSÉE.=—_C’est une fusée difficile à démêler._
C’est une intrigue qui n’est pas aisée à débrouiller; c’est une affaire qui cause beaucoup d’embarras. Allusion à la difficulté qu’on éprouve, en filant, à démêler la filasse qui garnit la quenouille.—Cette expression métaphorique est fort ancienne et se trouve dans beaucoup de langues. Elle fut employée heureusement par l’eunuque Narsès, à qui l’impératrice Sophie avait envoyé une quenouille avec un fuseau, en lui faisant dire qu’un demi-homme comme lui devait filer avec les femmes, au lieu de commander les armées. Les victoires de Narsès étaient une assez bonne réponse à cette insultante raillerie; mais on prétend que, ne pouvant maîtriser son indignation à la vue des signes de la servitude domestique à laquelle il était rappelé, il s’écria fièrement: Annoncez à l’impératrice que j’accepte son présent et que je lui filerai _une fusée très difficile à démêler_. Bientôt après il tint parole, en appelant en Italie Alboin, roi des Lombards.
=FUSIL.=—_Se coucher en chien de fusil._
Expression très pittoresque et très usitée parmi le peuple pour dire: rassembler ses membres, se tenir tout pelotonné dans son lit à cause du froid.
G
=GABATINE.=—_Donner de la gabatine à quelqu’un._
C’est le tromper, lui en faire accroire, se moquer de lui. _Gabatine_ est dérivé du vieux mot _gab_ ou _gabe_, qui signifiait: raillerie, moquerie. On avait aussi autrefois le verbe _gaber_ ou _gabber_, et l’on disait dans le même sens: _gaber_ ou _gabber quelqu’un_.
=GABEGIE.=—_Il y a là dessous de la gabegie._
C’est-à-dire quelque intrigue, quelque manége, quelque artifice dont il faut se défier. «Ce mot trivial, dit M. Ch. Nodier, est d’un usage si commun dans le peuple, qu’il n’est pas permis de l’omettre dans les dictionnaires, et qu’il est du moins curieux d’en chercher l’étymologie. Il est évident qu’il nous a été apporté par les Italiens, et que c’est une des compensations de peu de valeur que nous avons reçues d’eux en échange des innombrables altérations que leur prononciation efféminée a fait subir à notre langue. _Gabegie_ ou _gabbegie_ est fait de _gabba_ et de _bugia_, ruse et mensonge.»
=GALBANUM.=—_Donner du galbanum à quelqu’un._
Lui donner de fausses espérances, l’amuser par de vaines promesses.—Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, vient de ce que, pour faire tomber les renards dans le piége, on y met des rôties frottées de galbanum dont l’odeur plaît extrêmement à ces animaux et les attire. Le galbanum est une espèce de gomme produite par une plante du même nom.
=GALÈRE.=—_Qu’allait-il faire dans cette galère?_
Ce proverbe dont on fait l’application à un homme qui s’est _embarqué dans une mauvaise affaire_, doit son origine à une scène des _Fourberies de Scapin_, où le vieux Géronte, apprenant que son fils Léandre est retenu dans une galère turque, d’où il ne peut sortir qu’en donnant cinq cents écus qu’il le prie de lui envoyer, s’écrie jusqu’à six fois: _Que diable allait-il faire dans cette galère?_ Cette scène, que tout le monde connaît, est imitée d’une scène du _Pédant joué_, où le principal personnage, placé dans la même situation que Géronte, et obligé de compter cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi à plusieurs reprises: _Que diable aller faire dans la galère d’un Turc?_ Mais l’imitation est bien supérieure à l’original, et si l’esprit de Cyrano de Bergerac a trouvé le refrain auquel reviennent toujours les deux avares, c’est le génie de Molière qui l’a rendu comique, et en a fait un proverbe qu’on n’oubliera jamais.
=GALIMATHIAS.=—_C’est du galimathias._
Cette expression naquit au barreau, selon le savant Huet, à l’époque où l’on plaidait en latin. Il s’agissait, un jour, d’un litige survenu au sujet d’un coq appartenant à un nommé Mathias. Certain avocat, extrêmement diffus, répéta si souvent dans son plaidoyer les mots _gallus_ et _Mathias_, que la langue finit par lui fourcher; au lieu de dire _gallus Mathiæ_ (le coq de Mathias), il dit _galli Mathias_ (Mathias du coq), ce qui égaya beaucoup l’auditoire, et donna lieu d’appeler _galimathias_ tout discours embrouillé et confus.
Il y a deux sortes de _galimathias_, disait Boileau, le _galimathias simple_, et le _galimathias double_. Le _galimathias simple_ est celui que le lecteur n’entend pas, mais que l’auteur entend; le _galimathias double_ est celui qui ne peut être entendu ni du lecteur ni de l’auteur.
Je citerai comme exemple curieux du _galimathias double_ une phrase facétieuse de Rabelais, dans laquelle cet auteur a eu probablement en vue d’imiter et de faire ressortir l’inextricable confusion des titres de parenté établis par les généalogistes. «En après Pantagruel, lisant les belles chroniques de ses ancêtres, trouva Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la grand’dent, grand-père du beau-cousin de la sœur aînée de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de sa belle-mère, estait enterré à Maillezais, etc. (Liv. II, ch. 5.)
On lisait un jour à Voltaire une pièce de vers de la façon d’un amateur nommé M. de Gali.—Il ne manque à cet ouvrage qu’un seul mot, s’écria-t-il, c’est celui de _Mathias_, qu’il faut placer immédiatement après le nom de l’auteur.
Voltaire avait créé le terme _galithomas_, pour exprimer certaine enflure voisine du _galimathias_, qu’on trouve quelquefois dans le style de Thomas, dont Gilbert a dit:
Thomas assommant, quand sa lourde éloquence Souvent, pour ne rien dire, ouvre une bouche immense.
La réputation méritée de Thomas comme orateur et comme poète n’a pas permis que ce terme fût sanctionné par l’usage.
=GANT.=—_Jeter le gant à quelqu’un._
Le défier au combat.
_Ramasser ou relever le gant._
Accepter le défi.
Ces expressions sont venues de l’usage où l’on était autrefois de décider par les armes et en champ clos certaines affaires civiles ou criminelles. Les deux parties se présentaient devant les juges, leur exposaient les faits qui les portaient à recourir au combat judiciaire, et se donnaient réciproquement un démenti. Aussitôt après, l’une d’elles jetait à terre son _gant_ que l’autre ramassait, et, l’épée à la main, elles s’attaquaient avec fureur, jusqu’à ce que la victoire eût prononcé sur le différend.
_Avoir perdu ses gants._
Cela se dit d’une demoiselle qui a eu quelque commerce de galanterie, parce qu’autrefois un des plus grands témoignages d’amour qu’une demoiselle pût accorder à un homme qu’elle croyait épouser, c’était de lui donner ses gants. Élisabeth, reine d’Angleterre, éprise de Robert d’Évreux, comte d’Essex, lui fit présent d’un de ses gants pour qu’il le portât sur son chapeau; faveur dont elle n’honora jamais aucun autre soupirant, car on prétend qu’elle en eut un assez grand nombre, quoi qu’en dise cette épitaphe qu’elle ordonna de mettre sur son tombeau: _Ci gît Élisabeth, qui régna vierge et mourut vierge. Hic sita est Elisabeth quæ virgo regnavit, virgo obiit._ (Cambden, ad ann. 1559.)
_Vous n’en aurez pas les gants._
C’est ce qu’on dit à une personne qui annonce une chose déjà connue, qui propose un expédient déjà proposé, et qui, avec la prétention de donner du nouveau, ne donne que du vieux.—Allusion à l’usage de gratifier d’une paire de gants celui qui apportait une bonne nouvelle. Cet usage, suivant Le Duchat, est venu d’Espagne, où il est appelé la _paragante_, mot qui signifie proprement _pour des gants_, et qui se trouve employé comme synonyme de récompense dans ces vers de Molière:
Dessus l’avide espoir de quelque _paragante_ Il n’est rien que leur art avidement ne tente.
En France, les bourgeois donnaient des gants, et les grands seigneurs donnaient quelque pièce de l’habillement; cela avait lieu surtout au treizième et au quatorzième siècle. On sait que Duguesclin se dépouillait fort souvent de sa robe pour en faire présent au gentilhomme ou au trouvère qui lui apportait bon message ou plaisir, et que ceux-ci le remerciaient de sa magnificence en épelant son nom en rasades, c’est-à-dire en vidant un nombre de coupes égal à celui des lettres de ce noble nom.
Cette coutume de récompenser par des vêtements est de toute antiquité; il n’y a guère de peuple chez lequel elle n’ait été pratiquée: je me bornerai à citer les Grecs, les Romains et les Arabes. Aristophane parle d’un habit qu’on devait donner à un poète pour avoir chanté les louanges d’une cité. Martial nous dit qu’à Rome on gratifiait les poètes d’habits neufs. En Arabie, on fesait de semblables cadeaux, et Mahomet donna son manteau au poète Kaab. En Orient, on donne encore des fourrures et des étoffes.
=GAUTIER ET GARGUILLE.=—_Se moquer de Gautier et de Garguille._
Se moquer de tout le monde. Regnier a dit (sat. XIII):
Au reste, n’épargnez ni Gaultier ni Garguille.
«Gaultier et Garguille étaient deux bouffons qui jouaient dans les farces avant que le théâtre français se fût perfectionné. Leurs noms ont passé en proverbe pour signifier des personnes méprisables et sans distinction. L’auteur du _Moyen de parvenir_ a dit dans le même sens: _Venez, mes amis, mais ne m’amenez ni Gaultier ni Guillaume_. Celle façon de parler est moins ancienne que l’autre; car on trouve _Gautier et Garguille_ dans le premier des contes imprimés sous le nom de Bonaventure des Periers, dont la permission d’imprimer est de l’an 1557: _Riez_, dit-il, _et ne vous chaille si ce fut Gaultier ou si ce fut Garguille_.» (M. Viollet Le Duc, Commentaire de Regnier.)
=GELER.=—_Plus il gèle, plus il étreint._
Plus il arrive de maux, plus il est difficile de les supporter.
=GÉNIE.=—_Il n’y a point de génie sans un grain de folie._
_Nullum magnum ingenium sine mixturâ dementiæ_, dit Sénèque, qui attribue cette pensée à Aristote; cependant Aristote n’a exprimé cette pensée d’une manière formelle dans aucun de ses ouvrages. Mais dans un de ses problèmes, il s’est proposé une question qui la renferme implicitement, et qui peut avoir donné lieu au résultat présenté par Sénèque: cette question est énoncée ainsi: «Pourquoi ceux qui se sont distingués, soit en philosophie, soit en politique, soit en poésie, soit dans les arts, ont-ils tous été mélancoliques?» (_Probl._, sect. 30.)
Platon fait entendre aussi qu’on se flatte vainement d’exceller dans un art, surtout dans la poésie, si, guidé seulement par les règles, on ne se sent transporté de cette fureur presque divine qui est en ce genre le caractère le plus sensible et le moins équivoque d’une véritable inspiration.
