‹ Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres languesChapitre 5 sur 6 · L

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=LABUTTE.=—_Père Labutte._

Ami du vin et du plaisir, qui satisfait ses goûts en cachette, afin que rien ne vienne troubler ses jouissances.

Le père Labutte est un religieux mendiant dont le nom a été popularisé par une vieille chanson. Sterne a parlé de ce personnage imaginaire dans la phrase suivante qui justifie et complète l’explication que je donne: «Le père Labutte qu’on a tant chanté, qui boit quand personne ne le voit, et qui a bu sans que personne l’ait vu; le père Labutte est bien connu même de qui ne l’a pas vu, et l’on se représente aisément sa figure... l’imagination supplée à sa présence.»

Les Italiens disent: _Fra Gaudentio_, _frère Gaudence_.

=LAGNY.=—_Il a été à Lagny, il sait combien vaut l’orge._

Ce dicton s’applique à un homme qui s’est attiré quelque mauvais traitement par ses indiscrètes plaisanteries.

Le duc de Lorges, assiégeant la ville de Lagny, était l’objet des railleries des assiégés qui, se croyant assez forts pour lui résister, fesaient beaucoup de quolibets sur son nom. Il jura de s’en venger en s’écriant: _Je leur apprendrai combien vaut Lorges_. Aussitôt qu’il les eut réduits par la force des armes, il leur fit essuyer toutes sortes d’affronts dont le souvenir leur devint si odieux, dans la suite, qu’il suffisait de prononcer le mot _orge_ pour les mettre en fureur. Si quelque étranger commettait cette imprudence, ils le saisissaient sur-le-champ et le plongeaient dans une fontaine, en expiation de l’insulte qu’ils prétendaient en avoir reçue. De là le dicton et le jeu de société en dialogue, _combien vaut l’orge_.

=LAINE.=—_Se laisser manger la laine sur le dos._

Souffrir tout, ne pas savoir se défendre, comme les brebis qui souffrent patiemment que les corbeaux se fixent sur leur dos et leur arrachent la laine.

=LAMBIN.=—_C’est un Lambin._

Denys Lambin, professeur au collége de France, vers le milieu du XVI^e siècle, donna plusieurs commentaires sur Plaute, Lucrèce, Cicéron, Horace, etc., dans lesquels on trouva une érudition vaste, mais fastidieuse par la prolixité des remarques, et ce fut par allusion à ce défaut que s’introduisirent les expressions proverbiales _c’est un Lambin, il ne fait que lambiner_, dont on se sert en parlant de quelqu’un qui met beaucoup de lenteur dans ce qu’il fait, qui n’en finit pas.

=LAME.=—_La lame use le fourreau._

La vivacité de l’esprit use le corps.—«Ce proverbe, dit M. de Bonald, exprime une vérité certaine en physiologie, autant qu’en morale; et je crois que la première cause et la plus active de la dissolution, tantôt plus prompte, tantôt plus lente de nos organes, est leur faiblesse relativement à la force de la volonté et à l’exigence continuelle de ce maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent, ces efforts qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le malheur des méchants et souvent le désespoir des gens de bien, et cette lutte éternelle de l’homme intérieur contre l’homme extérieur, rebelle par impuissance aux volontés de l’ame, et dont la force apparente, comparée à celle de l’ame, n’est jamais qu’une faiblesse réelle.»

=LANCE.=—_Rompre une lance ou des lances._

La lance était l’arme principale dont les chevaliers se servaient. Ils fesaient _assaut de lances_ dans les tournois, et souvent ils en brisaient plusieurs en se chargeant l’un l’autre vigoureusement. De là les expressions, autrefois employées au propre et maintenant au figuré, _rompre une lance_ ou _des lances avec quelqu’un_, c’est-à-dire se mesurer avec lui à quelque exercice, à quelque jeu d’adresse, lui disputer un avantage, une supériorité, et _rompre une lance_ ou _des lances pour quelqu’un_, c’est-à-dire prendre son parti, le défendre contre ceux qui l’attaquent.

_Baisser la lance devant quelqu’un._

C’est lui céder, reconnaître sa supériorité, car le chevalier baissait sa lance en présence d’un autre chevalier à qui il voulait rendre hommage ou contre qui il n’osait se mesurer. On dit aussi _baisser la lance_ pour fléchir, mollir, se relâcher. Mais il ne faut pas confondre cette expression avec cette autre, _baisser les lances_, qui, dans nos anciens auteurs, signifie engager le combat, parce que les champions couraient l’un sur l’autre, lances baissées.

_Venir ou s’en retourner à beau pied sans lance._

C’est-à-dire à pied, en mauvais équipage, comme le chevalier qui avait été démonté et avait eu sa lance brisée dans le combat.

=LANGUE.=—_La langue va où la dent fait mal._

On disait autrefois: _Où deult la dent_. _Deult_ est la troisième personne du présent de l’indicatif du vieux verbe _douloir_, dérivé du latin _dolere_.—Ce proverbe signifie qu’on parle volontiers de ses peines.

_Les dents sont bonnes contre la langue._

Proverbe cité dans le _Lexique de l’ancienne langue britannique_, par Boxhomius: _Da daint rhag rafod_. Il s’explique très bien par cet autre: _Il vaut mieux se mordre la langue avant de parler qu’après avoir parlé_.—Les Arabes disent: _La bouche est la prison de la langue_.

_Il vaut mieux glisser du pied que de la langue._

Ce proverbe est pris du latin: _Satius est equo labi quàm linguà_. Il nous enseigne que les paroles indiscrètes peuvent attirer les plus grands maux sur leur auteur.—_Lapsus falsæ linguæ quasi qui in pavimentum cadens_ (Eccles., c. XX, v 20). La chute de celui qui pèche par sa langue _est comme une chute sur le pavé_.

_La langue est le témoin le plus faux du cœur._

On connaît le mot attribué à un diplomate célèbre de notre siècle, le prince de Talleyrand: _La parole nous a été donnée pour déguiser notre pensée_.

_Tirer la langue._

C’est faire une grimace en montrant la langue.

«L’abbé de Canaye avait fait une petite satire bien amère et bien gaie des petits dialogues de son ami Rémond de Saint-Marc. Celui-ci, qui ignorait que l’abbé fût l’auteur de la satire, se plaignait, en sa présence, de cette malice à une de leurs communes amies, M^{me} Geoffrin. Pendant ce temps, l’ami, placé derrière lui et en face de la dame, s’avouait auteur de la satire et se moquait de son ami en tirant la langue. Les uns disaient que ce procédé de l’abbé était malhonnête, d’autres n’y voyaient qu’une espiéglerie. Cette question de morale fut portée au tribunal de l’érudit abbé Fénel, dont on ne put jamais obtenir d’autre décision, sinon que c’était un usage chez les anciens Gaulois de _tirer la langue_.» (Diderot.)

Cet usage est constaté par un fait historique. Le Gaulois tué par Manlius Torquatus fut représenté _tirant la langue_, et Marius fit ciseler sur son bouclier cette image, qui était devenue populaire à Rome.

_C’est une langue de la Pentecôte._

Une langue qui n’épargne personne. C’est comme si l’on disait une langue de feu. L’allusion n’a pas besoin d’être expliquée; car personne ne peut ignorer que le Saint-Esprit descendit en langues de feu sur les disciples de Jésus-Christ, le jour de la Pentecôte.—On dit aussi d’un homme qui exprime sa façon de penser avec une rude franchise, qui ne garde pas de ménagement pour les opinions des autres, et qui trouve toute vérité bonne à dire: _C’est un échappé de la Pentecôte_. Autre allusion, aussi claire que la précédente, à la conduite des Apôtres qui, après avoir reçu le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, allèrent en tous lieux pour y prêcher l’Évangile, opposé aux idées reçues alors, sans être arrêtés par la crainte des persécutions.

=LANGUEYER.=—_Pour savoir le secret d’un maître, il faut langueyer les valets._

C’est-à-dire, il faut faire parler les valets, parce qu’il est difficile qu’un maître ait quelque chose de caché pour ses valets. Quand les croisés voulurent élire le premier roi de Jérusalem, ils _langueyèrent les valets_ de chaque prétendant, et, après cette enquête, ils nommèrent Godefroy de Bouillon que le témoignage de ses serviteurs leur fit regarder comme le plus digne de la couronne.—Le verbe _langueyer_ n’est plus usité que dans ce proverbe, et c’est dommage, car il faut recourir à une périphrase pour en exprimer la signification.

=LANTERNE.=—_Prendre des vessies pour des lanternes._

Les Italiens disent: _Prendere lucciole per lanterne_. _Prendre les vers luisants pour des lanternes._

Martial a fait une épigramme, qui est la 62^e de son XIV^e livre et est intitulée: _Lanterna ex vesicâ_, _la lanterne de vessie_. Il y fait parler ainsi cette lanterne:

_Cornea si non sum, numquid sum fuscior? aut me Vesicam contra qui venit esse putat?_

Pour n’être pas de corne en suis-je moins brillante? Et celui qui vient vers moi me prend-il pour une vessie?

Si le proverbe ne vient pas de là, j’avoue que j’ignore absolument sa route. Cependant _prendre des vessies pour des lanternes_, c’est se tromper lourdement, d’après le sens du proverbe; tandis que, d’après le sens de l’épigramme, il y aurait erreur de ne pas prendre la vessie pour une lanterne.

Ce proverbe a fourni au marquis de Bièvre un de ses plus jolis calembourgs. Un jour qu’on parlait dans une société du chirurgien Daran, inventeur des sondes en gomme élastique dites bougies, qu’on introduit dans le canal de l’urètre, une dame lui demanda: Quel est donc ce Daran dont il est si souvent question?—Madame, répond-il, c’est un homme qui _prend des vessies pour des lanternes_.

=LARIGOT.=—_Boire à tire larigot._

Boire excessivement et à longs traits.—Quelques étymologistes, entre autres l’abbé Morellet, font venir larigot de λάρυγγος, génitif d’un mot grec qui signifie larynx, et ils disent que _boire à tire larigot_ signifie proprement boire de manière à tirer, à distendre le larynx ou le gosier. J’aime mieux l’étymologie imaginée par Rabelais, qui raconte que cette expression naquit parmi les soldats de Clovis, après la victoire que ce monarque remporta à Vouillé sur Alaric II. Les Francs, pour se réjouir de la défaite et de la mort du prince ennemi, buvaient, dit-il, en s’écriant: _Je bé à ti, ré Alaric Goth_ (_Je bois à toi, roi Alaric Goth_). Cette étymologie est au moins amusante.

En voici une autre, qu’on regarde généralement comme vraie. Il y avait autrefois à Rouen une grosse cloche appelée _la Rigault_, du nom de l’archevêque Odo Rigault, qui la fit faire à ses frais, et la baptisa lui-même en 1282. Elle avait un son argentin et tellement agréable que le prélat ne pouvait se lasser de l’entendre. Pour se procurer souvent ce plaisir, il payait généreusement les sonneurs, et ceux-ci dépensaient l’argent au cabaret, où ils buvaient copieusement, soit pour prendre des forces afin de mieux sonner, soit pour se délasser de la fatigue qu’ils avaient eue à sonner, et ils appelaient cela _boire en tire la Rigault_ ou _à tire la Rigault_.

On trouve souvent le mot _Larigot_ employé pour désigner un fifre, une flûte, chez nos vieux auteurs, notamment chez Ronsard, qui a dit dans son églogue intitulée _les Pasteurs_:

Margot Qui fait danser ses bœufs au son du _Larigot_.

Il est plus naturel de dériver la locution de ce mot. Ainsi, _boire à tire larigot_, c’est boire comme un joueur de fifre ou de flûte, ou comme un musicien; ce que le peuple appelle _flûter_, _chalumeller_.

=LARME.=—_Rien ne sèche plus vite que les larmes._

Proverbe dont la phrase suivante de Quinte-Curce offre à la fois l’application et l’explication. _Qui multùm in suorum misericordiam ponunt, ignorant quàm celeriter lacrymæ inarescant._ _Qui compte beaucoup sur la commisération des siens, ignore combien les larmes sèchent vite._—Cicéron a cité plusieurs fois ce proverbe pour rappeler que l’orateur ne doit pas trop chercher à émouvoir la compassion, et il en a attribué l’invention au rhéteur Apollonius: «Les esprits une fois émus, gardez-vous d’être prolixes dans vos plaintes; car, ainsi que l’a dit le rhéteur Apollonius, _rien ne sèche plus vite que les larmes_. _Lacrymà nihil citiùs inarescit._» (_Traité de l’Invent_., liv. I, ch. 55.)

=LARRON.=—_Bien est larron qui larron emble._

Proverbe maritime, qui se dit quand un corsaire en dépouille un autre. _Embler_ est un verbe qui signifie faire un vol avec violence ou par surprise. Quelques étymologistes le dérivent du grec ἐμϐάλλειν (_emballein_), mettre la main sur. Quelques autres le tirent du latin _involare_, formé de _vola_, paume de la main, et employé pour dire: prendre ou retenir dans la paume de la main.

_Embler_ se trouve dans le _Roman de la Rose_, dans les _Ordonnances_ de saint Louis, et dans les _Commandements de Dieu_ en vieux français, qui disent: _L’avoir d’autrui tu n’embleras_. Saint-Simon s’en est servi en parlant des ministres Colbert et Louvois, qu’il accuse d’avoir toujours tendu _à embler la besogne d’autrui_.

Du verbe _embler_, qui n’est plus guère usité que dans le proverbe, est venue l’expression adverbiale _d’emblée_, c’est-à-dire tout d’un coup, du premier effort.

_S’entendre comme larrons en foire._

Expression très usitée, en parlant des personnes qui sont d’intelligence pour faire quelque chose de blâmable.—_Les coquins se devinent_, suivant l’expression de Duclos, et l’association est bientôt faite entre eux. Aristote (_Morale_, VI, 1) cite le proverbe suivant, que les Grecs employaient dans le même sens: _Le larron connaît le larron, comme le loup connaît le loup_.

On trouve dans la 1^{re} prophétie de Nahum: _Spinæ se invicem complectuntur_. _Les ronces se tiennent entrelacées._

=LATIN.=—_Perdre son latin à une chose._

Y travailler en vain; y perdre son temps et sa peine. Cette expression est née dans le temps où les plaidoyers se fesaient en latin, où _parler latin_ était le nec plus ultra de la science. On dit d’une chose très difficile à faire: _Le diable y perdrait son latin_. Les Italiens emploient dans un sens analogue, mais un peu ironique, ce proverbe très curieux: _Cimabue non lo farebbe, lui che avrebbe dipinto una corregia nell’acqua_. _Cimabué ne le ferait pas, lui qui eût peint un gros pet dans l’eau._

=LÉGAT.=—_Être plus occupé que le légat._

Le chancelier Duprat, cardinal et légat _à latere_, fut accablé d’affaires. Les événements multipliés qui eurent lieu dans l’État et dans l’Église sous son ministère, l’établissement du concordat désapprouvé par l’université, par le parlement et par le clergé, les nouveautés que Luther et ses disciples introduisirent dans la religion, la vénalité des charges judiciaires, la captivité de François I^{er}, le sac de Rome, la détention du pape Clément VIII, l’augmentation des impôts, le schisme d’Angleterre, beaucoup d’autres choses enfin dont il se mêla et dont il eût mieux valu qu’il ne se mêlât point, donnèrent naissance à l’expression proverbiale _être plus occupé que le légat_, pour marquer la situation d’un homme qui est surchargé de besogne et qui ne sait où donner de la tête.

=LÉSINE.=—_Compagnon de la lésine._

Cette dénomination, qu’on applique à un homme d’une avarice sordide et raffinée, est venue d’un ouvrage curieux, composé en italien par un nommé Vialardi, vers la fin du xvi^e siècle, et traduit en français par un anonyme, en 1604. Cet ouvrage est intitulé: _Della famosissima compagnia della lesina_, etc. _De la très fameuse compagnie de la lésine_, etc. Le but assigné à cette compagnie est l’épargne la plus sordide. Tous les membres ont des noms et des emplois conformes à leur institut, et ils sont obligés par leurs statuts de pousser la lésine au plus haut point de raffinement, par exemple: de porter la même chemise aussi longtemps que l’empereur Auguste était à recevoir des nouvelles d’Égypte, c’est-à-dire quarante-cinq jours; de se couper les ongles des pieds jusqu’à la chair vive, de peur qu’ils ne percent les bas de chausse et les escarpins; de ne pas jeter de sable sur les lettres fraîchement écrites, afin d’en diminuer le port, et autres pratiques semblables, auxquelles on pourrait ajouter celle de ne pas mettre de points sur les i, pour épargner l’encre.

=LESSIVE.=—_Faire une lessive._

Cette expression fait allusion à la lessive hermétique: elle fut originairement usitée en parlant des alchimistes ruinés à la recherche de la pierre philosophale, qu’ils prétendaient se procurer au moyen de cette lessive; elle s’appliqua ensuite aux malheureuses victimes de la passion du jeu, autre espèce d’alchimie qui conduit aussi à la misère en promettant des monts d’or, et l’application fut très naturelle, non seulement en raison de l’analogie que je viens de signaler, mais parce que les cartes à jouer étaient regardées par les adeptes comme un emblème des opérations du grand-œuvre, ce qui probablement les fit consacrer à l’usage de dire la bonne fortune.

Les vers latins suivants expliquent assez bien comment se fesait la lessive des alchimistes.

_Calcinat in cinerem res ignis quaslibet; inde_ _Junctus aquæ cinis est nobile lixivium:_ _Lixivium bene concoclum sal fiet, at hic sal,_ _Si dissolvatur, mox oleasus erit._ _Hoc oleum arcanâ si consolidabitur arte,_ _Laudatus sophies nascitur inde lapis._

Le feu réduit tout en cendres; les cendres mêlées avec de l’eau font une lessive excellente. Cette lessive bien cuite produit un sel qui se change en huile en se dissolvant, et cette huile rendue solide par les procédés mystérieux de la science hermétique, devient la pierre philosophale si renommée.

_A laver la tête d’un Maure, on perd sa lessive._

C’est-à-dire qu’on se donne des soins et des peines inutiles pour faire comprendre à un homme quelque chose qui passe sa portée, ou pour corriger un homme incorrigible.—Ce proverbe existait chez les Grecs et chez les Latins. Il est venu d’une fable d’Esope, où il est parlé d’un maître qui fesait laver continuellement la figure d’un esclave éthiopien pour lui rendre le teint clair.

Diogène réprimandait un jour un méchant. Que faites-vous là? lui demanda quelqu’un.—Vous le voyez bien, répondit le philosophe, _je lave la tête d’un Éthiopien, afin de le rendre blanc_.

On dit aussi: _A laver la tête d’un âne, on perd sa lessive_. «L’instruction ne porte de fruit qu’autant que la nature la seconde. Quand même on mènerait l’âne du Christ à la Mecque, de retour il serait toujours un âne.» (Saady.)

=LETTRE.=—_La lettre tue, et l’esprit vivifie._

C’est l’axiome théologique, _littera occidit, spiritus autem vivificat_. Il signifie qu’il ne faut pas, dans l’interprétation d’une loi, d’un précepte, s’attacher servilement au sens littéral des mots, mais chercher à saisir la pensée raisonnable, l’intention véritable cachée sous ces mots. Les théologiens turcs distinguent, comme les théologiens chrétiens, le sens positif et le sens allégorique, et ils disent proverbialement que _le Coran porte tantôt une face de bête, et tantôt une face d’homme_, pour signifier la lettre et l’esprit.

Notre proverbe s’emploie aussi en parlant des traductions trop serviles qu’on veut blâmer.

=LIÈVRE.=—_Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite._

Pline le naturaliste rapporte ce proverbe, _mis en vogue_, dit-il, _par un jeu frivole, mais cependant fondé sur quelque raison, puisqu’il est consacré par une opinion générale_. _Frivolo quodam joco, cui tamen debeat subesse causa in tantâ persuasione._

Le _jeu frivole_ consiste dans le rapprochement des mots _lepus, leporis_ (lièvre), et _lepos, leporis_ (grâce, agrément). La raison est peut-être dans la superstition qui avait consacré le lièvre à l’amour.

Martial a fait de ce proverbe le fondement de l’épigramme 30 de son livre III:

_Si quando leporem mittis mihi, Gellia, dicis:_ _Formosus septem, Marce, diebus eris._ _Si non derides, si verum, lux mea, narras,_ _Edisti nunquam, Gellia, tu leporem._

Isabeau, lundi m’envoyastes Un lièvre et un propos nouveau; Car d’en manger vous me priastes, En me voulant mettre au cerveau Que par sept jours je serais beau. Resvez-vous? avez-vous la fièvre? Si cela est vray, Isabeau, Vous ne mangeastes jamais lièvre.

(CL. MAROT.)

_Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant._

C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement.—On disait autrefois _mémoire de connil_ (de lapin). L’explication que Laurent Joubert, dans ses _Erreurs populaires_, a donnée de cette dernière expression convient également à la première. «Le _connil_, dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever peu auparavant, et c’est pourquoi on tient pour suspect le cerveau de cet animal, parce qu’il a la mémoire, qui consiste au cerveau, extrêmement courte.»

_Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois._

Il ne faut pas poursuivre deux affaires à la fois. _Qui court deux lièvres à la fois n’en prend aucun_, dit un autre proverbe.

_Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant._

Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en font principalement le succès.

=LIMOGES.=—_Convoi de Limoges._

Cette expression, dont on se sert pour désigner des politesses cérémonieuses, des révérences sans fin, rappelle un ancien usage d’après lequel une personne qui avait reçu une visite accompagnait le visiteur jusque dans la rue, quelquefois même jusque chez lui, et en était accompagnée à son tour, quand elle revenait sur ses pas; de sorte que c’était toujours à recommencer. Cet usage, qui a introduit dans notre langue le verbe _reconduire_ et le substantif _reconduite_, improprement employés aujourd’hui pour _conduire_ et _conduite_, fut nommé _convoi de Limoges_, soit parce qu’il était né dans cette ville, soit parce qu’il y était plus observé qu’ailleurs.

=LIMONADIER.=—_Limonadier de la passion._

On appelle ainsi le vinaigrier, et par extension tout mauvais limonadier. Cette expression populaire fait allusion au vinaigre que les Juifs donnèrent à boire à Jésus-Christ pendant sa passion.

=LINCEUL.=—_Le plus riche en mourant n’emporte qu’un linceul._

Ce proverbe, très ancien dans notre langue, a été employé par le troubadour Pons de Capdueil:

Alexandres qui tot le mon avia Ne portet ren mas un drap solamen.

_Alexandre qui avait le monde entier, n’emporta qu’un linceul._

On lit dans une épigramme de Lucien: «Je suis arrivé nu sur la terre; je m’en irai nu dans son sein. A quoi bon me tourmenter inutilement?»

La même pensée se trouve dans les paroles suivantes de l’Ecclésiaste (ch. V, v. 14): «Comme l’homme est sorti nu du sein de sa mère, il y retournera de même les mains vides, et sans rien emporter de son travail.»

Job avait dit (ch. XXXI) avant Lucien et l’Ecclésiaste: «Je suis sorti nu du sein de ma mère; je rentrerai dans le sein de la terre tout nu.»

Saladin, à l’époque de sa mort, arrivée le 4 mars 1193, voulut qu’au lieu du drapeau élevé devant sa porte, on déployât le drap mortuaire dans lequel il devait être enseveli, et qu’un héraut criât: «Voilà tout ce que Saladin, vainqueur de l’Orient, emporte de ses conquêtes.»—C’était le proverbe mis en en action d’une manière sublime.

=LION.=—_A l’ongle on connaît le lion._

_Ex ungue leonem._ Il suffit d’un seul trait pour faire connaître un homme d’un grand talent ou d’un grand caractère.

Ce proverbe, d’origine grecque, est venu de ce que le sculpteur Phidias, ayant à représenter un lion, en conçut la forme et la grandeur par l’inspection d’un seul de ses ongles, sans avoir jamais eu sous les yeux cet animal.

_Il faut coudre la peau du renard à celle du lion._

On attribue l’invention de ce proverbe à Lysandre, fameux général lacédémonien, dont la politique ne connaissait que deux principes, la force et la perfidie, et dont la maxime favorite était qu’on doit tromper les enfants avec des osselets et les hommes avec des parjures. Un jour qu’on lui reprochait d’employer des ruses indignes d’un homme tel que lui, qui se glorifiait de descendre d’Hercule. _Il faut_, répondit-il en faisant allusion au lion de Némée, _coudre la peau du renard où manque celle du lion_.—Pindare avait dit avant Lysandre: Celui qui veut triompher d’un obstacle doit s’armer de la force du lion et de la prudence du serpent.

_Habillé comme un gardeur de lions._

Cela se dit d’un homme qui ne change presque jamais d’habit, parce qu’un gardeur de lions est toujours vêtu de la même manière, afin que ces animaux redoutables le reconnaissent mieux.

=LISIÈRE.=—_La lisière est pire que le drap._

Les gens qui habitent la frontière d’un pays valent moins que ceux qui en habitent l’intérieur. Les Italiens disent: _Quei de’confini sono ladri o assassini_. _Les gens des confins sont larrons ou assassins._ En effet, les vols et les meurtres paraissent avoir été toujours plus fréquents dans ces localités que dans les autres, à cause de la facilité laissée à ceux qui les commettent de s’enfuir à l’étranger.—Notre proverbe ne s’applique guère qu’en plaisantant, et pour répondre à quelqu’un qui rejette la solidarité des défauts imputés aux habitants de certaines provinces, attendu qu’il n’est pas leur compatriote, comme on le pense, mais seulement leur voisin.

=LIT.=—_Comme on fait son lit on se couche._

C’est-à-dire que le bien ou le mal que l’homme éprouve est généralement le résultat de la conduite qu’il tient, des bonnes ou mauvaises mesures qu’il prend. Il peut se rendre heureux par un sage emploi des facultés que Dieu lui a départies; son bonheur dépend de lui; il doit le trouver dans l’accomplissement de ses devoirs. S’il est malheureux, ce n’est guère que par sa faute. Ce qu’il appelle son malheur n’est le plus souvent que l’expiation nécessaire de ses erreurs ou de ses sottises, et il ne souffre de vrais maux que ceux qu’il se fait lui-même. Tout ce qu’on a dit de plus philosophique sur la nécessité de vivre comme on voudrait avoir vécu, de n’imputer l’amertume de ses regrets qu’à l’intempérance de ses désirs, de chercher sa félicité au dedans de soi et son bien-être dans une vie laborieuse et bien réglée, tout cela est rappelé par ce proverbe si vulgaire, _Comme on fait son lit on se couche_.

=LITANIES.=—_Tourner du côté des litanies._

Donner dans la dévotion.—Je rapporterai ici l’origine des litanies, qui est assez curieuse. Les Romains, à l’avénement d’un empereur, étaient dans l’usage de faire certaines acclamations, dans lesquelles ils énuméraient les secours qu’ils attendaient de lui. Ils s’écriaient, par exemple: _Ut salvi simus, Jupiter optime maxime, serva nobis imperatorem_; et quelques historiens ont pris soin de nous instruire que cette formule fut employée, à diverses reprises, par les sénateurs et par le peuple, dans le temple de la Concorde, où Pertinax reçut la pourpre. Cet usage des acclamations fut adopté par les premiers chrétiens, qui l’introduisirent même dans leurs synodes, malgré l’opposition de plusieurs Pères de l’église, auxquels il paraissait un peu trop profane, et il donna naissance aux litanies.

=LIVRE.=—_Un grand livre est un grand mal._

Mot du poète grec Callimaque, bibliothécaire d’Alexandrie, qui disait aussi: _Un petit livre vaut mieux qu’un gros, parce qu’il contient moins de sottises._ Les deux propositions sont vraies en général, et elles s’expliquent très bien par ces pensées extraites de J.-J. Rousseau: «L’abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu’on a lu, on se croit dispensé de l’apprendre. Trop de lecture ne sert qu’à faire de présomptueux ignorants.... Tant de livres nous font négliger le livre du monde, ou, si nous y lisons encore, chacun s’en tient à son feuillet.—Celui qui aime la paix ne doit point recourir aux livres; c’est le moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de disputes intarissables...; les subtilités s’y multiplient; on y veut tout expliquer, tout décider, tout entendre. Incessamment la doctrine se raffine et la morale dépérit toujours plus.—J’ai cherché la vérité dans les livres, je n’y ai trouvé que le mensonge et l’erreur. J’ai consulté les auteurs, je n’ai trouvé que des charlatans qui se font un jeu de tromper les hommes, sans autre loi que leur intérêt, sans autre dieu que leur réputation.—Professeurs de mensonge, c’est pour abuser le peuple que vous feignez de l’instruire, et, comme ces brigands qui mettent des fanaux sur des écueils, vous l’éclairez pour le perdre.»

_Je crains l’homme d’un seul livre._

_Timeo virum unius libri._ Parce que l’homme qui s’est bien nourri de la lecture d’un seul livre, qui en possède bien toutes les parties, qui en a bien fécondé, bien développé toutes les idées par ses méditations, est un adversaire redoutable pour ceux qui voudraient argumenter avec lui sur les matières explicitement ou implicitement contenues dans ce livre qu’on suppose bon.

Il n’y a presque pas d’effets que ne puisse produire, presque pas d’obstacles que ne puisse surmonter le génie d’un homme, soit dans la vie active, soit dans la vie spéculative, quand il l’applique invariablement à un seul objet. Diderot a dit: «L’homme qui est tout à son métier, s’il a du génie, devient un prodige; et, s’il n’en a point, il s’élève par une application constante au-dessus de la médiocrité. Heureuse la société où chacun serait à sa chose, et ne serait qu’à sa chose! Celui qui disperse ses regards sur tout, ne voit rien ou voit mal.» (Sat. 1^{re}, _sur les caractères_.)

_J’y brûlerai mes livres._

Je mettrai tout en œuvre pour le succès de cette affaire.

Cette façon de parler, dit l’abbé Morellet, est une allusion à la folie d’un certain alchimiste qui, cherchant la pierre philosophale, après s’être ruiné en charbon, et n’ayant plus que le dernier coup de feu à donner pour obtenir le grand-œuvre, emploie à chauffer son fourneau jusqu’à ses livres, dont il ne doit plus avoir besoin.

=LOI.=—_Si veut le roi, si veut la loi._

Lorsque l’abolition du combat judiciaire eut rendu la connaissance et par conséquent l’étude des lois indispensable, les seigneurs, jusqu’alors juges dans leurs terres, désertèrent les tribunaux, et l’administration de la justice devint le partage des hommes de loi. Voilà l’origine de notre magistrature, et cette grande innovation ne remonte pas plus haut que les dernières années du XIII^e siècle. A cette époque, l’esprit de Grégoire VII animait encore ses successeurs, et les hauts barons s’agitaient pour reconquérir ce qu’ils avaient perdu sous les derniers règnes. A peine établi, le parlement lève sur toutes les classes de la société le glaive de la justice, en frappe indistinctement tout ce qui se montre hostile envers la couronne, et force l’épée des barons et la crosse des évêques à s’incliner devant la majesté du trône. Bientôt il ne reste en France qu’une seule autorité, l’autorité du roi, et le droit public des Français se concentre dans la maxime: _Si veut le roi, si veut la loi._

Loisel a interprété d’une manière constitutionnelle cette maxime de l’ancienne jurisprudence, en disant qu’elle signifie que le roi ne peut vouloir que ce que veut la loi; mais pour qu’elle présentât un pareil sens, il faudrait qu’elle eût ses deux termes déplacés, et que le conséquent fût l’antécédent: _Si veut la loi, si veut le roi_, signifierait le régime de la légalité; _si veut le roi, si veut la loi_, signifie le régime du bon plaisir.

=LONGIS.=—_C’est un Saint-Longis._

C’est-à-dire une homme plein de lenteur dans tout ce qu’il fait. Saint Longis, dont le nom seul a donné lieu à cette façon de parler, est le soldat qui perça d’un coup de lance le flanc droit du Sauveur crucifié, comme le disent les deux vers suivants, extraits d’une vie manuscrite de Jésus-Christ, et cités dans le glossaire de Carpentier.

Longis le coté droit ouvri Et sang et aigue s’en issi.

La tradition rapporte que ce soldat, s’étant fait chrétien, fut martyrisé à Césarée, en Cappadoce.

=LORIOT.=—_Compère Loriot._

Petit aposthème qui se forme au bord de la paupière et qui s’appelle ordinairement orgeolet ou orgelet, à cause de sa ressemblance avec un grain d’orge. Ce nom très singulier de _Compère Loriot_ est venu d’une vieille opinion dont il est parlé dans l’_Histoire naturelle_ de Pline (liv. XXX, ch. XI), et dans les _Symposiaques_ de Plutarque (liv. V, quest. VII). Ces deux auteurs ont prétendu que le regard du loriot est salutaire aux personnes attaquées de la jaunisse, attendu que cet oiseau a la propriété d’attirer et de recevoir par les yeux l’humeur bilieuse dont l’épanchement cause cette maladie. Or, comme une telle opinion a été fort accréditée autrefois en France, et comme on a cru aussi que l’orgeolet provenait de quelque émanation morbifique reçue par l’organe de la vue, on a été amené de là, par une transition naturelle, à la dénomination de _Compère Loriot_, employée d’abord pour désigner le malade et appliquée depuis au mal.

=LORRAIN.=—_Lorrain vilain, traître à Dieu et au prochain._

On prétend que ce dicton a été imaginé du temps de la ligue, par les partisans des Valois, contre les Guises, princes de la maison de Lorraine, qui voulaient usurper le trône, et qu’il ne concerne pas les Lorrains à qui on l’applique abusivement. Il est bien vrai qu’il fut très usité en ce temps, mais on peut croire qu’il existait antérieurement, et qu’il avait été fait pour les Lorrains en général, puisque d’autres dictons fort anciens leur reprochent de semblables défauts.

=LOUER.=—_Il ne faut pas louer un homme avant sa mort._

Parce qu’un homme, tant qu’il vit, est sujet à démentir les éloges dont il peut avoir été l’objet.—Ce proverbe est pris du passage suivant de l’_Ecclésiastique_ (ch. XI, v 30): _Ante mortem ne laudes hominem quemquam, quoniam in filiis suis agnoscitur vir_. _Ne louez aucun homme avant sa mort, car on connaît un homme par les enfants qu’il laisse après lui._

Le havamal des Scandinaves dit: _Louez la beauté du jour quand il est fini_.

Vauvenargues pense que le proverbe _Il ne faut pas louer un homme avant sa mort_, a été inventé par l’envie et a été adopté trop légèrement par les philosophes. Au contraire, dit-il, c’est pendant leur vie que les hommes doivent être loués, lorsqu’ils ont mérité de l’être: c’est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s’efforcent de les dégrader, qu’il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu’il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.

Socrate voulait qu’on donnât des louanges aux hommes de bien, comme de l’encens aux dieux.

_Qui se loue s’emboue._

_Laus propria sordet._ _La propre louange pue._

Ce proverbe est du moyen-âge. Les anciens ne connaissaient pas la modestie, dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils pensaient que chacun avait droit de se louer soi-même, personne ne pouvant mieux savoir que lui comment il voulait être loué, et que la voix qu’il se donnait était une voix de plus, et une voix qui comptait. Les hommes les plus célèbres de Rome se conformaient volontiers à ce principe. Cicéron mandait à Atticus: «Vous avez reçu l’histoire de mon consulat que j’ai écrite en grec; quand j’aurai achevé la même histoire en latin, je vous l’enverrai, et je vous en promets une troisième en vers, afin de faire mon panégyrique de toutes les manières possibles. Pourquoi attendrais-je que les autres me louent, puisque je m’en acquitte si bien moi-même?»

Ce franc amour-propre des anciens ne valait-il pas mieux que cette fausse modestie des modernes, qui a été si bien nommée par Labruyère, le dernier raffinement de la vanité.

=LOUP.=—_Avoir vu le loup._

Cette expression s’applique à un homme, pour signifier qu’il a vu le monde, qu’il est aguerri et expérimenté; mais elle s’applique à une femme pour lui reprocher une conduite déréglée. Dans ce dernier cas, c’est comme si l’on disait: cette femme est une _louve_; dénomination qu’on donnait autrefois aux prostituées, afin de les rendre odieuses par une comparaison convenable à leur vie brutale. On lit dans l’_Amphithéâtre sanglant_ par P. C., évêque de Bellay: «Ces malheureuses _louves_ (c’est-à-dire ces femmes débauchées) sont toujours prêtes à la curée et souffrent une faim canine de la chair humaine.» Les Latins employaient le mot _lupa_, _louve_, dans la même acception, comme on peut le voir dans le discours de Cicéron _pro Milone_. Acca Laurentia, qui allaita Romulus et Rémus, avait reçu cette qualification de ses voisins, à cause de la voracité de son appétit charnel. _Lupanar_ signifiait lieu de prostitution.

_Savoir la patenôtre du loup._

Lorsqu’on veut faire entendre à quelqu’un qui fait des menaces qu’on saura bien l’empêcher de les effectuer, on dit qu’on _sait la patenôtre du loup_, par allusion à une prière ainsi nommée à laquelle la superstition du moyen-âge attribuait la vertu d’éloigner les loups des bergeries. Voici cette singulière oraison telle que le curé Thiers l’a rapportée: «Au nom du Père + du Fils + et du Saint-Esprit +. Loups et louves, je vous conjure et charme: je vous conjure au nom de la très sainte et sur-sainte, comme Notre-Dame fut enceinte, que vous n’ayez à prendre ni écarter aucune des bêtes de mon troupeau, soit agneaux, soit brebis, soit moutons (on nomme les bestiaux que l’on veut préserver des loups), ni à leur faire aucun mal.» (_Traité des superstitions_, liv. VI, ch. 2.)

On croit encore à l’efficacité de la _patenôtre du loup_ dans plusieurs hameaux du département de l’Aveyron, et il y a de prétendus sorciers appelés _louvetiers_ qui, fesant métier de la dire, jouissent d’un grand crédit auprès de certains métayers.

_Enfant de loup, qui n’a jamais vu son père._

Lorsque les louves sont en chaleur, dit Buffon, ce qui arrive en hiver, plusieurs mâles suivent la même femelle et cet attroupement est sanguinaire, car ils se la disputent cruellement. Ils grondent, ils frémissent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive presque toujours qu’ils mettent en pièces celui qu’elle a préféré. De là cette expression proverbiale par laquelle on désigne un bâtard.

_Quand on parle du loup on en voit la queue._

Proverbe dont on fait l’application, lorsqu’il survient une personne au moment où l’on parle d’elle. Cette personne est probablement assimilée au loup, parce que sa présence inattendue déconcerte et fait taire, de même que l’apparition subite du loup produit un étonnement et une crainte qui coupent d’abord la parole. Mais pourquoi est-il question de la _queue_ du loup, au lieu de la tête qui semblerait plus convenablement rappelée? C’est peut-être parce que cet animal, qui aperçoit ordinairement l’homme avant d’en être aperçu, se détourne rapidement pour s’enfuir, et ne se laisse voir que par derrière, et peut-être aussi parce que le mot _queue_ forme une assonance, une sorte de rime, avec le mot _leu_ (loup), qui figura primitivement dans le proverbe.

Les Latins disaient: _Lupus est in fabulâ_. _Le loup est dans le discours._ Ce qui doit être fondé sur la même raison que le proverbe français. Cependant il y a des parémiographes qui prétendent que _lupus in fabulâ_ signifie proprement _le loup dans la comédie_, et fait allusion à une antique tradition romaine qui rapporte qu’un jour où l’on représentait, en plein air, sur le bord du Tibre, une pièce de théâtre, dans laquelle il s’agissait de Romulus et de Rémus allaités par une louve, on vit paraître un loup qui étonna comme un prodige, les spectateurs interdits. Mais ce fait est évidemment apocriphe, et ce qui prouve que _fabula_ doit se traduire ici par _discours_, et non par _comédie_, c’est qu’on trouve dans Plaute et dans d’autres auteurs: _Lupus est in sermone_.

Le peuple parisien n’emploie guère que dans une acception de blâme le proverbe _Quand on parle du loup on en voit la queue_. Toutes les fois qu’il veut montrer de la politesse ou s’exprimer dans un sens d’éloge, il ne manque pas d’y substituer une de ces phrases poétiques: _Quand on parle du soleil on en voit les rayons_.—_Quand on parle de la rose on en voit le bouton._

_A chair de loup dent de chien._

Proverbe qui s’applique dans le même sens que: _A rude âne rude ânier_.—_A méchant méchant et demi._ Les Danois disent très originalement: _Dur contre dur, s’écriait le diable en opposant son derrière au tonnerre_.

_Il faut hurler avec les loups._

Il faut s’accommoder aux mœurs, aux manières des gens avec lesquels on vit, avec lesquels on se trouve lié, quoiqu’on ne les approuve point.—Ce proverbe correspond au proverbe latin qu’on trouve dans les _Bacchides_ de Plaute (act. IV, vers 10): _Versipellem frugi convenit esse hominem pectus cui sapit_. _Il convient qu’un homme sage et avisé change quelquefois de peau_; mot à mot, devienne _versipellis_. Les Latins entendaient par _versipellis_ le loup-garou, c’est-à-dire l’homme à qui la superstition populaire attribue le pouvoir de se transformer en loup, et de revenir ensuite à sa première forme. Ainsi quand on dit: _Il faut hurler avec les loups_, c’est à peu près comme si l’on disait: _Il faut savoir se faire loup-garou_.

=LOYER.=—_Qui sert et ne persert, son loyer perd._

Ce proverbe est le même que celui-ci: _Qui sert et ne continue, sa récompense est perdue_. L’un et l’autre sont fondés sur une ancienne coutume d’après laquelle les domestiques qui s’étaient loués pour un temps n’avaient droit à aucune partie de leurs gages, s’ils venaient à quitter leur service avant l’expiration du temps convenu. Leur sens moral est qu’on n’obtient rien sans la persévérance.

=LUCE.=—_A la Sainte-Luce, les jours croissent du saut d’une puce._

L’année solaire se compose de 365 jours et 6 heures moins 11 minutes. Dans la correction faite au calendrier, sous Jules César, on négligea de tenir compte de ces onze minutes qui, étant employées de trop, tous les ans, avaient formé dix jours[61], vers la fin du seizième siècle. Comme il en résultait, dans l’office ecclésiastique un dérangement qui, croissant toujours, aurait fini par dérouter tous les calculs, le pape Grégoire XIII ordonna de passer du 5 octobre au 15 du même mois, en supprimant ces dix jours dans l’année 1582, qui n’en eut ainsi que 355, ce qui la fit surnommer _la petite année_. Avant cette suppression, par laquelle l’année civile fut mise en harmonie avec l’année solaire, les jours diminuaient jusqu’au onze décembre, dont la nuit était la plus longue de toutes, comme l’atteste cette épigramme d’Owen:

_Nupsisti undecimo cur, Pontiliana, decembris? —Nulla magis nox est longa diesque brevis._

Pourquoi, Pontiliana, vous êtes-vous mariée le onze décembre?—C’est qu’il n’y a pas de nuit plus longue, ni de jour plus court.

Par conséquent les jours recommençaient à augmenter le treize décembre, qui correspondait alors, comme le vingt-trois aujourd’hui, au lendemain du solstice d’hiver, et c’est même ce qui avait fait choisir le treize pour l’anniversaire de la fête de sainte Luce, à cause de l’analogie de ce nom avec le mot latin _lux_, lumière. Ainsi le proverbe, qui est faux maintenant, était vrai autrefois, et le poète Passerat avait raison de dire:

Heureux jour de Sainte-Luce, Qui croît du saut d’une puce, Raccourcissant les ennuis Qu’apportent les longues nuits.

=LUNE.=—_Aboyer à la lune._

Crier contre une personne à qui on ne peut nuire, faire des menaces impuissantes. Métaphore prise des chiens qui, d’après une opinion populaire, aboient contre la lune dont l’éclat les blesse. _Quo plus lucet luna, magis latrat molossus._ _Plus la lune brille, plus le mâtin aboie._

_La lune n’a rien à craindre des loups._

C’est aussi une opinion populaire que les loups ne peuvent souffrir la clarté de la lune, et qu’ils poussent des hurlements à sa vue. De là le proverbe traduit du latin, _luna tuta à lupis_, pour marquer l’impuissance des critiques et des envieux contre un mérite supérieur. Ce proverbe, dans le moyen-âge, s’appliquait particulièrement aux impies vainement déchaînés contre l’Église, dont la lune est le symbole mystérieux.

_Poltron comme la lune._

C’est sans doute parce qu’elle se cache derrière les nuages que la lune est devenue le type de la poltronnerie. Mais si elle se cache, du moins elle n’a jamais reculé, et le soleil ne peut en dire autant. Toutefois il faut avouer que, depuis sa reculade, il s’est tenu constamment immobile à son poste.

_Changeant comme la lune._

Je n’ai pas besoin de faire sentir la justesse de cette comparaison. Il me suffira de citer l’apologue suivant, rapporté par Plutarque, dans _le Banquet des sept sages_ (ch. XLII): «La lune, un jour, pria sa mère de lui faire un manteau qui allât juste à sa taille. Eh! comment le pourrais-je, répondit la mère, puisque tu changes de taille toutes les semaines?»—Ce joli apologue sera certainement plus agréable aux lecteurs qu’un commentaire, et il leur donnera en même temps l’origine de cette autre expression proverbiale: _Cela lui va comme un manteau à la lune_, c’est-à-dire cela ne lui va pas du tout.

_Faire un trou à la lune._

C’est manquer à ses engagements, faire faillite.—D’où vient donc cette expression qui paraît déraisonnable? Car si l’effet qu’elle signale était produit par chaque faillite, le disque de la lune devrait nous apparaître comme une écumoire. Je crois qu’elle ne désigne pas le satellite de la terre, mais certain corps opaque qu’on appelle _la lune de Landernau_, et qu’elle est tout simplement une variante comique de cette autre expression, _facere bombum_ (_faire un pet_), employée pour dire, faire banqueroute. Si une telle explication, que je regarde comme la plus probable, n’était pas admise, je proposerais la suivante: autrefois le terme des contrats et des paiements était ordinairement fixé à la lune qui précède et détermine la fête de Pâques, avec laquelle commençait l’année, sous la troisième race de nos rois, jusqu’au règne de Charles IX. C’est pourquoi les débiteurs qui ne payaient pas plus à l’échéance de la pleine lune que s’il n’eût pas été pleine lune, ou qui déclinaient cette échéance par une banqueroute, furent supposés _faire une brèche_ ou un _trou à la lune_; et cette locution figurée fut bientôt dans toutes les bouches, parce qu’elle joignait à la singularité le mérite de rappeler un proverbe des anciens, qui disaient d’un homme ingénieux à chercher des expédients dilatoires, lorsqu’il devait accomplir ses promesses ou acquitter ses dettes: _Laconicas lunas causatur_. _Il allègue les lunes lacédémoniennes._

Ce proverbe des _lunes lacédémoniennes_ était venu de ce que la mauvaise foi des Lacédémoniens envers les autres peuples, prenait souvent pour prétexte un conseil donné par Lycurgue, de n’entreprendre aucune expédition militaire ni aucune affaire importante, tant que la lune n’était pas dans son plein.