En effet, sans l’enthousiasme, sans cette fièvre de l’ame, il n’est point de productions immortelles dans les arts imitatifs, et un poète, un musicien, un peintre, un statuaire, n’enfantent rien qui frappe, qui émeuve, qui transporte; en un mot, tout ce qui est sublime, tout ce qui surpasse la nature, est le fruit de l’enthousiasme et quelquefois même d’une sorte de folie dont l’enthousiasme est fort près. L’histoire des beaux arts nous apprend que plusieurs artistes et écrivains célèbres furent sujets à des accès de folie causés par une exaltation d’esprit à laquelle ils durent souvent leurs plus grands succès; têtes aliénées par l’imagination. Il est sûr que les passions fortes décomposent l’être moral, et lui donnent pour ainsi dire une autre nature ou du moins une autre manière d’être, soit en bien, soit en mal.
C’est là sans doute ce qui a donné lieu au proverbe, qu’on emploie comme une sorte de reproche contre le génie, car on veut que le génie soit toujours sage, sans penser, dit, je crois, Helvétius, qu’il est l’effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.—Pascal remarque à ce sujet, que l’_extrême esprit est accusé de folie, et que rien ne passe pour bon que la médiocrité_.
Il faut reconnaître pourtant que les grands talents se trouvent rarement dans un homme sans de grands défauts, et que les erreurs les plus monstrueuses ont toujours été l’œuvre des plus grands génies.
=GEORGE.=—_Laissez faire à George, il est homme d’âge._
On croit que ce proverbe est un mot que répétait souvent Louis XII, pour exprimer sa confiance dans l’habileté du cardinal George d’Amboise son ministre; non que ce ministre fût réellement un homme d’âge, puisqu’il mourut à cinquante ans, mais parce qu’il déployait dans l’administration des affaires publiques une expérience comparable à celle des plus sages vieillards. _Être homme d’âge_ signifiait alors, être homme d’expérience.—Le cardinal George d’Amboise, dit Montesquieu, trouva les intérêts du peuple dans ceux du roi, et les intérêts du roi dans ceux du peuple.
_Être monté comme un saint George._
Être monté sur un cheval fort bon ou fort beau.—Saint George était né en Cappadoce, pays renommé, chez les anciens, pour les chevaux. Il est toujours représenté, suivant l’usage de l’église romaine, monté sur un cheval de bataille, armé de toutes pièces, et terrassant un dragon de sa lance. C’est ainsi qu’on le voit sur le collier de l’ordre de la jarretière, dont il est le patron. Les empereurs d’Orient l’avaient fait peindre de la même manière sur l’un des douze étendards portés dans les grandes cérémonies. Les armoiries de Russie furent aussi un saint George à cheval jusqu’en 1482, où le grand-duc Iwan III, qui avait épousé la princesse Sophie, petite-fille de Manuel II Paléologue, les quitta pour prendre celles de l’empire grec, renversé par Mahomet II, c’est-à-dire, l’aigle noir à deux têtes.
_Rendre les armes à saint George._
«Les légendaires racontent que saint George, après divers voyages, s’arrêta à Silène, ville de Lybie (quelques-uns disent à Melitène, ville d’Arménie), qui était infestée par un dragon épouvantable. Ce cavalier, armé de pied en cap, attaqua le dragon et lui passa un lien au cou. Le monstre se soumit à lui par l’effet d’une puissance invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance; de sorte qu’_il rendit_, pour ainsi dire, _les armes à saint George_. Ce fait miraculeux est cité sous l’empire de Dioclétien, en l’année 299 de l’ère chrétienne.» (M. Viollet Le Duc, _Comment._ de Regnier.)
_Brave comme saint George._
Expression employée par plusieurs auteurs, notamment par Regnier (sat. VII).—Les chevaliers avaient choisi saint George pour patron, et ils recevaient leurs grades _au nom de Dieu et de monsieur saint George_. Ceux qui devaient se battre en duel prenaient à témoin _saint George le bon chevalier_ dans les serments qu’ils fesaient. Le cri de guerre des Anglais était _saint George_, comme celui des Français était _saint Denys_. L’historien Guido rapporte que Robert, comte de Flandre, qui se signala parmi les premiers croisés, fut appelé _filius Georgii_, _fils de saint George_, à cause de sa grande vaillance. L’église romaine avait coutume d’invoquer _saint George_, avec saint Maurice et saint Sébastien, dans les expéditions des chrétiens contre les ennemis de la foi. Le nom de _Géorgie_, donné à une province de l’Asie, est venu de ce que les habitants de cette province, en combattant les infidèles, se plaçaient toujours sous la protection de _saint George_, en qui ils avaient une confiance particulière. Gautier de Metz rappelle ce dernier fait dans les vers suivants, extraits de son roman intitulé _La mappemonde_.
Celle gent sont boin crestien, Et ont à nom _Georgien_. Car _saint George_ crient toujours, En bataille et ès estours Contre payens, et si l’aourent Sur tous outres et l’honnourent.
=GIBELET.=—_Avoir un coup de gibelet._
On sous-entend _à la tête_, et l’on suppose que la cervelle de la personne à laquelle on applique cette expression s’est éventée, comme le vin s’évente quelquefois, après que le tonneau où il est contenu a été percé avec le petit forêt qu’on appelle _gibelet_. On dit dans le même sens: _Avoir un coup de marteau_.—_Avoir un coup de hache._—_Avoir la tête fêlée._
=GIBET.=—_Le gibet ne perd jamais ses droits._
C’est-à-dire que les criminels sont punis tôt ou tard. Ce proverbe n’est pas toujours vrai, et il est démenti par cet autre, _Le gibet n’est que pour les malheureux_, dont le sens est, que les richesses et le crédit sauvent ordinairement les grands criminels.
On rapporte que Charles-Quint, passant un jour devant un gibet, ôta son chapeau pour le saluer très respectueusement. Nous avons ajourd’hui bien des gens qui seraient tentés d’en faire autant devant l’échafaud. Ils le regardent comme une des bases de la civilisation; ils pensent que, si la civilisation touche au ciel par des théorèmes, elle n’a pas sur la terre de plus solide appui que l’échafaud. C’est de la présence de cet instrument de justice que vient toute leur sécurité. Ils ressemblent trait pour trait à un homme dont voici l’histoire:—Cet homme, échappé d’un naufrage, aborde sur une côte escarpée. Le danger qu’il vient de courir remplit encore ses sens de terreur. Il se figure qu’il foule une terre inhospitalière; son imagination troublée ne lui montre que des anthropophages prêts à le dévorer; il se glisse entre les rochers et les arbres, précipitant ou suspendant ses pas tour à tour, et croyant entendre son arrêt de mort dans le moindre bruit; il arrive enfin à un endroit marqué par des traces humaines. A cette vue, il recule épouvanté; mais, ô bonheur inespéré! en se détournant, il a découvert un gibet. A l’instant, son cœur ne bat plus que de joie; il lève les yeux au ciel, et s’écrie: Dieu soit béni! je suis dans un pays civilisé.
_Malheureux comme un gibet._
Dans l’antiquité, le gibet était fait du bois de certains arbres appelés _malheureux_, maudits par la religion et réputés stériles, tels que le peuplier, l’aune et l’orme. _Infelices arbores, damnatæque religionis, quæ nec seruntur nec ferunt fructum, quales populus, alnus, ulmus._ (Pline, _Hist. nat._, lib. XXVI.) C’est probablement de là qu’est venue l’expression proverbiale.—On dit aussi: _Plus malheureux que le bois dont on fait le gibet_, ce que Pasquier a pris pour titre du chapitre 40 du livre VIII de ses _Recherches_, où il prétend que cette expression fait allusion au gibet de Montfaucon qui porta malheur à tous ceux qui le firent construire ou réparer. En effet, remarque-t-il, Enguerrant de Marigny, premier auteur de ce gibet, y fut pendu; _un général des finances_ de Charles-le-Bel, Pierre Rémy, qui ordonna de le reconstruire, y fut attaché à son tour, sous le règne de Philippe de-Valois; «et de notre temps, ajoute-t-il, Jean Moulnier, lieutenant civil de Paris, y ayant fait mettre la main pour le refaire, la fortune courut sur lui, sinon de la penderie, comme aux deux autres, pour le moins d’amende honorable, à laquelle il fut condamné.»
Cette tradition sur le gibet de Montfaucon rappelle celle des Romains sur le _cheval Séien_. C’était un superbe animal qu’une généalogie fabuleuse fesait descendre des chevaux de Diomède qui dévorèrent leur maître; et l’on croyait que la destinée avait voulu qu’il eût une sorte de ressemblance avec ces chevaux, en attachant fatalement à sa possession la perte de son possesseur. Cnéius Séius, à qui il appartint d’abord, fut livré au bourreau par Marc-Antoine. Dolabella, qui en fit l’acquisition, périt bientôt après de mort violente. Deux autres acquéreurs, Cassius et Marc-Antoine, l’auteur du supplice du premier propriétaire, eurent une fin tragique. Enfin, un cinquième, Nigidius, se noya avec ce funeste cheval, en traversant la rivière de Marathon; et le souvenir de tant de malheurs passa en proverbe. On disait à Rome d’un homme poursuivi par une fatalité constante qui ne lui permettait de réussir en rien: _Equum habet seianum_; _il a le cheval séien ou le cheval de Séius_.
_Si le gibet avait une bouche comme il a des oreilles, il appellerait à lui bien des gens._
Ce vieux proverbe, tombé en désuétude, est fondé sur un usage de la législation pénale d’autrefois: le bourreau coupait les oreilles des filous repris de justice, ce qui s’appelait _essoriller_, et il les clouait au gibet. Ce supplice fut infligé, sous Charles VIII, à Dojac, qui avait été l’un des ministres de Louis XI.—En Angleterre, les auteurs qui déplaisaient au gouvernement étaient attachés au pilori par les oreilles; et une telle punition fut en vigueur jusque sous le protectorat de Cromwell.
=GILLE.=—_Faire Gille._
S’esquiver, s’enfuir. On prétend que cette façon de parler fait allusion à la conduite de saint Œgydius, dont on a transformé le nom en celui de saint Gille, prince qui prit la fuite pour ne pas être forcé d’accepter la couronne qu’on lui offrait.
On trouve dans le _Ménagiana_ l’exorde d’un sermon qui fut prêché, le jour de la fête de ce saint, par le père Boulanger, surnommé le _petit-père André_. Je pense que mes lecteurs ne seront pas fâchés que je le rapporte ici. «Messieurs, s’écria le facétieux prédicateur, quoiqu’il soit ordinaire de trouver du niais partout où il y a du _Gille_, témoin le proverbe si commun, _Gille le niais_, il n’en est cependant pas ainsi du grand saint dont nous célébrons la mémoire; car, s’il a été _Gille_, il n’a point été niais; au lieu que la plupart des chrétiens d’aujourd’hui sont tous des niais, par cela même qu’ils ne sont pas des _Gilles_. C’est, messieurs, ce que je me propose de vous faire voir dans mon discours, dont voici tout le plan et toute l’économie. _Gille_ n’a point été niais, parce qu’il a été assez avisé pour devenir un saint: première proposition. Vous serez tous des niais, qui tomberez sottement dans les filets du diable, si vous ne changez de vie et ne devenez des _Gilles_, comme votre glorieux patron: seconde proposition. Voilà les deux raisons qui feront le partage de ce discours, après que nous aurons imploré le secours de celle qui fit _faire Gille_ au diable, lorsque l’ange lui dit: _Ave, Maria_, etc.»