_La lune annonce par sa pâleur la pluie, par sa rougeur le vent, et par sa blancheur la sérénité._

_Pallida luna pluit, rubicunda flat, alba serenat._

Ce proverbe est fondé sur l’expérience, et il est d’une vérité incontestable. Mais de ce que la lune, à ses différentes phases, indique des changements de temps, il ne faut pas conclure qu’elle les produise. Malgré l’opinion généralement répandue dans les campagnes à ce sujet, il n’y a point de raisons pour affirmer l’influence de la lune sur les vicissitudes de l’atmosphère, et il y en a beaucoup, au contraire, pour la révoquer en doute, tant qu’on n’aura pas prouvé par une longue suite d’observations que ces vicissitudes se distribuent avec précision sur les époques des points lunaires, conformément à leur nature et à celle de ces points. Que devient d’ailleurs l’influence de la lune dans les climats où le temps reste constamment le même pendant plusieurs mois?

_La lune de miel._

Le premier mois du mariage, où tout est douceur pour les époux. Expression prise de ce proverbe arabe: _La première lune après le mariage est de miel, et celles qui la suivent sont d’absinthe_.

=LUNEL.=—_Il est de Lunel._

Il est timbré, il est fou. Ancien dicton, rapporté par Le Duchat, et moins usité aujourd’hui que cet autre qui a la même signification: _Il a une chambre à Lunel_. Ces dictons n’ont pas d’autre fondement, sans doute, qu’une mauvaise allusion de _Lunel à la lune_, qui, d’après l’opinion populaire, exerce une malicieuse influence sur le cerveau et détermine les accès des maniaques, nommés pour cette raison _lunatiques_.

=LUNETTES.=—_Bonjour, lunettes; adieu, fillettes._

C’est-à-dire qu’il faut quitter l’amour, quand on commence à prendre les lunettes; ce qui arrive malheureusement à une époque de la vie où notre cœur est souvent en meilleur état que nos yeux, et où nous sommes d’autant plus à plaindre, qu’en amour tout nous abandonne, sans que nous voulions rien abandonner.

On dit aussi: _Les lunettes sont des quittances d’amour_.

=LURON.=—_C’est un luron._

«Ce mot très caractéristique, très populaire, sans être trop trivial, et que Désaugiers, toujours si correct, a souvent employé dans ses jolies chansons, ne se trouve dans aucun dictionnaire. Il y a plus: on ne lui connaît aucune analogie immédiate, et la lettrine _lur_, qui exprime une des racines les plus gracieuses et les plus fluides que puisse articuler la voix humaine, est tout à fait inusitée chez nous comme initiale. Je ne serais pas éloigné de croire que _luron_ est fait de ce mimologisme commun du chant et de la danse, de ce _trala deri dera_, qui supplée aux paroles, et quelquefois à la musique dans les fêtes joyeuses du peuple, et qui a fourni aux vieux chansonniers, entre autres gais refrains, _luron_, _lurette_ et _lalure_. Un luron ne demande qu’à chanter et à danser. _Ma lurette_ est devenu, dans ce sens, un nom de femme. Dans le langage grivois, on appelle une fille de mœurs suspectes, une _landarirette_, une _luronne_. Ménage n’aurait pas manqué de tirer _luron_ de l’italien _lurcone_, un homme de plaisir, un voluptueux, un gourmand. S’il n’avait pas l’origine que je lui attribue, je le chercherais plus volontiers dans les langues du nord. C’est à elles que nous devons son complément _godelureau_, littéralement un _bon lureau_, ou un _bon luron_. Nous avons conservé cette dernière expression en adoptant l’autre.» (M. Ch. Nodier.)

=LUSTUCRU.=—_C’est un lustucru._

Terme burlesque qui est formé des mots l’_eusses tu cru_, et qui s’emploie pour suppléer à un nom qu’on a oublié, quand on ne veut marquer aucune considération pour la personne qui porte ce nom. Le Roux dit qu’on traite de _lustucru_ un benet, un sot, un mari trompé.

Le mot _lustucru_ a été usité au féminin, si l’on en juge par un poème burlesque, intitulé _le Mariage de Lustucru_, et terminé par ces deux vers:

Et le pauvre _Lustucru_ Trouve enfin sa _lustucrue_.

=LYNX.=—_Avoir des yeux de lynx._

Au propre, c’est avoir la vue fort bonne; au figuré, c’est pénétrer les pensées, les secrets, les desseins des autres.—Cette expression nous est venue des anciens, qui attribuaient au lynx, animal dont les yeux sont très perçants, la faculté merveilleuse de voir à travers les murs.

M

=MAÇON.=—_J’aimerais mieux servir les maçons que de..._

On lit dans le _Blason des faulces amours_, par Guillaume Alexis:

_Mieux vaudrait servir les maçons_ Que d’avoir au cœur tels glaçons.

Cette locution proverbiale a son équivalent dans cette autre: _J’aimerais mieux être aux galères_. Elle fait allusion à la peine qu’on infligeait autrefois à certains hommes repris de justice, en les condamnant à _servir les maçons_. Œxmelin parle d’un chef de flibustiers qui, sommé par les Espagnols de se rendre, ne le fit qu’après avoir reçu l’assurance qu’on lui donnerait quartier à lui et aux siens, et qu’on ne leur ferait porter ni pierre ni chaux; car c’est ainsi, ajoute cet auteur, que les Espagnols en usent, lorsqu’ils prennent ces sortes de gens. Ils les tiennent deux ou trois ans dans des forteresses qu’ils bâtissent, et les emploient _au service des maçons_.

Cette punition, qui a été l’origine des travaux forcés, est de toute antiquité. On sait que les Juifs, en Égypte, furent condamnés à élever les pyramides, et les Pélasges de l’Attique, à construire l’Acropolis.

Vers la fin du XII^e siècle, on disait, en Languedoc, _j’aimerais mieux être prêtre_, dans le même sens que _j’aimerais mieux être maçon_. C’est qu’alors le clergé de ce pays était dépossédé de ses biens et abreuvé d’humiliations par la secte albigeoise, qui fut persécutrice avant d’être persécutée. _Sicut dicitur mallem esse judæus, sic dicebatur mallem esse capellanus quam hoc vel illud facere._ (Guillelm de Podio Laur. In _prologo_ ap. scr. fr. XIX, 194.)

=MAGNIFICAT.=—_Il ne faut pas chanter le magnificat à matines._

Saint Césaire, évêque d’Arles, dressant une règle monastique, vers l’an 506, prescrivit aux moines de chanter à l’office du matin le _magnificat_, qui n’avait pas été encore introduit dans les offices de l’Église latine. Mais, dans la suite, ce cantique fut exclusivement consacré aux vêpres et au salut; et de là vint le proverbe dont le sens moral est, qu’il ne faut pas se glorifier avant le temps.

_Corriger le magnificat._

Le _magnificat_, que Tillemont appelle _la gloire des humbles et la confusion des superbes_, a toujours été considéré, sous le rapport littéraire, comme une composition d’une grande beauté, et c’est à cause de cela qu’on a dit _corriger le magnificat_, pour signifier, faire des critiques sans fondement, faire des corrections là où il n’y a pas lieu d’en faire.

On dit aussi _corriger le magnificat à matines_, afin de faire ressortir doublement l’absurdité des critiques et des corrections.

=MAILLE.=—_N’avoir ni sou ni maille._

C’est être extrêmement pauvre.—La maille était une petite pièce de monnaie qui ne valait que la moitié d’un denier.—On disait autrefois dans le même sens, _n’avoir de mannoie ni ronde, ni carrée_, parce que la maille, au lieu d’être ronde comme les autres monnaies, avait une forme carrée.

_Avoir maille à partir avec quelqu’un._

Au propre, c’est avoir une maille à partager (_partir_, dérivé du latin _partiri_, signifiait autrefois partager); au figuré, c’est avoir quelque différend, parce qu’il n’appartient qu’à des gens tracassiers et chicaneurs de vouloir partager une aussi petite pièce de monnaie que la maille.

=MAIN.=—_Une main lave l’autre._

Ce proverbe qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, signifie, dans un sens général, qu’on doit se rendre des services réciproques; mais il s’emploie dans un sens particulier, en parlant de deux compères également suspects qui se blanchissent l’un l’autre des torts qu’on peut leur imputer, ou qui cherchent à faire ressortir les qualités l’un de l’autre. On dit de même, dans les deux sens énoncés: _Un barbier rase l’autre_. Ce qui s’entend aussi des secours mutuels que se prêtent les gens d’une même profession.

_La bonne main._

M. Ch. Nodier, dans sa _Linguistique_, dit que la main a été l’étalon primitif de tous les calculs de l’homme, et que, déployée à l’intérieur sous ses yeux, elle lui a enseigné le calcul duodécimal dans les douze phalanges des quatre doigts articulés verticalement à la paume. Après cela, le savant philologue ajoute en note cette explication curieuse: «Le pouce représentait l’appoint du quarteron. En transigeant de moitié, le commerce avait fini par faire remise du treizième, et le treizième c’est le pouce. Voilà pourquoi on appelle encore _la bonne main_ cette surérogation de bénéfice qui complète et parfait les marchés, parce que la main y était tout entière. Il nous reste une singulière tradition de cet usage dans la langue populaire, où le pouce signifie toujours un surcroît, une augmentation indéterminée. Elle doit avoir la cinquantaine _et le pouce_. Il a tiré dix mille francs de ce marché _et le pouce_. Je conviens que cette autorité est bien triviale, et cette induction bien tardive; mais il n’est jamais trop tard pour dire ce qui n’a jamais été dit.»

_Jouer à la main chaude._

Ce jeu, que tout le monde connaît, est une allusion à la terrible épreuve judiciaire dans laquelle la main d’un homme assassiné était apportée au tribunal, afin que chacun vint attester qu’il était innocent du meurtre, en jurant sur cette main chaude encore, à laquelle une croyance superstitieuse attribuait le pouvoir de dénoncer le meurtrier par une espèce de frémissement ou de crispation qu’elle devait éprouver sous son contact.

_Jeux de main, jeux de vilain._

Les jeux de main ne conviennent qu’à des gens mal élevés, et, suivant une observation proverbiale, _ils engendrent souvent des querelles_.

_Se laver les mains d’une chose._

Cette expression, dont on se sert pour signifier qu’on ne prend aucune part à une chose, et qu’on ne veut pas être responsable des suites qu’elle peut avoir, est une allusion à l’usage symbolique qui consistait à se laver les mains en présence du peuple, pour témoigner qu’on était innocent d’un crime. _Lavavi manus meas inter innocentes_, dit le _Psalmiste_ (Ps. LXXII, v. 13). _J’ai lavé mes mains parmi les innocents._ Pilate pratiqua cette ancienne coutume devant les Juifs, et protesta qu’il n’était pas complice de l’injustice qu’ils allaient consommer en crucifiant Jésus-Christ.

=MAITRE.=—_Passer quelqu’un maître._

Ne pas l’attendre pour dîner.—Le compagnon qui, après avoir fait son chef-d’œuvre, était jugé digne de recevoir la maitrise, donnait à ceux qui devaient la lui conférer, un repas qui commençait presque toujours sans lui, soit que le soin du service l’empêchât de prendre place à table en même temps qu’eux, soit que l’étiquette ne le lui permit pas.

_C’est un petit-maître._

Expression qu’on applique à un jeune homme qui se fait remarquer par une élégance recherchée dans sa parure, par des manières libres et un ton avantageux auprès des femmes.—Elle fut introduite, dit-on, à l’époque où le duc de Mazarin fut nommé grand-maître de l’artillerie. C’était l’homme le plus galant de son siècle. A peine avait-il quitté ses drapeaux, qu’il venait déposer ses lauriers et son cœur aux pieds des belles. Ses officiers s’efforçaient de copier toutes ses manières, mais ce n’était que des minauderies en comparaison, et par comparaison on les appella _petits-maîtres_.—Suivant une autre opinion, cette dénomination fut imaginée, sous la régence d’Anne d’Autriche, pour désigner le prince de Condé, le prince de Conti, le duc de Longueville, le duc de Beaufort et quelques autres jeunes seigneurs qui prétendaient enlever l’autorité au cardinal de Mazarin, faire la loi en matière de politique, comme ils la fesaient en matière de modes, en un mot, être les maîtres. On sait que cette prétention fit naître la guerre de la Fronde.

=MAL.=—_Le mal retourne à celui qui le fait._

Dieu prend la protection des faibles, il fait réagir contre les méchants les maux qu’ils font aux hommes.—_In insidiis suis capientur iniqui._ _Les méchants seront pris dans leurs propres piéges._ (Salomon, Prov., ch. XI, v. 6.)

_Ne nous plaignons pas du mal, il vient de Dieu._

Supportons sans nous plaindre les afflictions que Dieu nous envoie.—Proverbe tiré de l’_Ecclésiastique_, ch. xi, v. 14: _Bona et mala... à Deo sunt_: les biens et les maux... viennent de Dieu.

Dieu est l’auteur du mal qui punit, mais non de celui qui souille, dit saint Thomas. Ainsi le mal qu’il envoie ne peut être qu’un remède ou une expiation des fautes des hommes. Double raison pour le supporter patiemment.

=MALENCONTRE.=—_Qui se soucie, malencontre lui vient._

Le souci ne sert qu’à rendre plus malheureux celui qui s’y livre. Il lui crée de nouveaux maux, dit le _Hava-mal des Scandinaves_.

L’imagination maîtrisée par le souci devient le plus cruel instrument de nos peines. Toujours ingénieuse à nous tourmenter, elle nous fait parcourir tous les maux, les uns après les autres, pour faire notre supplice de tous. La réalité porte sa mesure avec elle, dit Sénèque, mais un malheur vague ouvre un champ sans limites aux égarements de la peur. Sachons donc raisonner nos craintes. Les maux que nous redoutons comme imminents ne viendront peut-être point; du moins ils ne sont pas encore venus. Ils ont beau être vraisemblables; ils ne sont pas vrais pour cela. Mais en les supposant même inévitables, pourquoi les sentir d’avance? Nous serons à temps de souffrir quand ils arriveront: en attendant espérons mieux.

Il est parfois bon, dans ce monde, de faire comme Figaro qui se pressait de rire dans la crainte de pleurer.

=MALHEUR.=—_A quelque chose malheur est bon._

Pour signifier que quelquefois une infortune nous procure des avantages que nous n’aurions pas eus sans elle.

Ce proverbe est susceptible d’une très grande extension, et peut s’appliquer moralement dans tous les cas où le malheur a quelque influence salutaire.

Les Livres saints ont appelé le malheur un trésor de la miséricorde céleste, parce que le malheur ramène l’homme à la religion.—Les Égyptiens avaient sur ce sujet une allégorie sublime, dans laquelle ils représentaient Mercure arrachant les nerfs de Typhon pour en faire les cordes de la lyre divine. Typhon était, au rapport de Plutarque (_de Iside et Osiride_, 53, 54), l’emblème du mal temporel, et Mercure était la raison même qui fait tourner ce mal au profit de la piété.

Sénèque, dans le quatrième chapitre de son _Traité de la Providence_, s’est appliqué à prouver que c’est pour l’avantage des hommes vertueux que Dieu les tient dans les afflictions.

La vertu s’affermit sous les coups du malheur.

On lit parmi les adages des Pères de l’Église: _Qui non erit Jacob, non erit Israel_. _Il faut être Jacob pour devenir Israël._—Jacob eut à supporter de longues et rudes épreuves en Mésopotamie, chez Laban son beau-père, et lorsqu’il retourna dans la maison paternelle, il rencontra un ange sous une forme humaine, avec qui il lutta, ne voulant pas le laisser partir sans avoir reçu sa bénédiction. Il sortit boiteux de la lutte; mais il y mérita, par ses efforts victorieux, la faveur qu’il désirait, et il reçut de l’ange le surnom d’Israël, qui signifie _fort contre le Seigneur_. Tu ne seras plus appelé Jacob, lui dit cet ange, mais Israël, parce que tu as eu la supériorité en luttant avec l’Élohim (avec Dieu ou plutôt avec les vicissitudes venant de Dieu)[62].

Les anciens disaient: _Que je te plains, ô toi qui fus toujours heureux!_ Ils consacraient les lieux où la foudre était tombée, pour faire honorer jusqu’aux moindres vestiges du courroux du ciel et des adversités qu’il envoie. Ils déploraient un bonheur constant. Ils craignaient qu’il n’irritât les furies, et ils cherchaient à l’expier par quelque infortune volontaire. L’heureux Polycrate jetait à la mer son anneau le plus précieux, et Philippe, au comble de la prospérité, proférait cette prière: «O Jupiter, mêle quelque mal à mes biens!»

Le malheur est la meilleure école des souverains: il faut un bûcher à Crésus pour que ce roi de Lydie se reconnaisse et s’écrie: O Solon! Solon!

Le malheur est le père de la compassion. Didon qui avait été malheureuse, accueillait avec empressement les Troyens malheureux, et le vers que Virgile a mis dans sa bouche est devenu la devise des ames sensibles.

_Non ignara mali miseris succurrere disco._ Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur. (DELILLE.)

Ce sentiment a été exprimé chez tous les peuples par une foule de comparaisons proverbiales, telles que celle-ci:—C’est du raisin foulé sous le pressoir que jaillit la douce liqueur qui réjouit le cœur de l’homme.—La myrrhe ne distille que par les incisions faites à l’arbre qui la produit, etc.

M. de Chateaubriand a fait dire au père Aubry: Si le ciel t’éprouve aujourd’hui, c’est pour te rendre plus compatissant aux maux des autres. Le cœur, ô Chactas, est comme ces sortes d’arbres qui ne donnent leur baume pour guérir les blessures, qu’après avoir été blessés eux-mêmes.»

Le malheur développe l’intelligence. _Vexatio dat intellectum_ (Isaïe, ch. 28). L’infortune souvent éveille le génie. _Ingenium mala sæpe movent_ (Ovide).

«C’est dans une ame froissée par la douleur que naissent les grandes pensées... De la contradiction naît l’énergie de l’ame. Elle a des forces en réserve pour le malheur. Le génie, sans l’aide des peines, est un roi sans sujets. Le même feu qui le consume le fait briller... L’adversité concentre l’ame au milieu de ses facultés et, à chaque instant, augmente leur ressort. Les génies qui ont fait le plus de bruit dans le monde, ont marché au milieu des contradictions.» (L’abbé de Besplas, _Essai sur l’éloquence de la chaire_.)

Celui qui n’a pas été malheureux, que sait-il? dit un sage d’Orient.

Le chancelier Bacon a comparé les hommes de bien à ces précieux aromates qui exhalent les parfums les plus délicieux quand ils sont broyés.

On avait dit avant Bacon, que le malheur produit sur l’ame vertueuse le même effet que le feu sur l’encens.

Nos pères avaient ce proverbe: _Plus le safran est foulé, mieux il fleurit_. Ce qui était fondé sur l’usage de fouler le terrain où l’on avait semé les oignons du safran, conformément à un précepte de Pline-le-Naturaliste auquel les agriculteurs modernes ne se conforment pas.

_Le malheur se plaît à la surprise._

Le malheur fond souvent sur l’homme qui ne s’y attend pas, et il s’approche rarement de celui qui est préparé à le recevoir. D’où il faut conclure que le malheur est toujours pour les imprévoyants. Le cardinal de Richelieu prétendait qu’imprévoyant et infortuné étaient synonymes, attendu qu’on ne pouvait guère être l’un sans l’autre.

=MANCEAU.=—_Un Manceau vaut un Normand et demi._

Les Manceaux ont la réputation d’être fort enclins à la chicane, et de porter encore plus loin que les Normands les défauts attribués à ces derniers. C’est probablement de là qu’est venu le proverbe. Cependant quelques auteurs prétendent qu’il a dû son origine à un combat dans lequel les Manceaux battirent complétementles Normands plus nombreux qu’eux d’un tiers, et quelques autres assurent qu’il fait allusion à une ancienne monnaie du Maine, dont la valeur surpassait celle de la monnaie de Normandie. _Le denier manceau valait un denier et demi normand._

=MANCHE.=—_C’est une autre paire de manches._

C’est une autre affaire; c’est bien différent.—On lit dans une note du livre IV, chapitre 58, de _Tristan-le-Voyageur_, par Marchangy: «C’était la mode, sous le règne de Charles V, de porter une espèce de tunique serrée par la taille, et nommée cottehardie, laquelle montait jusqu’au cou, descendait jusqu’aux pieds et avait la queue traînante; mais pour les personnes de distinction seulement[63], outre les manches étroites de cette robe, on y avait adapté une autre paire de manches à la bombarde, qui étaient fendues pour laisser passer tout l’avant-bras, et qui flottaient à vide jusqu’à terre. Ces secondes manches coûtaient beaucoup plus cher que les véritables, peut-être parce qu’elles ne servaient à rien. On leur doit le proverbe: _C’est une autre paire de manches_.»

Cette explication ne me paraît pas tout à fait juste. En voici une autre que je crois meilleure. Les manches étaient autrefois des livrées d’amour que les fiancés et les amants se donnaient réciproquement, et qu’ils promettaient de porter en témoignage de leur tendre engagement, ainsi qu’on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun, où il est question de deux amants qui se jurèrent de _porter manches et anneaux l’un de l’autre_. Ces livrées adoptées pour être le signe de la fidélité, devinrent en même temps celui de l’infidélité. Quand on changeait d’amour, on changeait aussi de manches; souvent même il arrivait que celles qu’on avait prises la vielle étaient mises au rebut le lendemain, et il y eut tant d’occasions de dire _c’est une autre paire de manches_, que cette expression fut proverbiale en naissant.

Il y a un vieux dicton populaire qui confirme cette explication; le voici: _On se fait l’amour, et quand l’amour est fait, c’est une autre paire de manches_.

L’expression _tenir quelqu’un dans sa manche_, pour dire en être assuré, l’avoir à sa disposition, est peut-être dérivée du même usage: peut-être aussi a-t-elle dû son origine à l’ancienne coutume de porter la bourse dans la manche, sous l’aisselle gauche. En ce cas, elle serait une variante et un équivalent de cette autre expression autrefois usitée, _tenir quelqu’un dans sa bourse_. Henri II, roi d’Angleterre, après avoir obtenu des lettres pontificales qui lui donnaient gain de cause contre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, se vantait, en montrant ces lettres publiquement, _de tenir le pape et tous les cardinaux dans sa bourse_. _Quia nunc D. papam et omnes cardinales habet in bursâ suâ._ (_Apud scrip._, _fr._ XVI, 593.)

L’emploi de _manche_ pour _bourse_ se trouve encore dans la phrase proverbiale, _aimer plus la manche que le bras_, c’est-à-dire aimer mieux son argent que sa personne, comme font les avares. Rabelais (liv. III, ch. 3) s’est servi de cette phrase, dont ses commentateurs n’ont pas donné la raison.

=MANCHOT.=—_Il n’est pas manchot._

Expression qui a été également usitée chez les Latins, car on la trouve dans plusieurs de leurs auteurs, notamment dans Tite-Live (liv. VIII, ch. 31): _Non manci fuere milites_. Elle fait le sel d’une espèce de prophétie railleuse par laquelle on a caractérisé la dextérité des jésuites. Ignace de Loyala, fondateur de cet ordre, avait été blessé à la jambe par un éclat de mitraille, au siége de Pampelune, et comme sa blessure le condamnait à boiter, il priait un jour sa madone de le délivrer de cette incommodité. La vierge lui apparut à l’instant et lui dit: «Console-toi, mon cher Ignace; il n’est pas en mon pouvoir de faire ce que tu demandes, tu resteras toujours boiteux, mais en revanche, _tu auras des enfants qui ne seront pas manchots_.»

=MANGER.=—_Mange pour vivre, et ne vis pas pour manger._

Ce proverbe, dont Socrate est, dit-on, l’inventeur, offre un excellent précepte d’hygiène, qu’on devrait écrire en grosses lettres dans toutes les salles à manger. On le trouve quelquefois énoncé dans les livres latins par ces initiales: E. U. V. N. V. U. E. Edas Ut Vivas, Non Vivas Ut Edas.—Rien de meilleur pour la santé que de rester sur son appétit, _vesci citra saturitatem_, comme dit la traduction latine de Plutarque. Rien de plus mauvais que d’assouvir sa gourmandise; car alors, l’_estomac devient le gouffre de la vie_, suivant l’expression hardiment figurée de Diogène. Cette observation est sans cesse répétée par les médecins et par les philosophes. Mais il est si doux de _creuser sa fosse avec les dents_! l’intempérance l’emporte sur toutes les considérations, et _elle fait périr plus de monde que l’épée_. _Gula plures quàm gladius perimit._

Sénèque s’écriait: vous êtes étonné du nombre infini des maladies? Comptez donc les cuisiniers. _Innumerabiles morbos esse miraris? Coquos numera_ (epist. XCV). Montesquieu disait: Le dîner tue la moitié de Paris et le souper tue l’autre.—Encore si l’intempérance bornait ses funestes effets aux maladies ou à la mort des gourmands! mais elle influe d’une manière déplorable sur la morale publique. Que d’actions coupables se commettent dans les fumées de la digestion, qui n’auraient pas lieu à jeun! O sobriété, ce n’est pas sans raison qu’on t’a nommée la nourrice des vertus.

=MANTEAU.=—_Il ne s’est pas fait déchirer le manteau._

Il ne s’est pas fait prier. Cette expression nous vient des Latins. _Scindere penulam_ signifiait chez eux, presser un hôte de rester, lui saisir le manteau pour l’empêcher de partir. Cicéron, parlant de deux personnes qui étaient venues le voir, dit: Ils sont restés, quoique je ne les y aie pas engagés que faiblement. _Horum ego vix attigi penulam, tamen remanserunt._ (L’abbé Tuet.)

Nous disons aussi: _Il ne s’est pas fait tirer la manche._

_S’il fait beau, prends ton manteau; s’il pleut, prends-le si tu veux._

Il faut prévoir les éventualités fâcheuses et se prémunir contre elles, lors même qu’elles ne paraissent pas probables.

De loin contre l’orage un nautonier s’apprête, Avec le vent en poupe il songe à la tempête. (PIRON.)

Quant à la seconde partie du proverbe, c’est une manière originale de faire sentir l’importance attachée au conseil exprimé dans la première.

=MARGUERITE.=—_A la franche marguerite._

Telle est la disposition du cœur de l’homme que, dans toutes les passions qu’il éprouve, il ne saurait jamais s’affranchir d’une sorte du superstition. On dirait que ne trouvant, dans le monde réel, rien qui réponde pleinement aux besoins d’émotion et de sympathie produits par l’exaltation de son être, il cherche à étendre ses rapports dans un monde merveilleux. C’est surtout dans l’amour que se manifeste cette disposition. L’amant est curieux, inquiet. Il veut pénétrer l’avenir pour lui arracher le secret de sa destinée. Il rattache ses craintes ou ses espérances à toutes les pratiques que son imagination lui fait croire capables de changer la volonté du sort ou de la disposer en sa faveur. Il veut trouver dans tous les objets de la nature des assurances contre les craintes dont il est agité. Il les interroge sur les sentiments de celle qu’il adore. Les fleurs qui lui présentent son image lui paraissent surtout propres à révéler l’oracle de l’amour. Lorsqu’il va rêvant dans la prairie, il cueille une marguerite, il en arrache les feuilles l’une après l’autre, en disant tour à tour: _Elle m’aime, pas du tout, un peu, beaucoup, passionnément._ Si la dernière feuille amène _pas du tout_, il gémit, il se désespère; si elle amène _passionnément_, il s’enivre de joie, il se croit destiné à la félicité; car la marguerite est trop franche pour le tromper.

=MARIAGE.=—_En mariage trompe qui peut._

Il n’est pas besoin d’expliquer ce proverbe; mais il est bon de recommander à ceux qui se marient de s’en souvenir, et à ceux qui sont mariés de l’oublier.

_Un bon mariage est difficile à faire même en peinture._

C’est ce que dit un plaisant en voyant les sept sacrements du Poussin, où le tableau du mariage est plus faible que les autres, et le mot passa en proverbe.

_Les mariages sont écrits dans le ciel._

C’est-à-dire que les mariages sont souvent imprévus, et semblent dépendre de la destinée plutôt que des calculs humains.—Je ne sais s’il est vrai que les mariages soient écrits dans le ciel; mais il est sûr qu’il y en a toujours beaucoup sur lesquels le diable a de bonnes hypothèques.—Une donzelle, qui ne trouvait point à se marier, s’écriait un jour avec un certain dépit: Vous verrez que si mon mariage est écrit au ciel, c’est assurément au dernier feuillet.

=MARIÉE.=—_Il a vu la mariée._

Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui a été troublé par une fausse alerte, fait allusion à une anecdote militaire que Strada rapporte ainsi: lorsque l’armée espagnole envoyée en Flandre, sous les ordres du duc d’Albe, était établie près de Groningue, à dessein de chasser de la Frise le comte Louis de Nassau, les éclaireurs, ayant entendu de loin des tambours, et distingué quatre drapeaux qui venaient à eux, coururent annoncer au duc que l’ennemi arrivait. Mais, au lieu de l’ennemi, c’était une nouvelle mariée que des paysans conduisaient avec tout l’appareil d’une fête rustique, et les quatre drapeaux étaient des morceaux d’étoffe flottant au-dessus de quelques chariots recouverts de branchages, où se trouvaient les femmes des gens invités à la pompe nuptiale. L’historien assure que le duc d’Albe, trompé par ses coureurs, fit prendre lui-même les armes à son armée, qui ne les déposa qu’après avoir fait une décharge générale pour saluer la noce qu’elle vit défiler. Cet événement, ajoute-t-il, passa aussitôt en proverbe parmi les troupes Wallonnes, et depuis lors les soldats ne manquent jamais de demander à ceux qui arrivent à la hâte de la découverte en témoignant de la frayeur, _s’ils ont vu la mariée_.

=MARIER.=—_Qui se marie à la hâte se repent à loisir._

Un mariage contracté trop vite devient souvent une source intarissable de regrets, parce qu’il est rarement fondé sur le rapport des caractères, sans lequel la bonne intelligence ne saurait guère exister entre les époux.

_Nul ne se marie qui ne s’en repente._

Les peines sont inséparables de l’état de mariage.—Un proverbe espagnol dit: _Madre, que cosa es casar?—Hija, hilar, parir y llorar_. _Ma mère, qu’est-ce que se marier?—Ma fille, c’est filer, enfanter et pleurer._

Les femmes provençales qui maigrissent dans les soucis du mariage, ont ce singulier proverbe: _Se uno marlusso venie veouso, serie grasso. Si une merluche devenait veuve, elle engraisserait._

Les maris provençaux ne sont pas non plus enchantés de leur sort conjugal, si l’on en juge par cet autre proverbe qui leur est familier: _Dons bouns jours à l’home sur terro, quand pren mouilho e quand l’enterro. Deux bons jours à l’homme sur terre, quand il prend femme et quand il l’enterre._ Ce qui a paru digne d’être reproduit dans ce vers fameux:

Il n’est que deux beaux jours, l’entrée et la sortie.

_Le jour où l’on se marie est le lendemain du bon temps._

Avec ce jour doivent commencer les préoccupations de l’avenir. Les jeux et les divertissements cessent d’être de saison. Il faut pourvoir aux besoins du ménage, et travailler sans relâche pour l’entretien de la femme qu’on a prise et des enfants qui viendront. Bacon a dit, dans un style noblement figuré: _Quiconque a une femme et des enfants, a donné des otages à la fortune_.

=MARMOT.=—_Croquer le marmot._

Attendre longtemps.—L’origine de cette expression est fort controversée. Les uns la font venir d’une fable d’Ésope imitée par La Fontaine, dans laquelle une fermière, pour faire cesser les pleurs de son petit garçon, le menace de le donner au loup, qui ayant entendu cela, en passant, vient se planter sur la porte de la maison, dans l’espoir de _croquer le marmot_, et, après une vaine attente, finit par être assommé. Les autres la rapportent à l’habitude qu’ont les compagnons peintres de _croquer un marmot_ (de tracer le _croquis_ d’un marmot) sur un mur, pour se désennuyer, lorsqu’ils sont obligés d’attendre.—Je crois qu’elle fait allusion à l’usage féodal d’après lequel le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en l’absence de celui-ci, réciter à sa porte, comme il l’eût fait en sa présence, les formules de l’hommage, et baiser à plusieurs reprises le verrou, la serrure ou le heurtoir appelé _marmot_, à cause de la figure grotesque qui y était ordinairement représentée. En marmottant ces formules, il semblait murmurer de dépit entre ses dents, et en baisant ce marmot, il avait l’air de vouloir _le croquer_, le dévorer. Ainsi, il fut très naturel de dire figurément _croquer le marmot_, pour exprimer la contrariété ou l’impatience qu’une longue attente doit faire éprouver. Cette explication est confirmée d’ailleurs par l’expression italienne _mangiare i catenacci_, _manger les cadenas ou les verrous_, qui s’emploie dans le même sens que la nôtre.

Égayons cet article par une anecdote que racontait le duc de Biron, un jour qu’il voulait prouver la difficulté qu’ont les étrangers à comprendre les locutions figurées de la langue française:—Milady B***, disait-il, avait eu la bonté de me donner un rendez-vous au bois de Boulogne et l’inhumanité d’y manquer. Au bout de deux heures, je m’ennuyai de l’attendre, et, de retour chez moi, je lui écrivis pour me plaindre de son inexactitude. Par malheur il y avait dans mon billet qu’il était bien mal à elle de m’avoir ainsi fait _croquer le marmot_. Milady savait assez mal le français. Elle prend son dictionnaire, et, trouvant que _croquer_ signifie manger et que _marmot_ veut dire enfant, la voilà qui conclut que, dans ma fureur, j’avais mangé ou voulu manger un enfant. Aussi dit-elle à une de ses amies qui entrait en ce moment chez elle: C’est un monstre que ce duc de Biron; je ne veux le voir de ma vie. Lisez ce qu’il m’écrit.

=MAROUFLE.=—_C’est un maroufle._

En terme de peinture, _maroufler un tableau_, c’est coller un tableau peint avec de la colle forte ou des couleurs grasses en l’appliquant sur une toile, ou sur un panneau de bois, ou sur un enduit de plâtre, ou sur une muraille. Il y a lieu de croire que c’est de cette espèce de _maroufle_, ou portrait collé, qu’est venu le terme injurieux de _maroufle_, qui s’applique à un rustre ou à un coquin.

=MARTEL.=—_Avoir martel en tête._

Quelques étymologistes ont pensé que cette façon de parler était une allusion à Charles-Martel, dont les taxes multipliées, disent-ils, et les impôts de tout genre, fesaient que les contribuables l’avaient toujours en tête.—Il y a une autre explication beaucoup meilleure: _martel_ est un vieux mot qui signifie marteau. Ainsi _avoir martel en tête_, c’est, au figuré, avoir la tête rompue par le souci, par l’inquiétude, comme par un marteau. On emploie fréquemment le verbe _marteler_ pour inquiéter, tourmenter. Exemple: _Voilà une affaire qui lui martellera le cerveau_; ou simplement _qui le martellera_.

=MARTIN.=—_Prêtre Martin qui chante et qui répond._

On appelle ainsi un homme qui fait, comme on dit, la demande et la réponse, qui veut se mêler de tout.

Et sera le _prestre Martin_, Il chantera et respondra. (ALAIN CHARTIER.)

«Les femmes font le prestre Martin, car comme elles agrandissent le regret du mari perdu..., elles publient aussi tout d’un train ses imperfections.» (Montaigne, Essais, liv. III, ch. 4.)

Martial d’Auvergne a dit _le prestre et Martin_, au lieu du _prestre Martin_, dans la quatre-vingt-unième stance de l’_Amant rendu cordelier à l’observance d’amour_. Voici le passage qui contient cette variante:

J’estoye le _prestre et Martin_, Car je respondoye en chantant, Et parloye françois et latin.

_Plus d’un âne à la foire a nom Martin._

C’était autrefois l’usage de donner des noms de saints aux animaux, et l’âne reçut celui de Martin. De là ce proverbe qui s’employait autrefois pour signifier qu’il ne faut pas affirmer une chose d’après un simple indice.

Une tradition proverbiale dit qu’un nommé Martin, huché sur un de ses ânes, n’en retrouvait pas le nombre, parce qu’il oubliait de se compter, c’est-à-dire l’âne sur lequel il était monté.

=MARTYR.=—_Être du commun des martyrs._

Cette expression est prise de l’office ecclésiastique _de communi Martyrum_, qui est l’office général des martyrs. Elle s’applique à un homme qu’aucun talent, aucune qualité particulière ne distingue de la foule des gens médiocres.

=MATE.=—_Enfants ou compagnons de la mate._

On appelait ainsi autrefois les escrocs et les filous, parce qu’ils avaient coutume de s’assembler, dit Le Duchat, sur une place nommée la _Mate_. De _mate_ est venu _matois_ qui signifie rusé.

Il y a un fait très curieux à signaler dans l’histoire des _enfants_ ou _compagnons de la mate_: c’est que Charles IX en fit appeler plusieurs fois quelques-uns auprès de lui pour prendre des leçons de filouterie. Ce fait est rapporté par Brantôme.

=MATINES.=—_Le retour est pire que matines._

Pour exprimer que la suite d’une affaire est plus mauvaise que le commencement. On dit aussi: _Dangereux comme le retour de matines_. Les deux expressions sont fondées, suivant Pasquier, sur ce que les ecclésiastiques, en revenant des matines, qu’on disait autrefois dans la nuit, étaient souvent exposés aux attaques de leurs ennemis, qui les attendaient dans l’obscurité au détour de quelque rue. Le Duchat pense qu’il s’agit du danger que ces ecclésiastiques avaient à courir auprès des femmes de mauvaise vie qui guettaient leur sortie de l’église pour leur proposer d’entrer chez elles.

_Étourdi comme le premier coup de matines._

C’est-à-dire comme un homme qui est réveillé par le premier coup de matines, et qui, étant encore à moitié endormi, ne sait ce qu’il fait.—_Les matines_, qu’on nommait aussi _les primes_, étaient autrefois appelées proverbialement _primes-sottes_, _primæ stultæ_, et le premier coup de la cloche qui sonnait cet office était appelé _éveille-sots_, _primus matutinarum sonitus evigilans stultos_, parce qu’il servait de signal, en certains jours marqués pour la réunion de la _confrérie des sots_.

=MÉCHANCETÉ.=—_Méchanceté porte sa peine._

Le méchant est la victime de sa méchanceté. Attalus dit dans Sénèque, épître 81: _Maximam sui veneni partem ebibit nequitia_. _La méchanceté boit elle-même la plus grande partie de son poison._ Suivant saint Augustin, il n’y a pas de méchant qui ne se fasse du mal à lui-même avant d’en faire aux autres; il est comme le feu qui ne consume rien s’il ne brûle lui-même auparavant. _Nemo malus qui non sibi priùs noceat: sic esse putate quomodo ignem; nisi ardeat non incendit_ (_in Psalm. 34_).

Saint Augustin remarque encore que l’homme est méchant de peur d’être malheureux, et qu’il est encore plus malheureux parce qu’il est méchant. _Ne miser sit, malus est; et ideo miser est quia malus est_ (_in Psalm. 32_).

«Jamais ne comprendrons-nous, s’écrie Bossuet, que celui qui nous fait injure est toujours beaucoup plus à plaindre que nous qui la recevons; que lui-même se perce le cœur pour nous effleurer la peau, et qu’enfin nos ennemis sont des furieux qui, voulant nous faire boire pour ainsi dire tout le venin de leur haine, en font eux-mêmes un essai funeste, et avalent les premiers le poison qu’ils nous préparent?»

=MÉDAILLE.=—_Toute médaille a son revers._

Chaque chose peut être considérée sous deux faces différentes. Il n’y a pas de bonne affaire qui n’ait son mauvais côté.

Les revers des plus belles médailles anciennes sont presque tous négligés, et c’est là ce qui a donné lieu au proverbe. Mais pourquoi ces revers sont-ils négligés? Serait-ce par flatterie? a dit quelque part Diderot. Aurait-on voulu que rien ne luttât avec l’image du prince?

=MÉDARD.=—_S’il pleut le jour de saint Médard, Il pleut quarante jours plus tard._

Je regarde saint Médard comme un des meilleurs saints du paradis, et je ne puis croire qu’il soit l’auteur des longues pluies qui tombent trop souvent dans les mois de juin et de juillet. Est-il croyable, en effet, qu’après s’être montré constamment le bienfaiteur des habitants de la campagne, durant son séjour sur la terre, il cherche à leur nuire, depuis son installation dans le ciel, et se donne là-haut le singulier passe-temps d’amonceler des nuages pour noyer leurs fruits et leurs blés? D’ailleurs sur quoi se fonderait une imputation pareille? Toutes les observations météorologiques ont constaté que saint Médard, arrivant à une époque où la nature ne songe point encore à devenir variable, ne saurait produire, ni présager aucune intempérie dans la saison. C’est le 8 juin qu’échoit régulièrement la fête de cet aimable fondateur de la rosière de Salency, lorsque les roses brillent dans toute leur pompe; et une circonstance si peu suspecte ferait plutôt penser que, s’il avait quelque autorité sur l’atmosphère, il aimerait mieux en préparer les plus pures influences, ne fût-ce que pour ces belles fleurs qu’il a destinées à couronner la vertu. Un si doux emploi paraîtrait du moins assorti aux habitudes de sa vie. Pourquoi donc a-t-on imaginé de lui assigner un rôle tout opposé? A quel propos l’a-t-on représenté triste et sombre auprès d’un long baromètre qui marque une pluie de quarante jours? J’ai lu quelque part, que cela pourrait avoir eu pour premier fondement une anecdote rapportée par les légendaires. Cette anecdote dit, que saint Médard se trouvait un jour au milieu des champs en nombreuse compagnie, lorsqu’une forte averse fondit tout à coup d’un ciel sans nuage. Tout le monde en fut mouillé jusqu’à la peau, et lui seul n’en reçut pas la moindre goutte, attendu qu’un aigle officieux vint déployer ses vastes ailes au-dessus de sa tête, et lui servir de parapluie jusqu’au logis paternel. Mais pour rattacher à ce fait l’origine du préjugé établi à l’égard de notre saint, il aurait fallu supposer que c’était lui qui avait fait pleuvoir sur son prochain, supposition que le récit de ses pieux biographes n’autorise nullement. Il est beaucoup plus probable que si l’on a fait de saint Médard _un intendant des eaux pluviales_, _un maître du déluge_, _magister diluvii_, comme l’ont appelé de vieilles chroniques, c’est parce que, avant la réformation du calendrier, il avait sa fête plus rapprochée du solstice d’été, dont la présence influe réellement sur le temps. Cependant cela n’indique point la raison des _quarante jours_ de pluie énoncés dans le proverbe. Reste à examiner ce que marque ce nombre de jours qui paraît ne pas avoir été précisé sans dessein. Ne serait-ce point une allusion au déluge? Ce grand cataclysme, suivant une tradition répandue dans le moyen-âge, commença l’année 600 de l’âge de Noé, au dix-septième jour du second mois nommé chez les Juifs Iiar, ou Zéus, quantième correspondant au 10 mai de notre calendrier, et il finit l’année suivante, après une durée de 394 jours, dont on fait ainsi le calcul.

Durée de la pluie, 40 jours. Durée de l’augmentation des eaux, 150 Durée de la diminution des eaux, 150 Intervalle du desséchement de la terre, 40 Attente pour le premier envoi de la colombe, 7 Attente pour le second envoi de la colombe, 7 —————- Total 394 jours. —————-

En rappelant ce nombre de jours à l’année solaire, on trouvera que les 365, dont elle se compose, sont compris dans l’espace du 10 mai 600 au 10 mai 601, et que les 29 restants, comptés à partir de cette dernière date (10 mai), aboutissent juste au 8 juin, anniversaire de l’époque où Noé sortit de l’arche et de la fête de saint Médard; et c’est ce qui a peut-être donné lieu d’imaginer que, s’il vient à pleuvoir ce jour-là, on est menacé d’une pluie de 40 jours ou d’un second déluge.

Ces explications sur l’influence attribuée à saint Médard sont les meilleures qu’il m’ait été possible de donner. Elles s’accordent assez bien avec les mœurs du moyen-âge, où les clercs, seuls possesseurs de quelque science, en rattachaient toutes les observations à des faits religieux vrais ou faux. Je n’ose me flatter toutefois qu’on ne me reprochera point d’avoir laissé un peu la certitude en souffrance. Et qui pourrait se flatter de dire au juste pourquoi le saint du jour _fait la pluie et le beau temps_?

_Ris de saint Médard._

Grégoire de Tours, chapitre 95 de _la Gloire des confesseurs_, nous apprend que saint Médard ayant le don d’apaiser le mal de dents, était représenté la bouche entr’ouverte, laissant un peu voir ses dents, pour avertir ceux qui auraient ce mal de recourir à lui. Comme ce saint, entr’ouvrant ainsi la bouche, paraissait rire, mais d’un ris forcé, de là est venue l’expression _ris de saint Médard_, pour dire un ris à contre-cœur.

Regnier a employé cette expression dans ce vers de sa 8^e satire:

_D’un ris de saint Médard il me fallut respondre._

=MÉDISANT.=—_L’écoutant fait le médisant._

Quelqu’un disait à un sage: Une personne vous a diffamé en ma présence.—Si vous n’aviez pas écouté cette personne avec plaisir, repartit le sage, elle ne m’aurait point diffamé.

La réponse était juste. On ne médit d’ordinaire que parce qu’on est écouté, et le médisant n’est guère plus coupable que l’écoutant. _Le premier a le diable sur la langue_, dit saint Bernard, _et le second l’a dans l’oreille_.

Suivant un autre proverbe, _la moitié du monde s’applique à médire, et l’autre moitié à écouter les médisances_. Si cela est vrai, il faut en conclure que l’homme qui voulait qu’on pendit par la langue ceux qui médisent, et par les oreilles ceux qui écoutent les médisances, souhaitait la destruction du genre humain.

Une comtesse de Poitiers, nommée Alienor, disent les chartres de cette ville, avait établi des peines afflictives contre les femmes médisantes, dans un code de lois qu’elle avait rédigées elle-même en latin. Voici un article curieux de cette pénalité: «Si une femme est convaincue de médisance, elle sera liée sur un âne avec une corde, et de plus elle sera plongée trois fois dans l’eau.»

=MÉLUSINE.=—_Faire des cris de Mélusine._

On a prétendu que _Mélusine_ était une altération de _mère Lucine_, _mater Lucina_, déesse invoquée par les femmes en couches, et que l’expression signifiait proprement _crier comme une femme qui accouche_.—Cette expression a une tout autre origine: elle rappelle la fée _Mélusine_, dont Jean d’Arras a écrit, vers la fin du XIV^e siècle, la merveilleuse histoire, que des écrivains français et allemands du XVI^e siècle ont augmentée d’une infinité de détails. A les en croire, _Mélusine_ était une fée aussi prudente qu’habile, à qui l’on doit la construction de Saintes, de La Rochelle, des châteaux de Lusignan, de Pons, d’Issoudun, et enfin tous les monuments qui subsistent encore dans le Poitou. Elle avait épousé Raimondin, comte de Poitiers, sous la condition qu’il ne s’informerait jamais de ce qu’elle devenait le samedi. C’était le jour où, après s’être métamorphosée en serpent, elle allait se jeter dans une cuve pleine d’eau. L’imprudente curiosité de Raimondin fut punie par les reproches amers de _Mélusine_, qui disparut aussitôt du château de Lusignan, où, suivant la tradition populaire, elle est cependant revenue plusieurs fois depuis, mais seulement dans des occasions importantes, et pour annoncer par des cris effroyables de terribles calamités, principalement lorsque quelque seigneur de la maison de Lusignan ou quelqu’un des rois de France était menacé de la mort. Brantôme nous assure que lorsque le château fut rasé par ordre de Henri III, plusieurs personnes la virent distinctement en l’air, et que les officiers de l’armée l’entendirent se lamenter comme une fauvette dont on détruit le nid et dont on dérobe les petits. On prétend qu’elle reparut, dans la suite, au milieu des décombres de l’antique manoir, pour annoncer la mort de Henri IV et de Louis XIII. Son histoire, que l’empereur Charles-Quint et la reine Catherine de Médicis voulurent apprendre sur les lieux mêmes, est connue de tous les paysans du Poitou. Aujourd’hui encore, les mères ne cessent d’en faire des récits aux petits enfants, qui pâlissent d’effroi en les écoutant.

=MENTEUR.=—_Un menteur n’est point écouté, même en disant la vérité._

_Mendaci homini ne verum quidem dicenti credere solemus._ (Cicero, _De divin._, n^o 146.)

Un homme habitué à mentir se plaignait de ne trouver que des incrédules, un jour qu’il venait de dire la vérité.—Eh pourquoi, lui répliqua-t-on, vous êtes-vous avisé de la dire?

_A menteur, menteur et demi._

C’est-à-dire qu’il est bon de réfuter un mensonge par un mensonge plus grand encore, comme l’enseigne l’apologue dans lequel l’homme qui prétend avoir vu un chou gros comme un chêne, trouve un plaisant qui lui répond qu’il existe une marmite grande comme une église, faite exprès pour faire cuire ce chou.

_Il faut qu’un menteur ait bonne mémoire._

Les menteurs sont habitués à débiter tant de choses, qu’il leur est presque impossible de ne pas se contredire. Pour éviter cet inconvénient, ils auraient besoin de se faire exprès une mémoire.—Ce proverbe se trouve dans le recueil des _Adages des Pères de l’Église_, en ces termes: _Memoriam custodem habere mendacem oportet_. J’ai lu quelque part qu’il fut appliqué au grammairien Didyme, qui avait traité de ridicule une histoire inventée par lui-même et insérée dans un de ses ouvrages. Ce qui n’était pas bien étonnant de la part de cet auteur qui avait composé trois mille cinq cents traités, travail prodigieux pour lequel il avait été surnommé _Chalkenteros_, homme _aux entrailles d’airain_.

=MENTIR.=—_Il n’enrage pas pour mentir._

Feydel prétend qu’_enrage_ est ici une altération d’_enraie_, qui s’écrivait autrefois _enrage_, et qu’il faudrait dire: _Il n’enraie point pour mentir_. Sur quoi l’abbé Morellet lui reproche de ne fournir aucune preuve de son assertion et d’ignorer complétement le sens du dicton qui est: Pour mentir il ne sort point de son état naturel, c’est de sang-froid et par habitude qu’il ment.—L’abbé Morellet a probablement raison contre Feydel. Cependant l’explication qu’il donne me parait laisser quelque chose à dire. Citons d’abord le dicton entier: _Il est de la compagnie de saint Hubert; il n’enrage point pour mentir._ Remarquons ensuite qu’on attribuait à saint Hubert le privilége de préserver de la rage tous ses parents et toutes les personnes qui étaient _taillées de son étole_ merveilleuse, qu’un ange lui avait apportée de la part de la mère de Dieu[64]. Après cela, il sera facile de comprendre l’idée qui a déterminé l’emploi du verbe _enrager_ dans ce dicton, qu’on applique aux chasseurs dont saint Hubert, comme on sait, est le patron.

Il y avait à Metz et en plusieurs autres endroits de la Lorraine, au XVI^e siècle, une compagnie de Saint-Hubert, ou un ordre des Menteurs. Tous les membres s’engageaient par serment à ne jamais dire la vérité en fait de chasse. Les candidats juraient à genoux; les chevaliers attachaient leurs fusils par la bandoulière à des pitons enfoncés dans le tronc d’un chêne; le président siégeait sur une borne.

=MERLE.=—_Fin comme un merle._

Le merle, disent les naturalistes, est un oiseau très fin, qui se tient en sentinelle pour avertir sa femelle et ses petits de l’approche de l’oiseau de proie. Son adresse à les garantir de ses serres, ajoutent-ils, a peut-être donné lieu à l’expression proverbiale.

_S’il fait cela, je lui donnerai un merle blanc._

Expression dont on se sert pour défier quelqu’un de faire quelque chose qu’on regarde comme impossible. On croyait autrefois qu’il n’y avait point de merles blancs. Cependant cette espèce de merles existe; elle est même assez commune dans plusieurs contrées, notamment en Savoie et en Auvergne.

=MÉTIER.=—_Qui a métier a rente._

Les Allemands disent: _Jedes Handwerk hat einen goldenen Boden. Chaque métier a son fonds d’or._

_Il n’est si petit métier qui ne nourrisse son maître._

Les Grecs et les Latins disaient: _Un artiste vit partout._ M. de Chateaubriand a observé que l’idée de J.-J. Rousseau de faire apprendre un métier à Émile n’était que ce proverbe, dont Néron se servait pour répondre à ceux qui lui reprochaient l’ardeur avec laquelle il se livrait à l’étude de la musique. Il est singulier, a-t-il dit, que la pensée d’un philosophe ne soit que le mot d’un tyran. Réflexion plus brillante que juste: car il n’y a rien de singulier qu’un philosophe se rencontre avec un tyran dans une pensée qui n’appartient pas à ce tyran, mais à tout le monde.

Un proverbe persan dit qu’_un cordonnier, en courant le monde, peut toujours écarter la misère; mais qu’un roi, hors de son royaume, peut se voir exposé à mourir de faim_.

Un métier ne met pas seulement à l’abri du besoin, il met encore à l’abri du vice; et il serait bon que les parents, quels que soient leur rang et leur fortune, fissent apprendre à leurs enfants une industrie manuelle, comme le recommandait l’école pharisienne chez les Juifs, d’après cette maxime du Talmud: _Tout homme qui ne donne pas une profession à ses enfants, les prépare à une mauvaise vie_.

=MEUNIER.=—_Devenir d’évêque meunier._

On prétend que ce proverbe est altéré, et qu’il faut dire d’_évêque aumônier_; mais est-ce qu’on n’a pas vu des métamorphoses aussi étranges? _Témoin Denis le Tyran réduit à être maître d’école_, dit Nicot, dans son _Recueil de proverbes_, imprimé il y a plus de deux cents ans. _Pape et puis meunier_ est un proverbe qui se trouve dans ce recueil. On y trouve aussi d’_évêque aumônier_; mais ce proverbe-là paraît moins ancien et n’est pas aussi bien fait que l’autre, qui présente une opposition plus forte. (L’abbé Morellet.)

Quelques étymologistes disent que l’expression _devenir d’évêque meunier_ a eu pour origine l’élévation d’un meunier à la dignité d’évêque, et le rabaissement d’un évêque à la condition de meunier, parce que l’évêque ne put parvenir à résoudre plusieurs questions qui lui furent proposées par un roi, tandis que le meunier, qui prit sa place et parut habillé en évêque devant le roi, les résolut toutes. La dernière était de dire ce que le roi, pensait: «Sire, vous pensez parler à un évêque, et vous parlez à un meunier.» Mais il est évident que cette histoire, racontée dans un vieux fabliau, a été imaginée d’après l’expression proverbiale qui n’est qu’une traduction de celle des Latins, _Ab equis ad asinos: passer des chevaux aux ânes_, ou de maître de chevaux devenir maître d’ânes. La traduction fut faite à une époque où les évêques avaient autant de chevaux que les meuniers avaient d’ânes[65].

=MEURTRIER.=—_Hardi ou assuré comme un meurtrier._

Saint Romain, qui délivra les habitants de Rouen du terrible dragon connu sous le nom de Gargouille, était accompagné d’un larron et d’un meurtrier, lorsqu’il fit cette miraculeuse expédition dans la forêt de Rouvray; mais à la vue du monstre, le larron s’enfuit épouvanté, tandis que le meurtrier resta courageusement auprès du saint. Cette tradition populaire, dont l’auteur de la _Vie de saint Romain_ ne parle point, a donné lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.

=MIEUX.=—_Le mieux est l’ennemi du bien._

«L’homme s’ennuie du bien, cherche le mieux, trouve le mal, et s’y soumet crainte de pire.» (M. le duc de Levis.)

Ce proverbe, emprunté de l’italien _Il meglio e l’inimico del bene_, fait allusion au mieux futur contingent, c’est-à-dire au mieux qu’on cherche et non pas à celui qu’on a trouvé, pour signaler ce faux système de perfectibilité qui, égarant l’esprit humain loin des routes de l’expérience, le conduit trop souvent à des innovations funestes, et pour enseigner à respecter les choses établies lorsqu’elles sont bonnes, au lieu de les détruire sous prétexte de les améliorer. Il exprime une vérité du premier ordre qui n’a jamais été méconnue impunément. C’est de l’oubli de cette vérité que sont nées, dans tous les temps, les révolutions qui ont couvert l’Europe de mille plaies. Puisse la génération actuelle, éclairée par tant de malheurs, l’ériger en loi conservatrice des avantages dont elle jouit, et se conformer à cette heureuse circonspection sans laquelle il n’y a plus de sécurité pour le présent ni de garantie pour l’avenir! Courir après le mieux, c’est imiter la folie des premiers habitants de l’Arcadie qui couraient après le soleil, et qui, s’imaginant qu’ils l’atteindraient sur une montagne où ils le croyaient arrêté, trouvaient, en arrivant au sommet, que cet astre était aussi loin d’eux qu’auparavant. Le mieux n’est qu’un fantôme trompeur toujours prompt à s’évanouir dans le tourbillon des fausses espérances où l’on prétend le fixer, et la raison consiste à regarder le bien comme le plus beau partage de la condition humaine:

Non qu’on ne puisse augmenter en prudence, En bonté d’ame, en talents, en science: Cherchons le mieux sur ces chapitres-là; Partout ailleurs évitons la chimère. Dans son état heureux qui peut se plaire, Vivre à sa place et garder ce qu’il a. (VOLTAIRE.)

=MILIEU.=—_Il n’y a point de milieu._

Dans certains cas, il faut opter entre le pour et le contre; il n’y a point un troisième parti, _non est tertium_, comme disaient les Latins. Ce qu’on appelle un _mezzo termine_ ne paraîtrait alors que le signe d’un esprit équivoque et réservé qui voudrait satisfaire à de doubles vues. Les passions ne veulent point reconnaître la neutralité, qui est d’ailleurs un point très difficile à saisir, et l’homme qui se placerait juste entre deux personnes divisées paraîtrait à chacune d’elles plus rapproché de son adversaire que d’elle-même. C’est un effet des lois de l’optique, dit ingénieusement Chamfort, comme l’effet par lequel le jet d’eau d’un bassin semble moins éloigné du bord opposé que de celui d’où on le regarde.

=MITRAILLE.=—_Avoir de la mitraille._

C’est-à-dire de la basse monnaie. Ce mot est une altération de _mitaille_ qui désignait autrefois une monnaie de billon, ayant cours particulièrement en Flandre.

=MOINE.=—_Se faire moine après sa mort._

Expression qui doit son origine à une dévotion singulière qui consistait à se faire enterrer avec un habit de moine, dans l’espérance qu’on échapperait par ce moyen aux griffes du diable. Cette dévotion, que Jean de Meung a critiquée dans le roman de la _Rose_, fut très commune dans le XIII^{e}, le XIV^{e}, le XV^{e} et le XVI^e siècle.

Jean de Brienne, empereur de Constantinople, mort en 1327, qui a été comparé par les poëtes grossiers de son temps à Hector, à Judas Machabée et à Roland, à cause de ses prouesses dans la Terre-Sainte, eut l’ambition d’entrer au paradis revêtu de la robe d’un cordelier.—En 1502, Gilles Dauphin, général des cordeliers, voulant témoigner sa reconnaissance des bienfaits que son ordre avait reçus du Parlement de Paris, accorda aux membres de ce parlement la permission de se faire enterrer en habit de cordelier. (_Registres du parlement_, 27 janvier 1502.)

_Mieux vaut gaudir de son patrimoine que le laisser à ribaud moine._

Il vaut mieux dépenser son bien dans les plaisirs que le laisser à quelque couvent où il ne servirait qu’à entretenir le déréglement des moines.—Ce vieux proverbe, cité par G. Meurier a rapport à l’usage presque général, sous le règne de saint Louis, de faire des legs en faveur des monastères et des églises. Un autre proverbe dit: _Grande chère et petit testament, les prêtres sont trop riches_. En effet, le clergé regorgeait alors de richesses provenues des donations multipliées des fidèles auxquels on persuadait que leurs pieuses libéralités dans ce monde leur seraient rendues dans l’autre avec usure.

=MORE.=—_Traiter quelqu’un de Turc à More._

C’est-à-dire avec une extrême dureté, comme les Turcs traitaient autrefois les Mores.

=MORION.=—_Donner le morion._

Sorte de punition qu’on infligeait autrefois à un soldat, en le frappant sur le derrière avec la hampe d’une hallebarde ou la crosse d’un mousquet, pendant qu’on lui fesait tenir une pique au bout de laquelle était placée une armure de tête appelée _morion_. Voici comment M. A. A. Monteil raconte la chose d’après l’_Alphabet militaire_. «Quand un soldat est condamné _aux honneurs du morion_, il est d’abord obligé de se choisir parmi ses camarades un parrain. Aussitôt le parrain le désarme, lui place le chapeau sur la pointe d’une pique, qu’il lui donne à tenir, et le fait mettre dans la position de quelqu’un à qui l’on va donner le fouet sur les chausses, et véritablement le lui donne avec le bois d’une arquebuse. On compte les coups de cette manière: on lui demande s’il est gentilhomme; il doit répondre qu’il l’est, puisqu’il est soldat: on lui dit alors qu’un gentilhomme doit avoir tant de pages, tant de valets, tant de chiens, tant de faucons; et autant de pages, autant de valets, autant de chiens, autant de faucons, autant de coups. On lui demande combien de tours il y a à son château: s’il répond qu’il ne s’en souvient pas, on répond pour lui; autant de tours, autant de coups. On lui demande ensuite quels sont les princes de la famille royale: il les nomme ou on les nomme pour lui; autant de princes, autant de coups. On passe aux maréchaux de France, aux officiers du régiment: il les nomme ou on les nomme; autant de maréchaux, autant d’officiers, autant de coups. De temps en temps le parrain ajoute: Honneur à Dieu! service au roi. Tout pour toi, rien pour moi.

Le tambour avait battu un ban au commencement, il en bat un autre à la fin.»

=MORT.=—_Il y a remède à tout, hors la mort._

On trouve dans l’_Imitation de Jésus-Christ_: _Nemo impetrare potest à Papâ bullam nunquam moriendi_; ce que Molière a très bien traduit par ce vers de sa comédie de l’_Étourdi_:

On n’a point pour la mort de dispense de Rome.

_La mort assise à la porte des vieux guette les jeunes._

C’est à-dire que les vieux ont à redouter le voisinage de la mort et les jeunes sa surprise. Ce proverbe est tiré de celui-ci qu’ont souvent employé les écrivains ecclésiastiques du moyen-âge: _Dies ultimus senibus est in januis, juvenibus in insidiis_.

_La mort_, disent les Turcs, _est un chameau noir qui s’agenouille devant toutes les portes_.

_Rien n’est plus certain que la mort, rien n’est plus incertain que l’heure de la mort._

Notre dernière heure à tous nous est inconnue, mais elle arrive inévitablement pour les jeunes comme pour les vieux, et Dieu n’accorde à personne un tour de cadran comme à Ézéchias.

_Un homme mort n’a ni parents ni amis._

Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard I^{er}, roi d’Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure explication qu’on en puisse donner est dans le passage suivant du discours du père Aubry à Atala: «Que parlé-je de la puissance des amitiés de la terre! Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l’étendue? Si un homme revenait à la lumière, quelques années après sa mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d’autres liaisons, tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis!»

Les vers suivants, extraits d’une pièce de M. Victor Hugo, _A un voyageur_, reviennent aussi au proverbe, et sont dignes de figurer à côté du beau passage que j’ai rapporté.

Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères, Faire un pleur éternel de quelques ombres chères! Pouvoir des ans vainqueurs! Les morts durent bien peu; laissons-les sous la pierre. Hélas! dans le cercueil ils tombent en poussière Moins vite qu’en nos cœurs. Voyageur! voyageur! quelle est notre folie? Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie, Des plus chers, des plus beaux! Qui peut savoir combien toute douleur s’émousse, Et combien, sur la terre, un jour d’herbe qui pousse Efface de tombeaux!

_Les morts ont tort._

Pour dire que, lorsqu’un homme est mort, on rejette sur lui la faute de beaucoup de choses; qu’on excuse volontiers les vivants aux dépens des morts. L’abbé Tuet a rapporté l’origine de ce proverbe au duel judiciaire, où le combattant qui succombait sous les coups de son adversaire était réputé coupable, parce qu’on pensait que la divinité, prise pour juge de la cause, manifestait toujours le bon droit par la victoire. Mais l’abbé Tuet ne s’est pas souvenu que, longtemps avant l’usage dont il parle, on disait proverbialement en latin, _qui periere arguuntur_; ce qui a été traduit en français par _les morts ont tort_. Pline-le-Naturaliste (liv. XXIX), parlant des médecins qui s’instruisent aux risques et périls des malades, et qui tuent avec impunité, a observé que les reproches ne tombent point sur ces assassins privilégiés, et que _ce sont les morts qui ont tort_: _ultro qui periere arguuntur_.

=MOUCHE.=—_Prendre la mouche._

Se fâcher, s’emporter sans sujet. Allusion aux mouvements d’impatience d’un homme qui veut prendre ou chasser une mouche toujours obstinée à revenir lui piquer la figure. Les Italiens qui ont la même expression, _saltar la mosca_, disent aussi _la mosca vi sali al naso_. _La mouche vous saute au nez._ Nous disons de même _quelle mouche vous pique_?

_C’est une fine mouche._

C’est une personne très fine et très rusée.—_Mouche_ s’est dit pour espion, et de _mouche_, pris dans ce sens, on a fait _mouchard_. C’est à tort qu’on a prétendu que le mot mouchard était dérivé du nom d’un certain père de Mouchy, opiniâtre ennemi de la réforme, et qui en fesait observer les sectateurs secrets par des espions à ses gages.—«Il était inutile, dit M. Ch. Nodier, de chercher là l’étymologie de mouchard, qui se présente tout naturellement dans _musca_, qui avait la même acception figurée chez les Latins, comme on peut le voir plusieurs fois dans Plaute et dans Pétrone. _Mouche_ est d’ailleurs encore synonyme de _mouchard_, tant dans ce sens particulier que dans son usage proverbial: _une fine mouche.—Je voudrais être mouche._

Les mouches de cour sont chassées. (LA FONTAINE.)

«_Mouche de cour_ se lit déjà dans l’_Éperon de discipline_, d’Antoine du Saix, qui fit imprimer cet ouvrage à une époque où le père de Mouchy était encore fort jeune.»

_Faire la mouche du coche._

Faire l’empressé, le nécessaire, et s’attribuer le succès des choses auxquelles on a le moins contribué. Personne n’ignore que cette expression est venue d’une fable d’Ésope admirablement imitée par La Fontaine. Madame de Sévigné, parlant de _la mouche du coche_, a dit: «La gillette s’écrie: _Oh que je fais de poudre!_» Trait fort plaisant et tout à fait digne de notre inimitable fabuliste!

=MOUCHER.=—_Il ne se mouche pas du pied._

Les Latins appelaient un homme fin, _homo emunctæ naris_, ce qui signifie littéralement un homme dont le nez est mouché; et c’est par une imitation comique de cette expression, que nous disons dans le même sens, _un homme qui ne se mouche pas du pied_, parce qu’un homme qui voudrait ne se moucher que du pied, serait condamné à rester toujours morveux, et par conséquent n’aurait pas l’odorat subtil.

=MOULIN.=—_C’est un moulin à paroles._

Expression qu’on applique à une personne qui parle beaucoup sans rien dire. Les Persans ont ce joli proverbe qu’ils emploient dans un sens analogue: _J’entends le bruit du moulin, mais je ne vois pas la farine_.

_Jeter son bonnet par-dessus les moulins._

C’est braver les bienséances, l’opinion publique.—On ignore l’origine de cette expression singulière, et l’on conjecture qu’elle peut être venue, en prenant sur la route une très grande extension de sens, de la phrase suivante, par laquelle on terminait les contes de fée qu’on fesait aux enfants: _Je jetai mon bonnet par dessus les moulins, et je ne sais ce que tout cela devint_.

Il est à remarquer que les fables sénégalaises finissent par une formule de la même espèce: _Ici la fable alla tomber dans l’eau_.—On fera, si l’on veut, l’application de cette formule à l’article qu’on vient de lire.

_Se battre contre des moulins à vent._

Se forger des chimères, se créer des fantômes pour les combattre. Cette expression rappelle le trait de Don Quichotte se battant contre des moulins à vent, qu’il prenait pour des géants.

=MOUSSE.=—_Pierre qui roule n’amasse point de mousse._

C’est la traduction littérale d’un adage grec employé par Lucien, et passé dans la langue latine en ces termes: _Saxum volutum non obducitur musco._ Sa signification ordinaire est que l’inconstance nuit à la fortune et qu’il faut se fixer à quelque établissement pour y profiter; mais on peut l’interpréter encore d’une manière plus morale en l’appliquant à la manie des voyages qui tournent trop souvent au préjudice des bonnes mœurs.

Dans maint auteur de science profonde J’ai lu qu’on perd trop à courir le monde: Très rarement en devient-on meilleur. Un sort errant ne conduit qu’à l’erreur. (GRESSET.)

=MOUTON.=—_Revenir à ses moutons._

Reprendre un discours qui avait été quitté ou interrompu, revenir à son sujet.

Cette expression est prise de la _farce de Patelin_, dans laquelle M. Guillaume, marchand drapier, plaidant contre le berger Agnelet, qui lui a dérobé des moutons, s’interrompt fréquemment pour parler d’une pièce de drap que lui a volée Patelin, avocat de sa partie adverse. Le juge qui ne comprend rien à cette digression embrouillée, l’avertit, à plusieurs reprises, de ne pas s’écarter de sa cause, en lui disant: _Sus, retournons à nos moutons_.

Martial (liv. VI, épig. 19) a employé une expression très analogue à la nôtre: _Jam dic, Posthume, de tribus capellis_. _Posthume, parle enfin des trois chèvres._

=MULE.=—_Ferrer la mule._

C’est acheter une chose pour quelqu’un et la lui compter plus cher qu’elle n’a coûté; c’est enfler les mémoires de dépense.

Quelques auteurs font remonter l’origine de cette expression jusqu’au règne de Vespasien. Cet empereur, voyageant un jour en litière, fut obligé de s’arrêter pour faire ferrer ses mules, sur la demande de son cocher; mais ayant soupçonné que cette demande n’avait été faite que pour ménager une audience à un solliciteur, il voulut savoir ce que le cocher avait gagné à _faire ferrer_, _quanti calceasset_, et il se fit donner la moitié du bénéfice (Suétone, _Vie de Vespasien_, ch. 23). D’autres auteurs disent que l’expression _ferrer la mule_ est venue de ce que, dans le temps où les magistrats allaient au palais, montés sur des mules, les laquais qui gardaient les bêtes, pendant l’audience, buvaient ou jouaient pour se désennuyer, et puis cherchaient à s’indemniser de leur dépense ou de leur perte, en fesant payer quelquefois à leurs maîtres des frais supposés pour le ferrement des mules.

=MULET.=—_Garder le mulet._

Cette expression fut introduite dans le temps où les magistrats, les médecins, et autres graves personnages, montaient sur des mules ou des mulets pour aller à leurs affaires. Elle signifie, attendre avec ennui, avec impatience, comme fesaient les valets qui gardaient ces mules ou ces mulets dans la rue, lorsque les maîtres étaient entrés dans quelque maison.

_Têtu comme un mulet._

J.-J. Rousseau a dit: _Têtu comme la mule d’Edom_.

Il est difficile de faire quitter au mulet la route qu’il veut suivre, et plus difficile encore de le faire marcher dans la compagnie des chevaux, pour lesquels il a une aversion extrême. La résistance qu’il oppose s’accroît d’ordinaire sous les coups qu’il reçoit, et se change en une colère terrible: alors il se précipite sur l’imprudent qui a voulu le contraindre; et malheur à celui-ci! car, en pareil cas, ainsi que le dit un proverbe provençal: _Il n’y a pas de mulet qui ne tue son conducteur_.

On croyait autrefois que l’homme exposé à un si grand danger n’en pouvait être sauvé que par une protection céleste: c’est ce qu’attestent quelques _ex voto_ qui représentent l’animal furieux près d’écraser son maître sous ses pieds. J’ai vu un de ces tableaux singuliers dans la chapelle de Sainte-Anne de la cathédrale d’Apt.—Cela prouve suffisamment sans doute que l’obstination du mulet méritait de passer en proverbe; mais cela prouve aussi que l’obstination du muletier le méritait peut-être davantage.

Le duc de Vendôme disait plaisamment que, dans les marches des armées, il avait souvent examiné les querelles entre les mulets et les muletiers, et qu’à la honte de l’humanité, la raison était presque toujours du côté des mulets.

=MULOT.=—_Endormir le mulot._

Amuser un homme pour le surprendre, pour le tromper.

Cette façon de parler est une allusion à ce qui se pratiquait autrefois en plusieurs endroits, où, pour détruire les loirs et les mulots, on fesait brûler, sur la place qu’ils occupaient, certaines essences mêlées de fleur de soufre, dont la vapeur les étourdissait et les empêchait de se soustraire à l’atteinte de l’assommoir.

En 1767, les mulots dévorèrent une partie des semences. Le sieur Gosselin, laboureur, de Puzeaux en Picardie, imagina des soufflets propres à les faire périr par la vapeur du soufre, et le Gouvernement fit distribuer ces soufflets dans les provinces.

=MUR.=—_Les murs ont des oreilles._

On doit craindre d’être écouté quand on parle d’affaires qu’il est important de tenir secrètes.

A ce proverbe correspond celui des Latins: _Staterii paries_, _le mur de Statérius_. Ce Statérius fut puni de mort pour avoir tenu des propos coupables qui tendaient à la subversion de l’État, et qui avaient été entendus de quelques personnes cachées derrière une mince cloison.

=MUSER.=—_Qui refuse muse._

La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans ce vers de Molière:

Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous.

_Muser_ signifiait autrefois faire acte de folie, et _musar_ équivalait à fou. _Vous parlez comme hardi musar_, répondit saint Louis à Joinville qui venait d’avancer qu’il aimerait mieux avoir commis trente péchés que d’être _mézeau_ (lépreux). Mais ces deux mots perdirent, dans la suite, une telle acception, et furent seulement employés, le premier, pour exprimer l’habitude de consumer en bagatelles un temps réclamé par quelque occupation sérieuse, et le second, pour désigner l’insouciant entiché de cette manie. C’est dans ce dernier sens qu’il faut entendre l’adage suivant, traduit du grec par Amyot:

Qui _muse_ à quoi que ce soit, Toujours perte il en reçoit.

Notez que le verbe _morari_ (muser) se prenait aussi, chez les Latins, dans le même sens que le verbe _insanire_ (être fou), avec cette seule différence que sa première syllabe était brève dans un cas et longue dans l’autre. La preuve s’en trouve dans plusieurs auteurs, et dans ce jeu de mots que l’ingrat Néron, au rapport de Suétone, fit après la mort de Claude, dont il était le fils adoptif: _Desiit morari inter homines_. Il a cessé de demeurer ou de délirer parmi les hommes.

N

=NAPPE.=—_Trancher la nappe._

C’était un genre d’affront infligé autrefois à table à un gentilhomme qui se rendait indigne de ce titre, par un roi d’armes ou un héraut qui venait couper devant lui la _touaille_, ou la partie de la nappe qui lui servait de serviette, et tourner son pain sens dessus dessous[66]. «Charles VI, dit Legrand d’Aussi, avait réuni à un banquet, le jour de l’Épiphanie, plusieurs convives illustres, entre lesquels était Guillaume de Hainaut, comte d’Ostrevant. Tout à coup un héraut vint trancher la nappe devant le comte, en lui disant qu’un prince qui ne portait pas d’armes n’était pas digne de manger à la table du roi. Guillaume surpris répondit qu’il portait le heaume, la lance et l’écu, ainsi que les autres chevaliers. «Non, sire, cela ne se peut, répondit le plus vieux des hérauts; vous savez que votre grand oncle a été tué par les Frisons, et que, jusqu’à ce jour, sa mort est restée impunie. Certes, si vous possédiez des armes, il y a longtemps qu’elle serait vengée.»—Cette terrible leçon opéra son effet. Depuis ce moment, le comte ne songea plus qu’à réparer sa honte; et bientôt il en vint à bout.»

=NÉCESSITÉ.=—_Nécessité n’a point de loi._

Un extrême péril, un extrême besoin peuvent rendre excusables des actions blâmables en elles-mêmes. Saint Bernard s’est servi de ce proverbe dans la phrase suivante, extraite du chapitre V de son _Traité sur le précepte et la dispense_: _Necessitas non habet legem, et ob hoc excusat dispensationem_. _La nécessité n’a point de loi, et c’est pour cela qu’elle excuse la dispense._—On dit aussi: _Nécessité contraint la loi_.

_Faire de nécessité vertu._

Faire de bonne grâce une chose qui déplaît, mais qu’on est obligé de faire; agir de son plein gré, mais fort à contre-cœur, comme dit le Jupiter d’Homère: ἑλὠν ἀέκοντίγε Θυμῷ (_Iliad._, liv. IV, v. 43).

Ce proverbe est littéralement traduit du proverbe latin qu’on trouve dans saint Jérôme et dans saint Pierre Chrysologue: _Facere de necessitate virtutem_.

Racine a su ennoblir ce proverbe dans ces vers de _Britannicus_ (act. II, scène 3):

Qui, dans l’obscurité, nourrissant sa douleur, S’est fait une vertu conforme à son malheur.

=NÈFLE.=—_Avec du temps et de la paille, les nèfles mûrissent._

On vient à bout de bien des choses avec du soin et de la patience. Les Persans disent: _Avec du temps et de la patience, le verjus devient doux_; et les Chinois: _Avec du temps et de la patience, les feuilles de mûrier deviennent de la soie_.

=NEZ.=—_Avoir bon nez._

Avoir de la sagacité, prévoir les choses.—Métaphore prise des chiens de chasse habiles à découvrir et à suivre la trace du gibier par le moyen de l’odorat. On dit aussi: _Avoir le nez fin_.—Le nez était chez les Latins, comme chez nous, l’organe qui servait à caractériser la sagacité et la finesse. _Olfactoriæ nares.—Emunctæ nares._

Les Hébreux regardaient aussi le nez comme l’organe de l’intelligence et de la sagesse. Job assure que l’_esprit de Dieu est dans ses narines_, et Isaïe conseille de se reposer sur la prudence d’un homme _dont l’esprit est dans ses narines_.

_Mener quelqu’un par le nez._

C’est lui faire faire tout ce qu’on veut.—Cette expression, qui était également usitée chez les Grecs et chez les Latins, est une allusion aux buffles que l’on conduit au moyen d’un anneau de fer passé dans leurs narines.—Notez qu’on disait autrefois _embuffler_, dans le même sens que _mener par le nez_, comme on peut le voir dans le dictionnaire de Cotgrave.

_Saigner du nez._

«Cette expression, dit Laurent Joubert, vient de ce que la saignée affaiblit le cœur quand elle est copieuse; car les forces consistent au sang et aux esprits qui se perdent insensiblement; et, de cette perte, le cœur étant refroidi devient craintif, et l’on n’ose entreprendre ou exécuter ce où l’on voit quelque danger.»

Il y a une explication plus simple proposée par un médecin: C’est que la peur donne un saignement de nez à certains individus, de même qu’elle donne un flux de ventre à certains autres.

Voici une origine historique qui me semble très admissible:

Pendant la peste qui, après avoir dépouillé l’Afrique et l’Asie, ravagea l’Europe et particulièrement la France, vers le milieu du XIV^e siècle, on remarqua, en divers endroits, que cette terrible maladie ne laissait aucun espoir de guérison, quand elle était accompagnée de quelque saignement de nez; et comme un pareil symptôme causait alors les plus vives craintes et le plus triste abattement, on en prit occasion de dire au figuré: _Saigner du nez_, pour exprimer le manque de courage et de résolution.

_Tirer les vers du nez à quelqu’un._

Tirer de lui un secret par des questions adroites.—Nicot dit que cette façon de parler vient _des pipeurs charlatans qui font accroire aux simples gens beaucoup de telles riottes, afin d’avoir cependant le loisir de vider leur gibecière_. Je pense qu’elle a une autre origine, et que le mot _vers_ est ici un terme qui nous est resté de la langue romane, où il s’employait dans l’acception de _vrai_, comme l’attestent les deux exemples suivants, dont le premier est pris du roman de Rou de Robert Wace, et le second, d’une pièce du troubadour Armand de Mareuil:

Mez _veirs_ est ke li vilain dit, Mais ce que dit le vilain est vrai.

Aisso saben tug que es _vers_, Nous savons tous que ceci est vrai.

On aura dit primitivement _li vers_; et, dans la suite, on aura traduit _li vers_ par _les vers_, en attribuant à l’article un sens pluriel qu’il n’avait point en ce cas. Quant à l’expression _tirer du nez_, elle peut avoir été choisie par trois raisons: 1^o parce qu’elle est au propre un équivalent du vieux verbe _émoucher_, auquel on donnait souvent, au figuré, la signification de _tirer par adresse_[67]; 2^o parce qu’elle réveille dans l’esprit, par une certaine analogie, une réminiscence de ce qu’on appelle _mener par le nez_; 3^o parce qu’elle offre celle espèce de singularité qui fait ordinairement le sel des phrases proverbiales. On sait que le peuple, dans son langage, est grand inventeur de ces formules curieuses où viennent se rallier, d’une façon pittoresque, des rapports éloignés que lui révèle si facilement son instinctive sagacité.

Ainsi, _tirer les vers du nez_, qu’on a substitué à _émoucher li vers_ ou _le vers_, est la même chose que _tirer par adresse le vrai_; et, ce qui me paraît confirmer cette explication, c’est qu’on trouve dans quelques auteurs du moyen-âge: _Emungere aliquem vero_, phrase d’une très bonne latinité, qui est sans doute l’original de la nôtre, et qui se traduit littéralement en vieux français par _émoucher le vers_ ou le vrai, _de quelqu’un_ ou _à quelqu’un_.

Les Allemands disent, pour exprimer la même idée: _Den Hund vom Ofen locken_; _attirer le chien de derrière le poêle_, parce qu’il faut bien flatter cet animal, le bien amorcer par des caresses, pour lui faire quitter cette place chaude et commode, où il aime à se tenir couché.

_Votre nez branle._

On fait accroire aux enfants que leur nez tombera, s’ils se permettent un mensonge; et c’est ce qu’on rappelle par cette expression, quand on veut arracher à l’un d’eux l’aveu de quelque espiéglerie dont on le soupçonne d’être l’auteur et qu’il soutient n’avoir pas faite.—Érasme rapporte que, de son temps, on disait proverbialement: _Nasus tuus arguit mihi te mentiri_. _Votre nez m’avertit que vous mentez._ Mais cette façon de parler n’était point fondée, comme la nôtre, sur la supposition d’un branlement de nez; elle avait sa cause dans une idée superstitieuse qui fesait prendre certaines pustules qui viennent au nez pour des effets et des indices de l’habitude de mentir. Les Grecs désignaient ces pustules par le mot Ψεύσματα, _mensonges_, que Théocrite a employé dans un vers traduit ainsi en latin:

Non mihi nascentur nares mendacia supra. Les mensonges ne se produiront pas sur mon nez.

Le peuple, en France, donne de même le nom de _mensonges_ à certaines taches dont les ongles sont quelquefois marqués. (Voyez l’expression _Avoir les ongles fleuris_.)

_Prenez-vous par le bout du nez._

C’est ce qu’on disait fréquemment autrefois, et ce qu’on dit quelquefois encore pour répondre à quelqu’un qui veut mettre sur le compte des autres les fautes dont il s’est rendu coupable.—Cette expression est fondée sur l’ancienne coutume de Normandie, d’après laquelle un homme convaincu d’avoir nui par de mauvais propos à la réputation de son prochain, était tenu de lui faire amende honorable en une église, dans un jour de solennité, et de se déclarer publiquement calomniateur en se prenant par le bout du nez. Ce qui s’appelait _payer le laid dit_.

_Avoir un pied de nez._

C’est être honteux et confus.—Cette expression peut avoir eu la même origine que la précédente, car il était tout naturel de supposer qu’un individu condamné à se prendre par le bout du nez, à se tirer le bout du nez, devait, en sortant de cette épreuve, avoir le nez allongé, ou, comme on dit hyperboliquement, _avoir un pied de nez_.—Un physiognomoniste conjecture qu’elle est venue de ce que la confusion et le chagrin qu’éprouve un homme dont les projets ont échoué, dont l’ambition se trouve déçue, lui amaigrissent la figure et rendent ainsi son nez plus saillant.—Suivant presque tous les parémiographes, elle a eu pour fondement ce conte rapporté par Béroalde de Verville, dans son _Moyen de parvenir_ (tom. II, ch. 33): Un chapelain se chauffant, un jour de grande fête, au feu de la sacristie, y fit griller du boudin, pendant qu’on disait matines. Averti d’aller encenser, il mit à la hâte son boudin dans sa manche et sortit pour remplir son devoir. Comme il n’avait pas bien boutonné sa manche, il arriva que, dans le mouvement du bras, elle se délia, de sorte que le boudin sauta au nez du doyen à qui le chapelain envoyait la sainte fumée, ce qui fit une plaisante figure et donna lieu de dire que M. le doyen avait eu _un pied de nez_, expression qui passa bientôt en proverbe.

=NIAIS.=—_C’est un niais de Sologne qui ne se trompe qu’à son profit._

Les habitants de la Sologne passent pour avoir d’autant plus d’intelligence qu’ils en font paraître moins, et ils mettent en effet dans les affaires qu’ils font une habileté secrète qui les fait toujours tourner à leur avantage. De là ce dicton qu’on emploie en parlant d’un homme qui, tout en contrefesant le simple, est extrêmement adroit et alerte sur ce qui regarde son intérêt. On dit aussi: _C’est un niais de Sologne qui prend des sous marqués pour des liards._

=NICODÊME.=—_C’est un Nicodême._

C’est un homme simple et borné, un niais.—Le nom de Nicodême, formé de deux mots grecs, νικῶ (je triomphe) et δῆμος (peuple), exprime une idée très noble dans la langue d’où il est tiré. Pourquoi donc en offre-t-il une si différente en français? Les étymologistes pensent que c’est à cause de _nice_ et de _nigaud_, qui ont une certaine analogie phonique avec les deux premières syllabes de ce nom: mais à cette raison il faut en ajouter d’autres que voici. Nicodême était un des principaux Juifs, et il appartenait à l’école pharisienne. Frappé des miracles de Jésus-Christ, il alla le trouver de nuit pour se convertir à sa doctrine, et l’ayant entendu dire que l’homme ne peut voir le royaume de Dieu s’il ne reçoit une seconde naissance, il en manifesta son étonnement en ces termes: «Comment peut naître un homme quand il est vieux? peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde fois?» Le Sauveur lui expliqua le sens mystique de sa proposition, et Nicodême ne comprenant pas mieux qu’auparavant, demanda encore: _Comment cela peut-il se faire?_ Ce qui lui attira cette réponse: _Quoi! vous êtes docteur en Israël et vous ignorez ces choses! Tu es magister in Israel et hæc ignoras!_ (Evang. sec. Joan., c. III.)—Ce récit de l’Évangeliste a été développé dans une scène du _Mystère de la passion_, où Nicodême, avant de se faire chrétien, agit et parle comme un imbécille, et c’est principalement pour cela que son nom a été voué à un ridicule proverbial. On sait que Hauteroche a donné ce nom à un personnage niais de sa comédie du _Deuil_. On sait aussi quel rôle Furetière a fait jouer à un avocat du même nom dans son _Roman bourgeois_.

=NICOLAS.=—_Saint-Nicolas marie les filles avec les gas._

Une légende rapporte que saint Nicolas, évêque de Myre, au commencement du iv^e siècle, était enflammé du zèle de marier les filles, et qu’il allait pendant la nuit jeter des sacs d’argent dans la maison des pères de famille qui n’avaient pas de dot à leur donner. C’est en mémoire de cette généreuse dévotion, qui en valait bien une autre, qu’il a été choisi pour présider aux tendres engagements des cœurs bien épris, et que son nom est invoqué dans _les litanies des amoureux_. Delille a fait sur ce saint, dans la première édition de son poëme de la _Pitié_, les quatre vers suivants, qui ont été supprimés dans les autres éditions.

Le bon saint Nicolas, dont l’oreille discrète Écoute des amants la prière secrète, Qui, des sexes divers le confident chéri, Donne à l’homme une épouse, à la femme un mari.

=NIQUE.=—_Faire la nique à quelqu’un._

C’est proprement hausser et baisser le menton pour le narguer, pour se moquer de lui.—Quelques étymologistes font dériver le mot _nique_ du verbe allemand _nicken_, qui signifie hocher la tête, et quelques autres du celtique _niq_, qui s’est conservé chez les Bas-Bretons dans le même sens. Nos anciens auteurs se sont servis du verbe _niqueter_ inusité aujourd’hui.

On dit aussi _faire une niche à quelqu’un_, c’est-à-dire un trait d’espiéglerie ou de malice; et _niche_ est ici une altération de _nique_.

_Les mots en ique font aux médecins la nique._

J’écris les _mots_ et non les _maux_, contre l’usage actuel, parce que c’est l’orthographe adoptée par nos anciens parémiographes qui ont vu un calembourg dans ce dicton populaire dont le vrai sens est, que les médecins ne sauraient guérir les malades qu’on désigne par des mots terminés en _ique_, comme _asthmatique_, _hydropique_, _paralytique_, _pulmonique_, etc.

=NIQUÉE.=—_Etre dans la gloire de Niquée._

C’est-à-dire au comble de la joie, de la satisfaction, de la prospérité, dans l’enivrement des plaisirs et des honneurs. Cette expression qu’ont employée beaucoup d’auteurs, entre autres Brantôme, Saint-Evremont, madame de Sévigné, Voltaire, a dû son origine au roman d’_Amadis de Gaule_. Voici ce que nous apprend là-dessus le chapitre 24 du livre viii de ce roman, traduit de l’espagnol par Nicolas de Herberai: La fille du roi de Thèbes, épouse du soudan de Niquée, avait mis au jour, dans une seule couche, un prince nommé Arastarax et une princesse nommée Niquée. Le frère devint éperdument amoureux de la sœur. Pour arrêter les progrès de cette passion incestueuse, leur tante Zirfée, reine d’Argènes et fée très habile, eut recours aux secrets de son art. «Elle fit dresser dans la grande salle du palais qu’habitoit Niquée, un théâtre à quinze marches, le tout couvert d’un grand drap d’or, et mit au haut une chaise tant enrichie de perles et orfévrerie que la pareille ne fut oncques vue. Le plancher de la salle fut mué par magie soudainement en une voûte de crystal soutenue par piliers et arcs-boutans de pur jaspe, à chacun desquels se présentoit la statue d’une femme si au vif, qu’elle sembloit proprement vouloir remuer les doigts pour sonner la harpe ou violon qu’elle tenoit entre ses mains. Lors appela, Zirfée, sa nièce, laquelle elle fit vestir d’un accoustrement tant canetillé et brodé, que Sparte ny Lacédémone ne se pourroit vanter en avoir jamais paré dame ni damoyselle d’un si excellent. Puis lui posa sur le chef qu’elle avait nu, et les cheveux épars plus blonds qu’un bassin, un diadême d’impératrix. Et ce fait, appela les infantes Brizèle et Todomire, lesquelles semblablement elle para de riches accoustrements, et mit sur le chef de chacune couronnes fleuronnées, faisant asseoir Niquée en la chaise de parement et les deux princesses à genoux devant elle, tenant un miroir de telle grandeur que le vif et naturel du chevalier de l’ardente épée s’y montroit ni plus ni moins que s’il eût été présent. Dont Niquée esbahie et quasi ravie de grand plaisir, voyant ce qu’elle aimoit et désiroit sur toutes choses, reçut telle gloire qu’elle estimoit être mieux logée et plus aise que les propres dieux au meilleur endroit des Champs-Elysées... Et quant et quant les statues se prindrent à sonner leurs instruments avec telle harmonie qu’Orphéus et Amphion eussent été tenus pour rudes et grossiers s’ils s’en eussent voulu mêler, pour les égaler ou atteindre. Mille fleurettes de toutes sortes et plus suaves et odoriférentes ni que le bouton de rose en Provence, ni le basme ou myrrhe au Caire ou Damas, furent semées en tous endroits, voletants entre la voûte et le bas une infinité d’oisillons dégoïsants leur ramage de si bonne grâce, que celui seroit vraiment bien dégoûté qui n’y prendroit plaisir. Étant donc les choses ainsi ordonnées, Zirfée, pour ne rien laisser derrière (ainsi embélir le lieu de tout ce qui pouvoit satisfaire à l’œil et au cœur), fit par son art représenter, au lieu de tapisserie, les parois de crystallin et au-dessus les histoires de maints loyaux amants...... Zirfée appela Anastarax et le pria d’entrer en la salle pour lui dire son avis de ce qu’il y trouverait. A quoi il obéit; mais il n’eut pas plutôt franchi le seuil de l’huis, de qu’avisant Niquée en sa gloire, mit toutes choses en arrière pour s’approcher, et de fait parvint au degré treizième...... Et là fut ravi de joie tant indicible que, sans avoir en l’esprit autre chose que la beauté et excellence de sa sœur, demeura à deux genoux devant elle, si ententif à la contempler, que prenant l’une des harpes chanta virelais et chansons propres à la louange. Ce que voyant Zirfée paracheva son sort, et par ses conjurations établit loi que Niquée n’en partiroit jusqu’à ce qu’elle fût délivrée par le meilleur et le plus loyal chevalier qui fût depuis l’Orient jusques au Septentrion.» Ce chevalier fut Amadis de Grèce, surnommé le damoysel de l’ardente épée, dont Niquée, pendant son enchantement, se délectait à regarder l’image dans le miroir que Brizèle et Todomire tenaient placé sous ses yeux.