=GLACE.=—_Rompre la glace._
Lever les premières difficultés dans une affaire, hasarder une première démarche, une tentative qui exige de la hardiesse, et de la fermeté.—Cette expression, traduite du latin _scindere glaciem_, est une métaphore prise, suivant Érasme, de la coutume des marins qui, se trouvant arrêtés au passage de quelque fleuve gelé, envoient des hommes en avant, pour rompre la glace et frayer le chemin.
=GLOSE.=—_La glose d’Orléans est pire que le texte._
Les Orléanais ont de l’esprit, mais ils l’ont tourné à la raillerie; et c’est probablement ce qui leur a valu l’épithète de _guépins_ (voyez ce mot), et a donné lieu au proverbe que _la glose d’Orléans est pire que le texte_; car le propre des railleurs est d’ajouter toujours quelque chose aux faits qu’ils rapportent, ce qui s’appelle broder et détruire le texte par la glose. Telle est l’explication que Lemaire, dans ses _Antiquités d’Orléans_, ch. 19, donne de ce proverbe cité dans une lettre de Jean de Cervantes, évêque de Ségovie, au pape Æneas Sylvius, dans la _Forêt nuptiale_ de Jean Nevizan (liv. V, n. 25), et dans les _Instituts_ de Pierre de Belle-Perche, en latin, _de Bellâ perticâ_ (liv. IV, tit. 6). Ce dernier auteur dit: _Glossa Aurelianensis est quæ destruit textum_. _La glose d’Orléans est celle qui détruit le texte._
=GNAC.=—_Il y a du gnac._
C’est-à-dire quelque chose de suspect dont il faut se défier. Cette locution rappelle l’histoire d’un courtisan qui, sortant des appartements du Louvre, cherchait vainement son manteau à l’endroit où il l’avait déposé. Il demanda quelles étaient les personnes qui étaient sorties avant lui, dans l’espérance qu’il pourrait le retrouver chez quelqu’une d’elles; mais comme il entendit nommer un gentilhomme gascon dont le nom se terminait en _gnac_: Ah! s’écria-t-il, puisqu’il y a du _gnac_, mon manteau est perdu.—Regnier a fait allusion à ce trait dans le vers suivant:
En mémoire aussitôt me tomba la Gascogne. (Sat. X.)
Notez que _gasconner_ s’est dit autrefois pour escamoter, et qu’il a été employé dans ce sens par Brantôme.
=GODARD.=—_Servez M. Godard! sa femme est en couches._
Le nom de _Godard_, que le peuple aujourd’hui donne spécialement au mari d’une femme en couches, signifiait autrefois un homme adonné aux plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C’était un synonyme de _Godon_, autre vieux mot que le prédicateur Olivier Maillard a employé dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé _Unus grossus godon qui non curabat nisi de ventre_; _un gros godon qui n’avait cure que de son ventre_.
Le proverbe a deux acceptions très distinctes. Si on l’applique à un homme à qui un enfant vient de naître, c’est une formule de félicitation équivalente à un _Gloria patri_, une exclamation d’amical et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité. Dans tous les autres cas, c’est une ironie emphatique contre les prétentions d’un paresseux qui voudrait qu’on lui fît sa besogne, ou d’un indiscret qui, en réclamant quelque service, montre une exigence déplacée, ou bien encore d’un impertinent qui se donne des airs de commander.
Ce proverbe est venu sans doute de ce que, autrefois, dans le Béarn et dans les provinces limitrophes, le mari d’une femme en couches se mettait au lit pour recevoir les visites des parents et des amis, et s’y tenait mollement plusieurs jours de suite, pendant lesquels il avait soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette, désignée par l’expression _Faire la couvade_, qui en indique clairement le motif, se rattachait probablement à quelque tradition du culte des Géniales, dieux qui présidaient à la génération. Elle n’était pas moins ancienne que singulière. Apollonius de Rhodes (_Argaunotiq._, ch. II), en signale l’existence sur les côtes des Tiburéniens, où _les hommes_, dit-il, _se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font soigner par elles_. Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu’elle régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits de l’Asie, où elle s’est conservée parmi quelques tribus de l’empire Chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au Nouveau-Monde l’y trouvèrent établie, et il n’y a pas longtemps qu’elle était encore observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil.
La locution populaire _Faire l’accouchée_, c’est-à-dire se tenir au lit par oisiveté et mollesse, prendre ses aises, se délicater, ne serait-elle pas venue aussi d’une allusion à l’usage de la _couvade_?
=GOGO.=—_Avoir tout à gogo._—_Vivre à gogo._
Avoir tout en abondance.—Vivre à son aise, dans l’abondance—_Gogo_ est une réduplication du celtique _go_, qui signifie: _beaucoup_, _en profusion_. Les Anglais disent: _To be born with a silver spoon in the mouth_. _Être né avec une cuiller d’argent à la bouche._
=GONIN.=—_C’est un maître Gonin._
Un homme fin, rusé, fourbe. Regnier a dit (sat. X):
Pour s’assurer si c’est ou laine, ou soie, ou lin, Il faut en devinaille être _maître Gonin_.
Sur quoi Brossette fait celle remarque: «Brantôme, vers la fin du premier volume de ses _Dames galantes_, parle d’un _maître Gonin_, fameux magicien, ou soi-disant tel, qui, par les tours merveilleux de son art, divertissait la cour de François I^{er}. Un autre _maître Gonin_, petit-fils du précédent, et beaucoup moine habile si l’on en croit Brantôme, vivait sous Charles IX. Delrio, tome II de ses _Disquisitions magiques_, en rapporte un fait par où, s’il était véritable, le petit-fils ne cédait en rien au grand-père»[50].
Il y avait aussi, sous Louis XIII, un nouveau _maître Gonin_, habile joueur de gobelets qui se tenait sur le Pont-Neuf. Mais ce n’est pas la dextérité de ces personnages célèbres dans les rues de Paris qui a donné lieu à l’expression proverbiale. Elle est plus ancienne qu’eux. Le nom de _Gonin_ d’ailleurs n’est point patronymique; il vient de _gone_, qui signifiait particulièrement une robe de moine, dans l’ancienne langue romane, et il a servi à désigner ceux qui portaient cette robe. Un _tour de maître Gonin_, c’est proprement un tour de moine.
=GORGE.=—_Faire rendre gorge à quelqu’un._
C’est l’obliger à rendre ce qu’il a pris illicitement; métaphore empruntée de la fauconnerie, où l’on appelle _gorge_ la mangeaille de l’oiseau de proie, qui se la voit souvent arracher du jabot par le fauconnier, lorsque celui-ci veut qu’il chasse.
_L’oiseau ne vole pas sur sa gorge._
Au propre, l’oiseau ne vole pas à la poursuite du gibier, quand il est repu; au figuré, l’on ne doit pas se livrer à un violent exercice en sortant de table.
_Faire une gorge chaude de quelque chose._
_Gorge chaude_ est un terme de vénerie par lequel on désigne la viande du gibier vivant ou récemment tué qu’on donne aux oiseaux de proie; et c’est parce que ces oiseaux sont très friands d’une telle curée, qu’on a dit des personnes qui se réjouissent d’une chose, qu’_elles en font une gorge chaude_ ou _des gorges chaudes_.
=GOUJON.=—_Avaler le goujon._
Se laisser attraper, se laisser prendre à une supercherie, à un conte, comme font M. et madame Oronte dans la comédie de _Crispin rival_, lorsqu’ils ajoutent foi à deux fripons de valets qui leur parlent de deux étangs où l’on pêche tous les ans pour 2,000 francs de goujons.
=GOUSSAUT.=—_C’est un franc Goussaut._
Un seigneur de la cour de Louis XIII fesait une partie de piquet dans un cercle. Ayant reconnu qu’il n’avait pas bien écarté, il s’écria: _Je suis un franc Goussaut_. Or, _Goussaut_ était le nom d’un président qui jouait très mal et qui passait pour un imbécile. Ce président se trouvait par hasard derrière le joueur, qui ne le croyait pas si près. Choqué de l’expression, il répondit avec colère: Vous êtes un sot. Et l’autre repartit, sans se déconcerter: Vous avez raison; c’est précisément cela que j’ai voulu dire.
On a prétendu que la locution a dû son origine à cette anecdote, mais elle a été prise indubitablement de la fauconnerie, où le terme de _goussaut_ s’emploie pour désigner un oiseau peu allongé et trop lourd pour la volerie, comme la buse.
=GOÛT.=—_Il ne faut pas disputer des goûts._
Voltaire a expliqué ainsi ce proverbe: «On dit qu’_il ne faut point disputer des goûts_, et on a raison, quand il n’est question que du goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture, de la préférence qu’on donne à une autre: on n’en dispute point, parce qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même dans les arts: comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi des ames froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer, ni redresser. C’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce qu’ils n’en ont point.»
=GOUTTE.=—_La goutte est comme les enfants des princes; on la baptise tard._
On se contentait d’ondoyer les enfants des princes du sang au moment de leur naissance, et on ne les baptisait que lorsqu’ils avaient atteint l’âge de douze ans[51]. C’est ce qui a fait dire que la goutte leur ressemble, d’après la peine qu’éprouvent les goutteux à convenir qu’ils sont travaillés de cette maladie.—_Les goutteux sont martyrs avant d’être confesseurs_, dit un autre proverbe plus ancien.
_Goutte tracassée est à demi-pansée._
L’exercice est un bon remède contre la goutte.
_Au mal de la goutte_ _Le mire ne voit goutte._
Ovide a dit la même chose dans ce vers:
_Tollere nodosam nescit medicina padagram._
_Mire_ est un vieux mot qui signifie médecin et chirurgien.
_La goutte vient de la feuillette ou de la fillette._
Jeu de mots proverbial que répétait souvent l’historien Mézeray, qui passe pour en être l’auteur.
=GRÂCE.=—_Donner le coup de grâce à quelqu’un._
Faire quelque chose qui achève de le perdre, de le ruiner.—On appelait autrefois _coup de grâce_, le coup que le bourreau donnait sur l’estomac à un criminel roué vif, afin d’abréger ses souffrances.
_Apprêter la table bien fournie à la bonne grâce._
Expression citée dans les _Adages de l’Ancien et du Nouveau Testament_ par le jésuite Martin Del Rio, qui la regarde comme une allusion au culte de _bonne grâce_ ou bonne fortune à laquelle on consacrait des tables couvertes de mets exquis, pour se ménager ses faveurs. Cette expression, dont se servent les villageois, dans quelques localités du midi de la France, pour dire bien traiter ses convives, leur prodiguer les délices de la bonne chère, était généralement usitée autrefois et signifiait de plus: se donner du bon temps, jouir des douceurs de la vie, se livrer à ses joyeux penchants; toutes acceptions conformes à celles que les Latins attachaient à l’adage _indulgere genio_, que je crois devoir traduire par _choyer son bon génie_, car cet adage me paraît avoir la même origine que notre expression. Ce qui me porte à penser ainsi, c’est que le bon génie et la bonne fortune furent toujours adorés et fêtés ensemble. Ces deux divinités recevaient les mêmes honneurs, à Rome, dans un temple du Capitole, dont leurs statues, chefs-d’œuvre de Praxitèle, fesaient un des plus beaux ornements; elles avaient un autel commun dans l’antre de Trophonius; Orphée ne les a jamais séparées dans ses hymnes, et le prophète Isaïe les a réunies dans ce passage remarquable, traduit en latin d’après la version des Septante: _Qui ponitis mensam gad et impletis meni libamen_, etc. _Vous qui dressez la table pour la bonne fortune et qui préparez des libations pour le bon génie_, etc. C’est saint Jérome qui nous apprend que _gad_ signifie la bonne fortune, et _meni_ le bon génie.