=NITOUCHE.=—_C’est une sainte nitouche._

C’est une personne qui fait semblant de ne pas vouloir d’une chose qu’elle brûle d’avoir; qui affecte un air de douceur et de réserve que son cœur dément.—_Nitouche_ est un mot formé de _n’y touche_. On dit aussi _mitouche_, ce qui revient au même, car _mitouche_ est pour _mie touche_, qui ne touche mie, c’est-à-dire point.

Madame Pernelle, dans le _Tartuffe_, dit à Marianne:

Et vous n’y touchez point, tant vous êtes doucette.

On lit dans les _Proverbes_ de Salomon (ch. XXVI, v. 18): _Il semble qu’ils n’y touchent pas; mais leurs paroles pénètrent jusqu’au fond des entrailles._

=NOBLESSE.=—_Noblesse vient de vertu._

Il n’y a dans la nature que deux classes d’hommes, les bons et les méchants. C’est la division la plus simple et la plus caractérisée. Le besoin et mille autres circonstances ont obligé la société d’etablir, parmi les membres qui la composent, un grand nombre de distinctions; mais, pour les rendre légitimes et sacrées, elle a dû les fonder sur le mérite, et faire dériver la noblesse de la vertu.

On lit dans la _Genèse_ (ch. VI, v. 8 et 9) ce passage remarquable: «Noé trouva grâce devant le Seigneur. Voici la généalogie de Noé: Noé était un homme juste et parfait.» Cette généalogie est aussi rare que nouvelle. Elle nous apprend, dit saint Chrysostome, que toute la splendeur de la naissance n’est rien aux yeux de Dieu, en comparaison de la justice et de la perfection.

Si la noblesse ne reste point unie à la vertu qui l’a produite, elle dément son origine, et n’est plus qu’une ignominie rétroactive pour les aïeux.

Afin de prévenir un tel déshonneur, les Chinois ont fait une loi qui ordonne d’anoblir les ascendants et non les descendants de l’homme généreux que ses vertus ou ses talents ont élevé à un rang supérieur.

Pour juger de ce que c’est que la noblesse sans le mérite, il suffit d’observer que M. de *** qui vit dans l’infamie, est plus noble que son aïeul qui consacra sa vie entière à la pratique de toutes les vertus.

La noblesse héréditaire, disait Arlequin, est la seule chose à laquelle les hommes qui en jouissent n’aient aucune part active. Ils naissent nobles sans leur participation; et, si leur mère accouchait d’un monstre, il serait d’aussi bonne maison qu’eux.

Les docteurs hébreux disent: Tu demandes pourquoi Adam est seul de première formation?—C’est afin que, parmi les hommes à venir, l’un ne pût pas dire à l’autre: Je suis de plus noble race que toi.

_Qui prend des lettres de noblesse, Déclare d’où vient sa richesse._

La profession que l’anobli avait exercée et dans laquelle il s’était enrichi, était rappelée dans les lettres de noblesse qu’il obtenait. On peut rapporter à ce proverbe le mot de Ménage: Que les armoiries des maisons nouvelles sont, pour la plus grande partie, les enseignes de leurs anciennes boutiques.

Noblesse oblige.

Proverbe qui se retrouve dans le passage suivant d’un ancien auteur: _Hoc unum in nobilitate bonum, ut nobilibus impoposita necessitudo videatur, ne à majorum virtute degenerent. Il n’y a que ceci de bon dans la noblesse, c’est qu’elle semble imposer à ceux qui naissent nobles, l’obligation de ne pas dégénérer de la vertu de leurs ancêtres._—Ce proverbe, qui retrace l’esprit et le caractère de la vraie chevalerie, enseignait à nos anciens nobles qu’ils avaient plus de devoirs à remplir que les autres hommes, et que, pour ne pas deroger à leur naissance, ils étaient tenus de se signaler par la pratique des vertus civiles et militaires. C’est, sous une autre expression, le même précepte que leur fesaient entendre les hérauts d’armes dans les tournois: _Souvenez-vous de qui vous êtes fils et ne forlignez point_.

Si la noblesse n’est point un mérite, elle est du moins un avantage; et, quoi qu’en disent les docteurs en libéralisme qui affectent de la mépriser, ils ne persuaderont jamais aux gens sensés que ce soit un point de départ inutile, dans la route de la vertu, que de descendre d’une famille illustre. La mémoire et le respect des aïeux deviennent toujours une source de généreuses inspirations.

=NOCE.=—_Allez-vous-en, gens de la noce, Allez-vous-en chacun chez vous._

C’est le début et le refrain d’une vieille chanson. «Cette chanson, dont on ne connaît ni l’origine ni la date, dit M. A.-A. Monteil, nous a été sans doute apportée par les siècles précédents, comme les Contes des Veillées des bonnes gens, qui ne sont que les fabliaux du XII^e et du XIII^e siècle. On prétend qu’elle fut faite pour le mariage de l’économe roi Dagobert et de l’économe reine Berthilde, sa femme.»

_Il ne s’est jamais trouvé à pareilles noces._

Il n’a jamais éprouvé un pareil traitement.—Cette locution est fondée sur un usage pratiqué jadis en Poitou, après les repas d’épousailles. Tous les convives, en sortant de table, n’avaient rien de plus pressé que de mettre leurs mitaines et de se donner les uns aux autres des coups de poing qui fesaient plus de bruit que de mal. C’était un exercice mnémonique, institué par la joie, pour rendre plus durable le souvenir de la fête dont on venait de jouir; mais il dégénéra, dans la suite, au point de rappeler le combat des Centaures et des Lapithes aux noces de Pyrithoüs, _rixa debellata super mero_: ce qui en nécessita l’abolition. Rabelais n’a pas oublié cette singulière coutume dans la description qu’il a faite des noces du seigneur de Basché (liv. IV, chap. 14): «Pendant qu’on apportoit vin et espices, coups de poing commençarent trotter. Chicquanous en donna nombre au prestre Oudart. Soubs son suppellis avoit Oudart son guantelet caché; il s’en chausse comme d’une mitaine, et de daubber Chicquanous, et de frapper Chicquanous; et coups de jeunes guantelets de touts coustez pleuvoir sus Chicquanous. Des nopces, disoient-ils, des nopces, des nopces: vous en soubvienne. Il fut si bien accoustré que le sang lui sortoit par la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant, courbatu, espaultré et froissé, teste, nucque, dours, poictrine, bras et tout.»

_Noces de mai, noces mortelles._

Proverbe fondé sur une superstition qui règne en plusieurs pays, particulièrement en Provence, et qui a été transmise des païens aux chrétiens, comme l’attestent ces vers d’Ovide, extraits du livre V du poëme des _Fastes_.

Nec viduæ tædis eadem nec virginis apta Tempora: quæ nupsit non diuturna fuit. Hâc quoque de causâ si te proverbia tangunt, _Mense malum maio nubere_ vulgus ait.

«Ce temps n’est pas favorable pour l’hyménée de la vierge ou de la veuve. Celle qui a pris alors un époux a cessé bientôt de vivre. Et, si les proverbes peuvent être ici de quelque poids, je rappellerai ce proverbe du peuple: _Il est mauvais de se marier au mois de mai_.»

Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses _Demandes romaines_, a recherché les causes de cette superstition; et voici ce qu’il en a dit: «Pourquoi les Romains ne se marient point au mois de mai? Est-ce parce qu’il est au milieu d’avril et de juin, dont l’un est consacré à Vénus et l’autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et la superintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains) avancent ou retardent un peu. Ou est-ce qu’en ce mois-là ils font la cérémonie de la plus grande purgation?... En ce temps-là, la prêtresse de Junon ou la Flaminea est toujours triste, comme en deuil, sans se laver ni parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples Latins font oblation aux trépassés en ce mois? et c’est pourquoi ils adorent Mercure en ce même mois, joint qu’il porte le nom de Maïa, mère de Mercure.» (Traduction d’Amyot.)

=NOEL.=—_On a tant crié, on a tant chanté Noël, qu’à la fin il est venu._

La chose dont on parlait, qu’on désirait depuis longtemps, est enfin arrivée.—Ce proverbe est né de l’usage où l’on était autrefois de _crier Noël_ dans les rues, et de chanter dans les églises des cantiques appelés _Noëls_, pendant la quinzaine qui précède la fête de la Nativité du Sauveur.

Noël était aussi un cri de joie qu’on fesait entendre en des circonstances solennelles. Alain Chartier et André Duchesne rapportent que le peuple cria _Noël es grandes réjouissances_ au baptême de Charles VII, et à son entrée dans la capitale du royaume, après l’expulsion des Anglais.—Martial de Paris, parlant de ce dernier événement, a dit:

Puis les enfants s’agenouilloient, _En criant Noël_ sans cesser.

=NŒUD.=—_Trancher le nœud Gordien._

Se tirer par une mesure vigoureuse et prompte d’une difficulté embarrassante.—Gordius, père du roi Midas, avait un chariot dont le joug était attaché au timon par un lien fait d’écorce de cornouiller, et tellement entrelacé qu’on ne pouvait en découvrir ni le commencement ni la fin. Ce lien inextricable s’appelait _nœud Gordien_ ou _nœud de Gordius_. Il était religieusement conservé à Gordium, en Phrygie, dans le temple de Jupiter, et un oracle promettait l’empire de l’Asie à celui qui viendrait à bout de le dénouer. Alexandre-le-Grand, s’étant rendu maître de Gordium, voulut prouver que le succès d’une telle entreprise lui était réservé. Il fit plusieurs tentatives pour délier le nœud mystérieux; mais, voyant que son adresse serait en défaut, et craignant que ses soldats n’en tirassent un mauvais présage, il prit le parti de le trancher avec son épée; et par ce moyen, dit Quinte-Curce, il éluda ou accomplit l’oracle.

=NORMAND.=—_Répondre en Normand._

Les Normands sont accusés de manquer de sincérité. De là cette expression pour dire que l’on répond d’une manière équivoque. Du reste, ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on fait un tel reproche aux Normands. Le roman de _la Rose_ les donne pour soldats à Male-Bouche.

Male-Bouche, que Dieu maudie, Eut souldoyers de Normandie.

_Un Normand a son dit et son dédit._

D’après l’ancienne coutume de Normandie, les contrats ne commençaient à être valables que vingt-quatre heures après la signature; et il était permis aux parties de se rétracter avant l’expiration de ce délai. C’est ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.

_Qui fit Normand, fit truand._

_Truand_ est un vieux mot synonyme de mendiant, et dérivé de _tru_, autre vieux mot employé dans le sens de tribut, impôt prélevé sur chaque sujet. Les Normands furent, dit-on, appelés _truands_, parce qu’ils étaient si accablés d’impôts, que presque tous les paysans et les ouvriers étaient obligés de _truander_ ou de mendier pour vivre.

=NOUVEAU.=—_Au nouveau tout est beau._

Tout ce qui est nouveau plaît. _Grata novitas._—Un autre proverbe dit: _Celui qui met des culottes pour la première fois se regarde à chaque pas_.

=NOVICE.=—_Ferveur de novice ne dure pas longtemps._

L’ardeur qu’on met à remplir les obligations d’un nouvel état s’éteint bien vite; elle n’est qu’un _feu de paille_.

=NOYÉ.=—_Un noyé s’accroche à un brin de paille._

Celui qui est dans une situation désespérée cherche à s’en retirer, en profitant du plus petit moyen qui lui est offert.

=NUIT.=—_Passer une nuit blanche._

Le guerrier digne d’être reçu chevalier passait la nuit qui précédait sa réception dans un lieu consacré, où il veillait auprès de ses armes; il était revêtu d’un costume blanc, comme les néophytes de l’église, et de là vint que cette nuit, qu’on nommait _veillée des armes_, fut aussi nommée _nuit blanche_, expression que l’usage a retenue pour signifier une nuit sans sommeil.

=NUMÉRO.=—_Entendre le numéro._

Avoir de l’intelligence, de la finesse; faire preuve d’habileté dans le commerce dont on se mêle, et savoir mettre à profit cette habileté.—Expression prise du _jeu de blanque_, dont il est parlé à l’article consacré à ce mot, page 145. Elle s’appliqua d’abord, dans le sens propre, à l’homme qui, en jouant à ce jeu, avait la main heureuse, comme on dit, et tirait presque toujours de l’urne un billet écrit ou _numéro_ gagnant.

O

=O.=—_Rond comme l’O du Giotto._

Expression reçue parmi les peintres pour désigner une figure parfaitement ronde.—Le Giotto, élève de Cimabué, était un célèbre peintre Toscan, qui fit oublier son maître, et fut regardé comme le régénérateur de la peinture. Il venait de terminer les six grandes fresques du _Campo Santo_ de Pise, dans lesquelles il avait représenté les misères et la patience de Job, lorsque le pape Boniface VIII, qui voulait l’employer à Rome, envoya auprès de lui un de ses gentilshommes pour juger si son mérite égalait sa réputation. Le Giotto, piqué de ce que le Saint-Père paraissait douter de ses talents, refusa obstinément de remettre à l’envoyé des dessins que celui-ci a lui mandait; mais prenant une feuille de papier, il y traça, sous ses yeux, au courant du crayon, un cercle parfait qu’il le pria de présenter à sa sainteté. Cette figure fut admirée de Boniface VIII, qui se hâta d’appeler l’artiste à Rome, et elle obtint en peu de temps une célébrité proverbiale.

=OBÉIR.=—_Il faut apprendre à obéir pour savoir commander._

Proverbe pris de cette maxime de Solon, citée par Stobée: _Apprenez à obéir avant de commander, car ayant apprit à obéir, vous saurez commander._—La même maxime se trouve dans Aristote.

Nos anciens chevaliers regardaient l’obéissance comme l’apprentissage du commandement. «Il convient, dit _l’Ordène de Chevalerie_[68], que le jeune gentilhomme soit subject avant d’estre seigneur, car autrement ne cognoistroit-il point la noblesse de sa seigneurie quand il seroit grand et maistre de ses actions. De mesme que celui qui veut apprendre à estre cousturier ou charpentier, doibt avoir un maistre en ce mestier, de mesme aussi celui qui veut être expert en fait de chevalerie et de bon commandement, doibt premierement avoir un maistre, qui soit courtois chevalier.»—C’est d’après ce principe que les fils des seigneurs étaient placés comme pages et valetons auprès de quelque suzerain.

Louis XIV, dans les mémoires qu’il fit pour l’instruction de son fils, lui donnait cette sage leçon parmi beaucoup d’autres: «Si vous n’écoutez pas les ordres de ceux que j’ai préposés pour votre conduite, comment suivrez-vous les conseils de la raison quand vous serez votre maître?»

=OCCASION.=—_L’occasion fait le larron._

L’occasion détermine souvent l’action.—Il est certain que la facilité qu’on trouve dans les grandes villes pour le vice, est la principale cause du nombre infini de gens qui s’y livrent.

On lit dans le recueil des _adages des SS. pères_: _In arcâ apertâ etiam justus peccat._ Un coffre ouvert _fait pécher le juste même_.

_Il faut saisir l’occasion aux cheveux._

Il faut user de diligence pour ne pas laisser échapper le temps favorable de faire une chose.

Les anciens représentaient l’occasion debout sur une roue mobile, ayant des ailes aux pieds et tournant sur elle-même en rond avec une prodigieuse vitesse. Elle avait la partie antérieure de la tête garnie d’une touffe de cheveux, et la partie postérieure entièrement chauve, de sorte que, si on ne la saisissait pas au passage par la première, il n’y avait pas moyen de la prendre par la seconde.

=ŒIL.=—_Pleurer d’un œil et rire de l’autre._

Cela se dit particulièrement des enfants contrariés qui pleurent et rient en même temps; on le dit aussi pour signifier un _deuil joyeux_.—L’origine de cette façon de parler doit être rapportée à nos anciennes représentations théâtrales où les acteurs étaient masqués, comme dans celles de l’antiquité. Celui qui était chargé de jouer un rôle, tantôt triste, et tantôt gai, portait un masque dont un côté exprimait la douleur et l’autre la joie, afin de montrer tour à tour aux yeux des spectateurs les deux affections opposées, au moyen de ce masque toujours offert de profil.—L’expression _Jean qui pleure et Jean qui rit_ est dérivée de la même source. Le célèbre peintre anglais Reynolds, voulant caractériser le double talent de Garrick dans la tragédie et dans la comédie, le peignit pleurant d’un œil et riant de l’autre, entre Melpomène et Thalie.

_Se battre l’œil d’une chose._

_Se battre l’œil_, c’est proprement se frapper l’œil avec la paupière qu’on abaisse et qu’on relève alternativement, ce qui se fait en signe de dérision et de mépris: de là cette expression employée figurément pour dire qu’on se moque d’une chose.

=ŒUVRE.=—_A bon jour bonne œuvre._

Ce proverbe ne devrait se dire que des bonnes actions qui se font pendant les jours de grande fête; mais comme l’occasion de l’appliquer en ce sens s’est toujours offerte rarement, on a pris le parti de l’employer d’une manière ironique en parlant des mauvaises actions, qui sont beaucoup plus fréquentes les jours fériés que les autres jours.

=OFFENSEUR.=—_L’offenseur ne pardonne jamais._

Ce proverbe, traduit de l’italien _Chi offende non perdona mai_, se retrouve dans cette réflexion de Tacite: _Proprium humani ingenii est odisse quem læseris_ (_Agricol. vita_, n^o 41). _C’est le propre de la nature humaine de haïr celui qu’on a offensé._ Le même écrivain remarque que les causes de la haine sont d’autant plus violentes qu’elles sont injustes: _Odii causæ acriores quia iniquæ_ (_Annal._, lib. I, c. 33). Sénèque avait dit avant Tacite: _Hoc habent animi magnâ fortunâ insolentes quòd læserint et oderint_ (_De irâ_, lib. II, c. 33). _Le vice des hommes rendus insolents par une grande fortune est de joindre la haine à l’offense._

C’est pour cela que Voltaire écrivait à quelqu’un qui avait eu des torts graves envers lui: _Je vous demande pardon de vous être moqué de moi_.

=OGRE.=—_Manger comme un ogre._

Manger excessivement. La Monnoye a fait dériver le mot _ogre_ du grec ἀγρίος, sauvage, féroce. Un savant de ma connaissance m’en a indiqué une autre origine très curieuse: il le croit tiré de la Bible, et formé de _Og rex_, _Og roi_ de Basan, qui fut vaincu à Edréhi, et exterminé avec tous les siens par Moïse. Ce terrible Og, dit le Deutéronome (ch. III, v. 11), était demeuré seul de la race des Réphaïms ou des géants. Son lit, que l’on montrait dans Rabba, ville des enfants d’Amnon, avait une longueur de neuf coudées et une largeur de quatre.

Je mets de côté plusieurs étymologies de même farine pour arriver plus vite à la véritable donnée par M. de Walckenaer. Suivant lui, les _ogres_ sont les Oïgours ou Igours, dont il est fait mention dans Procope, dès le VI^e siècle (_De bello Vandalico_, lib. I, c. 4). C’était une race turque, originaire du centre de l’Asie, et célèbre par sa férocité parmi les Tartares féroces. Quelques Oïgours pénétrèrent en Europe avec les autres Tartares, se fixèrent en Crimée, et se servirent d’une langue appelée _lingua ougaresca_ par les commerçants italiens qui les fréquentèrent les premiers. D’autres tribus, jointes aux Madgiars partis des bords du Wolga, allèrent s’établir dans la Dacie et la Pannonie. On les désigna alors sous le nom de Hunni-Gours, et leur nouveau pays prit le nom de Hunni-Gourie. Ces dénominations se changèrent dans la suite en celles de Hongrois et de Hongrie. Les Hongrois, au IX^e siècle, sont les Oïgours, et dans les écrits en langue romane du XII^e et du XIII^e siècle, ce sont les _Ogres_. Qu’on ouvre le dictionnaire de la langue romane au mot _Ogre_, et l’on y trouvera pour synonyme le mot _Hongrois_; il n’y a rien de plus certain ni de mieux prouvé que cette origine. Ces Hongrois, ces Hunni-Gours ou ces Oïgours, firent deux irruptions en France dans le X^e siècle; ils parcoururent la Lorraine, la Bourgogne, et se répandirent jusqu’aux environs de Toulouse, incendiant les villes, pillant les monastères, outrageant les vierges, massacrant les hommes et emmenant les enfants en captivité. Les horreurs qu’ils commirent, et auxquelles l’imagination ajoutait encore, imprimèrent la terreur à des esprits imbus de mille superstitions; et cette terreur les fit regarder comme des êtres hideux, épouvantables et stupides, qui avaient faim de chair humaine. Les conteurs de profession, les auteurs du Mabinogion[69], et après eux les bonnes vieilles et les nourrices, employèrent dans leurs fictions les Oïgours ou les _Ogres_ au lieu de bêtes féroces, comme le principal ressort de terreur.

=OIE.=—_L’oie de la Saint-Martin._

L’Église romaine a eu autrefois jusqu’à trois carêmes, celui d’avant Pâques qu’elle a conservé, et deux autres qu’elle a supprimés: l’un de ces derniers précédait Noël, et commençait le 12 novembre, lendemain de la fête de Saint-Martin. Cette fête était alors consacrée, comme l’est aujourd’hui le mardi-gras, aux réjouissances et aux festins, et l’oie rôtie, qui fesait le régal de nos bons aïeux, figurait sur toutes les tables. L’oie a été remplacée depuis par le dindon, oiseau indigène du Paraguay, importé en Europe par les jésuites au XVI^e siècle; cependant son règne n’est pas encore passé. Les artisans, dans beaucoup d’endroits, sont restés fidèles à l’usage de se réunir en famille pour manger l’_oie de la Saint-Martin_.

J. C. Frohman a écrit en latin, sur cet antique usage, un savant traité qui a pour titre: _Tractatus curiosus de ansere Martiniano_, Lipsiæ, 1720, in-4^o.

_Qui a plumé l’oie du roi, cent ans après il en rend la plume._

La prescription, c’est-à-dire la manière d’acquérir la propriété d’une chose, ou d’exclure une demande en justice par une possession non interrompue durant un temps déterminé, était légalement acquise autrefois comme aujourd’hui, au bout de trente années, contre les réclamations des particuliers, mais elle ne pouvait l’être contre celles des agents du domaine royal qu’après un siècle révolu: de là le proverbe où l’oie figure, parce qu’on élevait beaucoup d’oies dans les maisons de campagne de nos anciens rois, depuis que Charlemagne, par un article de ses _Capitulaires_, avait ordonné que ses basses-cours en fussent abondamment pourvues.

Ce proverbe s’emploie maintenant pour signifier qu’il ne fait jamais bon s’attaquer à plus fort que soi.

=OIGNON.=—_Il y a de l’oignon._

Il y a quelque chose de caché là-dessous.—L’oignon a été pris pour symbole du mystère et de la duplicité à cause de ses nombreuses tuniques qui s’enveloppent l’une dans l’autre, et c’est là probablement ce qui a donné lieu à cette expression proverbiale, beaucoup plus ancienne qu’une chanson populaire à laquelle elle sert de refrain, et d’où l’on prétend à tort qu’elle a tiré son origine.—On trouve de _bailler l’oignon_ dans la 33^{me} des _Cent Nouvelles_.

Les Italiens disent d’un homme qui déguise sa façon de penser, sur la parole de qui on ne peut compter: _E piu doppio ch’una cipolla_. _Il est plus double qu’un oignon._

Pythagore, le père de la double doctrine, avait fait un traité sur les oignons.

_Se mettre en rang d’oignon._

Prendre place parmi des gens de distinction, dans une réunion où l’on n’est pas invité, dans une assemblée à laquelle on n’a pas le droit d’assister.—On croit que cette façon de parler rappelle le baron d’Oignon qui remplissait les fonctions de grand-maître des cérémonies aux états de Blois de 1576, et assignait à chaque député son rang et sa place.—Il y a un proverbe qui dit: _Bien des gens se mettent en rang d’oignon et ne valent pas une échalotte_.

_Marchand d’oignons se connaît en ciboules._

Ce proverbe signifie qu’on est difficilement trompé sur les choses de son métier. Il se dit particulièrement d’un homme qui reproche aux autres des choses qu’il sait par expérience personnelle.

_Regretter les oignons d’Égypte._

Regretter son ancien état, quoiqu’on soit dans un état meilleur. Personne n’ignore que c’est une allusion aux Israélites, qui, délivrés de la servitude d’Égypte, se plaignaient à Moïse d’être privés des oignons qu’ils mangeaient dans ce pays.

=OISEAU.=—_Être battu de l’oiseau._

Être découragé, rebuté par une suite de mauvais succès, de traverses; expression prise de la fauconnerie où elle s’emploie au propre en parlant du gibier harcelé par le faucon.

_Léger comme l’oiseau de saint Luc._

C’est-à-dire lourd comme un bœuf. On a donné pour attribut à saint Luc un bœuf ailé qui rumine à côté de lui. Ce quadrupède, équipé comme un volatile, est consideré tout de bon comme un symbole du génie de l’évangéliste; mais ce n’est que par ironie qu’il est pris comme un type de légèreté.

=OISIVETÉ.=—_L’oisiveté est la mère de tous les vices._

Le bonhomme Richard disait: _L’oisiveté va si lentement que tous les vices l’atteignent_.—Les Allemands et les Italiens appellent proverbialement l’oisiveté l’oreiller du diable.—_Des Tunfels Ruhebank._—_Capezzolo del diavolo._

Il y a des gens qui prétendent excuser l’oisiveté en disant: Quel mal peut-on faire lorsqu’on ne fait rien? On leur répond par un mot de Caton l’Ancien, consigné dans ce vieux proverbe: _En rien faisant on apprend à mal faire_, ou par cette réflexion de l’_Ecclésiastique_ (ch. XXXIII, v. 29): _Multam malitiam docuit otiositas_. _L’oisiveté a toujours enseigné beaucoup de mal._

L’homme oisif est à la disposition de tous les vices. L’homme laborieux, au contraire, n’a point à redouter leur pernicieuse influence; ses occupations lui forment une sauve-garde. Hésiode a dit admirablement: _Dieu a posé le travail pour sentinelle de la vertu_.

=OLIBRIUS.=—_Faire l’olibrius._

On pense généralement qu’il s’agit ici d’Olibrius, sénateur romain de la famille Anitienne, qui avait épousé Placidie, fille de Valentinien III, et qui fut placé sur le trône d’Occident, en 472, par Ricimer, chef des Suèves, lorsque ce barbare, habitué à donner et à reprendre la couronne selon son caprice, eut fait massacrer l’empereur Anthème, son beau-père, dans la ville de Rome livrée au pillage. Comme Olibrius ne fut qu’un fantôme de prince, et ne se fit remarquer que par son incapacité et par sa sottise, pendant les sept mois que dura son règne, son nom devint, dit-on, un titre de mépris donné aux hommes qui font les entendus et les glorieux. Mais ce nom se prend dans une autre acception que ne justifie point l’histoire de l’empereur qui le porta. Il s’applique assez souvent à quelqu’un qui fait le méchant, le furieux, comme on le voit dans les exemples suivants:

«Mon mary, passez votre colère; et, au lieu de faire ainsi l’_Olybrius_, remerciez messire Itace.» (Contes de Despériers, tom. I, pag. 98, édit. d’Amsterdam, 1735.)

Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne; _Faisons l’Olibrius_, l’occiseur d’innocents.

(MOLIÈRE, l’_Étourdi_, act. III, sc. 5.)

D’après cela, on est fondé à croire que l’expression proverbiale fait allusion à un autre Olibrius plus ancien, qui fut gouverneur dans les Gaules pour l’empereur Dèce. Cet Olibrius poursuivit les chrétiens avec le plus grand acharnement pendant la septième persécution. Il fit décapiter sainte Reine, vierge-martyre, à Alixia (Alise, en Bourgogne), pour la punir du double refus qu’elle avait fait de l’épouser et de renoncer au christianisme.

Cyrano de Bergerac a dit _faire l’Olibrius et le Vespasien_, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, notamment dans le _Pédant joué_ (art. II, sc. 2).

Je ne sais à quel titre Vespasien peut avoir mérité cette flétrissure proverbiale, si ce n’est pour avoir fait mourir Éponine et Sabinus.

=ONGLE.=—_Savoir sur l’ongle._

Voyez _Savoir sur le bout du doigt_, page 322.

_Avoir les ongles fleuris._

Au propre, c’est avoir les ongles marqués de petites taches blanches, ou noires, ou rouges; au figuré, c’est avoir l’habitude de mentir, parce qu’une superstition, qui a été autrefois très répandue, fait croire que l’habitude de mentir produit ces diverses taches, qui ont été appelées mensonges pour cette raison. Cette superstition existait chez les Romains, et Horace l’a rappelée dans l’Ode 9 du livre II, où il parle de l’_ongle marqué_ de Barine.

=ONGUENT.=—_C’est de l’onguent miton mitaine._

C’est un remède qui ne fait ni bien ni mal, un expédient inutile qu’on se propose dans quelque affaire que ce soit.—_Miton mitaine_, vient, dit-on, de _mixtum mixtanum_, onguent mixte, ou de ce qu’on _mitonne_ et enveloppe de mitaines la partie malade.

_Dans les petites boîtes sont les bons onguents._

Flatterie proverbiale qu’on adresse à une personne de petite taille, et qu’on prend à peu près dans le même sens que le proverbe _en petite tête gît grand sens_.—L’opinion, que les personnes de petite taille ont plus d’esprit que les autres, existe jusque chez les sauvages. Un chef des Illinois, haranguant M. de Boisbriant, officier distingué, lui disait: «Nos guerriers pensent comme moi, que c’est la force de ton esprit qui a empêché ton corps de croître. Aussi l’auteur de la nature t’a copieusement dédommagé de la petitesse de ton corps, en t’accordant la grandeur de l’ame avec des sentiments vraiment héroïques, pour protéger contre leurs ennemis les hommes illinois.»

_Magnus Alexander corpore parvus erat._

=OPINION.=—_L’opinion est la reine du monde._

_Opinione regitur mundus._—«L’opinion est si bien _la reine du monde_, dit Voltaire, que quand la raison veut la combattre, la raison est condamnée à la mort. Il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses cendres, pour chasser enfin tout doucement l’usurpatrice. L’opinion a changé une grande partie de la terre. Non seulement des empires ont disparu sans laisser de traces, mais les religions ont été englouties dans ces vastes ruines.»

Bossuet a dit: «Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion? Combien toutes les richesses de la terre sont-elles insignifiantes sans son consentement? L’opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde.»

=OR.=—_Tout ce qui reluit n’est pas or._

Les Italiens disent: _Ogni lucciola non e fuoco_. _Tout ver luisant n’est pas feu._—Ce proverbe peut s’appliquer à toutes les choses qui brillent d’un éclat trompeur. Il s’applique philosophiquement à la condition des grands, que les petits ont le tort d’envier, parce qu’ils ne la connaissent pas, et qui cesserait d’être bientôt l’objet de leur envie, si la vérité, déchirant le voile de l’apparence, leur montrait ce qu’ont à souffrir ces grands, dont le malheur réel est caché sous les dehors séduisants du bonheur.—Un autre proverbe nous apprend qu’_on est plus heureux dans les petites conditions que dans les grandes_. «On ne perd rien dans les petites conditions, dit Bernardin de Saint-Pierre; on y compte pour des biens les maux qu’on n’y éprouve pas. Souvent, au contraire, dans les grandes, on répute pour des maux les biens dont on est privé: ainsi le juste ciel a compensé toutes choses.»

=ORANGE.=—_Manger des perdrix sans orange._

Le jus de l’orange a été regardé comme la véritable sauce de la perdrix. De là cette expression pour dire: manger quelque chose sans l’apprêt qui lui convient.

=OREILLE.=—_Se faire tirer l’oreille._

Chez les Romains, quand il survenait quelque différend qui ne pouvait se terminer à l’amiable, l’offensé citait devant le préteur celui dont il croyait avoir à se plaindre; et quand ce dernier ne comparaissait point dans les délais fixés, le plaignant sommait les témoins, s’il en avait, de venir déposer. Si ceux-ci refusaient, ce qui arrivait souvent, pour une cause ou pour une autre, il était autorisé à les amener par l’oreille, et à la leur pincer fortement, dans le cas où ils feraient résistance. De là l’expression conservée, _se faire tirer l’oreille_, pour dire: Avoir de la peine à consentir à quelque chose.

_Il vaut mieux se fier à ses yeux qu’à ses oreilles._

Proverbe usité chez les Grecs et chez les Latins.—On est plus sûr de ce qu’on voit que de ce qu’on entend. Les yeux trompent rarement, et les oreilles trompent souvent. C’est pourquoi Thalès disait que la vérité était éloignée du mensonge, comme les yeux des oreilles.

«Ne vous en rapportez qu’à vos propres yeux, et ne vous fiez jamais à ce qu’on vous redira. Nos yeux sont toujours à nous; mais nos oreilles appartiennent aux autres. Le premier de ces organes ne peut guère nous tromper; le second peut à chaque instant nous induire en erreur, et nous faire commettre d’irréparables fautes.» (Madame Campan.)

_Pendants d’oreilles._

Henri Estienne, dans son livre intitulé: _deux Dialogues du langage français, italianisé et autrement déguisé_, nous apprend qu’on appelait autrefois _pendants d’oreilles_ les gens obséquieux qu’on voit toujours pendus aux oreilles des grands. Ce sobriquet, dont on peut faire l’application dans tous les temps, mérite d’être conservé. Il n’y a pas de mot qui peigne mieux la chose.

=ORGUEIL.=—_Lorsque orgueil va devant, honte et dommage le suivent._

Philippe de Commines nous apprend que Louis XI, qui était, dit-il, humble en paroles et en habits, et naturellement ami des gens de moyen état, se servait de ce proverbe pour répondre aux reproches qu’on lui fesait de ne pas assez garder sa dignité.

_Ubi fuerit superbia, ibi erit et contumelia_ (Salomon, _Parab._ c. XI, v. 2). _Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion._

_L’orgueil précède les chutes._

Proverbe tiré de l’Écriture sainte.—Les Basques disent: _Urguluac cerura abia-eta, io seguin ifernura_. _L’orgueilleux ayant pris son vol vers le ciel, alla tomber aux enfers._

=ORME.=—_Attendez-moi sous l’orme._

C’était sous quelque gros arbre, ordinairement sous un orme, planté devant la porte de l’église ou du manoir seigneurial, que se tenaient les assises judiciaires, appelées pour cette raison _les plaids de la porte_. C’était là aussi que se payaient les redevances et dettes, ainsi que l’attestent de vieilles cédules évocatoires qui enjoignent aux débiteurs de _comparoir sous l’orme Saint-Gervais_, à Paris. Sans doute les assignés manquaient souvent à l’appel, et de là vint l’expression _attendez-moi sous l’orme_, pour faire comprendre à quelqu’un qu’on ne veut point se trouver à un rendez-vous, ou qu’on ne compte point sur sa parole.

Cette expression peut tout aussi bien avoir tiré son origine de l’usage des _plaids et gieux sous l’ormel_, espèce de cour d’amour qui jugeait gravement les affaires de galanterie, et voulait obliger les amants à la constance, et les époux à la concorde. L’autorité d’un pareil tribunal était méconnue impunément, et l’on pouvait dire à celui par qui on y était cité: _attendez-moi sous l’orme_, expression ironique qui était fort de saison.

=OUBLIER.=—_Qui songe à oublier se souvient._

«Il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en notre souvenir que le désir de l’oublier. C’est une bonne manière de donner en garde et d’empreindre en notre ame quelque chose que de la solliciter de la perdre.» (Montaigne, _Ess._, liv. II, ch. 12.)

Moncrif a employé ce proverbe d’une manière très heureuse dans ce charmant couplet d’une romance:

Pour bannir de la souvenance L’ami secret, Que l’on éprouve de souffrance Pour peu d’effet! Une si douce fantaisie Toujours revient: En songeant qu’il faut qu’on l’oublie On s’en souvient.

=OURS.=—_C’est un ours mal léché._

On a cru longtemps, sur la foi d’Aristote et de Pline le Naturaliste, que les oursons naissaient informes, et que leur mère corrigeait ce défaut à force de les lécher; ce qu’elle ne fait que pour les dégager des membranes dont ils sont enveloppés en naissant. C’est de cette opinion erronée qu’est venue cette expression métaphorique par laquelle on désigne un homme mal fait et grossier.

_Il est de la nature de l’ours, il ne maigrit pas pour pâtir._

C’est ce qu’on dit d’une personne qui prend de l’embonpoint, quoiqu’elle mange peu et se donne beaucoup de peine.—L’ours, disent les naturalistes, peut passer plusieurs semaines sans prendre de la nourriture, car l’abondance de sa graisse lui fait supporter l’abstinence; et, vers le commencement de l’hiver, il se recèle dans sa bauge, d’où il ne sort qu’au bout de quarante jours, presque aussi gros qu’il y était entré. De là cette expression proverbiale qui n’est pas nouvelle, puisque le troubadour Richard de Barbésieu a dit dans une de ses chansons, en parlant de l’état de dépérissement où l’avaient conduit les rigueurs de sa dame: _Je ne suis pas de la nature de l’ours, qui engraisse à force de mal avoir_.

_Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir mis par terre._

Il ne faut pas disposer d’une chose avant de la posséder; il ne faut pas se flatter trop tôt d’un succès incertain. Proverbe pris d’un apologue d’Ésope très bien imité par la Fontaine. Philippe de Commines, dans ses Mémoires, a mis cet apologue dans la bouche de l’empereur Frédéric pour répondre aux ambassadeurs du roi de France, qui, au nom de leur souverain, l’engageaient à se saisir des terres que le duc de Bourgogne tenait de l’Empire.

_Il faut le faire monter sur l’ours._

Ce dicton, qu’on applique à un homme qui a peur, à un poltron, est fondé sur une superstition dont Thiers a parlé dans son _Traité des superstitions_ (liv. v, ch. 4). «Monter sur un ours, dit-il, et faire quelques tours dessus pour être préservé de la peur, est une chose qui se pratiquait autrefois en France, où les ours étaient plus communs qu’aujourd’hui.»

P

=PAGE.=—_Être hors de page._

C’est être hors de la dépendance d’autrui.—Le jeune gentilhomme qui était placé autrefois, en qualité de page, auprès de quelque haut baron ou de quelque illustre chevalier, quittait ce service à l’âge de quatorze ans pour remplir les fonctions d’écuyer. Le jour où ce changement d’état devait avoir lieu, il était présenté à l’autel par son père et sa mère qui allaient à l’offrande un cierge à la main. Là il recevait une épée et une ceinture que le prêtre lui mettait, après les avoir consacrées par sa bénédiction. La cérémonie terminée, _il était hors de page_.

=PAGNOTE.=—_Voir un combat du mont Pagnote._

C’est voir un combat d’un lieu où l’on ne court aucun danger; c’est, comme on dit encore, _se tenir_, pendant un combat, _au poste des invulnérables_.

_Le mont Pagnote_ est une expression empruntée de l’italien.

_Pagnote_ se dit aussi d’un homme timide, poltron.

=PAILLE.=—_Rompre la paille avec quelqu’un._

Déclarer ouvertement qu’on cesse tout commerce, toute liaison avec lui.

Le langage typique, c’est-à-dire le langage où l’on se sert de signes extérieurs pour exprimer sa pensée, était autrefois très usité; et quand on voulait signifier à quelqu’un qu’on n’aurait plus aucune relation avec lui, on brisait une paille en sa présence, ou on lui envoyait une paille rompue.—Dans une assemblée tenue à Soissons, Robert, comte de Paris, s’adressant avec hauteur à Charles-le-Simple, lui reprocha son aveuglement pour son ministre Haganon, l’injustice de ses faveurs et la pusillanimité de son caractère. En même temps, lui et ses amis rompirent et jetèrent à terre des pailles qu’ils tenaient à la main, déclarant qu’ils renonçaient à l’obéissance et à tous les liens contractés avec ce roi.

=PAIR.=—_Entendre le pair._

Le _pair_ des monnaies est ce qu’il y a de plus important à connaître dans les opérations du change. Il est la clef de tout le système monétaire; et ce n’est que par là qu’on peut résoudre les questions de finance et de commerce qui ont pour objet l’appréciation des valeurs. Dès l’instant que le _pair_ est établi, on convertit facilement en monnaie d’un pays une somme quelconque exprimée en monnaie étrangère, et réciproquement. Cette conversion résulte de la comparaison exacte du titre, du poids légal et de la valeur intrinsèque de l’unité monétaire d’un autre pays.

L’établissement du _pair_ présentait autrefois en France beaucoup de difficultés, à cause de la multiplicité des monnaies, de leur variation continuelle et de l’altération que leur avaient fait subir Philippe-le-Bel, Philippe de Valois et Jean-le-Bon, trois rois que les historiens ont justement flétris du surnom de _faux monnayeurs_[70]. Ainsi il fut très naturel de désigner un habile changeur par l’expression _il entend le pair_, expression appliquée depuis, par une extension proverbiale, à tout homme qui montre de l’intelligence dans le maniement des affaires.

=PAIX.=—_Paix fourrée._

Paix qui est nécessitée par la saison où l’on porte des rures, et qui, faite de mauvaise foi, ne dure guère plus qu’une trève pour l’hiver. Cette expression était déjà en usage sous le règne de Charles VI, comme on le voit dans Juvénal des Ursins (pag. 246, 259 et 267). On appela ainsi la paix conclue, en 1408, entre le duc de Bourgogne et les enfants du duc d’Orléans qu’il avait fait assassiner. On donna aussi le même nom à la petite paix faite à Longjumeau, en 1568, entre les calvinistes et les catholiques, et violée six mois après.

=PANIER=—_C’est un panier percé._

Un homme qui dépense à mesure qu’il reçoit; un homme qui ne retient rien de ce qu’on lui apprend. Les Grecs et les Latins disaient _un tonneau percé_, et les Hébreux, _un sac percé_.

_A petit mercier, petit panier._

Les petites choses conviennent aux petites gens. _Parvum parva decent._

_Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un panier._

Il ne faut pas risquer tout son bien dans une seule entreprise.

_Adieu, paniers: vendanges sont faites._

L’occasion est passée, il n’y a plus rien à faire.

C’est le refrain d’une vieille ronde que les vendangeurs chantaient après avoir terminé leurs travaux.

=PAON.=—_Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds._

C’est ce qu’on dit d’un glorieux qui se fâche quand on lui montre ses défauts.—On prétend que le paon se met à crier à la vue de ses pieds, et que son cri, en pareille circonstance, n’est qu’un gémissement arraché à sa vanité. Cependant Buffon affirme que c’est là une supposition qu’on n’a pu faire qu’en prêtant nos mauvais raisonnements à cet oiseau, dont les pieds ne lui ont rien offert de difforme. Mais, que la chose soit vraie ou supposée, elle n’en a pas moins servi de fondement à la phrase proverbiale qui n’est pas de fraîche date; car on trouve dans une chanson de Raimbaud de Vaqueiras ou Vacheiras, troubadour du XII^e siècle, un passage curieux qui certainement y fait allusion, s’il n’y a pas donné lieu. Ce poëte dit à sa dame: «Le jour qu’Amour fit choix de nous deux, votre beauté m’inspira la fierté du paon, lorsqu’il contemple les brillantes couleurs de son plumage, et que, tout glorieux, il s’élève au haut des toits. Cet oiseau se livre à son orgueil jusqu’à ce que, baissant la tête, il aperçoive ses pieds, etc.»

_Aquel orguelh li tre tro quel cap clina Que ve sos pes, etc._

=PAPIER.=—_Le papier souffre tout._

C’est-à-dire, il ne faut pas ajouter foi à une chose, par la seule raison qu’elle est écrite ou imprimée; car on peut mettre sur le papier tout ce que l’on veut.—Dans un manifeste rédigé en français et publié par Charles-Quint, en réponse à une déclaration de guerre de François 1^{er} et de Henri VIII, ligués contre lui, on trouve cette phrase curieuse qui fait allusion au proverbe et en prouve l’ancienneté: «Le papier montre bien qu’il est doux, vu que l’on a écrit tout ce que l’on a voulu.»

Le comte de Ségur a rapporté, dans ses Mémoires, une anecdote qui a ici naturellement sa place: «Diderot, que l’impératrice Catherine avait appelé auprès d’elle, lui avait conseillé de grandes innovations qu’elle n’accomplissait point. Le philosophe, un jour, lui en témoigna sa surprise avec une sorte de fierté mécontente.—M. Diderot, lui répondit l’impératrice, avec tous vos grands principes, que je comprends très bien, on ferait de bons livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez, dans tous vos plans de réforme, la différence de nos deux positions. Vous, philosophe, vous ne travaillez que sur _le papier qui souffre tout_; il est uni, souple, et n’offre d’obstacles ni à votre imagination, ni à votre plume; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et chatouilleuse.»

=PÂQUES.=—_Donner à quelqu’un les œufs de Pâques._

C’est lui faire quelque petit présent dans le temps de Pâques. «C’était un usage commun à tous les peuples agricoles d’Europe et d’Asie de célébrer la fête du nouvel an en mangeant des œufs; et les œufs fesaient partie des présents qu’on s’envoyait ce jour-là. On avait même soin de les teindre en plusieurs couleurs, surtout en rouge, couleur favorite des anciens peuples et des Celtes en particulier. Mais la fête du nouvel an se célébrait à l’équinoxe du printemps, c’est-à-dire au temps où les chrétiens ne célèbrent plus que la fête de Pâques, tandis qu’ils ont transporté le nouvel an au solstice d’hiver. Il est arrivé de là que la fête des œufs a été attachée chez eux à la Pâque, et qu’on n’en a plus donné au nouvel an. Cependant, ce n’a point été par le simple effet de l’habitude, mais par la raison qui fesait attribuer à la fête de Pâques les mêmes prérogatives qu’au nouvel an, celles d’être un renouvellement de toutes choses, comme chez les Persans, et celles d’être d’abord le triomphe du soleil physique, et ensuite celui du soleil de justice, du Sauveur du monde, sur la mort par la résurrection.» (Court de Gébelin.)