=GRAIN.=—_Être dans le grain._
Être à son aise, être dans quelque affaire avantageuse.—Métaphore empruntée des animaux qui sont nourris de grain et qui en ont plus qu’il ne leur en faut.
=GRAISSER.=—_Graisser la patte à quelqu’un._
Le gagner en lui fesant un cadeau ou lui donnant de l’argent. La Mésangère a prétendu que le mot _patte_ désignait ici un pied de chevreuil ou autre bête fauve, suspendu à un cordon de porte, et il s’est fondé sur l’expression plus récente _graisser le marteau_, c’est-à-dire, donner la pièce au portier d’une maison dont on veut se faciliter l’entrée. Mais ce mot doit s’entendre de la main de l’homme qui se laisse corrompre par un présent. Dans le temps où l’on payait la dime _de carnibus porcinis_ (des chairs de porc), _Graisser la patte_ s’employait littéralement pour exprimer l’action d’un redevancier qui remettait, de la main à la main, au commissaire-dimeur quelque portion de la denrée soumise au droit, dans la vue de capter sa bienveillance ou d’apprivoiser sa rigidité[52]. Les solliciteurs donnaient aussi du lard aux personnes qu’ils voulaient intéresser en leur faveur. Le lard était au moyen-âge un mets fort estimé et il jouissait de tous les priviléges dont les poulardes du Mans et les dindes truffées sont aujourd’hui en possession.
=GRAPIN.=—_Se noyer dans la mare à Grapin._
Cette espèce de proverbe qu’on emploie en parlant d’un discoureur qui perd le fil de ses idées et reste court, est un mot de Pierre Emmanuel de Coulanges. Cet aimable chansonnier, proche parent et ami de madame de Sévigné, occupait une charge de conseiller au parlement, quoique son caractère léger et jovial le rendit peu propre aux graves fonctions de la magistrature. Un jour qu’il rapportait, aux enquêtes du palais, l’affaire d’une mare d’eau que se disputaient deux paysans, dont l’un se nommait Grapin, il s’embrouilla dans le détail des faits, et, interrompant brusquement sa narration, il dit aux juges: «Pardon, messieurs, je sens que je me noie dans la mare à Grapin, et je suis votre serviteur.» Le lendemain il vendit sa charge, et ne songea plus qu’à faire de jolies chansons et de bons diners.
=GRATTE-CUL.=—_Il n’est point de si belle rose qui ne devienne gratte-cul._
Il n’y a pas de si belle personne qui, en vieillissant, ne devienne laide. Les Italiens disent: _Non fû mai cosi bella scarpa che non diventasse brutta ciabatta_; _il n’y a jamais eu si beau soulier qui ne soit devenu laide savatte_.
_Non semper idem floribus est honos Vernis..._ (HORACE, lib. II, od. II.)
Les fleurs du printemps ne conservent pas toujours leur beauté.
=GREC.=—_Être Grec._
Les Grecs ayant de l’instruction, quand les autres peuples étaient dans l’ignorance, ont dû nécessairement passer pour habiles. De là cette expression qu’on applique à un homme fin, adroit, subtil, rusé, et même perfide. Les Romains donnaient le même sens au verbe _græcari_, _agir à la manière des Grecs_, et ils appelaient l’art de tromper, _ars pelasga_, _art des Grecs_.
On dit d’un homme peu instruit ou peu industrieux, qu’_il n’est pas grand Grec_, ou _habile Grec_.
_Passez, c’est du grec._
C’est-à-dire, ne vous occupez pas, ne vous mêlez pas de cela, car vous n’y entendez rien. Cette locution a sans doute tiré son origine de la coutume des glossateurs. On prétend que lorsqu’ils tombaient sur quelque mot grec dans les manuscrits latins, ils cessaient d’interpréter, et en donnaient pour raison que c’était du grec qui ne pouvait être lu: _Græcum est, non potest legi_.
=GREDIN.=—_C’est un gredin._
Il y avait autrefois chez les grands seigneurs des valets du dernier ordre qui se tenaient toujours sur les _gradins_, c’est-à-dire sur les degrés de l’escalier, sans jamais entrer dans l’appartement. On leur donnait à cause de cela le nom de _gredins_, corrompu de celui de _gradins_, et ce nom devint par la suite un terme injurieux, pour signifier un homme du néant, un homme sans naissance, sans bien ni qualités, un mauvais gueux.
_Gredin_ s’emploie aussi pour désigner un fripon, et l’on prétend que, dans ce sens, l’expression est une métaphore prise du chien du même nom, dont la mauvaise réputation vient de ce que les individus de la race à laquelle il appartient sont uniquement propres à quêter et à piller. Certain fournisseur du temps du directoire, ne manquait jamais d’appeler gredins ceux de ses agents qui trompaient sa confiance. Ne me parlez pas de ce gredin-là, disait-il d’un de ses employés les plus intelligents: c’est un chien qui quête, mais qui ne rapporte pas.
=GRELOT.=—_Attacher le grelot._
Faire le premier pas dans une entreprise difficile, hasardeuse. Dans la fable de La Fontaine, _Conseil tenu par les rats_, l’assemblée décide, sur l’avis de son doyen, qu’il faut attacher un grelot au cou du terrible chat Rodilard. La résolution est unanime, mais nul ne se présente pour l’exécution:
Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen, Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d’_attacher le grelot_, L’un dit: je n’y vois point; je ne suis pas si sot; L’autre: je ne saurais; si bien que sans rien faire On se quitta.
L’expression a été popularisée par notre inimitable fabuliste; mais elle n’est pas de son invention. Il y a un proverbe chinois qui dit: _Celui qui a attaché le grelot doit le détacher_. Celui qui a commencé une entreprise doit la terminer.
=GRENIER.=—_Quand la maison est trop haute, il n’y a rien au grenier._
Quand une personne a la taille trop élevée, elle a la tète vide. C’est une opinion fort ancienne et fort répandue que la nature développe le corps outre mesure aux dépens de l’esprit, et que ce qu’elle ajoute au premier elle le retranche au second: _Quod corporis addit moli detrahit ingenio natura_.—Un proverbe latin traduit du grec dit: _Amens qui longus, un homme grand est un sot_.
Le petit abbé Cosson, disputant un jour avec un impertinent de haute taille et de peu d’intelligence, finit brusquement par lui dire: «Brisons là, monsieur; un rez-de-chaussée ne peut pas tenir tête à six étages.» Comme son interlocuteur n’avait pas l’air de comprendre: «Rien n’est plus semblable, ajouta-t-il, qu’un homme de six pieds et une maison de six étages. C’est toujours le sixième qui est le plus mal meublé.»
Le chancelier Bacon avait fait la même comparaison avant lui. Interrogé par Jacques I^{er} sur ce qu’il pensait d’un ambassadeur français, homme fort grand, à qui ce roi venait de donner audience: «Sire, répondit-il, les gens de cette taille sont quelquefois semblables aux maisons de cinq ou six étages, dont le plus haut appartement est d’ordinaire le plus mal garni.»
=GRENOBLE.=—_Faire la reconduite de Grenoble._
C’est accompagner quelqu’un à coups de pierres; le renvoyer en le maltraitant.
Quelques-uns pensent que ce dicton est né d’une allusion à l’échec qu’éprouva Lesdiguières, lorsque, voulant surprendre Grenoble, il en fut repoussé à coups de pierres. Quelques autres le font venir des rixes si fréquentes, dans cette ville, entre les compagnons du devoir et les cordonniers, dont les uns voulant chasser les autres, les poursuivent à coups de pierres.
=GRENOUILLE.=—_Faire le métier de la grenouille._
C’est boire et babiller; double occupation des ivrognes.
_Il n’est pas cause que les grenouilles n’ont point de queue._
On sait que les petits des grenouilles, ou les tétards, ont une longue queue qui disparaît à mesure que leur corps se développe. C’est sur ce changement, regardé par le peuple comme un phénomène merveilleux, qu’est fondé le dicton, dont on se sert ironiquement pour signifier qu’un homme ne fait rien d’extraordinaire, qu’il n’a pas la moindre intelligence.
=GRIBOUILLE.=—_Il est fin comme gribouille, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie._
On trouve dans le recueil de Philippe Garnier: _Il est aussi sot que Dorie, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie_. _Gribouille_ et _Dorie_ sont des êtres imaginaires, des types de la sottise de certaines gens qui, pour éviter un inconvénient, se jettent dans un autre inconvénient encore plus grand.—On dit aussi, _c’est un gribouille_, pour un sot, un imbécile, un niais. Borel pense que ce nom vient du grec γρυτοπώλης (regrattier, fripier). D’autres le croient forgé à plaisir.
=GRIGOU.=—_C’est un grigou._
Un misérable qui n’a pas de quoi vivre; un avare fieffé qui se refuse jusqu’au nécessaire. Ce mot dit Roquefort, vient de l’italien _grieco_, ou de l’espagnol _griego_, qui a la même signification. L’abbé Morellet le fait dériver du latin _gregarius_.
=GRINGALET.=—_C’est un gringalet._
On se sert beaucoup de cette expression pour désigner, au physique, un homme maigre, fluet, et au moral, un homme sans aveu, sans consistance, sans considération. Nos lexicographes ne regardent pas ce mot comme français, car aucun ne le cite. On peut croire pourtant qu’il l’est ou du moins qu’il l’a été, puisqu’il se trouve dans Perceval.
=GRIVE.=—_Soûl comme une grive._
Ce n’est pas sans raison qu’on a fait de cet oiseau le type proverbial de l’ivresse. Les grives sauvages s’enivrent fortement à manger du raisin mûr qu’elles aiment beaucoup, et les grives apprivoisées s’enivrent plus fortement encore à boire du vin pur, pour lequel elles ont un goût particulier. Linnée (_Fauna suecica_, p. 71) parle d’une litorne ou tourdelle, espèce de grive, qui, ayant été élevée chez un cabaretier, se rendit si familière, qu’elle courait sur la table et allait boire du vin dans les verres; elle en but tant qu’elle devint chauve; mais, après avoir été privée de cette liqueur, pendant un an qu’elle passa en cage, elle reprit ses plumes.
=GRUE.=—_Faire la grue._
C’est-à-dire regarder en l’air, parce que la grue est un oiseau à long cou qui a la tête et les yeux dirigés en l’air. Le peuple, qui est toujours disposé à chercher des merveilles en l’air, est appelé _le peuple grue_. Dans cette dernière expression, _grue_ se prend pour bête, imbécile, comme dans le proverbe suivant: _Maître Gonin est mort, le monde n’est plus grue_.
_Faire le pied de grue._
Lorsque les grues s’arrêtent quelque part, dit Pline le naturaliste (liv. X, c. 23), quelques-unes font le guet pendant la nuit, posées sur un pied et tenant de l’autre un petit caillou dont la chute, quand elles s’endorment, révèle leur négligence, ou interrompt leur sommeil: les autres se tiennent, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre. De là cette expression triviale, _Faire le pied de grue_, pour dire attendre longtemps sur ses pieds.
_Un moineau dans la main vaut mieux qu’une grue qui vole._
Il faut préférer un petit avantage qui est certain à un grand avantage qui est incertain.
La grue figure dans ce proverbe par la raison qu’on mangeait beaucoup de grues en France dans le treizième et le quatorzième siècle; comme on peut le voir dans le vieux livre intitulé: _Viandier pour appareiller toutes manières de viandes_, par Taillevent.
=GUÉPIN.=—_Les guépins d’Orléans._
L’esprit fin et railleur des Orléanais leur a fait donner ce sobriquet de _guépins_, qui est dérivé du bas latin _guespa_ pour _vespa_, guêpe, comme l’indiquent ces vers de Théodore de Bèze:
_Aurelias vocare vespas suevimus. Ut dicere olim mos erat nasum atticum._
Bonaventure des Périers, dans son _conte d’une dame d’Orléans qui aimait un écolier_, oppose le terme de _guépin_ à civil et poli. C’était, dit-il, une dame gentille et honnête, encore qu’elle fût _guespine_.
Dans la _Relation de l’entrée de l’empereur Charles-Quint à Orléans_, en 1539, _guespin_ est employé pour étudiant de la ville d’Orléans.
On trouve dans le _Mercure_ d’octobre 1732, une autre origine que voici: «Orléans est une des plus anciennes villes des Gaules, fondée par une colonie grecque sortie des environs de l’Épire, 250 ans après la destruction de Troie. Orléans fut la plus savante ville des Gaules. On remarquait dans ses habitants un certain génie brillant qu’on ne remarquait pas dans les autres Gaulois; aussi leur donna-t-on le nom de γόεσπος (goespos) qui en grec signifie _pierre brillante_. C’était une espèce de caillou transparent qui se trouvait aux environs de l’Épire, et qui a longtemps décoré les temples des Grecs. Le nom leur est resté depuis, et, par corruption de langage, a été changé en celui de _guespin_ ou _guépin_.»
=GUEULE.=—_Venir la gueule enfarinée._
C’est-à-dire dans l’espérance d’obtenir ce qu’on désire, avec une sotte confiance, inconsidérément.—Cette façon de parler est, suivant Le Duchat, une métaphore empruntée des boulangers qui, au moment d’enfourner, sèment de la farine à la _gueule_ ou bouche de leur four, afin de juger par la manière dont la farine s’allume, si le four a le degré de chaleur convenable. N’est-elle pas plutôt une allusion aux farces dites _enfarinées_, dans lesquelles l’acteur chargé du rôle de Gilles ou de Pierrot, se montre toujours le visage saupoudré de farine? (Voyez _Jean farine_.)
_A goupil endormi, rien ne lui chet en gueule._
On ne gagne rien à vivre dans l’inaction.—Goupil primitivement voulpil, est un vieux mot dérivé de _vulpillus_ diminutif de _vulpes_ (renard), et _chet_ est la troisième personne du présent de l’indicatif du vieux verbe _chéir_ ou _chéer_ (choir, tomber.)
=GUEUX.=—_Gueux comme un rat._
Ne serait-ce pas gueux comme un _ras_ qu’il faudrait dire? On ne voit pas, en effet, en quoi un rat est plus gueux qu’un autre animal de son espèce, tandis que _ras_, au lieu de _rat_, donne l’idée d’un malheureux, qui, condamné à être rasé ou tondu publiquement, reste dans l’abandon et la misère.
On dit plus fréquemment, _gueux comme un rat d’église_; ce qui est tout à fait juste, car un rat n’a presque rien à manger dans une église. Il est probable que cette dernière comparaison a été imaginée pour rectifier l’inexactitude de la première plus anciennement usitée.
_Les gueux ne sont jamais hors de leur chemin._
Parce que les gueux n’ont point de demeure fixe. Il en est de même de ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées; et ce proverbe leur est justement appliqué.
=GUI.=—_A gui l’an neuf! où au gui l’an neuf!_
C’est le cri antique, le cri gaulois, par lequel les Druides annonçaient en chantant le premier jour de l’année, jour consacré à la distribution du gui de chêne.
_Ad viscum, viscum Druidæ cantare solebant._ (OVIDE.)
Il est encore usité aujourd’hui, en plusieurs endroits, comme refrain de quelques couplets que les enfants font entendre devant les portes des maisons, pour demander des étrennes.
=GUIGNON.=—_Porter guignon._
Porter malheur.—Le mot _guignon_, dérivé du verbe _guigner_ (regarder du coin de l’œil ou de travers), a reçu la signification de malheur, à cause des maléfices attribués par la superstition à cette manière de regarder, qui est celle de l’envie.
_Non istic oblique oculo mea commoda quisquam, Limat._ (HORACE, lib. I, épist. 14.)
Ici personne ne trouble mon bonheur par son œil oblique.
Les Espagnols appellent, _mal de ojos_, _mal des yeux_, non le mal qu’on reçoit, mais celui qu’on donne par les yeux. C’est la fascination du mauvais œil.
=GUILLEDOU.=—_Courir le guilledou._
Aller souvent, et surtout la nuit, dans les lieux de débauche. _Guilledou_, suivant Ménage, est dérivé de _gildonia_, espèce d’ancienne société ou confrérie, encore existante en quelques endroits d’Allemagne, dans laquelle on fesait des festins qui pouvaient servir de prétexte à d’autres débauches.—Suivant Le Duchat, _courir le guilledou_ est une corruption de _courir l’aiguillette_, et peut signifier proprement courir les grands corps de garde, de tout temps pratiqués dans les portes des villes, sous des tours dont les flèches se terminent en pointe comme l’aiguillette d’un clocher. Une de ces portes est appelée _guildou_ dans l’_Histoire du roi Charles VII_ (édition du Louvre, in-folio, p. 783); et, dans l’histoire du même prince, attribuée à Alain Chartier, sous l’année 1446, il est parlé d’un château de Bretagne appelé _Guilledou_, soit à cause de sa tour, soit parce qu’il était situé sur quelque pointe de montagne.—L’abbé Morellet, donne l’étymologie suivante: «Le propos d’un homme qui court les lieux de prostitution est tout naturellement _will do you...?_ _Voulez-vous...?_ si l’on considère que le _w_ anglais se change souvent en _g_, et que _dou_ a pu remplacer _do you_ pour la plus grande facilité de la prononciation, on comprend aisément comment _courir le guilledou_ est mener la vie d’un libertin, demandant aux filles _will you?_ ou _will do you...?_
=GUILLOT.=—_Être logé chez Guillot le songeur._
C’est être absorbé dans ses pensées, dans ses réflexions. Moisant de Brieux conjecture que, _Guillot le songeur_ a été mis pour Guillan le pensif, chevalier de la cour du roi Lisvard qui l’appelait le plus grand rêveur du monde, parce qu’il pensait tellement à sa dame, qu’il s’oubliait souvent lui-même.
_Qui croit guiller Guillot, Guillot le guille._
_Guiller_ est un vieux mot qui signifie tromper.—Borel assure que ce proverbe vient d’un seigneur de l’Albigeois, nommé Guillot de Ferrières, homme très rusé sous une apparence de bonhomie.
H
=HABIT.=—_L’habit ne fait pas le moine._
Il ne faut pas juger des personnes pur l’extérieur.—On a donné diverses origines à ce proverbe. Quelques auteurs prétendent qu’il fut imaginé à une époque où les moines affectaient de porter le heaume avec les éperons dorés, et se paraient d’un costume mondain, sous lequel ils avaient plutôt l’air de chevaliers que d’ecclésiastiques (S. Norbert, _Stat._—S. Bernard, APOLOG. CX, n. 25). Quelques autres pensent qu’il fut introduit par les jurisconsultes canoniques, qui décidèrent que la profession était nécessaire pour posséder un bénéfice régulier, et qu’il ne suffisait pas du noviciat et de la prise d’habit, ou, ce qui revient au même, que l’_habit ne fesait pas le moine_. (Godefroy, _sur la coutume de Normandie_). On lit dans les _Décrétales_ de Grégoire IX, qui siégeait dès l’an 1227: _Cùm monachum non faciat habitus, sed professio regularis_.
Je crois que le proverbe est antérieur aux faits auxquels on a voulu le rattacher, et qu’il est venu par imitation de celui des anciens _Isiacum linostolia non facit_, la robe de lin ne fait pas le prêtre d’Isis.—Les prêtres de la déesse Isis étaient revêtus de longues robes de lin semblables aux aubes de nos prêtres, ce qui leur a fait donner, par Ovide, la dénomination de _linigera turba_.
On trouve L’_habit ne fait pas l’ermite_, dans le fabliau intitulé: _Frère Denise, Cordelier_, par Rutebœuf.
_Si l’habit du pauvre a des trous, celui du riche a des taches._
Proverbe qui revient à cette sentence latine traduite d’un vers grec de Théognis: _Virtutem egestas, divitiæ vitium tegunt, les haillons de la misère couvrent la vertu, le manteau de la fortune couvre le vice_.
Il semble, dit Platon, que l’or et la vertu soient placés des deux côtés d’une balance, et qu’on ne puisse ajouter au poids du premier sans que l’autre devienne au même instant plus léger.
_L’habit volé ne va pas au voleur._
Les biens mal acquis ne profitent point.
_Porter un habit de deux paroisses._
Autrefois les paroisses étaient tenues de lever à leurs frais pour l’armée un certain nombre de pionniers, qu’elles devaient, en outre, équiper complétement; mais chacune d’elles avait le droit de revêtir les siens d’une livrée particulière: d’où il résultait que, lorsque deux paroisses réunies ne fournissaient qu’un seul homme, le costume dont elles l’affublaient était mi-partie de deux étoffes de différente couleur. Ce qui donna naissance à l’expression proverbiale _porter un habit de deux paroisses_, qui n’a pas besoin d’être expliquée au propre, et qui signifie, au figuré, agir ou parler tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, être ce qu’on nomme communément un _homme à deux visages_, ou comme disaient les Latins, _homo bilinguis_, _un homme à deux langues_, ou _à deux paroles_.
La Fontaine a dit, dans la onzième fable du livre XII:
Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux _Porter habit de deux paroisses_.
Vers qui présentent heureusement les deux acceptions de notre expression proverbiale; car le fabuliste, tout en parlant dans le sens moral, a voulu rappeler aussi le sens propre, par allusion au plumage noir et blanc de la pie.
=HABITUDE.=—_L’habitude est une seconde nature._
_Ferme in naturam consuetudo vertitur._ (Cicéron, _de invent._, lib. I, cap. 2.) L’habitude est un composé des impressions répétées que font sur nous l’instruction, l’exercice, l’opinion et l’exemple. Une fois qu’elle est établie, elle n’a pas moins d’empire que la nature avec laquelle elle se confond si bien, qu’un philosophe n’a pas craint de dire: On appelle l’habitude une seconde nature, et peut-être la nature n’est-elle qu’une première habitude.
=HAIE.=—_N’approchez pas des haies._
Dans un village du Poitou, une femme, après une grosse maladie, tomba en léthargie. On pensa qu’elle avait perdu la vie, on l’enveloppa d’un linge seulement, selon la coutume des pauvres gens du pays, et on la porta au cimetière. Les porteurs ayant passé à travers des buissons, les épines la piquèrent, et elle revint de sa léthargie, si bien qu’elle vécut encore quatorze ans. Au bout de ce temps, elle mourut, ou du moins son mari crut qu’elle était assez morte pour être enterrée. Il la fit porter de nouveau au dernier asile, et lui-même voulut accompagner son corps; mais en arrivant à l’endroit des buissons, il s’écria à plusieurs reprises: _N’approchez pas des haies_. Ce qui devint un proverbe dont le sens moral est: ne fréquentez pas les gens qui peuvent vous faire du mal; éloignez-vous de la société des méchants.