Les œufs, chez les Égyptiens, étaient l’emblème sacré du renouvellement du monde après le déluge. Les Juifs les adoptèrent comme un type du renouvellement de leur nation par la sortie d’Égypte, et, à la fête de Pâques, ils les plaçaient sur la table avec l’agneau pascal. Les chrétiens les prirent pour symbole de la résurrection dont Jésus-Christ leur avait donné l’exemple et le précepte; et ils préférèrent aux diverses couleurs dont on les teignait, la couleur rouge, en mémoire de l’effusion de son sang sur la croix. _Ova rubro colore inficiuntur in memoriam effusi sanguinis Salvatoris_, est-il dit dans un ouvrage curieux intitulé: _De Ludis orientalibus_.

=PARENT.=—_L’amour des parents descend et ne remonte pas._

Helvétius a dit: «L’homme hait la dépendance. De là peut-être sa haine pour ses père et mère, et le proverbe fondé sur une observation commune et constante: _L’amour des parents descend et ne remonte pas._» Il a pris le proverbe dans un sens affreusement exagéré. Le véritable sens est que l’amour des père et mère pour les enfants surpasse celui des enfants pour les père et mère. La nature, veillant à la conservation des espèces, a voulu donner la plus grande énergie au sentiment paternel et maternel, afin d’enchaîner les parents à tous les soins nécessaires pour protéger la frêle existence des enfants, et nous voyons qu’elle a agi ainsi dans tous les animaux comme dans l’homme. Elle n’a pas développé de même, il est vrai, le sentiment filial; mais, de cette disproportion qu’elle a laissée dans l’amour, il y a bien loin jusqu’à la haine. L’une est dans la nature, et l’autre est dénaturée, dit La Harpe, en réfutant l’opinion d’Helvétius dans une de ses belles pages qu’il termine par ces paroles remarquables: «Le plus funeste effet de ces calomnieux paradoxes, c’est qu’en les lisant l’ingrat et le fils dénaturé pourront se dire qu’ils sont comme les autres hommes. Méritent-ils le titre de philosophes, ceux qui n’ont écrit que pour la justification des monstres?»

=PARESSEUX.=—_Le paresseux est frère du mendiant._

Un autre proverbe dit: _Celui qui néglige son bien est frère de celui qui le dissipe_; ce qui est pris de ces paroles de Salomon: _Qui mollis et dissolutus est in opere suo frater est sua opera dissipantis_. (Parabol., ch. XVIII, v. 9.)

Ces deux proverbes contiennent implicitement toute la théorie du paupérisme.

Les provençaux disent: _Le champ du paresseux est plein de mauvaises herbes_.

=PARLER.=—_Trop gratter cuit, trop parler nuit._

Il faut résister aux démangeaisons de la langue comme à celles de la peau.—Zénon disait à ses disciples: Souvenez-vous que la nature nous a donné deux oreilles et une seule bouche, pour nous apprendre qu’il faut plus écouter que parler.

_Os unum natura duas formavit et aures, Ut plus audiret quam loqueretur homo._

_El poco hablar es oro, y el mucho es lodo. Le peu parler est or, et le trop est boue._ (Prov. espag.)

_Chi parla semina, e chi tace raccoglie. Qui parle sème, et qui se tait recueille._ (Prov. ital.)

_Qui parle beaucoup, dit beaucoup de sottises._

_In multiloquio non deerit peccatum._ (Salomon, Prov. CX, v. 19.) Athénée appelle _logodiarrhée_, un flux de paroles que la réflexion n’a point digérées, et Voltaire a employé ce terme expressif qui mériterait d’être admis dans nos vocabulaires.

=PARTAGE.=—_C’est le partage de Montgommery, tout d’un côté et rien de l’autre._

Montgommery est le nom d’une illustre famille de Normandie, où la coutume voulait que les aînés eussent presque tout. Cette famille a été choisie sans doute de préférence à toute autre pour figurer dans la phrase proverbiale, à cause des biens et des priviléges nombreux qu’elle possédait, et peut-être aussi à cause des abus non moins nombreux qui s’y joignaient.—Il n’y avait pas, dans la haute Normandie, de terre dont la mouvance eût autant d’étendue que celle du comté de Montgommery. On comptait cent cinquante fiefs ou arrière-fiefs qui en relevaient, suivant un dénombrement fait en 1548 et déposé à la Bibliothèque royale.

_C’est le partage de Cormery._

Expression synonyme de la précédente.—Il y avait en Touraine une célèbre abbaye de ce nom, fondée par Alcuin, la vingt-deuxième année du règne de Charlemagne, qui la dota de la plus grande partie des biens des moines de Saint-Martin de Tours, lorsque ces moines eurent été massacrés dans une émeute par les bourgeois de cette ville. Plusieurs couvents qui comptaient avoir le noyau de la succession, n’en ayant rien retiré, ou presque rien, furent très désappointés et se plaignirent de l’inégalité du partage, ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.

Le fait sur lequel repose cette explication peut être controversé. Il est plus probable que l’expression est venue de ce que _cormery_ signifiait autrefois _cœur marri_; car, dans un partage fait de _cœur marri_, c’est-à-dire à contre-cœur, on cherche à donner le moins qu’on peut.

=PAS.=—_Pas à pas on va bien loin._

Quand on va toujours, on ne laisse pas d’avancer, quoiqu’on aille lentement.—Ce n’est pas de courir qu’il importe, mais de ne pas s’arrêter en chemin. Une marche précipitée produit bientôt la fatigue, et par conséquent le retard, tandis qu’une marche mesurée dure longtemps et ménage le moyen d’aller plus loin.

Les Italiens disent: _Chi va piano, va sano; chi va sano, va bene; chi va bene, va lontano_. _Qui va doucement, va sainement; qui va sainement, va bien; qui va bien, va loin_.

_Il n’y a que le premier pas qui coûte._

En toute affaire, le commencement est ce qu’il y a de plus difficile. _Commencer, c’est le grand travail_, dit un autre proverbe. Le cardinal de Polignac racontait un jour, devant madame du Deffant, le martyre de saint Denis, qui, ayant été décapité à Montmartre, releva sa tête et la porta dans ses mains jusqu’à l’endroit où on lui bâtit depuis une église[71]. Comme son Éminence avait l’air d’insister sur la longueur de la route que le saint avait parcourue en cet état, la spirituelle dame lui dit: «Monseigneur, _il n’y a que le premier pas qui coûte_.»

=PATELIN.=—_C’est un patelin._

C’est-à-dire un homme souple et artificieux qui, par des paroles flatteuses et insinuantes fait venir les autres à ses fins.—_Patelin_ était le nom d’un acteur qui joua le rôle de l’avocat dans l’ancienne farce qui a pris ce nom. «Nos ancestres,» dit E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 59), «trouvèrent ce maistre Pierre Patelin avoir si bien représenté le personnage pour lequel il estoit introduit, qu’ils mirent en usage le mot de _patelin_, pour signifier celui qui, par de beaux semblants, enjauloit, et de lui firent _pateliner_ et _patelinage_.»

=PATIENCE.=—_La patience vient à bout de tout._

Les Orientaux, pour exprimer les succès que la patience obtient presque toujours, disent: _On parvient à chasser le lièvre avec une charrette_; proverbe dont nous avons l’analogue dans celui-ci: _Une vache prend bien un lièvre_.

Les Allemands se servent d’un proverbe assez plaisant pour marquer la force de la patience: _Geduld über Windet Sauer kraut_. _La patience l’emporte sur la choûcroute._

_La patience est amère, mais son fruit est doux._

Isocrate a dit de même, en parlant de la science: _Elle a des racines amères, mais son fruit est doux_; et peut-être est-ce le mot de cet orateur qui a suggéré le proverbe.—Si la patience n’est point exempte de peines, elle sait du moins les diminuer de moitié et les adoucir, tandis que l’impatience les double et les envenime. Ainsi, tout est profit dans la patience.

Saint Augustin a très bien dit: _Vera animi tranquillitas in patientiæ sinu_. _La vraie tranquillité de l’esprit repose au sein de la patience._

_La patience est la clef de la joie._ (Prov. arabe.)

_Patience! disent les ladres._

_Patience_ est mis ici par allusion à la plante du même nom qu’on employait comme remède dans le traitement de la ladrerie ou lèpre. Ce calembourg proverbial, qu’on trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 1), fait de la patience l’apanage de l’insensibilité, car le mot ladre se prenait aussi dans le sens d’insensible. Un autre proverbe dit que _la patience est la vertu des sots et des ânes_. Cela peut être vrai; mais il est encore plus vrai que la patience est la qualité distinctive de la raison et du courage. _Prudens qui patiens._—_Fortis qui patiens._

On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. XXIX, v. 11): _Doctrina viri per patientiam noscitur_. _La sagesse d’un homme se connaît par sa patience._

=PATISSIER=.—_Il a honte bue; il a passé par-devant l’huis du pâtissier._

C’est un homme sans pudeur, habitué à braver le respect humain. Cette façon de parler est venue, suivant l’abbé Tuet, de ce que les pâtissiers tenaient cabaret sur le derrière de leur maison. Les gens qui voulaient garder quelque décorum y entraient par une porte dérobée; et, quand un débauché y entrait par la boutique, on disait de lui qu’_il avait honte bue_, etc.

Il est plus probable que cette façon de parler est une allusion aux formes obscènes de certaines pâtisseries qu’on voyait étalées sur le devant de la boutique. La Bruyère-Champier (_Bruyerinus Campegius_), médecin de François I^{er}, nous apprend qu’elles représentaient les parties sexuelles de l’homme et de la femme. _Quædam pudenda muliebria, aliæ virilia (si diis placet) representant: adeo degeneravere boni mores ut etiam christianis obscœna et pudenda in cibis placeant._ (_De re cibariâ_, lib. VI, c. 7.)

Cet impudique usage avait été transmis des païens aux chrétiens. Les boulangers romains étalaient des pains de forme obscène. Le _pain des athlètes_, que Juvénal appelle _coliphia_ dans sa seconde satire, et qui était fait de manière à donner de la vigueur à ceux qui le mangeaient, représentait le signe de la virilité. Les deux vers suivants de Martial ne laissent point de doute là-dessus:

_Si vis esse Satur, nostrum potes esse Priapum;_ _Ipsa licet rodas inguina, purus eris_

=PATTE-PELU.=—_C’est un patte-pelu._

C’est un rusé qui va adroitement à ses fins sous des apparences de douceur et d’honnêteté. On dit aussi d’une femme qui use de pareils artifices: _C’est une patte-pelue_.

Furetière pense que _patte-pelu_ est une allusion à la fable du loup qui montrait _patte_ de brebis à l’agneau pour le surprendre. D’autres le regardent comme un sobriquet du chat, hypocrite qui cache ses griffes dans le velours et égratigne en caressant. Suivant l’opinion la plus accréditée et la plus vraisemblable, ce mot rappelle Jacob qui, par le conseil de Rebecca, dont il était l’enfant gâté, enveloppa ses mains de la peau d’un chevreau, pour attraper son bonhomme de père qui n’y voyait que du bout des doigts, et escamoter la bénédiction que ce pauvre aveugle destinait au malheureux Ésaü, déjà trompé par son cadet sur la vente d’un plat de lentilles qu’il devait payer de son droit d’aînesse.

=PAUVRE.=—_Qui donne au pauvre, prête à Dieu._

Salomon a dit: _Fœneratur Domino qui miseretur pauperis_ (Prov. CXIX, v. 17). _Celui qui a pitié du pauvre, prête à Dieu._

_La main du pauvre est la bourse de Dieu._

Proverbe pris de cette belle pensée de saint Ambroise: _In paupere absconditur Deus; manum porrigit pauper, et accipit Deus_. _Dieu se cache dans le pauvre; et, quand le pauvre tend la main, Dieu reçoit._

_Donner au pauvre n’appauvrit pas._

Donner au pauvre, c’est bénéficier avec le ciel. L’aumône est, dans l’esprit de la religion, une usure sainte, un gain assuré. Il n’y a pas, dit saint Clément, de champ si fertile qui rende autant qu’elle, _cuinam agri tantùm profuerint quantùm gratificari?_

_Tout le monde tombe sur le pauvre._

Ce proverbe est un résumé du passage de l’Ecclésiastique (ch. XIII, v. 25, 27, 29): «Si le riche est ébranlé, ses amis le soutiennent; mais si le pauvre commence à tomber, ses amis même contribuent à sa chute.—Si le pauvre a été trompé, on lui fait encore des reproches; s’il parle sagement, on ne veut pas l’écouter.—S’il fait un faux pas, on le fait tomber tout-à-fait.»

Les Allemands disent: _An das Armut will jedermann die Schuch wischen_. _Chacun veut essuyer ses pieds sur la pauvreté._

=PAUVRETÉ.=—_Pauvreté n’est pas vice._

Pour être pauvre, on n’en est pas moins honnête homme; on a tort de compter la richesse avant le mérite.

Cette réclamation proverbiale n’a presque pas de valeur dans ce siècle où l’argent est tout. La probité indigente se voit condamnée à l’humiliation et au mépris, et si quelqu’un fait observer que _pauvreté n’est pas vice_, tout le monde est prêt à répondre comme Dufresny: _C’est bien pis_.

Nos pères disaient: _Pauvreté n’est pas vice; mais c’est une espèce de ladrerie, chacun la fuit_.—La _ladrerie_, ou lèpre, était, dans le moyen-âge, une maladie non moins redoutée que la peste. On retranchait de la société les malheureux atteints de cette maladie, et l’on ne souffrait pas même qu’après leur mort, leurs cendres fussent mêlées, dans les cimetières, avec celles des autres hommes.

=PAYS.=—_Il est bien de son pays._

Cette expression proverbiale est regardée comme une variante de cette autre employée par Brantôme: _Il sent bien son patois_. Un homme _qui est bien de son pays_, ou _qui sent bien son patois_, est, au propre, un homme qui s’est toujours tenu dans le lieu de sa naissance, qui ne sait point parler autrement qu’on y parle; et, au figuré, un homme bien novice, bien simple.—Rien ne forme tant les hommes que les voyages, et ce n’est pas sans raison que l’on compare le monde à un grand livre, où celui qui n’a point quitté son pays natal n’a lu qu’un feuillet.

L’expression _il est bien de son pays_ fait le sel de l’épigramme suivante de Ménage contre l’imprimeur Journel, qui avait refusé de mettre sous presse un passage des _Origines de la langue française_, relatif aux _badauds de Paris_:

De peur d’offenser sa patrie, Journel, mon imprimeur, digne enfant de Paris, Ne veut rien imprimer sur la badauderie, _Journel est bien de son pays_.

=PÉCHÉ.=—_Péché caché est à demi pardonné._

Quand le scandale ne se joint pas au péché, le péché en est moindre, comme il est aussi plus grand dans le cas contraire.—_Qui delinquit apertè bis reus est: agit simul et docet_. _Celui qui pèche publiquement est deux fois coupable: il fait le mal et enseigne à le faire._

=PEINE.=—_A chaque jour suffit sa peine._

C’est assez des peines du présent: il ne faut point les augmenter par la douleur de celles du passé, ni par la crainte de celles de l’avenir; car, dans le premier cas, on se tourmente toujours trop tard, et, dans le second, toujours trop tôt. Ce proverbe est pris du passage suivant de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 34): _Nolite ergo solliciti esse in crastinum: crastinus enim dies sollicitus erit sibi ipsi_. SUFFICIT DIEI MALITIA SUA. _Ne soyez donc point en souci pour le lendemain, car le lendemain prendra soin de ce qui le regarde_: A CHAQUE JOUR SUFFIT SA PEINE.

On rapporte que Napoléon, exilé à Sainte-Hélène, répétait souvent ce proverbe.

_La peine et le plaisir se suivent._

Ésope dit que Jupiter voulut, un jour, mêler ensemble la volupté et la douleur; et que, n’ayant pu en venir à bout, il ordonna qu’elles se suivraient mutuellement. Ainsi, quand la douleur précède, la volupté la suit, et réciproquement.

Antisthène recommandait de chercher les plaisirs qui suivent la peine, et non pas ceux qui la précèdent.

=PÈLERIN.=—_Je connais le pèlerin._

C’est probablement le fabliau de _la Confession du renard_ qui a donné naissance à cette expression, où le mot _pèlerin_ est pris dans le sens de rusé et matois. Ce renard, obligé par son confesseur d’aller chercher à Rome l’absolution de ses péchés, met une écharpe à son cou, prend le bourdon, et s’achemine vers la ville sainte, en compagnie d’un âne et d’un bélier, ses voisins, qu’il a décidés à le suivre, à force d’instances et en leur offrant la perspective d’une foule d’avantages attachés à cette pieuse pérégrination. Nos trois _romipètes_ courent quelque temps par monts et par vaux, mais ils n’accomplissent pas leur mission; car leur zèle se refroidit, et le mal du retour les gagne au milieu de diverses aventures fâcheuses qui leur arrivent. Cependant ils échappent à tous les dangers, grâce à l’adresse du renard, dont la conduite, en ces conjonctures, est un modèle achevé de finesse et de ruse.

_Rouge au soir, blanc au matin, C’est la journée du pèlerin._

Lorsque le ciel est rougi par le soleil couchant, on peut en conclure qu’il n’y a que des vapeurs légères qui se dissiperont au premier souffle de l’air, au lieu de se condenser pour se résoudre en pluie, comme font les nuages noirs, imperméables aux rayons lumineux; de là ce proverbe emprunté de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. XVI, v. 2): _Facto vespere dicitis: Serenum erit, rubicundum enim est cœlum_.—_Vous dites le soir: Il fera beau demain, car le ciel est rouge._

Ce proverbe a été développé poétiquement par M. de Lamartine dans ces vers de sa cinquième harmonie:

On regarde descendre avec un œil d’amour, Sous les monts, dans les mers, l’astre poudreux du jour, Et, selon que son disque, en se noyant dans l’ombre, Creuse une ornière d’or ou laisse un sillon sombre, On sait si, dans le ciel, l’aurore de demain Doit ramener un jour nébuleux ou serein.

Quelquefois on fait un changement au proverbe, en disant:

_Rouge le soir, blanc le matin, Ravit le cœur du pèlerin._

Et alors on rappelle en même temps une observation météorologique et un précepte d’hygiène, par une double allusion à la couleur du ciel et à la couleur du vin, qu’on recommande de boire blanc le matin et rouge le soir. Cette variante se trouve en ces termes dans _le Vrai régime des bergers_, par Jean de Brie (f^o 27, _verso_): _Rouge vespre et blanc matin réjouissent le pèlerin_.

Observons que le mot _pèlerin_ désigne un homme en voyage; ce qui prouve que le proverbe est d’une époque très ancienne, où le mot voyageur n’était pas encore connu.

=PENDU.=—_Avoir de la corde de pendu._

C’est avoir un bonheur constant et inaltérable, particulièrement au jeu.—Pline le Naturaliste, nous apprend (liv. XXVIII, ch. 4) qu’à Rome, le peuple croyait que la corde qui avait serré le cou d’un pendu possédait plusieurs vertus merveilleuses, entre autres celle d’apaiser une violente migraine, dès l’instant qu’on se l’appliquait sur les tempes. Chez nos bons aïeux, la crédulité était plus grande encore: on pensait que la fièvre quarte, la colique, la sciatique, le mal de dents et d’autres maux ne pouvaient manquer de céder à l’efficacité d’un tel spécifique. On se figurait surtout qu’il suffisait d’avoir dans la poche un petit bout de cette précieuse corde, pour se ménager toutes les chances favorables du jeu, et c’est là ce qui donna naissance à l’expression proverbiale. Les joueurs aujourd’hui ne sont pas moins superstitieux. Ils ne portent plus de la corde de pendu, parce qu’on a cessé de pendre; mais ils ont foi à d’autres amulettes. Les paysans qui vont jouer aux foires et aux fêtes de village, ont soin de mettre dans leurs habits une plume de roitelet, persuadés que cette plume doit être un gage infaillible de bonheur; et, s’ils perdent, malgré cela, n’allez pas vous imaginer que leur persuasion en soit affaiblie. Ils s’accusent tout simplement d’avoir exposé leur enjeu contre des gens qui s’étaient munis comme eux et mieux qu’eux de _la plume gagnante_. Ainsi, l’influence du roitelet n’est jamais en défaut. Eh! comment pourrait-elle l’être! Le roitelet, disent-ils, est l’oiseau du bon Dieu; il assistait à la naissance de l’enfant Jésus; il fesait son nid au bord de la crèche; et c’est pour rappeler cette tradition qu’il paraît tous les ans à Noël.

L’influence que nos paysans attribuent au roitelet est attribuée, en Allemagne, à la chauve-souris, témoin cette expression proverbiale qui correspond à la nôtre: _Ein Fledermaus Herz haben_. _Avoir un cœur de chauve-souris._

_L’espoir du pendu, que la corde casse._

Autrefois on fesait grâce à un condamné, si la corde rompait pendant l’exécution, parce que l’on pensait que l’indulgence du ciel avait permis cet incident en faveur du repentir, et le peuple ne souffrait point qu’on dérogeât à cette coutume, dont nos vieilles chroniques rapportent plusieurs exemples. Mais comme elle devint très abusive, elle fut abrogée par tous les parlements, à l’exemple de celui de Bordeaux, dont un fameux arrêt, du 24 avril 1524, disait expressément que toutes les condamnations capitales, au supplice de la corde, contiendraient à l’avenir cette formule: _Pendu, jusqu’à ce que mort s’ensuive_.

_Il ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu._

Il ne faut point parler de choses qui peuvent être reprochées à ceux devant qui on parle.—Ce proverbe était autrefois ainsi: _Il ne faut point parler de corde devant un pendu_, parce que, grâce à l’usage dont il est question dans l’article précédent, il y avait un assez grand nombre de pendus sauvés par la rupture de la corde. Le célèbre calligraphe Hamon de Blois était un de ces _échappés de la potence_, qu’on voyait se promener et voyager librement, portant dans leur poche, pour passe-port, l’extrait du procès-verbal de leur exécution.

_Aussitôt pris, aussitôt pendu._

On prétend que cette locution proverbiale est une allusion à la malheureuse destinée de Barnabé Brisson, de Claude Larcher, tous deux conseillers au parlement, et de Jean Tardif, conseiller au Châtelet, qui furent arrêtés par la faction des Seize, le 15 novembre 1591, à neuf heures du matin, confessés à dix et pendus à onze. Mais c’est une erreur; car l’expression existait avant l’exécution de ces trois nobles défenseurs de l’autorité royale. Elle a dû son origine à la juridiction policielle de la maréchaussée. Cette milice, dont les attributions étaient autrefois beaucoup plus étendues qu’aujourd’hui, avait des magistrats, des procureurs du roi et des greffiers qui chevauchaient avec elle, et qui, dans le cas de délits commis sur les grands chemins, se constituaient sur le champ en tribunal pour les juger. Rien n’était plus expéditif que cette justice ambulante, déjà organisée du temps de Charles V; et malheur au coupable qu’elle appréhendait: _Aussitôt pris, aussitôt pendu_.

_Qui est destiné à être pendu n’est jamais noyé._

_Le gibet ne perd jamais ses droits._—Pendant les guerres d’Italie, sous Louis XII, Gaston de Foix, duc de Nemours, chef de l’armée française, ayant entendu parler, à Carpy, d’un fameux astrologue de cette ville, le fit appeler pour le consulter. Plusieurs officiers, qui se trouvaient en ce moment auprès du prince, voulurent se faire tirer leur horoscope. Il y avait parmi eux un aventurier, nommé Jacquin Caumont, à qui l’astrologue prédit qu’il serait pendu avant trois mois. Deux jours après, ledit Jacquin passant de nuit sur un mauvais pont de bois qui joignait les deux bords d’un canal profond, tomba au milieu de l’eau, où il aurait infailliblement péri, si des bateliers ne l’en eussent retiré. Mais il n’échappa à cette mort que pour en subir une autre plus malheureuse. Il ne fut pas noyé, parce qu’il devait être pendu; et c’est ce qui lui arriva dans les limites du temps marqué par la prédiction. Le seigneur de La Palisse, appelé au commandement de l’armée en remplacement du duc de Nemours, tué à la bataille de Ravenne, fit accrocher notre homme à une potence, dans cette ville, en plein marché, pour le punir de s’être rendu coupable de pillage. Estienne Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 41) rapporte avec beaucoup de détails ce fait, qui a donné, dit-il, naissance au vieux proverbe: _Qui a à pendre n’a à noyer_.

Rabelais (liv. IV, chap. 24) fait plaisamment allusion à ce proverbe: «Par le digne froc que je porte, dist frère Jean à Panurge, durant la tempeste tu as eu paour sans cause et sans raison, car tes destinées fatales ne sont à périr en eaue. Tu seras hault en l’aer certainement pendu ou bruslé..... Panurge, mon amy, n’aye jamais paour de l’eaue, je t’en prie; par élément contraire sera ta vie terminée.—Voire, respondit Panurge; mais les cuisiniers des diables resvent quelquefois et errent en leur office, et mettent souvent bouillir ce qu’on destinoit pour roustir.»

Les Danois disent: _Han drukner ikke som henge skal, uden vandet gaaer over galgen_. _Celui qui doit être pendu ne sera pas noyé, à moins que l’eau ne déborde jusqu’à la potence._

Comme le proverbe est aussi ancien en Danemark qu’en France, on peut en conclure qu’il n’a pas eu l’origine qui lui est assignée par Pasquier, et qu’il a été imaginé pour exprimer l’action de la fatalité. Le philosophe Posidonius avait déjà signalé cette action dans l’histoire d’un homme à qui les oracles avaient prédit qu’il périrait sous les eaux, et qui, échappé à tous les dangers de la mer, se noya dans un ruisseau.

=PENSÉE.=—_Vous saurez ma pensée._

C’est ce que nous disons à une personne qui boit dans le verre où nous venons de boire, parce que le verre est imprégné d’émanations récentes auxquelles on peut bien supposer quelque influence sympathique.

_Les pensées ne paient point de douane ou de péage._

Les pensées sont libres et ne coûtent rien. On peut en rouler tant qu’on veut dans sa tête. Mais, parmi ces pensées affranchies du contrôle, il en est beaucoup qui sont des marchandises de contrebande, et que le diable confisque à son profit.

=PERCÉ.=—_Être bas percé._

Expression qu’on applique à une personne dont les affaires sont en mauvais état, dont la bourse est à peu près vide comme un tonneau _bas percé_; car on perce bas les tonneaux où il ne reste presque plus de liquide.

=PÈRE.=—_Ou ne peut contenter tout le monde et son père._

On n’obtient pas l’approbation de son père par les mêmes moyens que celle des étrangers, et l’on plaît rarement à son père, quand on veut plaire à tout le monde.—Ce proverbe, dont La Fontaine a fait usage dans la fable intitulée: _le Meunier, son Fils et l’Ane_, se trouve dans une lettre écrite au savant Nicolas par Léonard Arétin, surnommé Brunus, auteur du XV^e siècle.

=PERLE.=—_Les perles, quoique mal enfilées, ne laissent pas d’être précieuses._

Les bonnes choses qu’on dit, quoique mal liées, ne laissent pas d’avoir du prix.—Ce proverbe est pris d’une maxime littéraire des Arabes, qui distinguent deux sortes de compositions poétiques, dont ils comparent l’une à des perles détachées et l’autre à des perles enfilées. Dans la première, l’art des transitions n’existe point. Les phrases et les vers s’y succèdent sans avoir ensemble un rapport marqué, et toute leur beauté consiste dans l’élégance de l’expression ou dans la justesse de la pensée. C’est le même genre de composition que celui des Proverbes de Salomon, du livre de Job et de tous les livres antérieurs à ceux des Grecs, car ce sont les Grecs qui, les premiers, ont donné une forme parfaitement régulière aux ouvrages de poésie.

=PERRUQUE.=—_C’est une tête à perruque._

Cette expression par laquelle on désigne un homme à routine, un homme de très peu d’esprit, équivaut à tête de bois, tête incapable de penser, tête qui n’est bonne qu’à porter perruque. L’accessoire est pris pour le principal.

L’abbé de Saint-Pierre, qui avait une opinion fort opposée au célibat des prêtres et une conduite très analogue à cette opinion, fesait apprendre le métier de perruquier à tous les enfants que lui donnaient ses chambrières; et quand ses amis lui demandaient pour quel motif il préférait ce métier à tout autre, sa réponse était: C’est que _les têtes à perruque_ ne manqueront jamais.

_Donner une perruque à quelqu’un._

C’est lui faire une réprimande, lui infliger une punition. Cette façon de parler triviale a pris naissance dans quelque couvent de bénédictins ou d’autres moines que leur règle obligeait d’avoir la tête rasée, comme _serfs de Dieu_. Lorsque ces religieux renvoyaient un novice, reconnu indigne d’être admis à faire profession, ils lui remettaient une perruque, en remplacement de ses cheveux qui avaient été rasés, afin qu’il pût reparaître dans le monde sans scandale; et les admoniteurs, prenant occasion de cela, disaient ordinairement aux autres novices: Prenez garde de vous faire _donner une perruque_, de _recevoir une perruque_; d’où vint l’emploi de ce mot dans le sens figuré de réprimande et de correction.

=PERSÉVÉRANCE.=—_La persévérance vient à bout de tout._

Avec quelque lenteur que la persévérance marche, son succès est certain, parce qu’elle ne perd pas son objet de vue et n’interrompt jamais ses poursuites. _J’ai beau n’apporter qu’une corbeille de terre_, dit un adage persan; _si je continue, je finirai par élever une montagne_.

_La goutte d’eau finit par creuser le roc._

Gutta cavat lapidem non bis sed sæpe cadendo, Sic fimus docti non bis sed sæpe legendo.

=PESANT.=—_Valoir son pesant d’or._

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne recommandable par ses bonnes qualités ou d’une chose à laquelle on attache beaucoup de prix, fait allusion, dît M. Michelet, à la forme primitive du _wehrgeld_ ou composition[72]. Le meurtrier devait contrepeser d’or le cadavre, donner un homme d’or pour celui qu’il avait tué; et, quand ce poids ne suffisait point pour apaiser le parent de la victime, il était quelquefois obligé de l’augmenter, selon leur exigence. C’est ce qu’on peut conclure d’un passage du poëme des quatre fils Aymon, où Charles propose à Aymon de lui payer neuf fois le _pesant d’or_ pour le meurtre de son cousin Hugo.

Ce qui se fesait pour racheter un meurtrier ou un criminel, se fesait aussi pour se racheter ou pour racheter quelqu’un d’une maladie. On offrait à Dieu ou à quelque saint le poids du malade en or, ou en argent, ou en cire. Grégoire de Tours (_De Mirac. S. Martini_) rapporte que Chararic, roi des Suèves, fit peser en or et en argent le corps de son fils malade, et envoya cette somme au tombeau de saint Martin, dans l’espérance que ce saint le guérirait.

=PET.=—_Chantez à l’âne, il vous fera des pets._

Les ânes aiment la musique, témoin l’âne d’Ammonius et l’âne du père Regnault, dont il est parlé à l’article _Rossignol d’Arcadie_. Quand ils l’entendent, ils ouvrent la bouche et les oreilles de toute leur grandeur pour en aspirer les sons, pour s’en pénétrer; mais on prétend qu’ils en ont la colique de plaisir, et qu’à mesure qu’ils les reçoivent, ils les rendent en exhalaisons inverses. De là ce proverbe qu’on applique aux ignorants et aux ingrats qui méconnaissent les bons offices qu’on leur rend, et n’y répondent même que par des grossièretés.

=PÉTAUD.=—_C’est la cour du roi Pétaud._

C’est un lieu de confusion, une assemblée tumultueuse où chacun fait le maître.

Chacun y contredit, chacun y parle haut, Et c’est tout justement _la cour du roi Pétaud_. (MOLIÈRE.)

On dit dans le même sens: _C’est une pétaudière._

Autrefois, en France, toutes les communautés se nommaient un chef qu’on appelait _roi_. Les mendiants mêmes avaient le leur, auquel on donnait, par plaisanterie, le nom de _Pétaud_, du verbe latin _peto_, je demande. On juge bien qu’un pareil roi n’avait pas grande autorité sur ses sujets, et que sa cour ne pouvait être qu’un lieu de tumulte et de désordre.

=PEUPLE.=—_La voix du peuple est la voix de Dieu._

C’est une pensée qu’Hésiode eut, dit-on, le premier, qu’Aristide développa en défendant Périclès, et qu’Aristote formula en sentence, devenue proverbiale, pour signifier que le sentiment du public est ordinairement fondé sur la vérité. Sénèque a dit: _Nemo omnes, neminem omnes fefellerunt_. _Personne n’a trompé tout le monde, et tout le monde n’a trompé personne._

Les Italiens disent de même: _L’universale non s’inganna._ Il est rare, en effet, que le jugement de tous ne soit pas la révélation du vrai et l’instinct du bien. Mais il ne faut pas confondre la voix du peuple avec les bruits populaires. Le proverbe ne veut pas dire qu’il faille être de l’avis de la canaille.

=PHÉBUS.=—_Donner dans le phébus._

C’est parler ou écrire d’une manière boursouflée et peu intelligible.—«Le phébus,» dit le père Bouhours (_Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit_, dialog. IV), «n’est pas si obscur que le galimathias. Il a un brillant qui signifie ou paraît signifier quelque chose. Le soleil y entre d’ordinaire; et c’est peut-être ce qui, dans notre langue, a donné lieu au nom de Phébus.»

Cette conjecture est ingénieuse; mais elle ne me paraît pas admissible. Voici la véritable explication: Gaston Phébus[73], prince du Béarn, composa, vers le milieu du XIV^e siècle, un traité sur la chasse, intitulé: _le Miroir de Phébus des déduits de la chasse des bestes sauvaiges et des oyseaux de proie_. L’ouvrage est divisé en deux parties, dont l’une est en prose et l’autre en vers. Cette seconde partie où figurent, à ce qu’on prétend, les événements de l’histoire contemporaine exposés sous le voile d’une allégorie continuelle, est écrite d’une manière aussi ampoulée qu’énigmatique; mais ce qui met le comble à la confusion qui y règne, c’est une série de discussions métaphysiques entre plusieurs vertus personnifiées qui font assaut de citations prises indistinctement de livres de philosophie, de médecine, de droit civil et de droit canon, etc.; le tout pour décider ou plutôt pour laisser indécise cette grave question: Si les chasseurs doivent accorder la préférence aux chiens ou aux faucons. L’embarras que le style d’une pareille composition donna aux lecteurs, embarras qui s’accrut à mesure que la langue subit des changements, fit appeler ce style _le phébus_, nom dérivé de l’écrivain, et appliqué à sa manière d’écrire.

Malherbe a dit des expressions _phébées_, pour des expressions ampoulées, qui n’ont qu’un faux éclat, qui sentent _le phébus_.

=PIE.=—_Être au nid de la pie._

C’est-à-dire au plus haut degré d’élévation, de fortune, parce que la pie fait toujours son nid à la cime de l’arbre le plus élevé.—On dit aussi: _prendre la pie au nid; trouver la pie au nid_, pour signifier, se procurer un grand avantage, faire une découverte importante.

=PIÈCE.=—_Faire pièce à quelqu’un._

C’est lui faire une malice.—Cette expression est venue de l’usage où l’on était autrefois de composer et de faire chanter quelque pièce de vers contre les personnes qu’on voulait railler ou ridiculiser. Cet usage existait particulièrement en Provence; et le roi René ne l’oublia point dans la procession qu’il institua pour la Fête-Dieu à Marseille. Une scène de ce grand drame montrait Momus, le dieu de la critique, sur un théâtre porté sur les épaules de plusieurs hommes. Ce Momus, couvert d’un habit emplumé, collé sur le corps, était accompagné de tous les animaux que les anciens lui donnaient pour symboles. Il avait au devant de lui des _momons_ qui chantaient et dansaient grotesquement, et, dans les haltes de la procession, ridiculisaient les spectateurs contre lesquels il y avait à gloser. Parmi ces _momons_ étaient entremêlés des troubadours, appelés par le peuple _les farceurs_, qui, en langage rimé, s’attachaient à dire aux gens leurs vérités les plus cachées, d’où est venue cette expression proverbiale commune en Provence: _Dire son vers à quelqu’un._

=PIED.=—_Être sur un grand pied dans le monde._

C’est y être en estime, en considération, y jouer un rôle brillant.—Geoffroi Plantagenet, comte d’Anjou, un des hommes les plus beaux et les plus galants de son siècle, avait au bout du pied une excroissance de chair assez considérable. Il imagina de porter des souliers dont le bout recourbé était de la longueur nécessaire pour couvrir cette imperfection sans le gêner. Chacun voulut bientôt avoir des souliers comme ceux de ce seigneur; et la dimension de cette chaussure, qu’on nommait _à la poulaine_, devint, surtout dans le XIV^e siècle, la mesure de la distinction. Les souliers d’un prince avaient deux pieds et demi de long, ceux d’un haut baron, deux pieds. Le simple chevalier était réduit à un pied et demi, et le bourgeois à un pied. De là l’expression: _Être sur un grand pied dans le monde._ (L’abbé Tuet.)

Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _poulaine_, qui désignait le bec recourbé du soulier. Les uns le dérivent du nom du cordonnier qui, le premier, confectionna une telle chaussure; les autres le font venir de l’ancien nom de la Pologne, _la Poulaine_, d’où cette chaussure, disent-ils, fut apportée en France.

_C’est un pied-plat._

Terme de mépris par lequel on désigne un homme de basse naissance, qui ne mérite aucune considération. Il est venu de ce que les paysans portaient autrefois des souliers plats, et presque sans talons, tandis que les seigneurs avaient des souliers à talons hauts, qui étaient une marque distinctive de la noblesse.

_Prendre quelqu’un au pied levé._

Prendre avantage contre lui de la moindre chose qu’il fait ou du moindre mot qui lui échappe.—Cette expression est venue peut-être d’un ancien jeu, nommé le _jeu du pied levé_, dans lequel les joueurs sont obligés de donner un gage, lorsqu’ils sont saisis au moment où ils lèvent le pied. Peut-être aussi est-elle une métaphore empruntée de l’escrime, où l’on prend son adversaire _au pied levé_, quand on le frappe aussitôt qu’il a le pied levé pour se fendre.

=PIERRE.=—_Faire d’une pierre deux coups._

Faire servir une chose à deux fins, tirer deux avantages d’une seule et même action.—Les Italiens disent: _Far groppo e maglia. Faire nœud et maille._—Un bon vivant qui consacrait sa vie à la bonne chère et à l’amour, s’était logé dans un entresol au-dessus de la cuisine d’un restaurateur et au-dessous de la chambre de sa belle; et, quand il voulait jouir du double avantage de sa position, il lançait au plafond une pierre qui, retombant sur le parquet, avertissait à la fois cette belle et ce restaurateur toujours fidèles à l’appel. Pouvait-il mieux _faire d’une pierre deux coups_?

=PILULE.=—_Dorer la pilule à quelqu’un._

Employer des paroles flatteuses pour le déterminer à faire quelque chose qui excite sa répugnance, ou pour lui adoucir l’amertume d’un refus. Métaphore prise d’un procédé en usage chez les apothicaires, qui dorent ou argentent les pilules, afin d’en déguiser la couleur et le goût.—Les Espagnols disent: _Si la pildora bien sapiera, no la doraran por defuera_. _Si la pilule avait bon goût, on ne la dorerait pas._

On connaît le vers, devenu proverbe, que Molière met dans la bouche de Sosie, lorsque l’amant d’Alcmène s’amuse à changer en honneur l’injure qu’il vient de faire à Amphytrion:

Le seigneur Jupiter _sait dorer la pilule_.

_Faire avaler la pilule à quelqu’un._

C’est le déterminer à faire une chose pour laquelle il montre beaucoup de répugnance.

_Il faut avaler les pilules sans les mâcher._

Il faut passer par-dessus les désagréments, les injures, les mauvaises affaires, sans s’y arrêter; il faut en prendre son parti promptement, au lieu d’aggraver le mal en se livrant à des regrets et à des plaintes inutiles.—Ce proverbe est littéralement traduit de celui-ci, usité au moyen-âge: _Pilulæ sunt glutiendæ, non manducandæ._

Molière disait: Le mépris est une pilule qu’on peut avaler, mais qu’on ne peut pas mâcher.

=PLAIDOYER.=—_C’est le plaidoyer des trois sourds._

Ce dicton s’applique à une discussion dans laquelle les interlocuteurs, dupes de quelque méprise singulière, échangent des arguments entre lesquels il n’y a nul rapport, nulle suite, nulle liaison.—Dans le _Plaidoyer des trois sourds_, le demandeur parle de fromage; le défendeur, de labourage, et le juge annule le mariage, dépens compensés.

Les Latins disaient: _Surdaster cum surdastro litigabat, judex autem erat utroque surdior_. _Un sourd était en procès avec un autre sourd, et le juge était plus sourd que l’un et l’autre_: ce qui était fondé sur un conte semblable au nôtre. Nicarque a fait de ce conte une épigramme grecque, qu’Érasme a rapportée dans ses Adages, avec une traduction en vers latins du célèbre Thomas Morus.

=PLANT.=—_Laisser quelqu’un en plant._ C’est le laisser dans quelque endroit, sans aller le retrouver, comme on le lui avait promis; proprement, c’est l’y laisser comme un _plant_ d’arbre. On dit dans le même sens: _Planter là quelqu’un pour reverdir_. Autrefois on disait: _Laisser sur le vert_, pour négliger, abandonner.

_Ils laissent sur le vert_ le noble de l’ouvrage. (RÉGNIER.)

=PLAT.=—_Servir quelqu’un à plats couverts._

C’est lui témoigner en apparence beaucoup d’amitié, et le desservir sous main.—L’abbé Tuet pense que cette expression est venue de l’usage où l’on était autrefois, en France, de couvrir les plats qu’on servait sur la table des grands et les choses qu’on leur présentait.

=PLONGEON.=—_Faire le plongeon._

Baisser la tête pour éviter un coup, s’esquiver lâchement, se relâcher d’une chose, après avoir paru décidé à la faire.—Le plongeon est un oiseau aquatique qui plonge avec tant de promptitude, à l’éclair d’une arme à feu, qu’il en évite le plomb. Ce qui lui a fait donner le nom de mangeur de plomb par les chasseurs de la Louisiane et par ceux de la Picardie.

=PLUIE.=—_Faire la pluie et le beau temps._

Disposer de tout, régler tout par son crédit, par son influence. Cette façon de parler est une allusion au crédit et à l’influence des astrologues, qu’on appelait des _hommes faisant la pluie et le beau temps_, par une périphrase conforme à l’idée que le peuple ignorant avait conçue de leur science. Telle était la considération dont jouissaient autrefois ces charlatans fatidiques, qu’on n’entreprenait point d’affaire importante sans les avoir consultés. Agrippa nous apprend, _De vanitate scientiarum_, que les grands seigneurs et les villes avaient des astrologues à titre. Mathieu Paris rapporte, dans son _Histoire de Louis XI_, qu’à la cour de France on conservait une chronologie d’astrologues comme une chronologie de rois; et plusieurs historiens ont remarqué que Charles V, lorsqu’il remit à Duguesclin l’épée de connétable, crut ajouter beaucoup à cette glorieuse récompense, en lui donnant un astrologue expert qui sût l’avertir des bons et des mauvais jours.

Dans le royaume de Loango, il y a une grande fête où le peuple va demander au roi la pluie et le beau temps pour toutes les saisons de l’année. Le prince prend son arc, décoche une flèche vers le ciel pour marquer son autorité sur l’atmosphère; et ses sujets, persuadés qu’il en a disposé par cet acte les futures influences conformément à leurs besoins, poussent des cris de joie et de reconnaissance.

On lit dans les _Essais_ de Montaigne (liv. III, ch. 8): «Le roi de Mexico, après la cérémonie de son sacre, fait serment à ses sujets de faire marcher le soleil en sa lumière accoutumée, esgoutter les nuées en temps opportun, et faire porter à la terre toutes les choses nécessaires à son peuple.» Ce fait se trouve aussi dans l’_Histoire de la conquête du Mexique_, par Solis (liv. III).

Les Gaulois attribuaient aux neuf vierges sacrées, nommées _Sènes_, de l’île de Sena (Sein) où elles résidaient, dans l’archipel Armoricain, le pouvoir de faire à leur gré le beau temps et les naufrages. Ils croyaient qu’elles possédaient un carquois merveilleux, dont les flèches, lancées dans les nues, dissipaient les orages.

Racine a traduit heureusement, en style noble, l’expression vulgaire: _Faire la pluie et le beau temps_, dans ce vers de la tragédie d’_Esther_:

Je fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.

=POIRIER.=—_Je l’ai connu poirier._

Ce dicton, dont on se sert en parlant d’un parvenu orgueilleux, est venu d’une ancienne historiette que M. A. V. Arnault raconte ainsi: Il y avait, dans une chapelle de village aux environs de Bruxelles, un saint Jean fait en bois, auquel les paysans portaient une grande dévotion. Ils y venaient en pèlerinage de dix lieues à la ronde. Le tronc qui lui servait de piédestal, quoique vidé souvent, se remplissait toujours. Cette statue vermoulue étant tombée, le curé, qui l’avait fait restaurer plusieurs fois, prit le parti de la remplacer par une statue nouvelle, à la confection de laquelle il sacrifia son plus beau poirier. _Maluit esse Deum._ Le nouveau saint, peint et repeint, est remis à la place du vieux. En rajeunissant l’effigie, le curé crut raviver la piété des fidèles. Il en fut tout autrement: plus de pèlerinages. Les habitants du lieu même semblaient avoir oublié la route de la chapelle de saint Jean. Le pasteur, ne pouvant concevoir la cause de ce refroidissement, y rêvait, quand il rencontra un vacher qui, très dévot au vieux saint, n’était pas moins indifférent que les autres pour le nouveau.—Est-ce que tu n’as plus de dévotion à saint Jean? lui dit-il.—Si, monsieur le curé.—Pourquoi donc ne te revoit-on plus à la chapelle?—C’est qu’il n’y a plus là de saint Jean, monsieur le curé.—Comment? il n’y a plus de saint Jean! Ne sais-tu pas qu’il y en a là un tout neuf?—Si fait, monsieur le curé; mais celui-là n’est pas le vrai comme l’autre.—Et pourquoi ça?—C’est que je l’avons vu poirier.

=POISSON.=—_Les gros poissons mangent les petits._

Les puissants oppriment les faibles.—Ce proverbe, commun à presque toutes les langues modernes, tant la vérité qu’il exprime est généralement reconnue, était très usité parmi les Grecs et les Latins, qui disaient encore: _Vivre en poisson_, pour signifier n’avoir d’autre loi que celle du plus fort; mais il n’avait pas pris naissance chez ces peuples; il est probable qu’il leur était venu des Indiens, car il se trouve dans l’_Histoire du poisson_, épisode du Mahabharata, poëme épique sanscrit qui doit compter trente-huit siècles d’existence d’après les calculs du savant Wilkins, et qui n’en peut compter moins de trente d’après l’opinion la plus circonspecte.

=POIVRE.=—_Cher comme poivre._

Avant les voyages des Portugais aux Indes, une livre de poivre coûtait au moins deux marcs d’argent. Cette épice entrait alors dans la composition des présents considérables qu’on voulait faire, et elle était l’un des tributs que les seigneurs laïques ou séculiers exigeaient quelquefois de leurs vassaux ou de leurs serfs. Plusieurs historiens rapportent que Roger, vicomte de Béziers, voulant punir les habitants de cette ville, qui avaient tué son père dans une sédition, en 1107, les obligea, après les avoir soumis, à lui payer annuellement trois livres de poivre par famille, impôt qui fut regardé comme excessivement onéreux.

=PONT.=—_Elle a passé le pont de Gournay, elle a honte bue._

A une époque où la clôture n’était pas bien observée dans les couvents de filles, les religieuses de Chelles, abbaye située de l’autre côté de la Marne, passaient le pont et allaient visiter les moines de Gournay. Quoique ces visites n’eussent peut-être rien de criminel, le peuple en fut scandalisé, et leur fréquence fit naître ce proverbe, qu’on appliquait généralement à une femme de mauvaise vie. (L’abbé Tuet.)

=PONTOISE.=—_Avoir l’air de revenir de Pontoise._

Dans le temps de la féodalité, il y avait à Pontoise, ancienne capitale du Vexin français, un seigneur ombrageux et cruel qui se fesait amener les étrangers passant par cette ville, et les soumettait à un interrogatoire, après lequel il les renvoyait chez eux ou les retenait prisonniers, selon qu’ils y avaient bien ou mal répondu. Comme ces pauvres voyageurs étaient toujours intimidés et déconcertés par les questions et les menaces d’un pareil tyranneau, l’on en prit occasion de dire par comparaison: _Avoir l’air de revenir de Pontoise_, ou _conter une chose comme en revenant de Pontoise_, en parlant des gens dont les idées sont un peu troublées et confuses, embrouillées, même un peu niaises.

=PORTE.=—_Sortir par la belle porte._

Perdre ou quitter un emploi d’une manière honorable.—Cette expression rappelle un usage observé au parlement de Paris, à l’égard des prisonniers qu’on mettait en liberté, après avoir reconnu leur innocence. Les juges les fesaient reconduire honorablement par la grande porte donnant sur le grand escalier de la cour du May, et dite _la belle porte_.

=POT.=—_Sourd comme un pot._

Le Duchat pense que cette expression est venue de ce qu’il n’y a point d’oreilles figurées sur les pots, comme il y en a sur les écuelles.—Je crois qu’elle est une variante mal entendue de de cette autre expression plus ancienne: _Sourd comme un toupin_. Le mot _toupin_ n’a point ici la signification de _pot_, mais celle de sabot, toupie. _Sourd comme un toupin_, ou comme un sabot, a beaucoup d’analogie avec _dormir comme un sabot_.

Beaumarchais disait: «Je suis sourd comme une urne sépulcrale, ce que les gens du peuple nomment _sourd comme un pot_; mais un pot ne fut jamais sourd, au lieu qu’une urne sépulcrale, renfermant des restes chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues, auxquels elle ne répond point; et c’est de là qu’a dû venir l’étymologie d’un grand mot que la populace ignorante a gâté.»

_Tourner autour du pot._

User de circonlocutions oiseuses, au lieu de s’énoncer nettement, perdre le temps en vains préparatifs pour une affaire qui devrait être traitée sans retard. Cette expression est une métaphore prise de l’art du potier. Les Romains en avaient une très analogue qui se trouve dans ce vers d’Horace:

_Nec circa vilem patulumque moraberis orbem._

Legouvé ayant voulu exprimer, dans sa tragédie de _Henri IV_, le mot naïf et touchant de ce bon roi, qui désirait que chaque paysan pût mettre la poule au pot le dimanche, eut recours à la périphrase suivante:

Je veux enfin qu’au jour marqué pour le repos, L’hôte laborieux des modestes hameaux, Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance.

Les plaisants lui reprochèrent d’avoir _tourné autour du pot_.

_C’est le pot de terre contre le pot de fer._

C’est un homme faible contre un homme fort; c’est un homme sans appui qui doit échouer dans un démêlé avec un homme qui a de l’autorité et du crédit.—Ce proverbe est d’une grande antiquité, car il se trouve dans une fable d’Ésope et dans le passage suivant de l’_Ecclésiastique_ (ch. XIII, v 2 et 3): _Ditiori te ne socius fueris. Quid communicabit cacabus ad ollam? quando enim te colliserint confringetur._ «N’entre point en société avec un homme plus puissant que toi. _Quelle union peut-il y avoir entre un pot de terre et un pot de fer?_ s’ils viennent à se heurter l’un contre l’autre, le pot de terre sera brisé.»

_Découvrir le pot aux roses._

La rose, dont le Tasse a dit d’une manière si charmante: _Quanto si mostra men, tanto e più bella; moins elle se montre, plus elle est belle_, la rose était, dans l’antiquité, le symbole de la discrétion; et la riante mythologie avait consacré cette idée, en racontant que l’Amour avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre à Harpocrate, dieu du silence, pour l’engager à cacher les faiblesses de Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles, on voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[74]. Quand on fesait une confidence à quelqu’un, on ne manquait pas de lui offrir une rose, comme une recommandation expresse de respecter les secrets dont il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout dans les festins: tressée en guirlandes destinées à couronner le front et la coupe des convives, ou placée par bouquets sous leurs yeux, elle servait à leur rappeler que les doux épanchements, nés de la liberté qui règne dans les banquets, doivent toujours être sacrés. Nos bons aïeux avaient adopté cet aimable usage, qu’ils rendaient plus significatif encore, en exposant sur la table un vase de roses sous un couvercle[75]; et de là vint la locution: _Découvrir le pot aux roses_, c’est-à-dire les choses qu’on veut tenir cachées, et particulièrement les mystères de la galanterie.

Les Allemands, pour recommander de ne point trahir une confidence, se servent de la formule suivante: _Ceci est dit sous la rose._

Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comment elle a été expliquée dans l’_Herbier de la Bible_, par Newton (pag. 223, 224, édition de Londres, in-8^o 1587): «Quand d’aimables et gais compagnons se réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent qu’aucun des joyeux propos tenus pendant le repas ne sera divulgué, et la phrase qu’ils emploient pour garantie de leur convention, est que tous ces propos doivent être considérés comme _tenus sous la rose_; car ils ont coutume de suspendre une rose au dessus de la table, afin de rappeler à la compagnie l’obligation du secret.»

Peacham, dans son ouvrage intitulé: _The Truth of our times_; _la Vérité de notre temps_ (pag. 173, édit. de Londres, in-12, 1638), rapporte qu’en beaucoup d’endroits de l’Angleterre et des Pays-Bas, on voyait une rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger.

On peut croire qu’un pareil usage ne fut pas inconnu aux anciens, si l’on en juge par ces quatre vers que Lloyd, dans son Dictionnaire, dit avoir été trouvés sur une dalle antique de marbre:

Est rosa flos Veneris, cujus quo furta laterent Harpocrati matris dona dicavit Amor. Inde rosam mentis hospes sut pendit amicis, Convivæ ut sub eâ dicta tacenda sciant.

«La rose est la fleur de Vénus. L’Amour en consacra l’offrande à Harpocrate, pour l’engager à cacher les voluptés furtives de sa mère, et de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la table hospitalière, afin que les convives sachent qu’il ne faut pas divulguer _ce qui a été dit sous la rose_.»

_Les pots fêlés sont ceux qui durent le plus._

Les personnes maladives résistent ordinairement plus longtemps que les autres, parce qu’elles se ménagent.—C’est un proverbe grec qui était passé dans la langue latine en ces termes: _Malum vas non frangitur_.

=POTRON.=—_S’éveiller_ ou _se lever dès le potron minet_.

C’est-à-dire de très grand matin, comme le petit chat, qui distinguant très bien les objets dans le crépuscule, à cause de la conformation particulière de ses yeux, profite de ce moment pour s’exercer avec plus d’avantage à la chasse des souris.

_Potron_ est un diminutif du vieux mot _potre_, qui signifie petit des animaux.—On dit aussi _dès le potron jacquet_, comme on le voit dans ces vers du septième chant du poème de Cartouche par Grandval:

Il avançait pays monté sur son criquet, _Se levait_, tous les jours, _dès le potron Jacquet_.

_Jacquet_ est un vieux mot par lequel on désignait un flatteur[76], acception qu’Amyot a conservée dans la phrase suivante de sa traduction de Plutarque (_Traité de la mauvaise honte_, ch. 8): «Tu le loueras doncques haultement et follement et feras bruit des mains en lui applaudissant comme les _jacquets_.» C’est sans doute en raison de la conformité qu’on a trouvée entre le caractère du flatteur et celui du chat, que le nom de _jacquet_ a été transporté à cet animal.

=POUCE.=—_Mettre les pouces._

Céder, se soumettre, s’avouer vaincu.—Les Grecs disaient _αίρειν δάϰτυλον_, _lever le doigt_, et les Romains de même _tollere digitum_, parce qu’il était d’usage que l’athlète qui succombait dans le combat avouât sa défaite par ce signe. Domitien avait ordonné par une loi spéciale que le gladiateur qui s’obstinait à ne point le faire fût mis à mort sur-le-champ.

=POUDRE.=—_Il n’a pas inventé la poudre._

Il n’a rien fait d’extraordinaire, il est tout à fait nul. C’est comme si l’on disait: il ne mérite pas le nom de _docteur admirable_, qui fut donné à Roger Bacon, moine franciscain, regardé comme l’inventeur de la poudre.

Quand on veut faire entendre, sans avoir l’air de blesser la politesse, qu’_un homme n’a pas inventé la poudre_, on dit qu’_on a tiré le canon_ ou _un beau feu d’artifice à sa naissance_.

Voici un proverbe très curieux du XV^e siècle sur la découverte de la poudre: _Le moine qui inventa la poudre avait dessein de miner l’enfer_.

Il n’est pas étonnant que nos aïeux aient considéré cette découverte comme un chef-d’œuvre et un type du génie. Elle avait pour eux la plus grande importance, car elle leur offrait un moyen infaillible de s’affranchir de l’oppression des nobles, de réprimer le brigandage seigneurial, en fesant cesser la supériorité du chevalier bardé de fer contre le bourgeois sans armure, du grand contre le petit, du fort contre le faible. C’était un don fait par le ciel à l’égalité des droits contre l’inégalité des moyens: la tyrannie des gentilshommes ne put tenir devant les armes à feu, et sa décadence commença précisément à l’époque où elles furent introduites.

_Jeter de la poudre aux yeux._

M. A.-V. Arnault a dit dans un article sur la poudre: «Quelle est l’origine de cette expression? N’aurait-elle pas pris naissance dans les camps? Le chevalier de Boufflers me contait qu’autrefois à l’armée on jugeait de loin, au volume du tourbillon de poudre (c’était le mot consacré) qu’élevait un groupe de cavaliers, du grade de l’officier que ce groupe accompagnait sur la ligne. _Poudre de maréchal-de-camp_, disait-on, _poudre de lieutenant-général_, _poudre de général_, ce n’était pas raisonner absolument mal, le cortége d’un officier supérieur étant proportionné en nombre à l’importance de son grade. Cependant on peut être induit en erreur par cet indice, et prendre des troupeaux pour des troupes, comme cela est arrivé à don Quichotte, qui, à la vérité, s’est quelquefois trompé plus lourdement; un faquin entouré de quelques goujats peut faire autant de poudre qu’un maréchal de France. Quand on y était pris, on disait: _Ce drôle nous a jeté de la poudre aux yeux_. Ce qui passa en proverbe.»

J’ai rappelé cette explication comme curieuse, mais non comme vraie. L’expression proverbiale n’a pas dû son origine à un usage moderne, car elle est littéralement traduite de celle des Latins, _pulverem oculis offundere_. On pense qu’elle fait allusion à la poussière soulevée dans le stade par les pieds du coureur, qui gagnait ses concurrents de vitesse. Pour rallier ceux qui restaient trop en arrière, les spectateurs leur disaient que le vainqueur les empêchait de voir le but et d’y arriver, en leur _jetant de la poudre aux yeux_; et cette expression, passant bientôt du propre au figuré, servit à caractériser le manège de ces gens qui, par de belles paroles ou par tout autre moyen, nous éblouissent et nous empêchent de voir clair dans les choses qu’ils veulent faire tourner à leur avantage.

=POULE.=—_Qui naît poule aime à gratter._

Ce proverbe, synonyme de celui-ci, _qui naquit chat court après les souris_, s’emploie pour caractériser les penchants que l’on tient de son origine. On disait autrefois: _Qui est extrait de gélines, il ne peut qu’il ne gratte_.

_C’est le fils de la poule blanche._

Le sens de cette expression proverbiale, que nous avons reçue des Romains, est très bien développé dans les vers suivants extraits de la III^e Satire de Régnier:

Du siècle les mignons, _fils de la poule blanche_, Ils tiennent à leur gré la fortune en leur manche; En crédit élevés, ils disposent de tout, Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout.

Quant à son origine, elle est fondée sur cette anecdote rapportée par Suétone dans le début de la _Vie de Galba_. Un jour que Livie, peu de temps après son mariage avec Auguste, allait visiter sa maison de plaisance aux environs de Véïes, une aigle laissa tomber, du haut des airs, sur son sein, une poule blanche vivante qui tenait en son bec un rameau de laurier: accident fort singulier que les augures regardèrent comme un présage merveilleux. Aussi l’heureuse poule fut-elle prise en affection par l’impératrice et révérée à Rome à l’égal des poulets sacrés. Dès lors elle n’eut plus à craindre les serres d’aucun oiseau ravisseur, et elle pondit tranquillement ses œufs d’où l’on vit éclore une quantité de jolis poussins, qui furent élevés avec soin dans une belle ferme à laquelle on donna le nom de _villa ad gallinas_. C’est par allusion à ce sort prospère que Juvénal a dit:

_Te nunc, delicias! extra communia censes Ponendum? quia tu_ Gallinæ filius Albæ, _Nos viles pulli nati infelicibus ovis._

Penses-tu, homme amusant par ta simplicité, qu’on doive t’excepter de la loi commune, parce que tu es _le fils de la poule blanche_, et nous autres de vils poussins sortis d’œufs malheureux!

_La poule ne doit pas chanter devant le coq._

Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des _Femmes Savantes_, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces deux vers de Jean de Meung:

C’est chose qui moult me desplaist, Quand poule parle et coq se taist.

Quelques glossateurs prétendent que ce proverbe signifie qu’une femme qui se trouve avec son mari, dans une société, ne doit pas prendre la parole avant que son mari ait parlé, car, disent-ils, le mot _devant_ est ici une préposition de temps qui remplace _avant_, comme dans cette phrase de Bossuet: «les anciens historiens qui mettent l’origine de Carthage _devant_ la ruine de Troie.» Mais leur érudition grammaticale les a fourvoyés. Le veritable sens est qu’une femme doit se taire en présence de son mari. Un usage de l’ancienne civilité obligea pendant longtemps les femmes à demander aux maris la permission de parler, quand elles avaient quelque chose à dire devant des étrangers; la preuve en est dans plusieurs passages de nos vieux auteurs, notamment dans la phrase suivante de _l’Heptaméron_ de Marguerite de Valois, reine de Navarre: «Parlemante qui était femme d’Hircan, laquelle n’était jamais oisive et mélancolique, _ayant demandé à son mari congé_ (permission) _de parler, dist:_ etc.»

Les gens de la campagne disent: _Quand la poule veut chanter comme le coq, il faut lui couper la gorge_. Ce qui exprime, au figuré, une menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de discourir et de décider à la manière des hommes, et, au propre, une observation d’histoire naturelle. Cette observation est que la poule cherche quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive surtout lorsqu’elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre, c’est-à-dire dans un temps où elle n’est plus bonne qu’à mettre au pot.

Le même proverbe existe chez les Persans, qui en font l’application aux femmes qui veulent cultiver la poésie.

_C’est une poule mouillée._

Cela se dit d’une personne timide, faible, peureuse, incapable de montrer lu moindre énergie, parce qu’une poule, lorsqu’elle a été surprise par la pluie, se tient à l’écart, sans remuer, comme dans une espèce de honte et d’abattement. Il en est de même de la plupart des oiseaux, car ils ne peuvent guère voler dès que les barbes de leurs pennes ont été mouillées.

_Les poules pondent par le bec._

C’est-à-dire que les poules font une plus grande quantité d’œufs, quand elles sont bien nourries.

=POULET.=

Billet d’amour, de galanterie.—L’origine du mot _poulet_ dans ce sens est généralement rapportée au fait que voici: La difficulté de communiquer avec les dames avait fait imaginer aux Italiens le singulier moyen d’écrire à leurs maîtresses en leur envoyant une paire de poulets; les billets doux étaient glissés sous l’aile du plus gros, et l’amante, prévenue par une convention d’usage, ne donnait jamais le temps aux argus de se saisir du courrier innocemment contrebandier. Cependant tout se découvre à la fin, et les parents, alarmés par les conséquences qui pouvaient résulter de ce commerce interlope, le dénoncèrent à la justice. Celle-ci crut devoir déférer à leurs plaintes, et le premier _ambassadeur d’amour_ pris en flagrant délit, fut condamné sans pitié à recevoir l’estrapade, ayant une paire de poulets attachés aux pieds. Depuis ce temps, l’expression _portar polli_, _porter des poulets_, fut employée en Italie pour désigner le métier de proxénète.

Le Duchat pense que la dénomination de _poulet_ donnée aux billets d’amour, est venue de ce que ces sortes de billets étaient pliés en forme de _poulets_, à la manière dont les officiers de bouche, dit-il, plient les serviettes auxquelles ils savent donner différentes figures d’animaux.

Fouquet de la Varenne, qui d’abord était garçon de cuisine chez Catherine, duchesse de Bar, sœur de Henri IV, parut assez intelligent à ce prince pour qu’il le chargeât du département de la galanterie, poste plus lucratif qu’honorable; il fit une fortune si considérable à ce métier de _porte-poulets_ (expression alors consacrée), que la duchesse de Bar lui dit: La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère, qu’à piquer les miens.

=POURCEAU=.—_Aller de porte en porte comme le pourceau de saint Antoine_.

Expression qu’on applique ordinairement à un écornifleur, à un chercheur de franches lippées.

Saint Antoine, abbé, interprétant à la lettre un passage de l’Écriture qui dit que l’Évangile doit être annoncé à toutes les créatures, se crut appelé par là à faire entendre la parole de Dieu aux poissons et aux bêtes des champs et des bois. Il erra, prêchant sur les bords des fleuves et de la mer, au milieu des bruyères et des forêts; mais son éloquence ne produisit pas le même effet que la lyre d’Orphée. Elle n’attira ni monstre marin, ni tigre, ni lion. Il ne fut suivi, dans ses pieuses excursions, que par un pourceau. De là vient qu’il a été surnommé en Italie, _saint Antoine du porc_, _santo Antonio del porco_, et qu’il a été représenté par les peintres avec ce fidèle compagnon. De là vient aussi que les pourceaux lui ont été consacrés. Toutes les confréries placées sous la protection de ce saint, engraissaient autrefois un grand nombre de ces animaux, dont elles fesaient un commerce considérable. Ils portaient quelque marque pour être reconnus, et parcouraient tranquillement les rues, sans qu’il fût permis de les inquiéter, encore moins de les frapper. On n’avait pas d’autre moyen de les faire sortir des maisons où ils s’introduisaient fort souvent, que de leur jeter quelque mangeaille dehors pour les y attirer. Ils furent supprimés partout, parce qu’ils avaient dévoré plusieurs enfants; mais ceux de l’abbaye de saint Antoine furent honorablement exceptés, au nombre de douze, qui conservèrent le privilége d’aller de porte en porte avec une clochette au cou.

On lit dans le _Carpenteriana_, qu’il y avait autrefois de bons religieux qu’on appelait _pourceaux de saint Antoine_, lesquels étaient obligés de faire huit repas par jour par esprit de pénitence. Ces pourceaux, qui s’engraissaient comme les autres à la plus grande gloire de Dieu et aux dépens des fidèles, fesaient consister la piété à montrer jusqu’où la peau humaine peut s’étendre.

=PRÉSENT=.—_Les petits présents entretiennent l’amitié._

Ce n’est pas sans raison que le proverbe dit _les petits présents_, car les présents doivent être réciproques, et, lorsqu’ils sont trop considérables pour qu’on puisse les rendre, ils blessent plus la vanité qu’ils n’excitent la reconnaissance, ils font naître la haine au lieu d’entretenir l’amitié.—Ce proverbe paraît pris de cette pensée celtique: «que les amis se réjouissent réciproquement par des présents d’armes et d’habits. _Ceux qui donnent et qui reçoivent restent longtemps amis_, et ils font souvent des festins ensemble.»

=PRETANTAINE.=—_Courir la pretantaine._

Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui va çà et là sans sujet, sans dessein, et d’une femme qui fait des sorties, des voyages qu’interdit la bienséance. Le mot _pretantaine_, dit Ménage, est une onomatopée du bruit que font les chevaux en galopant: _pretantan_, _pretantan_, _pretantaine_.

=PRÊTER.=—_Prêter pour être payé dans l’autre monde._

C’est ce qu’on appelle encore _un prêter à ne jamais rendre_.—L’origine de cette expression proverbiale remonte à un antique précepte de la religion druidique, en vertu duquel les Gaulois prêtaient de l’argent dans ce monde pour en recevoir le paiement dans l’autre. Ils agissaient ainsi pour exprimer leur croyance à l’immortalité de l’ame, qu’ils peignaient aussi sur les tombeaux, par des figures tenant une bourse à la main. Cette manière de prêter, qui devait faire tout à la fois le bonheur des fripons et des dupes, n’était point tombée en désuétude dans le moyen-âge, où elle devint une source de richesses pour plusieurs couvents. Des voyageurs rapportent qu’elle est en usage en Chine et au Japon: les bonzes ou prêtres de ces contrées donnent des billets pour l’autre monde en échange de l’argent qu’on leur remet dans celui-ci, et ces billets sont payables dans le royaume de la lune, où ils enseignent que les ames vivent éternellement.

=PRÊTRE.=—_Adroit comme un prêtre normand._

C’est-à-dire maladroit. L’abbé Tuet pense que saint Gaucher, prêtre de Normandie, dont il est fait mention dans le bréviaire de Rouen, a donné lieu à cette ironie proverbiale qui porte sur l’équivoque du mot _gaucher_, lequel désigne le saint et un homme qui ne se sert que de la main gauche.

=PRIÉ.=—_Rien n’est plus cher vendu que le prié._

Rien ne s’achète plus chèrement que ce qui s’achète par les prières, parce que le sacrifice de l’amour-propre est le plus grand de tous les sacrifices.

=PRIÈRE.=—_Courte prière pénètre les cieux._

_Brevis oratio penetrat cælos._—Ce n’est pas la longueur, c’est la ferveur qui rend les prières efficaces.—Proverbe fondé sur ces paroles de l’Evangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 7): _Orantes autem nolite multum orare sicut ethnici; putant enim quod in multiloquio suo exaudiantur. Quand vous priez, n’usez point de beaucoup de paroles, comme font les païens qui pensent être exaucés en parlant beaucoup._

«Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette admiration muette qu’excite la contemplation de ses œuvres, et qui ne s’exprime point par des actes développés. Mon ame s’élève avec extase à l’auteur des merveilles qui me frappent. J’ai lu qu’un sage évêque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière, ne savait dire que O; il lui dit: Bonne mère, continuez toujours de prier ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres.—Cette meilleure prière est aussi la mienne.» (J. J. Rousseau, _Confessions_, part. II, liv. 12.)

=PROCUREUR.=—_C’est le couplet des procureurs._

C’est-à-dire une invective simulée, une gronderie qui n’a rien de sérieux, une plaisanterie d’usage et sans conséquence. Allusion à la conduite des procureurs qui se disputent vivement pour les droits de leurs clients, quand ils sont à l’audience; mais qui, au sortir de là, ne se souviennent plus de leur feinte colère et se retirent comme de bons amis, en se donnant le bras.—Les philosophes du XVIII^e siècle se servaient de cette expression pour désigner les attaques de quelques ecclésiastiques de leur parti, auxquels ils permettaient de déclamer contre eux, en chaire, pour la forme.

=PROMETTRE.=—_Promettre monts et merveilles._

Promettre beaucoup plus qu’on peut ou qu’on ne veut tenir. Les anciens employaient la même hyperbole. Perse a dit: _Magnos promittere montes._ Promettre de grandes montagnes. A ces montagnes, Saluste a joint les mers: _Maria montesque polliceri_.

_Promettre des monts d’or._

Faire des promesses magnifiques, mais peu réalisables. Cette expression nous est venue des anciens comme la précédente. Elle se trouve littéralement dans le _Phormion_ de Térence: _Aureos montes polliceri_. Au lieu des _monts d’or_, Plaute a dit _Les monts des Perses, Persarum montes qui aurei esse perhibentur. Les monts des Perses qui sont réputés être d’or._—L’opinion qu’il existait de pareils monts, était encore très accréditée vers la fin du moyen-âge. Wilford, dans ses _Recherches asiatiques sur l’Égypte et le Nil_, nous apprend qu’on les plaçait par delà Syenne.

=PROPHÈTE.=—_Nul n’est prophète dans son pays._

C’est-à-dire que le mérite, que les talents d’un homme sont ordinairement méconnus dans son pays, qu’il a moins de succès, est moins honoré dans son pays qu’ailleurs.—Ce proverbe est pris des paroles suivantes de l’Évangile selon saint Luc (ch. I, v 24): _Nemo acceptus est propheta in patriâ suâ._—Les Arabes disent: _Le savant est dans sa patrie comme l’or caché dans la mine._

=PROUVER.=—_Qui veut trop prouver ne prouve rien._

On détruit par l’exagération l’effet qu’on veut produire, car quiconque exagère n’est point cru, et qui n’est point cru n’a rien prouvé.

=PRUNE.=—_Ce n’est pas pour des prunes._

Ce n’est pas pour rien.—Sganarelle dit:

Si je suis affligé, _ce n’est pas pour des prunes_.

On fait venir cette expression du conte suivant, rapporté par La Monnoye: Martin Grandin, doyen de Sorbonne, avait reçu en présent quelques boîtes d’excellentes prunes de Gènes qu’il enferma dans son cabinet. Ses écoliers ayant trouvé sa clef, firent main basse sur ses boîtes. Le docteur fit grand bruit, et il allait chasser tous ses pensionnaires, si l’un d’eux, tombant à genoux, ne lui eût dit: «Eh! monsieur; on dira que vous nous avez chassés _pour des prunes_.» A ce mot, le bon doyen ne put s’empêcher de rire et il se calma.—Le sel de ce conte prouve que cette expression était déjà reçue, et qu’il faut en aller chercher l’origine encore plus loin. Elle est née, sans doute, de ce que les prunes étaient autrefois très communes et à vil prix, comme l’indique ce vieux dicton qu’on emploie ironiquement pour répondre à quelqu’un qui offre une chose ou les restes d’une chose dont il est dégoûté: _Mangez de nos prunes, nos pourceaux n’en veulent plus_.

Q

=QUART-D’HEURE.=—_Le quart-d’heure de Rabelais._

On appelle ainsi un mauvais moment à passer, une circonstance pareille à celle où se trouvait Rabelais, quand il fallait compter dans les auberges et qu’il n’avait pas de quoi payer sa dépense. On sait l’embarras où il se trouva, faute d’argent, dans une hôtellerie de Lyon, et le singulier expédient que lui suggéra son génie drolatique, pour s’en tirer et se faire conduire à Paris aux frais du procureur du roi. Cette anecdote a été souvent racontée; et, quoiqu’elle soit peu croyable, elle n’en a pas moins donné lieu à l’expression proverbiale.

=QUARTIER.=—_Ne faire de quartier à personne._

C’est n’épargner personne. On dit aussi dans le même sens: _Traiter tout le monde sans quartier_.—Ces expressions prirent naissance dans les camps, où elles s’employaient pour dire refuser de recevoir à composition; littéralement, de recevoir la rançon appelée _quartier_, parce qu’elle consistait dans un _quartier_ de la paie d’un officier ou d’un soldat qui demandait grâce. Cette manière de se racheter avait été introduite dans une guerre entre les Espagnols et les Hollandais.

_Tomber sur les quatre quartiers de quelqu’un._

Le traiter sans ménagement, avec une rigueur excessive.—Métaphore prise du combat à l’espadon, où il fut toujours permis de porter des coups sur toutes les parties du corps d’un adversaire, tandis que, dans les tournois et dans les duels judiciaires, on ne pouvait le frapper qu’au buste.

=QUENOUILLE.=—_Tomber en quenouille._

Ou disait autrefois: _Tomber de lance en quenouille; à lanceâ ad fusum transire_, en parlant des fiefs qui passaient des mâles aux femelles. La lance était alors la plus noble de toutes les armes à l’usage des gentilshommes, et la quenouille était souvent entre les mains de leurs épouses, plus laborieuses que les dames de notre temps. Ce qui fit employer le mot _lance_, pour désigner l’homme, et le mot _quenouille_, pour désigner la femme.

On lit dans les _Antiquités françoises_ de Fauchet (liv. IV): «Le roi Guntchram, mettant une lance ou javeline en la main de Childebert (possible que de ceste manière de faire vient le mot de _tumber en lance_ ou _tumber en quenouille_, quand un fief chet en la main d’un masle ou femelle), il luy dist que c’estoit la marque pour donner à cognoistre qu’il mettoit en ses mains tout son royaume.»

C’est une maxime, devenue loi fondamentale, que le royaume de France ne peut _tomber en quenouille_, c’est-à dire qu’il ne peut échoir en succession aux princesses. Après que les lis eurent été transportés dans les armoiries de l’État[77], on dit, dans le même sens, _les lis ne filent point_, par interprétation de ces paroles de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v 27): _Considerate lilia quomodo crescunt: non laborant, neque nent_, etc. _Voyez comment croissent les lis: ils ne travaillent point, ils ne filent point_, etc.

Lorsqu’on parle d’une famille où les filles ont plus d’esprit que les garçons, on dit que l’esprit y est _tombé en quenouille_.

=QUERELLEUR.=—_Les gens fatigués sont querelleurs._

Parce que l’agitation que la fatigue donne au sang et aux nerfs produit une sorte d’impatience naturelle qui s’irrite à la moindre contradiction.—Ce proverbe est pris du latin _à lasso rixa quæritur_. Il est cité comme ancien et commenté de la manière suivante par Sénèque (_Traité de la colère_, l. III, ch. 10): «On en peut dire autant des personnes qui ont faim, qui ont soif, qui sont excitées par quelque chose qui les échauffe. De même que les plaies sont sensibles au moindre tact, et même, à la longue, au moindre soupçon du toucher, de même une ame déjà affectée s’offense de la moindre chose; une salutation, une lettre, un discours, une simple question suffit pour mettre des gens en querelle. On ne peut toucher le corps d’un malade sans le faire gémir.»

=QUEUE.=—_Faire la queue à quelqu’un._

Le prendre pour jouet ou pour dupe.—Cette façon de parler triviale est venue des Latins, qui disaient: _Homuncio trahit caudam, le petit homme traîne la queue_, sert de risée; parce qu’on était dans l’usage à Rome d’attacher une queue de bête par derrière à ceux qu’on voulait livrer au ridicule lorsqu’ils s’endormaient en compagnie. _Veteres_, dit Scaliger, _iis quos irridere volebant dormientibus capiti supponebant vel caudam vulpis vel quid simile_. Cela se pratique encore très souvent dans les joyeuses veillées des hameaux.

Pour enchérir sur cette expression, les soldats et le peuple disent _faire une queue de Prussien_, parce que les militaires prussiens portaient la queue très longue, il n’y a pas longtemps.

_A la queue leuleu._

Lorsque plusieurs personnes marchent sur un seul rang, à la suite l’une de l’autre, on dit qu’elles marchent _à la queue leuleu_, expression par laquelle on désigne aussi un jeu dans lequel les enfants imitent les loups, autrefois appelés _leux_, qui courent après une louve en chaleur. «Le premier loup qui rencontre la louve, dit Pasquier, la flairant sous la queue, se met à sa suite; un autre loup se met à suivre celui-ci, et le troisième à la queue du second, tellement que de queue en queue ils font une grande traînée de loups... De là est venu _jouer à la queue leuleu_, par un ancien mot françois.»

_Gare la queue des Allemands._

C’est-à-dire les suites fâcheuses d’une affaire.

Une ancienne coutume allemande voulait que deux personnes obligées de se battre en champ-clos fussent assistées de leurs parents respectifs, qui devaient prendre, à tour de rôle, la place du vaincu, jusqu’à ce que les juges du combat eussent décidé qu’il n’y avait plus à satisfaire aux exigences du point d’honneur. De là, dit-on, l’expression proverbiale.—Je croirais plus volontiers que cette expression est venue de ce que les seigneurs allemands, qui se rendaient aux diètes, se fesaient suivre de la plupart de leurs vassaux. Cette escorte, qu’ils appelaient leur _queue_, était toujours fort considérable, et, quoiqu’elle fût défrayée par eux, elle ne laissait pas d’être à charge dans les endroits où elle s’arrêtait. Bonneton de Peyrins, parlant de cet usage (_Dissert. sur les réjouissances publiques_), nous apprend qu’il était passé en proverbe de dire _gare la queue_ pour un particulier qui, donnant un repas, voyait arriver chez lui plus de gens qu’il n’en avait invités.

On rapporte qu’un des premiers comtes de Savoie étant allé à Vérone au devant de l’empereur Henri II, qui passait d’Allemagne en Italie pour se faire couronner, se présenta à la porte du palais de ce prince avec une suite si nombreuse de vassaux que les huissiers ne voulurent pas l’introduire avec elle. Il leur répondit fièrement qu’il n’entrerait point sans sa _queue_, et l’empereur, instruit de sa réponse, ordonna qu’on le laissât entrer avec sa _queue_. Ce comte prit de là le surnom d’_Amé la queue_, _Amedeus cauda_.

=QUIA.=—_Être réduit à quia._

C’est être réduit à l’impossibilité de répondre, comme un argumentateur qui, voulant expliquer le pourquoi d’une chose, s’arrêterait à dire _quia, quia_ (_parce que, parce que_), faute de trouver une raison. Cette expression est prise des disputes de l’école, où l’argumentation se fesait en latin.

=QUIBUS.=—_Avoir du quibus._

C’est-à-dire avoir des écus _quibus omnia sint_.

=QUILLE.=—_Trousser ou prendre son sac et ses quilles._

C’est s’en aller à la hâte. Les quilles sont prises ici au figuré pour les jambes.—On dit aussi: _Donner à quelqu’un son sac et ses quilles_, c’est-à-dire le renvoyer, le chasser.

_Recevoir quelqu’un comme un chien dans un jeu de quilles._

C’est le recevoir fort mal, le rudoyer.

_Dieu nous garde d’un quiproquo d’apothicaire._

Il n’est pas besoin de dire combien ce _quiproquo_ est dangereux.—_Quiproquo_ est un terme formé de trois mots latins, _quid pro quo_, que les médecins du XIII^e et du XIV^e siècle mettaient, dans leurs ordonnances, en tête d’une colonne particulière où ils indiquaient diverses drogues propres à être substituées à d’autres, dans le cas où celles-ci viendraient à manquer. Ce terme signifie la méprise ou la bévue d’une personne qui prend _quid_ pour _quo_, c’est-à-dire une chose pour une autre. Comme on ne fesait guère sentir le _d_ dans la prononciation de _quid_, l’usage s’établit de dire _qui pro quo_, qu’on laissa en trois mots distincts jusqu’au temps de Regnard, comme on le voit dans les vers suivants, que je transcris tels qu’ils se trouvent dans les éditions faites du vivant de ce poëte:

Mettez, de grâce, un frein à votre vertigo, Et n’allez pas ici faire de _qui pro quo_.

=QUOLIBET.=

Il fut une époque du moyen-âge où la totalité des sciences et des arts qu’on enseignait dans les écoles se divisait en deux parties, dont l’une appelée _quadrivium_, comprenait l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique, tandis que l’autre, appelée _trivium_, comprenait la grammaire, la logique et la rhétorique. Les savants de cette époque se piquaient d’écrire sur toutes ces connaissances, afin d’obtenir les honneurs de l’universalité et cet éloge alors assez commun, _totum scibile scit_, il sait tout ce qu’il était possible de savoir. Ils donnaient à leurs ouvrages le titre de _quodlibet_ (tout ce qu’on veut) ou _Quodlibeta_ ou _Quæstiones quodlibeticæ_. Mais comme toute leur science se réduisait à des niaiseries scolastiques, ce titre fastueux tomba dans le mépris à mesure que la véritable instruction fit des progrès, et le mot _quodlibet_, qu’on écrit aujourd’hui _quolibet_, ne servit plus qu’à désigner une plaisanterie basse et triviale, un pitoyable jeu de mots.

R

=RACE.=—_Il vaut mieux être le premier de sa race que le dernier._

Proverbe tiré de la réponse que fit Iphicrate, général athénien, à Harmodius le jeune qui lui reprochait d’être fils d’un cordonnier. Je suis, dit-il, le premier de ma race, mais toi tu es le dernier de la tienne.

=RAILLERIE.=—_La raillerie ne doit point passer le jeu._

La raillerie ne doit pas être trop forte, ne doit pas dégénérer en offense. Le proverbe espagnol dit: _A la burla, dexar la quando mas agrada_. Il faut s’abstenir de la raillerie, même quand elle plaît le plus.

La raillerie est l’éclair de la calomnie (prov. chinois).

_Il n’est pire raillerie que la véritable._

La raillerie la plus blessante est celle qui est la plus juste. Elle place l’homme contre lequel elle est dirigée dans une situation d’autant plus fâcheuse qu’il ne peut s’en plaindre sans faire voir qu’il la mérite et sans se rendre encore plus ridicule. Un proverbe espagnol donne un fort bon conseil sur la manière de railler. _A las burlas assi ve a ellas que no te salgan a veras. Aux railleries vas-y de telle sorte qu’elles ne soient pas prises pour vraies._

=RALE.=—_Courir comme un rale._

Le rale est un oiseau de rivage, de l’ordre des échassiers et de la famille des macrodactyles. Il court avec une très grande vitesse.

Le rasle noir par les ruisseaux habite, Il est cogneu en diverse contrée. D’un bon coureur la vitesse est montrée, Quand on le dit _comme un rasle aller vite_. (BELON.)

=RAT.=—_Avoir des rats._

C’est être capricieux, fantasque.—Le Duchat prétend que cette façon de parler fait allusion _à la rate d’où la plupart des bizarreries procèdent._ L’auteur de l’_Histoire des rats_ la croit fondée sur la supposition qu’un homme sujet à des inégalités d’humeur a la tête remplie de _rats_ qui s’y promènent et qui, par leurs différents mouvements, y déterminent ses pensées et ses volontés. L’abbé Desfontaines pense que _rat_ est ici un vieux mot français formé du latin _ratum_ (pensée, résolution, dessein), et qu’on dit d’un individu qu’_il a des rats_, par la même raison qu’on dit qu’_il a des idées_, pour marquer qu’il a des folies dans la tête. Cette explication me paraît préférable à toutes les autres.

=RATE.=—_S’épanouir la rate._

Se réjouir.—«La rate s’ouvre et s’épanouit d’aise, dit Fleury de Bellingen, et c’est cet épanouissement qui nous contraint à rire par la correspondance qu’il y a entre la bouche, qui est l’organe du ris extérieur, et la rate qui en est le principe interne.»—Si la chose n’est pas vraie, on a cru qu’elle l’était, et cela a suffi pour donner lieu à l’expression proverbiale. Du reste, la rate n’a pas été regardée seulement comme le siége de la joie, elle l’a été aussi comme le siége de la mélancolie, de l’hypocondrie et de la colère, et c’est pour cela qu’on dit proverbialement d’un homme quinteux, qui s’emporte sans raison, _la rate lui fume_.

_Quand la rate s’engraisse, le corps maigrit._

Quand le fisc s’enrichit le peuple s’appauvrit.—Ce proverbe s’appliquait autrefois aux traitants qui ont toujours très bien fait leurs affaires au milieu de la misère publique. Il est pris d’un mot de l’empereur Trajan. Ce prince, ennemi des exactions, comparait le fisc à la rate qui ne grossit pas sans que les autres parties du corps diminuent: _Fiscum lieni similem esse dicebat, quo crescente, artus reliqui tabescunt._

=RECONNAISSANCE.=—_La reconnaissance s’entretient par les bienfaits._

Autant vaudrait dire que la reconnaissance diminue et cesse avec les bienfaits. _Est ita naturâ comparatum_, dit Pline le Jeune, _ut antiquiora beneficia subvertas nisi illa posterioribus cumules, nam quamlibet sæpe obligati, si quid unum neges, hoc solum meminerint quod negatum est_ (lib. III, épist. 4). _Telle est la disposition du cœur humain que vous détruisez vos premiers bienfaits, si vous ne prenez soin de les soutenir par des bienfaits nouveaux. Obligez cent fois, refusez une, on ne se souviendra que du refus._

_La reconnaissance est la seule dette qu’un débiteur aime à voir s’accroître._

Celui qui a été obligé aime à l’être encore, et souvent il se fait un titre du bienfait qu’il a reçu, pour en exiger la continuation.

=RÈGLE.=—_Mieux vaut règle que rente._

Maxime d’économie. Avec l’économie, il n’y a point de richesse trop petite; sans l’économie, il n’y en a point d’assez grande.—L’opulence, disait Mécène à Auguste, vient plutôt de la modération dans la dépense, que de l’augmentation dans le revenu. _Non tam multa recipiendo quàm non multos sumptus faciendo._—Quelles que soient les richesses d’un particulier, il n’est censé riche qu’autant qu’elles sont en proportion avec ses dépenses. Si ses richesses ne diminuent point et si ses dépenses augmentent, aussitôt il sera moins riche, et bientôt il sera pauvre.

Pour devenir riche et pour rester riche, il ne faut pas savoir seulement comment on gagne, il faut savoir aussi comment on épargne.

_L’épargne est un grand revenu_, dit un autre proverbe.

=REINE.=—_Les reines blanches._

Expression souvent usitée dans les _chroniques_ pour désigner les reines de France qui ont survécu aux rois dont elles étaient les épouses. _Reine blanche_ (_regina alba_) se disait comme synonyme de _reine veuve_, parce que nos anciennes reines portaient le deuil en blanc. Anne de Bretagne fut la première qui le porta en noir, à la mort de Charles VIII.

«Les couleurs du deuil ont varié suivant les peuples et suivant les temps. Dans l’antiquité, les Égyptiens portaient le deuil en jaune et les Éthiopiens en gris. A Sparte et à Rome, les femmes le portaient en blanc, mais les femmes seulement. Dans le moyen-âge, et jusqu’à la fin du XV^e siècle, le blanc était aussi la couleur du deuil pour les femmes. En Castille, en Chine et à Siam, le blanc est encore la couleur funèbre. En Turquie, c’est le bleu et le violet; en France, et chez la plupart des nations européennes, le noir a prévalu: c’était aussi la couleur du deuil chez les Grecs et chez les Romains, des mœurs desquels participent celles des peuples les plus civilisés.

«Ces différences ne sont pas l’effet du caprice; chaque peuple, chaque siècle attachait une idée particulière à la couleur qu’il choisissait pour interprète de ses douloureux sentiments. Les uns voyaient dans le jaune, couleur de la feuille qui se flétrit, l’image de la décomposition des corps; les autres, dans le bleu, l’image de la céleste demeure que doit habiter l’ame du juste; le gris rappelait à ceux-ci la terre, d’où chacun est sorti et où chacun doit rentrer; le violet, couleur sombre, qui néanmoins participe du bleu, exprimait pour ceux-là l’espérance et la douleur; le blanc, pour les Chinois qui honorent dans les ames de leurs ancêtres des génies protecteurs, était un symbole de pureté et d’immortalité. Chez les Grecs et chez les Romains, pour qui mourir était descendre dans la nuit éternelle, le noir rappelait cette idée lugubre: de toutes les couleurs, c’est celle qui convient le mieux au deuil. L’aspect d’une couleur quelconque réveillera sans doute l’idée d’un triste sommeil si on l’y a rattachée; mais le sentiment qu’elle réveille, le noir l’inspire: le noir par sa nature est le deuil lui-même.» (A. V. Arnault.)

=REITRE.=—_C’est un vieux reître_.

C’est un homme fin, rusé, expérimenté, un homme _qui a vu du pays_, ou, comme on dit en d’autres termes, _un vieux routier_. Le mot _reître_ vient de l’allemand, _Reitter_, qui signifie cavalier. Les _reîtres_ étaient un corps de troupes allemandes que le roi de Navarre avait appelé au secours des calvinistes, et que le duc de Guise défit à Aulneau, le 24 novembre 1587.

=RENARD.=—_Le renard change de poil, mais non de naturel._

On vieillit, mais on ne se corrige point; on déguise son caractère, mais on ne le change point.—Les Anglais disent: _What is bred in the bone will never come out of the flesh. On ne peut arracher de la chair ce qui est dans les os._

«Quand on planterait en paradis un arbre qui porte des fruits amers, qu’on l’arroserait avec l’eau du fleuve de l’éternité, qu’on humecterait ses racines du miel le plus doux, il conserverait toujours sa nature et ne cesserait de produire des fruits amers.» (Ferdouci, _Satire contre Mahmoud_.)

Les Arabes, les Persans et les Turcs ont ce proverbe, dont ils attribuent l’invention à Mahomet: _Crois si tu veux que les montagnes changent de place, mais ne crois pas que les hommes changent de caractère_.

=REPENTIR=.—_Qui se repent est presque innocent._

_Quem pœnitet peccasse pene est innocens._ Ce beau proverbe qu’on trouve dans le recueil de Philippe Garnier, a pu être présent à l’esprit de Chénier, lorsque, assimilant le repentir à l’innocence, il a dit de Dieu avec une élégance exquise:

Pour lui le repentir est encor l’innocence.

«Il n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs de l’Innocence et du Repentir.» (M. de Châteaubriand, _Génie du christ._, liv. I, ch. 6)[78].

_Le repentir est une bonne chose, mais il faut se garder de ce qui y expose._ (Proverbe danois.)

=RESSEMBLER.=—_Ceux qui se ressemblent s’assemblent._

Ce proverbe, si vulgaire, parce qu’il est si vrai, remonte à une très haute antiquité. Il se trouve dans l’Odyssée d’Homère (ch. XVII, v. 218), dans la première épître d’Aristénète, dans la _Sicyonienne_ de Ménandre, dans plusieurs passages de Platon, dans Aristote, dans le _Traité de la vieillesse_ de Cicéron, et dans la quatrième épître de Pline le Jeune, qui le cite d’après Euripide.