=HALLEBARDE.=—_Cela rime comme hallebarde et miséricorde._
Cela ne rime pas du tout.—Certain parémiographe a prétendu qu’il faut entendre ici par miséricorde une dague de ce nom[53], avec laquelle les hommes de guerre d’autrefois achevaient un ennemi terrassé, en l’enfonçant dans le défaut de son armure, et il a indiqué l’extrême différence de la miséricorde, arme très courte qu’on portait à la ceinture, et de la hallebarde, arme très longue qu’on portait sur l’épaule, comme raison du proverbe employé, suivant lui, pour ridiculiser l’assimilation de deux choses disproportionnées ou disparates.
Cette origine ne me paraît pas admissible, en voici une autre qui est rapportée dans plusieurs recueils, et qui a du moins le mérite d’être fort plaisante, si elle n’a pas celui d’être vraie.
Un petit boutiquier de Paris, nommé J. Cl. Bombet, fort ignorant de tout ce qui ne concernait pas son petit négoce, eut le chagrin de voir mourir le suisse de l’église Saint-Eustache, avec lequel il était très lié. Il voulut rendre ses regrets publics, en composant pour feu son ami une belle épitaphe, mais la grande difficulté était de la faire en vers, car il n’avait aucune espèce de notion sur la poésie. Il s’adressa à un maître d’école qui n’en savait guère davantage, et lui demanda quelles étaient les règles de cet art. Le magister, d’un air doctoral, lui répondit que, quoiqu’une pièce de vers dût rouler sur un sujet unique, il fallait néanmoins, autant qu’il était possible, que chaque vers pût présenter en lui-même une idée indépendante, que, quant à la rime, il était nécessaire que les trois dernières lettres du second vers fussent les mêmes que les trois dernières du précédent. Le bonhomme retint bien cette leçon, et, après beaucoup de travail, il accoucha du quatrain suivant:
Ci gît mon ami Mardo_che_. Il a voulu être enterré à Saint-Eusta_che_. Il y porta trente-deux ans la halleba_rde_. Dieu lui fasse misérico_rde_.
(Par son ami J. Cl. BOMBET, 1727.)
Il fit graver cette sublime épitaphe sur la pierre tumulaire, et de là vint le proverbe _cela rime comme hallebarde et miséricorde_.
La véritable explication de ce proverbe, bien antérieur à la date de l’épitaphe, se rattache à un fait littéraire que voici. Nos anciens versificateurs regardaient deux consonnes suivies d’un e muet, comme suffisantes pour constituer une rime féminine, ce qui parut plus tard un abus auquel on remédia en exigeant que cette rime fut double et résultat du son qui se lie immédiatement à la syllabe muette. Ainsi, les rimes de _hallebarde_ et _miséricorde_, qui étaient admises d’après le premier principe, furent proscrites d’après le second, et elles devinrent dès-lors le type proverbial des rimes défectueuses.
On dit aussi: _Cela rime comme bûche et poche.—Cela rime comme corne et lanterne._
=HARDI.=—_Hardi comme un saint Pierre._
Cela se dit d’une personne qui nie effrontément une chose, comme fit saint Pierre, lorsqu’il renia trois fois Jésus-Christ.
=HARENG.=—_La caque sent toujours le hareng._
Proverbe qu’on applique à une personne qui, par quelque action ou par quelque parole, fait voir qu’elle retient encore quelque chose de la bassesse de son origine ou des mauvaises impressions qu’elle a reçues.—On dit aussi: _Le mortier sent toujours les aulx_.
_Quo semel est imbuta recens servabit odorem Testa diu._ (HORACE, liv. I, épit. 2.)
=HARO.=—_Crier haro sur quelqu’un._
C’est se récrier avec indignation sur ce qu’il fait ou dit mal à propos.—L’opinion la plus accréditée sur le mot _haro_ est celle qui le fait dériver de Rol ou Rollon, chef des Normands, qui, en vertu du traité de Saint-Clair sur Epte, en 912, se fit baptiser pour épouser Giselle, fille de Charles-le-Simple, et devint le premier duc de Normandie sous le nom de Robert, parce que Robert, duc de France et de Paris, lui avait servi de parrain. Rollon fut, dit-on, après sa conversion, un souverain si zélé pour le maintien de l’ordre et de la justice, et si redouté des méchants, que son nom seul prononcé réprimait leurs entreprises. Les lois qu’il fit contre le vol furent si exactement observées, qu’on n’osait même ramasser ce qu’on trouvait, dans la crainte d’être accusé de l’avoir dérobé. Un jour, qu’il chassait dans la forêt de Roumare, un seigneur franc, qui était parmi les officiers de sa suite, lui ayant dit qu’il se croirait perdu s’il avait le malheur de passer tout seul, de nuit, dans cette forêt: vous avez tort, répondit le duc, car vous y seriez en sureté comme chez vous. En même temps il détacha un collier d’or qu’il portait à son cou, et le suspendit à un arbre, en jurant qu’aucun homme n’aurait la hardiesse d’y toucher. En effet, trois ans après, lorsqu’il mourut, le collier était encore suspendu à l’arbre d’où on le retira pour le mettre dans son cercueil. On a conclu de ces divers traits et de la ressemblance qu’il y a entre l’exclamation _ha! Rol_ et _haro_ que ce dernier mot, ainsi que l’usage de faire arrêt sur quelqu’un ou sur quelque chose était un reste d’invocation à Rol ou Rollon. Cependant l’usage et le mot existaient avant le prince normand; ce qui a fait croire à quelques auteurs qu’il fallait les rapporter à Harold, prince danois, qui était grand conservateur de la justice à Mayence, en 815; mais c’est encore une erreur. _Haro_ est un dérivé du verbe celtique _haren_ (crier, appeler en aide), et il est le même que son homonyme _harau_ qui signifie secours. On trouve dans le _Vieux Testament en vers_: _harau, harau, je me repens_.
Quant à l’usage de faire arrêt pour procéder ensuite en justice, il était connu des Romains qui le nommaient _quiritatio quiritum_. Lorsqu’ils étaient injustement opprimés, du temps de la république, ils invoquaient par une plainte publique l’assistance des citoyens; et du temps de l’empire, ils s’écriaient: _O César!_ ce dernier cri était si respecté qu’après qu’il avait été proféré, on cessait toute poursuite pour recourir à la décision de l’empereur, même quand il s’agissait d’un criminel que l’on conduisait au supplice. Nous voyons, dans le III^e livre du roman d’Apulée, que l’_âne d’or_, en traversant un village, s’efforça de faire entendre ce cri pour être délivré des voleurs qui l’emmenaient. Il prononça assez distinctement _ô_ à plusieurs reprises, mais il ne put venir à bout de dire _César_.
La clameur de _haro_ fut si révérée en Normandie, que lorsqu’on allait enterrer Guillaume-le-Conquérant dans l’église de Saint-Étienne de Caen, qu’il avait fait bâtir, un bourgeois de la ville nommé Ascelin, fit suspendre les funérailles par cette clameur. Il disait que l’emplacement de cette église avait été usurpé sur le champ de son père Arthur par le prince, et il s’opposait à ce que l’usurpateur y fût inhumé. On vérifia le fait à l’instant, et on donna soixante sols à Ascelin pour la place de la sépulture, avec promesse de lui payer dans quelque temps le reste de sa terre.
=HATE.=—_La trop grande hâte est cause du retardement._
_Qui nimiùm properat seriùs absolvit_ (Tite-Live, lib. XXII, c. 39). _Qui se hâte trop finit plus tard._
_Festinatio tarda est_ (Q. Curt., lib. IX, c. 9). _On se retarde par trop de précipitation._
_Ipsa se velocitas implicat_ (Senec., _Épist._ 44). _L’extrême promptitude s’embarrasse elle-même._
=HATER.=—_Qui se hâte trop se fourvoie._
On ne fait bien les choses qu’à propos, en y employant le temps et les soins nécessaires. La précipitation gâte tout; _elle est imprévoyante et aveugle_. _Festinatio improvida et cæca_ (Tite-Live, lib. XXII, c. 5).
Il y a un proverbe grec rapporté par Aristote, et passé dans la langue latine en ces termes: _Canis festinans cæcos parit catulos. Le chien en se hâtant fait des petits aveugles._ Ce proverbe est fondé sur l’opinion erronée que le chien qui se presse trop dans l’acte de la génération risque de produire des petits difformes.
=HAUBERGEON.=—_Maille à maille se fait le haubergeon._
Pour exprimer qu’on doit faire les choses avec ordre et les unes après les autres, ou qu’en faisant de petites épargnes, on peut amasser beaucoup de bien.—Le haubergeon, ancienne arme défensive, était une espèce de cotte ou de chemise de mailles faite de plusieurs petits anneaux de fer accrochés ensemble.
=HERBE.=—_Mauvaise herbe croît toujours._
Proverbe qu’on applique par plaisanterie aux enfants qui croissent beaucoup. Les Espagnols disent: _yerva mala no la empece la elada_. _A mauvaise herbe la gelée ne nuit point._
_Sur quelle herbe avez-vous marché?_
C’est ce qu’on dit à quelqu’un qui se livre à des saillies de mauvaise humeur ou de folle gaîté, sans qu’on sache pour quel motif.—On avait jadis tant de foi à la vertu de certaines herbes qu’on les croyait capables d’opérer par le seul contact. Telle herbe égarait le voyageur qui avait marché dessus (elle se nommait l’_herbe de fourvoiement_); telle autre le rendait furieux, telle autre le rendait fou, etc.: de là l’expression proverbiale.—Les Romains disaient d’un homme prêt à s’emporter sans raison: _Il a marché sur une pierre mordue d’un chien enragé_. _Tetigit lapidem a cane morsum._
_Manger son blé en herbe._
Dépenser d’avance son revenu.—Les Italiens disent: _Mangiare l’agresto il giugno_. _Manger le verjus au mois de juin._—Un dissipateur demandait à un médecin pourquoi les matières qu’il rendait étaient vertes. C’est, répondit l’esculape, parce que _vous avez mangé votre blé en herbe_.
_Écouter l’herbe lever._
Expression dont on se sert quelquefois pour indiquer une attention scrupuleuse et niaise, comme le serait celle d’une personne qui prêterait l’oreille au bruit de la végétation. L’extrême finesse d’ouïe nécessaire pour entendre ce bruit a été attribuée à un compagnon de Fortunatus dans le roman de ce nom.
_Il y a employé toutes les herbes de la Saint-Jean._
Expression très usitée en parlant de quelqu’un qui a usé de toute sorte de remèdes pour se guérir de quelque maladie, ou qui a mis en œuvre tous les moyens imaginables pour réussir dans quelque affaire. Elle est fondée sur une croyance superstitieuse qui attribuait des vertus merveilleuses à certaines plantes cueillies le jour de la Saint-Jean, dans l’intervalle qui s’écoule entre les premières lueurs de l’aurore et le lever du soleil. Non-seulement on regardait ces plantes comme un excellent spécifique, mais on se figurait qu’elles pouvaient préserver du tonnerre, des incendies et des maléfices. Les femmes qui n’avaient point d’enfants en fesaient des ceintures qu’elles portaient dans l’espoir de devenir fécondes. (Thiers, _Trait. des superst._, liv. IV, c. 3, et liv. V, c. 3.—L. Joubert, _Erreurs popul._, liv. II, c. 2.)
=HÈRE.=—_C’est un pauvre hère._
C’est un homme sans mérite, sans considération, _un pauvre sire_. Ce mot est dérivé de l’allemand _Herr_, qui signifie Seigneur. Une métathèse de sens fort commune en a fait en français un terme de mépris. C’est ainsi que deux autres mots allemands fort nobles, _ross_ et _buch_, coursier et livre, sont devenus chez nous _rosse_ et _bouquin_.
=HÉRÉSIE.=—_Un sot ne fait point d’hérésie._
Ce proverbe est, dans l’application qu’on en fait, une critique déguisée sous la forme de la louange, une manière ironique d’excuser la sottise. Il est fondé sur cette vérité incontestable que l’auteur d’une hérésie doit allier à l’énergie du caractère l’exercice des facultés intellectuelles; car on ne remue point les hommes sans ces deux puissants leviers. M. de Châteaubriand, dans ses _Études historiques_, a très bien montré l’affinité des hérésies et des systèmes philosophiques: «L’hérésie, dit-il, cette branche gourmande du christianisme, ne cessa de pousser avec vigueur, et reproduisit de son côté le fruit philosophique dont le germe l’avait fait naître.» Il s’est rencontré dans cette pensée avec Tertullien et avec saint Jérôme. Le premier accusait les écrits de Platon d’avoir fourni la matière de la plupart des hérésies, et le second disait que les erreurs des hérétiques avaient toujours eu leur repaire dans les broussailles de la métaphysique d’Aristote.
=HÉRITIER.=—_Un troisième héritier ne jouit pas des biens mal acquis._
Ce proverbe est traduit de ce vers latin:
_De male quæsitis non gaudet tertius hæres._
Il a pour pendant cet autre proverbe: _Qui bien acquiert possède longuement_.
_N’est héritier que celui qui jouit._
Il ne faut compter sur un héritage que lorsqu’on le tient. Un autre proverbe dit: _Qui attend les souliers d’un mort, risque d’aller pieds nus_.
=HÉROS.=—_Il n’y a point de héros pour son valet de chambre._
On croit que ce proverbe a été inventé par le maréchal de Catinat, qui disait: _Il faut être bien héros pour l’être aux yeux de son valet de chambre_. La pensée qu’il exprime se trouve dans le passage suivant de Montaigne: «Tel a été miraculeux au monde à qui sa femme et son valet n’ont rien vu seulement de remarquable. Peu d’hommes ont été admirés par leurs domestiques. Nul n’a été prophète non-seulement en sa maison, mais en son pays, dit l’expérience des histoires.» (_Ess._, liv. III, c. 2.)
«Écoutez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire des succès avait rendus célèbres; souvent ils ne leur trouvaient de grand que le nom: l’homme désavouait le héros. Leur réputation rougissait de la bassesse de leurs mœurs et de leurs autres penchants; la familiarité trahissait la gloire de leurs succès. Il fallait rappeler l’époque de leurs grandes actions pour se rappeler que c’était eux qui les avaient faites.» (Massillon.)
La plupart des héros sont comme de certains tableaux, pour les estimer il ne faut pas les regarder de trop près. (La Rochefoucauld.)
Pour son siècle incrédule un héros n’est qu’un homme.
(M. de LAMARTINE.)
=HEUR.=—_Il n’y a qu’heur et malheur._
C’est-à-dire que le hasard décide de la plupart des choses. Les Grecs avaient un proverbe semblable, qu’Amyot a traduit ainsi:
Tous faits humains dépendent de fortune, Non de conseil ni de prudence aucune.
Plutarque, dans son _Traité de la fortune_, s’est attaché à démontrer la fausseté de ce proverbe, qui attribue tout au sort et ne laisse rien à la prudence. Cependant il est vrai de dire que la raison humaine est presque toujours en défaut, et que la fortune semble se moquer d’elle en donnant des résultats différents à des entreprises semblables; ce qui revient à la pensée de Juvénal, que de deux scélérats qui commettent le même crime l’un est mis en croix et l’autre élevé sur un trône,
_Multi_ _Committunt eadem diverso crimina fato. Ille crucem sceleris prelium tulit, hic diadema._
L’Ecclésiasle dit: _Vidi sub sole nec velocium esse cursum, nec fortium bellum, nec sapientium panem, nec doctorum divitias, nec artificum gratiam, sed tempus casumque in omnibus_ (c. IX, v. 2). _J’ai vu sous le soleil que le prix de la course n’est point pour les plus légers, ni la gloire pour les plus vaillants, ni le pain pour les plus sages, ni les richesses pour les plus habiles, ni la faveur pour les meilleurs ouvriers; mais que tout se fait par rencontre et à l’aventure._
«L’heur et le malheur sont à mon gré deux souveraines puissances. C’est imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rôle de la fortune.» (Montaigne.)
=HEURE.=—_L’heure du berger._
L’heure, l’occasion favorable aux amants.—Ce nom de _berger_, employé comme synonyme d’amant, a été introduit dans notre langue par les pastorales galantes.
_L’heure du berger_ se prend aussi pour le temps propre à réussir en quelque chose que ce soit.—Danton, mécontent de la journée du 20 juin, où Louis XVI n’avait pas été assassiné, disait: _Ils ne savent donc pas que le crime a aussi son heure du berger._ Ce mot caractérise Danton.
_Chercher midi à quatorze heures._
Chercher des difficultés où il n’y en a point, allonger inutilement ce qu’on peut faire ou dire d’une manière plus courte, vouloir expliquer d’une manière détournée quelque chose de fort clair.—Cette locution est fondée sur la division du cadran en vingt-quatre heures, dont la première, commençant toujours une demi-heure après le coucher du soleil, qui varie progressivement, fait changer celle qui doit marquer le milieu du jour, en raison de la durée que comprend celle variation, de sorte que midi peut se trouver tour à tour de dix-neuf à quinze, mais jamais à quatorze heures. Une telle manière de mesurer le temps, encore usitée en Italie, le fut autrefois en France. Il s’est conservé plusieurs petites montres du XV^e siècle où les vingt-quatre heures sont exactement marquées.
On connaît les jolis vers de Voltaire pour servir d’inscription à un cadran solaire placé sur la façade d’une auberge:
Vous qui fréquentez ces demeures, Êtes-vous bien? tenez vous-y, Et n’allez point chercher midi A quatorze heures.
=HEUREUX.=—_N’est heureux que qui le croit être._
Le bonheur ne consiste guère que dans l’imagination. En général, la mesure du bonheur comme du malheur d’un homme, c’est l’idée qu’il en a.
_A l’heureux l’heureux._
La fortune vient ordinairement à celui qui est heureux: _In beato omnia beata_.
_Plus heureux que sage._
On assigne à ce dicton une origine mythologique qu’on fait remonter jusqu’à la fondation d’Athènes. Neptune, irrité que Minerve eût obtenu l’honneur, qu’il lui avait disputé, de donner un nom à cette ville, en maudit les habitants, et les voua au génie des mauvais conseils, pour les punir de ne s’être pas prononcés en sa faveur; mais la déesse corrigea le maléfice en mettant sous la protection de la fortune toutes les folles entreprises que son peuple adoptif pourrait former, et l’on dit dès lors de ce peuple: _Il est plus heureux que sage_. Ce qui s’applique aujourd’hui à tout homme qui réussit malgré ses imprudences.
_Heureux comme un roi._
Ce bonheur a peut-être existé dans les temps les plus reculés; mais Dieu sait ce qu’il est aujourd’hui. Il y a peu de malheurs qui ne lui soient préférables, et pourtant existe-t-il quelqu’un qui, une fois dans sa vie, n’ait envié le sort des rois?—Si j’étais roi, disait un petit pâtre, je garderais mes moutons à cheval.—Et moi, disait un autre, je mangerais de la soupe à la graisse dans une écuelle de velours. Ils pensaient aux bénéfices de la place et non à ses charges.
_Plus heureux qu’un enfant légitime._
On dit aussi _heureux comme un bâtard_, ce qui est la même chose. Les enfants issus d’unions prohibées sentent, de bonne heure, qu’ils doivent tirer toutes leurs ressources d’eux-mêmes, et ils s’accoutument aussi de bonne heure à faire tous leurs efforts pour échapper à l’état de délaissement et d’humiliation où la société semble vouloir les retenir. Rien ne les détourne de ce but; leur vie entière est une lutte opiniâtre contre les obstacles; leurs facultés acquièrent beaucoup de force et d’énergie sous l’impulsion du besoin; ils finissent par sortir vainqueurs de ces épreuves, et deviennent quelquefois des hommes célèbres. Alors la fortune les adopte et leur donne de grandes destinées. L’histoire dépose de cette vérité, consacrée jusque dans la fable, par l’exemple de tant de dieux et de héros. Bacchus, Hercule, Romulus, etc., avaient une origine entachée de bâtardise. Il en était de même de Guillaume, qui conquit l’Angleterre; de Dunois, qui délivra la France, et d’une foule d’autres guerriers illustres, tels que le duc de Vendôme, le duc de Berwich, le maréchal de Saxe, etc. C’est probablement de là que sont nées les deux expressions proverbiales. Il se peut aussi, dit M. A. V. Arnault, que le sens de ces expressions soit venu de ce que, privés de parents, mais exempts de maîtres, les bâtards sont placés, par leur malheur même, plus près de l’indépendance que le commun des hommes. En songeant à ce malheur là plus d’un légitime, impatient du joug, a pu s’écrier: _heureux comme un bâtard_.
_On ne doit appeler personne heureux avant sa mort._
Mot de Solon à Crésus.—«Cet adage semble rouler sur de bien faux principes. On dirait, par une telle maxime, qu’on ne devrait le nom d’heureux qu’à un homme qui le serait constamment depuis sa naissance jusqu’à sa dernière heure. Cette série de moments agréables est impossible par la constitution de nos organes, par celle des éléments, de qui nous dépendons, par celle des hommes, dont nous dépendons davantage: prétendre être toujours heureux est la pierre philosophale de l’ame. C’est beaucoup pour nous de n’être pas longtemps dans un état triste; mais celui qu’on supposerait avoir toujours joui d’une vie heureuse et qui périrait misérablement, aurait certainement mérité le nom d’heureux jusqu’à sa mort, et on pourrait prononcer hardiment qu’il a été le plus heureux des hommes. Il se peut très bien que Socrate ait été le plus heureux des Grecs, quoique des juges superstitieux et absurdes ou iniques, ou tout cela ensemble, l’aient empoisonné juridiquement, à l’âge de soixante-dix ans, sur le soupçon qu’il croyait un seul Dieu. Cette maxime philosophique tant rebattue, _nemo ante obitum felix_, paraît donc absolument fausse en tous sens, et si elle signifie qu’un homme heureux peut mourir d’une mort malheureuse, elle ne signifie rien que de trivial.» (Voltaire, _Dict. phil._, art. HEUREUX.)
«A mon advis, c’est le vivre heureusement, et non, comme disait Anthisthènes, le mourir heureusement, qui fait l’humaine félicité.» (Montaigne, _Ess._, liv. III, c. 2.)