=RHUBARBE.=—_Passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné._

Cette phrase proverbiale, par laquelle deux médecins, divisés d’opinion, sont supposés conclure un arrangement, reçoit son application, lorsqu’on voit des gens qui s’épargnent réciproquement des reproches ou des critiques qu’ils pourraient faire à bon droit l’un de l’autre; des gens qui ont l’air de se dire: Passez-moi mes sottises, et je vous passerai les vôtres. Elle n’est pas fort ancienne dans notre langue, puisque le séné n’est connu en France que depuis 1623.

=RICOCHET.=—_C’est la chanson du ricochet._

C’est toujours la même chanson, le même discours.—On prétend que cette expression fait allusion à un petit oiseau, autrefois nommé _ricochet_, qui répète continuellement son ramage; mais, comme le silence des naturalistes sur cet oiseau donne à penser qu’il est fabuleux, il vaut mieux croire qu’elle fait allusion à une espèce de vieille chanson où les mêmes mots revenaient souvent, et qui était appelée _chanson du ricochet_, par une métaphore prise du jeu du ricochet, qui consiste à lancer une petite pierre plate sur l’eau, de manière qu’elle y bondisse et rebondisse en rasant la surface.

=RIPAILLE.=—_Faire ripaille._

Faire grande chère.—On fait venir cette locution populaire de ce que Amédée VIII, duc de Savoie, qui fut depuis pape ou antipape sous le nom de Félix V, se retira dans le château _Ripaille_, sur le bord du lac Léman, pour y passer, dit-on, sa vie au milieu des délices; mais une telle explication ne s’accorde guère avec le caractère de ce prince, appelé pour sa sagesse le Salomon de son siècle, et mort en odeur de sainteté, après avoir déposé la tiare.—Il faut adopter l’étymologie de Le Duchat, qui regarde le mot _ripaille_ comme une contraction de _repaissaille_, ou celle de M. Eloi Johanneau qui le fait venir de _ripuaille_, augmentatif de mépris, dérivé de _repue_.

=RIRE.=—_Trop rire fait pleurer._

_Risus profundior lacrymas parit._—Ce proverbe est vrai au figuré comme au propre: la joie excessive est ordinairement suivie de la tristesse.—_Risum reputavi errorem, et gaudio dixi: Quid frustra deciperis?_ (_Ecclésiastique_, chap. II, v 2). _J’ai regardé le rire comme une erreur, et j’ai dit à la joie: Pourquoi m’as-tu trompé?_

=RIVIÈRE.=—_La rivière ne grossit pas sans être trouble._

Une grande fortune ne s’acquiert pas ordinairement sans quelques moyens illicites. Salomon a dit: _Qui festinat ditari non erit innocens_ (_Prov._, c. XXVIII, v 20). Celui qui se hâte de s’enrichir ne sera point innocent. On emploie dans le même sens le vieux proverbe: _Qui ne robe ne fait robe_.

=ROBIN.=—_Etre ensemble comme Robin et Marion._

C’est-à-dire en parfaite intelligence.—Il y a un fabliau du XIII^e siècle, _le jeu du berger et de la bergère_, par Adam de La Halle, où Robin et Marion sont représentés comme les parfaits modèles des amants. Cette espèce de pastorale que les jongleurs jouaient et chantaient dans les festins publics, entre les mets ou après les mets, a sans doute donné lieu à l’expression proverbiale.

_C’est un plaisant robin._

Robin est un mot qui vient de _robe_ et signifie proprement _homme de robe_. Il se disait autrefois au figuré pour farceur, être facétieux; mais il perdit cette acception par le fréquent usage qu’en firent nos anciens poëtes dans leurs satires et leurs comédies, et l’expression _C’est un plaisant robin_ ne fut plus employée que dans un sens de mépris ou d’injure.

De _robin_ on avait fait _robinerie_, qui se trouve dans la _satire Ménippée_ comme synonyme de farce.

=ROCANTIN.=—_C’est un vieux rocantin._

«Vieux rodrigue, vieux routier qui ne peut plus servir. De l’italien _rocca_, qui signifie citadelle. Rocantin, c’est proprement un soldat qui a vieilli dans les troupes et qui n’est plus bon qu’à garder une forteresse; ou plutôt c’est un vieux chamois qui de sa vie n’a fait autre chose.» (Le Duchat.)

=ROCHE.=—_C’est un homme de la vieille roche._

Cette locution est du temps de ces chrétiens zélés qui embrassaient la vie érémitique et n’avaient d’autre habitation que le creux de quelque rocher, renommé dès lors comme le sanctuaire de la piété. Uniquement voués au service de Dieu dans leur solitude, ils ne communiquaient plus avec le monde que pour consoler les malheureux qui venaient les trouver. La véritable charité est modeste: _il lui faut des vertus et non pas des noms_. Ceux de ces saints ermites étaient moins connus que leurs bienfaits. Mais l’admiration et la reconnaissance savaient y suppléer par la désignation d’_homme de la vieille roche_, _vir antiquæ rupis_, désignation simple et touchante qui s’est conservée dans notre langue pour les personnes de mœurs antiques, ou distinguées par de solides qualités, et pour les choses auxquelles on attache quelque idée de perfection.

Il se pourrait aussi que cette expression rappelât quelque antique roche qui servait de tribunal. _Juris dicendi rupes_; roche où l’on disait droit.

Quelques auteurs ont prétendu qu’elle fait allusion à une ancienne roche ou mine de turquoises qui est épuisée depuis longtemps, parce que ces turquoises étaient plus précieuses que les autres.

=RODOMONT.=—_C’est un rodomont._

_Rodomont_, mot qui est formé du latin _rodere montem_, et qui signifie un _ronge-montagne_, est le nom que porte, dans les romans de chevalerie, un roi d’Alger, brave, mais altier et insolent, dont le Boïardo et l’Arioste ont tracé le portrait dans leurs poëmes. Ce nom est devenu un appellatif, comme celui de _fier-à-bras_, pour désigner un fanfaron, un bravache, un _capitan matamore_[79].

=ROGER BONTEMPS.=—_C’est un Roger Bontemps._

Cette dénomination proverbiale qu’on applique à un homme qui n’engendre point mélancolie et ne songe qu’à mener joyeuse vie, est, selon Le Duchat, une altération de _réjoui, bontemps_, deux épithètes qu’on donne à un bon compagnon; et, suivant E. Pasquier, de _rouge bontemps_, parce que, dit-il, _la couleur rouge au visage d’une personne promet je ne sais quoi de gai et non soucié_. Fleury de Bellingen pense qu’elle est venue d’un seigneur nommé _Roger_, de la famille de _Bontemps_, dans le Vivarais, homme sans souci et grand amateur de la bonne chère. L’opinion la plus accréditée et la plus probable, est celle de l’abbé Lebœuf, qui en rapporte l’origine à Roger de Collerye. Ce poëte, qui fut prêtre et secrétaire de deux évêques d’Auxerre, Jean Baillet et François de Dinteville, à la fin du XV^e siècle et au commencement du XVI^e, avait pris le titre de _Bontemps_, justifié par la gaieté de son caractère et de ses productions. La première de ses pièces est un dialogue intitulé: _Satyre pour l’entrée de la royne à Auxerre_. Les vignerons de cette ville y discourent sur les usuriers. Bontemps, qui en est un des principaux acteurs, inspire la joie et la communique à tous les autres.

On a prétendu que la dénomination de _Roger Bontemps_ concernait Pierre Roger, troubadour du XII^e siècle, chanoine d’Arles et de Nîmes, qui abandonna ses bénéfices pour aller, de cour en cour, jouer des comédies dont il était l’auteur; mais on n’a appuyé cette assertion d’aucune preuve.

=ROI.=—_Travailler pour le roi de Prusse._

C’est travailler sans recevoir aucun salaire.—Il est question du gros Frédéric Guillaume I^{er}, roi de Prusse. «C’était, dit Voltaire, un véritable vandale, qui, dans tout son règne, ne songea qu’à amasser de l’argent; jamais sujets ne furent plus pauvres que les siens. Il avait acheté à vil prix une partie des terres de sa noblesse, laquelle avait mangé bien vite le peu d’argent qu’elle en avait tiré, et la moitié de cet argent était rentré encore dans les coffres du roi par les impôts sur la consommation. Toutes les terres royales étaient affermées à des receveurs qui étaient en même temps exacteurs et juges, de façon que, quand un cultivateur n’avait pas payé au fermier à jour nommé, ce fermier prenait son habit de juge, et condamnait le délinquant au double. Il faut observer que, quand ce même juge ne payait pas le roi le dernier du mois, il était lui-même taxé au double le premier du mois suivant.»

=RONDE.=—_A la ronde, mon père en aura._

Un jeune homme, assis à table, en nombreuse compagnie, à côté de son père, en reçut un soufflet pour une parole inconvenante qu’il s’était permise. Indigné d’avoir été traité de la sorte devant le monde, il se leva soudain dans un transport de rage; mais comme il ne pouvait se venger sur son père, il se précipita sur son voisin qui avait l’air de sourire et lui rendit le soufflet, en s’écriant: _A la ronde, mon père en aura._ De là ce dicton, dont on se sert quand on fait passer quelque chose de main en main.

=ROSSIGNOL.=—_C’est le rossignol d’Arcadie._

Au propre, c’est un baudet; au figuré, c’est un ignorant, un chanteur détestable.—Les Grecs et les Romains assimilaient les hommes d’une grande ignorance aux ânes d’Arcadie, qu’ils regardaient comme les prototypes de l’espèce. Nous avons adopté cette comparaison proverbiale, et nous avons dit d’abord un _roussin d’Arcadie_, puis nous avons substitué plaisamment le nom de rossignol à celui de roussin, avec lequel il a une certaine analogie phonique, par allusion au trait de la fable qui représente le dieu Pan donnant des leçons de musique à ces stupides animaux.

Cette tradition mythologique est fondée sans doute sur l’observation de quelques effets extraordinaires produits par les sons mélodieux de la voix ou des instruments sur ces stupides animaux, qui ont montré quelquefois une délicatesse d’oreille, dont bien des gens pourraient être jaloux. Témoin l’âne dont parle le père Regnault: cet âne élevait la tête par dessus le chapeau d’un joueur de flûte pour mieux l’entendre, et, dans cette position, il restait la bouche béante à l’écouter. Témoin encore l’âne d’Ammonius, commentateur d’Aristote. Ce second amateur était plus remarquable encore que le premier. Le patriarche Photius était si émerveillé de ses qualités, qu’il a cru devoir en faire une mention honorable dans un ouvrage de théologie où il assure que cet illustre baudet, entendant son maître déclamer ou chanter des vers, oubliait les meilleurs chardons placés devant lui, et souffrait la faim plutôt que d’interrompre son attention.

_Quand le rossignol a vu ses petits il ne chante plus._

Cet adage qu’on emploie pour dire que quand on a des enfants on perd la gaieté, est fondé sur une opinion erronée. Il est vrai que le rossignol, distrait par le soin de chercher de la nourriture à ses petits et de leur en apporter, chante moins fréquemment, mais il chante encore. Cependant après la seconde ponte, dit Valmont de Bomare, il n’a plus ce ramage qui le mettait au-dessus de tous les autres chantres des bois. A ces chants si variés, si mélodieux qui embellissaient le printemps, succède une voix rauque, monotone, qui est moins un chant qu’une sorte de croassement; et c’est parce que la voix du rossignol est ainsi changée en été, qu’on a cru que cet oiseau ne chantait plus, ou que cette voix ne sortait plus du même gosier.

=ROUÉ.=—_C’est un roué._

L’usage attache quelquefois à certains mots une nouvelle acception tellement différente de l’acception primitive, qu’il semble qu’il n’y ait entre elles aucun point de connexité, et l’usage est alors accusé d’être inconséquent; cependant il ne passe point d’une extrémité à l’autre sans y être amené par des analogies réelles, et la mutation de sens qu’il opère dans un vocable, quelque brusque et quelque bizarre qu’elle paraisse, n’a pas lieu sans préparation et sans régularité. C’est une vérité reconnue en linguistique; mais il se trouve plus d’un cas où il n’est pas facile de la mettre en évidence, et les étymologistes, avec leurs conjectures multipliées, ne font trop souvent qu’ajouter à la difficulté. Ces messieurs, habitués à voir tant de choses dans l’assemblage de quatre ou cinq lettres, n’y voient pas d’ordinaire la seule chose qu’il importe de découvrir; ils ressemblent assez bien à ce personnage de _la Gageure imprévue_, qui veut nommer toutes les pièces de la serrure, et n’oublie que la clef. La clef, voilà justement ce qui leur a manqué, lorsqu’ils ont voulu nous montrer l’origine du nom de _roué_, employé comme synonyme d’_homme sans principes et sans mœurs, qui donne à ses vices des dehors brillants_. Ils se sont bien accordés à nous dire ce que l’histoire nous apprend, qu’il fut introduit à l’époque de la régence, où il servit spécialement à désigner les débauchés et les libertins de la cour; mais ils ont différé d’avis en cherchant à nous expliquer par quelle déduction logique il put être amené à une signification si éloignée de celle qu’il avait eue jusqu’alors. Je vais offrir l’extrait des diverses gloses qu’ils lui ont consacrées, et l’on verra combien ces messieurs ont été habiles à suppléer à la vérité par la variété. Quelques-uns ont décidé, sur la foi d’un passage des Mémoires de Saint-Simon, que ce nom fut imaginé par le régent lui-même, pour qualifier l’abbé Dubois qui était, dans toute l’étendue du terme, un _homme à rouer_. D’autres ont prétendu, au contraire, que _roué_ ne fut point dit pour _rouable_, et ils l’ont dérivé d’une parole de certain ivrogne qui, traversant la place de Grève, en 1719, et se croyant insulté par des imprécations que la douleur arrachait à un criminel condamné à expirer sur la roue, se posa en face de ce malheureux, et lui dit à haute voix: «Mon ami, ce n’est pas le tout que d’être roué, il faut encore être honnête.» Cette folle leçon, dont on rit beaucoup, devint, en quelques heures, l’entretien de tous les cercles de Paris; elle donna lieu de supposer un être tel que l’ivrogne le souhaitait, un modèle de _roué_ décorant son infamie de belles manières; et comme les jeunes seigneurs du temps semblaient façonnés sur un pareil modèle, on les appela _les roués_. Suivant une troisième opinion que j’ai recueillie en lisant des remarques écrites à la main sur les derniers feuillets d’un vieil exemplaire des _Philippiques_, cette singulière dénomination aurait eu une autre origine, que l’annotateur anonyme raconte ainsi: «Les ennemis du régent répandaient sans cesse contre lui les plus odieuses calomnies; ils s’appliquaient surtout à flétrir sa vie privée, afin d’en faire rejaillir le déshonneur sur sa vie politique, qui fut toujours pleine de noblesse et de gloire. Dans cette intention, ils tranfformaient en orgies abominables les soupers qu’il fesait avec quelques courtisans trop dissolus, mais doués de beaucoup d’esprit et d’agréments, tels que Nocé, le jeune comte de Broglie et le marquis de Canillac; ils comparaient le prince à Héliogabale; ils assimilaient aussi ses commensaux aux vils parasites de cet empereur. Or, ceux-ci avaient été surnommés, comme Lampride nous l’apprend, _amici Ixionii_, amis Ixioniens, parce que leur maître se donnait quelquefois le divertissement de les faire lier à une roue de moulin, au branle de laquelle ils plongeaient dans l’eau, et tournaient comme Ixion. On trouva plaisant de transporter aux autres le même sobriquet, traduit en français d’une manière originale par le terme de _roués_.»

Ces explications sont assez curieuses, et c’est à ce titre seul que je les ai reproduites, car rien ne démontre qu’aucune d’elles soit conforme à l’exacte vérité. Maintenant voici la mienne, que je crois fondée sur des faits incontestables.

Longtemps avant l’introduction de _roué_, on se servait proverbialement de l’expression _bon rompu_, qui figure dans plusieurs passages de nos anciens écrivains, notamment dans cette phrase de Brantôme: «_Ce bon rompu_ de Louis XI aima toutes les femmes.» Et par cette expression, qui ne fesait nullement allusion à un supplicié, on entendait un bon _compagnon_, _un bon vivant_, _un bon vaurien_, suivant l’interprétation de Cotgrave dans son dictionnaire français-anglais, imprimé à Paris sous le règne de Louis XIII. Quelquefois, au lieu de dire _un bon rompu_, on disait sans correctif un _rompu_: ainsi s’exprimaient et s’expriment encore les Provençaux et les Languedociens, en parlant d’un mauvais sujet _rompu à toutes sortes de malices et de ruses_. Or rien n’était plus naturel que de transporter cette signification figurée de _rompu à roué_, puisque les deux mots étaient synonymes au propre, et c’est là précisément ce qui eut lieu à l’époque de la régence, où _roué_ fut admis comme variante de _rompu_, qui déjà était presque tombé en désuétude. Le nouveau mot ne devait pas inspirer beaucoup de répugnance dans ce temps d’immoralité où les scandales se donnaient par respect humain; d’ailleurs, ce que son acception primitive pouvait avoir de révoltant était alors dissimulé en grande partie par d’autres acceptions que l’usage lui avait attribuées. Au siècle de Louis XIV, siècle du bon goût et des convenances, on l’avait employé métaphoriquement sans y attacher aucune idée choquante, pour désigner une personne tourmentée par une extrême souffrance. On en trouve la preuve dans une lettre de madame de Sévigné, où la duchesse de Fontange, malade et accablée de douleur de n’être plus maîtresse en titre, du roi, est appelée _une espèce de rouée_. Cette remarque ne paraîtra pas, je l’espère, sans quelque intérêt moral, puisqu’elle tend à prouver ce que peut souvent l’habitude du mot pour sauver l’odieux de la chose.

Il n’est donc pas étonnant que les brillants séducteurs de la cour du Régent aient été surnommés _les roués_; il ne l’est pas non plus qu’ils aient accepté ce sobriquet, et qu’ils se soient plu à le porter. On sait qu’ils l’expliquaient eux-mêmes en courtisans; ils se disaient _hommes prêts à se faire rouer_ pour le prince; sur quoi le prince remarquait en plaisantant qu’ils auraient mieux fait de dire _hommes bons à rouer_. L’affectation marquée qu’ils mirent à se donner cette qualification, leur attira cette épigramme: «Ils se sont approprié le nom de _roués_ pour se distinguer de leurs valets qui ne sont que des pendards;» mais l’épigramme, toute bonne qu’elle était, n’empêcha point de les prendre pour modèles; bientôt la ville et la province eurent aussi leurs roués, réverbérations dégradées de ce foyer de vices brillants qu’on voyait alors à la cour.

La révolution fit disparaître une telle dénomination du langage usuel. L’empire et la restauration ne l’y rappelèrent point. Aujourd’hui on a voulu la faire revivre dans une acception politique trop connue pour qu’il soit besoin de l’expliquer.

=ROUET.=—_Etre au rouet._

Être au bout de ses expédients.—Cette expression, qu’on trouve dans Montaigne (_Ess._, liv. II, ch. 12), est prise de la vénerie, où elle s’emploie au propre, suivant Cotgrave, en parlant du lièvre qui, épuisé par une longue course, ne fait plus que tourner autour des chiens.

=RUBRIQUE.=—_Savoir toutes les rubriques._

L’écriture rouge était une prérogative de la famille impériale à Constantinople, et Léon I^{er} avait ordonné qu’aucun décret ne fût réputé authentique, s’il ne portait la signature du souverain en encre rouge. C’est pour cela, autant que pour la facilité des recherches, que s’introduisit l’usage d’écrire en encre rouge dans les _institutes_, les titres des lois, parce que les lois émanaient de l’empereur. Ces titres furent nommés _rubricæ_, _rubriques_, à cause de la couleur rouge; et de là vint l’expression: _Savoir toutes les rubriques_, qui s’employa primitivement en parlant d’un avocat habile dans la science du droit et rompu à toutes les ruses de son métier.

S

=SAC.=—_Donner à quelqu’un son sac._

C’est le congédier brusquement, le mettre dehors, le casser aux gages.

Jean Goropius, auteur brabançon, surnommé Becanus, a remarqué que le mot _sac_ est commun à presque toutes les langues; car on dit _sakkos_ en grec, _saccus_ en latin, _sakk_ en goth, _sac_ en anglo-saxon, _sack_ en anglais, en allemand en danois et en belge, _sacco_ en italien, _saco_ en espagnol, _sak_ en hébreu, en chaldéen et en turc, _sac_ en celtique, _sach_ en teuton, etc. Voulez-vous savoir la raison qu’il donne de cette conformité? Vous allez rire: c’est, dit-il, parce que, à l’époque de la confusion des langues, aucun des ouvriers qui travaillaient à la tour de Babel, n’oublia, en partant, de prendre son sac.

_Se couvrir d’un sac mouillé._

C’est faire paraître le tort qu’on a en alléguant de mauvaises excuses, c’est trahir ses défauts en cherchant à les cacher. Cette expression est une métaphore prise des sculpteurs. Elle fait allusion à la draperie humide qui se colle sur les formes d’une statue.

_L’affaire est dans le sac._

Tout est préparé pour que l’affaire réussisse, on peut la regarder comme terminée.—Allusion au sac dans lequel on renfermait autrefois les pièces d’une procédure. De cet usage sont venues aussi les expressions _voir le fond du sac_, pour dire pénétrer ce qu’une affaire a de plus secret, de plus caché, et _juger sur l’étiquette du sac_, c’est-à-dire prononcer sur une question difficile, sans se donner le peine de s’en instruire.

Le mot _étiquette_ a une origine curieuse: dans le temps où la langue latine était la seule en usage au barreau, les avocats et les procureurs écrivaient sur le sac de leurs parties: _est hic quæstio_, etc. (c’est ici l’état de la cause de tel ou de tel), et par abréviation: _est hic quæst_.., devenu ensuite _estiquette_, et maintenant _étiquette_.

=SAFRAN.=—_Être réduit au safran._

Cette expression, très usitée autrefois pour marquer l’insolvabilité d’un débiteur, est fondée sur l’usage où l’on était de peindre en jaune le devant de la maison d’un banqueroutier, et même d’une personne convaincue de félonie. Sauval rapporte, dans ses _Antiquités de Paris_, que les portes et les fenêtres de l’hôtel du connétable de Bourbon, qui avait pris les armes contre son roi, furent barbouillées de jaune par la main du bourreau.

=SAIGNÉE.=—_Selon le bras la saignée._

C’est-à-dire il faut proportionner la dépense au revenu; il ne faut pas taxer un homme au delà de ses facultés.—Ce proverbe, très ancien, dut peut-être son introduction à l’abus qu’on fit de la saignée en France, depuis les premiers temps de la monarchie jusqu’au XVI^e siècle. On la regardait comme un excellent préservatif ou un excellent remède contre la plupart des maladies, ainsi qu’on le voit dans l’_Almanach astral des saignées_, et dans un petit livre intitulé: _Petit traité pour faire des saignées sur tout le corps humain_, etc. «On saignait à toutes les veines, dit M. A. A. Monteil, d’après cet ouvrage, aux veines des cuisses pour le mal d’oreilles, à la cheville pour le mal de dents, entre le pouce et l’index pour alléger le mal de tête et pour la rogne, au doigt auriculaire pour la fièvre quarte, au bout du nez pour nettoyer la peau de celui qui craignait la lèpre. On saignait pour dégager le cerveau et donner de la mémoire, pour purifier le cerveau et donner de l’esprit.» C’était surtout dans les couvents, soit d’hommes, soit de femmes, qu’on jugeait la saignée salutaire. On l’y employait avec si peu de modération, que le concile d’Aix-la-Chapelle, tenu en 817, crut devoir prescrire de n’en user qu’au seul cas où la santé l’exigerait. Cependant cette décision n’arrêta pas longtemps le mal. La saignée fut remise en vigueur comme moyen nécessaire pour réprimer l’aiguillon de la chair. On établit en règle qu’elle serait pratiquée un jour de chaque mois, qu’on désigna, dans les calendriers des bréviaires monastiques, sous la dénomination de _dies æger_, _jour malade_; et cette saignée générale fut appelée _minutio monachi_, _amoindrissement du moine_; _minutio monachæ_, _amoindrissement de la moinesse_. Dans la suite, l’autorité civile intervint pour qu’une telle opération n’eût pas lieu aussi souvent; et il y a un réglement de saint Louis, d’après lequel les religieuses de Pontoise devaient se faire saigner six fois par an seulement, aux époques de Noël, du mercredi des Cendres, de Pâques, de la Saint-Pierre, de la mi-août et de la Toussaint.

=SAINT.=—_Ne savoir à quel saint se vouer._

C’est n’avoir plus de ressource, ne savoir plus à qui recourir.

Il n’est pas besoin sans doute de dire que cette locution est fondée sur l’usage de se vouer à quelque saint, comme les païens se vouaient à quelqu’un de leurs dieux, pour échapper à une maladie ou à une situation périlleuse; mais il est assez curieux de remarquer une superstition singulière introduite par cet usage. C’est celle qui attribue aux saints une vertu analogue au nom qu’ils portent: par exemple, saint Clair est réputé guérir le mal des yeux; saint Mamès, des mamelles; saint Main, des mains; saint Genou, des genoux; saint Claude redresse les pieds des gens qui clochent ou boitent; saint Célérin donne de la célérité à ceux qui ne sont pas ingambes; saint Lié assouplit et délie les nerfs des enfants noués; saint Cri, les empêche de crier; saint Fort et saint Guinefort donnent des forces aux faibles; saint Tanche étanche le sang des blessés; saint Langueur préserve de la langueur et de la phthisie; saint Boniface produit cet embonpoint qui rend la face ronde et rebondie; saint Acaire fait passer l’humeur acariâtre des femmes; saint Rabonni rabonnit les maris quinteux ou les fait mourir au bout de l’année, car suivant la remarque d’une commère qui croyait lui devoir la mort du sien, _c’est un bon saint qui accorde quelquefois plus qu’on ne lui demande_. Plusieurs de ces saints guérisseurs, dont la liste est beaucoup plus longue que celle qu’on vient de lire, ont une origine populaire que n’a point reconnue la légende authentique.

=SAINT-MALO.=—_Il a été à Saint-Malo._

Vers le XI^e siècle, la plupart des habitants de l’ancienne cité d’Aleth, aujourd’hui Saint-Servant, exposée sans cesse aux attaques des pirates, se retirèrent sur le rocher d’Aaron, petite île qui fut jointe depuis à la Terre-Ferme par une chaussée, et ils y jetèrent les fondements d’une ville à laquelle ils donnèrent le nom de _Saint-Malo_, leur évêque. Cette position, hérissée de récifs et défendue par quelques ouvrages de fortification, leur offrit un sûr abri. Pour éviter toute surprise, ils imaginèrent d’en confier la garde à une troupe de dogues qu’ils lâchaient toutes les nuits; ces animaux étaient dressés à faire la ronde autour des remparts, et ils déchiraient tous ceux qu’ils rencontraient. C’est de cet usage, longtemps conservé chez les Maloins, qu’est né le dicton, dont on fait l’application à une personne dépourvue de mollets, en supposant que les chiens de Saint-Malo les lui ont mangés.

=SALADE.=—_Donner une salade à quelqu’un._

C’est le tancer, lui faire une correction.—La salade, dont il s’agit ici, est une espèce de casque léger, autrefois à l’usage d’un corps de cavalerie qui fut appelé _corps des salades_, comme on le voit dans les _Commentaires_ de Blaise de Montluc: lorsqu’un soldat avait commis quelque faute, on lui mettait une salade sur la tête, et on le traitait de la même manière que les soldats auxquels on donnait _le morion_ (voyez ce mot), de là l’expression.

Voltaire a prétendu que de l’italien _celata_, qui signifie _elmo_, heaume, casque, armet, les soldats français, en Italie, formèrent le mot _salade_, de sorte que quand on disait _il a pris sa salade_, on ne savait si celui dont on parlait avait pris son casque ou des laitues.

Cette étymologie n’est pas tout à fait vraie. Le mot _salade_ est beaucoup plus ancien que ne l’a cru Voltaire. Bertrand de Born l’a employé dans sa pièce de vers, qui a pour titre _I eu m’escondisc_.

Escut al colh, cavalg’ieu ab tempier, Et port _sellat_ capairon traversier.

L’écu au cou, je chevauche avec la tempête, et porte en salade un chaperon traversier.

On trouve _celata_ et _salada_ dans les _Glossaires_ de Ducange et de Carpentier: _celata_ vient du verbe latin _celare_ (céler, cacher, couvrir), et _salada_ est une altération de _celata_. On dit dans le patois du département de l’Aveyron _sala_ (couvrir) et _désala_ (découvrir). _Celata_ et _salada_ désignent donc proprement une couverture de tête.

=SANCTUAIRE.=—_Peser une chose au poids du sanctuaire._

C’est l’examiner avec toute l’exactitude possible, l’apprécier selon les règles de la plus sévère conscience.—Cette expression nous est venue des Hébreux. L’unité et la régularité des poids et mesures leur étaient expressément recommandées, dit M. Salvador, et chaque année le sénat déléguait des hommes intègres pour en faire la vérification, en les rapprochant d’un étalon conservé dans le temple.

=SANCTUS.=—_Je l’attends au sanctus._

On jugeait autrefois du talent d’un chantre par sa manière de chanter le _sanctus_, dont la musique exigeait beaucoup de force et de souplesse dans la voix, et c’est ce qui donna lieu au dicton, _je l’attends au sanctus_, c’est-à-dire au véritable point de la difficulté.

=SANG.=—_Bon sang ne peut mentir_.

Proverbe très usité pour exprimer les sympathies de la parenté ou pour signifier que les personnes nées d’honnêtes parents ne dégénèrent point.—Les Écossais disent: _Blood is not water_, _le sang n’est pas de l’eau_.

=SARDONIQUE.=—_Ris sardonique ou sardonien._

«On assigne différentes origines à cette expression qui était usitée chez les Grecs et chez les Latins; les uns la font venir d’une herbe de Sardaigne qui causait la mort à ceux qui en goûtaient, mais qui les fesait mourir en riant; d’autres la tirent d’un usage du même pays, où l’on immolait à Saturne les vieillards qui passaient soixante-dix ans, et cette cérémonie se fesait en riant; d’autres enfin disent que les vieillards mêmes, dans le temps qu’on les immolait et que, pour orner le sacrifice, on leur donnait de grands coups de fouet sur le bord de leur fosse, se fesaient un honneur de rire. Ainsi le ris sardonien signifie un ris mêlé de douleur.» (M. JOS.-VICT.-LECLERC.)

=SAUCISSON.=—_Il a mangé du saucisson de Martigues._

Cette locution, dont on se sert en Provence, en parlant de quelqu’un qu’on veut taxer de bêtise, est fondée sur un conte imaginé pour ridiculiser les habitants de Martigues, petite ville maritime du département des Bouches-du-Rhône.

Ces bonnes gens, dit le conte, se persuadèrent un beau jour que les saucissons d’Arles étaient une espèce de fruit qui venait en plein champ comme les aubergines. En conséquence, ils se cotisèrent pour en acheter deux ou trois douzaines, recueillirent les grains de poivre qui s’y trouvaient, et les semèrent en commun. Ensuite ils eurent soin de bien arroser le terrain où ils avaient déposé cette précieuse graine, et d’épier soir et matin si elle commençait à pousser. Quelques-uns d’entre eux, l’oreille collée contre terre, prétendirent qu’ils entendaient les germes lever. Tous furent alors dans la jubilation, et, formant une joyeuse farandole, ils se rendirent à l’Hôtel de ville afin de donner cette bonne nouvelle aux consuls. Mais dans un si grand empressement, ils ne songèrent point à laisser des gardiens à l’endroit dépositaire de leurs espérances. Le malheur voulut qu’un âne échappé vint y brouter; et comme la récolte attendue manqua totalement, ce maudit animal fut accusé d’avoir mangé les saucissons en herbe.

=SAVONNETTE.=—_Savonnette à vilain._

Avant la révolution de 1789, on appelait de ce nom certaines charges qui anoblissaient et lavaient pour ainsi dire de la tache de la roture ceux à qui elles étaient conférées à prix d’argent. Il y avait en France un nombre considérable de ces vilains décrassés.

=SCRUPULE.=—_C’est un scrupule de saint Macaire._

Un scrupule absurde produit par quelque bagatelle, un acte de bigoterie ridicule.—La légende dorée rapporte que saint Macaire fit pénitence au pain et à l’eau, pendant cinq ans, pour avoir tué avec trop de colère une puce qui le piquait. De là ce dicton que j’ai entendu citer dans le Midi de la France, et que je n’ai pas cru indigne d’être recueilli, puisque le trait sur lequel il est fondé a fourni à Molière ces vers plaisants du portrait de _Tartuffe_ (acte 1, sc. 6):

Il s’impute à péché la moindre bagatelle, Un rien presque suffit pour le scandaliser; Jusque-là qu’il se vint, l’autre jour, accuser D’avoir pris une puce, en faisant sa prière, Et de l’avoir tuée avec trop de colère.

=SEMAINE.=—_La longue semaine._

On a appelé ainsi la semaine pendant laquelle les apôtres attendaient la venue du Saint-Esprit, c’est-à-dire la semaine qui précède la Pentecôte, parce qu’on a supposé qu’une semaine passée dans l’attente est toujours longue.

=SEPTHEURIER.=—_Discourir comme un septheurier._

_Septheurier_ est un mot dont on se servait autrefois au palais pour désigner un avocat qui plaidait à l’audience de sept heures. Le peuple s’imagina que cet avocat parlait pendant sept heures, et de là vint l’expression proverbiale dont on fait l’application à un discoureur qui ne se pique pas de brièveté.

=SERVITEUR.=—_Je suis votre serviteur._

Formule de civilité dont on se sert en saluant quelqu’un ou en terminant une lettre. Comme cette formule ne tire point à conséquence depuis que les mœurs féodales qui la firent naître n’existent plus, on a pris l’habitude de l’employer ironiquement dans la conversation pour dire: Je suis d’un avis opposé; ne comptez pas sur moi.—Mercier l’a placée très heureusement dans ce distique improvisé, le jour même où Napoléon se fit couronner empereur.

Du grand Napoléon j’étais l’admirateur, Il me dit son sujet.—_Je suis son serviteur._

=SEUL.=—_Quand on est seul on devient nécessaire._

Pour dire qu’un homme à qui on n’oppose aucune espèce de concurrence est sûr de voir tout le monde recourir à lui, et se soumettre à ses conditions.

=SIÉGE.=—_Son siége est fait._

L’abbé de Vertot, chargé de composer l’histoire de l’ordre de Malte, écrivit à un chevalier de cet ordre pour lui demander des renseignements précis sur le fameux siége de Rhodes. Ces renseignements s’étant fait longtemps attendre, il n’en continua pas moins son travail, qui était fini, lorsqu’ils arrivèrent. La conscience de l’auteur ne se trouva pas du tout gênée par les points de désaccord qui existaient entre son récit et la vérité. Il se contenta de répondre à son correspondant: _Mon siége est fait_; mot qui passa en proverbe, pour exprimer qu’on veut persister dans son idée, se tenir au parti qu’on a pris, quoique l’on en sente l’erreur.

=SIEN.=—_A chacun le sien ce n’est pas trop._

Il faut que chacun puisse jouir de ce qui lui appartient, sans qu’on vienne le lui disputer.

_On n’est jamais trahi que par les siens._

La raison en est toute simple: c’est qu’on ne prend pas d’ordinaire les étrangers pour confidents de ses projets.

Ah! la main la plus chère est souvent imprudente, Et le dard de Céphale a blessé son amante. (LEBRUN.)

=SINGE.=—_Payer en gambades ou en monnaie de singe._

Cette locution est venue de ce que, dans un tarif fait par saint Louis pour régler les droits de péage qui étaient dus à l’entrée de Paris sous le petit Châtelet, les _joculateurs_ étaient exempts de payer en fesant jouer et danser leurs singes devant le péager. Voici les propres termes de ce tarif: «Li singes au marchant doibt quatre deniers, se il por vendre le porte; se li singes est à homme qui l’aist acheté por son déduit, si est quites, et se il singes est au joueur, jouer en doibt devant le péagier, et por son jeu doibt estre quites de toute la chose qu’il achète à son usage et aussitôt le jongleur sont quite por un ver de chanson.» (_Establissements des métiers de Paris_, par Estienne Boileau, chapitre _del péage de Petit Pont_.)

Les mots qui terminent ce passage curieux donnent aussi l’origine de cette autre expression proverbiale, _payer de chansons_ ou _en chansons_.

Jean le Chapelain, dans son _Dit du segretain_ (sacristain) _de Cluny_, atteste que de son temps régnait la coutume de défrayer son hôte par une chanson ou par un conte.

Usages est en Normandie Que qui hebergiez est qu’il die Fable ou chanson die à son oste. Cette coutume pas n’en oste Sire Jehan li Chapelain.

_Caresses de singe._

On croit que le singe réserve toute son affection pour un seul de ses petits, qui ne s’en trouve pas plus heureux, car tandis que les autres échappent à la haine du père, en fuyant loin de lui, cet objet de ses préférences, sans cesse léché et sans cesse caressé, devient la victime de cette tendresse insensée, et finit par être étouffé dans les embrassements. De cette observation, mise en apologue par Ésope, est venue l’expression proverbiale _caresses de singe_, dont le sens est suffisamment déterminé par ce qui précède.

_Plus le singe s’élève, plus il montre son cul pelé._

Proverbe qu’on applique à un parvenu dont la basse origine ou les défauts sont mis en plus grande évidence par le contraste de la position brillante où la fortune l’a élevé.

_Les singes de Chauny._

Ce sobriquet donné aux habitants de Chauny, en Picardie, vient, suivant les uns, de ce que les arquebusiers de cette ville avaient un singe fort laid représenté sur leur bannière; suivant les autres, il tient à cette vieille anecdote rapportée dans les _Mémoires de l’Académie Celtique_ (n. XVI, p. 95). La municipalité de Chauny arrêta un jour dans son conseil, qu’il serait mis dans les eaux qui environnent la ville, et pour en faire l’ornement, une certaine quantité de cygnes. En conséquence, elle écrivit à Paris pour qu’on lui en procurât; mais comme les officiers municipaux n’étaient pas probablement d’habiles grammairiens, ou peut être aussi par un _lapsus calami_, ils mirent _cynges_ dans leur missive, au lieu de _cygnes_; et il n’y eut en cela que le déplacement d’une seule lettre, car le mot singe dans ce temps s’écrivait par un _c_ et un _y_. Les Parisiens auxquels ils s’étaient adressés, quoique étonnés qu’on leur demandât une aussi grande quantité de singes, ne laissèrent pourtant pas de les envoyer. On peut juger quelle fut la figure du maire et des échevins de Chauny, et quels furent les rires de la populace à l’arrivée d’une charretée de sapajous. Cette aventure fut bientôt connue dans tous les lieux voisins, et donna naissance au dicton.

Rabelais a dit (liv. I, ch. 24): «Ceux de Chaunys en Picardie, sont grands jureurs et beaulx bailleurs de ballivernes en matière de singes verts:» c’est-à-dire en matière de fables et d’inventions, parce que dans le temps de Rabelais, on ne croyait pas qu’il y eût des singes verts, et on les regardait comme des êtres imaginaires, ainsi que les merles blancs et les cygnes noirs.

_La pomme est pour le vieux singe._

L’avantage est pour celui qui a le plus d’expérience.—Ce proverbe est le résultat d’un apologue, dont un sculpteur, inconnu, de la fin du douzième siècle, développa l’action en relief, pour l’instruction des Parisiens, sur un grand poteau qui formait autrefois les coins des rues Saint-Honoré et des Vieilles Étuves. Cette pièce grotesque et curieuse, qu’on a pu voir au musée des monuments français, représente un gros pommier, environné de singes qui en convoitent le fruit. Les sapajous grimpent à qui mieux mieux sur l’arbre, tandis que le plus vieux de la bande se tient tapi au-dessous. Il a déjà recueilli une pomme que les grimpeurs ont fait tomber par leurs secousses, et il la leur montre d’un air goguenard, qui semble dire: à vous la peine, à moi le profit.

Il y a une fable de Lamotte, sur le pouvoir électif, qui a été probablement prise de là: voici les vers qui la terminent:

On dit que le vieux singe affaibli par son âge Au pied de l’arbre se campa; Qu’il prévit en animal sage Que le fruit ébranlé tomberait du branchage, Et dans sa chute il l’attrapa. Le peuple à son bon sens décerna la puissance: L’on n’est roi que par la prudence.

=SIRE.=—_C’est un pauvre sire._

Le mot _sire_, que depuis le XVI^e siècle on applique, en France, au roi seul, comme un titre de souveraineté, s’appliquait, avant cette époque, aux gentilshommes et aux simples particuliers. Mais il faut observer que s’il se trouvait accompagné de la particule _de_ et placé devant un nom propre, ainsi que dans ces exemples, _sire de Coucy_, _sire de Beaujeu_, il devenait le signe d’une très haute noblesse, tandis que s’il n’était accolé qu’à un nom de baptême, ainsi que dans ces autres exemples, _sire Jean_, _sire Guillaume_, il prenait une acception péjorative; et c’est précisément sur cette différence qu’a été fondée l’expression _c’est un pauvre sire_, pour dire un homme sans considération, sans capacité.

Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _sire_, ceux-ci le font venir du latin _herus_, abrégé en _her_ par les Allemands; ceux-là du latin _senior_ par l’ablatif _seniore_ contracté en _siore_; les uns le dérivent de l’hébreu _sar_, personnage distingué, les autres du vieux terme gaulois _seir_, le soleil. Ducange le tire de _ser_, employé dans la basse latinité comme synonyme de _dominus_, maître, et reproduit dans le composé italien _messer_, dont l’homologue français est _messire_. Cependant l’opinion la plus accréditée en fait un dérivé du grec ϰύριος, seigneur, qui fut affecté aux souverains du Bas-Empire. Notez qu’on écrivit primitivement _cyre_, et que ce fut pour éviter l’équivoque du mot ainsi orthographié avec _cyre_, Cyrus, qu’on changea le _c_ en _s_. Estienne Pasquier et d’autres attestent ce fait signalé par M. Ch. Nodier comme un monument curieux des mutations que le caprice de l’orthographe peut faire subir à un mot.

=SOLDAT.=—_Soldat de la vierge Marie._

Cette dénomination correspond exactement pour le sens à celle de _soldat du pape_, qui est beaucoup plus usitée aujourd’hui. Elle fut imaginée par les soldats de l’armée permanente, sous Charles VII, pour ridiculiser les archers de la garde urbaine, habitués à figurer dans les processions qui avaient lieu pendant les fêtes de la Vierge. Ces archers prenaient souvent des noms formés des premiers mots des cantiques ou des litanies de la Vierge, et ils inscrivaient ces noms sur le collet de leurs habits. Tel s’appelait _magnificat_, et tel autre _flos virginum_.

=SOLEIL.=—_Le soleil luit pour tout le monde._

Pour dire qu’il y a des avantages dont tout le monde a le droit de jouir.—Proverbe qui pourrait s’expliquer aussi par ces paroles de la Charte constitutionnelle: _Les Français sont égaux devant la loi...—Les Français sont également admissibles aux emplois..._ C’est le principe de l’égalité naturelle dont on a fait le principe de l’égalité civile.

Ce proverbe se trouve dans l’Évangile selon saint Mathieu (ch. V, v 45), où il est parlé de la bonté du Père céleste, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. _Solem suum oriri facit super bonos et super malos._

Il se trouve encore dans cette maxime de Pythagore: _Si humble que soit la chaumière, elle est aperçue du soleil, qui y fait tomber un de ses rayons_.

Les Orientaux disent: _Le soleil est pour le brin d’herbe comme pour le cèdre_.

Minulius Félix a dit sur le soleil un beau mot qui rentre dans le sens du proverbe: _Cælo affixus, sed terris omnibus sparsus est_ (in Octav.). _Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute la terre._ Ce que Bartoli avait pris pour devise de saint Ignace, fondateur de l’ordre des jésuites.

=SOLLICITEUSE.=—_Une belle solliciteuse vaut bien une bonne raison._

Une belle solliciteuse obtient tout ce qu’elle veut... Et comment résister à une femme aimable qui vous implore, qui a des regards ravissants, des sourires gracieux, des paroles pleines de charmes, des mains blanches qui vous pressent, et des baisers qui vous enivrent! Il n’y a pas moyen de s’en tirer autrement que par la réponse que M. de Calonne, ministre, fit à une princesse charmante qui lui recommandait une affaire: Madame, si la chose est possible, elle est déjà faite, et si elle est impossible, elle se fera.

=SORCIÈRE.=—_Vieille sorcière._

Vieille et méchante femme.—Cette qualification injurieuse est venue, suivant Gerson, de ce que les vieilles femmes ont toujours plus de penchant que les autres à la superstition (_Tract. contra superstitios. dierum observat._). Martin de Arlès a remarqué aussi que le nombre des sorcières a été, dans tous les temps, plus considérable que celui des sorciers. (_Traité des superstitions._)

=SOT.=—_C’est un sot en trois lettres._

C’est un homme dont la sottise est très promptement reconnue et non moins promptement exprimée, puisqu’il n’y a que trois lettres dans le mot _sot_. Il se peut que ces trois lettres soient rappelées ici, non seulement pour rendre l’épithète plus saillante par cette espèce de redondance, mais encore pour faire allusion à l’expression proverbiale _trium litterarum homo, homme de trois lettres_, dont les Romains fesaient ironiquement l’application à un glorieux qui se prétendait issu de noble race; car les grands personnages de Rome avaient ordinairement trois noms; savoir, le prénom, le nom et le surnom, comme _Marcus Tullius Cicero_, et quand on parlait d’eux dans un écrit, on ne les désignait que par les lettres initiales de ces trois noms: M. T. C.—Sot en trois lettres équivaudrait alors à _sot fieffé_.

Le Pays, auteur médiocre, ayant dit à Linière, qui ne l’était guère moins: _Vous êtes un sot en trois lettres_; celui-ci lui repartit: Et vous, vous en êtes un en mille que vous avez écrites.

Le mot sot est fort ancien dans notre langue. Il existait du temps des Francs. La preuve en est dans les deux traits que voici. Théodulfe évêque d’Orléans, au neuvième siècle, disait de Jean Scot, que la lettre _c_ était une faute d’orthographe dans son nom, et qu’il fallait l’en retrancher.—L’empereur Charles-le-Chauve étant à table avec le même Jean Scot, lui adressa cette question: _Quid distat inter scotum et Sotum?_ quelle _distance_ y a-t-il de Scot à sot? A quoi Jean Scot répliqua: _Mensa tantum_, celle de la table.

_Sot comme un panier._

Allusion au sobriquet de panier percé qu’on applique non seulement à un prodigue, mais à un homme sans mémoire, incapable de rien retenir de ce qu’on lui apprend. Les Grecs disaient ἀνὴρ ἠλεὸς ἄγγυει τρουμένῳ ὁμός, _le sot est semblable à un panier percé_.

_Sot comme un prunier._

Nous disons proverbialement _sot comme un prunier_, à cause des rejetons impertinents de cet arbre, _propter stolones_. D’où sont venus aussi _stolidus_ et _stoliditas_. (Lamothe Levayer.)