=HEURTER.=—_On se heurte toujours où l’on a mal._
Il n’en est pas ainsi sans doute, car on prend des précautions; mais il semble qu’il en soit ainsi, parce que les moindres coups reçus à un endroit sensible sont des coups qui comptent, tandis qu’ailleurs ils passent inaperçus.
=HIC.=—_Voilà le hic._
Les lecteurs d’une pièce manuscrite ou imprimée, dans les temps voisins de l’imprimerie, mettaient souvent à côté des endroits remarquables le monosyllabe _hic_, abrégé de _hic sistendum, hic advertendum_ (ici il faut s’arrêter, faire attention), et cet usage, étant devenu familier, a amené fort naturellement la façon de parler proverbiale: _c’est là le hic_; c’est là la principale difficulté de l’affaire, l’argument le plus fort de la cause. (L’abbé Morellet.)
=HIRONDELLE.=—_Une hirondelle ne fait pas le printemps._
Il n’y a point de conséquence à tirer d’un seul exemple. Ce proverbe est la traduction littérale d’un proverbe latin qui est littéralement traduit d’un proverbe grec cité par Aristote. (_Morale_, liv. I.)
_Hirondelles de carême._
On appelait ainsi, dit M. Saignes, les sœurs de Sainte-Claire, religieuses qui fesaient vœu de pauvreté, et qui voyageaient tous les ans pour recueillir les aumônes des fidèles, parce qu’elles étaient, comme les hirondelles, vêtues de noir et de blanc, et qu’elles quittaient leurs couvents au commencement du carême. Elles paraissaient avec le printemps, dont l’une d’elles était toujours l’image. Elles voyageaient par couples solitaires; leur nid était dans les abbayes, les prieurés, les presbytères. Elles revenaient fidèlement aux lieux qui les avaient accueillies; leur robe noire, leur colerette blanche, leur teint vermeil et leurs yeux piquants en fesaient un des plus jolis oiseaux de nos climats. Le vent de la révolution a détruit leurs asiles, et ce n’est pas une des moindres pertes que nous ayons à regretter.
=HOC.=—_Cela m’est hoc._
Cela m’est assuré.—Cette expression a été employée par La Fontaine dans la fable 8^e du liv. V:
Oh! que n’es-tu mouton! _car tu me serais hoc._
Elle est venue, suivant Ménage, du jeu appelé le _hoc_, dans lequel on dit _hoc_, en jouant certaines cartes qui font gagner. L’abbé Morellet pense qu’elle a une origine plus ancienne, fondée sur le fait bien connu de la distinction des deux parties de la France, l’une en deçà, l’autre au delà de la Loire, en langue _d’oil_ et en langue _d’hoc_, c’est-à-dire en deux pays, dans l’un desquels, pour exprimer le contentement, on disait _oil_, tandis que dans l’autre on disait _hoc_. (_Oil_ et _hoc_ signifient _oui_.) De là, ajoute-t-il, il a été tout naturel de dire _cela vous est hoc_, pour je vous accorde ce que vous demandez, tenez-vous en sûr; j’y consens, je dis _hoc_[54].
=HONNEUR.=—_L’honneur est le loyer de la vertu._
C’est-à-dire le prix, la récompense de la vertu. Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de saint Cyrille, rapportées par Stobiée: μιϚθὸς ἀρετὴς ἔπαινος
Trop tard, hélas! la gloire arrive, Et toujours sa palme tardive Croît plus belle sur un cercueil. (FONTANES.)
_Les honneurs changent les mœurs._
_Honores mutant mores et non sæpe in meliores._
Plutarque (_Vie de Sylla_, c. 64) rapporte que ce proverbe fut fait pour Sylla qui, dans sa jeunesse, s’étant montré d’un caractère jovial, doux et compâtissant, devint, pendant sa dictature, sévère, cruel, implacable.
Jean de Meung, dans le _Roman de la Rose_, soutient que les honneurs ne changent pas les mœurs, qu’ils ne font que les démasquer;
Car honneurs ne sont pas muance, Ains sont signes de démonstrance Quels mœurs en eulx devant avoient Quant ès petits estats estoient.
Philippe II, roi d’Espagne, disait que peu d’estomacs étaient capables de digérer les grandes fortunes, et qu’une mauvaise nourriture n’engendrait pas tant de corruption dans les corps que les honneurs dans les esprits mal faits.
C’est beaucoup tirer de notre ami, dit La Bruyère, si, étant monté en faveur, il est encore un homme de notre connaissance.
_Il villano nobilitato non cognosce suo padre._ Le vilain anobli ne connaît pas son père.
=HONNI.=—_Honni soit qui mal y pense._
Suivant une tradition vulgaire, mais qui n’est appuyée d’aucune autorité ancienne, la comtesse Alix de Salisbury, dans un bal donné à la cour d’Édouard III, roi d’Angleterre, laissa tomber en dansant le ruban bleu qui attachait un élégant bas de chausse qu’on portait alors. Le monarque s’empressa de le ramasser, et ayant vu sourire plusieurs courtisans, qui n’avaient pas l’air de croire que cette faveur fût due au simple hasard, il dit à haute voix: _Honni soit qui mal y pense_. Et comme tout événement susceptible d’une tournure galante était célébré avec éclat parmi les guerriers de cette époque, le prince, en mémoire de celui-ci, institua l’ordre de la jarretière, auquel il donna pour devise les mots qu’il avait prononcés. Cette origine, quelque frivole qu’elle paraisse, n’est pas incompatible avec les mœurs de ce siècle (1349), et il est difficile, en effet, de rendre raison autrement de la devise et du signe particulier de la jarretière, ni l’un ni l’autre n’ayant aucun rapport sensible à des coutumes et à des ornements militaires de ce temps[55].
Le duc d’Orléans, père du roi Louis-Philippe, avait fait inscrire, dit-on, dans ses écuries la devise de l’ordre de la jarretière, en changeant l’orthographe du dernier mot: _Honni soit qui mal y_ PANSE.
=HONTEUX.=—_Il n’y a que les honteux qui perdent._
Il ne faut pas se laisser dominer par une mauvaise honte; faute de hardiesse et de confiance, on manque de bonnes occasions. _Honte fait dommage_, dit un autre proverbe.
_Jamais honteux n’eut belle amie._
En amour il faut être entreprenant. Les honteux ne gagnent rien auprès des femmes; elles sont comme le paradis, qui veut qu’on lui fasse violence, suivant l’expression de l’Évangile: _Vim patitur regnum cœlorum_.
=HORLOGE.=—_Il est plus difficile d’accorder les philosophes que les horloges._
Ce proverbe est une phrase retournée de Sénèque, qui a dit dans son Apocoloquintose, en parlant de la mort de l’empereur Claude: «Je ne puis vous apprendre l’heure précise de cet événement; il sera plus facile d’accorder les philosophes que les horloges. _Horam non possum tibi certam dicere: facilius inter philosophos quàm inter horlogia conveniet._»
Charles-Quint, retiré dans un monastère d’Hiéronimites, à Saint-Just, en Estramadure, après avoir abdiqué l’empire, avait toujours sur sa table une trentaine d’horloges de poche, ou montres, auxquelles il voulait faire marquer la même heure[56]. Comme il ne pouvait y réussir, il s’écriait: «Quoi, cela m’est impossible! et quand je régnais j’ai pu croire que je ferais penser mes sujets de la même manière en matière de religion! O mon Dieu! quelle était donc ma folie!» Un domestique entre étourdiment dans sa cellule, renverse la table et brise les montres. Charles se prend à rire, et lui dit: Plus habile que moi, tu viens de trouver le seul moyen de les mettre d’accord.
=HOROSCOPE.=—_L’horoscope des trois papes._
Un docteur de Louvain, tirant l’horoscope de trois ecclésiastiques en même temps, leur prédit à tous trois qu’ils seraient papes, et ils le furent en effet: c’est ce qu’on appelle _l’horoscope des trois papes_ (Léon X, Adrien VI et Clément VII). L’astrologie peut tirer vanité de cette prédiction, à laquelle croira qui voudra.
=HOTE.=—_Qui compte sans son hôte compte deux fois._
On se trompe ordinairement quand on compte sans celui qui a intérêt à l’affaire, quand on espère ou qu’on se promet une chose qui ne dépend pas absolument de soi.—Les fréquents démêlés des voyageurs avec leurs hôtes, lorsqu’il s’agit de régler les comptes, ont donné lieu à ce proverbe.
=HUCHE.=—_Enflé du vent de la huche._
Expression proverbiale qu’on applique à une personne dont les joues sont rebondies, et qui a le pain à discrétion.—On appelait autrefois _vent de la huche_ un vent qu’on fesait en ouvrant et fermant avec précipitation la huche ou le pétrin. Ce vent était réputé très salutaire dans plusieurs maladies; on croyait surtout qu’il pouvait guérir ceux qui avaient le visage couvert de dartres, et donner de l’embonpoint aux gens d’une excessive maigreur, lorsqu’ils étaient exposés à son action trois fois chaque matin, pendant neuf jours consécutifs. Il est fort probable que l’expression proverbiale est née d’une allusion à cette pratique superstitieuse.
=HUITRE.=—_C’est une huître à l’écaille._
On a regardé l’huître comme étant placée au dernier degré de l’animalité, quoiqu’il y ait au-dessous d’elle un assez grand nombre d’animaux qui lui sont inférieurs sous le rapport de l’organisation, ainsi que des résultats de l’organisation, et l’on a cru que ce bivalve, jugé incapable de se mouvoir, était à peine doué de sensibilité, et totalement dépourvu des facultés de l’instinct: de là l’expression proverbiale dont on se sert pour désigner une personne fort stupide.
_Raisonner comme une huître._
C’est-à-dire fort mal, en dépit du bon sens.—Cette expression peut être dérivée de la même observation que la précédente; cependant on pense qu’elle est provenue d’une allusion aux discours tenus par une huître dans la _Circé_ de Giovanne Baptista Gelli, poète et philosophe florentin. Cet ouvrage, qui fut très répandu et très goûté en France au XVI^e siècle, représente Ulysse dialoguant avec ses compagnons changés en bêtes, et cherchant à leur persuader de reprendre la forme humaine, que la magicienne Circé doit leur rendre, pourvu qu’ils en témoignent le désir. Le premier auquel il s’adresse est une huître, qui se montre fort contente de l’être, et qui veut prouver par une foule de raisons qu’une huître vaut mieux qu’un homme. Il s’adresse ensuite tour à tour aux autres; mais tous, à l’exception du dernier, qui est l’éléphant, lui répondent par de semblables arguments; _ils raisonnent comme l’huître_.
=HUPPÉ.=—_Les plus huppés y sont pris._
C’est-à-dire ceux qui se croient les plus habiles y sont pris.
Autrefois les personnes les plus considérables avaient leur couvre-chef orné d’une _huppe_ ou d’une _houppe_; la _huppe_ était une touffe de plumes et la _houppe_ un flocon de soie, de fil ou de laine. Fauchet remarque qu’on disait _les plus huppés_ en parlant des gens de guerre, et _les plus houppés_ en parlant des clercs ou gens de lettres. Les raisons sur lesquelles était fondée cette différence n’ont pas entièrement cessé d’exister. Encore aujourd’hui l’ecclésiastique et l’homme de robe, quand ils sont en fonction, portent un bonnet surmonté d’une houppe, et certains militaires ont un plumet à leur chapeau ou à leur casque.—Montaigne a dit _des plus crêtés pour des plus huppés_. (_Ess._, liv. III, ch. 5.)