_Pour être heureux il faut être roi ou sot._

Proverbe qui se trouve dans l’_Apocoloquintose_ de Sénèque.

Un astrologue, je crois que c’est Cardan, a dit que les rois et les sots naissaient sous la même constellation. Il faut avouer pourtant qu’aujourd’hui l’influence heureuse de cette constellation est prodigieusement diminuée pour les rois; mais elle existe toujours pleine et entière pour les sots.

_Les sots sont heureux._

La fortune se déclare toujours pour les sots, _fortuna favet fatuis_.—Le peintre Essequi a représenté la fortune portée sur une autruche, pour rappeler qu’elle accorde presque toujours ses faveurs aux sots.

«Comment arrive-t-il que des _sots_ réussissent toujours et que des gens de sens échouent en tout; en sorte qu’on dirait que les uns semblent de toute éternité avoir été prédestinés au bonheur, et les autres à l’infortune? je réponds à cette question que la vie est un jeu de hasard, que les _sots_ ne jouent pas assez longtemps pour recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur circonspection. Ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner, en sorte que, selon moi, un _sot_ fortuné et un homme d’esprit malheureux, sont deux êtres qui ne sont pas assez vieux.» (Diderot.)

«La raison pour laquelle les _sots_ réussissent toujours dans leurs entreprises, c’est que ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont impétueux, ils ne s’arrêtent jamais.» (Montesquieu.)

Le maréchal de Grammont disait qu’il ne pouvait se mettre dans l’esprit que Dieu aimât les _sots_.

_Les sots de Ham._

Ce sobriquet est venu de ce qu’il y avait autrefois à Ham une confrérie très renommée de sots ou de fous, mots synonymes et pris en bonne part. Ces fous avaient un chef auquel ils donnaient le titre de prince. Ils se réunissaient sous sa conduite en certains jours de l’année, et parcouraient la ville en fesant mille folies; chacun d’eux était alors affublé d’un costume grotesque et monté sur un âne, dont il tenait la queue à la main en guise de bride. Cette farce était probablement une petite imitation de la _fête des fous_, qui, au XIII^e siècle, avait lieu dans l’église de Paris, le jour de la Circoncision, dans d’autres cathédrales, le jour de l’Epiphanie, et ailleurs le jour des Innocents[80].

_Dieu seul devine les sots._

On peut prédire jusqu’à un certain point ce que pensera ou fera un bon esprit dans une circonstance donnée, car sa conduite est conforme à la raison, qui est une et simple, et procède toujours d’une manière suivie; mais, il n’en est pas de même d’un sot, dont la marche n’est jamais régulière ni conséquente. _La sottise est mère_, elle enfante à chaque instant de nouvelles sottises, qu’on ne peut pas plus prévoir qu’on ne prévoit les monstres avant l’accouchement; et voilà pourquoi on dit _qu’il n’y a que Dieu qui devine les sots_.

=SOULIER.=—_Chacun sait où son soulier le blesse._

Un patricien romain avait une femme jeune, belle, riche et honnête, et néanmoins il la répudia. Comme ce divorce ne paraissait fondé sur aucun motif raisonnable, ses amis le lui reprochèrent. Mais il leur répondit en avançant le pied: Regardez mon soulier: en avez vous vu un de mieux fait et de plus élégant? Cependant il n’y a que moi qui sache où il me blesse. De là vint le proverbe pour signifier qu’il y a des peines secrètes qui ne sont connues que de ceux qui les éprouvent.

C’est à tort qu’on a attribué ce trait à Paul Émile qui répudia pour une cause inconnue sa femme Papyria, fille de Papyrius Masso; car Plutarque (_Vie de Paul Émile_, ch. VII) cite ce trait par forme d’apologie du divorce de son héros.

=SOUFFLET.=—_Donner un soufflet à Ronsard._

C’est faire une faute contre la langue.—Ronsard composa une rhétorique pleine de beaux préceptes pour parler élégamment la langue française, et cet auteur fit autorité dans son temps. Il fut surnommé le _prince des poëtes français_, titre qu’on trouve au frontispice de ses œuvres, magnifiquement imprimées aux frais du trésor royal. L’admiration qu’il inspirait était si grande, que l’historien De Thou voyait une compensation du désastre de Pavie dans la naissance de Ronsard, arrivée suivant lui, le jour de ce désastre: ce qui n’est pas vrai. Montaigne déclarait Ronsard égal aux plus grands poëtes de l’antiquité, et la poésie française élevée par lui à la perfection. Dans toute l’Europe civilisée, le nom de Ronsard était connu et révéré. Les souverains lui envoyaient des présents; Le Tasse venu à Paris, s’estimait heureux de lui être présenté et d’obtenir son approbation pour deux chants de la _Jérusalem_ dont il lui fit lecture. Un poëme italien fut composé à la louange de Ronsard par Spéroni. Sa mort fut presque regardée comme une calamité publique. Le cardinal Du Perron prononça pompeusement son oraison funèbre, et sa mémoire, revêtue de toutes les consécrations, semblait entrer dans la postérité comme dans un temple.

On disait dans le moyen-âge, _casser la tête de Priscien_, pour signifier parler ou écrire contre la grammaire.—Priscien de Césarée fut un célèbre grammairien du quatrième siècle, dont la grammaire servit de base à l’enseignement du latin, jusqu’à la renaissance des lettres. Il avait l’habitude de dire qu’il souffrait autant d’entendre parler incorrectement, que si on lui _cassait la tête_.

Nous avons encore l’expression proverbiale, _mettre Vaugelas en pièces_, dont Molière s’est servi dans les _Femmes savantes_:

Elle met Vaugelas en pièces tous les jours.

=SOUMISSION.=—_La soumission désarme la colère._

La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensés, lorsque ayant la vengeance en main ils nous tiennent à leur merci, c’est de les émouvoir par soumission à commisération et à pitié (Montaigne, _Ess._, liv. 1, ch. 1).

_Responsio mollis frangit iram_ (Salomon, _Prov._, ch. XV, v. 1) _la réponse douce apaise la colère._

L’eau tempérée dissipe les inflammations, et des paroles douces calment la colère (Plutarque).

La douceur et la complaisance ferment la porte au combat. Voulez-vous apaiser votre ennemi? Soyez facile envers lui à proportion de ce qu’il se montre opiniâtre. Le glaive le plus tranchant ne peut entamer la soie molle qui cède à ses coups. Si vous avez une voix douce et une main caressante, vous conduirez l’éléphant avec un fil (Saady).

Il y a un mot sublime de saint Augustin, qui se rapproche beaucoup de notre proverbe par le sens, quoiqu’il en soit très éloigné par l’expression: _Vis fugere à Deo? fuge ad Deum._

=SOUPE.=—_Soupe à la grecque._

Le poëte Racan se trouvait un jour chez mademoiselle de Gournay, qui lui lut quelques épigrammes qu’elle avait faites, et lui demanda ce qu’il en pensait. Racan lui répondit franchement qu’elles ne lui semblaient pas très bonnes, attendu qu’elles n’avaient pas de pointe. Mademoiselle de Gournay lui dit qu’il ne fallait pas prendre garde à cela, que c’étaient des épigrammes à la grecque. Ils allèrent ensuite dîner ensemble chez M. Delorme, médecin des eaux de Bourbonne. On leur servit une soupe très fade. Mlle de Gournay se tourna du côté de Racan, et dit: Voilà une méchante.....—Mademoiselle, repartit Racan, _c’est une soupe à la grecque_. Cela se répandit tellement qu’on ne parla plus que de _soupe à la grecque_, et de _feseur de soupe à la grecque_, pour signifier une mauvaise soupe et un mauvais cuisinier. (Voyez Costar, _Suite de la défense de Voiture_, p. 274.—Perrault, _Parallèle des anciens et des modernes_, tom. 1, p. 35.—Ménagiana, tom. 2, p. 344.)

=SOURIS.=—_Éveillé comme une potée de souris._

Cette expression, dont on se sert en parlant d’un enfant vif et gai, se trouve dans la dernière édition du _dictionnaire de l’académie_, mais elle n’en est pas meilleure pour cela. Qui a jamais vu des souris dans un pot, _une potée de souris_! C’est _portée_ qu’il faudrait dire de Madame de Sévigné comme dans cette phrase: «Je lui disais, le voyant éveillé _comme une portée de souris_.» De cette façon la phrase est raisonnable.

=SUFFISANCE.=—_Qui n’a suffisance n’a rien._

Quand on ne sait pas se contenter de ce qu’on a, on est aussi pauvre que si l’on n’avait rien. Au contraire, quand on n’étend pas ses désirs au delà de ce qu’on possède, on est réellement riche. _Ce qui suffit ne fut jamais peu_, dit un autre proverbe. _La suffisance est le premier des trésors. Sufficentia res est omnium ditissima._

=SUISSE.=—_Point d’argent, point de suisse._

Les Anglais disent: _No silver, no servant: point d’argent, point de serviteur._—Les Suisses, qui servaient autrefois comme mercenaires dans les armées françaises, voulaient être exactement payés, et ils réclamaient hautement leur solde pour peu qu’elle se fît attendre. Leur réclamation était exprimée presque toujours d’une manière aussi brève que significative; elle se réduisait à ces mots: _argent ou congé_. C’est ainsi qu’Albert de la Pierre parla à Lautrec, au nom des Suisses, qui fesaient partie des troupes, sous les ordres de ce général, dans l’expédition du Milanais, en 1522. L’esprit intéressé des Suisses, en cette circonstance, donna lieu au proverbe _point d’argent, point de suisse_, qui fut formulé par les soldats français.

=SUJET.=—_C’est un mauvais sujet._

Le mot _sujet_, d’après son étymologie, signifie _ce qui est dessous_, et par extension _ce à quoi_ ou _sur quoi l’on travaille_, c’est-à-dire l’objet de nos travaux, de nos veilles, de nos méditations.

La signification de ce mot est assez étendue tant au moral qu’au physique. Je ne veux pas détailler ici toutes les acceptions qu’on lui donne, je ne veux le considérer que dans l’application qu’on en fait à l’homme et dans le sens particulier de l’expression rapportée en tête de cet article. Qu’un prince dise _mes sujets_, qu’un chirurgien appelle _sujets_ les cadavres qu’il dissèque, cela se conçoit et s’explique aisément; il n’y a rien dans ces façons de parler qui ne soit selon l’étymologie. Mais, pourquoi dit-on de quelqu’un _c’est un bon sujet_ ou _c’est un mauvais sujet_, sans aucune espèce de rapport de soumission ni d’obéissance, sans aucune idée apparente de sujétion à qui ou à quoi que ce soit? Comment ce mot s’est-il introduit dans la langue, comment l’usage en est-il devenu si fréquent? Quel rapport a-t-il ici avec son étymologie? Telles sont les questions que me fesait un jour un Allemand qui reprochait à la langue française d’employer des mots pris au hasard, et de n’avoir dans le sens qu’elle leur donnait aucun égard à leur étymologie, quand ils en avaient une.

Cette expression que vous blâmez, lui dis-je, est peut-être la plus profonde et la plus philosophique qu’il y ait dans aucune langue; elle nous rappelle sans cesse ce que nous sommes, et certes, ce n’est pas la vanité qui l’a consacrée. Considérez l’homme depuis la naissance jusqu’à la mort; que voyez-vous en lui dans ses premières années? Une créature faible, souffrante, longtemps incapable de pourvoir à ses besoins, etc.; trouvez-moi rien dans la nature qui, dans la première période de l’existence, soit aussi dépendant, et par conséquent aussi sujet que l’homme. A mesure qu’il avance dans la carrière de la vie, façonné par les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages, les opinions et les préjugés, dirigé souvent par les sociétés qu’il fréquente, entraîné par les exemples qu’il voit, par la force des circonstances où il se trouve et qui l’obligent à se plier en tous sens, à biaiser de toutes les manières, est-il un seul instant ce qu’il devrait toujours et ce qu’il voudrait quelquefois être? Et si vous le considérez dans les occasions même où il déploie toute l’énergie de son caractère, vous trouverez encore qu’il obéit à une impulsion presque fatale. Ces grands héros que l’histoire a tant vantés, Caton déchirant ses entrailles, Brutus se précipitant sur son épée en blasphémant contre la vertu, ont-ils fait autre chose que céder aux circonstances? Ajoutez à cela l’influence des climats, des aliments, etc., et dites s’il fut jamais rien de plus sujet que l’homme? Ceci n’est point un paradoxe: les différences frappantes qui distinguent les peuples du nord des peuples du midi, et les uns et les autres des habitants des zones tempérées, en sont des preuves incontestables. Enfin, sous quelque point de vue que vous envisagiez l’homme, il n’est pas possible de voir en lui autre chose qu’un être assujetti de toutes les manières, un esclave de tout ce qui l’environne, et par conséquent un _sujet_, dans toute l’extension dont ce mot est susceptible.

=SURPLUS.=—_Le surplus rompt le couvercle._

Ce qu’on a de trop est quelquefois plus nuisible qu’utile. Ce proverbe fait entendre qu’il est bon de borner ses vœux à cette heureuse médiocrité qu’Horace a si bien nommée _auream mediocritatem_, et dont les Grecs indiquaient les avantages par un tour de paradoxe proverbial, traduit ainsi en latin: _dimidium plus toto, la moitié est plus que le tout_, c’est-à-dire vaut mieux que le tout.

«Les hommes ignorent le prix de la sobriété; ils ne savent pas que _la moitié vaut mieux que le tout_.» (Hésiode.)

Le véritable point de la richesse, c’est de n’être ni trop près ni trop loin de la pauvreté.

=SYCOPHANTE.=—_C’est un sycophante._

Ce terme est pris du grec _συϰοφάντης_ composé de _συϰον_ _figue_, et _φαίνω _je dénonce. Il signifie proprement _dénonciateur de figues_, et voici pourquoi: les Athéniens, dont le territoire sec et aride ne produisait guère que des olives et des figues, avaient défendu par une loi de transporter des figuiers hors du territoire d’Athènes, et ils appelaient _sycophante_ quiconque dénonçait ce genre de fraude. Or, comme on accusait souvent des gens qui n’étaient pas coupables, _sycophante_ devint insensiblement synonyme de calomniateur, d’imposteur, de fourbe et même d’hypocrite, parce que l’hypocrisie n’est qu’un mode de fourberie.

=SYNAGOGUE.=—_C’est une synagogue._

Les Juifs n’avaient qu’un seul temple qui était à Jérusalem, et dans l’intérieur duquel devaient s’accomplir toutes les cérémonies de leur culte. L’extérieur de ce temple se composait de portiques et de galeries. Les unes servaient de salles de séance au conseil général de la nation; les autres étaient le forum, la place publique, le lieu de réunion des habitants de Jérusalem, dans les temps ordinaires, et du peuple de toutes les tribus ou provinces, dans les fêtes et assemblées solennelles. Il est indispensable, dit M. Salvador, à qui j’emprunte cet article, d’avoir présente à l’esprit cette disposition religieuse, politique et matérielle des assemblées juives, et du temple juif, pour comprendre la plupart des formes des prophètes, et pour ne pas s’étonner de l’expression proverbiale _c’est une synagogue_, qui s’applique à toute réunion, à toute assemblée, et les exemples n’en sont pas rares de nos jours, où il y a des murmures, du bruit, de la confusion.

Observons que le nom de _synagogue_, qui désigne l’assemblée des Juifs, n’est pas d’origine juive. Il est venu, comme son synonyme le nom d’église, de la langue grecque, où l’un et l’autre signifient congrégation, assemblée.

_Enterrer la synagogue avec honneur._

Se soutenir jusqu’au bout, malgré les dégoûts et les obstacles, terminer une affaire, une entreprise par quelque chose de remarquable.—On trouve dans la satire Ménippée, _assurer la synagogue_, pour dire assurer le succès d’une faction.

T

=TABLATURE.=—_Donner de la tablature à quelqu’un._

Le mot _tablature_ désigne la totalité des lettres et des signes dont on se servait pour écrire la musique, avant l’invention des notes, et dont se servent encore beaucoup de compositeurs allemands pour écrire des morceaux à plusieurs parties. Comme cette méthode offrait d’assez grandes difficultés, elle fit naître la locution _donner de la tablature à quelqu’un_, c’est-à-dire lui donner de la peine, de l’embarras, _du fil à retordre_.

=TABLE.=—_La table est l’entremetteuse de l’amitié._

A table les haines s’éteignent, les inimitiés cessent et l’amitié se resserre davantage. C’est une vérité que Minos et Lycurgue avaient reconnue lorsqu’ils établirent des repas de confraternité. Aristée regardait comme contraire à la sociabilité la coutume des Égyptiens, qui mangeaient séparément et n’avaient jamais des festins communs.

_On ne vieillit point à table._

Les uns ont attribué ce proverbe à madame de Thianges, que madame de Sévigné nous a représentée se mettant à table en personne persuadée qu’on n’y vieillit point; les autres en ont fait honneur au célèbre gourmand Broussin; mais ce proverbe était usité en France et en Italie longtemps avant l’époque à laquelle on prétend qu’il est né. Peut-être fut-il présent à l’esprit du trouvère qui imagina de placer la fontaine de Jouvence dans le pays de Cocagne.

Laurent Joubert, dans le _Ramas de propos vulgaires_ qu’on trouve à la suite de son livre des _Erreurs populaires_, édition de 1579, fait cette question qu’il ne résout point: _Pourquoi dit-on qu’on ne vieillit point à table ni à la messe?_—Je crois que la _messe_ a été réunie à la _table_ dans le proverbe, à cause des repas nommés agapes, que les Chrétiens fesaient dans l’église après le sacrifice divin. _Mensas faciebant communes, et peracta synaxi post sacramentorum communionem inibant convivium_ (_Chrysostomi Homelia_ XXVII).—Plusieurs étymologistes pensent que le mot messe est dérivé de _mensa_, mense ou table, et que la formule _ite, missa est_, fut primitivement _ite mensa est_; _mensa_, disent-ils, devint _messa_, et _messa_ fut changé en _missa_ par deux effets successifs de la prononciation qui adoucissait ou supprimait le _n_, et qui donnait à l’_e_ le son de l’_i_.

_Point de mémoire à table._

C’est le proverbe antique _odi memorem compotorem_. _Je hais un convive qui a de la mémoire._—Il était défendu chez les Grecs de rien révéler de ce qui se passait dans les festins, afin que la crainte des indiscrétions n’y vint pas comprimer les libres épanchements de la gaieté; et lorsqu’ils étaient réunis dans la salle du banquet, le plus âgé des convives montrait la porte aux autres en leur disant: Souvenez-vous qu’aucune parole ne doit sortir par cette porte. Cet usage avait été introduit primitivement à Sparte par une loi de Lycurgue.

=TARARE.=—_Tarare-pon-pon._

_Tarare_ est une onomatopée du bruit de la trompette, et pon-pon en est une de celui du tambour. On se sert de cette expression pour se moquer de quelqu’un qui étale de la vanité dans un récit, dans des projets, ou pour foire entendre à quelqu’un qui menace qu’on ne le craint ni à pied ni à cheval.

=TARGE.=—_N’avoir ni écu ni targe._

C’est n’avoir pas le sou.—La _targe_, dit Le Duchat, était une petite monnaie du duché de Bretagne, ainsi appelée parce qu’elle portait sur son revers, au lieu de l’écu ordinaire des armoiries, l’empreinte d’une _targe_, espèce de bouclier presque carré. Cette expression, presque inusitée aujourd’hui, a été employée par Villon.

=TARTUFFE.=—_C’est un tartufe._

A quelle idée le nom de tartufe fait-il allusion? Les opinions sont divisées sur ce point. _Tartufo_, en italien, signifie truffe. On raconte que, dînant avec un _monsignor_ de la suite du légat, Molière fut si frappé de l’accent de sensualité que ce béat mettait à prononcer le mot _tartufo_, qu’il en fit le nom caractéristique de son faux dévot, auquel il avait donné d’abord le nom de Panuphle.—Le Duchat, dans ses notes sur Ménage, prête à ce nom une étymologie plus savante; _truffer_, dans l’ancien langage, était synonyme de tromper: _comment vous savez bien vous truffer des pauvres gens_, dit en effet Panurge à Dindenaud. De plus, dans l’ancien langage aussi, on disait _tartuffe_ pour _truffe_. Ce savant part de là pour insinuer que Molière, en appelant son faux dévot _tartufe_, a voulu indiquer que la pensée d’un hypocrite n’est pas plus facile à découvrir que les truffes. Il y a de mauvaises étymologies tirées de moins loin.—Quoi qu’il en soit, tartufe a pris, sous la plume de Molière, une valeur spéciale. Ce nom est devenu usuel, non seulement parce qu’il a été créé par un homme de génie, mais parce qu’il manquait à la langue (A. V. Arnault).

=TEMPLIER.=—_Boire comme un templier._

Cet adage, dit M. Raynouard, n’a été imaginé que longtemps après la destruction des templiers. Il ne se trouve point dans les recueils des anciens proverbes français, et il ne prouve pas davantage contre les chevaliers que l’adage, sans doute plus ancien, _bibere papaliter, boire comme un pape_, ne prouve contre les pontifes romains.—J’adopte l’opinion de M. Raynouard, et j’ajoute que boire _comme un templier_ a dû peut-être son origine au passage suivant qu’on lit dans le _Mode de réception des chevaliers du Temple_, ancien manuscrit de la bibliothèque Corsini, imprimé à Rome, en 1786: «De nostre religion vous ne véés qui l’escorche qui est par defors; car l’escorche si est que vos nos véés avoir biaus chevaus et biaus harnois, et _bien boivre_ et bien mangier et bèles robes.» L’expression _bien boivre_ qui autrefois, comme le remarque le savant Baluze, signifiait vivre dans l’aisance, aura été prise dans le sens de faire débauche de vin.

Feydel pense que le mot _templier_ a été substitué à _temprier_, lequel, inusité maintenant, avait autrefois plusieurs significations, et désignait aussi l’artisan que nous nommons verrier. En effet, les ouvriers qui soufflent le verre sont obligés, par état, ainsi que les gouverneurs de hauts-fourneaux, les forgerons à martinet, de boire souvent, afin de remplacer leurs sueurs continuelles.

=TEMPS.=—_Le temps perdu ne se répare jamais._

Napoléon étant allé un jour visiter une école, dit en sortant aux élèves, dont quelques-uns avaient été interrogés par lui: «Jeunes gens, souvenez-vous bien que chaque heure du temps perdu est une chance de malheur pour l’avenir.» Mot remarquable d’un homme qui connaissait toute la valeur du temps.

_La plus belle épargne est celle du temps._

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Théophraste: «La plus forte dépense qu’on puisse faire, est celle du temps.» _Ménagez le temps, car la vie en est faite_, disait le bonhomme Richard.

Il n’y a pas d’homme qui ne perde au moins un quart-d’heure par jour, et cette perte ne paraît rien. Cependant elle est fort grande, car en employant bien ce quart-d’heure répété, on pourrait faire quelque chose qui donnerait à la fois honneur et profit. Un fait va le prouver: On raconte que le chancelier Daguesseau, habitué à se rendre dans la salle à manger aussitôt qu’on l’avertissait pour dîner, ayant reconnu que sa femme le fesait attendre régulièrement cinq minutes, prit le parti d’arriver au même instant qu’elle, et composa un de ses ouvrages dans le temps qu’il gagna par ce moyen.

La vie n’est pas composée d’un assez grand nombre de quarts-d’heure pour qu’on en puisse perdre un chaque jour. Elle n’est qu’un point imperceptible dans le temps, et le temps tout entier est lui même assez borné. Savez-vous bien qu’il n’y a pas un milliard de minutes que le Christ a paru sur la terre pour apprendre aux hommes à faire le meilleur usage du temps qu’ils perdent avec tant d’insouciance?

_Qui a temps, a vie._

Pour signifier qu’il n’y a pas d’affaire si désespérée à laquelle le temps ne puisse porter remède; que le temps est le véritable élément du succès en toutes choses.

L’histoire présente mille traits à l’appui de ce proverbe. En voici un qui n’est pas moins suprenant que singulier. Un roi maure de Grenade, nommé Mahomet IX, fesait garder depuis plusieurs années dans un château-fort, à deux lieues de cette ville, son frère aîné Joseph III, qu’il avait détrôné; étant sur le point de mourir, il ne voulut point laisser à son jeune fils un trône menacé par la vie d’un prince dont les partisans recommençaient à s’agiter. Il ordonna à un officier de ses gardes d’aller couper la tête du prisonnier et de la lui apporter. Joseph jouait aux échecs lorsque ce messager de mort vint lui notifier sa sentence. Il eut recours aux supplications les plus touchantes pour en faire suspendre l’exécution pendant quelques heures, et il parvint à obtenir le temps d’achever sa partie. On croira sans peine qu’il mit tous ses soins à la prolonger. Pendant qu’il était occupé à jouer si gros jeu, des cris se firent entendre tout à coup à la porte de sa prison, et lui apprirent que ses partisans l’avaient fait élire successeur du roi qui venait d’expirer; de sorte que ce peu de temps, obtenu par ses prières, l’arracha des mains de la mort et lui donna une couronne.

=TENDRESSE=.—_Tendresse maternelle Toujours se renouvelle._

Ce charmant proverbe qui est aussi allemand, _Mutterlub! ist immer neu_, s’explique très bien par cette pensée, aussi délicate qu’ingénieuse, _le cœur d’une mère est le chef-d’œuvre de l’amour_.

Une mère, vois-tu, c’est là l’unique femme Qui nous aime toujours, A qui le ciel ait mis assez d’amour dans l’ame Pour chacun de nos jours. (M. LATOUR.)

Il a paru en 1803, à Zurich, une collection de gravures d’après les dessins originaux de J. Martin Ustéri, dans lesquelles ce proverbe est développé d’une manière très intéressante. Les explications placées à côté de chaque estampe ajoutent un nouveau prix à cette collection, qui est devenue le sujet d’un petit roman sentimental publié depuis à Paris.

=TENIR.=—_Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras._

La possession d’un bien présent vaut mieux que la promesse ou l’espérance de deux biens qui sont incertains. Les anciens disaient: _Il vaut mieux avoir l’œuf aujourd’hui que la poule demain._

=TENTATION.=—_Le plus sûr moyen de vaincre la tentation, c’est d’y succomber._

Proverbe favori de la présidente Drouillet, qui passe pour l’avoir formulé. Il n’a rien de surprenant dans la bouche d’une femme galante; mais on doit s’étonner d’en trouver l’équivalent dans les écrits d’un philosophe. Helvétius a osé dire: «En s’abandonnant à son caractère, on s’épargne du moins les efforts inutiles qu’on fait pour y résister.» C’est absolument le principe des Manichéens, qui prétendaient dompter la chair en l’assouvissant, faire taire le monstre en emplissant la gueule aboyante, suivant l’expression de M. Michelet.

=TERRE.=—_Bonne terre, mauvais chemins._

Les chemins sont presque toujours mauvais dans les grasses terres. De là ce proverbe, dont le sens figuré est que la plupart des avantages sont mêlés de quelques inconvénients.

_Qui terre a, guerre a._

Qui a du bien, est sujet à avoir des procès.

_Il n’y a pas de terre sans voisin._

Avis aux ambitieux qui voudraient tout avoir, parce qu’ils croient n’avoir rien s’ils n’ont tout.

Ce proverbe se trouve dans _l’Ane d’Or_ d’Apulée, liv. IX, où l’un des trois frères que le mauvais riche fait périr, pour s’emparer de leur champ, lui adresse, en expirant, ces paroles: _Scias, licet privato suis possessionibus paupere, fines usque et usque proterminaveris, habiturum te tam en vicinum aliquem._ Sache que tu as beau étendre les limites de tes terres, en dépouillant le pauvre de son héritage, il faudra toujours que tu aies quelque voisin.

On raconte que Louis XIV, pendant qu’il fesait agrandir le parc de Versailles, ayant vu un paysan qui, au lieu de travailler, restait appuyé contre un arbre, lui demanda à quoi il pensait, et en reçut cette réponse: Je pense, sire, que vous avez beau agrandir votre parc, _vous aurez toujours des voisins_. J.-B. Rousseau a rimé ainsi cette anecdote dans une ode adressée au comte de Sinzindorf (Ode 7, liv. III):

Écoutez la leçon d’un Socrate sauvage Faite au plus puissant de nos rois. Pour la troisième fois du superbe Versailles Il fesait agrandir le parc délicieux. Un peuple harassé de ses vastes murailles Creusait le contour spacieux. Un seul, contre un vieux chêne appuyé, sans mot dire, Semblait à ce travail ne prendre aucune part. A quoi rêves-tu donc, dit le prince?—Hélas! sire, Répond le champêtre vieillard, Pardonnez; je songeais que de votre héritage Vous avez beau vouloir élargir les confins: Quand vous l’agrandiriez trente fois davantage, Vous aurez toujours des voisins.

_Tant vaut l’homme, tant vaut la terre._

C’est l’industrie, l’intelligence du propriétaire qui fait valoir plus ou moins la propriété; c’est en proportion de sa capacité personnelle, que chacun réussit dans son état.

=TÊTE.=—_Grosse tête peu de sens._

Ce proverbe est le pendant de celui-ci: _En petite tête gît grand sens._ L’un et l’autre sont venus d’une opinion fort contestable d’Aristote, qui dit, dans un de ses problèmes (section 30), que les hommes qui ont la tête petite sont plus sages que ceux qui l’ont grosse. Voici le passage d’après la traduction latine: _Inter homines qui minori sunt capite prudentiores nascuntur quam qui sunt grandiori._

_Mal de tête veut repaître._

Le mal de tête est souvent un indice du besoin de l’estomac, et dans ce cas on l’apaise en mangeant.

_Ne savoir où donner de la tête._

Ne savoir comment se tirer d’embarras.—Métaphore prise des bêtes à cornes, qui, se voyant attaquées de plusieurs côtés à la fois, _ne savent où donner de la tête_; c’est-à-dire où frapper de la tête.

_Laver la tête à quelqu’un._

C’est lui faire une sévère réprimande.—«Celui qui _lave la teste à un autre_, dit Nicot, la lui frotte, tourne et retourne, et rebourse les cheveux, comme s’il le pelaudait; par ainsi, _laver la teste_ à quelqu’un, c’est aussi le traiter à la rigueur.»

Quand on emploie cette expression, il ne faut point oublier la convenance des idées, comme l’a fait Voltaire; dans ce vers de l’_Enfant prodigue_, justement critiqué:

Lavons la tête à ce large visage.

=TINTER.=—_Les oreilles ont dû lui tinter._

Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on a beaucoup parlé de quelqu’un, est fondée sur la croyance superstitieuse que les absents, sur le compte desquels on tient des discours, en sont avertis par le tintement de leurs oreilles. _Absentes_, dit Pline le Naturaliste, _tinnitu aurium præsentire sermones de se receptum est_. Ces discours sont supposés favorables, si c’est l’oreille droite qui tinte, et défavorables, si c’est la gauche.

Les Romains, qui nous ont transmis cette superstition, l’avaient reçue des Grecs; on lit dans une lettre d’amour d’Aristénète: _Ton oreille ne résonnait-elle pas quand je parlais de toi en pleurant?_

=TINTOUIN.=—_Avoir du tintouin._

Avoir du souci, de l’inquiétude pour le succès de quelque chose.—Expression dérivée de la même source que la précédente.

=TISON.=—_Les tisons relevés chassent les galants._

Dicton fondé sur un usage très ancien, d’après lequel une jeune fille, lorsqu’elle voulait se débarrasser des poursuites d’un jeune homme qui la recherchait en mariage, lui donnait rendez-vous chez elle, et courait se cacher aussitôt qu’elle le voyait arriver, après avoir relevé les tisons du feu; signifiant par là sans doute, que l’un et l’autre ne devaient pas avoir un foyer commun.

Il se pratique encore aujourd’hui quelque chose d’analogue dans le département des Hautes-Alpes, où les belles congédient les galants, en leur présentant le bout non allumé d’un tison.

L’usage symbolique de notifier un refus de mariage en offrant aux yeux du prétendant les tisons relevés, c’est-à-dire, le foyer sans feu, donna lieu dans la suite à une superstition dont il reste encore quelque vestige. «Lorsqu’il y a une femme veuve ou quelque fille à marier dans une maison, dit le curé Thiers, et qu’elles sont recherchées en mariage, il faut bien se donner de garde de lever les tisons, parce que cela chasse les amoureux.» (_Traité des superst._, tome III, p. 455.)

=TOILE.=—_C’est la toile de Pénélope._

Expression usitée chez les Grecs et chez les Romains, en parlant d’une affaire qui recommence toujours et ne finit point.—On sait que Pénélope, obsédée par ses nombreux amants, qui voulaient la contraindre à choisir parmi eux un époux, à la place d’Ulysse qu’on croyait mort, leur promit de faire son choix aussitôt qu’elle aurait terminé une pièce de toile à laquelle elle travaillait, et fit durer l’ouvrage en défesant de nuit ce qu’elle avait fait pendant le jour.

_Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile._

C’est ce qu’on dit à un babillard qui cherche à séduire par des beaux discours.—Allusion à un conte de vieille, que l’abbé Tuet rapporte ainsi, d’après Fleury de Bellingen: Une paysanne avait chargé son fils d’aller vendre au marché une pièce de toile, et comme il n’était pas bien fin, elle lui avait défendu de la vendre à un grand parleur, qui l’enjôlerait pour avoir la marchandise à bas prix. Ce benêt retint si bien sa leçon, qu’il ne trouva point d’acheteur qui ne parlât trop à son gré; car dès qu’on lui avait demandé _combien la toile_, et qu’il en avait dit le prix, si on lui répondait _c’est trop cher_, il répliquait à l’instant: _Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile_, et renvoyait ainsi tout son monde.

Une autre version dit que ce Jocrisse, prévenu par sa mère d’éviter de faire marché avec des femmes bavardes, renvoya toutes celles qui se présentèrent, en leur disant: _Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile_; et, comme il lui avait été recommandé de ne pas revenir sans s’être défait de sa marchandise, il l’offrit à une madone placée sur la route et la lui laissa, parce qu’elle ne parlait point.

=TOIT.=—_Prêcher une chose sur les toits._

C’est la divulguer, la rendre publique.—Cette expression, plusieurs fois employée dans l’Écriture-Sainte, est venue de ce que les grands édifices de la Judée étaient couverts par une plate-forme ou terrasse, sur laquelle on avait la liberté de monter, et du haut de laquelle on haranguait quelquefois le peuple. Le temple de Jérusalem n’était pas couvert autrement.

=TON.=—_C’est le ton qui fait la chanson_ ou _la musique_.

Pour signifier qu’il y a dans le langage, en certaines circonstances, un accent qui modifie le sens des mots et porte à l’oreille une expression différente; que c’est moins ce qu’on dit qui blesse que la manière dont on le dit.

=TONDU.=—_Je veux être tondu si..._

Cette espèce d’imprécation proverbiale est venue de l’usage où l’on était autrefois de dégrader un homme en le tondant. Dans les commencements de la monarchie, les serfs avaient la tête rase. On jurait sur ses cheveux, comme on jure aujourd’hui sur son honneur, et les couper à quelqu’un, c’était le déshonorer. En saluant une personne, rien n’était plus poli que de s’arracher un cheveu et de le lui présenter; c’était dire, qu’on lui était aussi dévoué que son esclave. Clovis s’arracha un cheveu et le donna à saint Germier, évêque de Toulouse, pour marquer à quel point il l’honorait; chaque courtisan fit le même présent à ce vertueux évêque, qui s’en retourna dans son diocèse enchanté, dit Saint-Foix, des politesses de la cour. (L’abbé Tuet.)

L’horreur des cheveux courts dura longtemps en France, parce qu’on tondait les hommes détenus dans les prisons ou condamnés par jugement à une déshonorante détention. Quand le comte de Saint-Germain, ministre sous Louis XV, voulut faire couper les cheveux aux soldats, l’armée fut sur le point de se révolter, et l’on fut obligé de lui laisser ses cheveux.

=TONNEAU.=—_Les tonneaux vides sont ceux qui font le plus de bruit._

L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce mot de Phocion: Les grands parleurs sont comme les vases vides qui résonnent plus que les pleins.

Les Grecs comparaient les grands bavards dont les paroles semblent renaître d’elles-mêmes, aux chaudrons de Dodone. Ces chaudrons d’airain, placés dans le temple, étaient disposés de telle sorte qu’en frappant sur le premier, le son se communiquait successivement jusqu’au dernier.

_Nec Dodonæi cessat tinnitus aheni._ (AUSONE.)

Les Latins disaient _tonitrua Claudiana_, non, comme on pourrait le croire, par allusion aux vers ampoulés et ronflants du poëte Claudien, mais par allusion à des machines de bronze, inventées par Claudius Pulcher, pour l’usage des théâtres, où on les agitait fortement, après les avoir remplies de cailloux, afin d’imiter le roulement du tonnerre.

Les Chinois disent: _les grosses cloches sonnent rarement._

=TONNER.=—_Tant tonne qu’il pleut._

Pour dire qu’après les menaces viennent les coups. On rapporte l’origine de ce proverbe à un mot de Socrate: on sait que sa femme était une mégère; un jour elle l’accabla d’injures, et, voyant qu’il n’y était nullement sensible, elle finit par lui jeter un seau d’eau sur la tête. «Je savais bien, dit froidement le philosophe à ses amis, qu’après le tonnerre viendrait la pluie.»—Salomon compare la femme querelleuse à un toit d’où l’eau dégoutte toujours. _Tecta jugiter perstillantia, litigiosa mulier._

=TOURTERELLE.=—_La tourterelle chante._

Aristote a remarqué, dans son _Histoire des animaux_ (liv. IX, ch. 49), et plusieurs autres naturalistes ont remarqué comme lui, que la tourterelle pète fréquemment lorsqu’elle chante, de là ce dicton dont on fait l’application lorsqu’une personne donne carrière à son postérieur.

=TRAMONTANE.=—_Perdre la tramontane._

Avant la découverte de la boussole, les marins qui voguaient le long des côtes sud d’Espagne, de France, d’Italie et de Grèce, remarquaient, pour diriger leur navigation, l’étoile polaire qu’ils avaient nommée _tramontane_, de deux mots latins _trans_, au delà, et _montes_, les monts, parce qu’elle leur apparaissait au delà des monts. La présence de cette étoile, en leur indiquant le Nord, leur fesait connaître aussi le point d’Orient; mais, dès qu’ils la perdaient de vue, ils ne pouvaient plus s’orienter, ni savoir par conséquent où ils étaient. Ainsi, _perdre la tramontane_ signifie au propre être désorienté, et au figuré, être déconcerté par les difficultés qui se présentent, ou par l’aspect du danger.

=TRAVAIL.=—_Qui hait le travail, hait la vertu._

Ce proverbe peut s’expliquer par cet autre, _l’exercice est la mort du péché_. La vertu est laborieuse, et le vice est oisif: _laboriosa virtus est, vitium est iners_. Il n’y a pas de plus grand moralisateur que le travail; il est la base de toute vertu. (Voyez l’_oisiveté est la mère des vices_.)

=TRÉPASSÉ.=—_Il va à la messe des trépassés; il y porte pain et vin._

Ce dicton, qu’on emploie en parlant d’un homme qui va à la messe après avoir bien déjeuné, est fondé, dit-on, sur la coutume établie dans plusieurs diocèses de présenter à l’offrande du pain et du vin aux messes d’enterrement. Cette coutume a été regardée par quelques savants comme un reste des _sacrifices ollaires_ qui se fesaient annuellement, dans la plus haute antiquité, pour les morts du monde antédiluvien, et qui consistaient en semences bouillies, à cause de la tradition des semences conservées dans l’arche. Les Égyptiens, les Hébreux, les Celtes, les Grecs, les Romains, et autres peuples, ajoutèrent ou substituèrent des aliments à ces semences, et ce fut l’origine du festin funèbre, _epulum funebre_, qu’ils servaient sur les tombes, autant pour les vivants que pour les morts. Ce festin fut adopté par les chrétiens, et saint Augustin nous apprend qu’il avait lieu tous les jours dans les églises d’Afrique en l’honneur des martyrs; il était aussi très fréquent dans celles d’Europe. Les abus qui en résultèrent le firent interdire en France par les premiers conciles provinciaux d’Arles et de Tours; cependant il se maintint en plusieurs endroits longtemps après l’interdiction. Il en reste encore aujourd’hui quelque chose dans ce qui se pratique après les funérailles dans quelques provinces, notamment en Sologne: les personnes qui ont été du convoi d’un mort reviennent dans sa maison, où elles tâchent de se consoler à table le verre à la main. Cet usage, où il entre un peu de superstition, s’est conservé, sans doute, parce qu’on se rend de loin aux enterrements, et qu’on ne peut pas s’en retourner sans avoir mangé. Il semble que le maintien de toute superstition ait une cause naturelle pour principe, et le maintien de celle-ci est fondé sur une assez bonne raison dans les pays dont les habitants sont disséminés dans des hameaux peu rapprochés.

=TRINITÉ.=—_A Pâques ou à la Trinité._

C’est-à-dire à une époque très incertaine, sur laquelle on ne saurait compter.—Ce dicton, que la chanson de Malborough a rendu si populaire, fait allusion aux ordonnances des rois de France du treizième et du quatorzième siècle, pour le remboursement des sommes qu’ils avaient empruntées. Ils y promettaient de payer _à Pâques ou à la Trinité_, et comme ces fêtes passaient presque toujours sans amener le résultat attendu, elles furent considérées comme des échéances illusoires ou du moins fort douteuses.

=TROMPETTE.=—_Il y a plus de trompés que de trompettes._

Ce jeu de mots proverbial s’adresse aux personnes qui ne veulent pas convenir de quelque désappointement, de quelque mésaventure, et il signifie que, parmi les gens pris pour dupes, ceux que la honte empêche d’en rien dire sont plus nombreux que ceux que le ressentiment fait parler.

=TROP.=—_Rien de trop._

Maxime du sage Chilon, dont les vers suivants de Panard prouvent la vérité:

Trop de repos nous engourdit, Trop de fracas nous étourdit, Trop de froideur est indolence, Trop d’activité turbulence. Trop d’amour trouble la raison, Trop de remède est un poison, Trop de finesse est artifice, Trop de rigueur est cruauté, Trop d’audace est témérité, Trop d’économie avarice: Trop de bien devient un fardeau, Trop d’honneur est un esclavage, Trop de plaisir mène au tombeau, Trop d’esprit nous porte dommage: Trop de confiance nous perd, Trop de franchise nous dessert; Trop de bonté devient faiblesse, Trop de fierté devient hauteur, Trop de complaisance bassesse, Trop de politesse fadeur.

=TRUC.=—_Avoir le truc._

M. Ch. Nodier a donné cette explication ingénieuse: «_Truc_, de l’italien _trucco_, billard, et tous deux du bruit de la bille qui tombe dans la blouse quand on la bloque, autre mot qui pourrait bien être aussi une onomatopée. Le peuple dit, à Paris, _avoir le truc_, être fin, subtil, délié, comme il dit se blouser, pour être gauche, étourdi, mal avisé. Les gens qui ont le _truc_ sont ceux qui blousent les autres.»

Je ne partage point l’opinion de M. Nodier. Je crois que _truc_, dans cette locution, est un terme roman qui signifie adresse, finesse, invention, le même que _trut_ et _treuf_, et qu’il n’a pas de rapport avec son homonyme _truc_, billard, autre terme roman, substantif du terme _truca_, frapper, battre, d’où les Italiens ont pris _trucco_. Je reconnais que _truc_, dans ce dernier sens, est une onomatopée, un écho du son, _vox repercussæ naturæ_.

=TRUIE.=—_Tourner la truie au foin._

C’est détourner la conversation du but où elle doit tendre, pour la diriger vers un autre but où elle ne doit point aller; c’est agir inconsidérément comme un homme qui chercherait à éloigner une truie du gland dont elle se veut repaître, pour la mettre au foin dont elle n’a que faire. Cette expression proverbiale se trouve dans le passage suivant du _Pédant joué_ de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 9): «Ce n’est pas de cela dont j’ai à vous parler. Mais à quoi diable vous sert de _tourner_ ainsi _la truie au foin?_»

=TU AUTEM.=—_Savoir le tu autem._

C’est savoir, comme on dit, _le fin et la fin d’une affaire_. Ménage et Lamonnoye disent, d’après _le Moyen de parvenir_ (ch. LX), que cette locution est prise des leçons du bréviaire, qui se terminent par les mots: _Tu autem, Domine, miserere nobis_.

Le prédicateur Menot a dit, dans un de ses sermons: _Post mortem, poterimus cognoscere omne tu autem_: _après notre mort, nous pourrons connaître tout le tu autem_.

=TURLUPIN.=—_Enfant de Turlupin, malheureux de nature._

On a dit aussi: _Malheureux comme Turlupin._ Ces expressions proverbiales, qui ne sont presque plus usitées aujourd’hui, rappellent la société des pauvres, ou secte des _turlupins_, espèce de cyniques qui fesaient profession d’impudence, se promenaient tout nus dans les rues, et avaient commerce avec les femmes publiquement: _Cynicorum sectam suscitantes de nuditate pudendorum et de publico coïtu_, dit la chronologie de Genebrard. Le chef de ces hérétiques, qui existaient sous le règne de Charles V, fut brûlé vif, par ordre de ce prince, avec plusieurs d’entre eux, et tous leurs livres et meubles, dans un grand feu allumé au marché aux Pourceaux de Paris, hors la porte Saint-Honoré.

On assigne diverses étymologies à leur nom. Les uns disent qu’il est composé de _tire_, pour ressemble, et _lupins_, petits loups, parce qu’ils habitaient les bois comme les loups, _quod ea tantum habitarent loca quæ lupis exposita erant_. Les autres disent de _lubins_, parce qu’ils ressemblaient aux _frères lubins_, moines mendiants. «Rabelais, dit Le Duchat, a écrit _tirelupins_ pour _turlupins_, parce qu’il semblait qu’ils vécussent de lupins tirés par-ci, par-là. Dans la VI^e volume de Perceforest, il est parlé de turpellins et turpellines comme d’une secte, ce qui fait que je ne doute pas que ce ne soit celle des _turlupins_, ainsi appelée par inversion de _turpellins_, fait de _turpis_, à cause du scandale que donnait leur vie débordée.»

_C’est un turlupin._

C’est-à-dire un farceur, un mauvais plaisant. Ce nom reçut cette acception parce qu’il fut pris par un acteur fameux, dont le vrai nom était Legrand, qui, sous le règne de Louis XIII, fesait beaucoup rire les Parisiens avec ses deux associés, Gautier-Garguille et Gros-Guillaume. On appela _turlupinades_ les scènes qu’il composait et jouait, et l’on dit _turlupiner_, pour signifier _foire comme Turlupin_. Ces mots sont restés dans la langue, où ils signifient des plaisanteries fondées sur de mauvais jeux de mots, et l’action de faire de telles plaisanteries.